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M. Pierre Riquet
Conversion industrielle et réutilisation de l'espace dans la Ruhr
In: Annales de Géographie. 1972, t. 81, n°447. pp. 594-621.
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Riquet Pierre. Conversion industrielle et réutilisation de l'espace dans la Ruhr. In: Annales de Géographie. 1972, t. 81, n°447.
pp. 594-621.
doi : 10.3406/geo.1972.18801
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1972_num_81_447_18801Abstract
Industrial conversion and space-reutilization in the Ruhr region.
The problems of industrial conversion all European coal fields know have got a peculiar importance in
the largest of them : the Ruhr field. We must tell again that the structures of this huge industrial region
were at the eve of the 1957 crisis ; they were characterized by coherent activities, associated in the
midst of the Konzerns, and by the cohesion of the firms, associated with each other in cartels and
syndicales of all nature. After World War II West Germany's « Atlantic » opening shook the whole
system. Two facts were essential : the sudden change of the energy market and the revolution in
maritime transportation.
The author gave his full attention to the measuring of the complex transformations which occurred. The
gravity of the social problem is shown by the analysis of the population and employment evolution. The
difficult inventory of closed and new factories must be added to this description. The author attempts to
measure the facts and to criticize the sources.
Résumé
Les problèmes de conversion industrielle auxquels sont confrontés tous les bassins houillers européens
prennent une dimension particulière dans le plus puissant d'entre eux, celui de la Ruhr.
Il est indispensable de rappeler quelles étaient, à la veille de la crise qui éclate en 1967, les structures
de cette énorme région industrielle; elles étaient caractérisées par la cohérence des activités, associées
organiquement au sein des Konzerns, et par la cohésion des entreprises, associées entre elles par des
cartels et des syndicats de toute nature. L'ouverture « atlantique » de l'Allemagne occidentale après la
seconde guerre mondiale a remis en cause l'ensemble de ce système. Deux faits ont été déterminants :
la modification brutale du marché de l'énergie et la révolution des transports maritimes.
L'auteur s'est' appliqué à mesurer les transformations complexes qui se sont opérées. L'analyse de
l'évolution de la population et de l'emploi montre l'ampleur du problème social. Il faut y ajouter
l'inventaire, difficile, des fermetures et des créations d'usines. L'auteur essaie ici de mesurer les faits et
de critiquer les sources.Conversion industrielle
et réutilisation de l'espace dans la Ruhr
par Pierre Riquet
Maître-assistant à l'Université de Paris I
Le formidable développement économique des vingt dernières années,
l'utilisation croissante des produits pétroliers, le recours massif aux matières
premières lointaines transportées par grands minéraliers jusqu'aux complexes
portuaires ont profondément modifié la situation économique des bassins
houillers européens. Le plus puissant d'entre eux n'échappe pas à la règle.
Longtemps on a pu dire : telle Ruhr, telle Allemagne, mieux : telle Ruhr,
telle Europe. Il n'est pas certain que l'adage soit totalement périmé, mais
la relation n'est plus à sens unique. Depuis quinze ans et jusqu'à nouvel
ordre, l'affirmation : tel monde occidental, telle Ruhr, est tout autant
justifiée.
Le propos est ici de montrer les répercussions de l'évolution économique
générale, non seulement sur les activités et les structures industrielles, mais
sur l'aménagement même de l'espace dans le bassin de la Ruhr. Quelle est
l'ampleur de la crise charbonnière ? A quoi s'emploie l'initiative privée ?
Quelles sont les réalisations des pouvoirs publics ? Les transformations de
la Ruhr peuvent-elles prendre valeur d'exemple ?
A qui viendrait chercher autour d'Essen enseignements pour l'am
énagement d'autres bassins houillers s'imposerait d'emblée la triple spécifi
cité de la Ruhr :
— son échelle tout d'abord, en termes d'accumulation de population et
d'industries : dans le périmètre du Siedlungsverband Rukrkohlenbezirk ou
S. V. R. (c'est-à-dire le Syndicat d'aménagement du bassin charbonnier,
créé en 1920, dont il sera constamment question ici), autrement dit sur
4 594 km2, un territoire plus exigu que le département de la Loire, vivent
aujourd'hui 5,6 millions d'hommes, dont 2,2 millions de personnes actives.
