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Souvenirs, études, mélanges littéraires

De
379 pages

BnF collection ebooks - "Monsieur et cher éditeur, comme moi, vous avez connu, comme moi, vous avez aimé votre illustre compatriote de Nîmes, Jean Reboul : mieux que personne, vous avez pu comprendre tout ce qu'il y avait de bon, de généreux, d'énergique sensibilité, de délicate expansion, d'abnégation héroïque dans sa grande âme."

BnF collection ebooks a pour vocation de faire découvrir en version numérique des textes classiques essentiels dans leur édition la plus remarquable, des perles méconnues de la littérature ou des auteurs souvent injustement oubliés. Tous les genres y sont représentés : morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse.


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Morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse, tous les genres y sont représentés.

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À monsieur Louis Giraud
Libraire-éditeur

MONSIEUR ET CHER ÉDITEUR,

Comme moi, vous avez connu, comme moi, vous avez aimé votre illustre compatriote de Nîmes, Jean Reboul : mieux que personne, vous avez pu comprendre tout ce qu’il y avait de bon, de généreux, d’énergique sensibilité, de délicate expansion, d’abnégation héroïque dans sa grande âme. Nous l’avons vu, suivi, étudié dans l’intimité ; nous l’avons entendu souvent, sous les beaux ombrages de la fontaine, sur l’Esplanade, en face de ses chers monuments, nous l’avons entendu causer de toutes les questions d’actualité, et, avec son inexorable bon sens, marquer d’un cachet original, caractériser d’un mot juste, imagé, plein d’éclat, les hommes et les choses. Sa correspondance était fort étendue ; pourtant il la restreignait autant que possible, n’écrivait parfois que deux mots, et ne se livrait qu’à un très petit nombre d’amis privilégiés. On parle de publier ses lettres : c’est une pensée heureuse et utile, et peut-être n’y suis-je point complètement étranger. Dès les premiers jours qui ont suivi sa mort, la Gazette du Midi (1er, 2 et 3 juillet), le Souvenir (21 juillet), en ont fait connaître quelques-unes, par extraits du moins, et elles ont étonné, incomplètes et mutilées qu’elles étaient, les plus fervents admirateurs du poète : on ne lui savait pas cette éminente et rare faculté de condenser en peu de mots, et en vile prose, de marquer, au courant de la plume, ses hautes pensées d’un de ces traits qu’on n’oublie plus. Nous, Monsieur et cher Éditeur, nous y avons retrouvé sa conversation : quoi de plus ressemblant à une causerie qu’une lettre intime, écrite sans art, sans apprêt, sans la moindre prétention ? Je me disais : n’est-il pas juste que d’autres que nous aient leur part de cette bonne fortune ?

Voici donc un choix de lettres plus étendu que ne pouvait le donner un journal : je voudrais bien m’en tenir là, mais ce serait à peine une brochure, et vous me demandez un volume, un volume d’Études littéraires. Soit : je le mets sous le patronage d’un nom aimé, admiré, vénéré de tous. Reboul, de son vivant, en eût accepté la dédicace. Puisse son souvenir me servir de passeport ! Mon livre aura, grâce à lui, sa raison d’être, son excuse, si l’on veut.

Autrefois, on voyait imprimé à la dernière page des ouvrages : « J’ai lu, par ordre de Monseigneur le garde des sceaux, un manuscrit intitulé…, et je n’y ai rien trouvé qui puisse en empêcher l’impression. » Heureux, aujourd’hui, si l’on peut invoquer, comme approbation, le souvenir d’une glorieuse et sainte amitié qui, du moins au point de vue moral, ne trouverait rien qui put empêcher l’impression !

Baron GASTON DE FLOTTE.

