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La réaction de la société à une crise :
l’inconnue du concept français de résilience.
Par le chef d’escadron Ronan Lahuec,
promotion maréchal Lyautey,
juin 2010
Présentée par Boris Cyrulnik comme étant « l’art de naviguer dans les torrents », la résilience
se définit comme la capacité d’un individu à absorber un choc tant physique que
psychologique pour ensuite « rebondir » et se reconstruire.
Cette notion apparaît également dans le
continuum
sécurité-défense présenté dans le Livre
Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale
1
paru en 2008. Joseph Henrotin la définit comme
« l’aptitude, de l’individu comme d’une société donnée, à dépasser le traumatisme
psychologique généré par une situation de crise. Cette résilience pourra alors s’observer tant
dans les réactions face à une catastrophe technologique qu’à un désastre naturel ou un acte
terroriste »
2
. Si chacun s’accorde sur la nécessité pour la France de se préparer au pire pour
éviter une surprise stratégique, peut-on appliquer ce concept à l’ensemble d’une société ?
Alors qu’il semble que notre pays voit sa cohésion sociale menacée par les montées du
communautarisme et de l’individualisme, est-il possible de faire adhérer la nation à la
préparation d’une attaque ou d’une catastrophe ?
Certes, la nouvelle stratégie définie dans le Livre Blanc réside, entre autre, dans l’aptitude de
la population à faire face à des catastrophes ou des attaques. Pour autant, la capacité de cette
dernière à encaisser un choc et à reprendre une vie normale, parce qu’elle sous-tend la
cohésion nationale, demeure une inconnue.
Le Livre Blanc développe l’idée d’une stratégie de défense et de sécurité nationale au coeur de
laquelle la résilience occupe une place toute particulière sans pour autant pouvoir estimer
quelles seraient les réactions de la population en cas de crise. Cependant, l’examen
d’évènements récents tend à démontrer que les Français seraient en mesure de faire preuve de
résilience en cas de besoin.
* * *
La résilience, un nouveau paradigme dans la stratégie de sécurité nationale française
L’innovation majeure du Livre Blanc réside dans la définition d’une stratégie de sécurité
nationale
globale apportant des réponses à « l’ensemble des risques et menaces susceptibles
de porter atteinte à la vie de la nation »
3
. Au-delà des cinq fonctions stratégiques dont les
forces de défense et de sécurité doivent avoir la maîtrise - connaissance et anticipation,
prévention, dissuasion, intervention et protection – apparaît le concept de « résilience ». Ce
1
Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale
, Paris, Odile Jacob (la documentation française), juin 2008.
2
Joseph Henrotin,
La résilience, nouveau bouclier au terrorisme ?,
Défense Nationale et Sécurité Collective,
décembre 2005, p. 97.
3
Op. cit
. p. 313.
2
dernier « se définit comme la volonté et la capacité d’un pays, d’une société et des pouvoirs
publics à résister aux conséquences d’une agression ou d’une catastrophe majeures, puis à
rétablir rapidement leur capacité de fonctionner normalement, ou tout le moins dans un mode
socialement acceptable. Elle concerne non seulement les pouvoirs publics, mais encore les
acteurs économiques et la société civile toute entière»
4
. Elle est, à ce titre, un objectif pour les
administrations de l’Etat et pour la société au sens large. A ce titre, ce concept entend
embrasser à la fois les individus et la collectivité en adossant à la résilience individuelle, celle,
sociétale, définie par la capacité d’une société à rebondir après une attaque en conservant ses
fondamentaux sans pour autant céder à la panique. Enfin, il met en avant la résilience
politique caractérisée par l’aptitude d’une société à ne pas répercuter politiquement sa
détresse comme ce fut le cas en Espagne en 2004.
La France se prépare à la résilience selon les deux axes définis dans le Livre Blanc. Il s’agit
tout d’abord de préparer les pouvoirs publics à faire face à des crises éventuelles, notamment
dans les domaines de :
La protection des 26 types d’infrastructures vitales recensées en 2006 (Activités
civiles de l’État – activités judiciaires – activités militaires de l’État – alimentation –
communications électroniques, audiovisuel et information – énergie – espace et
recherche – finances – gestion de l’eau – industrie – santé – transports) ;
L’amélioration et la modernisation du dispositif de communication, d’information et
d’alerte de la population ;
La planification et la professionnalisation de la communication de crise ;
Développement des outils interministériels permettant la diffusion de l’information,
avant, pendant et après la crise
Ensuite, parce que « l’adhésion de la nation est la condition de l’efficacité de l’appareil de
défense et de sécurité et de la légitimité des efforts qui lui sont consacrés »
5
, l’Etat entend
promouvoir une prise de conscience collective des enjeux de la défense et de la sécurité
nationale au travers, notamment, de la formation et du devoir de mémoire. La première se
déclinerait en trois volets : le « parcours citoyen » déjà mis en oeuvre (enseignement de
défense en classes de troisième et première, recensement, journée d’appel et de préparation à
la défense et l’éventuel appel sous les Drapeaux) ; les « correspondants défense » recrutés
parmi les élus locaux et la réforme des instituts intéressants dans la défense et la sécurité. Pour
sa part, le devoir de mémoire se décline en une politique de commémoration allant de pair
avec une mémoire nationale partagée.
