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Mondialisation et gouvernance : l'émergence du niveau régional - article ; n°2 ; vol.62, pg 277-292

De
17 pages
Politique étrangère - Année 1997 - Volume 62 - Numéro 2 - Pages 277-292
Quelles sont les relations entre mondialisation et régionalisation ? Quelles en sont les implications pour la conduite internationale des affaires mondiales ? L'intégration économique régionale de facto et la coopération institutionnelle régionale de jure ne sont pas en contradiction avec la vague mondialisante, elles en font au contraire partie intégrante. Les analyses économiques ne constituent pas une explication suffisante de la tendance à la régionalisation. Une explication socio-constructiviste de la formation de Videntité régionale, indissociable d'une activité économique et politique accrue à l'échelle régionale, est également nécessaire. L'examen du cas de l'Asie-Pacifique suggère que les explications constructivistes de la formation de l'identité régionale sont aussi essentielles que celles fondées sur l'économie politique. Ces explications montrent en outre comment les institutions régionales s'imbriquent de plus en plus dans les structures économiques internationales existantes pour créer une architecture mi-mondiale, mi-régionale de direction multilatérale des affaires mondiales.
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Higgott
Christine Cart
Sachwald
Mondialisation et gouvernance : l'émergence du niveau régional
In: Politique étrangère N°2 - 1997 - 62e année pp. 277-292.
Résumé
Quelles sont les relations entre mondialisation et régionalisation ? Quelles en sont les implications pour la conduite internationale
des affaires mondiales ? L'intégration économique régionale de facto et la coopération institutionnelle régionale de jure ne sont
pas en contradiction avec la vague mondialisante, elles en font au contraire partie intégrante. Les analyses économiques ne
constituent pas une explication suffisante de la tendance à la régionalisation. Une explication socio-constructiviste de la formation
de Videntité régionale, indissociable d'une activité économique et politique accrue à l'échelle régionale, est également
nécessaire. L'examen du cas de l'Asie-Pacifique suggère que les explications constructivistes de la formation de l'identité
régionale sont aussi essentielles que celles fondées sur l'économie politique. Ces explications montrent en outre comment les
institutions régionales s'imbriquent de plus en plus dans les structures économiques internationales existantes pour créer une
architecture mi-mondiale, mi-régionale de direction multilatérale des affaires mondiales.
Citer ce document / Cite this document :
Higgott, Cart Christine, Sachwald. Mondialisation et gouvernance : l'émergence du niveau régional. In: Politique étrangère N°2 -
1997 - 62e année pp. 277-292.
doi : 10.3406/polit.1997.4640
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polit_0032-342X_1997_num_62_2_4640Mondialisation
Richard HIGGOTT * ., I emergence . du . et niveau .gouvernance regional , . . :
Quelles sont les relations entre mondialisation et régionalisation ? Quelles en sont
les implications pour la conduite internationale des affaires mondiales ? L 'intégra
tion économique régionale de facto et la coopération institutionnelle régionale de
jure ne sont pas en contradiction avec la vague mondialisante, elles en font au
contraire partie intégrante. Les analyses économiques ne constituent pas une expli
cation suffisante de la tendance à la régionalisation. Une explication socio-
constructiviste de la formation de Videntité régionale, indissociable d'une activité
économique et politique accrue à l'échelle est également nécessaire.
L 'examen du cas de l'Asie-Pacifique suggère que les explications constructivistes de
la formation de l'identité régionale sont aussi essentielles que celles fondées sur
l'économie politique. Ces explications montrent en outre comment les institutions
régionales s'imbriquent de plus en plus dans les structures économiques internatio
nales existantes pour créer une architecture mi-mondiale, mi-régionale de
direction multilatérale des affaires mondiales.
Régionalisation et régionalisme sont des ternies contestés. Traditionnelle
ment, théoriciens et hommes de terrain ont compris ces processus comme
étant principalement des activités interétatiques allant d'une coordination
politique naissante, sur le mode de ce qui a lieu dans la région Asie-Pacifique, à
l'intégration totale au sein d'un marché commun tel que l'Union européenne
(UE). Au moins trois processus interagissent : l'intégration économique de facto
(à l'échelle tant mondiale que régionale) et des processus de jure de régionalisa
tion institutionnalisée ; l'émergence de mésoniveaux (verticaux) d'autorité entre
l'Etat et l'ordre mondial (régionalisation supranationale), et entre l'Etat et le plan
local (régionalisation subnationale) ; enfin, l'émergence d'une autorité (horizont
ale) au-delà des juridictions territoriales existantes (territoires économiques
naturels ou triangles de croissance). Ces processus représentent de nouvelles
étapes dans la relation entre l'Etat et la mondialisation, donnant lieu à de nou
veaux modes de « gouvernance »1 géorégionaux.
