La lecture en ligne est gratuite
Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres
Télécharger Lire

L'asile des aliénés de Lafond à La Rochelle - article ; n°1 ; vol.7, pg 71-84

De
15 pages
Livraisons d'histoire de l'architecture - Année 2004 - Volume 7 - Numéro 1 - Pages 71-84
The Lafond lunatic asylum at La Rochelle, by Nicolas Meynen. Built in 1 829 at La Rochelle, the psychiatric hospital Marius Lacroix - formerly known as the Lafond lunatic asylum — constitutes a particularly interesting example in the history of hospital design. Resulting from a careful contemplation of medical, psychiatric and artis- tic factors, it prefigures a new type of draughtboard plan, which, during the nineteenth century, was to gain widespread acceptance beside the pavilion hospital defined in 1818 by Jean Etienne Dominique Esquirol, head doctor of the Charenton asylum.
« Die Lafond Irrenanstalt in La Rochelle », von Nicolas Meynen Das heutige psychiatrische Krankenhaus Marius Lacroix in La Rochelle, 1829 gebaut und früher als Lafond Irrenanstalt bekannt, ist ein besonders interessantes Beispiel in der Geschichte der Architektur von Heilanstalten. Aus einem sorgfältigen Abwägen medizinischer, psychiatrischer und künstlerischer Faktoren entstand dort ein schachbrettartiger Anlageplan, der im 19. Jahrhundert Schule machte, neben dem Pavillontyp, den Jean Etienne Dominique Esquirol, Chefarzt der Charenton Irrenanstalt 1818 schuf.
« L'asile des aliénés de Lafond à La Rochelle », par Nicolas Meynen Construit à La Rochelle en 1829, l'hôpital psychiatrique Marius Lacroix — anciennement maison des aliénés de Lafond - est un témoin particulièrement intéressant dans l'histoire de l'architecture hospitalière. Fruit d'une élaboration médicale, aliéniste et artistique, il préfigure un nouveau type de plan « en damier » qui va faire école au XIXe siècle à côté de l'hôpital «pavillonnaire» défini en 1818 par Jean-Étienne Dominique Esquirol, médecin-chef à l'asile de Charenton.
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Voir plus Voir moins

Nicolas Meynen
L'asile des aliénés de Lafond à La Rochelle
In: Livraisons d'histoire de l'architecture. n°7, 1er semestre 2004. pp. 71-84.
Abstract
"The Lafond lunatic asylum at La Rochelle", by Nicolas Meynen. Built in 1 829 at La Rochelle, the psychiatric hospital Marius
Lacroix - formerly known as the Lafond lunatic asylum — constitutes a particularly interesting example in the history of hospital
design. Resulting from a careful contemplation of medical, psychiatric and artis- tic factors, it prefigures a new type of
draughtboard plan, which, during the nineteenth century, was to gain widespread acceptance beside the "pavilion" hospital
defined in 1818 by Jean Etienne Dominique Esquirol, head doctor of the Charenton asylum.
Zusammenfassung
« Die Lafond Irrenanstalt in La Rochelle », von Nicolas Meynen Das heutige psychiatrische Krankenhaus Marius Lacroix in La
Rochelle, 1829 gebaut und früher als Lafond Irrenanstalt bekannt, ist ein besonders interessantes Beispiel in der Geschichte der
Architektur von Heilanstalten. Aus einem sorgfältigen Abwägen medizinischer, psychiatrischer und künstlerischer Faktoren
entstand dort ein schachbrettartiger Anlageplan, der im 19. Jahrhundert Schule machte, neben dem Pavillontyp, den Jean
Etienne Dominique Esquirol, Chefarzt der Charenton Irrenanstalt 1818 schuf.
Résumé
« L'asile des aliénés de Lafond à La Rochelle », par Nicolas Meynen Construit à La Rochelle en 1829, l'hôpital psychiatrique
Marius Lacroix — anciennement maison des aliénés de Lafond - est un témoin particulièrement intéressant dans l'histoire de
l'architecture hospitalière. Fruit d'une élaboration médicale, aliéniste et artistique, il préfigure un nouveau type de plan « en
damier » qui va faire école au XIXe siècle à côté de l'hôpital «pavillonnaire» défini en 1818 par Jean-Étienne Dominique Esquirol,
médecin-chef à l'asile de Charenton.
