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Dictionnaire de la Renaissance (Les Dictionnaires d'Universalis)

De
54 pages
Composé de textes empruntés à l’Encyclopædia Universalis, ce Dictionnaire de la Renaissance réunit près de six cents articles qui dessinent l’arrière-plan intellectuel de ce grand moment de l’histoire européenne (philosophie, religion, sciences) et analysent les différents aspects du développement artistique qu’il a produit (peinture, sculpture, architecture, urbanisme, littérature, musique).
Les auteurs, de Daniel ARASSE à Piero ZAMPETTI, sont les plus stimulants des guides pour parcourir ce foisonnant terrain de découvertes. Une somme indispensable à l’étudiant comme à l’amateur exigeant.
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ISBN : 9782852297609

© Encyclopaedia Universalis France, 2013

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Renaissance


Introduction

André Chastel faisait remarquer un jour que la Renaissance était la seule période de l’histoire qui se fût donné un nom dès les premières manifestations de son essence (les humanistes italiens du Quattrocento parlaient déjà de Rinascità), et Alphonse Dupront commençait un célèbre article intitulé « Espace et humanisme » en identifiant la Renaissance à une idée ou à un mythe spécifique de force, de création, de jeunesse. On ne s’attardera pas ici, après tant d’autres, à examiner l’état actuel d’un problème historique qui, depuis Michelet et Burckhardt, a suscité tant de controverses et de prises de position. Donnera-t-on au mot « Renaissance », du point de vue d’une histoire totale, la signification que lui attribue Jean Delumeau, à savoir « la promotion de l’Occident à l’époque où la civilisation de l’Europe a de façon décisive distancé les civilisations parallèles » ? Ou bien, sous prétexte que la continuité entre le Moyen Âge et la Renaissance se révèle dans tant de domaines de la vie sociale, économique, politique, parlera-t-on, comme on le faisait il y a une quinzaine d’années, d’un « crépuscule de la Renaissance », d’une Renaissance Dämmerung, en problématisant le terme à l’instar de ceux de maniérisme ou de baroque ? Comme on prouve le mouvement en marchant, Chastel démontrait, dans un colloque sur la Renaissance en 1956, le caractère infiniment original de l’esthétique et du développement des arts des XVe et XVIe siècles européens ; de son côté, le médiéviste M. Mollat insistait sur l’élargissement du champ de l’économie propre aux « marchands » du XVIe siècle, tout en montrant que leur dynamisme expansionniste était pondéré par une inquiétude religieuse et métaphysique, alimentée aux sources vives de la morale scolastique ; enfin, troisième volet du triptyque, la notion d’État confrontée à l’idée de la Renaissance permettait à F. Chabod de définir une « modernité » de l’État centralisateur dont le XVIe siècle présente plus qu’une ébauche, avec des traits encore accentués par l’idéal du cortegiano, et qui représente un dépassement du débat spécifiquement médiéval entre la « grâce » et la « dévotion » appliqué aux affaires politiques.

Ce qu’il y a de certain, pour le propos de cet article, c’est que les intellectuels de la Renaissance, en Italie d’abord, puis dans l’Europe tout entière, se pensent eux-mêmes, comme ils pensent l’homme et le monde, en termes de rupture et non de continuité. Certes, on se rend mieux compte aujourd’hui de tout ce que la pensée de l’humanisme chrétien doit à la devotio moderna et aux mystiques flamands du XVe siècle, et l’on aurait du mal à comprendre le sens de l’individuel ou de la « variété des choses » d’un Jérôme Cardan sans remonter à l’« école de Paris » du XIVe siècle, au nominalisme d’Occam, de Buridan ou d’Oresme, à l’examen critique de la proposition d’Aristote : « Il n’y a de science que du général. » Mais ces filiations ou cet enracinement médiévaux, comme l’admiration si souvent proclamée et éprouvée pour la pensée antique, ne doivent pas dissimuler ce qu’on appellerait volontiers les grandes mutations intellectuelles de la Renaissance ou, reprenant l’expression hardie d’Eugenio Garin, une révolution culturelle. « La Renaissance, écrit-il avec force, ne prend une signification adéquate au terme que sur le terrain de la culture : elle est, avant tout, un fait de culture, une conception de la vie et de la réalité, qui imprègne les arts, les lettres, les sciences, les mœurs. »

