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Numéro9
PASTORALISME EN ZONE SÈCHELe cas de l’Afrique subsaharienne
Comité Scientifi que Français de la Désertifi cationFrench Scientifi c Committee on Desertifi cation
Les dossiers thématiquesdu CSFD numéro 9Directeur de la publicationRichard EscadafalPrésident du CSFDDirecteur de recherche de l’Institut de recherche pourle développement (IRD) au Centre d’Études Spatialesde la Biosphère (CESBIO, Toulouse)AuteursBernard Toutain,bernard.toutain@yahoo.frAgropastoraliste, ex-Cirad (Centre de coopérationinternationale en recherche agronomique pour ledéveloppement)André Marty,marty.andre@free.frSocio-pastoraliste, ex-Iram (Institut de recherches etd’applications des méthodes de développement)André Bourgeot,bourgeot@ehess.frAnthropologue, CNRS (Centre National de laRecherche Scientifique)Alexandre Ickowicz,alexandre.ickowicz@cirad.frZootechnicien, Cirad (Centre de coopérationinternationale en recherche agronomique pour ledéveloppement)Philippe Lhoste,lhosteph@orange.frZootechnicien, ex-Cirad (Centre de coopérationinternationale en recherche agronomique pour ledéveloppement)Avec la participation deVéronique Ancey,socio-économiste dupastoralisme, CiradGérard Begni,chargé de mission Environnement& Développement Durable, CNES (Centre nationald’études spatiales)Ronald Bellefontaine,forestier tropical, CiradMarc Bied-Charreton,agroéconomiste etgéographe, Université de Versailles Saint-Quentin-en-YvelinesBernard Bonnet,pastoraliste, IramJean-Paul Chassany,agroéconomiste, ex-Inra(Institut National de la Recherche Agronomique)Antoine Cornet,écologue émérite, IRDCéline Dutilly-Diane,économiste de l’élevage, CiradMichel Malagnoux,forestier écologiste, ex-CiradAbdrahmane Wane,économiste du pastoralisme,CiradÉdition scientifique et iconographieIsabelle Amsallem,Agropolis Productionsinfo@agropolis-productions.frConception et réalisationOlivier Piau,Agropolis ProductionsRemerciements pour les illustrationsBernard Bonnet(Iram),Diana Rechner(Photothèque INDIGO,IRD),Ibra Touré (Cirad),Gérard DeWispelaere(ex-Cirad), ainsi que les auteurs desdifférentes photos présentes dans le dossier.Impression :Les Petites Affiches (Montpellier, France)Dépôt légal :à parution  ISSN : 1772-6964Imprimé à 1 500 exemplaires© CSFD / Agropolis International, février 2012.
Comité Scientifique Françaisde la DésertificationLa création, en 1997, du Comité Scientifique Français de la Désertification,CSFD, répond à une double préoccupation des ministères en charge de laConvention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification. Il s’agitd’une part de la volonté de mobiliser la communauté scientifique françaisecompétente en matière de désertification, de dégradation des terres etde développement des régions arides, semi-arides et subhumides afin deproduire des connaissances et servir de guide et de conseil aux décideurspolitiques et aux acteurs de la lutte. D’autre part, il s’agit de renforcerle positionnement de cette communauté dans le contexte international.Pour répondre à ces attentes, le CSFD se veut une force d’analyse etd’évaluation, de prospective et de suivi, d’information et de promotion.Le CSFD participe également, dans le cadre des délégations françaises,aux différentes réunions statutaires des organes de la Convention desNations Unies sur la lutte contre la désertification : Conférences desParties, Comité de la Science et de la Technologie, Comité du suivi de lamise en œuvre de la Convention. Il est également acteur des réunions auniveau européen et international. Il contribue aux activités de plaidoyer enfaveur du développement des zones sèches, en relation avec la sociétécivile et les médias. Il coopère avec le réseau international DNI,DesernetInternational.Le CSFD est composé d’une vingtaine de membres et d’un Président,nommés intuitu personaepar le ministère de l’Enseignement supérieuret de la Recherche et issus des différents champs disciplinaires et desprincipaux organismes et universités concernés. Le CSFD est géré ethébergé par Agropolis International qui rassemble, à Montpellier et dansle Languedoc-Roussillon, une