Citer ce document / Cite this document :
Meynen Nicolas. L'asile des aliénés de Lafond à La Rochelle. In: Livraisons d'histoire de l'architecture. n°7, 1er semestre 2004.
pp. 71-84.
doi : 10.3406/lha.2004.965
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lha_1627-4970_2004_num_7_1_965Par Nicolas Meynen
L'ASILE DES ALIÉNÉS DE LAFOND A LA ROCHELLE
Nous n 'avons pas le droit de rendre malheureux
ceux que nous ne pouvons rendre bons.
Vauvenargues '
Longtemps en France, comme dans le reste de l'Europe, les insensés, ceux que
l'on nommera encore par la suite les « fous », furent abandonnés sans secours et
sans refuge par la société. L'hôpital des aliénés de La Rochelle fut fondé dans le
village de Lafond situé aux portes de la ville en 1829 quelques années avant la
loi du 30 juin 18382 qui ordonna la construction dans chaque département d'un
établissement propre à favoriser la guérison des malades. Si l'organisation architec
turale est fidèle aux prescriptions fixées à la demande du roi par l'aliéniste Jean-
Étienne Dominique Esquirol en 18 183, elle s'en éloigne cependant en abandon
nant le principe absolu de l'isolement et de l'indépendance des quartiers. Ainsi, en
réunissant en un seul corps des habitations destinées à plusieurs quartiers, l'asile de
Lafond exprime très tôt une nouvelle tendance de l'art de construire les asiles, à
côté du groupe de ceux qui reproduisent dans leur plus grande pureté le système
pavillonnaire d'Esquirol dont une des meilleures interprétations, à l'exception de
l'hôpital de Charenton, est l'hôpital psychiatrique du Mans « un petit chef-d'œuvre
de néo-classicisme à l'italienne » construit par Félix Delarue de 1828 à 18364.
1. Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues, Réflexions et maximes, rééd., Paris, Le Livre de poche,
1971, 317 p., p. 40.
2. Cette loi, préparée par Ferrus et Esquirol, allait mettre un terme aux mesures discrétionnaires frap
pant les aliénés en réglementant les droits et devoirs que la société avait vis-à-vis d'eux. Elle fut
complétée notamment par l'ordonnance du 18 décembre 1839. Aucun de ces deux textes ne pres
crivait de mesures architecturales. Cette législation dont le but était essentiellement médical et cha
ritable s'inscrivait dans la politique d'extension et de modernisation de l'équipement hospitalier
lancé par Louis-Philippe en 1832. Elle servit de modèle à toute l'Europe. Jean Imbert, « L'architec
ture hospitalière à Paris au XIXe siècle », Société française d'histoire des hôpitaux, n° 57, Lyon, 1988,
p. 3-4.
3. Jean-Étienne Dominique Esquirol, Des établissements des aliénés en France et des moyens d'améliorer
le sort des infortunés, mémoire présenté au ministre de l'Intérieur en septembre 1818, Paris, 1819.
Voir là-dessus, Jean-Michel Leniaud, « Un champ d'application du rationalisme architectural : les
asiles d'aliénés dans la première moitié du XIXe siècle », L 'Information psychiatrique, vol. 56, n° 6,
juillet 1980, p. 747-761 ; et du même auteur, «Architecture psychiatrique et patrimoine monum
ental», Soins psychiatriques, n" 142-143, août-septembre 1992, p. 59-62.
4. Jean-Michel Leniaud, « L'utopie psychiatrique : l'asile d'aliénés du Mans », « Demain sera meill
eur... » Hôpital et utopies. Musée de l'Assistance Publique-Hôpitaux de Paris, septembre 2001-mars
2002, Paris, 2002, p. 103-109.
Livraiaoru d'histoire de l'architecture n° 7 72 NICOLAS MEYNEN
L'élaboration d'une réflexion architecturale adaptée
Dans la réflexion sur l'organisation hospitalière spécifique au « traitement moral »
de « la plus terrible des infirmités », le conseil général de la Charente-Inférieure fut
parmi les premiers à expérimenter un nouveau programme de construction5. À son
propos, on peut relever les caractères de l'utopie psychiatrique6.