Retenant le terme plus général, et peut-être plus vague, de pensée, de préférence à celui de philosophie (ou de philosophies, au pluriel, comme le propose Hélène Védrine), on insistera, en considérant la totalité théorique du champ culturel de la Renaissance, sur les points névralgiques ou les points « chauds » de cette révolution, marquant, sans souci d’une séparation des « domaines », des convergences peut-être inattendues ou des divergences dans lesquelles la position doctrinale énoncée ou le « dit » de l’œuvre compte moins, pourrait-on estimer, que les mentalités et les motivations sous-jacentes. Il est nécessaire, par suite, de concilier, dans cette série de problématiques, le schéma synchronique des correspondances ou des contrepoints idéologiques ou culturels, et le schéma diachronique qui seul permettra de mesurer les idées à longue portée, sans illusion rétrospective ni témérité prospective.

Jean-Claude MARGOLIN

Contrairement à certains termes utilisés pour définir un style artistique historique (« gothique », « baroque »), le mot de Renaissance a eu, dès le début de son emploi, un sens extrêmement positif ; il marque, en effet, une rupture nette avec le passé et désigne un mouvement culturel qui dépasse largement le domaine artistique bien qu’il donne aux arts une place de premier plan. Après plus d’un millénaire de décadence (après la chute de l’Empire romain et malgré le succès du christianisme), on aurait enregistré un renouveau qui touche non seulement les arts, mais la littérature et la pensée philosophique. Telle est, dans sa formulation la plus stricte, la théorie de la Renaissance énoncée par ceux-là mêmes qui en furent les artisans.

Les historiens ont considéré de façon un peu mythique que ce mouvement s’étend sur les trois siècles qui correspondent approximativement à la période comprise entre le XIVe et le XVIe siècle. Comparé à la pauvreté créatrice qui régnait auparavant, ce renouveau fut assez rapide ; il est caractérisé par de grands progrès, à la fois sur le plan de la conception et sur celui des techniques. Ces progrès entraînèrent d’extraordinaires réussites dans tous les domaines. Les nouveaux artistes se sont servis des enseignements et des exemples de l’Antiquité, mais ils ont parfois surpassé leurs modèles. Ils ont aussi renouvelé les techniques de la perspective, ils ont fait progresser l’anatomie et la recherche scientifique, dont les acquis antérieurs avaient été oubliés ou qui étaient devenus insignifiants. Les renaissants présentent de façon dramatique le contraste qui existe entre la nouvelle civilisation et les précédentes : du fait des grandes invasions ou de l’attitude anticulturelle de l’Église, tous les talents avaient été étouffés, et cela aussi bien dans le monde grec que dans le monde latin ; la technique architecturale était devenue barbare et désordonnée, la peinture sombrait dans la naïveté, la sculpture étai gauche et avait perdu le sens des proportions. Quoi qu’il en soit de ces jugements abrupts, il y a une différence essentielle entre l’art antérieur à la Renaissance et les arts appelés modernes ; celui-là ne découlerait que d’activités techniques qui copiaient probablement de façon mécanique des exemples et des modèles indiscutés ; les seconds sont au contraire élaborés en fonction de conceptions, de raisonnements ; ils procèdent d’une méthode (qui exige, par exemple pour les raccourcis, dans le domaine de la perspective, que le dessin soit préalablement préparé sous forme de plan et de projection) ou d’études critiques. Avant de les prendre pour modèles, les artistes commentent et vérifient les règles énoncées par Vitruve lorsqu’ils étudient les ruines qu’il décrit. Les théoriciens proclament donc que l’artiste doit avoir d’amples connaissances, par exemple en géométrie, en optique, en perspective, en anatomie, en histoire, en poésie, en astrologie et naturellement en théologie. Il faut apprendre ces sciences dans des manuscrits compliqués, et elles sont d’une application très difficile. La plupart des ouvrages traitent de problèmes didactiques, et ce n’est pas un hasard si l’on demande souvent à leurs auteurs de faire des conférences ou de donner des cours dans les académies, sortes d’instituts professionnels qui supplantent les ateliers médiévaux. On peut effectivement suivre l’expansion des idées de la Renaissance à travers la publication des traductions de Vitruve, ou celle d’autres textes canoniques, hors de l’Italie. La différence entre le Moyen Âge et la Renaissance est donc surtout d’ordre intellectuel. Le passage de l’un à l’autre marque l’introduction dans les arts d’un plus grand esprit de méthode, d’un contrôle rationnel, parfois même pédant comme dans les constructions en perspective ou dans l’emploi de cartons perforés destinés à reporter un dessin. Les phénomènes de renaissance antérieurs, qui semblent parfois se caractériser par autant de rigueur, doivent être considérés comme des faits isolés. Ces renaissances ont été liées à un mécénat impérial occasionnel ; il est évident que seules les cours importantes avaient maintenu une certaine continuité culturelle avec l’Antiquité. Cependant, le sentiment de progresser qu’eurent les hommes de la Renaissance les conduisit à sous-évaluer l’importance des chefs-d’œuvre du passé et à commettre de véritables sacrilèges tels que la démolition de l’ancienne basilique Saint-Pierre à Rome, malgré les innombrables souvenirs qu’elle renfermait, ou la destruction, aux XVe et XVIe siècles, d’édifices construits au XIIIe siècle et qui comportaient peut-être des nouveautés stylistiques de grande valeur (par exemple l’ancienne chapelle Sixtine).

