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Ma vérité sur l'affaire Vincent Lambert (extrait)

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Dr Éric Kariger Ma vérité sur l’affaire Vincent Lambert Entretien avec Philippe Demenet 231892IZC_LAMBERT_CS5.indd 5 17/12/2014 17:06:29 Ma vérité sur l’affaire Vincent Lambert – Aviezvous déjà auparavant appliqué la loi Leonetti ? Nous la connaissions bien. Mais s’il nous était arrivé de prendre des décisions d’arrêt de traitements dans des situations palliatives terminales, cela avait rarement été le cas pour des jeunes patients. Et pour un cérébrolésé, c’était la première fois. L’absence d’information initiale des parents fut une sorte de poker menteur qui arran geait tout le monde. L’équipe pouvait dire aux parents : « Comment ? Rachel ne vous a pas prévenus ? » Et Rachel Lambert : « Mais vous ne m’aviez pas dit de les préve nir ! » Or, au printemps 2013, cela fait plusieurs mois qu’ils ne se parlent plus. C’est moi qui vais mettre « les pieds dans le plat ». Début avril,j’ai pris connaissance des résultats des collégiales et je dis à mes deux consœurs et à mes équipes : « Je ne vois pas de faille dans votre analyse. J’assumerai votre décision en tant que patron. » J’ajoute, simplement : « Où en êtesvous dans l’information des parents ? » Ils me répondent en substance : « Ils n’ont jamais été réellement présents. Ils ne viennent que quatre fois par an au chevet de leur fils. De toute façon, ils ne seront pas d’accord ! Ce sont des cathos intégristes. » Je leur explique qu’en morale, en humanité, on n’a pas à les juger.
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Dr Éric Kariger
Ma vérité sur l’affaire Vincent Lambert
Entretien avec Philippe Demenet
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Ma vérité sur l’affaire Vincent Lambert
 Aviezvous déjà auparavant appliqué la loi Leonetti ? Nous la connaissions bien. Mais s’il nous était arrivé de prendre des décisions d’arrêt de traitements dans des situations palliatives terminales, cela avait rarement été le cas pour des jeunes patients. Et pour un cérébrolésé, c’était la première fois. L’absence d’information initiale des parents fut une sorte de poker menteur qui arran geait tout le monde. L’équipe pouvait dire aux parents : « Comment ? Rachel ne vous a pas prévenus ? » Et Rachel Lambert : « Mais vous ne m’aviez pas dit de les préve nir ! » Or, au printemps 2013, cela fait plusieurs mois qu’ils ne se parlent plus. C’est moi qui vais mettre « les pieds dans le plat ». Début avril,j’ai pris connaissance des résultats des collégiales et je dis à mes deux consœurset à mes équipes : « Je ne vois pas de faille dans votre analyse. J’assumerai votre décision en tant que patron. » J’ajoute, simplement : « Où en êtesvous dans l’information des parents ? » Ils me répondent en substance : « Ils n’ont jamais été réellement présents. Ils ne viennent que quatre fois par an au chevet de leur fils. De toute façon, ils ne seront pas d’accord ! Ce sont des cathos intégristes. » Je leur explique qu’en morale, en humanité, on n’a pas à les juger. Ce sont les parents. Ils ont le droit, eux aussi, de donner leur avis, comme le prévoit la loi, d’être présents au côté de leur fils, et d’être accompagnés. J’ajoute : « Je m’en occupe, mais ne faites rien tant que je ne les ai pas contactés. » Ils habitent dans la Drôme. Le 4 avril 2013,
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j’appelle la mère sur son portable : « Depuis le début de l’année, une réflexion a été lancée concernant l’état de votre fils. J’aurais besoin de vous voir rapidement avec votre mari. » Elle est dans le train. Elle m’apprend que son mari vient de subir une grosse opération, et qu’elle viendra seule à Reims. Je la reçois le vendredi 5 avril, en présence de ma consœur, le Dr Daniela Simon, et de la psychologue du service : « Depuis plusieurs mois, mon équipe est amenée à se poser des questions sur cer taines manifestations qui évoquent de la souffrance chez Vincent. L’interprétation est difficile, mais il est clair que son corps souffre. Il semble aussi s’opposer aux soins, vouloir y renoncer. Je ne vous cache pas que conformé ment à la loi, nous avons lancé une procédure de réflexion pour savoir s’il était raisonnable de poursuivre ou non la réhydratation et la renutrition, et s’il ne faudrait pas plutôt le laisser partir avec le savoirfaire palliatif de mon équipe, en l’accompagnant tous ensemble jusqu’au bout. » Mme Lambert comprend parfaitement le sens de mes propos, même si je ne lui dis pas à cet instant que la décision est prise. C’est un demimensonge. Jeveux lais ser aux parents le temps de la réflexion, de l’analyse, afin qu’ils puissent s’exprimer, même si c’est moi, au final, qui prendrai la responsabilité de la décision. Mme Lambert me répond : « J’ai bien entendu ce que vous m’avez dit. C’est audessus de mes forces et de mes valeurs. Je ne peux pas être d’accord. » Je lui précise : « Je ne suis pas en
