CORBIÈRE tristan (1845-1875)

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Universalis_Article publié par Encyclopaedia Universalis CCOORRBBIIÈÈRREE ttrriissttaann ((11884455--11887755)) Bien que son œuvre, Les Amours jaunes (1873), s'avère moins magnifique que la leur, le nom de Tristan Corbière, fils d'un écrivain de renom régionaliste, Édouard Corbière, devait être cité aux
Publié le : jeudi 27 mars 2014
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Source : Encyclopaedia Universalis
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CORBIÈRE tristan (1845-1875)

Bien que son œuvre, Les Amours jaunes (1873), s'avère moins magnifique que la leur, le nom de Tristan Corbière, fils d'un écrivain de renom régionaliste, Édouard Corbière, devait être cité aux côtés de ceux de Rimbaud et de Lautréamont : comme les leurs, cette œuvre est porteuse d'une analogue révolte contre l'existence et d'un semblable refus dans la forme même. « On aime jaune comme on rit jaune », précisait-il, donnant de la sorte la clé de son recueil grinçant. Il lui faut crier sa détresse de breton errant en la transformant en art, mais rester fidèle à celle-ci par une anti-forme qui dénie toute beauté, toute récupération esthétique. Il faut travailler des vers boiteux, disloqués comme le corps qui les écrivait, reniés par les interruptions de tirets et de points de suspension, récusés d'images triviales ou de rejets dérisoires. Il faut cultiver, pratiquer l'imperfection même, au risque lucide d'être banni de l'art officiel ou classique, au risque de se voir classer parmi les poètes dits « maudits » — puisque Corbière figure dans le recueil de Verlaine —, au risque d'appartenir au genre baroque, et, si l'on est rejeté du poète reçu de l'époque qu'est Jules Laforgue (ce dont on se félicitera), d'influencer des poètes postérieurs tels qu'Eliot, appartenant ainsi au monde des anthologies et des mouvements dont on s'exceptait férocement. Corbière fut de la sorte un des premiers à être hanté dans ces années soixante-dix, que Rimbaud et Lautréamont vécurent dans la même dénégation intime, par la contradiction d'écrire que connaîtront les modernes après 1945. Il fut un des premiers à avoir eu le courage de faire passer la sincérité de son malaise avant l'apaisement harmonieux que doit produire la bonne forme, au point qu'il permet, à le lire, de poser la question : peut-on, doit-on même, écrire mal pour épouser le mouvement d'une vie mal vécue, autrement dit : ne vaut-il pas mieux renoncer à une forme valorisante ?

Si le baroque était une sorte de perfection obtenue dans l'imperfection même, l'irrégularité, la manière outrée, l'exagération violente surveillées encore par la maîtrise technique, Les Amours jaunes pointent dans une direction où le médiocre serait l'objet même de l'art, l'irréussite l'heureux paraphe de l'artiste s'inacceptant, les vers de rebut la véridique réduplication d'une vie, d'un destin manqués — à l'instar de Bouvard et Pécuchet, œuvre inachevée au double sens, dont le second est le consentement à la bêtise qui en est l'objet. Ici, ce serait l'impoétique même qui parlerait dans les vers de Corbière, le laid qui serait l'objet de sa musique de ménétrier, le malaise provoqué remplaçant la délectation de l'amateur. Au « On m'a raté ma vie » du poète répond le « Je me suis raté mon art » de son œuvre. Telle est la vertu principale de ce recueil-cercueil d'une courte vie de souffrances, de mal-amour et d'irréconciliation.

Auteur: JUDE STEFAN
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