La première interprétation qui ait été donnée de la Renaissance est florentine. Il faut le souligner, d’illustres artistes étrangers qui étaient entrés en contact avec l’art italien, comme Dürer ou Francisco de Hollanda (actif en Espagne), bien qu’ils aient suivi des directions différentes, ont reconnu que cette interprétation était juste, et ils s’en sont faits les garants. En outre, ces peintres ont jugé que le mouvement avait ses racines dans la culture et la situation sociale des artistes italiens ainsi que dans la générosité et l’intelligence de leurs mécènes.

Contre l’idée d’une renaissance toscane, on peut avancer les remarques suivantes : on trouve déjà au Moyen Âge des exemples de recherches approfondies concernant l’Antiquité ; en particulier, un effort pour renouer avec les origines (les citations de Vitruve, par exemple, en fournissent la preuve et, d’ailleurs, tous les textes antiques qui existent encore ont été sauvés par les scribes médiévaux). La théorie des proportions et de leur symbolisme est certainement plus complexe, ou tout au moins exposée de façon plus explicite au Moyen Âge qu’aux XVe et XVIe siècles ; c’est le cas aussi pour la technique architecturale. Les effets lumineux et spatiaux d’une cathédrale (les cathédrales anglaises, celles de style manuélin au Portugal, par exemple) où l’alternance des proportions, des zones d’ombre et de lumière est agencée très savamment témoignent d’une profonde connaissance de la perspective. Les transports de marbres ornementaux de Ravenne à Aix-la-Chapelle ou le transfert à Pise des colonnes de marbre provenant des îles espagnoles apportent la preuve que le Moyen Âge rendait un véritable culte à l’Antiquité et qu’il l’a sauvée de l’oubli. Si la continuité du goût n’était pas restée suffisamment forte à Florence et si l’expansion des styles dans d’autres régions n’avait pas été facilitée par des intérêts politiques (par exemple à Rome où la famille Médicis réussit à faire élire pape l’un de ses membres), l’hôpital des Innocents de Brunelleschi serait resté un phénomène aussi isolé que l’église de San Miniato al Monte ou que l’église des Santi Apostoli, et la peinture flamande, le style graphique, expressionniste et naturaliste qui s’élaborait autour de Dürer, ou le style gothique tardif auraient pu dominer la Toscane. Ces objections ne font cependant que souligner combien l’expansion de la Renaissance fut extraordinaire et imprévisible. Les raisons doivent en être cherchées dans des événements antérieurs. L’une d’elles est certainement l’influence qu’eut en Europe l’œuvre de Pétrarque ; on rappellera que le poète possédait une œuvre de Simone Martini et peut-être même une de Giotto. Le temps était venu où une culture antiquisante pourrait s’épanouir ; et l’art florentin (bien qu’il ne méritât pas toujours ce qualificatif) fut accueilli comme un système correspondant à l’humanisme en littérature ; c’est ainsi qu’il conquit ses lettres de noblesse.

