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L'Allemagne et l'avenir de l'alliance occidentale - article ; n°3 ; vol.54, pg 439-452

De
15 pages
Politique étrangère - Année 1989 - Volume 54 - Numéro 3 - Pages 439-452
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Becher
L'Allemagne et l'avenir de l'alliance occidentale
In: Politique étrangère N°3 - 1989 - 54e année pp. 439-452.
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Becher. L'Allemagne et l'avenir de l'alliance occidentale. In: Politique étrangère N°3 - 1989 - 54e année pp. 439-452.
doi : 10.3406/polit.1989.3873
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polit_0032-342X_1989_num_54_3_3873POLITIQUE ÉTRANGÈRE I 439
La RFA et l'avenir
Klaus BECHER * de l'alliance ... occidentale
Des différends au sujet d'un assez grand nombre de points ont
récemment attiré l'attention sur les relations entre la République
fédérale d'Allemagne et ses principaux alliés de l'OTAN : contrôles
pour endiguer la dissémination de la technologie nucléaire, chimique et des
missiles ; relations en temps de paix entre les civils et les militaires au sujet
de l'entraînement en vol à basse altitude ; et, enfin, le débat au sujet de la
composition future des forces nucléaires préventives de l'Alliance.
Il est trop tôt pour expliquer le développement de ces turbulences ; mais il
est à la fois souhaitable et nécessaire de décrire et d'analyser certains
facteurs et certaines tendances de la manière dont la République fédérale
aborde les problèmes de politique étrangère et de sécurité qui peuvent
signifier des modifications politiques et des réajustements imminents.
Les alliances reposent sur la constante volonté politique de leurs membres
de renouveler et de reconfirmer leurs objectifs communs. En vertu de ces
prémisses, quel impact les transformations des relations Est-Ouest au cours
des années 80 auront-elles sur le rôle futur de la République fédérale dans
l'OTAN, et sur le niveau du soutien de l'Alliance atlantique en All
emagne ? Quelle est, dans ces conditions, la signification pratique de la
« question allemande » pour l'avenir de l'OTAN et de la situation politique
en Europe ?
Les enquêtes d'opinion ne fournissent pas une base adéquate pour un tel
examen des modifications de la politique allemande, car des données
suffisantes pour la période qui s'étend depuis l'accession de Gorbatchev au
pouvoir et les accords sur les FNI n'existent pas [1]. Cela est particulièr
ement vrai pour les analyses systématiques de l'opinion des experts et des
élites, par opposition aux attitudes populaires.
En tout état de cause, il convient d'être prudent face aux conjectures
concernant le débat actuel sur la sécurité en Allemagne. Les données dont
on dispose n'apportent aucune confirmation décisive de la théorie officielle
* Maître de recherches à la Deutsche Gesellschaft fur Auswàrtige Politik, Bonn (RFA).
** Version révisée d'une intervention présentée à l'« International Conference on Transatlantic
Relations on the Eve of the 21st Century », à Ponta Delgada (Azores), du 21 au 23 mai 1989. 440 I POLITIQUE ÉTRANGÈRE
selon laquelle le soutien public pour une politique de défense allemande et
pour l'Alliance atlantique s'effrite ; de même, il n'y a aucune preuve
statistique sérieuse que « l'effet Gorbatchev », que la modification des
menaces militaires et que le débat nucléaire aient modifié les schémas
traditionnels de l'opinion en Allemagne plus fondamentalement que dans les
autres pays de l'OTAN [2]. Si l'on se livre à des comparaisons historiques,
les structures typiques de perception des problèmes et d'argumentation
n'ont pas beaucoup changé depuis la fin des années 50.
S'il y a une déviation significative de la conception actuelle allemande de la
politique de sécurité, ce n'est pas dans la population mais dans certaines
parties de l'élite politique du pays. L'accord américano-soviétique de 1987
sur les armes de portée intermédiaire a profondément blessé les milieux
traditionnels conservateurs de la défense. Il a renforcé une impulsion
politique vers une autodétermination allemande ou européenne qui rappelle
d'autres réactions à la bipolarisation des superpuissances, par exemple au
début des années 70.