Et l'on y produit encore, entre autres, 91 de tonnes de charbon
et 29 millions de tonnes d'acier, soit plus que dans la France entière ; AMÉNAGEMENT DE L'ESPACE DANS LA RUHR 595.
— sa situation géographique — bassin intérieur, mais relié à la mer par une
voie d'eau sans équivalent en Europe — et son intégration dans une organi
sation régionale plus vaste, forte de 11 millions d'hommes par le fait du
développement historique conjoint du Pays de Berg (Wuppertal, Solingen)
et des métropoles rhénanes de Cologne et de Diïsseldorf. A une heure de
voiture d'Essen, il y a là, tant pour les industries de biens d'équipement
que pour les industries de biens de consommation, un marché égal à celui
de la Belgique tout entière. Quel avantage sans doute unique au monde
pour l'évolution d'un bassin minier !
— son autorité économique. Les décisions qui arrêtent l'avenir du
Pas-de-Calais ou de la Lorraine, tant celles des groupes industriels que celles
des pouvoirs publics, sont prises à Paris. En Allemagne occidentale, la dispo
sition polynucléaire du développement industriel et urbain et l'organisation
fédérale de l'État ne constituent pas une gêne pour l'activité des Konzerns.
Le capitalisme allemand a su concilier, jusqu'à présent, une concentration
économique portée à un degré plus achevé encore qu'en France et une
grande autonomie accordée aux différents établissements constitutifs. A
coup sûr, la Ruhr n'est pas un strict atelier d'exécution. Pouvoirs publics
et banquiers tiennent compte des décisions qui sont prises à Essen ou à
Duisburg.
On touche là en réalité à l'un des aspects d'un problème beaucoup plus
général. L'évolution actuelle de la Ruhr ne saurait être comprise sans la
connaissance des traits originaux du capitalisme en Allemagne fédérale.
Tout autant que le polycentrisme économique, le mode des relations entre
Konzerns et pouvoirs publics mérite examen. La question de la société des
Charbonnages, la Ruhrkohle AG, le montre amplement. On ne peut manquer
non plus de relever, en regard de l'énormité de la mutation économique et
des suppressions d'emplois dans les mines, le caractère sporadique des
manifestations et l'insignifiance des grèves, jusqu'à ce jour. Et là, c'est
évoquer déjà la politique de « concertation » qui règle les relations entre
employeurs et syndicats ouvriers affiliés au D.G.B. Les traits originaux du
capitalisme outre- Rhin ne sauraient être analysés ici1, mais il est utile de
préciser à quelle évolution générale la Ruhr s'est trouvée confrontée depuis
la fin de la seconde guerre mondiale.
I. LA RUHR
FACE AUX TRANSFORMATIONS DE L'ÉCONOMIE ALLEMANDE
A. La structure industrielle de la Ruhr
Trois aspects essentiels des structures industrielles de la Ruhr doivent
être présents à l'esprit : leur dynamique même, la cohérence des activités
et la cohésion des entreprises.
1. Qu'il soit permis de renvoyer à la 2e partie «Les structures» et aux pages 213-223 de
P. Riqubt, La République fédérale allemande, Paris, P.U.F., coll. < Magellan », 1970. ANNALES DE GÉOGRAPHIE SM
LÀ MISE EN PLACE
Les courbes d'évolution de la population et des productions précisent à
quelle date furent forgées les structures industrielles et à quel moment les
conversions d'activités sont apparues nécessaires. Les trente années qui ont
précédé la première guerre mondiale paraissent avoir été décisives à tous
égards. Certes, entre 1837, qui marqua le début de l'extraction du charbon
à coke, et 1871, qui fut déjà la victoire de Krupp et de la Ruhr, la popula
tion avait doublé. Elle doubla une seconde fois entre 1871 et 1895 et la
majorité des grandes sociétés d'aujourd'hui se formèrent entre 1840 et 1890.
