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Le Mariage de Figaro,
Maîtres et valets dans la comédie du XVIII° siècle.





BIBLIOGRAPHIE DE L’AUTEUR


Pierre Augustin Caron de Beaumarchais (1732-1799), est un auteur dramatique
français, dont l'œuvre apparut, à la veille de la Révolution, comme un éloge des capacités
et de l'intelligence du tiers état. Né à Paris d'un père horloger, il devient lui-même horloger
du roi en 1753. Deux ans plus tard, il commença une rapide ascension sociale en épousant
la veuve d'un membre de la maison du roi, et en gagnant la faveur des filles de Louis XV,
dont il était professeur de harpe. En 1761, il acheta une charge qui l'anoblit et lui permit de
prendre le nom de Beaumarchais. Associé au financier Pâris-Deverney, il se rendit, en
1764, à Madrid sous le prétexte romanesque de défendre l'honneur de sa sœur, plus
probablement pour négocier d'importantes affaires ; Beaumarchais fut en effet mêlé à
des intérêts complexes (un héritage litigieux, un procès qui lui valut d'être emprisonné).
Outre sa charge de secrétaire du roi, il fit office d'agent secret pour Louis XV et Louis XVI
(notamment en livrant des armes aux Américains à partir de 1775). En 1791, il tenta de
procurer des fusils à la France révolutionnaire ; mais l'affaire échoua. Suspect par
ailleurs, en raison du luxe de sa maison parisienne, il fut considéré comme émigré à cause
de ses nombreux voyages et vécut pauvrement à Hambourg jusqu'en 1796, date de son
retour à Paris. Parallèlement à ces activités, il mena une carrière d'auteur dramatique à
succès. Celle-ci avait commencé en 1767 avec un mélodrame moralisant, Eugénie, dont la
préface, Essai sur le genre dramatique sérieux développe des théories qui doivent
beaucoup à Diderot et à Sedaine ; ceux-ci furent encore ses modèles pour, les Deux
Amis ou le Négociant de Lyon joué avec succès en 1770. Il composa ensuite des parades,
genre fort à la mode. La célébrité lui vint en février 1775 avec le Barbier de Séville ou la
Précaution inutile : cette comédie en quatre actes, sifflée lors de la première, fut d'abord un
opéra comique que refusa la troupe des Italiens ; l'intrigue est empruntée à la tradition,
en particulier à l'École des femmes, de Molière, et à une nouvelle de Scarron, la
Précaution inutile, mais la grande nouveauté de la pièce réside à la fois dans la gaieté,
edans un comique franc que le théâtre français avait oublié au XVIII siècle, dans l'intérêt
porté aux caractères des personnages, qui ne sont pas seulement les types comiques
traditionnels — il y crée Figaro, homme du peuple doté d'un esprit d'entreprise, d'une
habilité et d'une liberté de ton profondément moderne —, dans le dynamisme de l'action,
mais surtout dans la verve satirique. Beaumarchais s'attacha aussi à protéger les droits
des dramaturges : en 1777, il les regroupa dans une société d'auteurs. Puis il entreprit
l'édition des œuvres complètes de Voltaire, qui furent imprimées à Kehl de 1783 à 1790
pour éviter la censure en France. Ce fut en 1784 que Beaumarchais atteignit le sommet de
sa carrière, avec le Mariage de Figaro ou la Folle Journée. Cette comédie en cinq actes
écrite quatre ans plus tôt fut acceptée à la Comédie-Française en 1781, mais il fallut trois
ans de bataille pour qu'elle puisse être jouée. Le roi la trouvant « détestable », elle dut
passer quatre fois à la censure. La première représentation, le 27 avril 1784, fut un
véritable événement. Les duchesses comme les laquais avaient fait la queue pour obtenir
des billets, la salle était comble, des spectatrices s'évanouirent, toute la cour et la ville
entière firent un énorme succès à la pièce, succès de scandale qui avait été savamment orchestré par l'auteur lui-même. Louis XVI fit emprisonner Beaumarchais à Saint-Lazare,
mais dut le libérer en raison de la pression de l'opinion publique. L'intrigue est empruntée à
des sources diverses, mais Beaumarchais s'en démarque par l'impertinence du ton et par
le relief tout nouveau qu'il donne a Figaro, en rivalité avec le comte Almaviva. Devenu le
concierge du château du comte, Figaro avait promis à Marceline, une femme de chambre,
qu'il l'épouserait s'il ne pouvait lui rembourser une dette. Or, il est très amoureux de
Suzanne, camériste de la comtesse, et prépare son mariage avec elle. Le comte, lassé des
charmes de son épouse, favorise ce projet de mariage afin de jouir de son droit de
cuissage sur Suzanne, qui lui plaît beaucoup. Suzanne avertit de ses intentions coupables
Figaro et la comtesse, elle-même admirée par un tout jeune page, Chérubin. Le comte
tente de se venger en favorisant les projets de Marceline, mais on apprend que celle-ci est
la mère de Figaro ; le comte doit finalement demander pardon à sa femme et Figaro peut
épouser Suzanne. Les attaques des censeurs portèrent sur l'immoralité de la pièce ; de
fait, le comte est cette fois-ci bel et bien supplanté par son domestique, la naissance par le
droit. Les idées nouvelles s'exprimaient par la bouche de Figaro, les vers célèbres sur le
peuple (« Qu'on l'opprime, il peste, il crie, — Il s'agite en cent façons : — Tout finit par
des chansons ») annoncent l'esprit de la Révolution, tout comme le fameux monologue
de Figaro, invective contre son noble rival (« Qu'avez-vous fait pour tant de biens ?
Vous vous êtes donné la peine de naître et rien de plus »). En effet, s'il veut encore faire
rire, Beaumarchais entend aussi donner à penser : « en faveur du badinage, faites grâce
à la raison », place-t-il en exergue. La pièce valut à son auteur une popularité extrême,
qui diminua cependant progressivement, en raison des polémiques dans lesquelles il
s'engagea. Il fit jouer encore un opéra, Tarare (1787), puis un drame, la Mère coupable
(1792). Mais son chef-d'œuvre demeure le Mariage de Figaro, sans cesse représenté
depuis sa création. Un des plus grands succès de Mozart à la scène, l'opéra comique en
quatre actes les Noces de Figaro (1786) est tiré de cette comédie. Le Barbier de Séville,
autre grand succès dramatique, est à l'origine d'un opéra en deux actes de Giacchino
Rossini (1816).

