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Mobilités et tourisme : dynamiques d'un couple nécessaire et fécond.

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Flonneau (M). http://temis.documentation.developpement-durable.gouv.fr/document.xsp?id=Temis-0076886

Ajouté le : 07 janvier 2012
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éclairages et témoignages28
Mobilités et tourisme :
dynamique d’un couple
nécessaire et fécond
Mathieu Flonneau
Historien, maître de conférences à l’Université de Paris I
Panthéon-Sorbonne, P2M
« Le libéralisme (du low cost aérien)
redessinait la géographie du monde en
fonction des attentes de la clientèle…
A la surface plane, isométrique de
la carte du monde se substituait une
topographie anormale ».
Michel Houellebecq, La carte et le
territoire, Flammarion 2010.
hors-série - juillet 2012 « pour mémoire »l
©MEDDE29
Ce texte, centré sur la question du tou- Ces auteurs ont chacun à leur manière aussi omniprésents dans une approche
risme, cherche à hybrider les recherches inconsciemment – ou consciemment basique des problématiques de mobilité.
universitaires récentes en matière d’his- d’ailleurs - alimenté la perspective finale De surcroît, André Siegfried dans son
1toire de la mobilité . Ce champ, plutôt qui est la mienne, à savoir l’annexion par ouvrage de synthèse avait d’autres
neuf, vise à « démodaliser » la recherche le champ des transports et de la mobilité angles d’approche qui tendaient à voir
esur les transports, en s’intéressant par du champ du tourisme. le XX siècle comme le fils de l’âge
exemple à ce que le tourisme peut recou- administratif, de l’âge du secrétariat et
vrir comme horizons problématiques, et Sans plus tarder, posons LA question : le de l’âge de la publicité. Remarquons-le,
avec des éléments sur la massification tourisme ne serait-il pas qu’un rejeton de tous les chapitres de son livre sont
qui ont déjà été décrits ou suggérés par la logique de mise en mouvement et de rigoureusement applicables au monde
d’autres orateurs. Ces éléments sont mise en mobilité globale de la planète ? du tourisme !
nationaux mais également internatio- Je crois qu’une réponse seulement
naux puisque le tourisme - ou plutôt les technique est partielle et lacunaire. Les Pour le M, je vais aller assez vite en
tourismes - relève d’une industrie dont transports ne suffisent pas à expliquer usant d’une rafale de mots clés pour
la mondialisation, actuellement partielle, le développement du tourisme, cela a qu’il n’en manque pas au moment des
laisse entrevoir encore de grandes été dit et sera redit par d’autres, mais ils questions. Le tourisme est devenu à la
potentialités de développement. sont des vecteurs nécessaires de cette mode (les Anglais ont beaucoup apporté
mondialisation du tourisme. Du reste, de ce point de vue à la planète) et toute
Dans cette approche, il s’agit d’offrir un les institutions internationales du tou- réflexion sur le tourisme impose la
regard décalé par rapport à une généa- risme, créées à l’ONU, ensuite comme multimodalité que les opérateurs ont
logie administrative et de voir comment l’OMT, à Madrid en 1976, ont bien bien intégrée dans leur industrie et leur
la société, les mœurs et les usages ont pointé, dès leurs premières études dans économie.
été profondément transformés par cette les années 1950, cette liaison nécessaire
massification du tourisme. et indispensable. Le M est aussi celui de la motilité qui vise
à croiser le capital et la mobilité. La moti-
Assurément, une certaine forme de Dans cette superposition des problé- lité d’un touriste français n’est pas celle
tourisme est morte mais cette mort a matiques, je propose de passer d’une d’un touriste chinois ou asiatique même
des persistances rétiniennes encore très histoire des transports à une histoire des si ces contrées s’ouvrent et s’éveillent
suggestives. Je vais proposer un cadavre mobilités et j’avancerai des références au tourisme de nos jours. Cela suggère
exquis de ce tourisme qui vit encore liées à une étude de cas personnel, celle qu’il y a une multiplicité des mondes
bien, -heureusement ! -, et chercher de l’automobilisme. Selon la technique du tourisme et une multiplicité des
à voir ce que Marc Boyer a appelé « le du cadavre exquis, je propose de raison- mondes tout court. Tout le monde n’a
piment disparu » des premiers touristes ner la mort d’un certain tourisme et vous pas encore accès au tourisme pour des
au travers de cette évolution mondiale serez naturellement invités à suggérer raisons de développement économique,
biséculaire. Pour ce faire, il convient de d’autres réponses possibles à chacune naturellement.
