Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - PDF - MOBI

sans DRM

La vallée sacrée des Andes

De
238 pages

La première enquête dont cet ouvrage présente les résultats s’est déroulée en 1970, la dernière en 1978. Entre ces deux périodes, des séjours successifs en 1972, 1974 et 1976 m’ont permis d’observer, progressivement et sur le vif, les profondes modifications apportées par la dernière réforme agraire péruvienne. Tout en s’exprimant au présent, l’ouvrage se situe à deux moments différents. La première et la deuxième partie présentent la société de Yucay en 1970 : je ne parle pas au passé, parce que, dans une large mesure, cette analyse reste aujourd’hui valable. La troisième partie expose les changements apportés par la nouvelle politique agraire péruvienne.


Voir plus Voir moins
Couverture

La vallée sacrée des Andes

Antoinette Molinié Fioravanti
  • Éditeur : Institut français d’études andines, Service de publication du Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative – Université de Paris X Nanterre
  • Année d'édition : 1982
  • Date de mise en ligne : 28 mai 2014
  • Collection : Travaux de l’IFÉA
  • ISBN électronique : 9782821845190

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • Nombre de pages : 238
 
Référence électronique

MOLINIÉ FIORAVANTI, Antoinette. La vallée sacrée des Andes. Nouvelle édition [en ligne]. Lima : Institut français d’études andines, 1982 (généré le 02 octobre 2014). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/ifea/1501>. ISBN : 9782821845190.

Ce document a été généré automatiquement le 2 octobre 2014. Il est issu d'une numérisation par reconnaissance optique de caractères.

© Institut français d’études andines, 1982

Conditions d’utilisation :
http://www.openedition.org/6540

La première enquête dont cet ouvrage présente les résultats s’est déroulée en 1970, la dernière en 1978. Entre ces deux périodes, des séjours successifs en 1972, 1974 et 1976 m’ont permis d’observer, progressivement et sur le vif, les profondes modifications apportées par la dernière réforme agraire péruvienne. Tout en s’exprimant au présent, l’ouvrage se situe à deux moments différents. La première et la deuxième partie présentent la société de Yucay en 1970 : je ne parle pas au passé, parce que, dans une large mesure, cette analyse reste aujourd’hui valable. La troisième partie expose les changements apportés par la nouvelle politique agraire péruvienne.
Sommaire
  1. Avant-propos

  2. Introduction

    1. 1. Un débat de l’ethnologie andine
    2. 2. Yucay : illusion de communauté ?
    3. 3. La Vallée Sacrée des Andes
  3. Première partie. la société traditionnelle en deux pôles

    1. Chapitre premier. Les étrangers

      1. 1. La répartition de la terre
      2. 2. Les techniques
      3. 3. Les haciendas de Yucay
      4. 4. Terres d’Église
      5. 5. L’exportation du maïs
    2. Chapitre II. Les indigènes

      1. 1. La terre
      2. 2. Les techniques
      3. 3. Production et rendements
      4. 4. Analyse d’une exploitation paysanne
      5. 5. Échanges et commercialisation
    3. Chapitre III. Les deux cultures

      1. 1. Espace
      2. 2. Rythmes
      3. 3. Systèmes de relations
    4. Chapitre IV. Les rapports de production entre hacendados et paysans

  4. Deuxième partie. La décomposition de la communauté paysanne

    1. Chapitre V. La différenciation économique des paysans

      1. 1. Les différents groupes de paysans
      2. 2. Prolétarisation et émigration
      3. 3. Les rapports de production entre les paysans
    2. Chapitre VI. Les manifestations de l’éclatement communautaire

      1. 1. Différenciation économique et pouvoir politique
      2. 2. La symbolique de la décomposition sociale
  5. Troisième partie. Une application régionale de la nouvelle politique agraire

    1. Chapitre VII. La réforme agraire dans la vallée sacrée

      1. 1. Caractéristiques générales de la réforme agraire péruvienne
      2. 2. Les conditions locales de son application
      3. 3. Les réalisations de la réforme agraire
      4. 4. Les formes d’intervention de l’État
  6. Conclusion

  7. Glossaire

  8. Bibliographie

  9. Liste des tableaux

  10. Table des cartes et des figures

  11. Table des illustrations

Avant-propos

1La première enquête dont cet ouvrage présente les résultats s’est déroulée en 1970, la dernière en 1978. Entre ces deux périodes, des séjours successifs en 1972, 1974 et 1976 m’ont permis d’observer, progressivement et sur le vif, les profondes modifications apportées par la dernière réforme agraire péruvienne.

2Tout en s’exprimant au présent, l’ouvrage se situe à deux moments différents. La première et la deuxième partie présentent la société de Yucay en 1970 : je ne parle pas au passé, parce que, dans une large mesure, cette analyse reste aujourd’hui valable. La troisième partie expose les changements apportés par la nouvelle politique agraire péruvienne.

