Marseille, ville des métaux et de la vapeur au XIXe siècle

De

Au cours du XIXe siècle, une industrie de la métallurgie et de la construction mécanique puissante, atypique et diversifiée s’implante à Marseille. Après de remarquables résultats entre 1830 et 1860 elle va s’effrondrer durant le dernier tiers du siècle et se limiter aux travaux liés à la navigation à vapeur. Comment une branche aussi exigeante en capitaux et en compétences a-t-elle pu se développer dans une ville longtemps désignée comme un exemple de retards industriels et techniques ? Quelles sont les raisons de l’échec de ce secteur à partir du milieu des années 1860 ? Cette analyse sectorielle marseillaise s’intègre dans un double cadre de lecture : le cadre national français et l’appartenance à un ensemble économique nord-méditerranéen dont on perçoit aujourd’hui la complexité et la diversité. Ville des métaux et de la vapeur au XIXe siècle. Marseille constitue un exemple emblématique de la vitalité industrielle du Sud de l’Europe et un cas de développement original pendant la première industrialisation.


Publié le : lundi 30 septembre 2013
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EAN13 : 9782271078377
Nombre de pages : 383
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Marseille, ville des métaux et de la vapeur au XIXe siècle

Olivier Raveux
  • Éditeur : CNRS Éditions
  • Année d'édition : 1998
  • Date de mise en ligne : 30 septembre 2013
  • Collection : Patrimoine de la Méditerranée
  • ISBN électronique : 9782271078377

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Référence électronique :

RAVEUX, Olivier. Marseille, ville des métaux et de la vapeur au XIXe siècle. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 1998 (généré le 17 décembre 2013). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/3794>. ISBN : 9782271078377.

Édition imprimée :
  • ISBN : 9782271055590
  • Nombre de pages : 383

© CNRS Éditions, 1998

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Au cours du XIXe siècle, une industrie de la métallurgie et de la construction mécanique puissante, atypique et diversifiée s’implante à Marseille. Après de remarquables résultats entre 1830 et 1860 elle va s’effrondrer durant le dernier tiers du siècle et se limiter aux travaux liés à la navigation à vapeur.
Comment une branche aussi exigeante en capitaux et en compétences a-t-elle pu se développer dans une ville longtemps désignée comme un exemple de retards industriels et techniques ? Quelles sont les raisons de l’échec de ce secteur à partir du milieu des années 1860 ?
Cette analyse sectorielle marseillaise s’intègre dans un double cadre de lecture : le cadre national français et l’appartenance à un ensemble économique nord-méditerranéen dont on perçoit aujourd’hui la complexité et la diversité. Ville des métaux et de la vapeur au XIXe siècle. Marseille constitue un exemple emblématique de la vitalité industrielle du Sud de l’Europe et un cas de développement original pendant la première industrialisation.

Olivier Raveux

Docteur en histoire, Olivier Raveux est chargé de cours à l'École nationale supérieure des arts et métiers de Cluny. Membre associé de I'UMR TELEMME au CNRS, il poursuit actuellement des recherches sur la croissance et les processus d'industrialisation dans la Méditerranée du XIXe siècle.

Sommaire
  1. Abréviations utilisées

  2. Préface

    Denis Woronoff
  3. Introduction

    1. Une relecture de l’industrialisation nord-méditerranéenne
    2. Le renouveau de l’histoire industrielle marseillaise
    3. Les spécificités de la métallurgie nord-méditerranéenne
    4. Les priorités de l’analyse et la question des sources
    5. Le cadre géographique et la chronologie
  4. Première partie. Les héritages

    1. Chapitre premier. L’économie marseillaise sous la Restauration

      1. LA DYNAMIQUE COMMERCIALE
      2. UNE CROISSANCE INDUSTRIELLE ENCORE FAIBLE
      3. UNE VOLONTÉ DE CHANGEMENT
    2. Chapitre II. La découverte de la modernité technique

      1. L’APPARITION D’UNE DEMANDE DE BIENS D’ÉQUIPEMENT
      2. L’ARRIVÉE DES PREMIÈRES MACHINES À VAPEUR FIXES
      3. UNE LACUNE IMPORTANTE : LA NAVIGATION À VAPEUR
    1. Chapitre III. Le dynamisme de l’artisanat

      1. L’INDUSTRIE DU PLOMB
      2. LE TRAVAIL DU CUIVRE
      3. LE TRAVAIL DU FER
      4. LA CONSTRUCTION DE MÉCANIQUES
    2. Conclusion de la première partie. Entre l’archaïsme des structures et la dynamique humaine