remonter dans la langue française au des lettres du mot M.O.B.I.L.I.T.E.S. Je
edébut du XIX siècle. Je serai appuyé, suggère de voir cela depuis ce qu’André Il y a aussi des modèles de touristes.
étayé en quelque sorte dans mon pro- Siegfried avait appelé dès 1955, parmi J’emprunte à Marc Boyer des éléments
epos par les recherches pionnières de les Aspects du XX siècle qu’il retenait, fondamentaux sur le modèle de Fogg,
Marc Boyer, Catherine Bertho-Lavenir, pour « l’âge du tourisme » dans son
1 Laurent Tissot, André Rauch, Jean Viard, chapitre 5 « le tourisme était fils de la Le texte de la communication orale du 12 mai
2011 n’a été ici que simplement relu. Des travaux Jean-Didier Urbain, Franck Michel, Yves vitesse et de la démocratie ». Ces deux
ultérieurs apporteront sur ce sujet images et
références abondamment évoquées.Michaud ou encore Rachid Amirou. éléments, vitesse et démocratie, sont
« pour mémoire » hors-série -juillet 2012l30
le modèle de Crusoé, le modèle de concerne des routes pionnières, Alors les taxes sont un point commun
Thomas Cook and Son. Il y a également aventurières et aventureuses au départ entre tourisme et transports. Les vulné-
la dimension importante dans ce M, qui, finalement, deviennent des petites rabilités liées aux terrorismes constituent
que je voudrais que vous reteniez et routines et peuvent devenir des « auto- le motif de la grande crise touristique qui
ayez en tête jusqu’à la conclusion, routes » trop fréquentées. a suivi les attentats aériens de 2001. Il
c’est celle d’une morale du tourisme y a des points communs évidents entre
qui se retrouve peut-être aussi dans la C’est aussi le I des inégalités et des tourisme et transports, tourisme et
mauvaise conscience contemporaine du initiations. Les gens ne sont pas égaux économie, avec les exclusions dont on
tourisme dit « durable ». devant le tourisme. C’est enfin le I des parle peu alors que 70% des Français ne
individus, car il y a là une tension fonda- prendront pas l’avion cette année…
Il y a des métamorphoses : vis-à-vis des mentale entre la masse et les individus.
modes de déplacement, le tourisme n’a E à nouveau… il y a des questions impor-
cessé d’évoluer. Certains modes ont été Le I des inventions et des innovations tantes d’écologie qui rencontrent celles
déclassés, voire reclassés par la suite, vient des Anglais pour le tourisme d’énergie. Il y a aussi des échelles et des
selon justement les modes, au sens de luxueux et le tourisme de masse. On voit questions d’expertise.
fashion chez les Britanniques. Il y a enfin ici les concomitances entre une civili-
des miracles comme l’automobile – le sation industrielle qui s’invente et une Enfin, le S final, ce sont les quatre S
mot est de Lucien Massenat-Deroche civilisation du tourisme qui se construit suggérés tout à l’heure : Sea, Sex, Sun et
dans L’automobile aux États-Unis et en parallèlement, avec comme épicentre Sand. C’est une approche systémique et
Angleterre (thèse de Droit, Paris, Sirey, au départ les îles britanniques. Il y a une approche sociale.
