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Libéralisation des échanges agricoles et sécurité alimentaire dans les pays en développement ; n°1 ; vol.272, pg 88-107

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21 pages
Économie rurale - Année 2002 - Volume 272 - Numéro 1 - Pages 88-107
20 pages
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MME Laurence Roudart
Libéralisation des échanges agricoles et sécurité alimentaire
dans les pays en développement
In: Économie rurale. N°272, 2002. pp. 88-107.
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Roudart Laurence. Libéralisation des échanges agricoles et sécurité alimentaire dans les pays en développement. In: Économie
rurale. N°272, 2002. pp. 88-107.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ecoru_0013-0559_2002_num_272_1_5360Compte rendu de colloque
Libéralisation des échanges agricoles
et sécurité alimentaire
dans les pays en développement
Laurence ROUDART • Ina p-g, umr Économie publique
Présentation du colloque
La conférence ministérielle de I'omc (Organisation mondiale du commerce) à Doha en
novembre 2001 a décidé de la poursuite de la libéralisation des échanges agricoles
internationaux. La conférence des Nations Unies sur le financement du développement
à Monterrey en mars 2002 a repris le principe Trade not Aid, retenant l'hypothèse que
le commerce international entraîne la croissance économique, donc la diminution de la
pauvreté et de l'insécurité alimentaire. Tous ces raisonnements s'appuient sur des
modèles d'équilibre général calculables1 qui concluent que le développement du com
merce international permet d'accroître le bien-être général de la planète.
Ces résultats optimistes contrastent avec les faits observés. Après deux décennies de
libéralisation des échanges, notamment dans les pays en développement avec la mise
en œuvre des programmes d'ajustement structurel prescrits par le fmi (Fonds monétaire
international)et la Banque mondiale, le Sommet mondial de l'alimentation, à Rome en
juin 2002, s'ouvrira sur un constat accablant: aujourd'hui dans le monde, 800 millions
de personnes environ souffrent d'insécurité alimentaire, et 2 milliards environ, qui
vivent pour la plupart dans les pays en développement, pâtissent de graves carences
alimentaires.
Dans un tel contexte, à la veille de ce Sommet, la sfer et solagral (Solidarité agricole
et alimentaire) ont considéré utile d'organiser une journée d'informations et de débats
sur le thème La libéralisation des échanges est-elle un facteur de renforcement de la
sécurité alimentaire?, qui s'est tenu à I'ina p-g (Institut national agronomique Paris-
Grignon) le 4 juin 2002.
Pour éclairer cette question, plusieurs approches ont été confrontées: des approches
à caractère général (modèles de I'usda et de I'ocde, synthèse de travaux de chercheurs)
et des études de cas (Burkina Faso, Nicaragua). Ont été également illustrés et débattus
plusieurs argumentaires en discussion dans les négociations commerciales agricoles
1 . Sur les modèles d'équilibre général calculables, voir notamment les numéros 243, janvier-février 1 998,
et 257, mai-juin 2000, d'Économie rurale.
88 ÉCONOMIE RURALE272/NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2002 en cours: celui de la Corée, celui de l'Union européenne et celui d'ONG. internationales
Marcel Mazoyer, professeur à I'ina p-g, a tiré les conclusions des interventions et des
débats de cette journée.
Laurence Roudart nous donne dans les pages qui suivent un compte rendu fidèle des
principaux moments de ce colloque. Les organisateurs du colloque lui expriment leurs
plus vifs remerciements pour l'important travail de synthèse et de mise en forme qu'elle
a réalisé pour les lecteurs d'Économie rurale.
Bénédicte HERMELIN, Jean-Christophe KROLL
Co-organisateurs du colloque
Compte rendu
1. Libéralisation, sécurité alimentaire et filets de sécurité internationaux
Shahla SHAPOURI • Service de recherche économique du ministère de l'Agriculture des États-Unis
Cette communication s'appuie sur un travail qui vise à évaluer les effets de la libéralisa
tion du commerce agricole international sur la sécurité alimentaire des pays en dévelop
pement, et qui a fait l'objet d'un rapport intitulé Food Security Assessment.