Mais le bassin houiller et sidérurgique n'avait fait encore que rattraper son
retard sur ses concurrents européens. Il devait ensuite véritablement chan
ger d'échelle et prendre une dimension inconnue dans le reste de l'Europe :
pendant la seule décennie 1895-1905, la Ruhr s'attira un million d'hommes
et le nouveau million gagné entre 1905 et 1925 le fut pour l'essentiel avant
le conflit mondial. Autrement dit, c'est en l'espace d'une génération, entre
1890 et 1914, que la population de la Ruhr se mit en place et doubla ses
effectifs. Le bassin avait alors fait le plein d'hommes et le rythme annuel
moyen d'accroissement de 0,2 p. 100 pour la période 1925-1939 était celui-là
même qu'on observe aujourd'hui. La Ruhr devait encore connaître une
nouvelle vague de peuplement, un million d'hommes gagnés entre 1947 et
1957, mais il ne s'agissait plus d'une population appelée par la seule offre
d'emplois dans les mines, mais bien tout autant d'expulsés des territoires
de l'Est et de réfugiés. Depuis lors, l'effectif se stabilise autour de
5 600 000 habitants.
TABLEAU I
Population de la Ruhr dans le périmètre du S.V.R.
(en milliers d'habitants)
1837 1871 1895 1905 1925 1939 1950 1960 1971
426 912 1849 2 930 4 202 4 354 4 554 5 627 5 612
Les chiffres de production du charbon et de l'acier de la Ruhr comparés
à ceux du Reich, de la Grande-Bretagne, de la France et de la Belgique
sont également révélateurs. L'essor de la grande industrie de l'acier paraît
bien avoir été l'élément déterminant dans le bond observé. En 1885, les
2,6 millions de tonnes d'acier produites en Allemagne le furent pour 68,5 p. 100
par puddlage ou par le procédé Bessemer. Dix ans plus tard, la production,
portée à 5 millions de tonnes, était livrée à raison de 50,2 et 24,7 p. 100 par les
convertisseurs Thomas et les fours Siemens-Martin, et, en Rhénanie-West-
phalie, ces derniers fournissaient en 1913 la moitié d'une production devenue AMÉNAGEMENT DE L'ESPACE DANS LA RUHR
supérieure à celle de la France et de la Belgique réunies. Corrélativement,,
l'énorme production de coke assura l'essor de la carbochimie : la première
usine de benzol en 1887, la synthèse de l'ammoniaque (Haber-Bosch) en
1908, qui donnait naissance à l'énorme industrie dérivée de l'azote, mar
quaient les étapes essentielles d'une qui devait encore s'enrichir
en 1926 de la production d'essence synthétique par hydrogénation de la
houille.
TABLEAU II
Évolution de la production de charbon et d'acier
(en millions de tonnes)
1860 1890 1913 1929 1939 1956
Charbon
Ruhr 4 36 114 124 130 125
Grande-Bretagne . 85 185 292 262 235 225
France et Belgique 18 46 63 81 79 85
Acier
Ruhr 10,1 13,2 15,1 18,0 — — Grande-Bretagne . 7,8 9,8 10,6 21,0
— — France et Belgique 7,2 13,8 8,5 19,8
Et c'est là ce qui différencia la Ruhr des autres bassins houillers euro
péens, et notamment des britanniques, atteints par une crise violente dès
1926. Certes, en matière de production de charbon, 1913, avec ses 114 millions
de tonnes, avait marqué un record, qui ne fut battu que 23 fois en 60 ans,
dans des circonstances bien précises : la brève prospérité de 1927-1929, la
préparation et la conduite de la guerre (1937-1943, avec 130 millions de
tonnes en 1939), la reconstruction du pays et les besoins en coke de la C.E.C.A.
(1952-1964). Mais si l'époque de croissance ininterrompue avait bien trouvé
son terme en 1914, ces périodes de grande activité furent suffisantes pour
empêcher tout exode massif des mineurs et pour retarder d'un demi-siècle
la crise des charbonnages. A l'origine, la politique d'armement et d'autarcie
encouragea la production de coke et celle des dérivés carbochimiques ;
ensuite, après la guerre, ce fut la reconstruction de toute l'infrastructure
industrielle, ferroviaire et urbaine. En d'autres termes, la survie des struc
tures traditionnelles de la Ruhr tint à l'étroite association des houillères,
des usines métallurgiques et de la chimie et à leur engagement commun
dans les voies qui assuraient leur activité.