Une construction nécessaire
Avant d'être réunis à l'asile de Lafond, les aliénés de la Charente-Inférieure
étaient soit placés à l'hôpital général de La Rochelle, dans les hospices de Rochefort
et de Saintes ainsi qu'à la prison départementale, soit au compte du département,
à Cadillac et à Bicêtre7. En raison du mauvais état des locaux qui accueillaient les
fous, le conseil général, dans sa session de 1820, insista auprès du préfet pour faire
construire des loges nouvelles dans les bâtiments du dépôt de mendicité :
« Quelques cachots étroits et obscurs construits dans des cours resserrées et où l'air
pénètre difficilement sont tout ce que l'hôpital général de La Rochelle nous offre
de ressources. Entassés par deux ou trois dans une même loge à l'hôpital, d'autres
sont retenus dans les prisons8. » L'intérêt porté à l'assistance publique est né dans
les dernières décennies de l'Ancien Régime. Ce mouvement humanitaire, nourri de
l'idéal philanthropique des Lumières, réapparaît dans la circulaire ministérielle du
16 juillet 1819 qui indique aux préfets la position du gouvernement quant à l'amé
lioration du sort des aliénés. Le nouveau préfet du département de la Charente-
Inférieure, Louis Pépin de Bellisle, suspendit l'exécution du projet d'appropriation
qu'il jugea incomplet, privilégiant, ainsi qu'il s'en explique dans sa lettre du 10 jan
vier 1822 au ministre de l'Intérieur, la construction d'un édifice entièrement neuP.
Les premières études
L'idée de transporter les malades dans un local central au village de Lafond
remontait à la session du conseil général du 18 août 1821. Le choix de ce site
s'explique tout d'abord parce que la ville de La Rochelle intra-muros n'avait pas
5. Jean-Baptiste Maximien Parchappe de Vimay a réuni les différents programmes dans son ouvrage :
Des Principes à suivre dans la fondation et dans la construction des salles d'asile, Paris, 1851-1853,
320 p. Sur cet auteur, voir la thèse de Lucile Grand, Maximien Parchappe de Vinay (1800-1866),
inspecteur général des asiles d'aliénés et du service sanitaire des prisons, Paris, École nationale des
chartes, 1995, 3 vol.
6. Jean-Michel Leniaud relève quatre utopies psychiatriques : dans l'organisation du jardin, dans la
composition architecturale, dans la morphologie architecturale, dans le classement des malades. Leniaud, « L'utopie psychiatrique... », op. cit. ; et du même auteur, « La cité utopie ou
l'asile de la première moitié du XIXe siècle », Conférences d'histoire de la médecine, cycle 82-83,
Lyon, 1983, p. 129-144.
7. L'hôpital général Saint- Louis de La Rochelle abrita des aliénés jusqu'en 1854 ; Rochefort et Saintes
en conservèrent quelques-uns jusqu'en 1852.
8. Arch, départ, de la Charente-Maritime, N 619, lettre du préfet au ministre de l'Intérieur, le 27 sep
tembre 1822.
9. Arch, départ, N 619, lettre du préfet au ministre de l'Intérieur, le 10 juillet 1822.
Livraison*! d'hiâtoire de l'architecture n° 7 L'ASILE DES ALIÉNÉS DE LAEOi\D À LA ROCHELLE 73
d'emplacement suffisamment grand pour contenir un édifice très demandeur d'es
pace et devant offrir toutes les conditions de salubrité 10. L'éloignement n'était donc
pas tant une mise à l'écart qu'un atout : sa proximité avec la ville faisait qu'il était
soumis à l'octroi et sa situation à la campagne permettait à la fois d'adoucir l'hospi
talisation et de disposer d'espaces suffisants pour faire travailler les malades11. Le
préfet fit lever un plan des lieux et le soumit au conseil général qui privilégia le
choix d'un établissement « construit à Lafond sur un terrain assez étendu pour pou
voir contenir un nombre de ceux de la proportion de 60 hommes et de 40 femmes
[...] et [...] être agrandi indéfiniment12». En conséquence de cette détermination,
le préfet fit dresser le plan d'un établissement par Aubin Brossard, architecte du
département. Les pièces du dossier furent présentées au ministre de l'Intérieur le
10 janvier 1822:
Votre Excellence trouvera sans cloute le plan et l'état estimatif de la dépense
du nouveau projet beaucoup trop succinct mais, comme la confection des
plans sur une plus grande échelle avec coupe et élévation ainsi qu'un devis
détaillé, eussent demandé beaucoup de temps et entraîné une dépense assez
considérable, je [le préfet] l'ai ajournée jusqu'à ce que Votre Excellence ait
donné son approbation à l'ensemble du projet13.