::" Professeur d'économie politique internationale, Warwick University (Grande-Bretagne).
Les recherches pour la présente étude ont été financées par une bourse du Conseil de recherche éco
nomique et sociale du Programme Asie-Pacifique du Royaume-Uni. Ce texte a été traduit par
Christine Cart et Frédérique Sachwald.
1. « Governance » est traduit par gouvernance. Dans certains cas, le sens est celui de gouvernement,
mais il s'agit d'une notion plus générale, qui peut aussi signifier gestion et administration. 278 / POLITIQUE ÉTRANGÈRE
Cet article identifie plusieurs composantes-clefs de Pinteraction entre régionali
sation et mondialisation. La première partie porte sur la relation dialectique
entre la mondialisation et le développement du régionalisme. Elle montre que la
régionalisation n'est pas contradictoire avec le processus de mondialisation, mais
qu'elle en est une composante. La deuxième partie souligne l'importance crois
sante de l'identité en tant que dimension essentielle, mais jusqu'à présent mal
comprise, de la poussée régionale contemporaine.
La troisième partie fournit une première exploration de l'importance de la rela
tion qui existe entre mondialisation et régionalisation pour le mode de gouver
nance à l'échelle internationale. L'article montre que cette relation est le principal
facteur d'évolution de la gestion de l'ordre économique dans l'ère de l'après-
guerre froide et de l'après-Uruguay Round. Contrairement à la mythologie popul
aire2, le monde n'évolue pas vers une division en trois « blocs » étanches, bien
qu'émerge une identité régionale plus forte, alliée à une capacité institutionnelle
de gestion régionale. En fait, les institutions régionales s'imbriquent progressiv
ement dans les structures institutionnelles économiques internationales existantes
pour créer une architecture multilatérale, à la fois régionale et mondiale.
L'article ne prend pas en considération le débat désormais bien développé qui
oppose mondialisation et internationalisation3. Il reconnaît au contraire la nature
problématique de la mondialisation et propose une définition en deux volets de ce
concept comme étant l'émergence d'une série de processus qui ne sont pas entra
vés par des barrières territoriales ou juridictionnelles et qui favorisent effectiv
ement la propagation de pratiques transfrontières dans les domaines économique,
politique, culturel et social ; et peut-être de manière plus contestée encore, un
discours d'ordre politique offrant une vision - peut-être dominante parmi les
élites au pouvoir - sur la manière de parvenir à gérer le monde postmoderne. Pour
beaucoup, la mondialisation constitue une « nouvelle réalité » qui rend le langage
et les images d'un monde centré sur l'Etat obsolètes. Néanmoins, il est question
non pas d'envisager la fin de P« Etat-nation », mais plutôt d'identifier l'idée de
mondialisation comme étant « une rationalité normalisante de gouvernement,
agissant pour limiter ce qui est possible et pensable »4.
La question théorique et politique centrale qui ressort des interactions entre dif
férentes formes d'intégration concerne l'ampleur du réagencement des institu
tions de conduite régionale des affaires qu'implique la mondialisation. D'où
deux questions : quel est le degré d'érosion de la souveraineté économique et de
l'affaiblissement des bases de l'Etat-nation, en tant que principal mode de gou
vernement ? Au-delà de l'échelle nationale, quel est l'impact de la mondialisation
sur les institutions juridiques et politiques, internationales et régionales ?
2. Voir Jeffrey Garten, America, Japan and Germany: The Struggle for Supremacy, Random House,
New York, 1993 et Lester Thurow, Head to Head: The Coming Economic Battle Between Japan,
Europe and America, Nicholas Brealey, Londres, 1993.
