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Le Tour du monde en vélocipède

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293 pages

BnF collection ebooks - "Il ne faut pas être excessif. La Fontaine disait : « Rien de trop. » La Bruyère et La Rochefoucauld ont soutenu des thèses pareilles. Mais Jonathan Shopp n'était pas de leur avis. Les plus sages raisonnements, les dilemmes les plus serrés échouaient devant l'enthousiasme naturel de son caractère. Il s'entraînait, pour ainsi dire, et se grisait de ses idées. Il fallait cet entêtement indomptable à cet excellent cœur, pour que le Vélocipède, aux premiers jours de..."


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À propos de BnF collection ebooks

 

BnF collection ebooks est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection fine réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF par un comité éditorial composé de ses plus grands experts et d’éditeurs, BnF collection ebooks a pour vocation de faire découvrir des textes classiques essentiels dans leur édition la plus remarquable, des perles méconnues de la littérature ou des auteurs souvent injustement oubliés.

Morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse, tous les genres y sont représentés.

Éditée dans la meilleure qualité possible eu égard au caractère patrimonial de ces fonds, conservés depuis de nombreuses années par la BnF, les ebooks de BnF collection sont proposés dans le format ePub, un format ouvert standardisé, pour rendre les livres accessibles au plus grand nombre sur tous les supports de lecture.

Il ne faut pas être excessif. La Fontaine disait : « Rien de trop. » La Bruyère et La Rochefoucauld ont soutenu des thèses pareilles. Mais Jonathan Shopp n’était pas de leur avis. Les plus belles leçons morales, les plus sages raisonnements, les dilemmes les plus serrés échouaient devant l’enthousiasme naturel de son caractère. Il s’entraînait, pour ainsi dire, et se grisait de ses idées. Il fallait cet entêtement indomptable à cet excellent cœur, pour que le Vélocipède, aux premiers jours de sa création, eût son martyr.

Il y a près de dix-huit mois qu’un industriel célèbre, le Napoléon du Vélocipède, – ce nom le désigne suffisamment, – reçut la visite du brave Jonathan Shopp, Américain pur sang, Yankee jusqu’au bout des ongles, dont la richesse et la signature étaient connues dans les deux mondes. Les dollars frémissaient au grincement de sa plume. Grand, sec, nerveux, fier de ses libertés nationales, Jonathan incarnait en lui le type de ces fiers républicains qui se sentent maîtres de l’avenir. Dans son allure, dans ses paroles, on admirait cette noblesse un peu flère qui résulte de l’exercice incontesté des droits de l’homme, et auprès de laquelle les morgues aristocratiques ou militaires sont si mesquines.

Toutefois, Jonathan n’était pas parfait, et, loin d’en faire un héros de roman, nous avons dévoilé les défauts de sa riche nature. Il mettait une obstination absurde nu service de ses caprices, – je dirais presque de ses lubies, sans le respect qu’on doit à un millionnaire. On s’apercevait qu’il coulait dans ses veines un vieux reste de sang anglais, qui bouillonnait à ses heures, et où l’on retrouvait les violences du sang normand mêlé de saxon. Ainsi les vins coupés, dit-on, fermentent plus facilement que ceux d’origine pure, À tout prendre, nos voisins de la Manche, toute révérence gardée, ne sont qu’un alliage français qui date de Guillaume le Conquérant.

Le directeur de la fabrique de Vélocipèdes reçut l’étranger avec beaucoup de courtoisie et s’informa du motif de sa visite. Sur sa demande, les plus beaux modèles de Vélocipèdes lui furent montrés ; mais il secoua la tête, comme s’il les trouvait insuffisants.

– Ce n’est pas cela, dit-il, et cependant c’est ce que j’ai vu de mieux jusqu’à présent. Essayez de comprendre mon idée. Vous ne répugnez pas, je suppose, à exécuter des Vélocipèdes de commande ?

– Non, sans doute.

– À la bonne heure. Vous voyez que je suis de haute taille. Je voudrais un Vélocipède de première grandeur, forgé d’un métal solide, souple et tenace à la fois, capable de résister à des chocs imprévus, à des fatigues extrêmes. Son poids peut être porté à trente ou quarante kilogrammes. Je vous indiquerai des perfectionnements, des aménagements spéciaux. Le prix, je vous prie ?

– Mille francs.

– Hum ! fit l’étranger…

Il y eut un silence. Le marchand crut que son chiffre paraissait trop élevé et entreprit de le défendre. Mais l’Américain l’arrêta aux premiers mots :

– Ce n’est pas cela, dit-il ; j’y mettrai le prix que vous voudrez. Mais je crois que vous ne m’avez pas compris.

– En effet, dit le fabricant, j’ai eu un moment de distraction dont je vous demande pardon. Je devine ce qu’il vous faut. Le siège de votre Vélocipède et ses barres de suspension seront forgés en vermeil, à un peu plus d’un dixième d’alliage, ce qui les rendra plus résistants que le métal des monnaies. Une doublure d’acier et un système d’articulations que j’imagine donneront à l’appareil une élasticité parfaite. Les moyeux des roues seront en acier de Norwége, forgé après la trempe, d’après les nouveaux procédés médaillés à la dernière Exposition. Les essieux seront en platine, ainsi que la barre du gouvernail. Quant aux poignées, nous les ferons simplement en argent, au titre des pièces américaines. Mais il sera facile de les orner de quelques diamants, rubis, saphirs ou topazes, pour faire ressortir le fini du travail.