Le modèle et ses résultats
L'étude repose sur un modèle qui utilise gtap (Global Trade Analysis Project), prend en
compte le secteur agricole seulement, suppose que les flux de capitaux entre pays sont
constants, et considère les effets de la libéralisation sur 67 ped (Pays en développement
représentant quelque 40 % de la population mondiale, dont 48 pays classés dans la
catégorie des «Pays les moins avancés» (pma); presque tous les ped envisagés sont
importateurs nets de nourriture, et ont reçu de l'aide alimentaire. Le modèle évalue en
particulier les effets de la libéralisation sur le niveau et sur la stabilité des prix aliment
aires internationaux, ainsi que sur l'accès des ped aux marchés des pays développés. La
sécurité alimentaire des ped est appréhendée au travers de leur balance commerciale
alimentaire globale, exprimée en tonnes d'équivalent-céréales sur la base des contenus
caloriques de tous les produits alimentaires échangés.
Les principaux résultats du modèle sont que la libéralisation totale du commerce
agricole international entraînerait une augmentation de 12 % des prix alimentaires
internationaux et une plus grande volatilité de ces prix par rapport au scénario de base,
ainsi qu'une augmentation de 30 % de la valeur des exportations agricoles des ped. Mais
les effets d'une telle libéralisation sur le déficit alimentaire des ped seraient très faibles:
par exemple, le déficit de la balance commerciale des pays d'Afrique sub
saharienne se réduirait de 1,5 million de tonnes d'équivalent-céréales seulement, tandis
que le déficit de l'Afrique du Nord se creuserait un peu, de 0,5 million de tonnes
environ. Cette faiblesse des effets peut s'expliquer par plusieurs raisons: d'une part, les
exportations agricoles ne représentent qu'une faible proportion des exportations total
es de marchandises (quelque 30 % pour l'Amérique latine en 1995-1997, 26 % pour
l'Afrique sub-saharienne, 12 % pour l'Asie et 6 % pour l'Afrique du Nord); d'autre part,
la réponse de l'offre agricole à l'augmentation des prix est lente; enfin, les importations
ne constituent qu'une faible part de l'offre alimentaire. Cela étant, les effets varient en
Économie Rurale 272/Novembre-décembre 2002 fonction des ressources et des structures de marché de chaque pays, et ils pourraient
s'avérer plus positifs avec une hypothèse d'augmentation des flux de capitaux.
"ô Les résultats obtenus invitent donc à conclure que la libéralisation pourra au mieux
réduire à la marge les problèmes de sécurité alimentaire, et en aucun cas les résoudre.
a Par ailleurs, il faut tenir compte du fait que de nombreux pays à faible revenu et déficit
g vivrier ont souhaité la mise en place de filets de sécurité internationaux pour se prému-
nir contre les effets d'une augmentation et d'une plus grande volatilité des prix agiol
es internationaux.
Les filets de sécurité internationaux
Le filet de sécurité traditionnel est l'aide alimentaire, mais elle a été beaucoup critiquée
car des livraisons trop tardives dépriment les prix agricoles dans les pays receveurs, elle
n'est pas ciblée sur les pays qui en ont le plus besoin et, à l'échelle régionale, elle n'a
pratiquement aucun impact sur les disponibilités par tête. D'un autre côté, le fmi
disposait jusqu'en 2001 d'une facilité de financement contingent et compensatoire pour
hausse des prix céréaliers internationaux, mais cette facilité ne fut utilisée que quatorze
fois au cours de la période 1 992-1 998. On peut penser que l'obligation de la rembourser,
ce qui contribuait à accroître la dette, a dissuadé beaucoup de pays d'y recourir.