RESUME



LE MARIAGE DE FIGARO


Comédie en cinq actes et en prose de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais (1732-1799),
créée à Paris à la Comédie-Française le 27 avril 1784, et publiée simultanément à Paris
chez Ruault et à Kehl à la Société littéraire et typographique en 1785, avec une Préface de
l’auteur.

Triomphe dramatique du siècle, le Mariage de Figaro en fut aussi l’un des événements
politico-littéraires. Entre la présentation de la pièce aux comédiens-français
le 29 septembre 1781 et la première de 1784, Beaumarchais dut affronter successivement
six censeurs, atténuer quelques audaces (la version initiale, assez scabreuse, s’en prenait
directement aux autorités françaises), vaincre l’opposition royale en mobilisant les milieux
éclairés de la cour, se livrer à une active campagne de lectures privées. La bataille de
l’édition ne fut pas moins acharnée, et valut même à l’auteur un bref séjour en prison
(mars 1785), alors que sa Préface venait d’attiser les polémiques tout en feignant de vouloir
calmer les esprits au sujet de «la plus badine des intrigues», habilement résumée et
ironiquement dédramatisée: «Un grand seigneur espagnol, amoureux d’une jeune fille qu’il veut séduire, et les efforts que cette fiancée, celui qu’elle doit épouser et la femme du
seigneur réunissent pour faire échouer dans son dessein un maître absolu que son rang, sa
fortune et sa prodigalité rendent tout-puissant pour l’accomplir. Voilà tout, rien de plus.» Rien
de plus? Car Beaumarchais, en remettant sur scène «trois ans» après (selon la chronologie
de la fiction) ses Espagnols du Barbier de Séville, donne aussi à voir la quasi-dislocation,
sous l’effet d’une lassitude tôt venue, du couple Almaviva. D’où, sous le mouvement
endiablé de la pièce, une mélancolie dont Mozart (le Nozze di Figaro, 1786) saura peindre
toutes les nuances, et que la Préface du Barbier, dix ans auparavant, laissait déjà prévoir:
«Son Excellence madame la comtesse Almaviva, l’exemple des femmes de son état et
vivant comme un ange avec son mari, quoiqu’elle ne l’aime plus...» Surtout, à travers la
rupture d’un autre couple, celui du maître et de son serviteur, Almaviva et Figaro jadis alliés
pour conquérir Rosine et maintenant rivaux, Beaumarchais a su «faire entrer» dans sa pièce
«la critique d’une foule d’abus qui désolent la société» (Préface du Mariage): les
complaisances de la justice, l’oppression seigneuriale et celle, plus subtile et moderne, de
l’argent. Rien toutefois, l’espace d’une «folle journée», ne semble irrémédiable, ni
l’inconstance, ni l’ingratitude, ni même les «abus», comme en témoignent les nouveaux
venus dans la «famille Almaviva»: le page Chérubin, cette figure du désir qui trouble la
Comtesse sa marraine, est encore un «morveux sans conséquence» (la conséquence
viendra, et ce sera la Mère coupable); Suzanne, courtisée par son maître, demeure
incorruptible, et d’une inflexible fidélité envers son fiancé Figaro.
Restent pourtant, gravés dans l’esprit du spectateur par-delà un dénouement heureux, ces
mots, ces slogans qui feront dire à Danton que «Figaro a tué la noblesse»: «Parce que vous
êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie [...]. Qu’avez-vous fait pour tant de
biens? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus [...]. Tandis que moi,
morbleu!» (V, 3). En portant au théâtre, c’est-à-dire en donnant la force du vécu à des
formules que ses contemporains souvent étouffaient par la forme narrative ou philosophique,
Beaumarchais créait véritablement une œuvre révolutionnaire, et toujours perçue comme
telle: le Mariage fut interdit pendant l’occupation allemande, et lorsque, en 1958 on rétablit
provisoirement la censure, le Figaro, alors dirigé par Pierre Brisson, titra en gros caractères
sur la devise empruntée à son homonyme: «Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge
flatteur.» On conçoit donc que le Mariage de Figaro ait attiré les metteurs en scène attachés
à célébrer les droits de la libre parole, de l’homme dressé contre les privilèges, de l’avenir et
de la vie contre la sclérose de tous les anciens régimes: citons simplement, pour nous en
tenir à l’époque contemporaine, Stanislavski (Moscou, 1926), Jean Vilar (Paris, Théâtre
national de Paris, 1956), Jean-Pierre Vincent (Paris, Chaillot, 1987). Et lors du bicentenaire
de 1789, il apparut clairement que le Mariage de Figaro, avec sans doute la Mort de Danton
de Georg Büchner (1835), était encore la seule pièce susceptible de dire la Révolution au
public d’aujourd’hui; ou du moins, de coïncider aussi parfaitement avec notre image
mythique de l’époque prérévolutionnaire. Malentendu autour d’une «composition légère» qui
affirme — mais par la voix d’un benêt — que «tout finit par des chansons»? De toute façon, il
importe d’y aller voir.
Synopsis
Jour de noces au château d’Aguas Frescas, près de Séville, chez le comte Almaviva, «grand
corregidor» [juge suprême] d’Andalousie. Tandis que Figaro, «concierge» du château,
mesure la chambre nuptiale, sa fiancée Suzanne, camériste de la Comtesse, lui apprend
que le Comte, tout en ayant officiellement aboli le «droit du seigneur», veut faire d’elle sa
maîtresse, et a chargé Bazile (voir le Barbier de Séville) de la négociation. Resté seul, Figaro
s’indigne et réfléchit: comment empocher l’argent du Comte sans lui rien céder en échange?
Surcroît d’embarras: la vieille Marceline, aidée de Bartholo — autre revenant du Barbier —,
entend faire valoir auprès du Comte une promesse de mariage de Figaro. Elle se querelle
avec Suzanne, qui se moque de ses prétentions. Surgit, fort ému, le page Chérubin que le
Comte vient de chasser après l’avoir surpris chez Fanchette, la fille du jardinier. Mais
Chérubin courtise aussi Suzanne, tout en rêvant à la Comtesse sa marraine, dont il arrache