3. Comparer des internationalistes tels que Paul Hirst et Grahame Thompson, Globalisation in
Question, Polity Press, Cambridge, 1995, et des théoriciens tels que Robert O. Keohane et Helen
Milner (eds.), Internationalisation and Domestic Politics, Cambridge University Press, Cambridge,
1996, avec des mondialisants populistes tels que Kenichi Ohmae, The Borderless World, Fontana,
New York, 1990 et The End of the Nation State: The Rise of Regional Economies, The Free Press, 1995 et des théoriciens tels que Susan Strange, The Retreat of the State, Cambridge Uni
versity Press, Cambridge, 1996.
4. Ian R. Douglas, « The Fatality of Globalisation », British International Studies Association,
Durham, 16-18 décembre 1996, p. 1-35. MONDIALISATION ET GOUVERNANCE / 279
L'économie politique de la mondialisation et de la régionalisation
Certains analystes estiment que la notion de mondialisation serait trompeuse
dans la mesure où l'intégration de l'économie internationale n'est pas beaucoup
plus avancée dans les années 80 qu'elle ne l'était à la veille de la Première Guerre
mondiale. Mais ils passent à côté du problème5. Il y a eu croissance de l'inte
rnationalisation et régionalisation de la production, et en particulier de la
finance6. De plus, l'importance croissante des pays nouvellement industrialisés a
entraîné des changements majeurs dans la division internationale du travail, à
travers le commerce et les flux d'investissement direct à l'étranger. Non seul
ement la composition du commerce international change, mais l'équilibre du
pouvoir économique se déplace. En outre, la vitesse et la compression de l'e
space accroissent l'importance de la mondialisation en tant que discours remet
tant en cause la légitimité de FEtat-nation.
La mondialisation en tant que défi pour l'Etat
Si d'aucuns peuvent avoir tendance à exagérer le pouvoir de l'entreprise multina
tionale et le retrait de l'Etat, personne ne conteste l'idée que le pouvoir du marché
(et donc des entreprises) s'est développé aux dépens de l'autorité de l'Etat7. L'au
tonomie gouvernementale est compromise et le rôle de l'Etat se modifie à mesure
qu'apparaissent d'autres acteurs importants, à la fois au-dessus et en-dessous de
lui. Parmi eux, des acteurs mondiaux tels que le FMI, la Banque mondiale et
l'OMC (Organisation mondiale du commerce), ainsi que toute une gamme d'ac
teurs régionaux subnationaux. C'est Hedley Bull qui a décelé, en 1977, la ten
dance de l'autorité à se décaler, vers le haut et parfois vers le bas, le rôle accru de
tout un groupe d'acteurs disparates, ainsi que le développement de différents
niveaux de loyauté individuelle lorsqu'il a établi l'existence d'un « nouveau
médiévalisme », un équivalent séculaire du type d'organisation politique univers
elle qui existait dans la chrétienté occidentale au Moyen Age, en tant qu'alternat
ive au système étatique westphalien moderne des quelque 300 dernières années8.
Aussi attrayante que cette notion puisse paraître, le « nouveau médiévalisme »
n'est qu'une métaphore qui souligne que la mondialisation va de pair avec la mod
ification du rôle de l'Etat en tant qu'acteur dominant du système international,
car il est confronté à l'émergence d'autorités concurrentes et de notions multiples
de loyauté et d'identité. Le choix du niveau adéquat de gouvernement est une
question qui n'admet pas une réponse unique. En particulier, en l'absence de
structures mondiales satisfaisantes, le développement de structures régionales ac
quiert de l'importance.
La régionalisation, qu'illustrent l'évolution de l'UE, l'Accord de libre-échange
nord-américain (ALENA), ou divers autres exercices de coopération écono
mique régionale accrue, n'est pas contradictoire avec la mondialisation. Malheur
eusement, il n'existe aucune définition facile de la région et les critères varient
5. Voir par exemple Paul Hirst et Grahame Thompson, op. cit (3). et Vincent Cable, « The Dimini
shed Nation State? » dans « What Future for the State? », Daedalus, vol. 124, n° 2, 1995.
6. Richard O'Brien, Global Financial Integration: The End of Geography, Frances Pinter, Londres,
1992.
7. Voir notamment l'analyse du dernier ouvrage de Susan Strange, op. cit. (3), par Christian Chava-
gneux, dans ce numéro.