Plusieurs propositions ont été faites à I'omc quant aux filets de sécurité internationaux:
accroître l'aide alimentaire (Corée, Nigeria), instaurer une discipline en la matière
(Union européenne), autoriser des soutiens internes à l'agriculture en vue de la sécurité
alimentaire (plusieurs pays), créer une réserve internationale de grains (Japon,
Maurice); mais ce sont surtout les trois propositions suivantes qui ont retenu l'attention :
• Des marchés dérivés internationaux pourraient permettre aux pays en situation d'insé
curité alimentaire d'acheter ou de vendre des grains, en période de pénurie ou d'excé
dents, à des prix fixés à l'avance, et un fonds spécial pourrait venir à l'appui du
fonctionnement de ces marchés; d'après le ministère de l'agriculture des États-Unis, un
tel dispositif pour les pays pris en compte dans le modèle coûterait chaque année
462 millions de dollars.
• Un fonds de compensation pourrait, en cas d'augmentation de la facture totale des
importations alimentaires de plus d'un certain pourcentage au-dessus de la tendance
(5 ou 10 % par exemple), rembourser la différence aux pays concernés; selon la fao, cela
aurait coûté chaque année 429 millions de dollars pour 65 pays au cours de la période
1989-1999.
Un système d'assurance pour les importations permettrait aux pays de choisir et de
payer leurs garanties en fonction de leurs risques spécifiques. Les garanties pourraient
par exemple concerner la stabilisation de l'offre dans une certaine fourchette, ou des
plafonds de coûts d'importation; d'après le ministère de l'Agriculture des États-Unis, le
coût moyen annuel d'un tel dispositif pour 66 pays à faible revenu sur la période 1988-
1997 aurait été de quelque 450 millions de dollars.
Les coûts potentiels de ces différentes options pour chaque pays dépendent bien sûr des
garanties et des niveaux de subvention retenus, d'où l'importance des critères adoptés
pour juger de l'insécurité alimentaire de chaque pays. Le fonctionnement effectif de tels
filets facilitera les changements de politique économique qui sont souhaitables, mais
controversés, dans les pays concernés.
90 Économie Rurale 272/Novembre-décembre 2002 2. Libéralisation et sécurité alimentaire dans les ped
Wyatt THOMPSON • OCDE, Direction de l'alimentation, de l'agriculture et des pêches
L'ocde (Organisation de coopération et de développement économiques) vient de pu
blier une étude intitulée Les incidences à moyen terme de la libéralisation des échanges
agricoles dans les pays de /'ocde sur la sécurité alimentaire des économies non membres.
Le modèle et ses résultats
Cette étude se concentre sur des variables macroéconomiques à l'échelle d'une ou de
plusieurs enm (Économie[s] non membre[s]) de I'ocde. Ainsi, la consommation aliment
aire globale sert à appréhender les disponibilités; les prix à l'importation, ou les prix à
la consommation et le pouvoir d'achat, sont utilisés pour apprécier l'accès aux aliments;
et la production, la consommation et les stocks servent à évaluer la stabilité des disponib
ilités alimentaires. Autrement dit, l'étude n'analyse pas la sécurité alimentaire de
certains groupes sociaux, ou ménages ou individus au sein des enm; elle néglige aussi les
nombreux autres facteurs qui interviennent dans la sécurité alimentaire.
L'étude a utilisé trois modèles existant déjà: Aglink, modèle d'équilibre partiel géré
par I'ocde et représentant les secteurs agricoles des pays de cette organisation; ce
modèle a été étendu en prenant en compte les marchés des produits agricoles des pays
de I'ocde dans les enm, grâce à l'utilisation du Modèle alimentaire mondial de la fao;
enfin, gtap, modèle d'équilibre général de portée mondiale.
Les limites de cette étude sont donc liées aux hypothèses qui sous-tendent ces modèl
es, ainsi qu'à la réduction du champ de l'analyse à quelques variables macroé
conomiques.