Jean Reboul

« Monsieur le Maire de Nîmes, Messieurs les Adjoints et le Conseil municipal ont l’honneur de vous faire part de la perte douloureuse que la ville vient de faire en la personne de Monsieur Jean Reboul, décédé dans la soixante-huitième année de son âge, muni des Sacrements de l’Église. – Ce 29 mai 1864. »

 

Quel est donc ce personnage éminent, ce grand capitaine, ce législateur immortel, ce sauveur du pays, à qui toute une ville rend un pareil hommage, sans exemple dans l’histoire ? Quel est cet homme puissant à qui sa ville natale élève un monument, dont elle inscrit le nom à l’angle d’une rue, dont un orateur raconte la vie du haut de la tribune sacrée, et en fait sortir, avec tant d’éloquence, de profondes leçons ?

C’est un obscur boulanger, un simple et modeste poète !

Tout a été dit sur ce beau talent, sur cet admirable caractère, et nous viendrions bien tard, sans doute, s’il ne nous était donné de le faire mieux connaître encore, intus et in cute, comme dit Perse, et cela par lui-même. On sait quel abus a été fait, de nos jours, des Mémoires, des Confidences, des Histoires de ma vie, etc… qui ne nous donnent guère que les confessions des autres, dont les auteurs posent toujours. Il n’en est point ainsi des lettres écrites en courant, à un ami, sans prévision, sans arrière-pensée, sous l’impression du moment, sans qu’on pût se douter qu’elles seraient publiées un jour. – C’est une étude psychologique ; c’est l’homme pris sur le fait. – Les lettres de J. de Maistre, du P. Lacordaire, d’Ozanam, sont plus précieuses, à ce titre, que ne l’auraient été leurs Mémoires, et nous citons là les noms les plus grands et les plus purs. – Bien peu d’écrivains résisteraient à cette épreuve suprême, car bien peu ont pu dire, comme notre saint poète : « Quoi qu’il arrive, tout en restant soumis aux décrets de la Providence, je ne la supplierai pas moins de me faire tenir toujours une conduite qui soit digne de mon passé, gardienne de la sincérité de mes écrits. » (Lettre du 18 octobre 1852). « Avec l’aide de la Providence, j’espère rester moi-même : c’est la grâce que je lui demande pour le peu de jours que j’ai encore à vivre. » (Lettre du 25 mars 1862.)

L’homme ne peut être séparé de l’écrivain. – Dans un excellent article de la Revue d’Économie chrétienne (juin 1864), M. Antonin Rondelet disait, à propos de la correspondance du R.P. Lacordaire : « Une idée fausse tend de plus en plus à se répandre dans notre société… On voudrait à toute force faire, en quelque sorte, deux hommes du même individu, et distinguer, comme si elles n’avaient point eu de rapport l’une avec l’autre, la personne publique de la personne privée… Ils tiennent ainsi leur vie en partie double, et je crains que, s’il fallait comparer les deux volumes qu’ils publient, il y aurait de terribles restrictions à opérer pour faire rentrer dans une même unité l’homme apparent et l’homme réel… Combien d’entre nous pourraient, sans rien perdre, livrer aux hommes les dernières impressions de leur cœur, et, parmi tous les écrivains, en est-il beaucoup qui soient capables de justifier par l’estime qu’ils inspirent l’admiration qu’on leur accorde ? » – Paroles sages et vraies : nous n’avons jamais compris le Lasciva est nobis pagina, vita proba, pas plus que :

Crede mihi, distant mores a carmine nostri.

N’est-ce pas l’empereur Adrien qui croyait excuser Voconius, en disant : Lascivus versu, mente pudicus erat ? En sens inverse, s’il s’agit d’un bon livre, nous aimons que la ligne de conduite de l’auteur soit la gardienne de la sincérité de ses écrits,

Et, qu’en homme d’honneur,
On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur.