Eugenio BATTISTI

1. Les États de la Renaissance

Y a-t-il un État de la Renaissance ? Et comment en donner une définition ? Sur le plan esthétique, dans le domaine de l’économie, des arts comme de la politique, la période 1400-1600 se révèle tellement pétrie de courants contradictoires, si pleine de recherches de toutes espèces, que les vieilles conceptions d’un Burckhardt (si importantes, pourtant, pour la compréhension des États italiens), d’un Wölfflin et de leurs successeurs apparaissent singulièrement fragiles. « Renaissance est un terme élastique, qui ne doit pas servir à enfermer les réalités dans des cadres trop rigides » (M. Mollat). S’il fut un temps où les historiens ont privilégié la « modernité » du XVIe siècle (H. Hauser), la tendance actuelle serait plutôt d’en souligner les liens avec la période précédente. On peut donc admettre comme point de départ l’idée classique que cet État de la Renaissance correspond, en gros, aux États européens d’un XVIe siècle au sens large du terme, englobant par conséquent au moins la seconde moitié du XVe siècle. Les faits parlent alors d’eux-mêmes : il y a une prépondérance sur le devant de la scène politique des États italiens comme modèles (au moins verbaux) et des États ibériques en tant que premières grandes puissances mondiales ; on constate la montée des États moyens (France, Angleterre), tandis que les politiques dynastiques coïncident à peu près avec l’existence de sentiments populaires « nationaux ». Apparaissent des transformations internes plus ou moins accentuées de ces États, mais, par-delà ces traits saillants, le plus important est l’éclatement de la « nébuleuse chrétienne » (J. Delumeau). L’implosion oppose les États de la Réforme aux États traditionnels catholiques d’avant et d’après la Contre-Réforme. L’explosion répand, comme une lave, navires et conquérants européens sur une partie du globe. Jamais encore l’espace économique, scientifique et politique ne s’est distendu aussi vite, ni si puissamment. Or les États européens, du moins les plus marquants d’entre eux, participent à ces quêtes variées. La chose, pour habituelle qu’elle nous soit devenue, est d’une dimension telle qu’elle relègue toute autre considération au second plan. C’est donc ce fait qu’il convient sinon d’expliquer, du moins de comprendre. Il faut d’abord, à la suite de F. Braudel et de P. Chaunu, peser, avec les instruments que l’historiographie récente est en train de constituer, ces États de l’Europe des XVe et XVIe siècles. Le nombre des hommes, leur efficacité réelle (c’est-à-dire, en suivant C. Colin Clark et J. Fourastié, la multiplication du nombre des hommes par leurs esclaves mécaniques) doivent se comparer aux cartes de répartition et de densité des villes. C’est à ce prix seulement que peut s’opérer l’approche de la structure de l’État de la Renaissance. Ce substrat une fois mis en place, l’historien peut décrire les dynamismes étatiques : passage de l’ère des grands empires à celle des États moyens, perte du poids relatif des États urbains qui avaient pourtant largement contribué à préparer l’évolution générale. Alors se mesurera un peu moins mal la portée effective des philosophies, des idéologies et des utopies politiques, donc sociales, d’une époque féconde entre toutes en ce domaine précis – face à la force des choses. Le jeu combiné de ces facteurs conduira ensuite à aborder le problème posé par Hauser de la « modernité » du XVIe siècle. Resteront, enfin, les instruments et les supports de ces États. Leur description doit permettre de jauger les rapports de réciprocité ou d’antagonisme qui lient ces États aux sociétés qu’ils couronnent. Peut-être sera-t-il possible de dégager, en fin de compte, quelques remarques à propos de la vieille étiquette inventée par Vasari et magnifiée par Michelet et Burckhardt.

