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Quelle est la relation entre Décroissance et Travail ?

113 pages
Dans notre société, le travail est prôné comme une valeur essentielle, incontournable. La recherche du plein-emploi est l’un des objectifs premiers des politiques économiques. Le travail, dans sa définition plus fondamentale d’action de l’homme sur la nature en vue de subvenir à ses besoins, est considéré comme une condition essentielle à la survie de l’humanité. L’objection de croissance est un mouvement de pensée qui interroge précisément les valeurs centrales de notre société afin d’identifier les causes de la crise générale actuelle. Elle interroge donc le travail. Quelle est la légitimité de ce culte voué au travail selon les objecteurs de croissance ? Le travail tel qu’il se concrétise dans notre société est-il remis en question par la décroissance ? Le travail comme transformation vitale et unilatérale de la nature reste-t-il légitime dans une société de décroissance ?
L'auteure est diplômée d'HEC, Majeure Alternative Management, en 2010
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Observatoire du Management Alternatif
Alternative Management Observatory
__
Cahier de recherche
Quelle est la relation entre
Décroissance et Travail ?
Une remise en question de la légitimité du travail
Roquebert Claire-Isabelle
Tuteur : Andreu Solé, Professeur au Groupe HEC
2010
Majeure Alternative Management – HEC Paris
2009-2010Quelle est la relation entre Décroissance et Travail ?
Une remise en question de la légitimité du travail
Ce cahier de recherche a été réalisé sous la forme initiale d’un mémoire de recherche dans le
cadre de la Majeure Alternative Management, spécialité de troisième année du programme
Grande École d’HEC Paris. Il a été dirigé par Andreu Solé, titulaire d’un doctorat en
Sociologie, professeur au Groupe HEC Paris, chargé de cours à l'École Centrale de Paris et
à l'université Paris-I, et soutenu le 27 septembre 2010 en présence de Rachid Ihamouine,
professeur de Théorie des organisations au Groupe HEC Paris.
Résumé : Dans notre société, le travail est prôné comme une valeur essentielle,
incontournable. La recherche du plein-emploi est l’un des objectifs premiers des politiques
économiques. Le travail, dans sa définition plus fondamentale d’action de l’homme sur la
nature en vue de subvenir à ses besoins, est considéré comme une condition essentielle à la
survie de l’humanité. L’objection de croissance est un mouvement de pensée qui interroge
précisément les valeurs centrales de notre société afin d’identifier les causes de la crise
générale actuelle. Elle interroge donc le travail. Quelle est la légitimité de ce culte voué au
travail selon les objecteurs de croissance ? Le travail tel qu’il se concrétise dans notre société
est-il remis en question par la décroissance ? Le travail comme transformation vitale et
unilatérale de la nature reste-t-il légitime dans une société de décroissance ?
Mots-clés : Décroissance, Travail, Crise, Autonomie, Simplicité volontaire, Transition,
Prospective, Fondements de civilisation
What is the link between Degrowth and Work?
A reassessment of work legitimacy
This research was originally presented as a research essay within the framework of the
“Alternative Management” specialization of the third-year HEC Paris business school
program. The essay has been supervised by Andreu Solé, PhD in Sociology, Professor in HEC
Paris, in l’École Centrale de Paris and in l’Université Paris-1, and delivered on September,
th27 2010 in the presence of rachid Ihamouine, Professor in HEC Paris.
Abstract : In our society, work is preached like an essential value that cannot be ignored. The
search of full employment is one of the main objectives of economic policies. Work, defined
as the human action on nature in order to provide for human needs, is regarded as an essential
condition to humanity survival. The degrowth is a movement of thought that precisely
questions the central values of our society, in order to identify the causes of the current
general crisis. This movement thus questions work. Is this worship dedicated to work
legitimate for the degrowth? Is work, such as it is made concrete in our society, reassessed?
Does work, like vital and unilateral transformation of nature, remain legitimate in a degrowth
society?
Key words : Degrowth, Work, Crisis, Autonomy, Simple living, Transition, Futurology, Basis
of civilization.
Charte Ethique de l'Observatoire du Management Alternatif
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http://creativecommons.org/licenses/by/2.0/fr/ pour promouvoir l'égalité de partage des ressources
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opinions diffusés par l'Observatoire du Management Alternatif relèvent de la responsabilité exclusive de leurs
auteurs.