Incontestablement, aucune force politique en Allemagne ne demande que
l'on mette fin à sa situation de membre de l'OTAN et aucun des partis
importants ne rejette franchement la stratégie, la force ou le déploiement
actuel de l'OTAN. En conséquence, quand on discute des modifications, on
ne doit pas perdre de vue que c'est la continuité qui domine. Les modificat
ions, lorsqu'elles se produisent, sont un élément du processus d'ajustement
de l'après-guerre qui fait suite à une transformation sans précédent des
structures du pouvoir mondial [3].
De plus, il n'y a aucune raison de douter de la sincérité des déclarations
des politiciens allemands selon lesquelles la politique étrangère de l'All
emagne de l'Ouest est ferme, sans imprévu et en parfaite conformité avec les
politiques déclarées de l'Alliance atlantique [4]. Néanmoins, les préoccupat
ions au sujet de l'orientation future de l'Allemagne ne peuvent pas être
facilement écartées.
L'Allemagne dérive-t-elle vers l'Est ?
Selon une formule classique, la République fédérale n'est pas un régime qui
crée une politique étrangère, mais une politique étrangère qui a créé un
régime [5]. Par-dessus tout, son orientation politique a été bâtie
sur les réalités de la guerre froide entre l'Est et l'Ouest en Europe.
Aujourd'hui, l'Union soviétique ne paraît plus être conforme aux images
traditionnelles. En conséquence, et pour la première fois, la République
fédérale doit faire face à des problèmes d'identité structurelle et doit définir
ses intérêts en détail. Ce processus en est encore tout à fait à ses débuts.
On peut sans risque s'attendre à ce que, en temps voulu, la division de
l'Allemagne ait de nouveau à être redéfinie. Mais toute hypothèse selon
laquelle les Allemands se précipiteraient, maintenant, vers une solution de
réunification, quelle qu'elle soit, serait certainement naïve. Malgré certaines
assertions publiques qui prétendent le contraire, aucun gouvernement all
emand n'a mis la réunification en tête de la liste de ses objectifs de politique
étrangère. Ils ont fait cela non pas pour des raisons de réalisme politique, I L'AVENIR DE L'ALLIANCE OCCIDENTALE I 441 ALLEMAGNE
mais à titre de choix et de valeurs : l'Allemagne devait être réinstallée dans
son rôle, qui consiste à être l'une des bases principales de la civilisation
occidentale [6].
Pourtant, les vœux qui appellent à une unité allemande et qui sont exprimés
régulièrement ne le sont pas uniquement pour satisfaire une opinion popul
aire. En fait, ils résultent d'un mélange complexe et changeant de motivat
ions individuelles, culturelles, historiques, légales et éthiques, basées sur un
sentiment de responsabilité et de cause commune avec ces Allemands qui
vivent sous l'influence du pouvoir soviétique.
De nombreux Allemands, spécialement parmi les dirigeants, ne sont pas
satisfaits de la solution actuelle. Cependant, pour l'avenir prévisible, leur
objectif n'est pas la réunification mais un processus continu et dynamique
d'augmentation maximale de la perméabilité entre les Etats [7].
La suspicion que l'Allemagne pourrait abandonner l'Ouest représente,
d'après les mots d'un observateur expérimenté, « une sous-estimation grotes
que de l'intelligence et du sens du réalisme qui ont marqué d'une manière
générale les dirigeants des partis et des mouvements politiques importants de
l'Allemagne de l'Ouest depuis le début de la République fédérale » [8].
Les craintes d'un renversement allemand des alliances semblent encore plus
hors de question si l'on considère les liens importants qui intègrent la
République fédérale dans l'économie et la culture du monde libre. Les
intérêts des Soviétiques pour un ordre européen stable, qui les ont induit à
accepter la présence américaine dans les affaires européennes au moyen du
processus de la CSCE, constituent un frein supplémentaire [9].
Un dérapage conscient vers l'Est n'existe pas en Allemagne. Il y a peut-être
des pièges cachés — mais il n'y a pas de programmes cachés.