très importante communauté scientifiquespécialisée dans l’agriculture, l’alimentation et l’environnement despays tropicaux et méditerranéens. Le Comité agit comme un organeindépendant et ses avis n’ont pas de pouvoir décisionnel. Il n’a pas depersonnalité juridique. Le financement de son fonctionnement est assurépar des contributions du ministère des Affaires étrangères et européennes,du ministère de l’Écologie, du Développement durable, des Transportset du Logement, ainsi que de l’Agence Française de Développement. Laparticipation de ses membres à ses activités est gracieuse et fait partie del’apport du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.Pour en savoir plus :www.csf-desertification.org
La rédaction, la fabrication et la diffusion de ces dossiers sont entièrementà la charge du Comité, grâce à l’appui qu’il reçoit des ministères français et del’Agence Française de Développement. Les dossiers thématiques du CSFDsonttéléchargeables sur le site Internet du Comité, www.csf-desertification.orgImprimé sur du papier certifié issu de forêts gérées durablement, blanchi sanschlore, et avec des encres sans solvant.Pour référence :Toutain B., Marty A., Bourgeot A., Ickowicz A. & Lhoste P.,2012. Pastoralisme en zone sèche. Le cas de l’Afrique subsaharienne.Lesdossiers thématiques du CSFD. N°9. Février 2012. CSFD/Agropolis International,Montpellier, France. 60 pp.
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Richard EscadafalPrésident du CSFDDirecteur de recherche de l’IRDau Centre d’Études Spatiales de la Biosphère
etc., afin de faire le point des connaissances sur cesdifférents sujets. Il s’agit également d’exposer des débatsd’idées et de nouveaux concepts, y compris sur desquestions controversées, d’exposer des méthodologiescouramment utilisées et des résultats obtenus dansdivers projets et, enfin, de fournir des référencesopérationnelles et intellectuelles, des adresses et dessites Internet utiles.Ces dossiers sont largement diffusés—notammentdans les pays les plus touchés par la désertification—sous format électronique et via notre site Internet,mais également sous forme imprimée. Nous sommesà l’écoute de vos réactions et de vos propositions. Larédaction, la fabrication et la diffusion de ces dossierssont entièrement à la charge du Comité, grâce à l’appuiqu’il reçoit des ministères français et de l’AgenceFrançaise de Développement. Les avis exprimés dansles dossiers reçoivent l’aval du Comité.
L’processus lié aux activités humaines. Jamais la planèteet les écosystèmes naturels n’ont été autant dégradéspar notre présence. Longtemps considérée comme unproblème local, la désertification fait désormais partiedes questions de dimension planétaire pour lesquellesnous sommes tous concernés, scientifiques ou non,décideurs politiques ou non, habitants du Sud commedu Nord. Il est dans ce contexte urgent de mobiliseret de faire participer la société civile et, dans unpremier temps, de lui fournir les éléments nécessairesà une meilleure compréhension du phénomène dedésertification et de ses enjeux. Les connaissancesscientifiques doivent alors être à la portée de toutun chacun et dans un langage compréhensible parle plus grand nombre.C’est dans ce contexte que le Comité ScientifiqueFrançais de la Désertification a décidé de lancer unesérie intituléeLes dossiers thématiques du CSFD quiveut fournir une information scientifique valide sur ladésertification, toutes ses implications et ses enjeux.Cette série s’adresse aux décideurs politiques et à leursconseillers du Nord comme du Sud, mais égalementau grand public, aux journalistes scientifiques dudéveloppement et de l’environnement. Elle a aussil’ambition de fournir aux enseignants, aux formateursainsi qu’aux personnes en formation des complémentssur différents champs disciplinaires. Enfin, elle entendcontribuer à la diffusion des connaissances auprès desacteurs de la lutte contre la désertification, la dégradationdes terres et la lutte contre la pauvreté : responsablesd’organisations professionnelles, d’organisations nongouvernementales et d’organisations de solidaritéinternationale.