3En 1970, j’ai pu séjourner pendant un an à Yucay grâce à la R.C.P. 147 du Centre national de la recherche scientifique, dirigée par Olivier Dollfus : je le remercie d’avoir fait confiance à la débutante que j’étais. Les résultats de cette première enquête ont fait l’objet d’une thèse de troisième cycle (soutenue à Paris V en 1973 sous la direction de Georges Balandier) d’où proviennent la plupart des documents qui m’ont permis de rédiger cet ouvrage.

4En 1972, j’ai pu compléter mes informations grâce à une mission pour le compte du Laboratoire de l’Institut des hautes études de l’Amérique latine (L.A. 111) du Centre national de la recherche scientifique. En 1974 et 1976, j’ai mené des recherches dans d’autres régions des Andes pour l’Institut français d’études andines ; j’ai pu, à ces occasions, faire de brefs séjours à Yucay. Je remercie cet institut et ses deux directeurs successifs, Pierre Usselman et François Mégard, pour leur accueil et leur appui.

5Enfin, une dernière enquête a été menée en 1978 dans le cadre du Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative du Centre national de la recherche scientifique (L.A. 140) dont je suis membre. J’ai bénéficié des discussions menées dans mon équipe de recherche et des conseils de Patrick Menget. Par le soin et l’efficacité qu’ils ont mis dans la réalisation de cette publication, Jean-Marc Chavy et Sophie Lutz ont largement contribué à ce travail de recherche.

6C’est grâce à Gerald Taylor que j’ai pu résoudre le problème de la transcription de mots quechua d’origines différentes : qu’il trouve ici l’expression de toute ma gratitude. Les toponymes et les noms propres qui ont une tradition graphique, les mots qui ont subi une acculturation évidente ou qui ne semblent pas être d’origine quechua, gardent l’orthographe espagnole. Dans tous les autres cas, je me sers de l’alphabet officiel du quechua de Cuzco-Collao (Cusihuaman 1976).

7Je remercie tout particulièrement J.V. Murra pour les modifications qu’il m’a amenée à faire et pour sa confiance.

8Ma reconnaissance va surtout aux Yucavinos qui ont supporté ma curiosité avec une patience extrême. Je remercie en particulier Josefina, Manuel et Carlos Orihuela, ainsi que Jesus Lámbarri : ils ont apporté un concours d’information et d’amitié que je n’oublierai pas.

Introduction

1. Un débat de l’ethnologie andine

1Les études ethnologiques ou sociologiques des communautés andines ne retiennent bien souvent qu’un seul aspect de la société locale. Certaines mettent l’accent sur les traditions en sous-entendant qu’elles ont une origine préhispanique, alors que l’organisation sociale de ces sociétés est surtout marquée par l’histoire coloniale. D’autres soulignent l’impact d’un « capitalisme anonyme » en oubliant le plus souvent les caractères spécifiques de la culture andine : pour eux. l’étude des institutions traditionnelles au niveau local ne saurait révéler la « réalité » des rapports de production, celle-ci n’étant perceptible qu’au niveau de l’économie globale. Ces deux points de vue font quelquefois l’objet de faux débats du genre « Indiens ou paysans » : la société andine est-elle déterminée par une structure locale dite traditionnelle, ou par la société qui les intègre dans des ensembles sociaux plus vastes ? Faut-il étudier cette société à travers les isolats indiens et les archives, ou à travers les formes que prend son articulation avec une économie monétaire ? Le débat ressemble souvent davantage à un affrontement de doctrines qu’à une discussion. Il convient de le situer dans l’histoire de l’anthropologie andine.

2Les communautés des Andes deviennent un objet d’étude alors que la Constitution péruvienne réinstaure, en 1920, la politique coloniale de défense des terres collectives en donnant un statut juridique aux comunidades indigenas. Le mouvement indigéniste qui inspire ces entreprises est plus soucieux de trouver des racines à un passé national indien que de mener des recherches systématiques. Il n’en reste pas moins que les travaux de Valcarcel ou de Castro Pozo (1946), en particulier ceux que publie le Handbook of South American Indians, sont comme un point de départ de la recherche andiniste contemporaine. La pensée de Mariátegui dont les Siete ensayos paraissent en 1928, va consolider ce mouvement en lui donnant une dimension politique : pour cet auteur le « problème de l’Indien » est certes celui de son oppression culturelle, mais surtout celui de sa condition économique et sociale ; et il voit dans la communauté indigène des survivances d’un « socialisme andin » qu’il faudrait actualiser. Alliant une pensée marxiste à une utopie indigéniste, il résume d’une certaine manière les débats ultérieurs (Mariátegui 1955).