Le consensus minimum sur la politique de sécurité en Allemagne reflète
sans modification la liste des priorités du rapport Harmel de 1967. Dans ce
cadre, elle soutient les efforts pour mettre fin à la division de l'Europe,
éviter une confrontation militaire, coopérer et créer la confiance. Il est
certain que la préférence allemande pour la mise en place de structures de
sécurité coopératives entre l'Est et l'Ouest est parfaitement dans la note de
la politique occidentale fondamentale d'amélioration des droits de l'homme
et de l'indépendance politique de l'Est, conformément à ce qui a été
spécialement pratiqué dans le processus CSCE.
Néanmoins, l'Allemagne se trouve dans la situation paradoxale suivante :
l'observation des politiques poursuivies par l'ensemble des pays de l'Alliance
atlantique prend ici une signification différente. En raison de la géographie
et de l'histoire, ce pays doit vivre un rôle spécifique et unique. En
conséquence, la détermination de la politique étrangère allemande doit
essayer de garder l'équilibre sur une voie étroite, qui nécessite des talents
exceptionnels et une claire compréhension de ce qui en découlera. Des
améliorations sont nécessaires dans ce domaine, notamment en raison du
fait que les difficiles relations d'une majorité des Allemands avec le concept
du pouvoir politique et militaire restreignent leur capacité à manier, en les
comprenant de manière appropriée, les aspects conflictuels des relations
internationales. I POLITIQUE ÉTRANGÈRE 442
L'Etat comme les jeunes générations ont grandi sous le parapluie protecteur
des armes de dissuasion nucléaire, croyant que la guerre était révolue et
que tous les conflits pouvaient être résolus par des négociations. Une telle
vue idéaliste pose des problèmes, non seulement parce qu'elle est à même
de créer une intolérance de la part des groupes politiques extrémistes, mais
surtout parce qu'elle ignore la force, l'impact et la responsabilité de la
République fédérale en termes de pouvoir politique, telle qu'elle est vue
par les autres Etats.
L'image que la République fédérale a d'elle-même et qui émerge actuelle
ment, celle aune «puissance moyenne » d'une qualité nouvelle correspon
dant à l'après-guerre, peut ne pas être un reflet exact de la réalité dans la
mesure où elle se concentre sur un pouvoir économique général, sans tenir
compte du poids militaire de la République fédérale, ni, ce qui est encore
plus important, de son rôle plus ou moins inconscient de centre des
décisions politiques et économiques en Europe.
L'Allemagne jouit de cette forte position, qui permet à son économie de
fournir un exceptionnel degré de prospérité à la population, en vertu de son
intégration dans le Marché commun européen, dans l'Alliance atlantique et
dans le courant mondial des affaires et de la finance.
Il est par conséquent douteux que des tentatives de rétablir les pouvoirs du
système politique au vieux sens du terme, celui d'une approche unilatérale
et nationale, puissent vraiment contribuer à donner à la politique étrangère
allemande un style plus responsable. Dans un pays caractérisé par une
perméabilité internationale importante, ce serait une erreur d'élaborer un
antagonisme entre pouvoir et interdépendance [10]. On sous-estime trop
souvent le fait que ce sont aujourd'hui les domaines des relations transnat
ionales, des institutions internationales, et du commerce et de la finance
portant sur l'ensemble du globe qui fournissent les champs les plus à propos
et les plus efficaces pour la mise en œuvre de la puissance [11]. C'est
précisément dans le cadre des organisations internationales et des autres
arènes des relations internationales qui tanscendent le niveau national que
la République fédérale peut et doit faire usage de son pouvoir.
Il va sans dire que les outils du pouvoir qui peuvent être mis en œuvre dans
ces conditions sont tout à fait différents de ceux du passé : maîtriser les
exigences de l'âge de l'information, avoir des talents de négociateur, être
flexible, et poursuivre de manière claire et honnête la satisfaction de ses
propres intérêts tout en respectant les valeurs de base du système en
vigueur. Si la République fédérale désire finalement faire connaître son
pouvoir actuel, le système d'élaboration de sa politique étrangère et de sa
politique de sécurité devra être adapté aux nouvelles circonstances, spéciale
ment aux niveaux parlementaire et académique.