  1. Deuxième partie. La montée en puissance (1831-1846)

    1. Chapitre IV. Les facteurs du démarrage

      1. L’ESSOR INDUSTRIEL MARSEILLAIS
      2. LE DÉVELOPPEMENT DE LA NAVIGATION À VAPEUR
      3. L’EQUIPEMENT DES LIGNES DE CHEMINS DE FER
      4. LA MISE EN PLACE D’INFRASTRUCTURES MODERNES
      5. LA DEMANDE : UN FACTEUR NÉCESSAIRE MAIS NON SUFFISANT
    2. Chapitre V. Les hommes

      1. LES ENTREPRENEURS LOCAUX
      2. LES OUVRIERS QUALIFIÉS ET LEUR FORMATION
      3. LES INGÉNIEURS BRITANNIQUES
    3. Chapitre VI. Les entreprises

      1. DÉMOGRAPHIE DES ENTREPRISES
      2. L’EVOLUTION DES FORMES JURIDIQUES ET DES CAPITAUX
      3. L’APPARITION D’UN QUARTIER DE LA MÉTALLURGIE ET DE LA CONSTRUCTION MÉCANIQUE
    1. Chapitre VII. Techniques et types de production

      1. LES MACHINES FIXES ET AUXILIAIRES : UN APPRENTISSAGE RAPIDE
      2. LES MACHINES MARINES
      3. UNE DÉPENDANCE MARQUÉE POUR LA CONSTRUCTION DE LOCOMOTIVES
      4. LA MÉTALLURGIE DE BASE
    2. Chapitre VIII. Les marchés

      1. LES DÉBOUCHÉS LOCAUX
      2. UNE FAIBLE INTÉGRATION À L’ESPACE NATIONAL
      3. L’IMPORTANCE CROISSANTE DES MARCHÉS MÉDITERRANÉENS
      4. LA NÉCESSITÉ DE TRAVAILLER AVEC LES FONTES ET LES FERS ANGLAIS
      5. COMPOSER AVEC LA POLITIQUE DOUANIERE DE L’ETAT FRANÇAIS
    3. Conclusion de la deuxième partie. Marseille, pionnière d’une industrie de pointe en méditerranée

  1. Troisième partie. L’apogée (1846-1865)

    1. Chapitre IX. Crise et renouvellements

      1. LA CRISE DE 1847-1851 ET SES RÉPERCUSSIONS
      2. LA RESTRUCTURATION DE LA MÉCANIQUE MARINE
      3. UNE NOUVELLE GÉNÉRATION D’INGÉNIEURS ET D’OUVRIERS QUALIFIÉS
      4. LES DIFFICULTÉS DE LA CONSTRUCTION MÉCANIQUE POUR L’INDUSTRIE
      5. UNE NOUVELLE REDISTRIBUTION DES ENTREPRISES AU SEIN DE L’ESPACE MARSEILLAIS
    2. Chapitre X. L’essor de l’industrie du plomb

      1. LA RAPIDE CONSTITUTION DU SECTEUR
      2. APPROVISIONNEMENTS, DÉBOUCHÉS ET STRUCTURES DE PRODUCTION
      3. LES DIFFICULTÉS DU DÉBUT DES ANNÉES 1860
    3. Chapitre XI. L’expansion de la métallurgie des fers et des fontes

      1. LES FORGES DE LA CAPELETTE
      2. UNE PLÉIADE D’ENTREPRISES DYNAMIQUES
      3. LES DÉBUTS DIFFICILES DE LA SIDÉRURGIE MARSEILLAISE
    4. Chapitre XII. Un secteur prépondérant : la mécanique marine

      1. UNE CONJONCTURE FAVORABLE
      2. DES ENTREPRISES PLUS NOMBREUSES
      3. ASSIMILER ET PRODUIRE DES INNOVATIONS
      4. UNE FORTE CROISSANCE
    1. Conclusion de la troisième partie. Le fragile succès d’une industrie renouvelée

  1. Quatrième partie. Le déclin (1865-1890)

    1. Chapitre XIII. Les difficultés de l’industrie du plomb

      1. UN PROBLÈME D’APPROVISIONNEMENT EN MATIÈRES PREMIÈRES
      2. MOINS D’ENTREPRISES MAIS TOUJOURS DES INNOVATIONS
      3. DES DÉBOUCHÉS DE PLUS EN PLUS RESTREINTS
    2. Chapitre XIV. La crise de la métallurgie des fers et des fontes