Le projet « conçu de manière à pouvoir être agrandi indéfiniment, sans rien
changer à son ensemble » fut repoussé sous prétexte qu'il n'offrait pas les « disposi
tions et améliorations que la commission spéciale instituée pour le perfectionn
ement des hospices d'insensés [avait} recommandé d'introduire dans les établiss
ements existants ». Le ministre suggéra au préfet de solliciter un nouvel examen du
projet « en invitant [l'architecte] à s'écarter un peu s'il est nécessaire des vues d'éco
nomies qui paraissent l'avoir dirigé dans son premier travail et à dessiner ses plans
sur une plus grande échelle 14 ».
Localement, l'absence de fonds suffisants obligea l'ajournement du dossier.
Aussi, le ministre de l'Intérieur, inspiré par les vues du gouvernement pour qui des
maisons centrales pouvaient seules atteindre le but recherché, suggéra de proposer
aux préfets des départements limitrophes de participer aux frais d'établissement.
Ceux de Vendée et des Deux-Sèvres désiraient également cette création mais les
charges énormes qu'ils avaient à supporter ne leur permettaient pas d'envisager une
participation. Le préfet adressa au ministre de l'Intérieur un nouveau projet après
modification du projet initial. Dans sa lettre, il précisa au ministre que le départe-
10. Jusqu'à son déclassement en 1902, La Rochelle fut une place forte.
11. Ce fut d'ailleurs la partie agricole qui permit, pour une bonne part, à l'asile de fonctionner correcte
ment. L'utilisation des travaux agricoles était recommandée par Pinel dans le traitement de l'aliéna
tion mentale. « Le découpage de la journée [...] s'articule [...] autour du travail ». Yannick Ripa,
La Ronde des folles. Femmes, folie et enfermement au XIX siècle, (1838-1870), Paris, Aubier, 1986,
216 p., p. 129.
12. Arch. départ., N 619, lettre du préfet au ministre de l'Intérieur, le 10 janvier 1822.
13. Ibid.
14. Ibid., lettre du ministre de l'Intérieur au préfet, le 30 avril 1822.
Livraifonà à'huitoire de l'architecture n° 7 74 NICOLAS MEYNEN
ment aurait à supporter la totalité du financement, soit 240 000 francs au mini
mum, car « l'établissement de la plus urgente nécessité ne peut plus être repoussé15 ».
Le conseil des Bâtiments civils observa le 29 avril 1823 que le plan était satisfaisant
sous le rapport de l'art et qu'il dénotait « de son auteur la connaissance des formes
et des combinaisons architecturales 16 ». Cependant, la distribution intérieure donna
lieu à différentes observations qui s'opposèrent à son adoption. Le projet prévoyait
d'abord de conserver un vieux bâtiment qui regrouperait l'administration, les ser
vices communs, la buanderie et ensuite de construire juste à côté l'établissement
asilaire. La division des masses n'était pas proportionnée aux différentes populat
ions ; le quartier des épileptiques était trop vaste pour héberger les malades généra
lement peu nombreux. D'autre part, l'architecte avait omis le quartier pour les
furieux et les dortoirs pour les plus tranquilles. Les trois préaux centraux étaient
inutiles, les bains trop exigus, le quartier des femmes moins étendu que celui des
hommes qui était par ailleurs mal orienté. Ces observations tendent à prouver que
Brossard n'avait pas été aidé dans son premier projet par les conseils d'un médecin.
11 était appelé à refondre son travail sur ces bases.
Un nouveau plan dressé vraisemblablement par Antoine Brossard, fils et succes
seur d'Aubin démissionnaire de son poste, fut adressé au ministre de l'Intérieur, le
12 septembre 1823 17. Dans sa lettre d'envoi, le préfet apporta quelques explications
sur les choix effectués par l'architecte. Les préaux étaient supprimés et remplacés
par des galeries en avant des loges, libérant des espaces destinés à des parterres :
L'idée, après l'adoption du projet général est de construire complètement
une partie de manière que l'on puisse s'en servir de suite au lieu de
commencer la totalité des bâtiments, mais de manière, cependant, que ces
constructions partielles et successives proportionnées aux fonds disponibles
se rattachent facilement l'une et l'autre et à l'ensemble du projet18.
Le préfet proposa au ministre de mettre de suite en adjudication une première
tranche de travaux se montant à 74 476,80 francs. Sur accord de celui-ci, le
8 décembre 1823, il demanda à Brossard de dresser sans délai les plans et devis
d'exécution ainsi que le cahier des charges de l'adjudication19.