8. The Anarchical Society, Macmillan, Londres, 1977, p. 254. 280 / POLITIQUE ÉTRANGÈRE
selon la question concernée et selon ce que les acteurs dominants d'un groupe
donné de pays considèrent, à un moment donné, comme étant leurs priorités
politiques. La région se définit traditionnellement par la proximité et par une
série de caractéristiques historiques, linguistiques et culturelles communes, mais
ces facteurs ont perdu de leur pertinence avec les tentatives de compréhension
de ce qui caractérise la zone située autour de l'océan Pacifique. S'il peut y avoir
des déterminants structurels de la coopération régionale, les régions sont des
entités socialement construites, c'est-à-dire que leur affirmation repose sur des
mesures politiques et sociales.
Les définitions les plus simples opposent régionalisme « ouvert » et régionalisme
« fermé ». Pour certains économistes, l'Union européenne serait l'exemple même
d'un régionalisme fermé visant à la libéralisation économique partielle pour un
grand marché protégé, mais elle est renforcée par une hiérarchie de pouvoir
centralisée et un régime interne commun fondé sur des règles et dirigé par des
structures institutionnelles solides dont les objectifs sont tant sociopolitiques
qu'économiques. Selon d'autres analyses, le régionalisme modère le nationalisme
économique et apporte la codification, la transparence et la réglementation du
commerce9. La notion de régionalisme ouvert, qui peut paraître contradictoire,
a été développée dans le cadre de l'APEC {Asia-Pacific Economie Cooperation,
Forum de coopération Asie-Pacifique). Il s'agit d'une « intégration économique
régionale sans discrimination contre des tiers ». L'APEC cherche à éviter tout
formalisme institutionnel et la libéralisation des échanges entre ses membres doit
résulter d'un processus d'« unilatéralisme concerté ». Pour certains, l'APEC
offrirait même une voie de conciliation des multiples accords régionaux et du
système multilatéral10.
Un rôle pour les régions
Nous devrions considérer la tendance à la régionalisation comme un stade inte
rmédiaire dans la relation entre les Etats et l'économie mondiale. Le régionalisme
s'inscrit une double perspective. La de facto résulte de la
croissance du commerce et des investissements intrarégionaux. Elle n'est pas com
mandée par les gouvernements. La coopération « étatique » de jure peut prendre
plusieurs formes telles que des engagements commerciaux assez informels, ou des
accords institutionnels plus ou moins contraignants. Si la mondialisation est à la
fois une série de processus et une idéologie de gestion économique, le régiona
lisme doit être compris comme une manifestation de la mondialisation, et les deux
évolutions se renforcent mutuellement.
La mondialisation a eu pour effet de modifier les « règles du jeu » de la concur
rence entre entreprises, au sein d'un même pays ou sur les marchés internatio
naux. En tant que telle, la mondialisation a constitué une incitation à la régionali
sation, par les acteurs privés comme publics. Elle a conduit les Etats à introduire
des politiques d'intégration pour accroître la crédibilité des membres d'une région
vis-à-vis d'acteurs externes, en particulier des investisseurs potentiels. La conclu
sion d'accords avec des pays voisins entraîne une discipline en matière de poli-
9. Comparer Jagdish Bhagwati et Arvind Panagariya, « Regionalism versus Multilateralism: The
Theory of Preferential Trade Arrangements: Historical Evolution and Current Trends », American
Economic Review, vol. 86, n° 2, 1996, avec Vincent Cable et David Henderson, Trade Blocks? The
Future of Regional Integration, Royal Institute of International Affairs, Londres, 1994, p. 12.
10. Ross Garnaut, Open Regionalism in the Pacific, Routledge, Londres, 1997, à paraître. MONDIALISATION ET GOUVERNANCE / 281
tique économique, se heurtant souvent à l'opposition nationale dont l'objectif est
de compenser collectivement à l'échelle régionale la perte d'autonomie nationale.
Ces processus ne se déroulent pas de manière uniforme. Il faut distinguer l'Eu
rope comme « mode de gouvernement régional à niveaux multiples », l'Amérique
du Nord comme exercice de division du travail centré sur les Etas-Unis, et la
région Asie-Pacifique comme système de coopération régionale naissant, fondé
sur le marché et moins formalisé.