Nous voulons avoir foi en nos maîtres, en nos guides : le culte des lettres, les produits de l’intelligence ne seraient donc qu’un jeu d’esprit, un livre inutile, quand il n’est pas dangereux ! L’exemple est la plus éloquente des prédications, fait plus pour les principes immortels, pour les saintes croyances, que les plus beaux livres écrits selon la formule l’art pour l’art, et dont les auteurs peuvent être soupçonnés de n’être pas convaincus. Si, en admirant l’œuvre, nous ne pouvons estimer l’écrivain, où sera la leçon ? – Un livre est une action, immortelle parfois ; c’est ce qu’on oublie trop souvent : l’homme et le livre, on a beau protester, ne font qu’un.

Ainsi pensait J. Reboul : il avait pris la poésie au sérieux et voulait la rendre un instrument de bien ; il croyait à sa puissance, à son influence sur la société ; il croyait que les beaux vers sont pour quelque chose dans l’amélioration des mœurs, dans les destinées d’un siècle, dans les progrès de la civilisation ; aussi n’a-t-il pas tracé une ligne qu’à sa dernière heure il eût à effacer, rêvé un vers dont son bon ange ait eu à rougir. Sa vie privée fut constamment d’accord avec sa vie publique de poète : les extraits de sa correspondance montreront combien furent inébranlables et raisonnées sa foi religieuse et sa foi politique, quel homme fut le poète. Ce qu’il nous est permis de publier suffit pour le présenter sous ses traits véritables : jamais miroir plus fidèle ne réfléchit plus exactement une plus noble figure. « Publiez les plus saillantes de ses lettres, nous écrivait M. de Pontmartin, qui l’a si bien connu : ce sera une sorte de catéchisme d’honneur, de fidélité et de poésie. » Nous nous rendons à de tels vœux : c’est mieux encore qu’une pieuse satisfaction que se donne l’amitié ; c’est remplir un devoir ; c’est plaire aux admirateurs du poète, à tous ceux qui gardent son souvenir et qui aiment sa gloire ; c’est offrir un de ces modèles qui, de jour en jour, deviennent de plus en plus rares.

Nous n’écrivons pas sa biographie : – tout le monde sait maintenant que Jean Reboul, né à Nîmes en 1796, fils d’un serrurier, trouva dans sa famille les enseignements de la foi et de la vertu. Sorti à treize ans de l’école, il entra, clerc d’avoué, dans une étude dont le patron lui donna les mêmes exemples. – À la mort de son père, il comprit qu’il se devait tout entier à sa mère, pauvre et chargée de quatre enfants ; il abandonna, sans hésiter, une position qui l’élevait au-dessus de son point de départ, et se fit boulanger. – Partout, dans la maison paternelle, à l’école, dans l’étude de l’avoué, dans son échoppe, la muse l’avait suivi ; mais « ô puissances du Ciel ! s’écrie Goëthe, celui-là ne vous connaît pas, qui n’a jamais pleuré ! » – Bientôt le malheur, des malheurs de famille, le sacrèrent grand poète, et jusqu’au dernier jour il resta fidèle à la muse chrétienne comme au culte de l’honneur et de la fidélité. – Le calme de sa vie ne fut troublé qu’une fois : en 1848, il fut choisi par ses concitoyens pour aller aider à refaire l’ordre social abandonné aux tempêtes, si fortement ébranlé par les écrivains matérialistes qui, démolissant pièce à pièce l’édifice religieux, nous enlevaient le pain de vie et ne le remplaçaient pas. Reboul, qui n’était point de ces tueurs d’âmes, qui, le soir, fatigué de son travail manuel, détachait son regard de la terre pour le porter vers le ciel d’où descend la lumière, c’est-à-dire le salut ; Reboul accomplit consciencieusement sa tâche, – son sacrifice. Avec quelle joie, sa mission terminée, il revint dans sa Nîmes bien-aimée et reconquit ses heures d’études et de rêveries, ses poétiques inspirations, les mâles et généreuses pensées de son intelligence ! – Ce fut alors que le poète put être réellement appelé représentant du peuple !