15. Ibid., lettre du préfet au ministre de l'Intérieur, le 27 septembre 1822.
16. Ibid., rapport du conseil des Bâtiments civils, le 29 avril 1823.
17. Antoine Brossard, élève de Delespine et de l'École des beaux-arts, naquit à La Rochelle le 3 no
vembre 1800. Son père était architecte du département et son frère André, peintre-graveur, élève
de Gros et de Delaroche, fut second Prix de Rome. Il fut nommé architecte de la ville en 1 832 en
remplacement de son père démissionnaire. Il réalisa à La Rochelle, le lycée, le marché aux comest
ibles, le marché au poisson, la bibliothèque et le cabinet d'histoire naturelle. Comme architecte
diocésain de 1858 à 1876, il présida à la construction du séminaire et à l'achèvement de la cathé
drale. Nicolas Meynen, Fortification, architecture et urbanisme à La Rochelle au XIX siècle, thèse
d'histoire de l'art, université Michel de Montaigne-Bordeaux III, 15 novembre 2002, vol. 4, p. 99-
101 (à paraître aux éditions Connaissance et promotion du patrimoine de Poitou-Charentes, 2004).
18. Arch, départ., N 619, lettre du préfet au ministre de l'Intérieur, le 12 septembre 1823.
19. Arch, N 619, lettre du préfet à Brossard, le 9 décembre 1823.
Livraiàonà à'biàtoire de l'archàecture n° 7 f ASILE DES ALIÉNÉS DE LAFOND A LA ROCHELLE 75
En 1823, il y avait donc une volonté clairement affirmée du préfet et du conseil
général d'ériger « un lieu de soins spécifiques ayant pour objectif principal la prise
en charge des malades mentaux20 ».
Le projet définitif
Le 23 janvier 1824, le préfet annonça que le ministre de l'Intérieur avait
approuvé les plans et devis des travaux d'un coût de 200 708,76 francs. Le chantier
fut autorisé par l'ordonnance de Charles X du 4 mai 1825. Le 30 mai, moyennant
la somme de 16 500 francs, le département passa l'acte d'achat du domaine du
Petit-Saint-Jean à Lafond, propriété de l'hospice civil, chez maître Hérard à La
Rochelle. Le 25 juin suivant, par arrêté du ministre de l'Intérieur, le docteur
Samuel Toussaint Fromentin-Dupeux fut nommé médecin de l'hospice départe
mental des aliénés21. Une de ses fonctions était de surveiller la construction des
bâtiments qui devaient permettre de donner les soins les plus appropriés aux
aliénés. Selon nous, en toute vraisemblance, ce médecin qui est allé étudier les nouv
elles constructions de la Salpétrière, de Bicêtre, de Charenton et de Saint- Yon a
pu aider Antoine Brossard dans la rédaction définitive des plans de l'asile22. Sur
autorisation du préfet, il pouvait passer des adjudications de commandes de tra
vaux, de matériel et de mobilier23.
L'hôpital psychiatrique Marius Lacroix - anciennement maison des aliénés de
Lafond — est, par son architecture, de facture néo-classique « Bâtiments civils », sans
luxe ornemental24. Retirée par rapport à la route, une ligne de construction formée
au centre d'un pavillon en saillie à deux étages et d'ailes en rez-de-chaussée sur les
côtés, constitue la façade et le principal corps de logis de l'établissement (ill. 1).
20. Michel Richard, Contribution à l'histoire de l'hôpital psychiatrique de Lafond, mémoire pour le certi
ficat d'études spéciales de psychiatrie, université Bordeaux II, juin 1989, p. 18.
21. Notice biographique de Samuel Fromentin-Dupeux, Louis Merle, Médecins de La Rochelle du XIV
au XIX siècles, médiathèque de La Rochelle, manuscrit, s.d., p. 39. On peut supposer que le doc
teur Fromentin dont parle Parchappe (op. cit., p. 206) est bien celui-ci ; ce que tend à confirmer
Michel Dupont, dans son Dictionnaire historique des médecins dans et hors la médecine, Paris,
Larousse, 1999, 628 p., p. 261, lorsque, à la notice « Fromentin», il donne la bibliographie de
vSamuel Toussaint Fromentin-Dupeux.