Le débat sur la dialectique mondialisation-régionalisation s'est trop longtemps
concentré sur des questions de politique commerciale, et en particulier sur le fait
de savoir si l'émergence d'accords régionaux conforte ou mine le système libéral
d'échanges internationaux. L'accent mis de façon excessive sur la politique
commerciale a conduit à négliger deux autres questions essentielles : la
en matière de mobilité du capital, et la question moins tangible de la construction
de l'identité régionale, abordée plus loin.
La déréglementation spectaculaire du système financier international dans les an
nées 80 a entraîné une intensification de la concurrence pour attirer des investiss
ements directs étrangers. L'achèvement du marché intérieur en Europe et
l'ALENA ont attiré des flux d'IDE. En outre, depuis la fin de la guerre froide,
l'Europe de l'Est a rallié la Chine et l'Asie du Sud-Est dans la quête des investiss
ements étrangers. De l'avis de nombreux hommes politiques, c'est uniquement en
offrant des incitations à l'échelle régionale qu'une zone peut espérer détourner
certains flux à son profit. En bref, il est nécessaire de stimuler l'intégration régio
nale pour persuader les entreprises mondiales des mérites de la région X par rap
port à ceux de la région Y en tant que site d'investissement. C'est non seulement
l'internationalisation, mais aussi la régionalisation de l'investissement (et de la
production) qui modifient la nature des schémas de production et de commerce.
L'histoire récente de l'Asie de l'Est (Sud et Nord) est exemplaire de ce point de
vue. En 1995, les sociétés japonaises fabriquaient plus de 10 % de leur product
ion à l'étranger, contre 4 % en 1986. S'il s'agit là d'un phénomène mondial pour
les entreprises nippones, il est extrêmement important à l'échelle régionale. La
croissance des importations au Japon de biens de consommation produits par
des usines japonaises situées en Asie est frappante. Entre 1992 et 1996, les import
ations en provenance de filiales étrangères sont passées de 4 à 14 % des nippones totales. Tandis que presque tout ce qui est produit par des
sociétés japonaises aux Etats-Unis est vendu aux Etats-Unis — qui sont toujours
le principal marché du Japon -, une part croissante de la production des filiales
asiatiques de sociétés japonaises est importée au Japon11.
La mondialisation est une tendance structurelle plus forte que la régionalisation,
en particulier du fait que la conformité à l'orthodoxie de la libéralisation du mar
ché mondial est considérée comme un élément essentiel de l'environnement per
mettant d'attirer les entreprises. Les attentes et préférences des sociétés
multinationales représentent une force majeure de changement politique pour les
gouvernements de nombreux Etats. Dans cette analyse (d'économiste), la mond
ialisation favorise la tendance à la régionalisation dans la mesure où elle dimi
nue l'efficacité des mesures nationales isolées à la concurrence internationale et
encourage les réponses.
11. Voir Walter Hatch et Kuzo Yamamura, Asia in Japan's Embrace: Building a Regional Product
ion Alliance, Cambridge University Press, Cambridge, 1996. 282 / POLITIQUE ÉTRANGÈRE
Si c'est peut-être la nature changeante de l'économie mondiale qui fournit le
contexte structurel, ce sont toujours les gouvernements qui sont les agents de la
coopération institutionnelle ; et ce, même si les réponses politiques proviennent
d'une communauté plus large constituée d'acteurs importants du secteur des
entreprises et des milieux académiques prônant invariablement une idéologie
néolibérale commune qui étaye les intérêts et les processus de prise de décision.
Par exemple, le « régionalisme ouvert » et l'intégration par le marché — thèmes
du mouvement de la coopération dans la région Asie-Pacifique - témoignent
d'une foi dans la théorie néo-classique du libre-échange.
Une exposition accrue aux effets des marchés internationaux, à travers le com
merce et l'investissement, exige non seulement des ajustements des politiques
nationales, mais engendre aussi un désir croissant de traiter les problèmes
collectivement. En effet, la mise en œuvre d'ajustements au niveau national
requiert de plus en plus de négociations entre Etats. Ce n'est pas un hasard si les
Etats les plus développés ont compris l'opportunité politique d'externaliser les
processus d'ajustement, à l'échelon bilatéral lorsque c'est possible — notoirement
dans la résolution américaine de faire porter au Japon le fardeau du change
ment -, mais également à régional, par l'intermédiaire d'une coopéra
tion économique accrue, comme au sein de TUE. Pour les pays nouvellement
industrialisés de la région Asie-Pacifique, il s'agit là d'une nouvelle étape dans
leur manière d'appréhender l'économie internationale. Ils ont procédé sans
merci et avec succès à des ajustements internes, mais ils ont été plus lents que les
Etats-Unis et les Etats européens à reconnaître les dimensions internationales
des ajustements par le biais de l'action régionale collective. L'activité accrue dont
ils ont fait preuve au sein de l'APEC et de 1' ASEAN dans les années 90 montre
que leur attitude évolue de ce point de vue.