3A partir des années cinquante, la sociologie anglo-saxonne prend la tête des enquêtes auprès des communautés indigènes. Des équipes nord-américaines travaillent sur place et publient des séries de monographies en collaboration avec des institutions péruviennes (Adams 1959 ; Andrews 1965 ; Dobyns 1961 ; Doughty 1963 ; Stein 1961). Leurs objectifs sont peu spéculatifs : leurs études s’insèrent dans des plans de « développement » de populations dites « marginales ». Le projet de l’université Cornell à Vicos représente bien ce courant d’anthropologie appliquée (Alers 1965 ; Dobyns, Holmberg, Vasquez 1962 ; Fried 1962, Mangin 1960). C’est l’époque des théories dualistes : il y aurait dans les pays d’Amérique indienne deux sociétés et deux cultures d’origines différentes, l’une blanche, l’autre indigène. La première est « intégrée », la deuxième est « marginale ». Et, de même que le mouvement indigéniste correspondait à une politique de « protection des indigènes », de même ce courant trouve son expression institutionnelle dans le Plan Nacional de Integración de la Población Aborigen lancé en 1959 par le ministère du travail et des affaires indigènes au Pérou. Une voix est en dissonance avec ces courants positivistes et intégrationistes : celle de José Maria Arguedas qui exprime, à la fois par l’ethnologie et le roman, une culture andine vécue dont il n’ignore pas les problèmes.

4A partir de la fin des années cinquante, les études insistent de plus en plus sur la répartition inégale de la terre : l’anthropologie devient contestation de l’ordre social. Il ne s’agit plus d’assimiler l’Indien dans la nation, mais de montrer qu’il est intégré depuis fort longtemps par l’exploitation de son travail dans une société qui est loin d’être dualiste. Dans les années soixante, une sociologie rurale, souvent d’inspiration marxiste, réagit contre le culturalisme et l’empirisme nord-américains (Cotler 1967). Des chercheurs péruviens, en particulier l’équipe de l’Institut d’études péruviennes qu’anime José Matos Mar, mènent de vastes enquêtes régionales dont on retiendra surtout celles de Huarochirí (Matos Mar, Guillen, Cotler, Soler et Boluarte 1958 ; Cotler 1959) et celles de la vallée du Chancay (Fuenzalida, Golte, Villarán et Valiente 1968 ; Celestino 1972 ; Degregori et Golte 1973 ; Mendizabal Losack 1964). Cette tendance de la recherche s’inspirera de la pensée de A.G. Frank (1968). Elle n’est pas sans rapports avec les guerillas latino-américaines et les mouvements paysans de l’époque. Réagissant contre l’idéalisme indigéniste et le culturalisme nord-américain, elle oublie le plus souvent la spécificité de la culture andine.

5C’est le développement de l’ethno-histoire qui va peu à peu renouveler les études andines. Dans les années soixante, J.V. Murra anime à Huánuco une équipe d’ethnologues, d’historiens et d’archéologues. La découverte qu’ils font des anciennes structures ethniques et de leur incidence sur la communauté actuelle constitue une étape essentielle du développement des recherches (Murra 1972). Les travaux ultérieurs de J. V. Murra (1964, 1975) et ceux de M. Rostworowski (1977, 1978) viendront compléter ces résultats.

6Peu à peu, les recherches allient l’approche socio-économique à l’ethnographie inspirée par l’ethno-histoire. On garde les analyses en termes de classes sociales, mais on essaye à la fois de montrer l’irréductibilité de la culture andine : les recherches se mènent à la croisée de ces deux tendances (Fonseca Martel 1973 ; Alberti et Mayer 1974 ; Flores 1968). Le rôle de l’ethno-histoire est grandissant : l’étude des documents d’archives de l’administration coloniale et celle des dictionnaires de la langue indigène rédigés aux xvie et xviie siècles montrent la diversité des cultures soumises à l’Empire inca ainsi que les inconvénients méthodologiques de la notion de communauté qui réduit la dimension ethnique des sociétés actuelles (Fioravanti-Molinié 1978). Les recherches deviennent pluridisciplinaires et régionales. La collaboration entre ethnologue et historien sur un terrain précis est encore rare ; le plus souvent, l’ethnologue pratique l’ethno-histoire et l’historien l’ethnologie. Cependant les liens intermédiaires entre l’immense Empire inca et la communauté actuelle apparaissent peu à peu dans le temps et dans l’espace (Annales E.S.C. 1978).

7Le débat actuel de l’anthropologie andine reflète cette évolution. Comme la sociologie rurale des années soixante, les uns voient dans les communautés andines des paysans insérés dans une économie monétaire envahissante, et dans leurs institutions traditionnelles un simple rouage de la société nationale ; les autres, inspirés d’une certaine manière par l’indigénisme et le culturalisme qui a précédé la sociologie marxiste, y voient des structures mentales préhispaniques et des pratiques de résistance à une culture étrangère.

2. Yucay : illusion de communauté ?

8L’étude de la société de Yucay que nous proposons ici tente de montrer à la fois l’un et l’autre de ces deux aspects de la condition andine. La communauté de Yucay est située au nord du Cuzco dans la Vallée Sacrée des Andes (ou vallée de Yucay) que parcourt l’Urubamba avant de se jeter dans l’Amazone. Malgré certaines caractéristiques propres, et en particulier son histoire, elle nous est apparue comme un bon exemple de société andine vivant à la fois un système d’économie de marché et une culture propre. Elle devrait nous montrer la manière andine de s’intégrer à une économie monétaire.