Avec ces réserves, l'étude montre que si les pays de I'ocde reconduisent les mesures de
libéralisation qu'ils ont prises au titre de l'application de I'aacu (Accord sur l'agriculture
du cycle de l'Uruguay) cela n'aura qu'un effet très modeste sur la sécurité alimentaire de
l'ensemble des enm. Ainsi, la disponibilité moyenne en produits alimentaires ne dimi
nuerait que de 1 %. L'incidence sur la stabilité de la consommation serait
mitigée mais, le plus souvent, légèrement positive. Et l'accès moyen aux produits al
imentaires tendrait à diminuer, mais rarement de plus de 1 %. Bien sûr, ces résultats
diffèrent en fonction de chaque enm, eu égard en particulier à son statut dans le
commerce international des produits agricoles (importateur ou non), et à sa situation
alimentaire. Mais il reste que les résultats obtenus sont toujours très modestes, et en
général presque insignifiants.
Cela peut s'expliquer par trois facteurs. Tout d'abord, les effets de la poursuite de la
libéralisation dans les pays de I'ocde sur les prix agricoles internationaux sont très
faibles, en particulier pour les produits importants pour la sécurité alimentaire. Ensuite,
les variations de prix mondiaux ne sont que faiblement transmises aux prix intérieurs
des enm, du fait des politiques de commerce extérieur qu'elles ont mises en place
(protection notamment), du fait aussi des déficiences des infrastructures de marchés; de
plus, dans les enm, les réponses de la production et de la consommation aux change
ments de prix sont faibles. Enfin, les politiques de commerce extérieur agricole des pays
de I'ocde n'affectent qu'un nombre limité de produits alimentaires consommés dans les
ENM.
Cela étant, la sécurité alimentaire dans certaines enm, ou de certaines catégories de
population dans les enm, pourrait être plus affectée par la poursuite de la libéralisation
dans les pays de I'ocde que ne le laissent supposer les résultats agrégés indiqués ci-
dessus. Ainsi, les producteurs agricoles des enm qui sont actuellement concurrencés par
Économie Rurale 272/Novembre-décembre 2002 les exportations subventionnées des pays de I'ocde, ou ceux qui ne peuvent accéder aux
marchés de ces pays en raison des barrières commerciales, pourraient voir leurs dé-
bouchés accrus, ce qui contribuerait à augmenter les revenus et la sécurité alimentaire.
Jî Mais, inversement, les enm importatrices verraient leurs factures d'importations alimen-
taires augmenter. Et les enm exportatrices qui bénéficient actuellement d'accords com-
merciaux préférentiels pourraient perdre cet accès privilégié.
Par ailleurs, en utilisant le modèle gtap, l'étude montre que si tous les pays (membres
ou non membres de I'ocde) libéralisaient plus avant tous leurs secteurs économiques, la
sécurité alimentaire globale serait légèrement améliorée.
Conclusions
En fin de compte, l'étude invite à tirer plusieurs conclusions. Dès lors que les effets de
réformes des politiques agricoles des pays de I'ocde sur les indicateurs agrégés de
sécurité alimentaire analysés ici apparaissent très modestes, on peut supposer que les
politiques agricoles des pays de I'ocde ne jouent pas un grand rôle dans les problèmes
d'insécurité alimentaire qui frappent certaines enm; et on ne peut pas penser que la
réforme des politiques commerciales des pays de I'ocde suffira pour que les enm parvien
nent toutes à la sécurité alimentaire. Une libéralisation plus poussée dans tous les
secteurs de tous les pays entraînerait dans les enm une meilleure allocation des ressourc
es, une concentration de leurs activités dans les secteurs pour lesquels elles possèdent
des avantages comparatifs, des gains d'efficacité économique et donc une meilleure
sécurité alimentaire générale qui serait plus fondée sur les échanges et moins sur la
production intérieure. Cela étant, à court terme, il est nécessaire d'envisager des mesur
es d'assistance pour les enm en situation d'insécurité alimentaire, sachant que chaque
enm a des caractéristiques particulières et qu'il n'existe donc pas de remède; toutefois,
ces mesures ne devront pas ajouter des obstacles à la transmission des prix internatio
naux dans les enm, ni les empêcher de tirer parti de leurs avantages comparatifs.