à Suzanne le ruban de nuit. Ils sont surpris par le Comte venu faire sa cour à la camériste:
terrifié, Chérubin se dissimule d’abord derrière un fauteuil, puis par un mouvement tournant s’y blottit sous une robe, lorsque le Comte, entendant entrer quelqu’un, lui prend sa première
cachette. Ce n’est que Bazile, venu jouer les entremetteurs. Mais une allusion aux
sentiments de Chérubin pour la Comtesse provoque la colère du Comte, qui se dresse
brusquement; en mimant sa découverte de Chérubin chez Fanchette, il tire sur la robe et,
stupéfait, voit de nouveau apparaître le page! Il en est d’autant plus irrité que Chérubin
connaît maintenant tous ses projets... Heureuse diversion: une foule de paysans et de valets
envahit la scène, conduits par la Comtesse et Figaro. Celui-ci demande au Comte de
célébrer sur-le-champ l’abandon du droit du seigneur; celle-là sollicite la grâce de son filleul.
Verdict embarrassé du Comte: la cérémonie aura lieu plus tard; quant à Chérubin, il partira
pour l’armée, à l’autre bout de l’Espagne. Mais Figaro, discrètement, lui souffle le moyen de
rester au château (Acte I).
Chez la Comtesse. Suzanne informe sa maîtresse, rêveuse et amère, des faits et gestes de
Chérubin et du Comte. Arrive Figaro, qui expose son plan: pour lui «donner le change», il a
fait adresser au Comte un billet anonyme l’informant que son épouse doit rencontrer un
galant le soir même. Quant à Suzanne, il faut qu’elle fixe un rendez-vous au Comte; mais
c’est Chérubin, déguisé, qui s’y rendra. Figaro va donc chercher le page, qui, en tenue
d’officier et son brevet à la main (non cacheté, remarque la Comtesse), reste avec les deux
femmes. Il chante une romance d’adieu à la Comtesse aussi émue que lui, et plus encore
lorsqu’elle découvre au bras du page le ruban volé, taché de sang par une blessure. Elle le
lui reprend, en feignant l’indifférence; au même moment, le Comte frappe à la porte fermée à
clé. Chérubin court s’enfermer dans le cabinet de toilette, mais y fait tomber une chaise. La
Comtesse, plus morte que vive, prétend qu’il s’agit de Suzanne, et le mari jaloux enjoint à
celle-ci, évidemment sans succès, de se montrer; puis il sort avec la Comtesse tremblante
pour chercher de quoi forcer la serrure, non sans avoir au préalable fermé à double tour la
chambre — où Suzanne, par bonheur, a pu se cacher. Elle ouvre donc à Chérubin, qui saute
par la fenêtre, et elle prend sa place. Retour du Comte et de la Comtesse, qui finit par tout
avouer et par donner au Comte la clé du cabinet. Stupeur: «C’est Suzanne!» Le Comte,
penaud, implore le pardon de son épouse, qui, se remettant peu à peu, feint d’avoir voulu
punir sa jalousie. Le Comte passe sa mauvaise humeur sur Figaro. Catastrophe: le jardinier
Antonio arrive avec à la main un pot de giroflées écrasées et le brevet de Chérubin, que
celui-ci a perdu dans sa chute. Mais Figaro sauve la situation: c’est lui, dit-il, qui a sauté par
la fenêtre, et a gardé le brevet pour y faire apposer le cachet... Rageusement, le Comte
vérifie et doit s’incliner. De nouveau une foule envahit la scène, avec Marceline qui vient
réclamer ses droits sur Figaro. Bazile, rudoyé par le Comte, est dépêché au bourg pour y
chercher les gens de justice. Demeurées seules, la Comtesse et Suzanne font le point:
impossible, désormais, d’envoyer Chérubin au rendez-vous! C’est donc la Comtesse qui,
sous l’apparence de Suzanne, ira elle-même. Mais on n’en dira rien à Figaro (Acte II).
La «salle du Trône», servant de salle d’audience au grand corregidor. Désarroi du Comte,
qui se sent joué de tous côtés. Il a convoqué Figaro pour tenter, du moins, de savoir s’il est
au courant de son intrigue avec Suzanne. Tête-à-tête aigre-doux entre les deux hommes,
également sur leurs gardes. Figaro se moque du Comte (tirade de God-dam, couplet sur la
politique), qui croit néanmoins l’avoir percé à jour: «Je vois qu’on lui a tout dit; il épousera la
duègne.» Mais Suzanne retourne la situation en promettant au Comte le rendez-vous tant
espéré, en échange de quoi il déboutera Marceline. Hélas! un mot de trop de Suzanne à
Figaro révèle au Comte toute la manœuvre, et il décide de se venger: «Un bon arrêt, bien
juste...» En attendant, Marceline puis Figaro essaient d’exposer leur cas à Brid’oison, le juge
assesseur d’Almaviva, bègue et formaliste. Le procès commence. Bartholo, promu avocat de
Marceline, et Figaro ergotent longuement sur les termes (et/ou, ou/où...) de la promesse de
mariage; le Comte tranche enfin, en condamnant Figaro à payer Marceline ou à l’épouser.
En désespoir de cause, Figaro, né de parents inconnus, se proclame gentilhomme afin
d’échapper au verdict. Coup de théâtre: ses «nobles parents» se révèlent n’être en réalité
que Marceline et Bartholo — lequel refuse obstinément d’épouser la mère de son fils.
Marceline profère alors une violente dénonciation de la cruauté masculine, et tombe dans les
bras de Figaro. Suzanne, qui arrive avec de l’argent donné par la Comtesse, se croit trahie,
mais le malentendu se dissipe, le Comte rage et Bartholo se laisse fléchir (Acte III). Une galerie du château. Badinage philosophique et amoureux entre les deux fiancés. La
Comtesse relance le jeu en dictant à Suzanne, à l’insu de Figaro, un billet donnant rendez-
vous au Comte. Une imprudence de Chérubin, arrivant déguisé en fille parmi une troupe de
villageoises, et bientôt reconnu, tourne à la confusion du seigneur dont les vues sur
Fanchette sont révélées à tous. La cérémonie décidée à l’acte I se déroule enfin, mais
Figaro aperçoit le Comte avec le billet entre les mains; une indiscrétion de Fanchette lui en
apprend la provenance, ainsi que le lieu du rendez-vous. Marceline tente d’apaiser son fils
ivre de jalousie, et qui voudrait maintenant tout rompre (Acte IV).