L'évolution des effectifs employés dans les différentes branches indust
rielles et celle de leur part relative éclairent tout à la fois ces rebondisse
ments des périodes d'équipement et les développements de la productivité.
Sursaut dans le premier cas des effectifs des industries de base et du bâti- 598 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
ment ; compression relative ou absolue dans le second, lors même que la
production augmentait. Un seul groupe d'activités connut une progression
constante de sa part dans l'ensemble de l'emploi industriel et indique ainsi
clairement la direction prise sur la voie de la diversification : les construc
tions métalliques, mécaniques et électriques, productrices pour l'essentiel
de biens d'équipements.
TABLEAU III
Évolution des effectifs employai dans le territoire du S.V.B.
Effectifs en milliers Ventilation, en p. 100
1895 1907 1925 1939 1950 1961 1907 1939 1950 1961
Charbonnages 131 276 373 290 416 374 38,4 26,4 35,9 26,3
Sidérurgie 39 49 84 144 148 192 6,9 13,1 12,8 13,5
Chimie 5 8 26 26 52 1,7 2,4 12 2,3 3,7
Industries de base . . . 175 337 465 460 590 618 47,0 41,9 51,0 43,5
Biens d'équipement . . 27 61 76 113 130 129 8,5 10,3 11,2 16,1
Textile et confection . 48 53 52 50 6,6 3,2 43 46 4,9 4,3
Bâtiment 45 93 98 137 158 213 9,2 12,4 13,7 15,0
Autres industries .... 94 375 335 231 29,7 22,2 180 420 30,5 19,8
384 719 1067 1097 1159 1426 100 100 100 100
Ce tableau éclaire comme il convient la situation de 1950, à laquelle on
confronte trop souvent l'évolution en cours. Elle était en quelque sorte un
retour en arrière, une phase de rééquipement de l'Allemagne. Les mutations
actuelles sont pour une part un réalignement sur une évolution observable
dès la fin des années vingt.
La cohérence des activités
La survie des charbonnages n'aurait pas pour autant été assurée par le
seul voisinage des autres activités, bien au contraire, par le jeu du marché
du travail. La complémentarité des activités, la Verbundwirtschaft, au sein
des Konzerns est la seconde donnée structurelle fondamentale de la Ruhr.
Une remarquable et précoce intégration technique du charbon, de l'acier et
de la chimie fut incontestablement un facteur de solidité et de permanence.
La première étape fut le forage ou l'achat de puits de mines à proximité
des hauts fourneaux et la production de la fonte, de l'acier et des laminés
au sein d'usines à cycle intégral. La seconde résida dans le principe de
V Abfallverwertung, la valorisation des sous-produits. L'échelle même de AMÉNAGEMENT DE L'ESPACE DANS LA RUHR 599
l'exploitation du bassin, livrant des quantités énormes de gaz et de gou
drons, incitait à leur traitement, mais deux perspectives économiques
majeures encouragèrent la recherche scientifique dans ce domaine : l'abai
ssement des prix de revient, voire la mobilisation des stocks de charbon
d'une part, la réalisation de l'autarcie énergétique et industrielle (essence,
Buna, engrais, explosifs, fibres, etc.) d'autre part. Un paysage saisissant
d'usines chimiques et d'énormes canalisations devint l'expression géogra
phique de cette intégration qui prit une forme achevée en 1938 avec la
construction de l'usine des Chemische Werke Huis à Mari : 500 km de con
duites lui apportaient depuis les cokeries le gaz, le phénol, le benzol et
l'éthylène et livraient, entre autres, l'hydrogène aux usines d'ammoniaque,
aux ateliers d'hydrogénation, aujourd'hui aux raffineries de pétrole, plus
loin aux usines de détergents (Henkell) à Dusseldorf, ou bien aux usines
Bayer de Leverkusen.