La régionalisation suppose plus de « réelles décisions » que la mondialisation.
Dans la mesure où cette dernière affaiblit l'efficacité des politiques nationales,
l'échelon régional paraît plus pertinent. Il devrait en être ainsi, tout au moins en
théorie, étant donné les espoirs mis dans une certaine communauté de vue dans
les domaines régional, politique, économique et socioculturel. Si, comme en
Asie, et au contraire de l'UE et des Etats-Unis, cette est récente, il
y a des raisons d'ordre pratique de traiter les problèmes mondiaux d'abord à
l'échelon régional.
Du rationalisme au constructivisme social :
une analyse du régionalisme en Asie
Le rôle des idées
Les idées façonnent les programmes et les facteurs de nature abstraite doivent
étayer notre compréhension de la construction régionale plus que dans le passé.
Cette affirmation est corroborée par l'expérience récente de la régionalisation en
Europe et en Asie-Pacifique. Au cours de la dernière décennie, nous avons assisté
à une sorte de convergence du système d'idées dominant qui sous-tend le change
ment politique dans les deux régions. Spécifiquement, les idées qui constituent la
base des décisions politiques sur des questions de coopération régionale tirent
leur force épistémologique d'une forme convergente d'idéologie néolibérale. MONDIALISATION ET GOUVERNANCE / 283
Dans le contexte politique européen, cette idéologie s'est traduite par le Pro
gramme de marché unique. Dans la région Asie-Pacifique, elle a conduit au
développement d'un engagement politique en faveur d'un régionalisme ouvert et
libéral. Ces positions ne reflètent pas simplement les intérêts identifiés par les
élites nationales, mais résultent aussi de Y influence d'une communauté régionale
émergente de chefs d'entreprise, de théoriciens, de chercheurs et de gestionnaires
(publics et privés) partageant les mêmes idées et engagés dans la définition des
identités régionales pertinentes.
Pour les membres de l'élite dirigeante de la région Asie-Pacifique, le « régiona
lisme ouvert », autrement dit l'application du libre-échange dans la région, est
une bonne chose sur le plan normatif. En conséquence, le régionalisme ouvert
constitue le discours dominant sur la construction de la région économique dans
la zone Asie-Pacifique12. Le fait qu'il soit souvent décrit comme naïf et qu'il ne
soit pas populaire dans tous les milieux de la communauté politique d'Asie-Paci
fique - n'en déplaise au premier ministre de Malaisie, Mohammed Mahathir - ne
lui enlève pas son importance en tant que concept définissant des programmes
et ce, non seulement en Asie, mais de plus en plus dans le cadre du débat sur le
rôle de l'OMC et du régionalisme dans le cadre du multilatéralisme13. Ainsi,
l'APEC, en tant que création du libéralisme économique, est aussi bien construc
tion politique que théorie économique.
La notion de régionalisme ouvert constitue le support théorique du dialogue en
matière de politique économique dans la région Asie-Pacifique. Pourtant, le déve
loppement d'un sens de l'identité régionale qui émerge dans la zone est-asiatique
est tout aussi important. On peut considérer l'APEC comme un exercice, à
l'échelle de la région Asie-Pacifique, de dialogue économique, aspirant à devenir
le véhicule destiné à définir l'orientation de la politique économique régionale
pour le XXIe siècle. Toutefois, l'APEC n'est pas la seule voix de la région. Le East
Asian Economie Caucus (EAEC, Comité économique de l'Asie de l'Est), ou le
groupe « Asia 10 »14, représente une réponse est-asiatique à l'APEC, qui repose
largement sur une conception nationaliste et étatique de l'intérêt politique.