1910) : « L’auto comme (bon) génie du enfin les imaginaires ainsi que les ins-
tourisme »). titutions, que je laisse à des personnes J’en ai terminé avec ce long préalable
plus compétentes, des industries, des méthodologique et je propose de revenir
Pour le O, je citerai des objets, les vec- investissements qui sont lourds, des aux débuts.
teurs, mais ils ne sont pas premiers, je notions liées aux immobilités et aux
crois, dans la construction du tourisme. infrastructures. Le tourisme a beau
A l’origine, il y a aussi l’apparition des être fondé sur des déplacements, il est En 1838, avec les Mémoires d’un tou-
opérateurs. architecturé par des infrastructures (au riste, Stendhal fait entrer le mot dans
sens marxiste du terme) et des idéo- le français courant. Dès 1828, lorsqu’il
Le B comporte l’injonction contempo- logies où on recroise les questions de visitait l’Italie, la meilleure façon de se
raine qui est un des défis fondamentaux morale déjà évoquées. rendre à Rome lui imposait de prendre
de cette industrie à l’avenir, celle du de multiples moyens de transport et il
bilan. La mauvaise conscience des Le T, c’est celui des tensions, des terri- parle du vélocifère, de la sediola, de la
touristes est liée à certains égards au toires, des temps. Le rapport au temps diligence, des voiturins, des veturini…
rapport entre le bilan carbone et le était fondamental dans la société indus- On voit bien que l’on était là dans un
ebilan individuel. Il y a aussi un bilan des trielle du XIX siècle lorsque le temps tourisme qui concernait quelques
métamorphoses que je qualifie de quali- de vie dédiée au travail représentait milliers de personnes au lieu de 70
tatives et de quantitatives et qui portent 90% d’une existence humaine, ce qui a millions en 1960, 567 millions en 1995,
justement sur les modes de transport. peu à voir avec les 7 à 8% (selon Jean 935 millions de personnes et presque
Viard) consacrés aujourd’hui au temps un milliard en 2010 ! Les prévisions de
Le I, c’est celui des itinérances, des de travail et qui laissent du temps l’OMT voient en 2020 le milliard être
itinéraires. Il est intéressant de voir pour d’autres types d’activités et de largement dépassé. D’évidence, ni le
que le lien entre transport et tourisme déplacements. touriste Stendhal, ni le touriste Proust
hors-série - juillet 2012 « pour mémoire »l31
n’étaient naturellement comparables aux de ces affiches de Broders aux couleurs l’existence, vues à sa manière par Michel
touristes contemporains. tantôt acidulées, tantôt chatoyantes, Houellebecq dans Plateforme 2001.
qui présentent les infrastructures qui
Le dynamisme originel a dû beaucoup à ont aidé au développement organisé du L’internationalisation est présente dès
la famille Cook, avec Thomas, James et tourisme, et particulièrement le chemin les débuts avec des chemins de fer
Mason Cook qui, en 1841, ont inventé de fer. européens, des chemins de fer interna-
le premier voyage de groupe, créant le tionaux et un personnage qui a tenté une
premier « tour operator ». Cook était Une date fondamentale est l’année carrière africaine dans des auto-circuits
baptiste d’où une entreprise fondamen- 1875, lorsque le bureau du tourisme et africains, Bibendum. Je rappelle aussi la
talement liée à la morale, et prônait un le bureau des excursions furent créés pétition sur le numérotage des routes
apostolat de la tempérance. Par la même à Gérardmer dans les Vosges. Une en 1912, le développement en 1900 du
occasion, il a inventé un tourisme édu- autre date très importante est l’année guide rouge du chauffeur qui est devenu
catif visant à favoriser une amélioration 1905 quand le premier code de la route un guide touristique, le balisage des
de la personne humaine. La rencontre informel fut proposé par le Touring-Club routes, le mappage de la planète et, en
de l’autre était déjà présente chez Cook vosgien. C’était une anticipation de la bout de chaîne, le GPS. Dans cette tay-
mais aussi le pendant de la massification création de l’administration créée en lorisation du territoire, fondamentale,
de ce tourisme. 1910 que nous honorons aujourd’hui. on retrouve la concomitance entre les
deux problématiques de la mobilité et
Thomas Cook produisit en 1841 le premier Ce qui frappe pour ces débuts, c’est du tourisme. C’est la « touristification »
voyage assuré par la Midland Railway que toutes ces images sont sociales, de la planète – néologisme que vous me
entre Leicester et Lawsborough. Il proposa elles montrent l’avènement du temps pardonnerez – qui est à l’exacte mesure
alors un voyage à un schilling pour 570 libre, expression qu’Alain Corbin a popu- du développement des capacités de
passagers avec un orchestre, une distrac- larisée et explorée scientifiquement, Source : B. Villemot
tion qui visait à exalter les populations, l’avènement des loisirs, l’invention de
aucune boisson alcoolisée bien évidem- territoires vus différemment comme
ment et neuf voitures ouvertes. Il y avait pour les bords de mer ou la montagne.