Le 29 mai 1864, âgé de soixante-huit ans, il expirait dans les bras de sa famille et de ses amis dévoués, qui le traitaient comme un roi, disait-il, prêt depuis longtemps à paraître devant Dieu. « Une longue maladie avait brisé ses forces ; une ombre s’était faite dans son intelligence… Mais l’âme veillait, et avec elle le sentiment de l’honneur, pareil à ces lampes qui brûlent pendant l’agonie : Voli pa taca moun âme, disait-il dans ces moments suprêmes où les paroles se comptent, et où la mort commence à le disputer à la vie… L’ange, cet ange gardien qui nous était apparu dans les premiers vers de Reboul, a pu jusqu’à la fin se mirer dans cette âme comme dans l’onde d’un ruisseau ; et, plus tard, en prenant l’essor vers les demeures éternelles, il a pu se demander s’il emportait avec lui le plus innocent des enfants ou le plus pur des poètes1 »

Reboul lui-même, trente ans auparavant, protestant, sans s’en douter, Contre la muse païenne et sensualiste de Béranger et de Casimir Delavigne, avait dit aux poètes chrétiens :

Dans un galetas solitaire
La mort pourra fermer ses yeux,
Mais ses chants rompus sur la terre
Iront se renouer aux Cieux !

(18342).

Le poète est assez connu, mais peut-être n’a-t-on pas observé sa marche toujours ascendante qui, à mesure qu’il avance en âge, redouble de force et d’élan : Vires acquirit eundo : les dates chronologiques de ses pièces de vers offriraient une étude pleine d’intérêt.

Après quelques essais toujours décents dans ce qu’on appelait jadis la poésie légère, fugitive, déité alors court-vêtue, dont Pradier a fait un chef-d’œuvre complètement nu, le malheur vint en aide à Reboul, et dès lors il lui dut ses inspirations ; déjà en 1824, à vingt-huit ans, il disait :

En vain de ma lugubre voie
Tu voudrais me faire sortir ;
Tu veux que je chante la joie,
Que mes vers désormais aient l’éclat du plaisir :
Des larmes, malgré moi, mouilleraient mon sourire,
Et d’involontaires douleurs
S’échapperaient des cordes de ma lyre :
Mon génie est né de mes pleurs !
Ma lyre est l’écho de mon âme,
Et ses accents sont des soupirs.
Dans le sombre ennui qui m’oppresse,
J’ai trouvé les chants d’allégresse
Moins doux que les hymnes de deuil !

(Les deux Poètes.)

Ce n’était point, chez Reboul, un de ces malheurs imaginaires qui ont défrayé si longtemps notre littérature contemporaine, et qui remplaçaient l’Iris en l’air dont se moque Boileau : – Non, Reboul, frappé deux fois dans ses plus chères, ses plus intimes affections, ne se consola jamais et prit la muse chrétienne pour confidente de ses douleurs :

Le miroir dont l’éclat renvoyait ton image
De ses longs voiles blancs n’a pas quitté les plis.
Ta lampe, sèche d’huile, y pend, là, sans lumière,
Et ta couche est encor comme tu la laissas.

(Apparition 1833.)

En 1828, il soupirait l’admirable élégie qui lui fit un nom, qui est restée dans le cœur, qui se trouve encore sur les lèvres de tout homme dont la mémoire sait retenir un vers. – L’Ange et l’Enfant, adressé à une mère, fut comme une révélation. M. Legouvé écrivait à la Gazette de France : « Uhran, le grand violoniste, le profond musicien, l’artiste complet, chez qui vibre toute belle corde poétique, sentit le charme angélique de cette composition. Il se promenait dans le fond du bois de Boulogne, seul, dans une petite allée, l’esprit sombre et abattu, dans une de ces dispositions de langueur enfin où on se demande : suis-je bien le même qui, hier, vivais et pensais si ardemment ? Tout à coup il entend dans l’air un son qui le fait tressaillir ; il lève la tête. À ce son en succède un autre, une mélodie commence ; il lui semble qu’une voix chante les paroles de l’Ange et l’Enfant sur un autre air que celui qu’il avait déjà composé. Il prête l’oreille : cet air était bien plus simple et bien plus touchant ; la mélodie se développe ; il distingue, non seulement l’air, mais l’accompagnement, l’accompagnement avec harpe éolienne. Surpris ainsi en pleine et amère tristesse par une inspiration céleste, sa tête s’exalte jusqu’au délire, et alors il entend une voix qui lui dit : "Mon ami, écrivez ce que je vous ai chanté. " Il revient, il écrit, il ajoute quelques notes inattendues à ce chant ; il le complète par deux autres morceaux, et il pose en tête ce titre significatif : Auditions ! »

