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Mixité des professions et démocratisation scolaire

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La ségrégation professionnelle, encore très forte aujourd'hui en France, est souvent expliquée comme une conséquence directe des itinéraires scolaires, fortement différenciés, suivis par les garçons et les filles. Or, cette ségrégation est imputable pour près de la moitié au marché du travail. La massification scolaire et la progression des jeunes filles dans l'enseignement supérieur n'ont pas bouleversé la donne. Au contraire, les récentes évolutions en matière de mixité professionnelle en France sont essentiellement dues au marché du travail.
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Éducation, formation 2
Mixité des professions
et démocratisation scolaire
Thomas Couppié, Dominique Epiphane*
La ségrégation professionnelle, encore très forte aujourd’hui en France,
est souvent expliquée comme une conséquence directe des itinéraires
scolaires, fortement différenciés, suivis par les garçons et les filles.
Or, cette ségrégation est imputable pour près de la moitié au marché
du travail. La massification scolaire et la progression des jeunes filles
dans l’enseignement supérieur n’ont pas bouleversé la donne.
Au contraire, les récentes évolutions en matière de mixité
professionnelle en France sont essentiellement
dues au marché du travail.
’inégal accès des femmes trices et valorisent moins les ti- autour de la ségrégation profes-
aux différents métiers est tres scolaires. La lutte contre la sionnelle posent souvent commeL souvent avancé pour ex- ségrégation professionnelle figure centrales les différences d’orienta-
pliquer les conditions plus diffici- depuis longtemps comme un ob- tions scolaires entre les jeunes fil-
les qu’elles rencontrent sur le jectif des politiques publiques. les et garçons (Baudelot, Establet,
marché du travail. Certaines pro- Celles-ci privilégient les politi- 1992 ; Duru-Bellat, 1990). Toute-
fessions, socialement valorisées, ques éducatives, en incitant les fois, les femmes, malgré l’allonge-
apparaissent encore largement do- jeunes femmes à diversifier leur ment spectaculaire de leurs
minées par les hommes. Plusieurs orientation et à s’engager notam- scolarités, n’ont pas beaucoup
autres, exercées principalement ment dans des formations changé, pendant cette période, de
par les femmes, cumulent diffé- scientifiques et techniques tradi- domaines de prédilection. Spéciali-
rents handicaps : socialement tionnellement monopolisées par sées pendant leurs études dans
moins prestigieuses, elles sont les jeunes hommes (Torsat, 1999). certaines formations, les femmes
aussi souvent moins rémunéra- En effet, les analyses développées le seraient ensuite par contre-
* Thomas Couppié et Dominique Epiphane appartiennent au Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq).
Données sociales - La société française 169 édition 2006
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2 Éducation, formation
coup dans un nombre limité de Ainsi, les femmes ont opéré des – voire renforcé – leur présence
champs professionnels. La montée avancées dans certaines profes- au sein de professions déjà forte-
en puissance, ces cinquante der- sionsoùellesétaient minoritai- ment féminisées, par exemple
nières années, des femmes sur le res, comme chez les cadres parmi les employés administra-
marché du travail n’a donc pas administratifs ou commerciaux tifs d’entreprise ou encore les
enrayé le mécanisme de concen- d’entreprise, ou chez les ingé- personnels de services aux parti-
tration des emplois féminins. nieurs. Mais elles ont maintenu culiers.
Encadré 1
Mesurer la ségrégation entre hommes et femmes
dans les formations et dans les professions
egalUn outil classique de mesure de la line » et l’autre plus « féminine » que n m n⎡ F F ⎤ij ij
SP=− = SP ,ségrégation est constitué par la fa- la moyenne –, elle empêche la trans- ∑∑∑⎢ ⎥ j
T Tj =1 i==11 j..mille des indices de dissemblance mission d’une partie au moins de la ⎣ ⎦
introduite par Duncan & Duncan. ségrégation éducative à la ségréga- Fegal .où F = TSur un champ donné (l’emploi, l’é- tion professionnelle. ij ij
T.ducation, etc.), ces indices cher-
chent à comparer les distributions L’indice de ségrégation profession- j étant l’indice des professions et i
des hommes et des femmes dans nelle de Karmel et Maclachlan (SP) celui des formations ; F (respecti-ij
les différentes catégories ; ils tota- totalise les écarts de répartition vement M et T ) représentant leij ij
lisent les différences entre ces dis- entre hommes et femmes constatés nombre de femmes (respective-
tributions. Dans cette étude, dans les différentes professions. Ces ment d’hommes et d’individus
l’indice de Karmel et Maclachlan écarts (SP ) peuvent se décomposer, – hommes et femmes) issues de laj
est utilisé ; il est égal à la part mi- pour chaque profession j, en deux formation i et travaillant dans la
educnimale des individus (hommes et termes. Un premier terme (SP ) profession j ; F (respectivementj i.