– Non, dit Jonathan, je ne tiens qu’à la solidité.

– Nous nous contenterons alors d’un Vélocipède simple, exécuté dans tes conditions que je viens de développer. Pour vous faire un prix rond, vous le paierez vingt mille francs.

– Très volontiers, dit Jonathan, mais vous me servirez en conscience.

– Assurément, dit le marchand, quand je demis y mettre du mien.

– Il me reste, dit l’étranger, à vous donner quelques instructions particulières.

Les deux interlocuteurs entrèrent dans un cabinet voisin, et le digne Shopp exhiba au fabricant quelques dessins dont il lui expliqua longuement les détails.

– C’est entendu, dit celui-ci ; je comprends parfaitement ; votre machine sera prête dans deux mois.

– Dans deux mois, soit. J’y compte, dit Shopp en prenant congé.

Je crois inutile d’entrer dans les détails de fabrication de cet appareil. Cela ne pourrait intéresser que les gens du métier. Le fabricant craignit plus d’une fois d’avoir demandé trop peu de temps. Le travail du platine présenta des difficultés singulières, et ne put s’exécuter qu’à l’aide d’un chalumeau à gaz oxygène et hydrogène, d’un modèle nouveau, de l’invention d’Aristide Roger. Toutefois, le Véloce fut prêt deux jours avant le terme fixé, – mais le fabricant se plaignait amèrement d’avoir mal calculé son prix de revient et de solder l’opération en perte. Ce sont les chances du commerce.

Jonathan fronça les sourcils, quand on lui présenta son Vélocipède poli, brillant et reluisant au soleil qui faisait étinceler ses arêtes. Il le fit peindre, séance tenante, d’une couleur grise uniforme, et annonça qu’il viendrait le prendre, le surlendemain. L’essai du véhicule se fit aux Champs-Élysées. Jonathan fut content, paya le marchand, et donna quelques louis au garçon. Après quoi, il enfourcha la machine et se dirigea vers le Grand-Hôtel où il était descendu.

Je connaissais Jonathan pour lui avoir prêté de l’argent, – en omnibus, – un jour qu’il avait oublié sa bourse. Il me doit même encore les six sous que je lui offris ce jour-là ; – je ne les lui reproche pas. S’il était pauvre, ce serait une autre affaire. Tel qui refuse dix centimes à un aveugle serait heureux de les faire accepter à M. de Rothschild.

Mais nous ne sommes pas ici pour faire de la philosophie. Après cette belle histoire de Vélocipède, je vis arriver Jonathan chez moi, la figure ouverte, l’œil clair, la face épanouie, se frottant largement les mains et riant en dedans.

– Eh bien ! lui dis-je, ce fameux Véloce ?

– Il est sous vos fenêtres, dit-il, et vous pouvez le voir d’ici. Je viens vous faire mes adieux, mon ami ; je pars.

– Vous partez, Jonathan ? Pour le bois de Boulogne ?

– Non, pas précisément.

– Pour où donc ?

– Je ne sais, dit-il en hésitant ; c’est une idée qui m’est venue ; je voudrais aller toujours tout droit au nord-est.

– En Belgique ?

– Plus loin. Venez-vous avec moi ? Il me faut acheter un sac de voyage, de l’extrait de Liébig, un almanach et un révolver.

– Vous allez en Prusse ?

– Plus loin. Il me faut aussi des fourrures.

– Vous allez en Russie ?

– Plus loin. Au reste, ajouta-t-il avec un grand sang-froid, je n’ai pas de secret pour vous. Vous savez comment je conduis un Vélocipède ? Je ne suis pas embarrassé pour faire mes trente lieues par jour ; – j’ai envie de faire le tour du monde…

– En Vélocipède ?

– Oui, en Vélocipède.

– Vous rêvez, Jonathan.

– Pourquoi cela ? Je voudrais bien savoir qui pourrait m’en empêcher. Je suis vigoureux et je me porte bien ; le Vélocipède qu’on m’a fabriqué est d’une excellente allure ; je puis donc hardiment le charger de 30 kilogrammes de provisions et garder mes effets sur mes épaules. En choisissant des substances nutritives concentrées, telles que le pemmican, j’aurai devant moi trente jours d’aliments ; c’est de quoi faire un millier de lieues. J’aurai bien du malheur si, pendant un pareil trajet, je ne trouve pas à renouveler mes approvisionnements.

Le sérieux avec lequel Jonathan me débitait ces extravagances me divertissait et me navrait à la fois. L’œil provoquant, la pose assurée, il semblait appeler les objections pour les réduire à néant.

– Sans l’amitié que je vous porte, fis-je, je dirais que votre folie dépasse les excentricités permises. Croyez-vous que le globe soit entouré d’une route macadamisée ? Je vous attends aux premières fondrières.