Certes, le Livre Blanc identifie la résilience comme un des principes principaux de la nouvelle
stratégie française de sécurité et de défense. Pour autant, l’inconnue principale réside
essentiellement dans la réaction des Français à faire face à une crise ou une catastrophe.
* * *
Quelles réactions de la société française ?
Si la stratégie définie dans le Livre Blanc décrit les moyens étatiques à mettre en oeuvre, rien
ne permet de mesurer l’aptitude de la population à faire face à une attaque sans céder à ce que
les sociologues appellent la « culture de la peur ». Ce concept reprend à son compte la théorie
de la trinité émise par Clausewitz lorsqu’il stipulait que toute stratégie repose à la fois sur le
4
Op. cit
. p. 64.
5
Livre Blanc, page 299
3
peuple, les forces armées et l’Etat
6
. Pour autant, et comme le souligne le professeur Coutau-
Bégarie, « la stratégie est une matière spéculative »
7
. De fait, certains articles récents
soulignent le déficit de résilience dans notre pays. Isabelle Lasserre écrivait ainsi dans le
Figaro en novembre 2009 que « si l’affaire d’Ouzbin s’éternise ainsi, c’est aussi parce que la
France a un problème de résilience »
8
.
En effet, rien ne prépare la société française à faire preuve de résilience. Plus précisément,
rien ne peut la préparer à cela et la difficulté réside dans l’aptitude à mesurer cette résilience.
Par sa nature même, elle ne peut être vérifiée qu’
a posteriori
et certainement pas avant que
l’attaque ou la catastrophe ne se déclenche.
Parallèlement, les études menées par le professeur Michel Delage sur les groupes militaires en
opération ont montré qu’un choc implique un risque de « déliaison », de rupture dans un
groupe ou une communauté
9
. Ce risque s’entend alors qu’une unité militaire dispose d’une
cohésion certaine renforcée par sa préparation avant son déploiement. De fait, on ne saurait
réduire la société française à une entité unique qui réagirait comme un seul homme en cas de
catastrophe. Chacun agirait en fonction de sa proximité ou non du lieu de la catastrophe, de sa
sensibilité au déclenchement de l’incident, de sa perception de la situation mais également
selon sa catégorie socio-professionnelle et son âge. Plus précisément, l’individualisme
grandissant dans notre société alliée à une certaine montée des communautarismes en France
laissent à penser à un repli des gens au sein d’une sphère intime ou d’un groupe particulier
plutôt qu’à un partage au sein de la communauté nationale. Ces évolutions de notre société
n’incitent pas à penser la communauté française prise dans son ensemble capable de résilience
en cas de besoin alors même que la « résilience repose sur une forte cohésion sociale et la
confiance dans des chefs au leadership affirmé tout comme dans la solidité de l’Etat »
10
. De
fait, chaque crise est, par nature, unique. Quoi de plus différents qu’une attaque terroriste dans
une station de métro, par nature soudaine mais localisée, et une tempête par nature prévisible
par les services météorologiques ? Il ne fait aucun doute que la multiplicité et la complexité
des crises auxquelles les Français pourraient avoir à faire face ne permettent pas de préparer
efficacement notre société.
Enfin, on ne saurait nier l’impact de la communication dans la gestion d’une catastrophe.
Ainsi, la négation par le gouvernement de la traversée de notre pays par le nuage radioactif de
Tchernobyl en 1986 a eu et possède encore des effets dévastateurs sur la crédibilité et la
capacité des gouvernants à gérer une crise majeure, alors même que la communication est
partie intégrante de toute stratégie de sécurité. Plus récemment, l’intense campagne
médiatique menée par le Gouvernement au sujet de la grippe A (H1N1) a eu pour effet
pervers la suspicion des Français et n’a pas initié le déclenchement escompté d’une campagne
générale de vaccination.
Pourtant, la société constitue l’un des piliers du concept de résilience tel qu’il est défini par le
Livre Blanc. Sans son aptitude à faire face à une crise, la stratégie de sécurité nationale
pourrait même être considérée comme « bancale ». Le tableau dressé est certes pessimiste,
6
Clausewitz,
De la guerre
, Perrin, collection Tempus, 2006, traduit par Laurent Murawiec, p. 58.
7
Professeur Coutau-Bégarie, conférence donnée devant le Collège Interarmées de Défense le 11 décembre 2009.
8
La France accepte mal les morts au combat
, Isabelle Lasserre, Le Figaro du 10 novembre 2009.