femmes) qui devraient changer de représente la ségrégation profession- M et T )lenombredefemmesi. i.
catégorie afin d’obtenir des répar- nelle qui aurait été observée dans la (respectivement d’hommes et d’in-
titions identiques des hommes et profession j si, dans ses recrute- dividus) dans la formation i ;et F.
des femmes dans le champ étudié. ments d’individus d’une formation (respectivement M et T)l’en-. .
Appliqué au champ de la forma- donnée, elle conservait toujours le semble des femmes (respective-
tion, il détermine ainsi le niveau de ratio hommes / femmes observé par- ment des hommes et des
ségrégation éducative. Appliqué à mi les individus sortis de cette for- individus) en emploi.
MTl’emploi, il permet d’évaluer la sé- mation. Un second terme (SP )j
grégation professionnelle. représente une deuxième source d’é- Pour une profession donnée, SPj
cart liée au marché du travail – du vaut :
Il s’agit ici de démêler les relations fait des individus eux-mêmes ou des
SP =qu’entretiennent ces deux gran- entreprises. Souvent, ces deux types j
deurs. Longtemps a prévalu l’idée d’écart se cumulent, parfois ils se educ educ egalm m⎡ ⎡ ⎤ ⎡ ⎤⎤F F F Fij ij ij ijque la ségrégation éducative déter- compensent. La somme des écarts − +−⎢ ⎥∑ ⎢ ⎥ ∑ ⎢ ⎥educ T T T Ti =1 i =1minait en grande partie la ségréga- SP permet d’obtenir la ségréga- ⎢ .. . . ⎥j ⎣ ⎦ ⎣ ⎦⎣ ⎦
tion professionnelle, mais des tion professionnelle d’origine éduca- MT educ
=+SP SPeduc j jtravaux récents sur les jeunes dé- tive SP , et la somme des écarts
MT Fbutants (Couppié et Epiphane, SP détermine la ségrégation pro- educj i .et F = Tij ij
2004a) ont montré que la ségréga- fessionnelle liée au marché du tra- Ti .MTtion professionnelle n’est pas seu- vail SP . En totalisant :
lement alimentée par les
différences d’orientation scolaire n n
MT educ MT
SP=+SP SP≤ SP(ségrégation éducative) ; elle l’est L’indice de ségrégation profession- ∑∑j j j
j==11 jaussi par des différences d’alloca- nelle de Karmel et Maclachlan s’é-
ntion sur le marché du travail des crit : educ
+ SP∑ jhommes et des femmes ayant reçu
j =1
nla même formation. Par ailleurs, F MMF .jj ...SP=− MT educ∑seule une partie de la ségrégation 2 et donc SP≤+SP SP
T F Mj =1. . .éducative se convertit en ségréga-
egaln nF Ftion professionnelle. En effet, .jj . De plus, la valeur de la ségrégation=− = SPj∑ ∑chaque fois qu’une profession re- professionnelle d’origine éducativeT Tj =1 j =1. . educcrute des individus issus de forma- SP est au maximum égale à
tions différentes quant à leur genre soit encore, en faisant apparaître les celle de la ségrégation éducative
dominant – l’une plus « mascu- formations : SE (Couppié et Epiphane, 2004b).