3. Les facteurs de risque pour la sécurité alimentaire
Marie-Cécile THIRION, Solagral • Tancrède VOITURIEZ, Oraù
Cette communication repose sur une étude conduite par des membres de Solagral et
du cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le
développement), dans le cadre du Resal (Réseau sécurité alimentaire). Les résultats
détaillés figurent dans un rapport intitulé Libéralisation et sécurité alimentaire.
Les controverses liées à la sécurité alimentaire
L'analyse des effets des politiques économiques sur la sécurité alimentaire s'inscrit dans
plusieurs controverses: sur la définition même de la alimentaire, dont on peut
recenser plus de 30 formulations; sur les enceintes pour discuter de cette question; sur
les justifications de l'intervention publique, sachant que l'on peut distinguer un ensemb
le de par les droits, et un autre ensemble par les gains d'efficacité et les
défaillances de marché; sur les effets réels de la libéralisation, sachant que les effets
théoriques ont trait à la richesse (valorisation des avantages comparatifs) et à la circula
tion des denrées; controverse enfin sur les risques de jouer le libre jeu du marché.
92 Économie Rurale 272/Novembre-décembre 2002 Formulation du problème étudié
Dans cette étude, c'est V insécurité alimentaire qui est analysée, plutôt que la sécurité
alimentaire, et la définition retenue est celle formulée par le Resal (Ethiopie, mai 2001):
«l'insécurité alimentaire est le risque pour des individus, des ménages, des communaut
és ou des nations d'être dans l'incapacité d'accéder aux volumes d'alimentation né
cessaires à la satisfaction de ce qu'ils ou elles considèrent être leurs besoins de base ». Les
deux questions générales posées sont: Quel est l'impact de la libéralisation des échanges
sur l'insécurité alimentaire? Peut-il y avoir une alliance dans les négociations agricoles à
I'omc entre l'Europe et les pays du Sud?
Cette dernière question renvoie à celle de la compatibilité des instruments de polit
ique utilisés par les différents pays, et donc à celle de la coopération internationale.
Méthode d'analyse
La méthode utilisée relève de l'analyse économique de l'efficacité, des défaillances du
marché et de celles de l'État, et non de l'analyse par les droits. Le risque est placé au
cœur des justifications de l'intervention publique, mais le secteur agricole n'est pas
considéré d'emblée comme ayant une spécificité à cet égard. Dans ces conditions, le
problème étudié a été décliné selon les trois questions spécifiques suivantes: Quels
risques d'insécurité alimentaire sont induits par l'approvisionnement à l'étranger? Ces sont-ils propres au secteur agricole? Sont-ils comparables aux risques induits par
l'approvisionnement intérieur?
Dix hypothèses sur les sources possibles de risques d'insécurité alimentaire ont été
testées: pouvoir de marché et captivité économique, embargo et captivité politique,
climat et risque de récolte, irréversibilité, endémie et risque sanitaire, défaut de crédit,
instabilité des prix, spécialisation primaire, instabilité de la croissance, inégalités de
revenus et de droits. Les risques avérés ont été caractérisés par leur source et leur
prévalence, et illustrés par des études de cas du Resal.
Résultats
Les dix risques supposés ont été avérés. Parmi eux, quatre se sont révélés non spécifiques
au secteur agricole: pouvoir de marché (risque prioritaire pour les pays du Sahel),
irréversibilité (nei, Nouveaux États indépendants), défaut de crédit (pma), inégalités de
revenus et de droits (Madagascar, nei). Les six autres risques se sont révélés plus spécif
iques au secteur agricole: embargo (risque prioritaire pour les nei et Haïti), risque
climatique (pays d'Amérique centrale, du Sahel, de la Corne de l'Afrique et d'Afrique
australe), risque sanitaire (Amérique centrale, Afrique de l'Ouest), instabilité des prix
(Sahel, Amérique centrale), spécialisation primaire (Yemen, Afrique australe, Amérique
centrale) et instabilité de la croissance (pma, nei).