Avant-propos
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Pastoralisme et désertification : un sujet controversé
lerutemèlbdenuàorpfreeacntvaaiftodéraninétdiohumatanenèmonéhpsifoalàn,ioatictrfiédeslael:ndiaemorgurenveérfftsenhètsmessuaaviséireuqlesbienspubliscmnoidua,xladossCessonierssncatocàidérs
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Préface
Jégalement de m’avoir proposé de le préfacer et l’enremercie vivement.Ce petit ouvrage présente avec beaucoup de clarté toutela complexité des systèmes pastoraux, sans en rajouteret sans céder à la mode, le terme « systèmes complexes »ne doit pas apparaître une seule fois ! Et pourtant, ony démontre, avec force détails et illustrations, que lepastoralisme mêle des sols, de la végétation, des animauxet des hommes, les précipitations, le ruissellement etl’infiltration de l’eau, les phénologies complémentairesd’espèces végétales herbacées, annuelles et pérennes,arbustives et arborées, les savoirs, les relations socialeset les valeurs culturelles de sociétés humaines. Et cen’est pas une question marginale ; de telles sociétés serencontrent sur l’ensemble de la planète, en Afriquesubsaharienne certes, mais sur bien d’autres continentségalement.On est là dans un monde qui a résisté, non sansdifficultés, au modèle de l’optimisation des fonctions telqu’il a pu être prôné dans le monde entier, dans le cadrede la modernisation de l’agriculture européenne ou dela révolution verte dans le monde en développement.Avec comme postulat de base l’homogénéisation et lastabilisation des conditions de production, ce modèle apermis de promouvoir—de manière quasi-universelle—un développement fondé sur l’amélioration génétique,animale ou végétale, accompagnée des apportsindispensables en nutriments (aliments du bétailou engrais) et en produits de protection contre lesmaladies et ravageurs. Le pastoralisme, c’est tout lecontraire ; il s’est fondé sur la diversité, la mobilité,la réactivité aux évènements, voire leur anticipation.Hétérogénéité et dynamique en constituent les motsclés ! L’optimum n’est pas un objectif ; le pastoralismese contente de compromis, de biais et de ruses, brefde solutions satisfaisantes…La question n’est pas de savoir, ainsi que le suggèrentles auteurs, si « le pastoralisme sera écologique oune sera pas » ! Le pastoralisme n’est pas un domainedisciplinaire académique et son problème n’est pas des’identifier à l’un d’entre eux, l’écologie en l’occurrence,mais il ne pourra être compris par nous autreschercheurs qu’en associant une approche écologiqueà leur étude.Il requiert en effet de s’intéresser : aux dynamiques (des saisons, des cycles pluriannuels) ;aux interactions (entre hommes et milieux, entrehommes et animaux, entre animaux entre eux, entre
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Pastoralisme en zone sècheLe cas de l’Afrique subsaharienne
physiologiques, chez les animaux comme chez lesvégétaux) ;aux temporalités (des rythmes de croissance desanimaux comme des cycles de reconstitution desréserves des plantes, comme celles également desactivités humaines).La mobilité—temporelle et spatiale—est ainsi l’un desconcepts clés de la vie dans ces zones au climat incertain.Les cartes sur lesquelles ont été longtemps fondées lesappréciations et les évaluations à destination d’unerationalisation de l’usage de ces espaces, à l’aide d’outilscomme la capacité de charge… ne savent pas rendrecompte du temps ! Ce qui change tout, puisqu’on a affaire,ainsi que le disent très bien les auteurs, à des « parcoursen non-équilibre », une mesure statique ne saurait enrendre compte : nous avons besoin pour cela d’unetroisième dimension qui combine les diversités induitespar l’hétérogénéité spatiale et par les différentiels detemporalités, sous l’égide de savoirs dynamiques, qui detous temps ont su croiser transmission, apprentissage,expérimentation et appropriation de nouveautés.Les pratiques « traditionnelles » se renouvellent enpermanence, au contact de l’imprévu ou de l’exogène,discrètement mais sûrement, car, comme dans toutprocessus social ou biologique, durer, c’est changer, setransformer, s’adapter, mais c’est aussi savoir résister eninventant l’inédit, en créant les conditions de réalisationde l’improbable ! Ce sont là de belles leçons que nousdonnent ces sociétés pastorales fondées sur la mobilitédes gens, des bêtes et des savoirs, qui nous parlent plusde résistance que de résilience, car leurs situations nesont jamais neutres socialement. Elles se situent dansdes contextes marqués de relations de pouvoir entreindividus, groupes sociaux, administrations colonialesou nationales, organisations non gouvernementales,institutions nationales et internationales, etc.Souvent marginalisées, ne serait-ce que par leurcatégorisation régulière parmi les pauvres selon lescritères internationaux, elles font plus souvent les fraisdes politiques agricoles ou d’aménagement que l’objetde politiques publiques positives visant à les favoriser,même si les auteurs de cet ouvrage présentent plusieursinflexions de ces politiques qui pourraient aller dansune direction moins pénalisante. D’autant qu’ellesrisquent de souffrir des conséquences des discoursinternationaux visant à inciter à la diminution de laconsommation et de la production de viande – au moinsdes populations des pays industrialisés – en ciblant enparticulier les ruminants. Comme si on ne les élevaitque pour cela !