9Nous avons essayé d’échapper au risque d’indigénisme que court une étude partielle de type monographique : Yucay sera examinée dans ses liens avec une société nationale dont elle fait partie à plusieurs égards. Mais nous avons cherché à ne pas ignorer sa spécificité ; non par a priori théorique, mais par suite de la simple observation ethnographique. Il est évident que Yucay, avec ses marchands, sa route touristique et ses exportations de maïs, est déterminée par une société plus vaste. Le déclarer est un truisme ; le démontage des mécanismes de cette détermination exige une analyse de l’intérieur. Les institutions traditionnelles prennent alors leur importance à la fois réelle et relative.

10Nous avons ainsi essayé de démêler, dans chaque institution et dans chaque pratique, l’alliage entre une tradition andine et un système de marché, et de dégager les mécanismes de reproduction de cette société en fonction de ces deux tendances. Plus particulièrement nous voulons montrer comment une société peut vivre dans l’illusion d’une communauté alors qu’elle est en plein éclatement ; comment elle invente des mécanismes qui contrôlent cette décomposition avec l’arsenal de ses traditions : Yucay met ses dieux à contribution pour garder son identité, et ses pantomines communautaires s’érigent en véritable culture.

11Nous sommes partis de deux modèles de société dont les liens essentiellement contradictoires semblent constituer la charpente de la structure sociale de Yucay. Le premier définit la société traditionnelle en deux pôles : d’une part une famille de grands propriétaires fonciers d’origine espagnole, et d’autre part l’ensemble des paysans. Le deuxième pôle est le résultat de la décomposition de la communauté paysanne en groupes sociaux différenciés par l’économie monétaire. Ces deux modèles ont été dégagés des relations sociales qui correspondent à chacun d’eux, pour pouvoir lire ensuite la société de Yucay à travers la grille que nous offre leur contradiction. Celle-ci détermine en effet la structure et la fonction des institutions et des pratiques.

12Pour saisir les aspects contradictoires des rapports sociaux, il nous a fallu avoir recours à des méthodes apparemment peu conciliables : l’enquête sociologique et l’ethnographie participante. Un questionnaire auquel ont répondu presque tous les chefs de famille et des analyses d’exploitation ont largement facilité les analyses de la structure économique et sociale. Mais nous avons aussi fait œuvre d’ethnologue : de longs séjours nous ont permis de participer à une culture andine. Une cure magique, subie après un accident, a scellé plus spécialement l’intimité de notre rapport avec la communauté (Fioravanti-Molinié 1979). Il manque l’approche historique : la plupart des imprécisions et des doutes proviennent de cette lacune qui ne manquera pas d’être comblée par une recherche en cours. Mais, faute de pouvoir, dès maintenant, faire de l’ethno-histoire, nous avons fait de l’histoire en ethnologue. Dans chacune des pratiques nous avons essayé de faire la part du passé, du présent et de l’avenir. Cette archéologie est possible parce que chacun des deux modèles qui forment l’ossature de la société de Yucay a un temps. Le modèle traditionnel en deux pôles repose essentiellement sur une structure de type féodal et sur ce que M. Sahlins appelle « mode de production domestique » (Sahlins 1980) : il nous permet de lire la société au passé. Le modèle généré par la différenciation sociale des paysans est induit par l’économie de marché qui tient les rênes de la dynamique sociale : il nous permet de lire la société au présent. Quelques voies de l’avenir sont indiquées par les résultats de la dernière réforme agraire.

13Le plan de l’ouvrage reflète strictement cette démarche. La première partie définit la structure traditionnelle en deux pôles. La deuxième partie approche la société de Yucay du point de vue du deuxième modèle. La troisième partie analyse l’application de la dernière loi de réforme agraire dans la Vallée Sacrée : nous sortons alors de Yucay pour mesurer des transformations qui ne sont perceptibles qu’à l’échelle régionale. En conclusion, nous nous saisissons des deux modèles de société pour caractériser la communauté andine, sa reproduction et sa culture.

3. La Vallée Sacrée des Andes

14Les pics enneigés de la cordillère orientale surgissent brusquement sur la somptueuse aridité du plateau de Maras : sans piémonts visibles, les flancs courts, ces montagnes sont fantômatiques. Elles se rapprochent, grandissent, et soudain le plateau se termine en gigantesque terrasse. La vallée de Yucay apparaît tel un mirage : une illusion comme son nom quechua l’indique. Elle devient de plus en plus réelle malgré les nuages de poussière de la pente vertigineuse. Des sons et des odeurs de vie montent peu à peu, et on se trouve enfin transporté dans une sorte de Generalife. Garcilaso de la Vega « el Inca » appréciait la beauté de cette région1 :