Par ailleurs, trois risques se sont avérés spécifiques à l'échange international, non pas
parce qu'il s'agit d'échanges entre pays mais parce qu'il s'agit d'échanges marchands: ce
sont les risques d'irréversibilité, sanitaire et de spécialisation primaire. Les sept autres
risques se sont révélés non spécifiques à l'échange international. Aujourd'hui, pratique
ment aucun de ces risques n'est assurable dans les pays du Sud par des institutions de
marché. En effet, les intérieurs y sont rarement pris en charge par les États, qui
manquent de ressources financières et humaines. Quant aux risques liés aux échanges
internationaux, il n'existe pas de puissance publique mondiale pour les prendre en
charge.
Économie Rurale 272/Novembre-décembre 2002 L'inégalité face aux risques est très grande entre les pays qui disposent d'une adminis
tration et de marchés organisés, et ceux qui en sont dépourvus. Ainsi, si on considère le
risque d'instabilité des prix, on peut se rendre compte que certains pays, y compris du
Sud, possèdent des marchés à terme actifs; d'autres possèdent des marchés organisés
pour la négociation de contrats physiques ou à livraison différée; d'autres encore ont un
projet de création d'une bourse de produits; d'autres enfin n'ont aucune organisation
pour faire face à l'instabilité des prix.
Une alliance entre des pays du Nord et des pays du Sud dans les négociations agricoles
internationales est impossible tant que les premiers pratiquent des politiques qui r
eviennent à faire porter leurs propres risques par les seconds. Enfin, l'arbitrage entre
approvisionnement intérieur et approvisionnement à l'étranger doit être fait en fonc
tion de la situation spécifique de chaque pays: aucune recette de politique ne peut être
bonne pour tous les pays.
Conclusions
Contrairement à une situation sans risque, l'échange marchand avec risques fait qu'il y
a des gagnants et des perdants à l'échange. L'étude montre que la libéralisation peut
aggraver les risques nationaux et les inégalités intérieures. Mais, en l'absence de risques
internationaux, le protectionnisme peut également aggraver les risques nationaux et les
inégalités intérieures. Il existe une responsabilité mutuelle dans la production et la
gestion des risques. C'est pourquoi les politiques agricoles au Nord devraient être
réformées pour être moins néfastes envers les pays du Sud. Et, au Sud, de véritables
politiques agricoles devraient être réinstaurées, qui viseraient plus d'efficacité économi
que et qui ne se réduiraient pas à des politiques de commerce extérieur ou de lutte
contre la pauvreté. Certes, un tel plaidoyer en faveur de politiques agricoles au Sud est
difficile car les bons exemples sont rares et difficilement reproductives. La recherche et
la coopération pourraient donc concentrer leurs efforts sur deux axes: développer
l'intervention publique en dehors de l'État, et refonder les structures de l'intervention
publique dans les pays pauvres.
DÉBAT AVEC LE PUBLIC
Ces trois interventions ont suscité les questions, réflexions et réponses suivantes.