Certes, il serait temps de revoir l’équilibre alimentairede nos concitoyens et le coût écologique, énergétique,social et éthique de certains modes de productionde viande, de ruminants comme de monogastriquesd’ailleurs, ces derniers étant mieux vus des rapportsinternationaux alors qu’ils sont probablement les pluscritiquables du point de vue social et éthique ! Il seraittemps de se rappeler que les ruminants, petits et grands,sont capables d’exploiter des milieux qui ne sauraientêtre cultivés pour des questions de pente, d’altitudeou d’irrégularité des précipitations. Ils peuvent sedéplacer tout seuls pour aller chercher leur nourriture ettransformer ainsi l’énergie qu’ils produisent à partir desplantes qu’ils ingèrent—qui elles-mêmes ont constituédirectement ces matériaux à partir de l’énergie solaire—en force de travail pour les cultures et les déplacements,en viande, en lait, en fibres, etc. Certains donneurs deleçon « écologique » devraient regarder avec davantaged’intérêt ces extraordinaires transformateurs que sontles ruminants et avec davantage de respect les groupeshumains qui se sont développés en symbiose avec eux,dans toutes les parties du monde, en particulier lesdéserts et les zones arides, les montagnes, les zoneshumides… En bref, les espaces considérés commehostiles aux activités humaines et marginalisés parles modèles de développement fondés sur le contrôleet la stabilité des conditions de culture et d’élevage,et donc la sédentarité des installations. Les sociétéspastorales méritent mieux que le mépris dont elles font leplus souvent l’objet, car elles rappellent en permanencequ’on peut résister aux « forces du progrès » et qued’autres systèmes de valeurs peuvent se révéler toutaussi durables, si ce n’est plus, que ceux qui s’appuientsur des évidences scientifiquement prouvées.Et c’est tout l’intérêt d’un ouvrage comme celui-ci demontrer que la science, justement, peut égalements’intéresser à ces situations, et permettre ainsi deles mieux connaître* et comprendre, et d’aider lesgroupes sociaux concernées dans leurs transformationscontemporaines. Mais il montre aussi comment celaa également profité aux disciplines scientifiques etaux approches académiques de s’intéresser à de telssystèmes, d’y mettre à l’épreuve leurs certitudes etd’en repartir riches de nouvelles connaissances et denouvelles interrogations, de nouvelles pistes à explorer,qui seront fructueuses tant du point de vue de leursapplications potentielles que des avancées cognitivesqu’elles permettent.On peut penser en particulier aux recherches qu’il fautpoursuivre pour aller au-delà de la définition ou de lacatégorisation de la pauvreté, qui n’ont jamais permisà un seul « pauvre » d’en sortir. On devrait davantages’intéresser aux processus qui rendent certains plus
Pastoralisme et désertification : un sujet controversé
vulnérables que d’autres aux risques économiques ouclimatiques (ou autres) et qui génèrent les inégalitésqui conduisent sur le chemin de la pauvreté, inégalitésd’accès à la terre et aux ressources, aux marchés,à l’éducation, à la santé. Ce ne sont là que quelquesdomaines exemplaires des difficultés que rencontrent lessociétés pastorales… Tout particulièrement quand on niele caractère structurant de la mobilité, qui en constitueles fondements : mobilité essentielle à l’alimentation destroupeaux et des hommes et indispensable aux relationssociales entre groupes fragmentés. C’est en inversantces