9
Professeur Michel Delage,
La résilience et le groupe
, conférence donnée à la DGA, Bagneux, le 20 octobre
2009.
10
Quelles réponses aux nouvelles conflictualités ?
, article collectif du Centre de Hautes Etudes Militaires,
Défense Nationale et de Sécurité Collective, juillet 2008, p. 179.
4
cependant l’examen de faits tend à démontrer la capacité de la société française à faire montre
d’aptitude à la résilience.
* * *
Des réactions positives de la société française en cas d’attaques ou de catastrophes
Dès leur entrée à l’école, les Japonais sont entraînés à réagir en cas de séisme. Alliée à des
normes spécifiques de construction des bâtiments et ouvrages d’art, cette instruction semble
donner toute satisfaction. A l’instar de ce qui se pratique au Japon, peut-on imaginer préparer
la société française à faire preuve de résilience ?
Tout d’abord, l’Etat se prépare à faire face à des situations d’urgence, notamment au travers
de la rédaction de plans vérifiés au travers d’exercices. Comme évoqué
supra
, 26 risques
majeurs ont ainsi été identifiés, qu’ils soient technologiques, naturels ou terroristes. Ceux-ci
sont ensuite déclinés en différents plans comme VIGIPIRATE ou PIRATOX par exemple. Ils
sont ensuite vérifiés ou amendés lors d’exercices menés notamment par le Secrétariat
Générale de la Défense et de la Sécurité Nationale (SGDSN). Tel était ainsi l’objectif de
METROPIRATE 08 mené le 10 décembre 2008 simulant 250 000 franciliens bloqués à Paris
suite à un triple attentat dans les transports en commun. Un des objectifs est de préparer la
réponse de l’Etat à une catastrophe donnée dans les domaines des moyens mis en oeuvre pour
pallier les effets immédiats de la catastrophe. En parallèle des exercices conduits par le
SGDSN, des opérations de communication sont testées par le Service d’Information
Gouvernemental (SIG) sur un panel représentatif de Français en vue de préparer, et le cas
échéant diffuser le plut tôt possible, des informations claires, précises et concises. Le but est
de décrire la crise mais également de délivrer des messages clefs permettant de rassurer et de
donner des indications quant à la manière de faire face à la crise. Les simulations réalisées
auprès d’échantillons de Français ont ainsi démontré qu’une information claire étayée par des
propos d’experts dans le domaine touchant la crise augmentait de façon exponentielle les
capacités de résilience des populations. C’est notamment ce sur quoi travaille le SIG.
Parallèlement, la multiplication des réseaux sociaux sur Internet constitue un formidable
vecteur de résilience. Etudiés après les attentats qui ont ensanglanté Londres en 2005, les
spécialistes se sont rendus compte que le fait de partager son expérience permettait aux
victimes de pratiquer une espèce de psychanalyse de groupe des plus bénéfiques qui a
autorisée la population londonienne à faire preuve de résilience. Nietzsche ne disait pas autre
chose lorsqu’il écrivait : « il n’y a de résurrection que là où il y a des tombeaux ». De fait,
prenant appui sur le « Resilience Act » britannique de 2004, le gouvernement français a créé
le site de la gestion des risques
11
référençant notamment les 26 risques majeurs définis dans le
Livre Blanc et renvoyant automatiquement sur un site spécialement dédié à la catastrophe en
cours. Il est actuellement dédié à l’épidémie de grippe A (H1N1). Au travers d’une page
d’accueil précisant notamment le niveau d’alerte ainsi que les mesures de protection à
prendre, il contient l’ensemble des liens officiels utiles pour informer les Français.
Enfin, on ne saurait négliger les ressorts internes d’un pays dans le domaine de la résilience.
L’histoire récente est riche d’enseignements. Si les attentats islamistes dans les gares
madrilènes en 2004 ont conduit à la chute du gouvernement et au retrait des troupes
espagnoles d’Iraq, la population londonienne a fait montre d’une grande capacité de rebond
11
http://www.interieur.gouv.fr/sections/a_l_interieur/defense_et_securite_civiles/gestion-risques
5
après les attentats dans les transports en commun le 7 juillet 2005. Pour leur part, les Français
ont également fait preuve de résilience lors des attentats dans le RER en 1995. En dépit d’un
lourd bilan humain et d’une inquiétude légitime, les franciliens ont continué à emprunter les
transports en commun. De même, la tempête qui a touché le Nord de la France en 2008 a
démontré la capacité des habitants à encaisser le choc et à s’adapter pour reprendre, à terme,
une vie normale.
*
* * *
La nouvelle stratégie définie dans le Livre Blanc réside donc, entre autre, dans l’aptitude de la
population à faire face à des catastrophes ou des attaques. On ne saurait cependant nier
l’inconnue résidant dans la capacité réelle de la société à faire preuve de résilience. Seuls
l’anticipation et le renforcement du lien sociétal peuvent permettre de ne pas céder à la culture
de la peur.