• Pesées démographiques : l’Europe du XVIe siècle et le monde

L’augmentation de la population

Le XVIe siècle est, sauf en Amérique, le siècle des gains démographiques. Après les grandes catastrophes des XIVe et XVe siècles, avant le recul démographique marqué, quoique très inégal, du XVIIe siècle, on constate, au « siècle de la Renaissance », que coïncident un fort développement humain mondial et l’affirmation de l’hégémonie européenne sur la majeure partie du globe. Tel est le principal résultat auquel a abouti la longue patience des historiens démographes des deux dernières décennies. Pour discutables que soient certains chiffres avancés sur les cartes (ceux du monde africain reposent nécessairement sur des évaluations des plus arbitraires et ceux du monde indien sont compris à l’intérieur d’une fourchette d’erreur très large), la tendance générale ne s’en dessine pas moins avec une extrême netteté. Les cultures américaines subissent très mal le terrible choc viral et microbien que provoque le contact avec les conquistadores, et, pour exagérées qu’aient été les accusations de l’époque, il est incontestable que l’exploitation coloniale qui se superpose à ce choc pathogène réduit l’humanité amérindienne à la situation de groupe humain reliquat. Mais, partout ailleurs, la « Renaissance » est une époque d’euphorie démographique. En Europe, en Chine, aux Indes, dans le monde musulman, la population augmente de 40 à 100 p. 100, suivant les cas et les estimations. L’Europe de la Renaissance n’est donc pas privilégiée sur ce point. La conquête des Amériques et des mers du globe par les marines ibériques met en jeu, comme toutes les grandes « invasions » d’antan, des masses humaines relativement faibles. Le monde européen a, peut-être, fourni de 300 000 à 500 000 émigrants. Ce qui, localement (surtout au Portugal où cette émigration représente de 10 à 20 p. 100 de la population masculine), a pu avoir des effets considérables, mais ne compte guère dans le calcul d’une « pesée globale ». D’où la nécessité de recourir à une double interrogation. Pourquoi, d’abord, ces pulsations globales ? En quoi réside et sur quoi repose l’avance européenne ? Il n’est pas question, du moins à l’heure actuelle, de donner des réponses définitives. Cependant, les recherches menées autour d’une anthropologie renouvelée et hissée, enfin, au rang d’une science humaine permettent, avec l’école de Berkeley et certains historiens français (F. Braudel, E. Le Roy Ladurie), de proposer quelques éléments d’interprétation.

L’évolution favorable du climat

L’élément climatique a certainement joué un rôle : si l’on suit les conclusions des glaciologues américains, anglais et danois qui se fondent sur la teneur en isotopes (16O et 18O) de l’oxygène contenu dans les carottes glaciaires prélevées à grande profondeur dans l’inlandsis groenlandais, la courbe des oscillations thermiques peut se résumer comme suit : après une période chaude de 1450 à 1480, suivie d’un demi-siècle très froid de 1480 à 1530, le XVIe siècle semblerait généralement doux ou chaud, représentant une phase d’oscillation thermique positive qui contraste avec un XVIIe siècle particulièrement froid, étant entendu que ces oscillations thermiques restent d’amplitude absolue faible (de l’ordre de 1 0C). Ces alternances ont parfois joué un rôle direct. Le froid de la fin du Moyen Âge a bloqué la route de l’Atlantique nord ouverte par les Vikings. Les déplacements du plancton, en liaison avec les instabilités géographiques des courants maritimes, aboutissent à défavoriser les secteurs de pêche danois au profit de ceux des Hollandais. Les variations climatiques ont probablement des rapports avec les grandes pandémies. On entrevoit donc une problématique nouvelle de l’histoire des épidémies, même si l’étude des variations historiques des vecteurs et des facteurs pathogènes reste à faire.

De même, le climat a exercé son influence sur les récoltes, mais de manière très différente suivant les régions climatiques. Du reste, la réponse de l’homme aux défis de la nature a pu, plus ou moins, surmonter les obstacles ou, comme au XVIe siècle, profiter des conditions favorables. Quoi qu’il en soit, les grandes découvertes technologiques se sont faites, tant en Europe qu’en Asie, au cours du Moyen Âge. Dans l’Europe du Centre et du Nord-Ouest, c’est aux XIe et XIIe siècles que l’ensemble des techniques agraires subit une profonde modification. D’un seul coup, l’optimum de peuplement s’élève substantiellement, rendant possible l’apparition, entre la plaine de l’Italie du Nord et les Pays-Bas, des fortes densités humaines de l’Europe médiane. Or celle-ci reste, jusqu’à l’époque actuelle, l’épine dorsale du continent, aussi bien de l’Europe savante, riche, que de l’Europe progressivement alphabétisée, puis industrialisée qui va du bassin de Londres aux Apennins et de la Seine à l’Elbe. Par la suite, la population ayant rapidement atteint le plafond numérique compatible avec l’accroissement des ressources alimentaires, le vieux rythme des crises reprend ses droits, même si c’est à un niveau plus élevé de population. La surpopulation, qui dépend des conditions économiques, rend l’humanité européenne d’autant plus sensible aux variations climatiques (comme aux autres paramètres historiques : épidémies, crises politiques et sociales, etc.). D’où une courbe démographique en dents de scie avec un optimum au XIIIe siècle, des crises aux XIVe et XVe siècles, une remontée au XVIe siècle suivie d’une crise au XVIIe et d’une nouvelle remontée au XVIIIe : telle est la trame de l’histoire moderne. Or ces rythmes semblent se retrouver dans toutes les grandes civilisations de l’Ancien Monde.