Le danger existe que cette leçon soit perdue pour les politiciens de l'All
emagne de l'Ouest. Dans le pire des cas, cela pourrait conduire à une
restauration de l'approche unilatérale ou même nationaliste de la politique
étrangère. La discussion actuelle sur les réactions coordonnées des Occiden
taux aux modifications qui se produisent en Union soviétique fournira
probablement le test décisif et pourra très bien marquer une ligne de
partage historique. ALLEMAGNE I L'AVENIR DE L'ALLIANCE OCCIDENTALE I 443
L'actuel débat intellectuel sur les perspectives de la politique étrangère en
Allemagne ne respecte pas les lignes de partage traditionnelles entre les
partis et est, en conséquence, assez confus et difficile à analyser. Dans une
tentative pour caractériser les idées qui sont défendues, on a proposé deux
camps principaux : la manière de penser « deutschnational » (nationaliste
allemande), basée sur la croyance à un retour à l'équilibre européen d'Etats
nationaux souverains, et l'approche « intégrationniste européenne », croyant
à la formation d'institutions européennes plus puissantes et embrassant plus
de problèmes, y compris tous les aspects de la politique de sécurité [12].
Ces deux points de vue ont en fait un impact considérable sur le débat
allemand, particulièrement dans les médias. Toutefois, cette classification
n'est pas satisfaisante, car les deux groupes ont certains éléments en
commun, qui eux-mêmes représentent des déviations controversées de la
doctrine, acceptée jusqu'à présent, de la politique étrangère allemande.
Les deux écoles de pensée, par des voies différentes, ont été affectées par
une notion qui a fait son apparition, au début des années 80, sur les franges
des milieux de théoriciens et, plus tard, politiques : l'idée que l'Allemagne
puisse, en quelque sorte, être sortie du conflit Est-Ouest, ou que ce conflit
s'élève d'un cran et soit limité au niveau des deux superpuissances, permett
ant à leurs alliés européens respectifs de créer une zone européenne
idyllique qui n'est, d'ailleurs, pas clairement définie [13].
Cette notion est évidemment aux antipodes de la notion conventionnelle
selon laquelle, pour des raisons de géographie, d'économie, d'idéologie et
de culture, l'Allemagne a historiquement constitué — et inéluctablement
constitue toujours — l'une des principales causes du conflit soviéto-améri-
cain. Malgré cela, cette vue gagne de fortes positions parmi les principaux
courants de la pensée germanique. La solution atlantique n'est à peu près
jamais exposée en Allemagne actuellement ; au mieux, l'Alliance est simple
ment considérée comme une chose évidente.
Pour compliquer les choses, dans une situation où l'on perçoit un retrait de
la puissance mondiale américaine, de nombreux Allemands ressentent une
urgence spéciale, qui peut même faire appel à des démarches unilatérales et
allant de l'avant, à faire en sorte qu'ils ne manquent pas une chance
historique de créer une sorte de pax europaea. C'est précisément à ce point
que le débat, en Allemagne, apparaît comme prenant un cours différent de
celui des autres pays de l'Alliance.
En Allemagne, la tâche de diriger les modifications en Europe de l'Est est
presque exclusivement définie en termes européens : quand ils essaient de
définir les nouvelles équations possibles de stabilité, de sécurité, de con
fiance et de progrès politique, le cadre de référence se termine en général
aux côtes orientales de l'Atlantique, quand ce n'est pas sur le Rhin [14].
En termes de politique pratique, les dirigeants de la politique étrangère
allemande pourraient très bien commencer à croire qu'une absence de
pouvoir est prête à se développer en Europe continentale et que cela
nécessite la définition d'un nouveau programme pour les affaires euro
péennes. Une telle politique causerait des problèmes pour deux raisons :
— En premier lieu, elle sous-estime la force, les intérêts et la résolution des
Etats-Unis à maintenir une puissante présence en Europe. La perte de 444 I POLITIQUE ÉTRANGÈRE
l'hégémonie globale américaine après la guerre a eu lieu dans les années 60
et a entraîné à ce moment des ajustements dans les institutions et la
stratégie de l'Alliance. Depuis lors, il n'y a pas eu de déclin supplémentaire
mesurable de la puissance américaine [15].
— En second lieu, même si les Allemands préfèrent ne pas y penser, toute
tentative de créer un équilibre des pouvoirs en Europe sans un rôle
substantiel pour les Américains fait apparaître immédiatement le problème
de l'hégémonie : soviétique, allemande ou les deux. Pourtant, l'hégémonie,
comme Edgar Morin l'a observé, est l'ennemi numéro un de l'idée d'un
ordre européen pacifique tel qu'il a été développé depuis la Seconde Guerre
mondiale [16].