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train de vous demander votre accord, madame Lambert, mais je vous remercie d’intégrer la possibilité que, dans les semaines qui viennent, nous pourrions être amenés à laisser partir Vincent. Réfléchissezy, rentrez chez vous, parlezen avec votre mari. Puis on se revoit. » Nous fixons un nouveau rendezvous pour le 15 mai 2013. Je ne veux pas agir « dans le dos » des parents et de toute la fratrie. Il se trouve que je suis absent le weekend suivant du 13 avril. Le lundi, c’est le début des vacances de Pâques. En l’absence de mes consœurs, je les remplace. En réunion d’équipe, j’évoque la situation de Vincent, mon rendezvous du 15 mai avec les parents. Je leur dis aussi que j’ai réfléchi durant le weekend, que – le moment venu – ce sera à moi d’indiquer, sur le cahier, la décision d’arrêt de soins. Ce sera aussi à moi de « débrancher » sa dernière poche de nutrition et d’hydra tation. Non pas pour jouer les héros, mais pour exercer mon rôle de patron. J’ai, en effet, plus de recul que mon équipe et moins de liens affectifs avec Vincent. Ma décla ration est accueillie par un grand blanc, un silence pesant. Quelqu’un alors prend la parole : « Monsieur, c’est fait. » De leur propre initiative, le 10 avril 2013, mes consœurs ontdécidé d’arrêter la nutrition artificielle. Elles sont entrées dans un processus d’accompagnement de Rachel qui, ellemême, accompagne son mari. L’aumônier de l’hôpital est de la partie, car Rachel manifeste une forte spiritualité.
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 Débrancher, qu’estce que cela veut dire ? Nous débranchons tous les jours des patients, mais nous les rebranchons aussitôt. Tous les jours, nous enle vons des poches vides pour en remettre de nouvelles. Ces poches sont remplies de nutrimédicaments fabriqués par l’industrie pharmaceutique. Ce sont des produits équili brés en protides, lipides, glucides et eau, qui vont directe ment dans l’estomac du patient par l’intermédiaire d’une sonde. Il ne demande pas à être hydraté et alimenté et n’éprouve aucun plaisir à boire, à manger. Il reçoit une alimentation purement artificielle qui le maintient en vie. Ce sont des produits du même acabit que ceux que l’on perfuse dans les veines. Le 10 avril 2013, Vincent Lambert est donc « débranché », ce qui signifie que nous ne lui remettons pas de nouvelle poche de nutriment. En revanche, nous continuons à lui procurer une hydrata tion réduite par l’intermédiaire de la sonde afin de lui administrer des médicaments de confort.
 Comment réagissezvous à cette annonce surprenante de l’équipe ? Mes médecins n’étant pas présents, et étant respec tueux de leur liberté d’exercice, je n’ai pas voulu « casser du sucre » sur le dos des absents. J’ai donc dit à l’équipe : « Ce n’est pas grave. Je vais gérer. » Je me trouvais un peu dans la situation d’un père qui se culpabiliserait de n’avoir pas été présent au moment où ses enfants commettent
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une bêtise. Or, je savais pertinemment que l’affaire était grave. Plus tard, quand je me suis repassé le film, je me suis dit que j’avais trois possibilités. La première, c’était de leur dire : « On rebranche Vincent, car j’ai un engage ment moral envers ses parents. Je les vois le 15 mai. Bien sûr, je leur confirmerai notre décision, mais je tiens à les entendre », bien que leur avis nous soit connu d’avance. Deuxième option : appeler les parents, leur présenter mes excuses et leur demander de venir accompagner leur fils. C’est la décision qui m’aurait le mieux convenu, mais je ne l’ai pas prise, par manque de courage, de lucidité. Au contraire, je me suis mis la tête dans le sable et le pire est arrivé. Le 20 avril 2013, David est passé voir Vincent. C’est par lui que ses parents ont appris que leur fils ne recevait plus d’alimentation artificielle. La confiance était rompue avec les parents et avec l’ensemble des frères et sœurs. C’est pour cela que je n’ai jamais reproché à per sonne ce qui a pu arriver par la suite, même si les parents de Vincent Lambert se sont beaucoup servis de cette faille.