Si le double objectif économique est clair, il est tout aussi évident qu'une
intégration aussi grandiose et aussi complète avait deux préalables écono
miques, effectivement assurés par l'organisation des Konzerns avant même
la fin du siècle dernier :
— d'énormes capacités d'autofinancement assurées par le contrôle des
marchés, la législation en matière d'investissement et d'amortissement,
l'inflation, les commandes et le soutien de l'État ;
— une structure d'oligopoles, seule apte à garantir le bon fonctio
nnement des échanges de sous-produits ou leur traitement communautaire
par le jeu de contrats, de « communautés d'intérêt », de filiales communes
et de participations croisées.
La cohésion des entreprises
Précisément, il convient de dépasser l'examen des activités exercées
par les Konzerns pour évoquer leurs modes de coexistence. La concentra
tion horizontale leur était tout aussi nécessaire que l'intégration. Après
divers essais, l'organisation du marché du charbon prit corps de façon quasi
définitive en 1893 avec le Kohlensyndikat, qui détint le contrôle de la com
mercialisation du charbon dans la plus grande partie de l'Allemagne occi
dentale ; elle s'est perpétuée sous des formes et des noms divers, tels le
G.E.O.R.G. de 1952 et le Ruhrkohlenkontor de 1956, jusqu'à nos jours.
Même chose en matière d'acier, du Stahlwerksverband de 1904 aux compr
toirs et aux comités de rationalisation actuels. Les « problèmes » des indust
ries de base leur valent la plus grande indulgence de la haute autorité de
la C.E.G.A. en matière de cartels. La production elle-même est de longue
date organisée en commun par des accords de spécialisation et les échanges
de travaux à façon, avec toutes les péripéties des jeux subtils d'oligopoles.
Tout ceci est fondamental mais bien connu, de même que la cohésion sociale
des industriels de la Ruhr, tant en ce qui a trait au recrutement des dir
igeants, notamment au cercle des Bergassessoren, qu'en ce qui touche à
leur solidarité face aux syndicats ouvriers. «00 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
Mais il paraît utile d'insister ici sur leur discipline et sur leur sens de
la prévision en matière d'aménagement de l'espace en vue d'une activité
économique rationnelle. Sans doute leur puissance indiscutée et leur cohé
sion ont-elles permis aux Konzerns une largeur de vue et un sens de l'in
térêt à long terme qui n'étaient pas à la portée des groupes industriels
français, mais pareille politique, en retour, ne pouvait que renforcer leur
puissance.
La grande industrie sut d'abord obtenir des gouvernements de la Prusse
et du Reich l'aménagement des transports en faveur de l'industrie lourde :
construction des infrastructures (Strombau sur le Rhin, Dortmund-Ems
Kanal 1899, Rhein-Herne Kanal 1914, Mittelland Kanal 1937, etc.) et
réglementations tarifaires (ATB 6.1 sur les chemins de fer pour le charbon).
Elle sut de la même façon être l'instigatrice de la construction de barrages
dans le Bergisches Land pour assurer son approvisionnement en eau (Ruhr-
talsperrverein, 1899), et des aménagements propres à évacuer les eaux
usées qui stagnaient du fait des affaissements miniers (Emschergenossen-
schaft, 1904). Non seulement elle s'ingénia à organiser la vie de son personnel
dans les Werksiedlungen qu'elle avait construites, mais elle sut se gagner
la collaboration des municipalités ouvrières au sein d'un organisme d'amé
nagement du territoire.