trajectoires perverses d’accroissement des inégalitéset des vulnérabilités qu’on pourra un jour lutter contrece qui rend les gens encore plus pauvres…On peut penser également, et j’en terminerai par là, àla question des ressources, et ceux qui m’ont invité àrédiger cette préface, savent bien que cette questionm’anime particulièrement depuis quelques années. Lesressources n’existent pas en tant que telles ! Celles-ciproviennent de l’usage qui est fait de certains élémentsdu milieu qu’exploitent certains groupes humains. Jeme réfère ainsi à la notion de« functional integrity »empruntée à P. Thompson et rappelée par les auteursde cet ouvrage. Ce qui est ou fait ressource un temps,pour un groupe donné, ne le sera pas à un autre momentou pour un autre groupe. Les usages et les ressourcesque l’on peut tirer des forêts, par exemple, sont ainsivariées et variables au fil des temps, des techniques, desbesoins de sociétés… Il en est de même des systèmesconstitués par des pasteurs, leurs animaux et lesparcours qu’ils exploitent, pour lesquels les ressourcesconnaissent également des dimensions immatérielles,qui sont essentielles, comme les savoirs de conduite destroupeaux, les droits d’accès et d’usage des espaces, lesdroits à la mobilité, etc., qui constituent bien la premièreressource du pastoralisme.Bernard HubertDirecteur de recherche à l’Institut Nationalde la Recherche Agronomique (Inra)Directeur d’études à l’École des hautesétudes en sciences sociales (EHESS)Président d’Agropolis International, Montpellier
*Ignoti nulla cupido nous rappelle Ovide (« on ne peut désirer ce qu’on neconnaît pas »).
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Pasteur transhumant conduisant sesdromadaires au pâturage. Nord du Sénégal.
s©ubBs.aThoauriteaninn
Pastoralisme en zone sècheLe cas de l’Afrique subsaharienne
Sommaire
Pastoralisme et désertification : un sujet controverséLe pastoralisme en Afrique subsaharienneDésertification et élevage pastoral sahélienVers un pastoralisme durable ?Les points essentiels du dossier
Pour en savoir plus…LexiqueAcronymes et abréviations
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Pastoralisme et désertification :un sujet controversé
© A. Ickowicz
LA DÉSERTIFICATION : DÉGRADATIONDES TERRES EN ZONES SÈCHESL’Organisation des Nations Unies estime que ladésertification est « le plus grand défi environnementalde notre époque » et prévient que, sans des décisionspolitiques pour la combattre, des mouvementsmigratoires pourraient concerner près de 50 millionsde personnes au cours de la prochaine décennie(ONU, 2007). Dans les régions arides, semi-arides etsubhumides*, le terme de « désertification » signifiela dégradation de la qualité et de la productivité desterres. En cette période d’accroissement rapide dela population humaine, notamment en Afrique, lacrise des écosystèmes qu’elle représente s’ajouteau constat que les surfaces exploitables ne sontpas extensibles à l’infini, qu’elles sont soumises àdes dégradations, et deviennent même l’objet deconvoitises internationales.La désertification est définie par la Convention desNations Unies sur la lutte contre la désertification(CNULD) comme « la dégradation des terres dansles zones arides, semi-arides et subhumides sèchespar suite de divers facteurs, parmi lesquels lesvariations climatiques et les activités humaines ».6
Aridification du milieu au Sahel. Une ombresalutaire pour les troupeaux, Kanem, Tchad.