Données sociales - La société française 170 édition 2006
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Éducation, formation 2
de groupes professionnels marché du travail (Couppié,La ségrégation
privilégie, dans leurs recrute- Epiphane, 2004). Un processusprofessionnelle n’est pas
ments, lesjeunesissusdesfor- en deux étapes semble ainsi
uniquement due
mations féminines, mais une mieux adapté pour décrire la fa-
à la ségrégation éducative plus grande majorité encore çon dont les hommes et les
privilégie, à formation iden- femmes finissent par se trouver
L’indicateur de ségrégation tique, lesjeuneshommespar séparés sur le marché du travail.
retenu dans l’étude calcule la rapport aux jeunes femmes. Au Dans une première étape, les
proportion minimale d’actifs final, parmi les différents grou- filles et les garçons s’orientent
ayant un emploi qu’il faudrait pes professionnels, trois sur différemment dans la formation
réaffecter dans un nouvel em- sept sont « féminins » et quatre initiale, ce qui contribue à en-
ploi afin d’obtenir une réparti- sur sept « masculins ». gendrer des répartitions diffé-
tion égale des hommes et des rentes dans les professions.
femmesdansl’ensembledes Unepartiedelaségrégationédu- Mais, dans une seconde étape,
groupes professionnels (encadré cative se convertit, au moment sur le marché du travail, ces ré-
1). Calculée à partir de l’en- de l’entrée dans la vie active, en partitions peuvent être inflé-
quête Emploi de l’Insee ou de ségrégation professionnelle ; chies par des mécanismes
l’enquête Génération 98 du Cé- mais, dans bon nombre de pro- d’association – sexuellement dif-
req, la ségrégation profession- fessions, un nouveau processus férenciés – entre individus et
nelle est aujourd’hui encore de ségrégation, indépendant des emplois, indépendants des qua-
importante en France. Selon le qualifications scolaires acqui- lifications scolaires acquises. En
type de main-d’œuvre étudiée ses, prend donc effet sur le effet,lesjeuneshommesetfem-
(actifs ayant un emploi ou jeu-
nes travailleurs sortis récem-
ment du système éducatif),
Encadré 2cette proportion varie de 25 % à
28 % au sein des professions Cinq profils-type de professions selon la nature
exercées en 2002. Cette ségréga- de la ségrégation professionnelle observée
tion se situe arithmétiquement
La ségrégation professionnelle ap- palement d’origine éducative, deà mi-chemin entre une mixité
paraît ne pas être de même nature celles pour lesquelles la ségréga-
parfaite (indice de ségrégation selon les différents groupes profes- tion liée au marché du travail joue
égal à 0) et une ségrégation com- sionnels. Afin de préciser les diffé- aussi un rôle. Sont repris ici les
rentes façons dont la ségrégation seuils ad hoc fixés dans une étudeplète (indice égal à 50 %).
professionnelle a pu se constituer précédente (Couppié et Epiphane,
pour chacun d’entre eux, une typo- 2004a) ; une profession était dite
Or, cette ségrégation profession-
logie raisonnée est construite mixte si son indice de ségrégation
nelle est loin d’être uniquement apriori. Celle-ci s’appuie sur les ne dépassait pas 13 %, c’est-à-dire
due à une qui se se- trois indicateurs de ségrégation que le taux de féminisation y était
professionnelle observés – ségréga- compris entre 36 % et 62 %. Enrait opérée en amont dans les
tion professionnelle, ségrégation deçà de 36 %, la profession estdifférentes filières de formation. d’origine éducative considérée comme masculine ;
Moinsdelamoitiédelaségréga- et ségrégation professionnelle pre- au-delà de 62 %, comme féminine.
tion professionnelle entre hom- nant forme sur le marché du tra- De même, au sein des professions
vail. La typologie utilise trois féminines et masculines, la ségré-mesetfemmesdansl’ensemble
critères. Les deux premiers critères gation est considérée comme prin-des emplois peut en effet être liée
représentent l’intensité de la ségré- cipalement d’origine éducative si
à la ségrégation éducative (enca-
gation professionnelle observée et cette composante représente au
dré 1). Même en se limitant aux la catégorie sexuée qui se trouve moinsledouble(en valeur ab-
jeunes récemment sortis de for- sur-représentée. Ils amènent à dis- solue) de la ségrégation prenant
tinguer, selon l’écart existant entre forme sur le marché du travail. Lesmation, elle serait imputable
le taux de féminisation de la pro- cinq profils-type différents définispour seulement 60 % aux effets
fession et le taux de féminisation de cette manière couvrent l’espace
de la ségrégation éducative, et de la population active totale, les des professions, l’affectation de
pour 40 % à une ségrégation professions féminines des profes- celles-ci dans les types étant bien
sions masculines et des profes- sûr contingente aux seuils ad hocsupplémentaire prenant corps mixtes. Le troisième critère choisis. Les professions mention-surlemarchédutravail.Dans
oppose, parmi les professions fé- nées dans le texte apparaissent les
le casdes jeunessortisdefor-
minines ou masculines, celles pour plus caractéristiques des différents
mation en 1998 et occupant un lesquelles la ségrégation est princi- profils-type.