Une allée de marronniers avec deux pavillons. Dans la nuit, Fanchette cherche Chérubin.
Apparaît Figaro accompagné de Bartholo, Bazile, etc., et d’un groupe de «valets et de
travailleurs» qu’il poste aux alentours. Resté seul, il exhale sa rancœur dans un long
monologue, et dresse l’amer bilan de sa vie. Caché, il voit arriver successivement Suzanne
et la Comtesse, qui ont échangé leurs vêtements et qu’il prend l’une pour l’autre, puis
Chérubin qui lutine la Comtesse en la prenant pour Suzanne, enfin le Comte qui redécouvre
les appas de sa femme en s’imaginant lui aussi qu’il fait la cour à Suzanne. Mais Figaro
furieux trouble leur entretien; le Comte s’enfonce dans l’obscurité, la Comtesse se retire de
son côté et Suzanne, sous son déguisement, décide de punir Figaro de ses soupçons. Mais
il la reconnaît bientôt... Reste à punir aussi le Comte: celui-ci, de retour, croit apercevoir sa
femme avec Figaro. Fureur, scandale. Figaro est arrêté, Suzanne s’enfuit dans un des
pavillons — lequel, sous les yeux du Comte, se vide successivement de tous ses occupants:
Chérubin, Fanchette, Marceline... Tandis que la Comtesse, seule, sort de l’autre pavillon. Le
Comte, comprenant sa bévue, implore le pardon de son épouse, et «tout finit par des
chansons» (Acte V).

LES INTRIGUES DE LA PIECE



Le choix du titre de la pièce nous renseigne sur l'intrigue de la comédie de
Beaumarchais : le spectateur sait que le mariage annoncé, celui de Figaro, va être contrarié,
selon le schéma canonique de toute comédie, et que, les opposants deviendront des
adjuvants. La seule énigme réside dans les obstacles à ce mariage. La comédie de
Beaumarchais n'est pas aussi simple que cela.
La lecture de l'acte I nous conduit dans un dédale d'intrigues multiples qui se croisent et
s'entrecroisent ( "l'imbroglio"): quatre intrigues se mettent en place dans les quatre premières
scènes.