Tout rêve non spécifique au sujet d'un ordre européen complètement
différent doit faire face à cette réalité. Pour le moment, comme Helmut
Schmidt l'a dit récemment, « la réalisation des espoirs allemands d'une
solidarité dans le futur dépendra de la vitalité et de l'attraction de la
Communauté européenne, qui, à son tour, verrait son intérêt diminuer de
moitié s'il n'y avait pas le soutien de l'OTAN et des Etats-Unis » [17].
La République fédérale et les pays de l'Ouest
L'intégration dans l'Europe et dans l'Alliance atlantique a été une source
importante de légitimité pour la République fédérale, aussi bien à l'exté
rieur qu'à l'intérieur. En conséquence, du point de vue d'un Allemand,
l'alliance occidentale ne signifie pas simplement défense militaire ; elle a
fourni les vraies fondations de la politique de l'Allemagne de l'Ouest, sa
prospérité, son influence et sa stabilité politique en tant que démocratie ;
elle a montré une vision commune.
A son tour, l'Allemagne est essentielle à l'Alliance, pour équilibrer l'asymét
rie géographique entre l'Est et l'Ouest et démontrer la résolution alliée de
s'opposer à tout agresseur. En temps de paix, la Bundeswehr est la force
militaire conventionnelle de l'Ouest la plus puissante en Europe. Plus
important encore, l'effet de prévention de la guerre du système de la
réponse flexible repose sur la présence de forces militaires en Allemagne
d'autres Etats membres de l'OTAN.
De plus, l'élément consistant à contrôler l'Allemagne a joué un rôle
important du point de vue des autres membres de l'Alliance. L'Alliance
atlantique et le fait que l'Allemagne soit membre de l'OTAN ont toujours
été considérés comme une assurance contre une co-hégémonie germano-
soviétique sur le continent européen [18].
En dépit de la bienveillance mutuelle et de l'amitié, il survit dans les pays
de l'Ouest une quantité non négligeable de peur réelle de certains aspects
de l'Allemagne et des Allemands [19]. Ce fait est bien connu des politiciens
allemands. Depuis les premiers jours de la politique étrangère allemande
d'après-guerre, quand l'objectif principal était de reconquérir la confiance et
la reconnaissance internationales, les sentiments qui animaient les pays
étrangers étaient parmi les facteurs les plus importants pour modeler la
politique allemande. ALLEMAGNE I L'AVENIR DE L'ALLIANCE OCCIDENTALE I 445
De plus en plus, maintenant, les craintes habituelles des alliés et des voisins
de l'Ouest et de l'Est sont perçues par les Allemands comme des expres
sions regrettables et gênantes d'une germanophobie invétérée. L'histoire et
la géographie sont des notions totalement abstraites au-delà de la sphère
des responsabilités personnellement ressenties et, par conséquent, elles sont
trop facilement négligées alors que ce sont des facteurs décisifs dans les
affaires internationales d'aujourd'hui.
En considérant le double rôle complexe de l'Alliance et la situation spéciale
de la République fédérale sur le pian géographique et politique, la persis
tance de certains sentiments anti-Alliance dans une partie de la population
allemande et de ses dirigeants ne sera une surprise pour personne.
La cause sous-jacente des fissures qui apparaissent fréquemment au sein de
l'OTAN est souvent considérée comme étant le résultat d'un partage inégal
des risques au sein de l'Alliance, donnant moins de protection à l'All
emagne qu'aux autres pays-membres [20].
La ligne de pensée à ce sujet se concentre sur le très peu probable scénario
d'une grande guerre sur le sol allemand, qui, il est vrai, ne laisserait pas
grand chose intact parmi ce qui doit être protégé — que la guerre soit
nucléaire ou non. Plus important encore, ce point de vue ignore que la
géographie et le caractère des conflits politiques qui existent rendent imposs
ible une répartition égale des risques dans la zone Atlantique. En fait,
l'engagement commun des pays de l'Ouest pour la défense de l'Europe a
été pris précisément pour diminuer l'asymétrie de l'exposition aux risques
de guerre et d'exploitation politique.