22. Les collaborations étroites entre aliénistes et architectes furent courantes. La plus connue est celle
d'Esquirol et de Lebas ; elle donna lieu à un plan modèle qui inspira les asiles de Saint- Yon à
Rouen, de Marseille par Michel-Raymond Penchaud, de Charenton par Emile Gilbert. Liliane
Lecler, « L'asile public des aliénés de Bordeaux : hygiénisme en psychiatrie et rationalisme architec
tural », Histoire de l'Art, Varia, n° 25/26, 1994, p. 58-59.
23. Le médecin en chef se donnait les pleins droits au sein de l'organisation médicale et architecturale
qui lui correspondait. Eugène L'Évéque écrit à la fin du XIXe siècle : « Cet établissement, l'un des
mieux organisés de France a eu pour fondateur M. le docteur Fromentin-Dupeux », médiathèque
de La Rochelle, Ms 2211.
24. La débauche ornementale était dénoncée dans les théories des aliénistes parce qu'elle pouvait
produire une influence néfaste sur les aliénés. Claude Mignot, «Hôpitaux», L'Architecture du
XIX siècle, Fribourg, éd. du Moniteur, 1983, p. 232.
Livra'uotu à 'histoire àe l'architecture n° 7 76 NICOLAS MEYNEN
Illustration non autorisée à la diffusion
п п п п п п
m
30 111. X 1 : 142 Antoine cm, mine Brassard, de plomb, Maison La des Rochelle, aliénés de centre Lafond, hospitalier élévation Marius de la façade Lacroix. du Cl. bâtiment C. Le central, Couturier. 1832,
Un degré en pierre permet d'accéder au perron. L'avant-corps central est marqué
par un portique dorique limité à la hauteur des bas-côtés. La façade est ordonnée
par registres horizontaux successifs. Au rez-de-chaussée, la galerie de 25 mètres éta
blit une communication facile entre le bâtiment central et les pavillons bas. Elle
est ornée de refends et de pilastres doriques pour le bâtiment principal et de
colonnes du même style pour les ailes. Le premier étage percé de grandes baies
rectangulaires est souligné par des gardes-corps. Le deuxième étage constitue une
autre division à quoi est annexé, au-dessus de la toiture, un belvédère à trois baies
en plein cintre. Le rez-de-chaussée et le premier étage étaient occupés par l'admi
nistration et le deuxième étage par les appartements de l'aumônier, du secrétaire
en chef de bureau, de l'interne et de l'économe. Les pavillons bas étaient destinés
aux dortoirs des convalescents et aux infirmes. Le corps de bâtiment central est
prolongé en arrière par une avenue qui sépare les deux divisions d'hommes et de
femmes, fermées par deux ailes en retour d'angle sur la façade postérieure. L'espace
est divisé en deux rectangles allongés parallèles à l'avenue de séparation. Les bât
iments organisés autour de cours secondaires structurent pareillement les quartiers
pour les aliénés peu agités et curables, pour les épileptiques et les incurables, et à
la périphérie pour les furieux et furieuses. Dans chacun de ces quartiers, les rez-
de-chaussée contiennent les habitations de jour, les réfectoires, ateliers, promenoirs
couverts. L'étage est occupé par les dortoirs des convalescents et des infirmiers.
Ce type de plan est caractérisé par l'abandon du principe de l'isolement absolu
des quartiers préconisé par Esquirol25. Selon Jean-Baptiste Maximien Parchappe,
en 1839, ce système adopté ici « paraît destiné à prévaloir généralement dans
25. Sur les caractères évolutifs du plan esquirolien, voir Jean-Michel Leniaud, « Asile d'aliénés : pla
idoyer pour l'architecture hospitalière », Monuments Historiques, n° 114, 1981, p. 43-58.
Livraiâond d'hiàtoire de l'architecture n° 7 'ASILE DES AUÉXÉS DE LAFOND À LA ROCHELLE 77 L
l'avenir26 ». Cette organisation en un seul corps de bâtiment autour de plusieurs
cours renvoie à l'hôpital classique : les hôpitaux généraux de Montpellier et de
Valenciennes, des contagieux Saint-Louis de Paris, les hôpitaux ou hos
pices tenus par des religieux hospitaliers (anciens hôpitaux de la Charité), sans
oublier le cas exceptionnel de l'Hôtel royal des Invalides. Nous rattachons à ce
système « en damier » les asiles de Pau27, Napoléon- Vendée, Niort, Blois, Auch,
Marseille et Montauban.