Intrigue I : l'obstacle au mariage de Figaro et de Suzanne : le comte veut faire de
Suzanne sa maîtresse au nom du "droit du seigneur" qu'il avait pourtant aboli dans "Le
Barbier de Séville" pour pouvoir épouser Rosine (la comtesse) alors pupille et future épouse
de Bartholo : c'est ce que Suzanne apprend à Figaro dés la première scène :"Monsieur le
comte veut rentrer au château, mais non pas chez sa femme ; c'est sur la tienne, entends-tu,
qu'il a jeté ses vues."

Intrigue II : Marceline nous apprend, scène 4, que Bazile veut l'épouser : " Le pis... est
cette ennuyeuse passion qu'il a pour moi depuis si longtemps."

Intrigue III : toujours scène 4, Marceline demande à Bartholo, l'amant bafoué du "Barbier
de Séville" de l'aider à " en épouser un autre.... le beau, le gai l'aimable Figaro."

Intrigue IV: scène 7, Chérubin annonce à Suzanne que le comte l'a renvoyé du château et
il a besoin de l'aide de sa marraine ( la comtesse) pour faire changer d'avis le comte.
De plus , l'intérêt que Chérubin porte à la comtesse et les réflexions de Suzanne laissent
deviner que le jeune page est amoureux de la comtesse ; par ailleurs la tendresse de la
comtesse pour le page est explicite dés la scène 1 de l'acte II.

Aussi les obstacles au mariage de Figaro et de Suzanne sont-ils d'une part l'abus de
pouvoir du comte et d'autre part le désir de Marceline.

Le Mariage de Figaro est bien l'intrigue principale mais l'on ne sait pas qui sera son
épouse.
Ces différentes intrigues donnent lieu à plusieurs stratégies :
Celle de Figaro, dirigée contre le comte , exposée dans un court monologue, I,2 : "
D'abord avancer l'heure de votre petite fête, pour épouser plus sûrement ; écarter une
Marceline qui de vous est friande en diable ; empocher l'or et les présents ; donner le change
aux petites passions de Monsieur le Comte ; étriller rondement monsieur Bazile et..."

Cette stratégie sera finie d'être élaborée dans la scène 2 de l'acte II en présence de la
Comtesse et de Suzanne : d'abord, éveiller la jalousie du comte : "tempérons d'abord son
ardeur de nos possessions en l'inquiétant sur les siennes." aussi Figaro a-t-il fait parvenir au
comte un billet lui annonçant que la comtesse a un rendez-vous avec un galant.

Ensuite prendre le comte en flagrant délit de rendez-vos avec Suzanne : "tu feras dire à
Monseigneur que tu te rendras sur la brune au jardin" mais en fait, c'est Chérubin, déguisé
en Suzanne qui s'y rendra.

Celle de Marceline, dirigée contre Figaro pour le contraindre de l'épouser : elle peut
s'opposer au mariage de Figaro et de Suzanne parce qu'elle détient un engagement signé
de Figaro ( cf acte III, scène 15 : "Je soussigné reconnais avoir reçu de
Damoiselle...Marceline....la somme de deux mille piastres ... ; laquelle somme je lui rendrai...
et je l'épouserai par forme de reconnaissance.. signé Figaro")

De plus , Suzanne se refusant au Comte, elle est sûre qu'il la soutiendra pour se venger
du refus de la camériste de son épouse.

Celle de La Comtesse et de Suzanne, à l'insu de Figaro, à partir de la scène 3 de l'acte
IV, contre le Comte, en faveur de la Comtesse : Suzanne fixera un rendez-vous au Comte
mais c'est La Comtesse qui ira ,déguisée en Suzanne.

Aussi peut-on voir se dessiner les oppositions et les alliances

a) Le Comte, Bartholo, Marceline contre Figaro et Suzanne

b) Figaro, Suzanne, la Comtesse contre Marceline et le Comte.

Si l'opposition maître/valet est évidente en a), l'alliance maître/valet caractérise b).

Il faudra attendre l'acte III, scène16, pour que Marceline, ayant reconnu en Figaro son fils
Emmanuel, change de camp et œuvre pour la réussite du mariage de Suzanne et de Figaro
.Ce coup de théâtre contrarie le comte :" Sot événement qui me dérange"

Par ailleurs, il convient de constater que le Comte se retrouve seul dans sa
quête dés lors que Bartholo peut épouser Marceline : leur fils les réunissant.
Aussi, si au début de la pièce, tout semblait être en faveur du Comte, son pouvoir, son
argent, sa jalousie, vont se retourner contre lui
. PORTRAIT DES DIFFERENTS PROTAGONISTES
Les principaux personnages vus par leur auteur.

Dans sa préface et dans "caractères et habillements de la pièce", Beaumarchais donne
de précieuses indications au lecteur sur ses personnages :

- Le Comte est essentiellement caractérisé par son rang social et par sa puissance
:"Un grand seigneur espagnol...un maître absolu que son rang, sa fortune, sa prodigalité
rendent tout-puissant... C'est un mari peu délicat....assez galant,..., un peu libertin."De plus,
il doit être joué "très noblement avec grâce.... la corruption du cœur ne doit rien ôter au bon
ton de ses manières."