 Avezvous tenté de renouer avec eux ? J’avais beau essayer de me mentir à moimême, je savais qu’un conflit devait éclater. Je m’y étais donc préparé. J’ai pris mon bâton de pèlerin, et j’ai reçu les parents, tous les frères et sœurs, les demifrères et demisœurs, ensemble ou individuellement, pendant des heures, avec transpa rence et honnêteté. Je me suis excusé auprès d’eux, j’ai
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expliqué les circonstances, mais j’ai aussi souligné que notre décision avait été mûrement réfléchie, qu’elle était solide. Six des frères et sœurs m’ont accordé leur pardon et leur confiance. Ils m’ont dit : « Connaissant Vincent, vous avez fait une bonne analyse. C’est la bonne déci sion. Nous la respectons. Nous accompagnerons Vincent. Nous nous y préparons. » Pendant toutes ces journées, j’ai donné le meilleur de moimême. Je croyais encore à un dialogue possible avec les parents. Je leur ai dit : « Ce n’est pas tuer votre fils que de le laisser partir ! C’est le fruit d’une décision médicale, légale, éthique. Nous essaie rons de donner du sens à cet instant. » Et j’ai ajouté, sur la foi de valeurs chrétiennes que je croyais encore par tagées : « Du fond du cœur, en mon nom et au nom de l’équipe, je vous demande pardon. »
 Qu’ontils répondu ? « Non, c’est impardonnable ». Les parents, David et sa sœur Anne m’ont menacé de poursuites. Je les ai préve nus : « Si vous portez l’affaire devant les tribunaux, nos relations deviendront odieuses. Vous ferez éclater votre famille sur l’autel de la justice. Vincent ne mérite pas ça. Ce serait le trahir que de ne pas le laisser partir ! » Malgré cela, ils sont allés jusqu’au bout de leurs menaces : ils ont porté plainte contre moi, au commissariat, pour tentative d’assassinat avec circonstances aggravantes puisque com mise contre un être particulièrement vulnérable. Ils ont
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aussi fait un signalement au Conseil de l’ordre des méde cins. Je n’ai pas été auditionné au commissariat, mais Rachel Lambert l’a été. En revanche, un huissier a débar qué tout de suite chez moi et m’a sommé de « rebran cher » Vincent. Je ne sais pas comment, mais j’ai tenu bon. Et puis, de peur d’en être empêchés par les six frères et sœurs et par Rachel, les parents et deux de leurs enfants ont déposé en catimini, le 9 mai 2013, une requête en référé liberté auprès du tribunal administratif de Châlonsen Champagne. Dans cette requête, ils disent que notre déci sion serait mauvaise et totalement arbitraire, que Vincent serait à même de communiquer avec son entourage, qu’il serait « sensible aux émotions », aurait « conscience de ce qu’on lui fait subir », qu’il réagirait « aux propos de ses proches ». Il aurait même « pleuré devant ses parents ». N’étant atteint « d’aucune maladie », il ne bénéficierait « d’aucun traitement médical » susceptible d’être inter rompu. Le priver d’eau et de nourriture serait donc une « maltraitance »… Bref, il conviendrait de le rebrancher d’urgence au nom du « droit fondamental à la vie ». Je me retrouve ainsi, sans avocat, à devoir justifier cha cun de nos actes. Rachel Lambert, de son côté, n’est pas conviée à témoigner alors qu’il s’agit de son mari, du père de son enfant. C’est ainsi que des magistrats d’un tribunal administratif de province – habitués à traiter de tout autres sujets – vont devoir, en quarantehuit heures,
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prendre une décision de vie ou de mort dans un domaine qui leur est étranger.