Cette vallée est la plus fertile et la plus agréable de toutes celles qui sont au Pérou ; aussi tous les rois Incas, depuis Manco Capac jusques au dernier, la regardèrent comme le jardin de leur empire et un lieu de plaisance, tout-à-fait propre pour s’y délasser de l’embarras et du tumulte des affaires qui accompagnent toujours la grandeur et le sceptre. Cette vallée est à quatre petites lieues au nord-ouest de Cuzco. La situation en est agréable, l’air y est très bon, et si tempéré qu’on n’y sent ni chaud ni froid ; il n’y a point de mouches, ni aucun autre insecte incommode, et l’on n’y manque pas de bonne eau. Elle est située entre deux vastes montagnes, dont l’une, qui regarde l’orient, est toujours couverte de neige, et fournit plusieurs sources qui se précipitent en bas, et qui forment autant de canaux pour arroser la plaine. Si, d’un côté, le sommet de cette montagne perce jusqu’aux nues ; de l’autre, son pied abonde en riches pâturages où l’on voit toutes sortes de venaison, des cerfs, des daims, des chevreuils, des chamois, des chèvres sauvages et des huanacus, sans parler du gibier et surtout des perdrix, dont il y aurait une plus grande quantité, si les Espagnols n’avaient désolé tout ce pays de chasse. Cette vallée est remplie de maisons de campagne, d’un beau vignoble, d’arbres fruitiers et de cannes de sucre, qui s’y multiplient beaucoup par le soin que les Espagnols en prennent.
L’autre montagne, qui regarde le couchant, est basse en comparaison de la précédente, quoiqu’elle ait plus d’une lieue de hauteur. On voit couler au pied de celle-ci la belle rivière de Yucay, dont le courant est fort doux et où il y a quantité de hérons, de canards et d’autres oiseaux de rivière (Garcilaso de la Vega « el Inca », 1830, Histoire des Incas, rois du Pérou, pp. 231-232).

15Le village de Yucay longe le fleuve Urubamba qui prend ici le nom de Vilcanota et que les anciens appelaient Huillcamayu (Willkamayu : Fleuve sacré). Son aspect de village-rue s’oppose au plan classique en damier des villages andins. A l’extrémité ouest, les deux grandes places d’armes sont entourées de palais incas et coloniaux. De gigantesques arbres séculaires évoquent une grandeur passée. Le long de la rue centrale court un petit canal dans lequel s’ébattent enfants et cochons. Quelques maisons en torchis ont deux étages et sont blanchies à la chaux. Celles des rues adjacentes n’ont qu’un rez-de-chaussée couleur de boue. Au loin on aperçoit les silos de l’hacienda et les bâtiments de la ferme de l’archevêché.

image

Carte I — Le département du Cuzco.

16La vie du bourg est cernée d’intemporel : à une extrémité l’église, à l’autre le cimetière ; d’un côté le fleuve file vers Machu Picchu, de l’autre les terrasses des ancêtres dévalent la montagne. Les morts et leur cortège traversent ce décor après la cérémonie funèbre. La vie urbaine est tournée vers les extrémités du village dans l’axe de la route du Cuzco qui forme la rue centrale. La vie rurale se meut dans l’axe perpendiculaire au fleuve, vers la montagne d’où vient l’eau qui irrigue les terrasses.

image

Carte II — La province d’Urubamba.

image

Carte III — Schéma de situation de la Vallée Sacrée.

a) Les étages écologiques

17De Yucay nous observons les trois formes de paysages caractéristiques de la zone quechua des Andes : la vallée encaissée et verdoyante de l’Urubamba court à 2850 mètres d’altitude entre de hautes montagnes aux sommets enneigés au nord et le plateau sec de Maras-Chinchero au sud. Le fleuve prend ici le nom de Vilcanota. Né dans le massif de La Raya à la limite de l’altiplano péruano-bolivien, il franchit en aval de Yucay la gorge de Machu Picchu dans la ceja de montaña et, après avoir reçu les eaux de l’Apurimac en pleine selva amazonienne, prend le nom d’Ucayali avant de se jeter dans l’Amazone.

image

Carte IV — Vue aérienne de Yucay.

Carte V — Yucay et ses trois étages (a. situation, b.les trois étages).

1) La Vallée Sacrée

18Profonde d’environ 600 mètres et très étroite (1 kilomètre en moyenne), la vallée de l’Urubamba a un profil nettement symétrique (voir figure 1, page 25). La rive droite où se tient Yucay est constituée pour l’essentiel de sédiments fluvio-glaciaires apportés à la fois par le fleuve et par de courts torrents descendus de la cordillère du Nord (l’Amacpunco à Yucay, le Chicón à Urubamba, le Pumahuanca, etc.) qui ont construit des cônes de déjection2. Ces dépôts ont modifié le cours du Vilcanota, le repoussant contre le versant sud dont il ronge les roches friables et sèches, provoquant ainsi des éboulements. A l’extrémité de ces ravins, les villages et les haciendas ont pris place sur les cônes de déjection : c’est le cas de Yucay, de Urubamba et de Calca. Le terroir de Yucay est formé essentiellement de matériel alluvial. Sa topographie est assez irrégulière, la texture des sols est fine avec des sables et des argiles en proportions variables. Quelques terres, et en particulier celles qui bordent le fleuve, sont très argileuses et posent des problèmes d’aération et de perméabilité. La plus grande partie du terroir est portée par des terrasses construites sous l’Empire. Leurs sols sont très fertiles.