- La Comtesse est identifiée à ses qualités morales : c'est "la plus vertueuse des
femmes... Un modèle de vertu, l'exemple de son sexe et l'amour du nôtre.... Un caractère
aimable et vertueux".L'éloge dithyrambique participe à la mise en place de l'image de la
femme victime du libertinage de son mari.

- Figaro est présenté comme un personnage dominant tant par ses qualités que par
son rôle. C'est "l'homme le plus dégourdi de sa nation..... il incarne "le feu et l'esprit.... Il ne
ruse avec son seigneur que pour garantir ce qu'il aime et sauver sa propriété." De plus, la
sagesse et la gaieté en font le parangon du valet émancipé , il est " de la sagesse
assaisonnée de gaieté et de saillies."

-Suzanne n'est pas une servante quelconque, elle est " spirituelle, adroite et rieuse ...
mais non de cette catégorie presque effrontée de nos soubrettes corruptrices... Dans tout
son rôle, il n'y a pas une phrase, pas un mot qui ne respire la sagesse et l'attachement à
ses devoirs."

- Chérubin est par avance excusé et justifié de ses penchants pour la Comtesse.
Beaumarchais insiste beaucoup sur sa jeunesse, ce qui ruine toute intention qui pourrait
porter atteinte à la décence et à la morale : "un enfant de treize ans, aux premiers
battements du cœur..., idolâtre [de] sa marraine est-il sujet de scandale ?... Aimé de tous, vif,
espiègle et brûlant comme tous les enfants spirituels.... Pour lui imprimer plus fortement le
caractère de l'enfance,nous le faisons exprès tutoyer par Figaro... Timide à l'excès devant la
Comtesse, ailleurs un charmant polisson."

- Marceline est " Une femme d'esprit, née un peu vive, mais dont les fautes et
l'expérience ont réformé le caractère."

Portrait selon les personnages.

Dans "Dom Juan", Molière fait faire à Sganarelle le portrait de son maître : véritable
tradition dramaturgique, la présentation du personnage principal est, le plus souvent , prise
en charge par un autre personnage qui lui est proche (autre exemple : Tartuffe est tour à tour
présenté par Madame Pernelle, Orgon, Dorine... bien avant qu'il n'arrive sur scène).
Beaumarchais respecte ce principe mais de façon plus discrète : les caractères sont
esquissés par petites touches et pris en charge par plusieurs personnages.

- Figaro apparaît d'abord comme un personnage aux multiples qualités aux dires de la
gente féminine : Marceline le considère comme un jeune homme gai et bon "Jamais fâché ;
toujours de belle humeur ; [...] sémillant, généreux, généreux."(I,4), séduisant, c'est "Le
beau, le gai, l'aimable Figaro" (I,4) et épicurien " Donnant le présent à la joie et s'inquiétant
de l'avenir tout aussi peu que du passé" ( I,4)
Suzanne nous présente un fiancé malicieux et ingénieux, "De l'intrigue et de l'argent,
te voilà dans ta sphère."(I,1),particulièrement gai "J'aime ta joie parce-qu'elle est folle" la
Comtesse voit en lui l'élément indispensable pour rappeler le Comte à l'ordre "... lui seul peut
nous [...] aider... il a tant d'assurance." ( II,1)

En revanche, le regard des personnages masculins ne voit que ses défauts.

Pour Bartholo, Figaro est un personnage de la parole débridée, " Un bavard enragé"
et " le plus fier insolent" (I,3).

Le Comte considère son valet comme un menteur (II,20), toujours intéressé par
l'argent et sournois "Cent fois je t'ai vu marcher à la fortune et jamais aller droit" (III,5), un
insolent qui se trouve partout où on ne l'attend pas et qui brouille les pistes au point que le
comte ne sait plus où il en est "Le fil m'échappe"(III,4)

Pour parachever le portrait de Figaro, il suffit de lire son auto-portrait dans son
monologue (V,3). Il se peint tel "Un jeune homme ardent au plaisir, ayant tous les goûts pour
jouir... ambitieux par vanité, laborieux par nécessité, mais paresseux avec délices ! orateur
selon le danger, poète par délassement, amoureux par folles bouffées..."
Amoureux, il n'hésite pas à dire et à redire son amour pour Suzanne :" Il n'y a que
mon amour pour Suzon qui soit une vérité de bon aloi" et il ajoute " En fait d'amour [...] trop
n'est pas même assez."( IV?1)

Son amour est tel que sa jalousie éclate lorsqu'il croit que Suzanne a donné rendez-
vous au Comte sous les marronniers et sa colère est sans limite ( lui qui venait de confier à
sa mère que la jalousie "n'est qu'un sot enfant de l'orgueil" et que "si Suzanne doit me
tromper un jour, je le lui pardonne d'avance" ( IV,13) !!!). Figaro devient alors un personnage
très sérieux qui porte un regard cynique sur le monde qui l'entoure, remettant en cause les
fondements mêmes de la société(théâtre de société)et se posant des questions existentielles
qui préfigurent le héros romantique du début du XIXème siècle. A la question "Quel est le
moi dont je m'occupe" il répond "un assemblage informe de parties inconnues ; puis un chétif
être imbécile ; un petit animal folâtre". Le bilan amer qui clôt ce monologue "J'ai tout vu, tout
fait, tout usé. Puis l'illusion s'est détruite et trop désabusé...Désabusé ! ... Désabusé !" a des
accents de déréliction.

