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Débat La société turque face à son passé avec Ali Bayramoğlu ...

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Débat La société turque face à son passé avec Ali Bayramoğlu ...

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Ajouté le : 21 juillet 2011
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Débat
La société turque face à son passé
avec Ali Bayramoğlu, Maurice Merkebdjian et Marie-Claire Sekabia
modérateur : Jean-François Bayart
Le mercredi 17, à 18h, au Palace,
à l’issue de la projection de
Chienne d’histoire
de Serge Avédikian (2010)
Dans son film
Tirage au sort
(
Yazı/Tura
, 2004), le réalisateur Uğur Yücel fait dire à
l’un de ses personnages, après une nuit de boisson : « Il y a des fantômes dans ces maisons ».
La scène se passe dans le bourg de Göreme, aujourd’hui haut lieu du tourisme en Cappadoce
grâce à son habitat troglodytique, à la beauté stupéfiante de son paysage et à la richesse de son
patrimoine culturel. Mais cette terre de l’Antiquité grecque, romaine et chrétienne fut aussi un
lieu de mélange et d’affrontement entre des peuples, des dynasties et des religions jusqu’au
XX° siècle, lorsque le monde impérial ottoman accoucha dans la souffrance d’un système
régional d’Etats-nations dont la République de Turquie est l’un des éléments contemporains,
au même titre que les Etats balkaniques, l’Irak, la Syrie, Israël ou les Républiques
caucasiennes telles que la Géorgie et l’Arménie.
Pour le critique Asuman Suner, la nouvelle vague du cinéma turc de la seconde moitié
des années 1990 – à laquelle appartient Semih Kaplanoğlu, invité d’honneur des Rencontres
des cinémas d’Europe – traite précisément de la dimension « spectrale » de la nation et de la
patrie turques : « Sans cesse, (ces films) reviennent à l’idée de patrie, de terre natale ; ils
révèlent les tensions, les peurs et les dilemmes qui sont associés aux questions
d’appartenance, d’identité et de mémoire dans la société turque contemporaine ». Et
d’ajouter : « La nouvelle vague du cinéma turc nous raconte des histoires d’étranges maisons
hantées par les fantômes du passé – des maisons marquées par les traumatismes, la violence et
l’horreur »
1
.
De fait, la violence a profondément marqué l’Anatolie depuis des siècles : guerre,
banditisme, rébellions, sédentarisation ou déplacement forcés des nomades ; et, à partir du
XIX° siècle, luttes agraires toujours plus intenses du fait de l’institutionnalisation de la
propriété privée, émeutes et massacres interconfessionnels, entrée dans la Première Guerre
mondiale dès 1912, opérations de purification ethnique dont les échanges de population entre
la Turquie et la Grèce (1924) et surtout la déportation et l’extermination des Arméniens
(1915) marqueront le paroxysme. Encore faudrait-il y ajouter la confiscation des biens
cyniquement qualifiés d’ « abandonnés », les mesures discriminatoires à l’encontre des
chrétiens et des juifs dans le contexte de la construction autoritaire d’une « économie
nationale », la promulgation de dispositions fiscales raciales pendant la Seconde Guerre
mondiale, le pogrom contre les Grecs d’Istanbul en septembre 1955, la « sale guerre » menée
contre les nationalistes kurdes dans le Sud-Est depuis les années 1920, la répression politique
contre la gauche ou tout simplement les démocrates, la quasi-guerre civile des années 1975-
1980, et la brutalité du coup d’Etat de septembre 1980 qui n’est pas sans évoquer celle du
putsch du général Pinochet au Chili. Encore faudrait-il enfin ne pas oublier la dureté des
conditions de travail, de l’éducation, de la conscription ou de l’enrégimentement culturel
kémaliste qui a refoulé tous les particularismes selon des méthodes ultra jacobines, ni le
1
Asuman Suner,
New Turkish Cinema. Belonging, Identity and Memory
, Londres, I. B. Tauris, 2010, p. 1.