là toute une logistique du tourisme qui est On y voit aussi le tourisme qui conduit
fondamentale au regard de la logique de en chemin de fer jusqu’à la haute mon-
massification ultérieure du tourisme. Il fai- tagne, avec les compagnies du PLM. A
sait emprunter le train mais était aussi un la montagne, on a inventé encore des
affréteur de croisières : malheureusement moyens de transport qui ne sont plus
pour les passagers du Titanic, c’est lui qui résiduels comme les téléphériques et
avait organisé une bonne partie du voyage les excursions automobiles. Là, nous
de la Cunard sur la traversée fatidique sommes véritablement dans une logique
transatlantique d’avril 1912… « Thomas de bons voyages.
Cook » est depuis devenu un label et une
agence bien connue, aujourd’hui détenue D’autres images de cette Belle Époque
par des capitaux allemands (Thomas pionnière, expriment un art de voyager
Cook.fr ou .com). intense et une culture associant l’élé-
On peut ajouter l’importation en France ment féminin, « éternel » et érotique,
aux nécessités du déplacement. Ceci du modèle des stations balnéaires
rappelle que le tourisme est fondamen-comme Arcachon, Dinard ou Deauville.
talement lié aussi à ces séductions de Il y aurait une exégèse spécifique à faire
« pour mémoire » hors-série -juillet 2012l32
projection, de maîtrise et d’emprise
des moyens de locomotion maritimes,
terrestres, fluviaux, et peut-être célestes
qui ont été également évoqués.
Enfin, plus précisément, les miracles
de l’automobilisme, les voici. Catherine
Bertho-Lavenir y accorde beaucoup
d’importance et j’en suis aussi un grand
« défenseur ». On trouve à ce chapitre
le balisage essentiel des routes par auto-
mobile, et l’individualisation du paysage.
Le premier congrès de tourisme sur
route date de 1905 et s’est tenu à Paris.
De nombreuses images illustrent le
développement d’une forme d’auto-
camping, avec l’horizon américain la Bentley outre-Manche) n’a que autos d’exception de Ralph Lauren qui
qui est le motel, mais le tourisme peu à voir avec le camping de Frank sont présentées en ce moment au Musée
aristocratique (comme celui du marquis Dubosc, vous me pardonnerez cette des Arts décoratifs : la perspective de
périgourdin de Fayolle en 1906 au comparaison triviale… On réfléchissait conduire une Ferrari, une Bugatti, une
Mans pendant le premier Grand Prix au début de l’auto-camping comme à Porsche ou un roadster anglais, sur une
de l’histoire ou ceux de Goodwood un sport, et à un moyen de généraliser route déserte et sinueuse, participe des
avec coupe de champagne au cul de de l’automobile. Dans la première page agréments de la vie, vous le reconnaî-
d’un ouvrage paru en 1924, on évoquait trez ! Des sensations identiques peuvent
l’objectif de familiariser les Français à au demeurant être ressenties au volant
cette pratique. d’autos plus modestes et Julien Gracq ne
disait pas autre chose en 1974 (Lettrines
L’automobile allait être « notre amie » II) : « Le vide soudain des petites routes,
(pour reprendre le titre de l’ouvrage de dès qu’on a déboîté des chaussées
Jacques Loste paru en 1939) et pénétrer à grande circulation, me surprend
les sphères intimes du divertissement. toujours et m’enchante : rien de plus
On envisageait sa généralisation qui a eu aisé, on dirait, au moins pour quelques
lieu avec la démocratisation, l’urbanisa- années encore, que de donner le change
tion, la dilution du marqueur social. Ce au troupeau. Le Massif central est vide
n’est pas faire injure au ministère ou aux partout où j’ai le désir de le voir ».