      1. L’EFFONDREMENT DE LA MÉTALLURGIE DES FERS ET FONTES
      2. LA RÉSISTANCE DES HAUTS FOURNEAUX DE SAINT-LOUIS
    3. Chapitre XV. Un secteur au double visage : la construction mécanique

      1. LES DIFFICULTÉS DE LA MÉCANIQUE POUR L’INDUSTRIE
      2. UN MARCHÉ PORTEUR : LES COMMANDES MARINES
      3. LE DYNAMISME DES ATELIERS DE MÉCANIQUE MARINE
      4. LA CROISSANCE DES MARCHÉS
    4. Conclusion de la quatrième partie. La spécialisation d’une industrie en perte de vitesse

  2. Conclusion

  3. Annexes

  1. Sources et orientation bibliographique

  2. Index des noms de personnes et de sociétés

Abréviations utilisées

Centres d’archives

1ACCM Archives de la chambre de commerce de Marseille

2ACA Archives communales d’Aix-en-Provence

3ACL Archives communales de Lourmarin

4ACM Archives communales de Marseille

5ADBdR Archives départementales des Bouches-du-Rhône

6AFB Académie François Bourdon (Le Creusot)

7AM Académie de Marseille

8AMT Archives de la IIIe région maritime (Toulon)

9AN Archives nationales

10CNAM Conservatoire nationale des arts et métiers (Paris)

11EMP École des mines de Paris

Périodiques

12ADM Annales des Mines

13ASIMF Annales des Sciences et de l’Industrie du midi de la France

14BSE Bulletin de la société d’encouragement pour l’industrie nationale

15BSSIM Bulletin de la société scientifique et industrielle de Marseille

16CRSICM Compte rendu de la situation industrielle et commerciale de Marseille

17CRTCCM Compte rendu des travaux de la chambre de commerce de Marseille

18HER Economie History Review

19JEEH Journal of European Economie History

20JEH Journal of Economie History

21MPCE Minutes of Proceedings of the Institution of Civil Engineers

22PH Provence historique

23RDDM Revue des Deux Mondes

24RHI Revista de Historia Industrial

25SIM Statistique de l’industrie minérale

26RTSSM Répertoire des travaux de la société de statistique de Marseille

27SM Le Sémaphore de Marseille

Ouvrages

28ECMJulliany J., Essai sur le commerce de Marseille, Marseille, 1842, 3 vol.

29EDBdR Masson P. (dir.), Encyclopédie départementale des Bouches-du-Rhône, Marseille-Paris, 1914-1937, 16 vol.

30GIR Giraud H., « La navigation à vapeur attachée aux divers ports français et au port de Marseille (1830-1897) » dans Études sur Marseille et la Provence, xixecongrès des sociétés de géographie (Marseille, 1898), Marseille, 1898.

31MIN Berteaut S., Marseille et les intérêts nationaux qui se rattachent à son port, Marseille, 1845, 2 vol.

32MLV Résumé du manuscrit de Joseph Vence (Musée du Vieux La Ciotat).

33SBdR Villeneuve(comtede),Statistique du département des Bouches-du-Rhône, Marseille-Paris, 1821-1834, 4 vol et 1 atlas.

34SF Statistique de la France ; tome II : Midi oriental, Paris, 1848

Préface

Denis Woronoff

1Voici une thèse, au sens plein du terme. II y a eu une révolution industrielle à Marseille, nous dit Olivier Raveux. Elle a été précoce – démarrant dès les années 1830 – intense et fondée sur les industries métallurgiques et mécaniques. La ville et ses environs se sont imposés pendant trente ans comme un des pôles industriels majeurs – avec Barcelone et Gêne – du bassin occidental de la Méditerranée. Cette vision radicale s’inscrit dans un courant historiographique de plus en plus vigoureux qui avait commencé à contester l’image complaisante d’une ville réduite à son port et d’un port cantonné dans des fonctions d’entrepôt. A partir des années 1890, la mémoire du lieu avait oublié cette réussite. Les représentations dominantes n’accordaient de pouvoir d’entraînement qu’aux industries agro-alimentaires et au capital négociant. Ce livre nous parle de locomotives et de machines marines, de techniciens et d’artisans. La rupture intellectuelle est d’autant plus forte que bon nombre d’historiens français en sont venus, depuis une quinzaine d’années, à abandonner le concept même de révolution industrielle, s’agissant de la France, au profit de celui d’industrialisation graduelle. Certains insistent sur le rôle fondateur de la proto-industrie textile. D’autres ont montré que le bois comme combustible et l’hydraulique comme énergie mécanique ont été, longtemps dans le xixe siècle, les moyens de cette industrialisation « à la française ». Chacun convient enfin que la proximité des matières premières et du combustible minéral facilite le développement. D’où le paradoxe de Marseille, revisitée par Olivier Raveux : la ville et sa région contredisent point par point cette grille d’analyse.