La désertification fait partie des grandes questionsenvironnementales actuelles qui, non seulementinquiètent les sociétés humaines, mais mobilisent aussiles efforts des décideurs politiques des nombreux paysconcernés. Dès 1977, suite aux occurrences répétéesde sécheresse au Sahel, la communauté internationales’est saisie du problème de la désertification. Uneconférence internationale s’est tenue à Nairobi en1977 et un programme de lutte a été mis en place.Face à la persistance du phénomène et à la gravité deses conséquences, ce thème a pris une importancepolitique nouvelle lors de la Conférence des NationsUnies sur l’environnement et le développement à Riode Janeiro en 1992. Le chapitre 12.0 de l’Agenda 21adopté lors de cette conférence, concernait la gestiondes écosystèmes fragiles des zones sèches, la luttecontre la désertification et la prévention des effets dela sécheresse. La décision 12.4 demandait l’élaborationd’un traité international sur la désertification. Suiteà des négociations intergouvernementales, un textefut alors élaboré, puis la CNULD, signée à Paris en1994, entra en vigueur dès 1996.* Pour l’Afrique de l’Ouest : aride : précipitations annuelles inférieures à200 mm ; semi-aride : de 200 ou 250 mm à 500 ou 550 mm ; subhumide :entre 550 et 1 200 mm répartis sur 6 à 8 mois.
Pastoralisme en zone sècheLe cas de l’Afrique subsaharienne
> ZOOM |À propos de la dégradationdes terres et de la désertification…
Dans son sens géographique, ledésert signifie unezone aride et inhabitée. La désertification est uneprogression vers cet état, impliquant selon le suffixefication (même racine que le mot « faire ») l’actionde l’homme. La notion dedésertification à laquellerenvoie ce dossier s’applique aux zones sèches,suppose une évolution et accorde une certaine partde responsabilité aux actions humaines. Cette définitionévoque d’abord l’impact des sociétés humaines sur lemilieu, mais il va de soi que la préoccupation concerneaussi l’impact des dégradations sur les sociétés et quela dégradation des terres s’étend aux écosystèmes etaux organismes vivants.En Afrique tropicale, on constate presque toujoursun lien entre l’augmentation de la population et ladésertification*, alors qu’en Europe tempérée, onemploie « désertification » dans le sens de « disparitionde toute activité humaine dans une région peu à peudésertée [de ses habitants] » (Dictionnaire Robert).Le terme de désertisation fut utilisé à propos dessteppes d’Afrique du Nord dès les années 60 (LeHouérou, 1968) pour exprimer cette évolution versdes faciès désertiques. Les steppes au nord du Saharamontrent en effet de graves symptômes de dégradationconduisant à la dénudation des terres ou la simplificationà l’extrême de la flore. La surexploitation du milieu parles troupeaux et les défrichements pour cultiver le solaggravent les conséquences de l’aridification du climatdans ces régions et l’on craint que le retour en arrièrene soit plus possible à ces stades. Mais le terme de« désertisation » n’a guère été repris par la communautéscientifique, du moins pour les pays tropicaux.Il est difficile de trouver des statistiques fiables del’étendue et du degré de la désertification au Sahel.Une évaluation globale de 1986 faite par télédétectionspatiale faisait état de 18 % de surfaces dégradées enAfrique sèche au sud du Sahara (Dregne, 1986). Lesconnaissances du terrain donnent toutefois l’impressionque les chiffres avancés sont souvent exagérés.Lasécheresse est une situation de déficit hydriquedu sol telle que les besoins en eau de l’homme, desanimaux et des végétaux ne peuvent plus être satisfaits.On parle de sécheresse quand ce déficit hydriquen’est pas habituel au climat de la zone et quand il duresuffisamment longtemps pour être dommageable. Lasécheresse diffère de l’aridité qui est due à la faiblessedes précipitations moyennes ou à la rareté de l’eaunaturelle disponible.