Etant donné leur histoire conflictuelle, les élites au pouvoir en Asie n'auraient
peut-être pas pensé les unes aux autres en tant que partenaires naturels, mais l'un
des effets de la mondialisation est l'évolution d'un dialogue régional solide sur
la coopération économique. Les principaux acteurs (tant publics que privés) ont
constitué à divers niveaux une communauté dirigeante forte, de plus en plus
convaincue du bien-fondé des principes de libéralisation régionale. Sans exagé
rer les choses, les accords de libéralisation entre voisins entraînent, à l'échelle
régionale, une discipline croissante dans les choix politiques.
Les analyses économiques peuvent aider à expliquer les problèmes liés aux actions
collectives, mais ils ne sont pas en mesure de traiter la relation causale existant
entre pouvoir et objectif , d'une part, identité et intérêt, de l'autre, afin d'expliquer
12. Voir Richard Higgott, « De facto and De jure Regionalism: The Double Discourse of Region in
the Asia Pacific », Global Society, vol. 11, n° 2, 1997.
13. Voir Heribert Dieter, « APEC and the WTO: Cooperation or Collision? », The Pacific Review,
vol. 10, n° 1, 1997.
14. Les Etats asiatiques représentés à la réunion de TASEM sont sept membres de l'ANASE - Brun
ei, Indonésie, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande et Vietnam — et les Etats de l'Asie du
Nord-Est que sont le Japon, la Corée du Sud et la République populaire de Chine. / POLITIQUE ÉTRANGÈRE 284
la montée du régionalisme. L'émergence de perspectives communes sur la notion
et le rôle de la région est invariablement considérée comme étant d'importance
secondaire face à l'utilité rationnelle qui ne prend en compte que les intérêts et la
proximité géographique des pays de la zone15. Pourtant, la théorie économique à
elle seule ne peut expliquer l'approfondissement du dialogue régional et son inst
itutionnalisation progressive. L'examen de l'histoire diplomatique récente de
l'Asie de l'Est démontre que des hypothèses rationalistes strictes qui supposent la
maximisation de l'utilité sont trop simplistes. Les perceptions interprétatives sont
également importantes pour façonner les préférences des acteurs.
La perception de leurs intérêts par les acteurs est influencée par leurs expériences,
leurs connaissances et la conviction des autres16. Les Etats restent les acteurs
dominants, mais les origines des politiques sont moins déterminées par les struc
tures existantes. Un examen des activités des élites de la politique transrégionale
d'Asie-Pacifique au cours de la dernière décennie suggère qu'elles développent
une « identité » régionale - ou peut-être en termes moins contestés, une vision
commune de la région —, parallèlement à l'intégration économique croissante, et
même en l'absence de facteurs géographiques et historiques qui définissent trad
itionnellement une région. Dans une perspective plus socio-constructiviste, l'inté
rêt national est le résultat d'une combinaison du pouvoir et des valeurs. Le déve
loppement de l'APEC, et plus spécifiquement de l'EAEC, doit être compris non
seulement comme l'évolution de processus rationalistes, mais également comme
des processus qui peuvent défier la logique rationaliste courante étayant les
approches tant réalistes que libérales/institutionnalistes de la coopération.
Face à l'APEC, l'EAEC représente une alternative de construction politico-
conceptuelle de la région17. L'EAEC et l'APEC se sont pas simplement des
réponses rationalistes à toute une gamme d'idées et d'intérêts, elles reflètent aussi
le développement à l'échelle régionale de « structures intersubjectives » qui consti
tuent une série de «... compréhensions, d'attentes et de savoir social partagés,
ancrés dans des institutions internationales et des complexes de menace, en termes
desquels les Etats définissent [certains de] leurs identités et intérêts »18. Par consé
quent, de nouvelles structures institutionnelles régionales sont créées. Mais la
création d'institutions n'est pas simplement le résultat de processus de maximisat
ion de l'utilité rationnelle. Elle peut également, par sa fonction même, être un
exercice dans l'internationalisation de « compréhensions et rôles nouveaux... [et]
... d'engagements partagés envers des normes sociales »19.
15. Cette perspective est bien illustrée par l'utilisation des modèles de gravité qui prédisent les flux
bilatéraux de commerce entre deux pays à partir de leur taille et de leur proximité économique, ainsi
que de la distance qui les sépare.
16. Il existe de nombreux ouvrages sur l'apprentissage et les connaissances en matière de coopération
internationale. Voir Emmanuel Adler et Beth Crawford (eds.), Progress in Post War International
Relations, Columbia University Press, New York, 1991, et Peter Haas (ed.) « Knowledge, Power and
International Policy Coordination », Special Issue, International Organisation, vol. 46, n° 1, 1992.