associations de reprendre une citation
de Marc Boyer : « l’automobile de masse A l’opposé de ce tourisme motorisé
a fait plus que toutes les institutions et relativement élitiste, quoiqu’accessible
toutes les associations pour le dévelop- – c’est là son paradoxe fécond -, les pre-
pement du tourisme ». mières manifestations de la congestion
Un clin d’œil vers le grand tourisme routière ont imposé en France en 1976
automobile passe par l’exposition des la création de « Bison futé ». Vous en
hors-série - juillet 2012 « pour mémoire »l33
connaissez les avantages et les inconvé- le tourisme. A l’exemple des pèleri- avec des exemples étonnants de sacra-
nients, les exigences quant aux respects nages, les grandes randonnées se sont lisation d’un certain type de patrimoine
des périodes et de la maîtrise du temps, généralisées comme le montre cette immatériel – comme pour la mode assez
couplées à l’ambivalence du développe- coquille Saint-Jacques sur le chemin bobo des rétro-campings ou des embou-
ment autoroutier. de « GR 65 ». Ceci a été une tendance teillages artificiels sur la Nationale 7. Il
Au regard de cette massification, j’ai mis autrefois nouvelle du tourisme, doréna- subsiste donc jusque dans la subversion
en tout petit cette photo d’une femme vant très datée. apparente de multiples ressources au
nue qui exprime la perspective du film développement touristique.
des Bronzés, d’un tourisme de colonies Mais ce tourisme éthique est-il véritable-
de vacances, plus familial, du tourisme ment durable ? L’époque témoigne d’une Pour conclure, je ferai appel au L du
du Club Méditerranée, dont l’esprit des indiscutable attente de patrimonialisa- cadavre exquis que j’ai jusqu’ici volon-
débuts avait à voir avec la philosophie tion, comme dans les réflexions autour tairement oublié : les libertés et les
morale de Thomas Cook. D’autres don- de la Nationale 7, des allées plantées libérations que l’époque de la logistique
nées sont liées à ces inflexions touris- d’arbres, dans la continuité de ce qui se low-cost remet en question. Y a-t-il véri-
tiques massifiantes depuis le début des fait aux États-Unis autour de la route 66, tablement une durabilité de ce tourisme,
années 1970. L’invention du long courrier
aérien avec le Jumbo Jet (le Boeing 747 en
1969 et sa mise en service sur des lignes
régulières à partir de 1970) a changé la
face de certaines destinations touris-
tiques. On est entré dans une logique
qui, depuis la fondation de Ryan Air en
1995 et celle d’Easy Jet.com, comme
l’indiquent les publicités inscrites sur les
avions eux-mêmes, témoigne de cette
mise en résonance de tous les moyens
de mobilités, y compris des mobilités
les plus désincarnées que peuvent être
celles de l’information. Avec le fait que
les opérateurs traditionnels, comme
les chemins de fer, courent après ce
système de marketing nouveau avec la
flexibilité du « yield management ».
Cela dit, ce modèle a connu sa crise,
la crise de la société de consommation
occidentale dans les années 1970. Il y
a eu des héritiers de Sur la route de
Kerouac, une volonté de réfléchir à
un autre type de tourisme comme la
recherche, dans le Routard qui apparaît
alors, d’un nouveau rapport plus moral,
j’ose le mot, entre l’environnement et
« pour mémoire » hors-série -juillet 2012l34
à partir du moment où la logique cette méditation sur cette civilisation du
du moindre-coût dépasse très voyage qui, un temps a peut-être existé,
largement le simple fait d’avoir mais dont la pratique réelle n’a jamais
un billet pas cher, avec les condi- dépassé quelques cercles privilégiés
tions sociales qui se trouvent très restreints.
derrière ?