19La Vallée Sacrée bénéficie d’un climat exceptionnel pour les Andes. Par sa latitude (13° de latitude sud) elle connaît un climat tropical d’altitude ; l’année est ainsi divisée en une période de pluies d’octobre à mars et une saison sèche et froide d’avril à septembre. En raison de l’altitude, les variations thermiques entre le jour et la nuit sont importantes (24° au mois de juillet). Mais, bien abritée par l’écran de la cordillère orientale, la vallée connaît un climat plus sec et plus doux que celui des hautes vallées comme celle de Cuzco (3390 m) et, à plus forte raison, des puna. Ainsi les précipitations atteignent 700 à 1000 mm dans la province de Cuzco et seulement 600 mm en moyenne à Yucay ; et si la température oscille entre 6° et 12° dans la première, elle varie entre 13,9° et 14,6° à Yucay (voir figure 2, page 26).

20Grâce à ce climat et à des sols de bonne qualité, les terres portent des cultures exceptionnelles pour les Andes, comme des fruits et des légumes. Le maïs est la principale culture et constitue l’aliment de base : 80 % des terres lui sont consacrées. Ses variétés sont aussi innombrables que ses couleurs : saqsa, capuli, qosñi, confite, ch’ullpi, oqe, etc. Le plus connu et le plus apprécié est le fameux maïs blanc dont la vallée de Yucay s’est fait une spécialité mondiale qu’elle hérite de la culture inca. Sa taille et sa saveur en font un aliment de choix. On le consomme à Cuzco et à Lima sous forme de choclo (épis bouilli), en Californie et au Japon sous forme de crazy corn. Son rendement moyen est de 2800 kg environ à l’hectare, mais il peut atteindre 5000 kg et même 7000 kg à l’hectare. Après la récolte du maïs et même quelquefois entre les sillons plantés, les paysans sèment des légumes tels que des petits pois, des oignons et des haricots.

Fig. 1 — Profil transversal de la vallée de l’Urubamba au niveau de la ville d’Urubamba.
Source : Tamayo, Aníbal, Origen ecológico de los suelos de Urubamba y sus vencidades, 1963, Cuzco, Universidad Nacional de San Antonio Abad.

21Pratiquement tous les fruits consommés au Cuzco viennent de la Vallée Sacrée. Ils sont ici extrêmement variés : pommes, poires, prunes, abricots, pêches, nèfles... Les plus spécifiques de cette région sont le capuli (Prunus Capuli), une sorte de cerise américaine, et les fraises. Celles-ci procurent les plus fortes rentrées d’argent aux Yucavinos. Elles sont cultivées sur les terrasses où plus de 20 % des terres leur sont consacrées ; elles se vendent très bien sur le marché de Cuzco.

2) La cordillère : Las Alturas

22Au nord la cordillère orientale s’élève au-dessus de Yucay jusqu’aux neiges éternelles de l’Illahuaman. Elle couronne la Vallée Sacrée de pics enneigés de plus de 5500 mètres (le Chicón, le Pumahuanca, la Verónica...) et de magnifiques glaciers comme celui de Media Luna (5527 m). Le corps central de ces montagnes est formé d’un batholite de granit de 14 à 15 km de largeur et par des roches primaires, lutites, grès, brèches volcaniques, etc. Elles présentent des reliefs glaciaires hérités du pléistocène : cirques, roches striées et polies, hautes vallées en auge que dévalent des torrents.

Fig. 2 — Moyennes de températures et de précipitations à Yucay.
Source : Plan Regional para el desarollo del Sur del Perú, 1959, Lima, I.

23Les terres de ce versant sont difficilement cultivables à cause de leur inclinaison excessive, des gelées nocturnes et du manque d’irrigation. Cependant, dans la brèche ouverte par l’Amacpunco au pied de laquelle se trouve Yucay, on récolte quelques pommes de terre transformées le plus souvent en ch’uñu (pommes de terre déshydratées par un traitement qui consiste essentiellement à alterner l’exposition au soleil diurne et aux gelées nocturnes). De rares troupeaux de lamas et alpacas parcourent de maigres pâturages d’ichhu (Stipa ichu).

3) Le plateau de Maras-Chinchero

24Ces pentes escarpées et ces crêtes enneigées contrastent avec le revers du plateau de Maras-Chinchero (3500 m) qui est soumis à une forte érosion. La route de Cuzco contourne ses collines rou-geâtres, traverse les pampas sèches du village de Maras, et longe les lacs qui se nichent dans les dépressions (Huaypo et Piuray). La résistance différente à l’érosion de ces roches du crétacé et de celles de la cordillère explique le contraste entre les deux versants. Cette opposition dans l’altitude et la morphologie se retrouve dans la végétation ; le plateau est en effet très sec, avec une brousse subtropicale où dominent les agaves, les petits acacias et les cactus-cierges. Cependant il y a quelques bons sols d’argile rouge de décomposition favorables à la culture des céréales (blé et orge) et des pommes de terre. Ces cultures manquent cruellement d’eau à la saison sèche. Comme le versant nord, ce plateau est dépouvu d’arbres, ce qui donne par contraste un aspect riant à la vallée de Yucay que l’on découvre avec émerveillement en dévalant la route de Cuzco.