17. Voir Richard Higgott et Richard Stubbs, « Competing Conceptions of Economic Regionalism:
APEC versus EAEC », The Review of International Political Economy, vol. 2, n° 3, 1995.
18. Alex Wendt, « Collective Identity Formation and the International State », American Political
Science Review, vol. 88, n° 2, 1994, p. 389.
19. Alex Wendt, « Anarchy is What States Make of it », Organisation, vol. 46, n° 2,
1992, p. 417. MONDIALISATION ET GOUVERNANCE / 285
Le rôle des institutions
Les structures institutionnelles varient quant à leur degré, leur nature et leur
contexte. Mais leur développement pose des questions importantes pour la
compréhension des perspectives et des limites de la coopération et de la coordi
nation politique dans la région Asie-Pacifique. Nous devons nous demander si
les structures matérielles et les idées renforcent les incitations visant à résoudre
collectivement les problèmes régionaux en Asie-Pacifique. Deux points doivent
être examinés plus spécifiquement. Dans quelle mesure le degré auquel la dens
ité économique qui s'est développée dans la région au cours des deux dernières
décennies et un environnement plus lâche en matière de sécurité depuis la fin de
la guerre froide (si c'est effectivement le cas) fournissent un contexte favorable
au sein duquel de nouvelles structures de la coopération régionale pourraient
s'épanouir ? Dans quelle mesure ces interactions accrues en matière d'économie
et de sécurité renforcent-elles les motivations des élites politiques de la région à
s'identifier les unes aux autres dans l'intérêt d'une action collective et/ou d'une
coordination politique plus larges ?
Les Etats de la région ne vont pas nécessairement consolider les intérêts collect
ifs. L'expérience historique ne permet pas d'affirmer qu'il existerait un terrain
propice au renforcement de l'identification régionale. Pourtant, l'interaction sys-
témique au sein de la zone Asie-Pacifique influence l'attitude des hommes poli
tiques sur une série de questions régionales importantes. Cette position peut être
reformulée de façon plus audacieuse — nonobstant le fait que la notion d'Asie (et
encore plus la notion de Pacifique) sont des inventions occidentales - en disant
que l'« asianité » devient un facteur de relations interrégionales20. Cela se traduit
dans le domaine économique par les activités des organismes interétatiques tels
que la zone de libre-échange de l'ANSEA (ZLEA), l'EAEC, l'APEC et le déve
loppement d'une série de territoires économiques ou triangles de croissance ;
dans les domaines de la politique et de la sécurité par les activités de l'ANSEA
et le développement du Forum régional de l'ANSEA (FRA) et dans les relations
interrégionales par l'initiative de l'ASEM (Asia/Europe Meeting, sommet Asie-
Europe) en 1996. Les activités institutionnelles naissantes constituent des manif
estations secondaires des processus de marché plus développés de
régionalisation économique.
Afin de chasser le doute quant au rôle de l'identité pour la construction régio
nale, examinons brièvement un cas européen et un cas asiatique d'exclusion
d'ensembles régionaux. Sur le plan économique, la Turquie et l'Australie sont
des pays très intégrés à leur région respectivement l'UE et l'Asie
de l'Est, que ce soit en termes de commerce ou d'investissement direct étranger.
A ce jour, l'adhésion formelle de la Turquie à l'UE est bloquée. Les raisons éco
nomiques ne sont que secondaires, la raison « véritable » tenant à l'identité
culturelle de la Turquie21. L'Australie, malgré sa complémentarité économique
et ses efforts acharnés durant la dernière décennie, n'a pas établi de liens formels
importants avec ses voisins d'Asie de l'Est. Elle n'est pas membre de l'EAEC et
n'a pas réussi, jusqu'à présent, à devenir membre de l'ASEM. Ses « prétentions
20. Ariff Dirlik, «Introducing the Pacific» dans Ariff Dirlik (éd.), What is in a Rim? Critical
Perspectives on the Pacific Region Idea, Westview Press, Boulder, 1993.
21. Voir Michael Wensley, «The Politics of Exclusion: Australia, Turkey and the Definition of
Regionalism », The Pacific Review, vol. 10, n° 4, 1997.

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