Pastoralisme et désertification : un sujet controversé
Dromadaires dans les dunes de l’Aïr. Niger.La désertification est-elle synonyme« d’avancée du désert » ?Pour le géographe, comme pour l’écologue, le déserta une signification et des caractéristiques précises. Leclimat y est hyperaride et les espèces vivantes y sontcaractéristiques. On ne désertifie pas un désert. Parcontre on peut imaginer qu’un milieu vivant évolue endésert. Qu’en est-il en réalité ? Les propos qui suiventn’ont de valeur que pour l’Afrique sahélienne au suddu Sahara où l’on constate qu’à l’échelle temporelledes quelques décennies passées (de l’ordre du demi-siècle), les limites écologiques entre le Sahel et leSahara ont apparemment peu varié. La répartitiongéographique des espèces sahariennes ne s’est pasétendue (exception faite pour la graminée vivacesahariennePanicum turgidum dont l’aire de répartitiontend à s’étendre en région sahélienne en raison dutransport des semences par le pelage du bétail), etcelle des espèces sahéliennes adaptées à l’ariditéne s’est guère modifiée. Ces plantes sont de bonsindicateurs des conditions de milieu, notamment desrégimes de précipitation. D’autre part, des observationspar télédétection ont mis en évidence la variabilité dela couverture végétale suivant les précipitations, maispas d’extension du Sahara (Tuckeret al., 1991). Destravaux récents font même état d’une améliorationde la végétation dans certaines régions au sud duSahara, au cœur des zones pastorales, et indiquentune nette augmentation de la biomasse végétale àgrande échelle entre 1982 et 2003 (Herrmannet al.,2005). On ne peut donc parler d’avancée du désertdans cette partie du monde. Par contre, on observe parendroits, notamment en Mauritanie, la mobilisation etla progression des dunes de sable et des phénomènesd’ensablement. Leur cause est complexe et ne peutêtre assimilée à une avancée du désert.Voir sur ce sujet : Mainguet, 1995 ;Mainguet et Dumay, 2006 ; Berte, 2010.* Même si la formulation devenue célèbre «more people, less erosion» se vérifie dans certaines régions agricoles (Tiffenet al,.1994 ; Boyd etSlaymaker, 2000).
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LE PASTORALISME :PÈRE DE LA DÉSERTIFICATION ?La désertification aurait trois causes humainesprincipales (EM, 2005) :la surexploitation des terres agricoles et desressources en eau afin de nourrir la population enrapide croissance ;la surexploitation de la végétation naturelle (cueilletteexcessive, déforestation, etc.) et sa destruction parles défrichements ;la surexploitation de la végétation par les troupeauxqui réduirait la production des pâturages et lareproduction naturelle des nombreux arbresfourragers.Ce dossier s’intéresse à cette troisième assertion—le rôle de l’élevage—et se limite à l’une des grandesrégions du monde où lepastoralisme* est toujoursune des principales activités économiques : l’Afriquetropicale sèche, plus précisément l’Afrique de l’Ouestet l’Afrique centrale. Dans les espaces pastoraux decette vaste sous-région, le bétail a été maintes foisaccusé d’être le principal responsable des dégradationsenvironnementales. Cette critique est-elle justifiée ?Ce dossier apporte des éléments de réponse…Si l’on passe en revue les différents pastoralismes dumonde, on est surpris par la grande diversité des milieuxils s’exercent, des zones pré-arctiques aux tropiques,des montagnes aux plaines, des terres arides auxmarécages(voir par exemple Faye, 2008). Les contextessociaux et économiques eux aussi sont très variés. Ilexiste néanmoins des caractéristiques comparables,tant dans l’organisation sociale et familiale que dansles techniques appliquées, dans l’esprit de la relationde l’homme avec l’animal que dans les relations dessociétés avec les autres groupes sociaux.*Les termes définis par le lexique (page 59) apparaissent enbleu et sontsoulignés dans le texte.20°0'0"O 10°0'0"O 0°0'0" 10°0'0"E