4) Les vallées subtropicales de La Convención et de Lares : la ceja de montaña.

25En aval de Yucay et de Machu Picchu, l’Urubamba traverse la ceja de montaña. Cette région a une grande importance économique pour les habitants de la Vallée Sacrée. On distingue deux zones suivant l’altitude qui oscille entre 500 et 4000 mètres : la ceja de montaña est de température moyenne tandis que la selva est chaude et reçoit de fortes précipitations. Des pentes de 20 à 80 % modèlent un paysage accidenté : les hauts sommets contrastent avec d’étroits ravins et une grande partie des terres ne peut être cultivée. Dans les fonds de vallée on trouve cependant des surfaces planes ou des pentes assez douces aptes à l’agriculture. La région produit essentiellement du thé, du café, de la coca, du cacao et des fruits tropicaux : des cultures industrielles et exportables qui font de La Convención une région riche et dynamique.

b) Des voies de communication relativement aisées

26La commercialisation de ces produits pour lesquels la ville de Cuzco est un marché privilégié bénéficie d’un réseau de communications relativement aisé au regard de celui des régions voisines.

27Depuis 1973, Yucay est relié au Cuzco par l’une des deux routes goudronnées du département de Cuzco. Celle-ci permet aux touristes de sillonner la Vallée Sacrée jusqu’à Ollantaytambo, aux paysans et commerçants de se rendre facilement au Cuzco et d’atteindre les régions de Puna (Canas, Canchis, Espinar et Chumbivilcas). Une autre route, celle-ci non goudronnée, relie Yucay au Cuzco par Urubamba et Izcuchaca où l’on peut rejoindre la route Cuzco-Abancay-Lima. Elle longe à plusieurs reprises la voie qu’empruntait l’Inca pour se rendre dans la Vallée Sacrée.

28De plus, Yucay est relié à Quillabamba dans la vallée tropicale de La Convención par une route de 170 km et par la ligne de chemin de fer Cuzco-Chaullay (Quillabamba) qui passe par Pacchar, à une dizaine de kilomètres de Yucay. L’armée entreprend actuellement les travaux d’une route de pénétration dans la forêt à partir de Quillabamba (voir carte VI).

Carte VI — Le réseau routier autour de Yucay.

29La vallée de Yucay est ainsi reliée à deux zones d’économies différentes avec lesquelles elle peut développer les échanges : les punas d’une part, la ceja de montaña et la selva d’autre part, avec l’important centre de Quillabamba. Ses facilités d’accès au Cuzco sont très importantes pour la commercialisation des fruits qui doit être régulière et rapide.

c) Des systèmes économiques classiques

30La structure foncière présente la combinaison des trois systèmes économiques classiques de la région : la comunidad, l’hacienda et le minifundium.

31Sur les 2328 hectares du district, la communauté de Yucay est propriétaire de 1761 hectares de terrains fortement inclinés, non irrigués et pour la plupart sans cultures, situés dans la montagne. Leur abandon, leur morcellement n’en font qu’un appoint alimentaire pour les paysans de Yucay qui vendent très rarement les pommes de terre qu’ils en tirent ; elles font vivre cependant les comuneros du hameau de San Juan qui, eux, ne disposent pas d’autre chose. Bien que ces terres appartiennent de fait à la communauté, elles ne sont pas distribuées chaque année aux familles suivant leurs besoins, comme le voudrait la tradition ; elles sont exploitées en usufruit et pratiquement en propriété privée, puisque leur accès est héréditaire.

32Les exploitations paysannes sont regroupées sur les terrasses et sur les bords du fleuve. Elles côtoient une grande ferme appartenant à l’archevêché du Cuzco et à l’Hacienda California ; un frère du propriétaire de celle-ci possède également un petit domaine qu’il est difficile de considérer comme une hacienda.

33Toutes ces propriétés sont loin d’atteindre les milliers d’hectares des haciendas traditionnelles : la bipolarisation latifundisme-minifundisme est beaucoup moins marquée que dans d’autres provinces. En effet, avant l’application de la dernière loi de réforme agraire dans le département de Cuzco, 1427 exploitations, soit 2,1 % de l’ensemble, regroupaient 1 507 911 hectares, soit 89 % de la superficie agraire (1056,70 hectares en moyenne par famille), tandis que 56 250 unités agricoles comprenant petits propriétaires, locataires, métayers et possesseurs de terrains communaux, c’est-à-dire 85,1 % de l’ensemble, regroupaient 75 268 hectares, soit 4,3 % de la superficie agraire (1,34 hectare en moyenne par famille) ; les exploitations moyennes ne couvraient que 103 614 hectares, 12,3 hectares en moyenne par famille (Censo Agropecuario, Lima, 1961).