Illusion, dira-t-on peut-être, imagination, vision, légende !… Soit ; mais la suave élégie est devenue un chant suave, composé de trois parties : la mort, la douleur, la consolation.

Reboul avait sa chambre tapissée de tableaux, de gravures, de dessins, allemands surtout, représentant l’Élégie à une mère. – M. l’abbé Bayle lui ayant envoyé une délicieuse gravure allemande, Reboul répondit cette lettre exquise :

Nîmes, 30 mars 1856.

Monsieur, mille fois merci de votre charmant cadeau ; rien n’y manque, pas même la main de l’amitié pour me l’offrir. Vous ne sauriez croire combien cela me rend heureux, au risque de montrer un petit bout d’oreille, et de voir comparer mon admiration à celle d’un père qui a son enfant au piano. Laissez-moi tout vous dire : je me relis avec délices, tous les matins, dans cette ravissante composition : quelle grâce ! quelle sainteté ! quelle calme élévation ! Jusqu’à sa disposition légendaire, tout me ravit, et je suis tenté de refaire ma pièce.

Pardonnez-moi, monsieur l’abbé, cette satisfaction d’enfant : les poètes le sont toujours un peu. Ne serait-ce pas trop exiger de votre complaisance que de vous demander d’où vous tenez ce dessin ? J’ai déjà chargé M. Giraud, libraire à Nîmes, qui a des correspondants à Leipsick, de prendre des informations sur l’adresse de l’auteur. Je lui dois des remerciements.

Daignez, Monsieur, présenter mes bons souvenirs à nos amis communs, M. Audiffret et M. de Flotte ; recevez vous-même la profonde gratitude avec laquelle j’ai l’honneur d’être,

Monsieur,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

J. REBOUL. »

L’Ange et l’Enfant a été traduit en polonais par Antoni Labunski, sous ce titre : Aniol i dziocie (1836). – Qu’on vienne après cela nous parler du Virgile au rabot, qui n’avait rien de commun avec Virgile, de cet Adam Billault qui puisa dans le vin quelques couplets bachiques et un rondeau assez heureux cité par Voltaire ! – Reboul, lui, ne se plaît qu’aux grandes idées ; la poésie, à ses yeux, n’est pas seulement un art : c’est une audition, une révélation intime avec ses mystères, ses plaintes, ses mélancoliques sentiments d’amour, de douleur ou d’espérance ; son génie lui impose ses allures franches, naïves, sublimes tour à tour, irrégulières parfois, toujours d’un ordre élevé.

Dans son premier volume qui s’arrête en 1835, Reboul n’est pas, comme on a pu le croire, le disciple des poètes contemporains, mais, ainsi que tout le monde, il subit leur influence : il est, avant tout, élégiaque, il est moins lui-même. – Les Poésies révélèrent le vrai poète catholique qui nous manquait encore, Turquety n’étant venu qu’un peu plus tard, et sa gloire fut faite. Dans son adorable simplicité il en avait douté d’abord :

Avant de dérouler sa voix enchanteresse,
Le rossignol, caché sous la feuillée épaisse,
S’informe-t-il s’il est, dans le lointain des champs,
Une oreille attentive à recueillir ses chants ?
Non : il jette au désert, à la nuit, au silence
Tout ce qu’il a reçu de suave cadence :
Si la nuit, le désert, le silence sont sourds,
Celui qui l’a créé l’écoutera toujours !