Personnage sensible, Figaro cache mal son émotion et, sans fausse pudeur,
apprenant que Marceline est sa mère, il laisse éclater l'intensité de sa joie "Je les ( les
larmes) retenais bêtement ! Va te promener la honte ! Je veux rire et pleurer en même
temps."(III,19)

Dans sa préface, Beaumarchais, disait de Figaro qu'il était "de la sagesse
assaisonnée de gaieté" et de fait il n'est pas un personnage excessif mais au contraire un
personnage nuancé qui use de deux armes pour combattre le Comte : la parole, le rire et la
ruse.( théâtre de société)

- Le Comte
Il s'agit d'un personnage beaucoup moins nuancé que celui de son valet et si Figaro
attire les sympathies, le Comte attise les réprobations. Deux traits de caractères dominants
sont mis en évidence par les différents personnages : Le libertinage et la jalousie.

Dés la scène 1 de l'acte I, Suzanne atteste le libertinage du Comte " C'est sur la
tienne qu'il a des vues"
Selon Marceline " il est jaloux et libertin"( I,4)
Bartholo précise " Libertin par ennui, jaloux par vanité" (I,4)
La Comtesse constate "Il ne m'aime plus"(II,1) et "la seule vanité" (II,16) est la cause de
sa jalousie.
Figaro ose lui dire " Vous êtes infidèle" (III,5)
La jalousie du Comte est telle qu'elle va jouer un véritable rôle dans la dramaturgie. Dés
la scène 2 de l'acte II, Figaro ajuste sa stratégie pour confondre le Comte :"... tempérons
d'abord ses ardeurs de nos possessions en l'inquiétant sur les siennes" : le rendez-vous
sous les grands marronniers, source de péripéties et de rebondissements, est élaboré et il
faudra attendre la fin de l'acte V pour sa mise en scène.
Dans les scènes 10,11,12,13,16,17,19 de l'acte II, la jalousie du Comte, poussée à
l'extrême, se met en scène et offre au spectateur l'image avilie de ce grand seigneur.
Soupçonneux, craintif, il s'emporte et ne se maîtrise plus "Furieux", "tapant du pied", il se
laisse dominer par la colère. Il prend "des précautions inutiles" en fermant à clef la porte de
la chambre de Suzanne alors qu'elle est dans la chambre de la Comtesse. Il est ridicule
lorsqu'il s'adresse" au cabinet". Il ne contrôle plus ses mouvements " il marche pour sortir et
revient" ; il oublie son honneur et n'hésite pas à faire "un scandale public" au risque de
devenir "la fable du château"; il manque de respect à sa femme en la tutoyant
familièrement "tu es bien audacieuse". Les attitudes du comte apparaissent d'autant plus
ridicules que la cause de sa jalousie est injustifiée : pour l'heure, il n'a rien à craindre d'un
enfant de treize ans ; de plus sa jalousie est en contradiction avec son libertinage.

Le libertinage(théâtre de société) joue lui aussi un rôle dans la dramaturgie. Son enjeu est
double : il est à l'origine, de l'intrigue principale de la pièce à savoir l'obstacle au mariage de
Suzanne et de Figaro et du conflit qui oppose le maître et le valet.
Séducteur impénitent le Comte est prêt à se renier en voulant user d'un droit( "le droit du
seigneur") aboli par lui-même dans "Le Barbier de Séville" pour séduire la future comtesse
Almaviva.
Enfin, pour assouvir ses désirs, il abuse de son autorité et agit en maître absolu. Les
verbes de volonté et les impératifs dominent le plus souvent les propos qu'il tient et quand
ces artifices de l'autorité ne suffisent pas il n'hésite pas à avoir recours au chantage "Si tu
manquais à ta parole... point de rendez-vous, point de dot, point de mariage" (III,9) ou à la
mauvaise foi ( cf le jugement qu'il prononce en la défaveur de Figaro dans le procès qui
l'oppose à Marceline)

- La Comtesse

Elle est un personnage diamétralement opposé à son mari. "Noble et belle mais
imposante"(I,7) selon Chérubin,elle est consciente des défauts du Comte et en souffre. "Il ne
m'aime plus" (II,1) confie-t-elle à Suzanne et la solitude à laquelle elle est contrainte lui pèse
: "je ne suis plus la Rosine que vous avez tant poursuivie ! Je suis la pauvre comtesse
Almaviva ; la triste femme délaissée, que vous n'aimez plus". La distance entre le prénom et
la patronyme est ici éloquente : la jeune fille aimée et arrachée à un vieux tuteur jaloux (
Bartholo) dans "le Barbier deSéville" n'est plus qu'un être social condamné à assurer un rôle
: celui de la femme trompée.