Le programme des hôpitaux a une origine précise que nous avons repérée dans
le débat parisien de la fin du XVIIIe siècle28. « En trois vagues successives (1772-
1774 ; 1776-1778 ; 1785-1788) plus de deux cents projets avaient été avancés,
constituant sans doute le témoignage écrit le plus serré que l'on connaisse sur
l'apparition d'un programme »29 : l'architecture hospitalière s'y est définie progres
sivement par une série de débats sur l'ordre interne, la position, la taille, la distribu
tion. La distribution architecturale qu'adopta le XIXe siècle avait été produite et
définitivement consacrée dès 1788 : celle des longs pavillons agencés de façon répét
itive selon plusieurs systèmes de symétrie. Leurs dispositions à l'asile de Lafond
furent critiquables du point de vue de la surveillance, mais, au contraire, adaptées
à l'hygiène des malades pour l'abondance de la lumière et la quantité d'air respi-
rable renouvelé par les fenêtres latérales. Cette conception dite de « l'insularisation »
est bien celle de la fin du XVIIIe siècle : la cellule est transformée en une « île dans
l'air ». Élevée de plusieurs marches au-dessus du niveau des cours et d'une dimens
ion convenable, toutes étaient exposées au levant et s'ouvraient sur un trottoir cou
vert qui leur servait d'abri et de communication avec les appartements intérieurs.
Chacune avait un siège d'aisance, un lit en chêne, un tabouret et une petite table
lorsque l'état du malade le permettait. Chaque cellule avait trois ouvertures fermées
par des grilles en fer plat dont la disposition en losanges était « encore un objet
d'ornement autant qu'un moyen de sûreté30 ».
Ainsi, l'édifice isolé derrière des murs de clôture élevés s'ouvrait à l'intérieur
sur des espaces de liberté cloisonnés comprenant des jardins ornés d'arbres et de
parterres fleuris que seul un esprit imaginatif trouvait édénique31. Des moyens
strictement architecturaux permettaient de capter, faire circuler et rejeter l'air, et
d'endiguer le circuit de propagation des miasmes. D'autres pavillons, sans étage,
26. Jean-Baptiste Maximien Parchappe, Recherches statistiques sur les causes de l'aliénation mentale, Lyon,
D. Brière, 1839, p. 204.
27. L'asile de Pau, construit en 1840, diffère par son ordonnance du type en un seul corps mais s'en
rapproche par la disposition de ses quartiers de classement.
28. Sur la genèse de la forme de l'hôpital dans une méthode scientifique et sur les missions médicales
chargées à la fin du XVIIIe siècle de rassembler, classer et comparer les plans et les données préparat
oires aux décisions d'architecture hospitalière, voir Bruno Fortier, « Le camp et la forteresse inver
sée », Michel Foucault (dir.), Les Machines à guérir (Aux origines de l'hôpital moderne), Liège,
P. Mardaga, Coll. Architecture + Archives, 1979, 184 p., p. 45-49.
29. Ibid, p. 103.
30. Americ Jean-Marie Gautier, Département de la Charente-Maritime, Statistique Générale, I, Paris, Res
Universalis, 1992 (reprise de l'édition restaurée de 1839), p. 388.
31. Arch, mun., О 6, lettre du maire de Cognehors à Brossard, le 30 août 1840.
LivraLwiu à'hutoire de l'architecture n° 7 78 NICOLAS MEYNEN
nuisaient un peu à l'aspect général du bâtiment, mais ne trahissaient pas la symétrie
parfaite des édifices. L'asile se voulait essentiellement fonctionnel pour le service et
les patients regroupés par quartiers selon leur affection clinique : sa matérialité était
une pièce essentielle du dispositif d'anti-contagion et les formes architecturales
revêtaient donc une valeur instrumentale. Comme les jardins, les salles de musique,
de jeux de société ou de lecture dont l'établissement était pourvu depuis sa créa
tion, participaient à la médication en douceur32 : « Rien de repoussant ni de
pénible, rien qui attriste la vue, rien enfin qui rappelle la prison33. » II y avait aussi
dans l'établissement une chapelle.
L'adjudication des travaux de construction a été consentie le 6 juillet 1825 à
E. Raoult, entrepreneur à La Rochelle, cautionné par Brossard. En 1828, le dépar
tement avait déjà dépensé 133 000 francs et n'avait bénéficié d'aucune subvention
gouvernementale34. Le coût de construction et de premier établissement dépassant
nettement celui prévu au départ, le conseil général vota à plusieurs reprises des
budgets supplémentaires : au final, 312 000 francs à la charge du département et
12 000 francs seulement accordés par le gouvernement.