2On lira la démonstration précise de l’auteur qui présente la genèse, l’apogée et le déclin des industries métallurgiques et mécaniques de Marseille, en insistant sur le rôle capital des années 1840. Retenons ici simplement quelques acquis, parmi les plus neufs. Dresser la liste des handicaps – « ce qui manque à Marseille » : l’énergie hydraulique, le charbon, les techniciens… –, c’est faire fausse route. D’abord, le déficit devient un atout, lorsque, par exemple, la vapeur est la seule énergie possible. Surtout c’est méconnaître des chances et des capacités : les horizons internationaux d’échanges d’une ville au croisement de plusieurs espaces, un humus d’artisans du bois et du métal qui ont accumulé des compétences utiles pour les professions de la mécanique, des élites soucieuses d’innovation et de formation techniques.

3Il ne s’agit pas de construire une légende dorée après avoir dénoncé une légende noire. Par rapport à d’autres métropoles de la zone méridionale, Marseille accuse des retards, ses entrepreneurs sont prudents, voire timorés. Le tout-vapeur qui s’impose au début des années 1830 est une conquête récente ; en matière de machines à vapeur, Carthagène ou Séville avaient précédé le port français de plusieurs dizaines d’années. Mais la force de ce dernier sera, de la Monarchie de Juillet à la fin du Second Empire, de savoir bien adapter les produits aux marchés. D’abord, cette industrie mécanique répondra à la demande locale des activités agroalimentaires – minoteries, huileries – et gardera une spécialité dans ce domaine. Puis, elle se distinguera longtemps, dans l’aire méditerranéenne, pour la qualité de ses machines marines. En se concentrant sur des fabrications à haute valeur ajoutée, les Marseillais minimisaient en partie le handicap d’avoir à acheter la matière première ou de la fabriquer eux-mêmes, à coût élevé. Les techniciens locaux avaient appris a construire des machines en réparant et en copiant les équipements importés. Faisant de nécessité vertu, ils ont acquis une réputation de fabricants de machines robustes, peu coûteuses, économiques d’emploi tant en eau qu’en combustible.

4Marseille, ville ouverte. La ville et sa région ont su attirer les techniciens dont elles avaient besoin. La figure emblématique de Philip Taylor condense l’histoire du groupe nombreux des techniciens britanniques venus acclimater les inventions d’outre-Manche et, pour certains, créer des entreprises. Cet espace d’initiatives et d’approvisionnement s’articule à l’espace commercial, celui du bassin occidental de la Méditerranée, où les entreprises françaises ont trouvé, trente ou quarante durant leur meilleur débouché. Autre échelle, celle du littoral qui associe La Seyne, La Ciotat et la métropole phocéenne. La ville même loge l’industrie, d’abord dans son quartier Sud-Est, puis de façon plus difficile. Cet emboîtement de territoires, la localité, au sens fort du terme, des industries évoquent deux démarches actuelles de recherche, même si Olivier Raveux ne les revendiquent pas. Celle d’abord du patrimoine industriel, attentif aux implantations et à leurs conséquences, celle aussi d’une approche de l’industrialisation qui refuse de considérer le cadre national comme un postulat. On reconnaîtra volontiers que, dans l’histoire de la Méditerranée, les villes et leur zone d’influence sont des cadres plus pertinents d’étude. Mais la force de ce livre est de tenir les deux bouts de la chaîne, Marseille en Méditerranée, Marseille en France aussi. L’essor de l’industrie phocéenne est doublement conditionné par la situation dans l’espace et la politique de la Nation. La protection douanière a été un élément de sa réussite. La faiblesse des communications internes a d’autre part retardé l’unification du marché, mettant ainsi la métallurgie marseillaise à l’abri de concurrents redoutables, comme les Stéphanois. La disparition de ces facteurs favorables, dans les années 1860, pourrait bien expliquer l’effacement puis l’oubli de ce beau printemps de l’industrialisation.

Introduction

1En 1873, l’État français publie les résultats de la grande enquête de statistique industrielle menée sur l’ensemble du territoire entre 1861 et 1865. Sous la rubrique « métallurgie », le département des Bouches-du-Rhône est classé au premier rang1. Associer la région marseillaise à l’industrie métallurgique peut paraître surprenant. Cela relève même du paradoxe si l’on suit les grilles de lecture utilisées généralement pour étudier le développement industriel européen et français du xixe siècle. Secteur emblématique de l’industrialisation avec le textile, la métallurgie est associée aux régions du nord-ouest de l’Europe, au Centre et à la Lorraine pour la France. L’économie marseillaise est d’abord perçue comme commerciale et n’est reconnue comme industrielle que par la filière des corps gras et des productions alimentaires. Le paradoxe n’est en fait qu’apparent. La métallurgie marseillaise du xixe siècle est très différente de celle de l’Europe du nord-ouest. Dans les Bouches-du-Rhône, la production de fonte brute a peu compté. D’autres activités ont dominé : la construction mécanique, la métallurgie de deuxième fusion et le traitement des non-ferreux. Cette métallurgie, atypique et diversifiée, a véritablement été une des grandes branches du développement industriel marseillais. Étudier l’industrie métallurgique et mécanique marseillaise du siècle passé est donc une recherche sur un pilier « oublié » de l’industrialisation régionale.

2Le premier objectif de ce travail est d’analyser les structures et le poids réel de ce secteur industriel phocéen du xixe siècle. La seconde finalité est d’offrir un exemple d’un secteur à forte technologie dans le sud de l’Europe et du dynamisme d’une région méditerranéenne durant la Révolution industrielle. Sur cette base, deux interrogations majeures se sont imposées : comment une branche aussi exigeante en compétences et capitaux a-t-elle pu s’implanter et fonctionner dans une zone longtemps désignée comme un exemple de retards industriels et techniques ? Quels ont été les facteurs d’ancrage puis d’échec de ce secteur dans une ville fort peu marquée aujourd’hui par son passé métallurgique ? Répondre à ces deux questions permet de comprendre le cas marseillais, de le situer dans les ensembles français, européen et méditerranéen.

Une relecture de l’industrialisation nord-méditerranéenne

3Ce travail s’inscrit dans la nouvelle approche de l’histoire industrielle du nord de la Méditerranée. Ce mouvement a eu pour principale origine la remise en cause de la géographie et des modèles d’industrialisation de l’Europe du xixe siècle. Jusqu’à la fin des années 1970, la tendance était de partager l’Europe en deux zones bien distinctes. À côté d’une Europe du nord incarnant tous les aspects de la modernité économique végétait une Europe du sud archaïque, aux composantes essentiellement agricoles. Les modèles d’analyse fondés sur le schéma de développement anglo-saxon ont longtemps contribué à masquer la complexité et la diversité des processus européens d’industrialisation, à fortifier des idées reçues dont la permanence s’est avérée préjudiciable pour l’histoire industrielle méditerranéenne. L’historiographie de l’industrie marseillaise a beaucoup souffert de cette erreur d’appréciation. Le résultat le plus direct a été la négation pure et simple du phénomène d’industrialisation de la région. Les explications tenaient essentiellement en deux points. Marseille n’avait pu s’industrialiser car le département des Bouches-du-Rhône ne renfermait dans son sous-sol ni fer ni houille. La région était de plus insérée dans le bassin méditerranéen, un espace dont la principale caractéristique était l’impossibilité d’assimiler les nouveautés techniques de la révolution industrielle.

4Malgré une longue persistance, la vision d’une Méditerranée du xixe siècle sans industries est aujourd’hui largement périmée. Le mouvement de relecture a commencé dans les années 1960 et les interrogations nées de la crise des années 1970 l’ont considérablement renforcé. Les pays et les régions, les grandes et les petites entreprises ont été différemment touchés par la dépression qui frappait les tissus industriels. Les anciens secteurs moteurs de l’industrialisation des pays du nord-ouest de l’Europe (la sidérurgie, les industries du charbon et du textile) rencontraient de grandes difficultés alors que des branches moins prestigieuses et les petites entreprises offraient une bien meilleure résistance. La recherche a su tirer profit de cette double constatation. Le résultat logique de ces nouvelles données était la remise en question des analyses fondées sur les modèles anglo-saxons. Les critiques sur la notion d’irréversibilité du phénomène d’industrialisation et la mise en évidence de structures économiques originales faisaient apparaître le problème des développements masqués et oubliés2. La recherche s’est alors efforcée d’identifier et de comprendre les différentes formes de croissance économique dans l’ensemble de l’Europe du xixe siècle.

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