emploi en 2001, une majorité
Données sociales - La société française 171 édition 2006
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2 Éducation, formation
mes ne préfèrent pas forcément tégorie sexuée sur-représentée (en- l’emballage et de l’expédition,
les mêmes professions, n’ont pas cadré 2). Un premier type isole les les employés des Postes et télé-
les représentations positi- professions très faiblement ségré- communications, ainsi que les
ves ou négatives des métiers, re- guées des autres. Les professions ouvriers non qualifiés de l’agro-
jettent de façon inégale certaines nettement ségréguées peuvent alimentaire.
conditions de travail, s’autocen- être séparées en quatre types dif-
surent dans l’accès à certaines férents selon qu’elles accueillent Le deuxième profil-type corres-
fonctions, disposent d’opportuni- principalement des hommes ou pond à des professions « mascu-
tés différentes, subissent des des femmes, et selon que la sé- lines » caractérisées par une
contraintes familiales ou géogra- grégation soit essentiellement d’o- ségrégation professionnelle forte
phiques. Les entreprises, quant rigine éducative ou qu’elle prenne et essentiellement d’origine édu-
à elles, peuvent privilégier de forme aussi ou principalement cative. Nombre de techniciens et
façon directe ou indirecte dans surlemarchédutravail. d’ouvriers tournés vers la produc-
leur recrutement les hommes tion de biens constituent une
ou les femmes. Elles peuvent Le premier profil-type rassemble bonne illustration de ce profil de
avoir une préférence à l’égard les professions « mixtes ». Cette profession.
de l’un ou l’autre sexe, ou bien mixité peut être autant le fruit
encore ont la volonté de rendre d’une absence relative des deux Un troisième profil-type caracté-
leurs équipes « mixtes » ; elles causes de ségrégation (cas des rise les professions « masculi-
encouragent ou découragent les cadres de la Fonction publique) nes » dont la ségrégation prend
candidatures selonletypedepo- qued’unmécanismedecompen- aussi ou principalement forme
litiquedegestion demain- sation, la ségrégation prenant surlemarchédutravail.Cepro-
d’œuvre qu’elles affichent (possi- forme sur le marché du travail fil peut être illustré par les ingé-
bilité de temps partiel, etc.). jouant alors en sens inverse de la nieurs et techniciens informa-
ségrégation d’origine éducative tiques, ainsi que les ingénieurs
(cas des cadres de la banque et technicocommerciaux et des
des assurances). Hormis les ingé- groupesd’employésetd’ouvriersLes différents « genres »
nieurs, la majeure partie des centrés sur des activités connexesdes groupes
groupes professionnels de cadres à la production telles que la lo-
professionnels
–dupubliccomme du privé–se gistique ou le transport (chauf-
rapprochent de ce profil, de feurs et ouvriers qualifiés du
Cinq profils-type de professions même que les professions inter- transport, manutentionnaires,
peuvent être définis à partir du médiaires rattachées aux métiers etc.). S’en rapprochent également
niveau et de l’origine de la ségré- de la vente. Ce profil caractérise des professions qui sont à la fois
gation professionnelle, et de la ca- également les ouvriers du tri, de socialement associées à une
Figure 1 - Évolution de la ségrégation professionnelle et de la ségrégation éducative entre 1996 et
2002
en %
1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002
SP 28,4 28,3 28,2 27,9 27,8 27,5 27,3
educ
dont : SP 12,2 12,2 12,4 12,3 12,8 12,5 12,6
MT
dont : SP 16,8 16,7 16,3 16,2 15,8 15,6 15,5
SE 20,1 20,3 20,3 20,5 20,8 20,7 20,6
educ MTNote : SP désigne la ségrégation professionnelle, SP la ségrégation professionnelle d'origine éducative, SP la ségrégation professionnelle liée au marché du
travail et SE la ségrégation éducative (encadré 1).