L'hôpital psychiatrique de La Rochelle fut ouvert officiellement le 1er décembre
1829 sous le nom d'asile des aliénés de Lafond. Le 8 décembre, les premiers
hommes étaient accueillis, les femmes ne le furent qu'en juin 1830. En effet, les
travaux n'étaient pas terminés mais il fallait bien amortir l'important budget
engagé. Déjà, le 17 novembre suivant, la commission d'administration de l'asile
signalait au préfet diverses mesures urgentes concernant la position fâcheuse des
femmes. Ces dernières étaient toutes concentrées dans une même cour quel que
fût leur état et leur degré d'aliénation. En 1831, les travaux d'une deuxième cour
des femmes étaient entrepris activement. En 1835, une nouvelle cour complétait
le quartier des hommes.
Des agrandissements successifs
L'asile fut agrandi peu à peu, par juxtapositions de pavillons et de bâtiments
spécialisés, « sans grand esprit de suite pour quelqu'un qui cherche des salles symét
riques dans les différentes parties qui le composent35 ». Afin de faciliter les change
ments de distribution intérieure nombreux et nécessaires au bien du service et dont
le coût était inférieur à 500 francs, le préfet convint le 19 juillet 1836 de la mesure
suivante : ces changements pourraient être faits sans le concours de l'entrepreneur,
par la commission d'administration qui emploierait à prix débattus les ouvriers
qui lui conviendraient. Toutefois, il imposait que l'architecte fût entendu et qu'il
32. A la fin du XIXe siècle, une salle de théâtre fut construite à côté des loges des femmes.
33. Americ Jean-Marie Gautier, op. cit., p. 388.
34. Arch, départ., N 619. Le ministre de l'Intérieur écrivit au préfet le 19 mars 1827: «Je n'ai dans
le budget de mon ministère aucun fonds sur lequel je puisse accorder ces sortes de secours. »
35. D. Henri Mabille, Notice sur l'asile des aliénés de la Charente-Inférieure, La Rochelle, E. Martin,
1893, p. 3.
Livra'uorw d'h'utoire de l'architecture n° 7 L 'ASILE DES ALIÉS'ÉS DE LAFOND A [A ROCHELLE 79
donnât son avis sur la nature et l'utilité des ouvrages. Les travaux d'un montant
supérieur à 500 francs restaient soumis à l'approbation du préfet.
La nouvelle législation consacrée par la loi du 30 juin 1838 vint démontrer
l'impérieuse nécessité de pourvoir immédiatement à l'agrandissement de l'asile afin
de pallier les inconvénients résultant du nombre considérable de malades placés
sans aucune classification méthodique dans les mêmes quartiers. Le conseil général,
frappé de cet état de fait et désirant y remédier, décida que l'achèvement de l'hos
pice des aliénés serait poursuivi avec activité. Il vota pendant trois années une
imposition extraordinaire d'un centime sur les quatre natures de contributions,
laquelle fut autorisée par la loi du 7 août 183936. Les plans et devis furent soumis
au ministre et approuvés par lui le 7 août 1839. Les fonds à trouver étaient fixés
à 200 000 francs ; ainsi le département ne reculant pas, employa de 1822 à 1844,
tant à l'achat des terrains qu'à la construction des bâtiments spéciaux une somme
de 750 000 francs. A cela s'ajouta une subvention départementale dont le montant
dépassa 30 000 francs par an. En 1848, deux ouvroirs furent construits dans le
quartiers des femmes et en 1851, quatre loges supplémentaires pour les condamnés.
Le bâtiment panoptique tendait peu à peu à refermer son champ de vision
(ill. 2). Le 26 août 1853, Fromentin-Dupeux écrivit au préfet pour lui signaler de
111. 2 : Plan de l'asile public d'aliénés de Lafond, vers 1893, 26,3 X 48,2 cm. D. Henri Mabille, Notice
sur l'asile des aliénés de la Charente-Inférieure, La Rochelle, 1893, hors texte à la fin de l'ouvrage.
36. Cette imposition produisit 105 000 francs. Le surplus du financement fut couvert par les votes
successifs du conseil général sur les centimes facultatifs.
Livraison,) à'hiitûire àe l'architecture n°