(Consolation sur l’oubli. 1833.)

Il croyait ne chanter que pour Dieu ; il se trompait dans ces vers ravissants : le monde étonné l’écouta et n’a plus détourné de lui son attention.

Le Dernier Jour est daté de 1839. Inspiré par Dante et Milton, par la Cité de Dieu de Saint-Augustin, par le Jugement dernier de Michel-Ange, le poète, abrité des bruits du siècle par le genre de ses occupations quotidiennes, enveloppé de solitude, s’élève vers des régions inconnues, pleure sur les ruines, sur le dernier jour du monde. Reboul est un penseur. La critique littéraire, qui mesure tout avec un compas, regarde tout avec un microscope, et qui, par conséquent, n’aperçoit, ne juge qu’un point sur une vaste étendue, entrevoit dans ces pages mystiques des négligences, des écarts, des rimes insuffisantes ; mais la poésie de ces sombres visions est grande ; mais la philosophie, le catholicisme, la Muse des pensées graves et saintes, lui inspirent les plus hautes leçons revêtues de splendides images, d’un lyrisme puissant.

En 1846, les Poésies nouvelles : – La Rose de Bengale, À l’heure où l’aurore étincelle, Première douleur, Nul ne la connaissait, etc., rappellent la première manière de l’auteur ; mais dans le volume de 1835, on ne trouve rien de comparable à la Passion, oratorio, au Jardin des Olives, à la Résurrection, à Madeleine aux pieds du Christ, à la Vision de Job, à la Défaite de Sennachérib, à l’Épître à Chateaubriand :

Et ta cendre, ô vieux Cid, gagnerait des batailles !

Rien de comparable à la Parole humaine, adressée à Berryer :

La foudre a son éclat, l’Océan son murmure ;
Mais, de tous les grands bruits qui sont dans la nature,
Qui montent de la terre ou descendent du Ciel,
La parole de l’homme est le plus solennel !

Quatre des plus beaux vers qui soient en notre langue. – Et les strophes à Pierre Corneille :

Il fallait le grand siècle à ta grande parole !

Reboul, dans cette troisième publication, commence à être le vrai Reboul ; viennent les Traditionnelles, nous aurons le Reboul définitif.

Le 6 avril 1850, pendant de mauvais jours pour la poésie, le Martyre de Vivia fut représenté l’Odéon : c’était le premier fruit des loisirs si désirés.

Le Poète se meurt sous le Représentant.
Je rends grâce à tous ceux qui m’ont donné leurs voix,
Mais je n’étais pas né pour fabriquer des lois.
Quand pourrai-je, au Mazet, rêvant à quelque ouvrage,
D’un cigare au soleil livrer le blanc nuage ?

(Les Traditionnelles, liv. V.21 juin 1849.)

Le rêve produisit Vivia, le Martyre de Vivia. – Mystère, titre qui constate que, avant tout, c’est une pièce chrétienne. – Sans doute, blasé que l’on est par des pièces impossibles, ce drame ne satisfait pas les exigences de l’époque : nous ne nous en inquiétons guère ; nous dirons simplement avec J. Janin : « Raconter cette tragédie ! Mais on ne raconte pas l’attention, l’intérêt, les larmes ! » – Point de bonnes lames de Tolède, de coupes de poison, de trappes, de cercueils, de fausses clés, d’imprécations, de blasphèmes, d’impures réhabilitations, de cliquetis d’antithèses, de mots qui hurlent d’effroi de se voir accouplés, de phrases ivres courant au hasard les unes après les autres ; – non, la pensée est grande et simple ; style, images, sentiments, tout est vrai, majestueux, poétique : c’est l’école cornélienne, adoucie par André Chénier qui serait devenu chrétien ; élégie religieuse, dictée par la Muse antique et par la foi évangélique ; pièce des esprits délicats, et dont les vers sont au nombre des plus beaux qu’ait faits Reboul.