Les deux premières études présentées montrent les bienfaits de la libéralisation ; quels
auraient été les résultats si elles avaient recherché les méfaits possibles de la
libéralisation? Les points de vue de représentants des pays pauvres ont-ils été pris en
compte dans les modèles? Les données qui ont alimenté ces modèles sont très
incertaines: pour beaucoup d'entre elles, la fourchette d'incertitude est d'au moins 15-
20 % en plus ou en moins; dans ces conditions, quelle est la validité de résultats qui
annoncent des variations inférieures à 1 %? Ces études, même si elles sont favorables à
la libéralisation, indiquent que ses effets seront très modestes sur la sécurité
alimentaire; est-ce que cela pourrait encourager une alliance entre pays européens et
pays du Sud pour promouvoir des politiques tenant compte de la multifonctionnalité de
l'agriculture? Le concept de sécurité alimentaire s'applique à des individus, et non à des
nations; dans ces conditions, pourquoi avoir choisi des indicateurs agrégés, qui ne
peuvent rendre compte de la sécurité alimentaire dans chaque pays? Une hypothèse
apparemment sous-jacente au modèle de I'ocde est que la transmission des prix interna
tionaux aux prix intérieurs des enm est faible: une telle hypothèse est très douteuse. Les
94 Économie Rurale 272/Novembre-décembre 2002 prévoient un relèvement des prix en cas de libéralisation; mais la loi agricole modèles
américaine de 2002 a décidé d'augmenter très fortement les subventions aux agricul
teurs des États-Unis; il faut donc plutôt s'attendre à l'accentuation de la baisse des prix
internationaux. L'étude de I'ocde prévoit qu'une diminution des soutiens aux agricul
teurs des pays du Nord n'aura que peu d'impact sur la sécurité alimentaire au Sud : on
peut l'interpréter comme un encouragement à la poursuite des subventions au Nord ! La
dernière étude présentée n'a pas évoqué le risque d'absence de pouvoir d'achat de
certains consommateurs. Pour faire face aux risques, des stratégies d'alliances, voire
d'intégrations, régionales sont-elles viables?
Les intervenants ont répondu que les analyses ont été conduites le plus objectivement
possible; des représentants des ped ont contribué aux modèles; des tests de sensibilité
montrent que les résultats varient peu en fonction des données utilisées. La multifonc-
tionnalité ne paraît pas être un thème favorable à une alliance entre pays européens et
pays du Sud car elle ne figure pas, et est même implicitement combattue, dans les
propositions de «boîte développement», ce qui n'empêche pas que d'autres alliances
sont possibles. Les études se sont concentrées sur l'échelon national mais elles devraient
effectivement être approfondies par des analyses de sécurité alimentaire beaucoup plus
désagrégées. Le risque d'insolvabilité est saisi indirectement, au travers des risques de
défaut de crédit, d'instabilité des prix et des revenus, et de spécialisation primaire;
certains risques pourraient effectivement être mutualisés à l'échelle de plusieurs pays, ce
qui accroîtrait l'efficacité de certains investissements, mais d'autres ne peuvent pas l'être
dès lors qu'ils correspondent à des événements qui affectent en même temps de vastes
régions.
4. Marchés céréaliers
et politiques de commerce agricole au Nicaragua et au Burkina Faso
Benoît FAIVRE-DUPAIGRE, Iram
Les deux études présentées ici cherchent à rendre compte de la dynamique des marchés
céréaliers au Nicaragua et au Burkina Faso au cours des cinq années qui ont suivi l'entrée
en vigueur de I'aacu (Accord sur l'agriculture du cycle de l'Uruguay). Des comptes
rendus détaillés figurent dans le rapport iram (Institut de recherche et d'application des
méthodes de développement.) et aedes (Agence européenne pour le développement
économique et la santé) Sécurité alimentaire et politiques agricoles dans les ped; problé
matiques nationales et enjeux des négociations internationales. Le travail fut effectué
en utilisant les données des douanes, les statistiques des pays et celles de la fao, ainsi
qu'en effectuant des enquêtes auprès des opérateurs, grossistes et semi-grossistes sur
tout. La dynamique des marchés céréaliers fut appréhendée au travers de l'évolution de
la facture des importations alimentaires par habitant, de la transmission de l'instabilité
des prix internationaux sur les marchés intérieurs, et de l'analyse du caractère concurr
entiel des marchés.
Le coût des importations alimentaires par habitant, au Nicaragua, a augmenté en
tendance de 1990 à 1999, année où il fut relativement élevé du fait du cyclone Mitch.
Au Burkina Faso, de 1 992 à 1 999, il fut quasiment stable. Par ailleurs, la part des aliments
dans les importations totales a eu tendance à diminuer. Dans l'ensemble, on peut
remarquer que le coût des céréales est le plus variable parmi les coûts des aliments
importés, et que cette instabilité se répercute directement sur la facture globale.