Il est très probable que les réserves allemandes vis-à-vis de l'Alliance
atlantique proviennent principalement d'une absence d'aisance largement
ressentie face aux imbrications multiples des travaux conduisant aux prises
de position internationales et transnationales. Travaillant dans des condi
tions de coalition démocratique, les organisations internationales — et
spécialement l'OTAN — sont souvent regardées ou bien comme des fac
teurs de trouble, ou bien comme des boucs émissaires, lorsque des décisions
donnant lieu à des divisions politiques doivent être prises. De plus, la
République fédérale a eu l'occasion de faire l'expérience des conséquences
de relations troublées au sein de l'Alliance, qui culminent dans le sentiment
d'être venue trop tard, de ne pas être comprise, ou même d'être dupée. Les
exemples que l'on peut citer incluent la crise des MLF au début des années
60 et la crise de 1980 au sujet des réactions propres aux événements
d'Afghanistan et de Pologne.
Les conditions spéciales de la politique allemande sont à l'origine de deux
facteurs qui pourraient, un jour, créer des risques pour la stabilité euro
péenne, si l'Allemagne adopte un style unilatéral de décision de politique
étrangère.
La République fédérale ne se considère pas encore comme une puissance en
faveur du statu quo ; il faut toutefois reconnaître que son désir de changer
l'état actuel des affaires est conçu pour être exclusivement au service de la
paix et pour d'autres bons objectifs. Dans ce domaine, la politique all
emande d'après-guerre a pris des positions non dénuées d'inconsistances
logiques. Il sera capital de voir comment la génération dont la conscience 446 I POLITIQUE ÉTRANGÈRE
politique s'est formée au cours des années 70 redéfinira le rôle de la
République fédérale, spécialement au sujet de ses voisins de l'Est [21].
En second lieu, l'image que l'Allemagne a d'elle-même n'est toujours pas
déterminée. Aussi l'importance de débats de routine au sujet de décisions
politiques est-elle souvent accrue, les transformant en confrontations ven
imeuses et explosives au sujet de l'identité nationale. Cela peut être en
partie une conséquence du manque structurel d'une idéologie d'intégration
ferme et sur laquelle on puisse compter à la base de l'Etat ouest-allemand.
Bien que ce soit un Etat souverain, et qui réussisse, depuis plus d'une
génération, la République fédérale, pour des raisons intérieures et juridi
ques, se définit encore elle-même officiellement comme étant une entité
provisoire. La notion de Verfassungspatriotismus (patriotisme politique basé
sur la fierté et le respect de la Constitution) [22] pourrait ouvrir un chemin
pour transformer l'Allemagne de l'Ouest en une puissance en faveur du
statu quo ; jusqu'à présent, par manque de soutien de la part des dirigeants
politiques, cette notion n'a pas réussi à prendre.
Dans ces circonstances, même la stabilité et la fiabilité, inhérentes à long
terme à l'organisation libérale et démocratique de la politique de l'All
emagne de l'Ouest, pourraient éventuellement devenir un sujet de préoccu
pation [23]. Au moins, dans les discussions en dehors de l'Allemagne, celle-
ci continuera à servir de pierre de touche. Ces préoccupations sont exacer
bées par l'incertitude créée par l'émergence d'un système pluripartite avec
plus d'un parti de taille moyenne qui s'ajoute aux deux grands partis, aucun
des deux ne pouvant raisonnablement espérer obtenir une majorité qui lui
soit propre au niveau fédéral. « Ce qui est en jeu est rien moins que la
continuité interne de la République allemande et de son influence à
l'étranger » [24].
Définition de la cause commune de l'Alliance
Le blocage actuel du débat qui s'est établi dans l'ensemble de l'Alliance sur
les ajustements nécessaires pour que l'OTAN puisse continuer à être un
outil valable de la politique étrangère et de sécurité de l'Ouest résulte de
nombreux facteurs, différents des deux côtés de l'Atlantique.
En Allemagne, en particulier, il semble que la tendance pourrait être de
regarder l'OTAN de plus en plus comme étant d'abord un instrument de la
politique américaine dans le cadre global des relations des superpuissances
et de moins en moins comme l'une des nécessités préalables fondamentales
d'un rôle créatif et actif de l'Allemagne dans les affaires mondiales.