UNE LONGUE ÉVOLUTIONDEPUIS LES TEMPS ANCIENSDès les temps néolithiques, des populations africainesse sont spécialisées dans l’élevage pastoral, commeen attestent certaines fresques pariétales du Sahara(Tassili). Ces peuplespasteurs régnaient sur d’immensesétendues couvertes de pâturages, même si celles-ci étaient impropres à la vie sédentaire agricole enraison de la rudesse du milieu et de la rareté de l’eau.En même temps, pour compléter la diversité de leuralimentation et disposer d’autres produits de premièrenécessité, les populations pastorales ont non seulementpratiqué la cueillette et la chasse, mais ont aussi etsurtout développé les échanges avec les populationsd’agriculteurs. Le climat du Sahara et de l’Afrique ausud du Sahara a changé ; les populations d’éleveursse sont déplacées pour se trouver dans des milieuxpropices à leur activité, en adaptant à chaque fois leurmode de vie et de production.Au cours du siècle passé, l’extraordinaire accroissementde la population au niveau mondial a également touchéles milieux pastoraux. Les bouleversements politiques,économiques et sociaux qu’il a partout entraînés ontajouté, dans le contexte pastoral, d’autres évolutionsconsidérables s’ajoutant aux effets des variationsclimatiques, notamment un accroissement de la pressionsur les milieux naturels et anthropisés. Ces changementsn’ont pas empêché le pastoralisme de progresser et des’étendre dans beaucoup de régions du monde. Mêmesi les gestes des pasteurs semblent se répéter depuis lestemps les plus anciens, lesystème pastoral a toujoursété en constante évolution : le pasteur d’aujourd’huipuise ses connaissances dans les savoirs transmis, héritésde la tradition, mais il les applique en les transformantselon le contexte pour saisir rapidement les opportunitéset faire face aux contraintes qu’il rencontre. C’est unecondition de survie.20°0'0"E 30°0'0"E 40°0'0"E 50°0'0"EZones climatiquesAride HumideDésertique Semi-arideMontagneuse Subhumide0 195 390 780 Km
20°0'0"O 10°0'0"O 0°0'0" 10°0'0"E 20°0'0"E 30°0'0"E 40°0'0"E 50°0'0"E Zonage climatique des régions sèches de l’Afrique subsaharienne entre le Sénégal et la SomalieI. Touré © Cirad-PpzsPays sahéliens d’Afrique de l’Ouest : Mauritanie, Sénégal, Mali, Burkina Faso, Niger, Nigeria Pays sahéliens d’Afrique centrale : Tchad, CamerounSource : FAO
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Pastoralisme en zone sècheLe cas de l’Afrique subsaharienne
M-N. Favier © IRD
> ZOOM |Quelques chiffres…Les estimations sont extraites de diverses sourcesnationales (statistiques des États) et internationales(Organisation des Nations Unies pour l’alimentation etl’agriculture, FAO) concernant le secteur de l’élevageet le pastoralisme. Mais les données sur le cheptel enAfrique de l’Ouest et centrale ne sont pas précises etsont souvent sous-estimées.Rien que sur les 15 pays de la Communauté économiquedes États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) c’est-à-dire,sur l’ensemble des États du Cameroun au Sénégal (doncsans inclure la Mauritanie, le Tchad et la Républiquecentrafricaine, pays très pastoraux), la zone strictementpastorale couvre 25 % du territoire (Lyet al., 2010). Dansles années 90, le pastoralisme faisait vivre directement16 % des 35 millions d’habitants que comptaient alorsles seuls pays sahéliens (Bonfiglioli et Watson, 1992).Pour l’ensemble des pays sahéliens suivants :Mauritanie, Sénégal, Mali, Bu rkina, Niger, Tchad, lesstatistiques de la FAO indiquent les effectifs globauxsuivants en 2009 : bovins : 39,7 millions de têtes ; ovins : 45,8 millions ; caprins : 52,4 millions ; dromadaires : 5,7 millions.Sur cet ensemble, une proportion importante relèvedu strict pastoralisme. Le reste du cheptel estsurtout agropastoral, donc relevant partiellement dupastoralisme, et un peu périurbain.
Pastoralisme et désertification : un sujet controversé
Peintures rupestres de l’Akakus. Libye.
Le cheptel sahélien est en croissance, même s’ila marqué une inflexion au moment des grandessécheresses de 1972 et 1973.Nombre de têtes(en millions)10Petits ruminants7,5Bovins52,501966 1976 1996 2005 2009 Évolution du cheptel au Tchad de 1966 à 2009 (pour sa répartition géographique,cf. figure page 29).Sources :1966, 1996 : Ministère de l’Agriculture et de la Production animale du Tchad1976 : Direction de l’Elevage du Tchad2005 : Wane, 2006 d’après FAOSTAT 20052009 : FAOSTAT, 2011
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