– Bah ! dit-il, il n’y a pas tant de mauvais chemins ; la vapeur et les rails sont de foules les latitudes. Vous n’avez pas pu apprécier, d’ailleurs, les perfectionnements que j’ai introduits dans mon Vélocipède : la circonférence extérieure de ses roues n’est pas absolument polie, et j’évite ainsi le patinage en temps de gelée. Leur largeur peut se tripler au besoin, en abattant de petites plaques à ressorts, relevées sur les jantes en temps ordinaire ; cette surface agrandie permet de courir avec sûreté sur les terrains sablonneux ou mal nivelés. Enfin, au lieu de coucher ces plaques parallèlement au sol, on peut les renverser tout à fait, de façon à leur faire emboîter, par exemple, un rail de chemin de fer sur lequel on voudrait courir. Vous vous préoccupez des retards que j’aurai à subir, et je ferai peut-être cent lieues dans mes bonnes journées…

– Dieu vous entende ! m’écriai-je, mais je ne l’espère pas. Savez-vous, mon cher Jonathan, que je vous croyais un esprit sérieux, logique et même un peu spéculatif ? Certes, il faut en rabattre.

Admettez-vous qu’un homme de bon sens joue sa vie, par pure fantaisie, dans une entreprise qui ne présente aucun caractère d’utilité ?

– Il y a fort à dire là-dessus, répondit-il, et je trouve que vous tranchez la question hardiment. Ne devons-nous pas à des recherches frivoles une partie de nos grandes découvertes ? Soyez plus indulgent, mon cher, pour ceux qui frayent la voie, pour les éclaireurs et les audacieux.

– Mais le tour du monde n’est pas une nouveauté.

– Pardonnez-moi, dit Shopp un peu sèchement ; on a pu le faire par mer ; on ne l’a jamais entrepris par terre.

– Bonté divine ! Jonathan… vous pousseriez à bout l’homme le plus calme. Vous savez assez de géographie pour ne pas ignorer que les continents couvrent à peine le quart de la surface terrestre ; vous ne pourrez donc faire que des promenades interrompues qui vous ramèneront à chaque instant à la mer.

– Ce n’est pas mon projet, dit Shopp. Il est certain que je serai obligé de m’embarquer quelquefois, mais moins souvent que vous le pensez. Mon itinéraire est fort simple, et je l’ai déjà pointé sur la carte que j’emporte avec moi : je traverse l’Europe en diagonale, pour en sortir par la Sibérie…

– Vous comptez franchir le détroit de Behring ?

– Très bien. En quelques heures je passe de la Russie d’Asie dans l’Amérique du nord ; j’aurai sans doute quelque peine à y arriver, mais je compte beaucoup sur le froid pour favoriser ma traversée. De l’Amérique Russe, je tombe directement dans la Nouvelle-Bretagne ; dès lors, je suis chez moi, et mon voyage n’est plus qu’une partie de plaisir…

– Trois mille lieues de parcours !

– À peu près. Au sortir de l’isthme de Panama, je descends le Sud-Amérique jusqu’au cap Horn. C’est là que je me trouve, en effet, arrêté par l’Océan ; mais la difficulté n’est pas insurmontable…

– Comment cela ?

– Je prends passage sur un bon navire, qui me conduit au cap de Bonne-Espérance…

– Et vous remontez l’Afrique tranquillement, à travers le désert de Sahara…

– Ce n’est pas sûr ; peut-être suivrai-je les côtes orientales : cela me permettrait de visiter les travaux de l’isthme de Suez et de voir un peu l’Asie que j’ai sacrifiée à la rapidité de mon voyage. Mais c’est une école buissonnière, une poussée vers l’Inde et la Chine. Il me faudra presque revenir sur mes pas pour rejoindre mon point de départ, en suivant les bords de la Méditerranée.

– Oui, dis-je à Jonathan, cela est irrégulier ; mais vous devez vous attendre à quelques petites contrariétés dans un voyage aussi long.

– Certes, dit-il, sans s’apercevoir de la raillerie.

– Ainsi, mon ami, vous partez avec l’intention formelle de vous contenter de votre Vélocipède, et de renoncer aux chevaux, aux carrosses, et même aux palanquins ?

– Très certainement, dit-il ; il faut avant tout être de bonne foi. Je me considérerais comme un malhonnête homme, si je manquais à la parole que je me suis donnée. Le Vélocipède me suffira.

All right ! m’écriai-je, entraîné par ce beau mouvement. Mais si, par aventure, vous vous trouviez arrêté par une forêt vierge, par quelque fouillis inextricable, ou, mieux encore, par une belle petite chaîne de montagnes de plusieurs mille pieds de hauteur, que feriez-vous ?

– Je tournerais l’obstacle.

– Et vous ramènerez votre Vélocipède à Paris ?

– Assurément ; c’est pour moi le bouclier du Spartiate. Avec ou dessus ! S’il se rompt, j’en rapporterai les morceaux.

– Quand partez-vous, Jonathan ?

– Ah ! le plus tôt possible. Mais, depuis hier, il m’est venu une idée qui me tourmente.

– Laquelle ?