Pour remédier aux effets néfastes du laisser-faire qui avait présidé au
développement fougueux de l'industrie et de la construction, notamment
après 1890, naquit en 1920 le Siedlungsverband Ruhrkohlen-Bezirk (S.V.R.),
« Syndicat pour l'urbanisation du bassin charbonnier » ; par-là on entendait
aménagement du territoire, prévision des infrastructures, affectation des
sols à l'habitation, aux usines ou aux espaces verts. Son périmètre, la date
de sa création, et son organisation sont très significatives des préoccupat
ions de la grande industrie. Son territoire, qui n'a pas varié depuis et qui
comprend 18 cercles urbains, 6 cercles ruraux et quelques communes de
trois autres cercles, est celui-là même qui intéresse la Montanindustrie du
charbon et de l'acier : de Hagen au sud (Klôckner) à la vallée de la Lippe
(mine Augusta Victoria à Mari 1905) et de Hamm à la frontière hollan
daise, en prévision d'une large extension des mines sur la rive gauche du
Rhin. Collectivité de droit public dotée de l'autonomie et de l'autorité
administratives, le Siedlungsverband avait dès cette époque sa structure
démocratique et paritaire : à l'Assemblée générale, 60 p. 100 des membres sont
députés par les municipalités et les cercles ruraux, 40 p. 100 sont des représen
tants de l'économie, choisis par les premiers sur les listes proposées par les
Chambres de commerce et d'industrie, les syndicats ouvriers et patronaux,
les sociétés immobilières, les compagnies de transport public et du service
des eaux, avec autant de représentants des salariés que de représentants
patronaux. Et la composition du Directoire élu par l'Assemblée est identique.
A coup sûr, la situation générale de l'Allemagne et la peur des nationali
sations en 1919 avaient conseillé au patronat la voie de l'organisation et de
la concertation. AMÉNAGEMENT DE L'ESPACE DANS LA RUHR 601
Et, avec ardeur, le S.V.R. conçut aussitôt le quadrillage de voies express,
réserva dès cette époque les terrains nécessaires à leur construction et gela
les zones réservées aux espaces verts. Un excellent travail fut donc entre
pris en même temps qu'une expérience démocratique, bientôt interrompue
par la période nazie, et limitée cependant dès le début par la structure de
la propriété foncière : pour s'éviter les problèmes des dommages entraînés
par les affaissements miniers, pour avoir plus de liberté dans l'établissement
de leurs usines et pour gêner au contraire l'installation d'industries rivales,
plus simplement spéculer, les Konzerns avaient acquis d'énormes
superficies qui leur permettaient de faire la loi sur le marché foncier et de
négocier en position de force avec le S.V.R.
L'organisation de la production et des marchés, de la vie sociale et de
l'aménagement régional, intéressant directement à cette date quatre mil
lions d'habitants, était trop complète et trop bien conçue pour que la survie
des structures ainsi forgées ne fût pas assurée par tous les moyens, y compris
par les interventions que l'on sait dans la politique générale du Reich. Et
de la même façon le poids de cette organisation était trop grand pour ne
pas entraîner sa résurrection quasi intégrale après la seconde guerre mond
iale, lors même que les conditions de la vie économique et politique de
l'Europe avaient changé.
Effectivement, les Bergassessoren des Houillères, les Dinkelbach et
autres fondés de pouvoir des maîtres de forges n'eurent de cesse que les
politiques de démantèlement des Konzerns et de démocratisation de l'entre
prise ne furent définitivement entravées. La position demanderesse des
Occidentaux en quête de charbon à coke et d'un nouvel allié dans la guerre
froide, la gigantesque réévaluation des actifs opérée par la réforme monét
aire, la pression de plus d'un million de chômeurs jusqu'en 1954 sur les
travailleurs nantis d'un emploi, les besoins de la reconstruction, tout un
faisceau de données rétablit en six ou sept ans la puissance de la Montan-
industrie, qui pouvait même se prévaloir de traiter d'égal à égal avec les
banques, comme par le passé. A tous égards, en 1954-1956, tout était remis
en place et la participation à la G.E.C.A. n'était à tout prendre que la forme
réussie des tentatives d'organisation européenne des années vingt.
B. Les effets des transformations économiques
Les effets de l'intégration atlantique
Imposée par les Américains et volontiers acceptée par les milieux ban-
eaîres et commerciaux allemands, l'intégration atlantique de l'Allemagne
signifiait le développement du commerce international, la reprise des investi
ssements étrangers, le rôle croissant des banques.
Le du commerce international voulait dire irruption
des produits pétroliers du Cartel : accord Mobil-Oil-Gelsenberg en 1951,
importations massives à partir de 1957 lors de l'abaissement des prix du
fuel. Les industries allemandes se trouvèrent libérées du système d'asservis-