L’avance technique de l’Europe

Et, pourtant, c’est l’Europe seule qui réalise la percée maritime commerciale et politique du XVIe siècle, et non les civilisations chinoise, indienne ou musulmane. C’est là la manifestation de cette « échappée » européenne dont la Renaissance stricto sensu est, à la fois, l’aboutissement et l’une des multiples manifestations partielles. La raison majeure de l’échec des pays non européens et de la réussite européenne réside probablement dans l’extrême spécialisation des civilisations orientales. Le déplacement lent du centre de gravité de l’Empire chinois du nord vers le sud, le développement des civilisations de l’Insulinde sont liés à la spectaculaire maîtrise des techniques d’irrigation qui rendent possible la riziculture à forts rendements. Cette percée en « profondeur » permet (comme, dans un autre domaine géographique, la culture du manioc ou du maïs) la réalisation de densités humaines infiniment supérieures aux 15 à 30 habitants par kilomètre carré qu’atteignent les secteurs privilégiés de l’Europe. À cet égard, le retard apparent de la péninsule européenne est patent. Mais ces réussites asiatiques ont pour contrepartie l’abandon du secteur montagnard, véritables déserts humains où se formeront, pendant longtemps, des groupes d’envahisseurs. L’existence d’immenses « frontières », toujours prêtes à accueillir les surplus de population, stérilise toute velléité de contacts maritimes continus. Plus encore, toutes ces civilisations ou cultures reposent sur le seul moteur humain. Partout, l’élevage y est réduit. Or, en Europe, la percée médiévale s’est traduite par la domestication généralisée de l’énergie éolienne (voile, moulin à vent), hydraulique (moulin à eau) et, plus encore, par une énorme amélioration de l’efficacité du moteur animal (collier d’attelage, charrue à roues, etc.). L’historien qui utilise le vocabulaire de Colin Clark constate que chaque Européen dispose, en sus de sa propre force musculaire, d’un certain nombre d’esclaves mécaniques : une dizaine peut-être, voire plus. Aussi le « poids » de l’Europe face au reste du monde est-il, en réalité, beaucoup plus lourd que ne le font apparaître les seuls chiffres de population. Alors qu’on estime qu’à la fin du XVe siècle la population mondiale est comprise entre 380 et 450 millions d’habitants (auxquels on ne peut affecter qu’un coefficient très médiocre d’esclaves mécaniques), la chrétienté européenne, qui ne représente même pas le cinquième du total (15 p. 100 environ), dispose, en fait, d’une force esclave économique de 600 millions d’unités. À elle seule, l’Europe contrebalance, en force économique, le reste du monde. Tel est le bénéfice de la multiplication des micro-innovations qui, fusant dans toutes les directions possibles, n’entraîne certes en aucun domaine de percée profonde analogue à celle de la riziculture inondée, mais exploite toutes les possibilités, évite les spécialisations uniformes et stérilisantes. Cette combinaison originale présente des avantages jusque dans l’adaptation aux grandes crises de la fin du Moyen Âge. Car le recul démographique du XIVe siècle a permis de réorienter l’évolution européenne. L’abandon des terres de rentabilité marginale, la diminution de la densité démographique, l’importance accrue des villages refuges face aux campagnes ravagées par les razzias militaires se traduisent par le mieux-être alimentaire des survivants. La consommation en protéines d’origine animale augmente rapidement, entraînant le développement de l’élevage (et, par conséquent, celui de la consommation du sel et des épices) et de la pêche. Le sucre et les épices dans l’Europe du Sud, le poisson dans l’Europe atlantique comptent parmi les moteurs des Grandes Découvertes, qui viennent s’ajouter aux motivations religieuses et politiques (lutte contre l’islam). D’où la nécessité de l’intervention des États. Le Portugal organise systématiquement la découverte, qu’il utilise à son profit. L’État européen reste sans doute trop faible pour tout diriger, et, les distances aidant, l’initiative individuelle, en ce qu’elle a de meilleur comme en ce qu’elle comporte de pire, échappe rapidement à tout contrôle. Il s’établit alors un certain équilibre entre l’aide publique et l’activité personnelle, qui se retrouve dans tous les domaines, de sorte que le prélèvement étatique se réinvestit partiellement dans des activités productives. Ainsi naît une administration dont les buts ne sont plus seulement militaires, financiers et qui suscite le dynamisme individuel ou collectif des groupes sociaux.

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