34Si les haciendas de Yucay ne sont pas typiques, nous verrons cependant que la répartition de la terre entre grands propriétaires et paysans est assez caractéristique. Dans les districts voisins de Calca, Huayllabamba et Urubamba, de grands domaines côtoient des parcelles minuscules. Ainsi l’Hacienda Huarán groupe 5725 hectares, dont 210,9 de bonnes terres ; en amont, les terres de l’Hacienda Urco s’étendent sur 150 hectares. Autour de ces domaines se pressent des communautés misérables qui revendiquent ces terres depuis bien longtemps ; les 165 familles des communautés d’Arin et de Sillacancha qui entourent l’Hacienda Huarán disposent du tiers des terres de celle-ci : 61 hectares productifs, c’est-à-dire une moyenne de 0,37 hectare par famille.

d) Des origines peu communes

35La permanence de Yucay à travers les différentes périodes de l’histoire des Andes est comparable à celle du Cuzco. Ses palais incaïques, ses terrasses, ses maisons coloniales en témoignent.

36N. Wachtel (1971) montre bien la spécificité du cas de Yucay à travers l’étude de la situation des Indiens de la vallée aux xvie et xviie siècles. Avant la Conquête, la Vallée Sacrée ne relevait d’aucune des quatre provinces de l’Empire mais directement de l’Inca. Autre caractéristique exceptionnelle : outre les terres attribuées au Soleil et à l’Inca, la plus grande partie de la vallée de Yucay constituait le domaine personnel de Huayna Capac, le dixième empereur, et d’autres personnages comme Tupac Inca Yupanqui ou sa femme Mama Anahuarque. Après la mort de Huayna Capac, des yana étaient préposés et des terres consacrées au culte de sa momie ramenée de Quito. Il reste aujourd’hui quelques ruines des palais que, dit-on, il fit construire. Les paysans disent volontiers que Yucay était le lieu de séjour favori des Incas. Garcilaso de la Vega le confirme et plusieurs documents en témoignent. A travers les séjours de ces personnalités, Yucay avait des relations quasi permanentes avec le Cuzco ; peut-être même sa vallée n’appartenait-elle à aucune des quatre provinces parce qu’elle faisait partie de la capitale de l’Empire. Autochtones ou mitmakuna (pluriel de mitmaq), tous les Indiens de Yucay étaient des yana rattachés à la personne de l’Inca. C’est là une autre caractéristique exceptionnelle puisque, dans d’autres régions, le nombre des yana était beaucoup plus restreint.

37Après la Conquête, Francisco Pizarro s’attribue Yucay en encomienda. Son fils Gonzalo lui succède. Il choisit comme administrateur fidèle Francisco Chilche, un Indien Canari, obscur et rusé, qui avait su gagner sa confiance après avoir servi Huayna Capac dans sa jeunesse. Chilche doit affronter le fils de son prédécesseur, Garcia Quispicapi, le fils de l’ancien kuraka de Yucay, qui réclame pour lui le cacicazgo. Peu de changements pour les Indiens : ils s’acquittent du tribut sous la forme de services personnels comme au temps de l’Inca, et conservent par ailleurs toutes leurs terres communautaires (Wachtel 1971). Vers 1550, la visite de García de Melo introduit une taxation en argent : c’est le premier changement important dans la vie des Indiens de Yucay.

38Après sa capitulation et son retour de Vilcabamba, Sayri Tupac se voit attribuer en 1558 l’encomienda de Yucay. Elle s’étend des environs d’Ollantaytambo à Urquillos et, sur le plateau, jusqu’à Maras-Chinchero. Le pouvoir de Francisco Chilche est ainsi mis en question. Celui-ci saura accaparer une partie du tribut de l’encomendero et se réserver des Indiens à son service. Sept ayllu sont réduits à Yucay par Damián de la Bandera : 355 Indiens et leurs familles, soit 1727 personnes3.

39En 1560, doña Beatriz Coya succède à son père Sayri Tupac. Les Indiens jouissent alors d’une situation privilégiée. En effet, pour échapper au tribut, presque tous les tributaires de Beatriz Coya se déclarent yana de Francisco Chilche (Wachtel 1971). Pour mettre fin à cette situation, Gutiérrez Flores attribue plusieurs Indiens à la Couronne. Le mari de doña Beatriz exige que l’on remette à sa femme les tributs qui lui reviennent. En 1572, l’affaire est entre les mains du Corregidor du Cuzco4. Les témoignages des Indiens de la vallée sont précieux ; ils nous retracent leur histoire depuis la veille de la Conquête. L’affaire va à Lima et en Espagne, au Consejo de Indias. En 1613, une cédula de Felipe III ordonne que 418 tributaires soient rendus à l’encomendero. Ana Maria, fille de doña Beatriz...

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin