Un verre de pluie

De

Claire attend Marc. Il lui a promis de la retrouver au théâtre. Mais le temps passe, la pièce va bientôt commencer et Marc n’est toujours pas là. Un dernier regard alentour. Claire pénètre seule dans une espèce de cirque avec piste sablonneuse et chapiteau puis s’installe à sa place. La lumière à peine éteinte, elle sent une main frôler sa nuque, glisser sur ses cheveux et jouer avec l’une de ses mèches. Claire se retourne en souriant. À l’émoi de rencontrer le visage attendu, se substitue un fort sentiment de malaise. La main caressante est celle d’un inconnu dont Claire ignore encore qu’il s’appelle Louis, ou Simon, si le cœur lui en dit...

Biographie de l'auteur

Martine Rodmanski est écrivain, documentaliste et scénariste. Un verre de pluie est son deuxième roman après Monnaie de songe. Elle est également l’auteur d’un récit et d’un recueil de nouvelles. Elle vit à côté d’Angers.

« La romancière met en parallèle la difficulté à communiquer d’un couple avec l’autisme de Louis [...] Elle s’efforce, avec délicatesse, de rendre visible un univers qui peut déranger. »

Marie-Claude DEJEAN, Ouest France


Publié le : mercredi 1 octobre 2014
Lecture(s) : 2
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791091416337
Nombre de pages : 160
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roman

Martine
Rodmanski

Un verre de pluie

Claire attend Marc. Il lui a promis de la retrouver au théâtre. Mais le temps passe, la pièce va bientôt commencer et Marc n’est toujours pas là. Un dernier regard alentour. Claire pénètre seule dans une espèce de cirque avec piste sablonneuse et chapiteau puis s’installe à sa place. La lumière à peine éteinte, elle sent une main frôler sa nuque, glisser sur ses cheveux et jouer avec l’une de ses mèches. Claire se retourne en souriant. À l’émoi de rencontrer le visage attendu, se substitue un fort sentiment de malaise. La main caressante est celle d’un inconnu dont Claire ignore encore qu’il s’appelle Louis, ou Simon, si le cœur lui en dit...

Martine Rodmanski est écrivain, documentaliste et scénariste. Un verre de pluie est son deuxième roman après Monnaie de songe. Elle est également l’auteur d’un récit et d’un recueil de nouvelles. Elle vit à côté d’Angers.

 

À Tamara et Alexandre

 

« Le monde existe,
mais il n’est pas réel. »

Adage bouddhique

 

J’occupe un grand loft avec Marc. Au début de notre emménagement qui suivit de peu notre rencontre, il disait que ce style d’habitat lui permettrait de me maintenir dans son champ de vision et que son existence en serait illuminée.

Lors des recherches de ce qui allait devenir notre domicile commun, j’avais secrètement opté pour un appartement de conception plus classique. L’absence de portes et de cloisons m’angoissait, mais la peur d’altérer l’euphorie de mon nouveau compagnon et la fierté de lui inspirer un tel désir de focalisation m’avaient dissuadée d’exprimer mon avis.

Une fois installée, j’oubliai vite mes préventions. L’attention de Marc me ravissait et m’aidait à apprivoiser cet espace dépourvu d’entraves que je finis par considérer comme le cadre idéal de notre apparente fusion amoureuse.

Accessibles à tout moment, nous nous interpellions à distance sans la moindre raison, pour l’unique plaisir de nous lancer des mots tendres. À cette époque, Marc et moi exercions notre activité chez nous, lui en tant qu’infographiste, moi en tant que documentaliste, spécialisée en histoire de l’art.

Malgré le sérieux de nos travaux, nous ne pouvions nous empêcher d’effectuer les quelques mètres qui séparaient nos bureaux respectifs et d’anticiper sur la soirée dédiée à nos ébats amoureux, lesquels se substituaient à toute autre forme de dialogue.

L’absence d’éloignement et la possibilité d’avoir vue sur nos faits et gestes nous donnaient l’impression de tout savoir l’un de l’autre. En réalité, nous nous méconnaissions.

Comme tous les couples lors des premiers rendez-vous, nous nous étions raconté l’essentiel de ce qui avait précédé notre union. Sans doute ne sommes-nous pas de nature très volubile, mais lorsque je me remémore nos échanges d’alors, il me paraît évident que, même au meilleur de notre relation, ils étaient limités. Nous devions pressentir qu’une communication approfondie allait révéler des différences fondamentales et surtout notre intolérance à leur égard.

Découvrir que nos personnalités n’étaient ni jumelles ni complémentaires fut le plus difficile. Une parole un peu vive, un sourire ironique nous renvoyaient à notre altérité et étaient immédiatement perçus par l’autre comme un signe de désaffection.

Au moindre hiatus, Marc et moi, nous nous renfermions sur nous-mêmes. Nos soirées ardentes se muaient en de longues bouderies auxquelles venaient mettre un terme des excuses artificielles, impuissantes à restaurer notre état de grâce.

 

 

Aujourd’hui, notre cohabitation a cessé d’être considérée sous le seul angle de la subjectivité amoureuse.

Il ne nous arrive plus guère d’interrompre nos activités pour nous enlacer. Le loft ne renvoie plus l’écho de nos interpellations joyeuses. Nous communiquons par mails ou SMS pour gagner du temps et de l’énergie.

Marc n’éprouve plus le besoin de me maintenir dans son champ de vision et l’écran de son ordinateur suffit à éclairer son existence. Moi-même je m’immerge dans Internet, et nos journées s’achèvent dans cette absence de relation, ce face-à-face avec un monde virtuel, ce silence qui n’est ponctué que de clics et autres effets sonores synthétiques.

 

À l’aimable voisinage qui était encore le nôtre il y a quelques mois, Marc a préféré un emploi stable au sein d’une société, éloignée de notre domicile. Je traverse pour ma part une période d’inactivité inhérente au métier que j’exerce.

Le soir, Marc rentre tendu. Nous dînons rapidement et il se replonge dans ses travaux. Jamais il n’éprouve l’envie de partager avec moi des réflexions ou des anecdotes émanant de sa journée. Il se contente de répondre de mauvaise grâce à mes questions. Il m’arrive de l’observer devant son ordinateur. Son visage fermé est rivé sur son écran. À aucun moment il ne détourne les yeux vers moi. J’erre sans but dans notre loft dont l’absence de cloisons échoue désormais à favoriser notre intimité.

Je tente parfois de l’entraîner au théâtre ou au cinéma, plus rarement au restaurant où notre silence serait trop pesant. Mes initiatives sont accueillies sans enthousiasme. Lassé de mes reproches, Marc m’exhorte à sortir sans lui, ce que j’accepte de plus en plus souvent.

Un jour pourtant, j’insiste pour qu’il m’accompagne. Je laisse en évidence sur la table du petit-déjeuner une place de théâtre. Mais lorsque je me lève le lendemain matin, il est déjà parti et je note avec tristesse que, sciemment ou non, il a négligé de l’emporter.

 

 

J’attends le dernier moment pour entrer dans la salle, dans l’espoir que Marc me rejoigne, comme il l’a prétendu quand je l’ai appelé à son bureau.

Mais c’est seule que je pénètre dans le théâtre, pas un théâtre à l’italienne, une espèce de cirque plutôt, avec piste sablonneuse et chapiteau. Il ne reste que quelques minutes avant le début de la représentation, le temps de m’installer et de constater le caractère hybride du public. À l’instar des artistes programmés, certains spectateurs sont autistes. Cette particularité, dûment relayée par les médias, a éveillé ma curiosité, de toute évidence moins celle de Marc.

La lumière à peine éteinte, je sens une main frôler ma nuque, glisser vers mes cheveux, jouer avec l’une de mes mèches. Je me retourne en souriant, persuadée qu’il s’agit de Marc. Mais l’auteur de ces effleurements est un inconnu et il porte son regard très au-delà de moi.

Une femme à ses côtés chuchote :

– Arrête, Louis !

Il continue. J’essaie d’esquiver ses caresses qui me distraient de l’espace scénique. Il insiste. Je me tourne de nouveau vers lui avec une vivacité qui le fait sursauter et le convainc d’abandonner mes cheveux.

Je m’immerge alors dans la suite du spectacle, une adaptation resserrée du Mahâbhârata. Encadré de danseuses en sari et d’acrobates en guenilles, un chœur de jeunes autistes évoque une Inde de légende. À chaque déplacement, ils laissent dans leur sillage des effluves safranés. Les mots qu’ils prononcent ne sont pas tous intelligibles, leurs traits parfois se déforment d’excitation, mais les étoffes bigarrées, la musique lancinante et la magie de cette fête païenne, loin de les effrayer, créent une bulle tiède, odoriférante qui les transfigure.

La représentation s’achève dans un mélange d’allégresse et de gravité. Je m’apprête à regagner la sortie, quand la femme assise près de Louis s’approche de moi.

– Mon fils vous a dérangée, excusez-le.

Louis et un homme qui, je suppose, est son père nous rejoignent.

Elle ajoute avec un sourire désarmant :

– Vous ne voulez pas prendre un verre avec nous ?

 

 

Nous nous installons dans un café où nous reconnaissons certains artistes vus sur scène, ainsi que des spectateurs. Sas de décompression pour les uns, source de voyeurisme pour les autres, ce lieu offre un spectacle non moins singulier que le précédent.

Louis ignore la présence des consommateurs, y compris la nôtre. Ses parents sont d’une rare séduction physique. De ce couple, âgé d’une cinquantaine d’années, digne de figurer dans un magazine de mode, est né ce garçon, aujourd’hui adulte, qui boit son diabolo menthe en émettant des bruits incongrus. C’est ainsi. L’enfant de leur amour est ce fils qui a cristallisé on ne sait quelle disharmonie de leur union, tant celle-ci semble idéale. J’évite de trop regarder Louis et me concentre sur Aude et Samuel dont l’apparente légèreté m’émerveille.

Nous commentons le spectacle, échangeons nos impressions, plaisantons, comme s’il s’agissait d’une représentation ordinaire.

Ce moment passé ensemble donne tous les signes d’une amitié naissante.

 

Quelque temps plus tard, je me retrouve à leur domicile, un bel appartement élégant à l’image du couple qui l’occupe. Je cherche du regard Louis dont je dois constater l’absence. J’apprends qu’il passe ses après-midi dans un institut spécialisé, mais que cette prise en charge arrive à son terme. De surcroît, Aude et Samuel viennent de se voir refuser l’admission de Louis dans un foyer thérapeutique. Ils ne savent que faire pour que ce fils unique âgé de vingt-huit ans, incapable d’être livré à lui-même, acquière plus d’autonomie. Ils ont beau exprimer leur inquiétude avec pudeur, ils ne sont plus les mêmes. La légèreté affichée lors de notre rencontre a disparu. Mis en confiance par le sentiment d’empathie que je manifeste, ils s’épanchent. La plupart de leurs amis les ont délaissés. Certains vivent en province et ne leur rendent visite qu’occasionnellement. Ils ont peu de famille : une sœur qui a suivi son mari en Norvège, des cousins éloignés, âgés ou malades.

Un peu embarrassée, je me tais. Ils me demandent les raisons de ma présence au théâtre, l’autre soir. Ils savent déjà que je ne suis pas directement concernée. Je cite des célébrités agissant en faveur d’une association mise à l’honneur dans une émission de télévision. Ils hochent la tête en m’écoutant, puis Samuel se dirige vers la bibliothèque. Il sélectionne une pile d’ouvrages qu’il place d’office dans mes bras et me dit avec un sourire mélancolique :

– Lisez, puis revenez nous voir.

 

 

J’enchaîne des textes souvent poignants et découvre que le spectre autistique présente un éventail d’une latitude que je n’avais soupçonnée jusqu’ici.

J’absorbe tout avec une avidité égale. Témoignages de parents décrivant des scènes d’hystérie ou d’automutilation de leur enfant, essais de spécialistes et même quelques autobiographies d’autistes surdoués de type Asperger, catégorie à laquelle Louis n’appartient évidemment pas.

Cette initiation théorique résonne en moi au point que je finis par m’interroger. Tel un hypocondriaque dévorant des brochures médicales, je détecte certaines correspondances : tendance au repli sur soi, peur des autres, sens du détail, obsession de la symétrie. 

Marc ironise et complète la liste.

– J’en ai autant à ton égard, lui dis-je.

Il ne proteste pas et se contente de sourire. Il regrette de m’avoir fait faux bond au théâtre. Le bref récit que je n’ai manqué de lui faire de la soirée a éveillé sa curiosité, mais ce qui l’a le plus déconcerté, c’est l’absence de reproches auxquels il s’était préparé et la mine ravie que j’arborais à mon retour.

 

 

Mes lectures intensives finissent par revêtir un caractère obsessionnel. J’imagine des scènes où Louis perd tout contrôle et exerce sa violence contre moi, avant de la retourner contre lui-même. Ma présence devient si néfaste que mes nouveaux amis m’excluent de leur cercle intime.

Plusieurs jours s’écoulent au cours desquels je décline ce scénario, quand Aude enfin me téléphone. Elle m’invite le dimanche suivant, évoque la personnalité complexe de son fils en insistant sur sa gourmandise et se montre rassurante. Les accès de fureur de Louis sont devenus rares. Ayant eu l’insigne privilège d’avoir été touchée par lui, allergique à tout contact physique, je n’ai pas à m’inquiéter. Je suis en quelque sorte élue, une mèche de cheveux, issue de mon chignon défait, m’ayant permis de tisser un lien avec les limbes de son cerveau.

 

J’achète quelques pâtisseries censées apprivoiser Louis et sonne chez mes amis qui m’accueillent avec chaleur

Retenu par une obligation familiale, Marc ne m’accompagne pas et je me surprends à en être plutôt soulagée.

Aude me fait entrer dans le salon. Une table est dressée pour le thé et toutes les lumières ont été allumées. Rien ne demeure de l’atmosphère morose de ma visite précédente.

Louis apparaît quelques minutes plus tard. Il se dirige vers une console et, en deux ou trois gestes précis, rectifie la répartition des bibelots. Après quoi il se recule puis tel un photographe ou un caméraman, effectue un travelling vers la table. Son visage n’exprime aucune convoitise, mais toute sa personne...

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