 Dans leur requête, les parents soutiennent en effet que l’alimentation, la réhydratation artificielles ne sont pas des « traitements », mais des « soins de base » dus à toute per sonne, auxquels la loi Leonetti ne s’appliquerait pas. On ne pourrait donc pas les interrompre… Heureusement, la justice française, par la voix du Conseil d’État, la plus haute juridiction administrative, confirmera que la loi Leonetti s’applique bel et bien. Elle dira que la nutrition et la réhydratation sont bien des soins médicaux, au même titre qu’une dialyse, et qu’ils peuvent être admi nistrés, le cas échéant, avec une obstination déraisonnable. Elle réaffirmera que, dans ce cas, la loi nous oblige à les interrompre. Sans quoi, l’acharnement thérapeutique aurait eu de beaux jours devant lui ! À toute heure, dans nos ser vices, nos hôpitaux, nos établissements médicosociaux, des gens meurent de ne plus avoir faim et de ne plus avoir soif. Si l’hydratation et la nutrition artificielles devenaient en toutes circonstances des « soins de base », cela voudrait dire que 80 % des personnes en fin de vie, souffrant de la mala die d’Alzheimer, devraient être obligatoirement sondées et mises sous hydratation et sous nutrition artificielles. Estce une maltraitance que de ne pas donner à boire et à manger à une personne appelée à partir et qui ne le réclame plus ? N’estil pas plus nocif de faire une gastrostomie (sonde
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posée à travers la paroi abdominale) à une personne de 90 ans – un geste que la médecine sait faire – pour ral longer sa vie de quelques jours ou de quelques semaines ?
 Le juge, lui, va qualifier, comme vous le faites, l’ali mentation et l’hydratation d’« actes de soins ». En revanche, il vous reproche de n’avoir pas pris en compte l’« avis de la famille », celui des parents, des frères et des sœurs, dans votre décision d’arrêt de soins… Je n’ai jamais contesté ce fait, même si j’aurais pu faire valoir quelques circonstances atténuantes. J’aurais pu, par exemple, m’abriter derrière le fait que, dans la vraie vie médicale, le médecin ne s’adresse qu’à une seule per sonne de confiance, qui à son tour diffuse l’information. Que le juge a donné à Rachel Lambert, dès 2008, tous les pouvoirs matrimoniaux. Qu’elle est la jeune épouse de Vincent Lambert, présente à tout instant à son chevet. Qu’en vertu du précepte évangélique « L’homme quit tera son père et sa mère et s’attachera à sa femme, et les deux deviendront une seule chair », la véritable famille de Vincent Lambert – celle qu’il s’est choisie – est celle qu’il a fondée avec Rachel. Pourtant, je n’argumente pas et là encore, je m’excuse devant le juge de ce défaut d’in formation et d’accompagnement visàvis de la famille.
 C’est sur cette question de forme que le juge va trancher… Le jugement tombe le 11 mai 2013. Le juge m’ordonne de « rebrancher » Vincent Lambert, trente et un jours
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après qu’il a été « débranché ». Je suis, ce jourlà, très en colère. Le soir même, je retourne à l’hôpital. Marylène, une infirmière, m’accompagne, mais j’ai le sentiment d’avoir rebranché moimême Vincent Lambert. Le geste en luimême n’est pas violent, mais il l’est dans sa symbo lique. Je sais que c’est un geste déraisonnable. Je mesure aussi combien il a été difficile, à l’infirmière, de débran cher la dernière poche, et au médecin d’inscrire sur le cahier des prescriptions médicales : « On interrompt le traitement. On laisse partir Vincent. » Le « rebrancher », c’est revenir à l’acharnement thérapeutique, effacer toute notre réflexion. Et puis, dans le couloir, entre le bureau des infirmières et la chambre de Vincent, j’ai une alter cation avec Me Jérôme Triomphe, l’avocat des parents, un proche du mouvement intégriste Civitas.
 Il vous a suivi ? Il m’a suivi. Les parents sont là aussi, ainsi que Marie, l’une des sœurs de Vincent, une fille remarquable qui sera, plus tard, très dure avec ses parents. Me Triomphe, avec arrogance, est venu vérifier que j’avais bien « rebranché » Vincent Lambert, comme si je n’étais pas un honnête homme, respectueux de la loi. Il vient me narguer jusque dans mon service. C’est alors que je sors de mes gonds comme cela m’arrive rarement. Je crie : « De toute façon, on recommencera ! Vous êtes de très mauvais conseil ! » Ce qui lui permettra de prétendre, lors du second procès
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