La somme des deux sources de ségrégation professionnelle (d'origine éducative et liée au marché du travail) est supérieure à la valeur de la ségrégation
professionnelle car, pour quelques professions, ces deux sources ne se cumulent pas mais se compensent (encadré 1).
Champ : population active ayant un emploi.
Lecture : en 1996, pour uniformiser les taux de féminisation de chacun des groupes professionnels, il faudrait réaffecter 28,4 % des individus. Cette proportion
tombe à 27,3 % en 2002.
Sources : Insee, enquêtes Emploi 1996-2002.
Données sociales - La société française 172 édition 2006
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Éducation, formation 2
image masculine et peu ancrées Le dernier profil-type rassemble La baisse
dans un cursus spécifique de for- les professions « féminines » dont de la ségrégation
mation initiale, telles que les pro- la ségrégation prend surtout
professionnelle entre
fessions de la sécurité (police, forme sur le marché du travail.
1996 et 2002gendarmerie, sécurité privée). Les professions intermédiaires
est davantage liéedu secteur de l’éducation (institu-
Un quatrième profil-type ras- teurs, conseillers d’éducation), du aux changements
semble les professions « fémini- secrétariat et de la communica- de comportements sur le
nes » dont la ségrégation est tion s’inscrivent dans ce profil. À marché du travail qu’à la
principalement d’origine éduca- côté de ces professions de ni-
démocratisation scolairetive. Se retrouvent là essentielle- veau intermédiaire, bon nombre
ment des professions tertiaires de catégories professionnelles
réglementées du secteur médi- du « tertiaire de base » se ca-
La du systèmecal ou paramédical (infirmiers, ractérisent également par une
scolaire aeuunimpactmodesteaides-soignants) dont l’accès est sur-représentation des femmes,
sur la mixité du marché du tra-conditionné à la possession d’un qui n’est pas expliquée par leurs
vail. D’une part, au niveau de l’en-diplôme spécifique, ou des pro- diplômes : se côtoient les secré-
semble desactifsayant unemploi,fessions bénéficiant de pratiques taires, les employés de bureau et
la ségrégation professionnelle a re-de recrutement et de gestion de agents de service de la Fonction
culé à un rythme régulier, entrela main-d’œuvre fortement codi- publique, les agents administra-
1996 et 2002, passant de 28,4 % àfiées et encadrées par des tifs,maisaussi desemployésdes
27,3 % (figure 1). Or, l’évolution deconventions collectives (cas des commerces et services comme
la ségrégation éducative, mesuréeprofessions intermédiaires de la les serveurs, vendeurs et autres
également au niveau de l’ensemblebanque et des assurances). employés de libre-service.
desactifsayant unemploi,est in-
verse : elle s’accentue sur la même
période, sous l’effet du départ à la
retraite de générations âgées beau-Figure 2 - Évolution de l'indice de ségrégation professionnelle
coup moins scolarisées – et com-pour des cohortes sorties avant, pendant et après la massification
posées massivement d’hommes etscolaire de 1985-1995
de femmes n’ayant pas poursuivi
d’études spécifiques, professionnel-
indice de ségrégation professionnelle (en %)
les ou supérieures. Ces généra-
30
tions ont été progressivement
Sortants 80 remplacées par des générations
fortement scolarisées, avec une
plus grande hétérogénéité dans les
diplômes.
28
Sortants 86 Sortants 83
D’autre part, le niveau de ségréga-
Sortants 89 tion professionnelle a baissé régu-
lièrement au fur et à mesure que
le niveau scolaire des personnes
26
Sortants 98 Sortants 92 sortant du système éducatif s’éle-
vait (figure 2). Ceci est vrai aux
Sortants 95 différents moments du parcours
professionnel, que ce soit cinq ans,
Sortants 96
dix ans ou quinze ans après la
24
1 3 5 7 9 11 13 15 17 19 21 sortie de formation initiale (fi-
années écoulées depuis la sortie de formation initiale gure 3). Cependant, il n’apparaît
Note : les différentes générations de sortants du système éducatif sont observées pendant sept années pas de lien direct entre la baisse
consécutives entre 1996 et 2002. de la ségrégation professionnelle et
Lecture :les élèves sortants en 1986, ayant quitté le système éducatif depuis 10 ans en mars 1996, ont un indice
la massification de l’enseignementde ségrégation de 28,6 %.Cet indice descend à 28,1 % en mars 2001, alors que cela fait 15 ans qu'ils sont sortis
de formation initiale. secondaire et supérieur. En effet,
Source :Insee, enquêtes Emploi 1996-2002. le recul a davantage porté sur la
Données sociales - La société française 173 édition 2006
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2 Éducation, formation
Figure 3 - Évolution du niveau de la ségrégation professionnelle 5, composante liée au marché du
10 ou 15 ans après la sortie de l'école travail que sur la composante di-
rectement héritée de l’école.