Eh bien, cette logique a proba-
Échanges avec la salleblement des limites, y compris
des limites morales, j’y insiste
pour stimuler la réflexion. Participant
Mais qui peut en juger ?… Vous avez sans doute oublié une chose
èPeut-être le tourisme du XIX extrêmement importante pour le E que
siècle était-il à la fois « plus sont les événements. Il ne suffit pas d’ex-
difficile et plus facile qu’au- pliquer le tourisme par les transports
jourd’hui. Les trajets étaient mais l’évolution des grands événements
plus lents, il n’y avait pas a concouru à un développement fantas-
d’itinéraires fulgurants... tique du tourisme. De plus, il ne faut pas
On n’avait pas à retenir sa oublier que si on a beaucoup pensé au
place ni à se préoccuper « tout voiture », en euros constants, le
de visas sur les passe- coût de la voiture a diminué alors qu’il en
ports, d’autorisations et pas de même pour le coût de la SNCF.
de change ou de vacci- L’aspect économique est extrêmement
nations » notait André important.
Siegfried. Évidemment cette
tendance à l’hyper-encadrement et à Henri Jaffeux
la planification n’a fait que s’accroître En cette période où l’on se pose des
jusqu’à aujourd’hui, avec les formalités questions sur l’avenir, il est de bon goût
particulièrement visibles et pesantes de faire de la prospective, et notamment
dans les aéroports de nos jours. à l’horizon de 2050. Avez-vous une idée
de la suite ? En 2050, y aura-t-il encore
Enfin, le même auteur remarquait qu’« il un tourisme de masse mondialisé ?
n’y avait plus de vie de repos et de
loisirs au sens de l’« otium » nobiliaire, Mathieu Flonneau
mais qu’il y avait désormais des vies Je suis historien, cela ne vous aura pas
pleines de distractions fatigantes » ! échappé… -et par ce fait, loin de moi
C’est un trait significatif des mœurs la volonté de nier les événements !-.
modernes relevait-il : « On est venu Cela dit, la mondialisation en cours
chercher moins la fameuse relaxation du tourisme vise très naturellement à
que la diversion, par rapport au train faire entrer dans le jeu des tourismes
de vie quotidien d’une vie de travail, et internationaux les aires en émergence
à proprement parler l’évasion. On se et en développement. C’est une réponse
reposera au retour dans le calme du que les statistiques économiques peu-
bureau retrouvé ! ». Je vous laisse avec vent donner. Il y a une dimension de
hors-série - juillet 2012 « pour mémoire »l35
prospérité individuelle qui permet aux qu’il fallait un peu gratter la chose parce
sociétés qui étaient jusqu’ici décalées qu’on n’y avait pas assez pensé. Par
de rattraper les écarts de revenus et de rapport à l’OMT, je pense que, de toute
faire du tourisme. Ce que l’OMT, dans façon, les territoires des loisirs et du
ses statistiques met en évidence, c’est tourisme sont, comme pour toutes les
l’avènement du tourisme pour des aires mobilités, des territoires de la proximité
géographiques et surtout humaines qui avant tout. Les Chinois iront d’abord en
concernent à peu près trois milliards Chine et aux alentours et non en Europe.
d’hommes. On a là véritablement et Je pense qu’en 2050 on n’en sera pas
mathématiquement des perspectives de encore là.
croissance considérables.
Mathieu Flonneau
Françoise Bourcy C’est toutefois contredit, du fait de la
Au sein du Conseil de l’Europe, il y a capacité croissante de projection de
eu un travail sur les perspectives des pays asiatiques, par les queues qui sont
transports à l’horizon 2050, avec tout au moment où je vous parle devant le
un volet sur le tourisme. On en a conclu Louvre !
Source : Re : R. Doisneau
« pour mémoire » hors-série -juillet 2012l
?