Économie Rurale 272/Novembre-décembre 2002 La variabilité intra-annuelle du prix du maïs blanc payé aux producteurs nicara-
guayens de 1 995 à 1 999, mesurée par le coefficient de variation standard, fut beaucoup
75 plus forte que celle du prix fob du maïs jaune. Au cours de la même période, la
variabilité intra-annuelle du prix du paddy aux producteurs fut plus élevée que celle du
^ prix fob du riz blanc, et plus élevée aussi que celle du prix du riz aux consommateurs. Or,
"g si on analyse les politiques conduites au Nicaragua, on se rend compte que la libéralisai
t tion a commencé bien avant 1995: traité d'intégration économique centro-américain en
|[ 1961, système d'intégration centro-américain en 1991, réduction et simplification des
droits de douane en 1990-1992. Cela étant, en 1992, des bandes de prix furent instau
rées pour le maïs, le sorgho et le riz, des droits fixes ont été rétablis à partir de
septembre 1996, et une mesure de sauvegarde fut utilisée en novembre 1999. Le prix
FOB du maïs jaune a joué le rôle de prix plancher pour les producteurs, tandis que les
variations de prix à la production s'expliquent surtout par la dynamique des besoins
monétaires des familles paysannes (elles vendent du maïs quand elles ont besoin d'ar
gent, ce qui entraîne une baisse des prix, et inversement). Quant aux prix du riz (riz
paddy, riz blanc et autres riz), il est clair qu'ils sont devenus beaucoup plus instables
quand la bande de prix a été abolie en septembre 1996.
Au Burkina Faso, de 1993 à 1999, la variabilité du prix caf du riz fut beaucoup plus
forte que celle du prix aux consommateurs. Or, au Burkina Faso aussi, la libéralisation a
commencé avant 1995. En effet, de 1985 à 1991, une caisse générale de péréquation
était l'unique importateur de riz et en fixait les prix. En 1992, elle fut remplacée par une
société nationale de commercialisation qui ne contrôlait plus les prix. Puis, en 1996, le
monopole d'importation fut supprimé. Cela étant, le tarif extérieur commun de l'Union
économique et monétaire ouest-africaine fut instauré en 2000. On peut constater que
la levée du monopole d'importation s'est accompagnée d'une hausse du prix du riz
importé, puis celui-ci est resté relativement stable jusqu'en janvier 2000, plus stable et
plus élevé que les prix du mil, du sorgho et du maïs.
Finalement, il apparaît que les marchés intérieurs céréaliers ont été peu affectés par
l'entrée en vigueur de I'aacu. Cela peut s'expliquer par les caractéristiques des marchés
céréaliers. Au Burkina Faso, du fait de l'enclavement, les céréales produites localement
sont largement prédominantes dans la consommation; de plus, le marché des importa
tions de riz n'est pas du tout un marché concurrentiel, mais un dominé par un
oligopsone d'importateurs qui entretiennent des relations privilégiées avec quelques
grands fournisseurs; enfin, des taxes sauvages entravent les échanges. De même, au
Nicaragua, certaines mesures de politique qui vont à l'encontre de la libéralisation
(bandes de prix, taux consolidés, mesures de sauvegarde) font que la concurrence ne
fonctionne guère. Dans un cas comme dans l'autre, les échanges avec les pays voisins
restent marginaux.
5. Les effets néfastes de la libéralisation: les faits
J. MADELEY • Consultant indépendant
Cette communication se fonde sur les résultats d'une recherche conduite pendant quatre
ans par l'auteur, qui a analysé de nombreux rapports, produits surtout par des ong
(Organisations non gouvernementales), mais aussi par des administrations nationales, par
les Nations Unies, par des universités, et qui a interrogé des paysans ainsi que des respon
sables d'ONG travaillant avec des paysans pauvres des ped. Les résultats détaillés de cette
96 Économie Rurale 272/Novembre-décembre 2002

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