Mais, on l’a dit, Vivia rappelle Polyeucte. L’intérêt est tout différent : il s’agit d’une mère. Rien de commun dans l’action, dans les détails, dans le dénouement : l’inspiration est puisée aux mêmes sources, voilà tout. Les Œdipe, les Jocaste, les Médée, les Oreste, les Electre, les Clytemnestre, les Achille, les Pyrrhus, les Atrée, les Thyeste, les Agamemnon, race qui ne finit jamais, ne se rappellent-ils pas les uns les autres ? N’ont-ils pas défrayé et à satiété le drame antique et le drame moderne ? Comptez seulement, je vous prie, combien il y a sur le théâtre de Fureurs d’Oreste ! – Les Leçons françaises de littérature nous en donnent quatre à elles seules : Racine, La Touche, Voltaire, Crébillon. Même sujet, dit quatre fois la Table des matières, et toutes n’y sont pas ! On ne parle pas d’Euripide, imité par Boileau3, ni de bien d’autres. Pendant des siècles, on a vécu de ces mêmes personnages et de ces mêmes idées. Et parce que le grand Corneille a fait un immortel chef-d’œuvre chrétien, il sera interdit au poète chrétien de boire à la même source vivifiante et féconde ! Mais n’est-ce pas là le plus sublime motif d’inspirations qui ait été jamais offert au génie de l’homme ? Il s’agit bien d’égayer ces mystères terribles ! comme dit Boileau. L’interminable guerre de Troie, les éternels Atrides, dont le festin faisait reculer d’effroi le soleil, tous ces vénérables héros ou brigands antiques dont nous avons parlé ne furent égayés qu’à force d’art, ne durent leur éclat qu’aux ornements des poètes ; les mystères du cœur humain offrent au génie des études et des pensées toujours nouvelles : le drame chrétien serait-il donc déshérité de ce magique privilège ?

Les Traditionnelles (1857) sont le dernier ouvrage de Reboul. La Pentecôte de 1862, À quelques amis sur la souscription Lamartine, À François II, etc., ont paru depuis dans les journaux et revues ; on nous annonce un volume de pièces inédites ; nous ne pouvons aller plus avant que les Traditionnelles. De 1835 à 1846, de 1846 à 1857 le progrès est immense : le poète s’est complètement dégagé ; à mesure que l’idée religieuse pénètre plus profondément dans son âme, qu’il fait la veillée des armes aux approches de l’éternité, son talent grandit, les années lui donnent des forces nouvelles. Sûr de sa gloire, qui est devenue une autorité, une puissance, il n’est d’aucune école : c’est toujours la foi religieuse, la foi politique, l’amour du bien et du pays qui l’inspirent, mais son vol va plus haut qu’autrefois. Là, son âme toute entière, avec ses souvenirs, ses regrets, ses espérances. Il n’a point désespéré de l’art ; il lui a été fidèle comme en toutes choses ; il sait que la pensée aura toujours sa place dans les sociétés les plus préoccupées des intérêts matériels ; il sait que l’art, étant un reflet de la beauté souveraine, ses aspirations doivent s’élever vers Elle, comme vers sa source inépuisable ; que de là, seulement, il pourra dominer les bruits du monde, le fracas des machines, la confusion des passions vulgaires Loin de faire comme tant d’autres (et ce sont les moins coupables) de l’art avec la religiosité, il met l’art au service de la religion. Il pense de la poésie ce que le P. Lacordaire disait de la religion : « C’est une lyre suspendue dans le ciel, et qui, agitée tour à tour par le souffle divin et par celui des hommes, rend des sons tristes comme ceux d’une âme souffrante et joyeux comme ceux d’un ange. »

Souviens-toi du Ciel, ô ma lyre,
Car c’est du Ciel que tu descends !

disait-il, dès les premiers jours.

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