en % 5ansaprèslasortiedel'école Une analyse permet de distinguer
16
ce qui, dans l’évolution de la sé-
grégation professionnelle, relève
des changements de structure de
15
l’offre et de la demande de travail
de ce qui relève de changements
de comportements (encadré 3).14
L’offre et la demande de travail
n’ont cessé de se transformer,
mais ces transformations ont eu13
un impact limité sur l’évolution du
niveau de la ségrégation profes-
12 sionnelle entre 1996 et 2002, pour
1996 (S91) 1997 (S92) 1998 (S93) 1999 (S94) 2000 (S95) 2001 (S96) 2002 (S97)
l’ensemble de la population en
année d'observation (génération de sortants correspondante)
emploi (figure 4). C’est aussi le cas
10ansaprèslasortiedel'écoleen % pour les jeunes travailleurs ayant
16
quitté dix ans plus tôt la forma-
tion initiale, et donc sortis à des
moments différents (1986 pour les15
uns, 1992 pour les autres) du pro-
cessus de massification scolaire
qu’a connu la France entre 198514
et 1995. Au contraire, la baisse de
la ségrégation a été principale-
ment portée par des changements13
de comportements. Parmi ceux-là,
les évolutions des comporte-
12 ments liées au marché du travail
1996 (S86) 1997 (S87) 1998 (S88) 1999 (S89) 2000 (S90) 2001 (S91) 2002 (S92)
dominent. En d’autres termes, le
année d'observation (génération de sortants correspondante)
rapprochement des destinées pro-
15ansaprèslasortiedel'écoleen % fessionnelles des hommes et des16
femmes, particulièrement net au
seindesgénérationslesplusré-
centes, est davantage lié au mar-15
ché du travail qu’au champ
scolaire. Ainsi, l’infléchissement
14 des pratiques de recrutement des
entreprises, l’évolution des menta-
lités et l’élargissement des perspec-
13 tives professionnelles des jeunes
générations, la mobilisation des
partenaires sociaux sur le thème
12
de l’égalité et de la mixité profes-
1996 (S81) 1997 (S82) 1998 (S83) 1999 (S84) 2000 (S85) 2001 (S86) 2002 (S87)
sionnelle sont des éléments quiannée d'observation (génération de sortants correspondante)
ont pesé. Ils semblent, plus que laSégrégation professionnelle Ségrégation professionnelle
d'origine éducative massification scolaire et l’évolutionliéeaumarchédutravail
des pratiques au sein du système
Champ :individus ayant un emploi sortis 5, 10 ou 15 ans plus tôt du système éducatif.
éducatif, pouvoir expliquer lesLecture : en 1996, parmi les jeunes travailleurs ayant quitté le système éducatif depuis 5 ans (donc les sortants
de 1991), la ségrégation professionnelle d'origine éducative atteint 13,5 % alors que la ségrégation progrès – modestes mais certains
professionnelle liée au marché du travail atteint 15,3 %.
– en matière de mixité profession-
Source : Insee, enquêtes Emploi 1996 et 2002.
nelle en France.
Données sociales - La société française 174 édition 2006
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Éducation, formation 2
Figure 4 - Variations de la ségrégation professionnelle : effets de structure et effets de comportements
Ensemble Jeunes sortis depuis dix ans
de la population active occupée de formation initiale
dont dont
SP SP
educ MT educ MT
SP SP SP SP
Mars 1996 28,4 12,2 16,8 28,8 14,9 15,8
Mars 2002 27,3 12,6 15,5 25,8 14,0 13,1
Évolution totale entre 1996 et 2002 - 1,1 0,3 - 1,4 - 3,0 - 0,9 - 2,7 imputable aux variations des structures d'offre et
de demande de travail* - 0,1 0,7 - 0,7 - 0,4 - 0,6 - 0,2
Évolution imputable aux variations des comportements - 1,0 - 0,4 - 0,7 - 2,6 - 0,3 - 2,5
* Demande de travail : structure par sexe et qualification scolaire. Offre de travail : structure par groupes professionnels.