Roquebert Claire-Isabelle – « Quelle est la relation entre Décroissance et Travail ? » – 2010 2Remerciements
Ce mémoire fut pour moi une réelle source de réflexion qui m’a passionnée, et ce grâce
aux différentes personnes qui ont contribué à mon travail de recherche, avec qui j’ai eu
l’opportunité de discuter, de débattre, d’échanger, que j’ai eu l’opportunité de lire, d’écouter
ou d’observer. C’est pourquoi je tiens à remercier chacune de ces personnes pour la richesse
de ses réflexions et pour son implication. Je remercie en premier lieu mon tuteur Andreu Solé,
pour m’avoir aidée à mieux cerner mes interrogations et pour m’avoir guidée dans tout le
déroulement de mon travail. Je tiens aussi à remercier vivement les objecteurs de croissance
que j’ai interrogés et qui m’ont nourris par leurs expériences et leurs visions de la société. Je
remercie Anne-Isabelle, Thierry, Pierre, Nicolas, Pascal, Elsa, Louise, Michèle, Stéphanie,
Jacques, Josée, Marie, Bernard, Thomas, Florence, Bertrand, Catherine, Caroline, Baptiste,
Thierry, Philippe, Venezia, Miss Trixie, BC, Mille feuilles, Raffa… Je remercie également
Yves-Marie Abraham, Louis Marion et Serge Mongeau pour leur disponibilité et les éclairages
qu’ils m’ont apportés. Je fus flattée d’avoir pu échanger avec eux. Je remercie également
Thomas Lepetit pour avoir suivi l’évolution de mon travail de recherche, pour nos débats et
pour ses réflexions enrichissantes qui n’ont pas fini de me passionner. Plus largement, je tiens
à remercier Eve Chiapello, responsable de la majeure Alternative Management, pour son
analyse de l’histoire de la critique du capitalisme qui a largement contribué à mon choix de
sujet et pour son implication dans une majeure que je souhaite de plus en plus convoitée par
les étudiants d’HEC. Et enfin, merci à tous ceux qui réfléchissent, qui expérimentent, qui
refusent, qui imaginent, bref, à ceux qui osent…
Roquebert Claire-Isabelle – « Quelle est la relation entre Décroissance et Travail ? » – 2010 3Table des matières
Prologue .................................................................................................................................6
Partie 1. La démarche de recherche........................................................................................8
1.1. La question de recherche............................................................................................8
1.2. Les concepts.............................................................................................................11
1.2.1. La décroissance11
1.2.2. Le travail......................................................................................................13
1.3. Les hypothèses.........................................................................................................15
1.4. L’enquête..................................................................................................................16
1.4.1. L’enquête penseurs ......................................................................................16
1.4.2. L’enquête acteurs.........................................................................................18
Partie 2. La Décroissance : une remise en question de la légitimité du travail ?..............22
2.1. La critique décroissante du travail-profession dans notre société.............................22
2.1.1. Les objecteurs de croissance dénoncent les effets pervers du travail-
profession...............................................................................................................23
2.1.2. Les objecteurs de croissance dénoncent une conception du travail-
profession au service de la valeur marchande........................................................26
2.1.3. Les objecteurs de croissance dénoncent l’enlisement de la société dans un
culte aveugle voué au travail-profession................................................................32
2.1.4. Les objecteurs de croissance voient dans la crise un instant de choix.........36
2.2. Les objecteurs de croissance expérimentent aujourd’hui une nouvelle vision du
travail...............................................................................................................................38
2.2.1. Pour cela, les objecteurs de croissance s’appuient sur deux fondements....38
2.2.2. Les alternatives et expérimentations des objecteurs de croissance..............42
2.3. Les objecteurs de croissance proposent une autre approche du travail-profession
pour une société de Décroissance...................................................................................53
2.3.1. La dichotomie décroissante entre travail-profession et activité choisie......54
2.3.2. Dans une société de décroissance, le travail-profession est revisité............58
2.3.3. Dans une société de Décroissance, la notion de travail disparaît au profit
des activités............................................................................................................71
2.3.4. Les objecteurs de croissance proposent plusieurs voies de transition vers
une société de Décroissance..................................................................................75