En d'autres termes, un débat pourrait naître au sujet des avantages et des
désavantages résultant de l'introduction de la prise de décisions de l'Al
liance, alors que l'on peut penser qu'une telle démarche retarderait ou
ferait obstruction à des mesures politiques qui seraient regardées comme
nécessaires pour des raisons intérieures ou autres. Quelques exemples
fâcheux pourraient être imaginés dans le domaine de la maîtrise régionale
des armements ou même d'accords bilatéraux affectant le statut de l'All
emagne dans son ensemble.
Quels pourraient être les éventuels effets à long terme d'un tel glissement
graduel, qui aurait pour conséquence la disparition de l'Alliance comme ALLEMAGNE I L'AVENIR DE L'ALLIANCE OCCIDENTALE I 447
épine dorsale des relations Est-Ouest ? Il ne s'agit pas ici de discuter des
chances de survie d'une Alliance éventuellement dépouillée de toute signifi
cation politique, et réduite à diriger des troupes et des armes ; mais, à une
échelle plus modeste, qu'adviendrait-il si l'Allemagne de l'Ouest ou un
autre membre important de l'Alliance décidait qu'agir seul lui donnerait de
meilleurs moyens pour traiter des futurs problèmes de sécurité que s'il
ajustait la vitesse, le style et le contenu de sa politique de manière à ce que
tous les efforts des pays de l'Ouest puissent être coordonnés de façon
constructive ?
A une époque de redéfinition des risques de base de la sécurité auxquels les
sociétés industrialiées de l'Ouest doivent faire face, cette question concerne
également les défis globaux à la sécurité qui proviennent du terrorisme, de
la diffusion des armes nucléaires et toxiques et des moyens de livraison plus
menaçants et des problèmes globaux de répartition qui résultent de l'env
ironnement, de la démographie et d'autres circonstances [25]. Il est haute
ment probable que les conflits régionaux sur la périphérie de l'Atlantique
Nord auront de plus en plus d'importance, dans le futur, pour la sécurité
des pays de l'Ouest.
Pourtant, en tout premier lieu, le besoin d'organiser la transition euro
péenne au cours des décennies à venir est en tête du programme des
relations internationales après que les réformes en Union soviétique et dans
certains pays de l'Europe de l'Est ont atteint un point de non-retour.
Ce processus de modifications internes et internationales profondes n'évo
luera probablement pas sans entraîner de sérieuses crises économiques ou
militaires, à la fois internationales et internes. Il suffira de prendre en
considération les dangers des nationalismes qui se réveillent, de la désorien-
tation qui résulte d'un affaiblissement des institutions, de la combinaison
d'une migration qui augmente et d'une xénophobie largement répandue,
des conflits économiques et écologiques, et de la réaffirmation de cet
« instrument barbare » [26] qu'est l'idée centre-européenne des droits natio
naux collectifs d'autodétermination opposés aux droits individuels à la
liberté et qui a permis de légitimer de nombreuses guerres au cours de ce
siècle. Une maison commune européenne désordonnée peut très bien émerg
er, dans laquelle les attitudes fratricides, les agitations et tous ces vieux
exemples d'auto-indulgence peuvent apparaître de nouveau au
moment même où de pressants besoins globaux appelleront une action
coordonnée.
En écoutant les principaux hommes politiques allemands, on peut avoir
l'impression qu'actuellement ces éventualités ne sont pas estimées assez
dangereuses pour amener à considérer qu'une politique occidentale réfléchie
et, par-dessus tout, bien coordonnée, soit nécessaire. Les déclarations publi
ques semblent souvent se nourrir de l'illusion que la bonne volonté et
l'argent des pays occidentaux peuvent protéger ou guérir de tous les maux.
Les actions présentes de la politique allemande à l'égard de l'Est ne
confirment pas pour l'instant cette impression ; mais les rhétoriques opti
mistes, à elles seules, semblent avoir un impact négatif sur la volonté
continue des hommes politiques et du public de l'Alliance de tolérer les
inconvénients mutuels d'une coordination de la politique de l'Ouest en ce
qui concerne les relations avec l'Est.