educ MTSP désigne la ségrégation professionnelle, SP la ségrégation professionnelle d'origine éducative et SP la ségrégation professionnelle liée au marché du travail
(encadré 1)
Lecture : en mars 1996, la ségrégation professionnelle entre hommes et femmes s'élevait à 28,4 %, contre 27,3 % en mars 2002. La baisse (– 1,1 point) est
imputable pour l'essentiel aux variations de comportement (– 1 point) et à peine aux variations de structure (– 0,1 point).
Sources : Insee, enquêtes Emploi 1996 et 2002.
Encadré 3
Étude de l'évolution de la ségrégation professionnelle :
distinguer les effets de structure des effets de comportements
La ségrégation professionnelle continue de la part des femmes dans nouvellesdel'offreet dela
évolue dans le temps. Les trans- la population active. demande de travail de 2002. Le
formations de l'offre comme de calcul se fait par itérations succes-
la demande de travail peuvent Du côté des changements de com- sives utilisant une procédure de ca-
d'une part changer le niveau de portement, plusieurs facteurs contri- lage sur les marges (Silber et
la ségrégation sans qu'il n'y ait buent à une remise en cause de Fluckinger, 1999). Les effectifs fic-
changement de comportement certaines représentations nourris- tifs obtenus d'hommes et de fem-
des agents. Mais, d'autre part, à sant habituellement la division mesdanslesdifférentes
caractéristiques d'offre et de de- sexuelle du travail, chez les salariés professions déterminent ainsi un
mande de travail données, les comme chez les employeurs. D'une indice de ségrégation profession-
comportements des agents (indi- part, la société évolue vers une indi- nelle virtuelle SP* ,qui prend2002
vidus et entreprises) peuvent vidualisation des destins profession- en compte les structures de l'offre
aussi se modifier et infléchir le nels – plus indépendants qu'au- et de la demande de travail obser-
niveau de ségrégation profes- paravant des destinées familiales. vées en 2002 avec les comporte-
sionnelle. D'autre part, différents dispositifs ments observés en 1996.
juridiques contribuent au dévelop-
La tendance de l'économie fran- pement de considérations d'égalité L'évolution ∆ de l'indice de sé-
çaise est à la tertiarisation et à la professionnelle, et sont relayés par grégation entre les deux cohortes
création d'emplois de plus en plus diverses actions de politique éduca- (∆ = SP –SP ) peut alors se2002 1996
qualifiés, même si ces évolutions tive ou d'emploi. décomposer en deux termes :
se sont parfois momentanément
infléchies, comme durant la vive La méthode développée par Kar- ∆ = SP –SP =(SP –2002 1996 2002
reprise de 1998-2001. Dans l'offre mel & Maclachan, appliquée ici SP* ) + (SP* –SP )2002 2002 1996
de travail, cette tendance favorise aux données des enquêtes Emploi,
à la fois les emplois de service, les permet de séparer les évolutions Le terme (SP* –SP ) capte2002 1996
postes de professions intermédiai- liées aux changements de structure les effets de structure et le terme
res et de cadres ; elle défavorise de l'offre et de la demande de tra- (SP – SP* ) les effets de2002 2002
plutôt les emplois industriels et vail de celles liées aux change- changement de comportement.
lespostesd'employésetd'ou- ments de comportements. Elle Si les premiers sont plutôt subis,
vriers. Concernant la demande de consiste à simuler la distribution les seconds sont le fruit des déci-
travail, les deux phénomènes ma- théorique des hommes et des fem- sions des agents (individus et en-
jeurs sont d'une part l'élévation mes dans les professions en 2002, treprises) et constituent à ce titre
drastique du niveau scolaire des si ceux-ci avaient adopté les mê- une mesure apurée des change-
jeunes entre 1985 et 1995, et mes comportements qu'en 1996, ments de la ségrégation profes-
d'autre part l'augmentation tout en se basant sur les structures sionnelle.
Données sociales - La société française 175 édition 2006
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2 Éducation, formation
Pour en savoir plus
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