Vertueuse, elle reste néanmoins fidèle à ce mari volage ( même si d'aucuns considèrent sa
tendresse pour Chérubin plus importante qu'il n'y paraît) mais elle n'est pas résignée. Elle va
tout faire pour reconquérir son mari et par là même sauver l'honneur du Comte. A l'école de
Figaro, elle va , avec l'aide de Suzanne, élaborer une stratégie qui lui rendra son mari.
Espiègle et ingénieuse Comtesse qui aura la joie d'entendre son mari lui demander pardon
(II,19; V,19)
Contrairement à certaines critiques, je ne pense pas que la Comtesse soit un personnage
qui se laisse dominer. Certes elle craint la colère de son mari, lors de la "scène du cabinet"
et devant l'urgence de la situation elle est prête à avouer la présence de Chérubin mais elle
joue parfaitement la comédie au point que le comte ne peut se douter de la supercherie ; de
plus il faut lire la pièce dans le contexte de son époque et au XVIIIème siècle, la femme ( Marceline nous l'expliquera : théâtre de société) dépend entièrement de son mari et si les
hommes peuvent tromper leurs femme en toute impunité, la femme mariée doit rester
vertueuse. D'autre part, c'est à l'insu de Figaro et contre la volonté de Suzanne qu'elle se
rendra au rendez-vous sous les marronniers déguisée en Suzanne. C'est donc un
personnage qui évolue au fil de la pièce et qui s'enhardit au point de gagner seule la victoire
sur le Comte.

- Suzanne
Définie par Figaro, c'est "une charmante fille ! Toujours riante, verdissante,pleine de
gaieté, d'esprit, d'amour et de délices ! mais sage..."(I,2) Ce portrait élogieux dicté par un
amour sans borne corrobore celui de Beaumarchais et insiste sur la joie de vivre du
personnage. Toutefois, Figaro lui reproche sa trop grande sagesse. De fait, Suzanne, très
attachée aux traditions morales, garde les épanchements amoureux pour leur mariage et
lorsque son fiancé lui demande "un petit baiser", elle refuse "[..] Et quand dirait mon mari
demain ?" (I,1). Sauvegarder son honneur de jeune fille, sa dignité et son amour sont ses
buts et c'est au nom de ces trois principes qu'elle refuse de céder au Comte malgré la
promesse d'une dot conséquente : Suzanne ne se vend pas.
Elle entretient avec Marceline des relations conflictuelles. La scène 5 de l'acte I met en
présence les deux rivales et Suzanne persifle en traitant son aînée de "Duègne" (comprenez
: vieille femme). Le jeu scénique des révérences ponctue ironiquement la querelle des deux
femmes. Suzanne se laisse envahir par une colère jalouse lorsqu'elle voit Figaro embrasser
Marceline (III,8 : quiproquo oblige, Suzanne ignore tout de la scène de reconnaissance)"Tu
l'épouse à gré puisque tu la caresses"

Personnage plein de bon sens et d'esprit, elle a le sens de la répartie. Au chantage du
Comte elle répond par un autre chantage : "Point de mariage, point de droit du seigneur"
(II,9). Lorsque le Comte lui demande de ne rien dire de ses intentions à Figaro elle détourne
la réponse par une formule bien à propos : "Je lui dis tout hors ce qu'il faut taire."(III,19)

Perspicace, dans la scène 8 de l'acte I, elle utilise "le gros fauteuil de malade" comme
troisième lieu pourcacher Chérubin à l'arrivée du Comte. De même, à la scène 17 de l'acte II,
sortant du cabinet à la place de Chérubin,elle sauve la Comtesse d'une situation qui lui était
très défavorable.Sûre d'elle, elle n'hésite pas à se moquer des autres personnages en les
contrefaisant. Ainsi se moque-t-elle de la timidité de Chérubin en présence de la
Comtesse ( II,4) et traduit ses hésitations par des onomatopées péjoratives :
" Et gnian, gnian, gnian, gnian...". Elle ridiculise la jalousie du Comte quand apparaissant
devant lui elle dit : "Je le tuerai, je le tuerai. Tuez-le donc, ce méchant page."(III,17)
Enfin, servante dévouée au service de la Comtesse, elle est une complice attachante qui
ne recule devant rien(elle agira contre la volonté de Figaro) pour sauver l'amour de sa
maîtresse pour son mari. (La relation maître /valet)
- Marceline
Il s'agit du personnage qui du point de vue dramaturgique évolue le plus. Au début de la
pièce, rivale de Suzanne, alliée du Comte, amoureuse de Figaro, lucide quant aux relations
qu'entretiennent le Comte et la Comtesse"Elle languit... son mari la néglige."(I,4), elle devient
une mère aimante et secourable à partir de la scène 16 de l'acte III : "Sois heureux pour toi
,mon fils ; gai, libre et bon pour tout le monde : il ne manquera rien à ta mère" et elle
accueille Suzanne avec tendresse "Embrasse ta mère ma jolie Suzannette"(III,17). Dés lors,
elle change de camp, devient l'alliée de Figaro et le Comte se retrouve seul dans la quête de
son désir.
Marceline, c'est aussi, et surtout peut-être, cette femme de caractère qui, le verbe haut, ose
se lancer dans un réquisitoire contre le pouvoir des hommes et dans un plaidoyer pour les
femmes opprimées. Féministe avant l'heure Marceline ? Gardons-nous de ces étiquettes et
saluons seulement sa lucidité et sa clairvoyance quant à la précarité de la position de la
femme au XVIIIème siècle.

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