Roquebert Claire-Isabelle – « Quelle est la relation entre Décroissance et Travail ? » – 2010 42.4. Les objecteurs de croissance proposent une re-conception du travail......................79
2.4.1. Selon les objecteurs de croissance, il est urgent et nécessaire de
1« décoloniser l’imaginaire » ….............................................................................79
2.4.2. La Décroissance bouleverse le rapport de l’homme à la nature..................85
Partie 3. Retour sur la démarche de recherche....................................................................94
3.1. Mise en perspective..................................................................................................94
3.2. Mon étonnement.......................................................................................................97
3.3. Les limites................................................................................................................99
3.4. Les perspectives de recherche................................................................................100
Bibliographie ........................................................................................................................101
Annexes .............................................................................................................................107
1 Terme de Serge Latouche
Roquebert Claire-Isabelle – « Quelle est la relation entre Décroissance et Travail ? » – 2010 5 Prologue
Il peut sembler étonnant qu’une étudiante de l’école HEC cherche à interroger la place du
travail dans notre société. L’école HEC représente en effet une des portes d’entrée pour
exceller dans le monde du travail et porte en elle-même cette conviction que le travail est un
élément central et incontournable dans la vie d’un individu et dans notre société. Pourtant, si
cette question me vient, c’est qu’il m’a toujours semblé essentiel d’interroger ce qui justement
semble si évident. Je ne fais que suivre le slogan d’HEC, « apprendre à oser ». J’estime qu’il
faut, surtout dans ces temps de crise, oser questionner, mettre à l’épreuve, provoquer et
imaginer des alternatives face aux obstacles rencontrés. Au départ, plusieurs éléments m’ont
interpellée vis-à-vis de la question du travail. Tout d’abord, le mal-être au travail. Je suis
étonnée que le travail, pourtant si prôné et recherché par tous, un des fondements de notre
identité à chacun et de l’identité de notre société, soit finalement si décevant pour la plupart
des individus voire parfois destructeur. Le travail, s’il a été très utile et bénéfique pour les
personnes en termes d’amélioration du confort matériel et dans l’accès à certains droits,
remplit-il aujourd’hui son rôle d’insertion des personnes et de garant de la justice sociale ?
Mon deuxième constat est que non seulement le travail est en crise, mais ce, au sein d’une
crise globale. Or, la crise est aussi un moment de choix. Or, j’ai observé que beaucoup de
personnes dans notre société aspirent à d’autres modèles et façons de faire. Certaines d’entre
elles osent mettre en place des initiatives alternatives qui, à terme, pourraient changer notre
relation au travail. Elles mettent à profit notre capacité à imaginer et à créer de nouvelles
formes d’organisation et de liens. Capacités que l’on a tendance à oublier quand on se laisse
aller à l’impression de sécurité que procurent les voies tracées par la société. Les échanges de
biens, de services et de savoirs, le développement de l’autoproduction et de entrepreneuriat,
pourraient selon moi bouleverser notre rapport au travail, notamment dans le rapport de
subordination que nous entretenons avec lui et dans la centralité qu’il occupe dans nos vies.
Les personnes qui vivent au plus près de cette idéologie de détachement du travail et de
développement de l’autonomie sont les adeptes de la simplicité volontaire, en d’autres termes,
les objecteurs de croissance.
Mais ces initiatives restent trop peu connues. Les pensées de la Décroissance apportent
cependant des pistes de réflexion importantes sur notre dépendance vis-à-vis du marché et du
Roquebert Claire-Isabelle – « Quelle est la relation entre Décroissance et Travail ? » – 2010 6travail comme moyen de gagner sa vie, conséquence de notre dépendance vis à vis de la
consommation. Des personnes parviennent aujourd’hui même à vivre bien et à mener une
relation au travail totalement différente et vraiment plus épanouissante que le stress et les
déceptions suscités par le monde du travail actuel. J’ai alors décidé de m’intéresser à la remise
en question du travail qu’opèrent les objecteurs de croissance, afin d’imaginer, si illusoire
soit-elle, la société de demain. Mon objectif est de promouvoir des idées qui méritent selon
moi d’être répandues car pouvant apporter une vision alternative au système actuel. Il me
semble important de concevoir et d'étudier d'autres solutions afin d'entrevoir les limites de la
vision du travail tel qu’elle est proposée à la sortie d’une école comme HEC.
Roquebert Claire-Isabelle – « Quelle est la relation entre Décroissance et Travail ? » – 2010 7Partie 1. La démarche de recherche
1.1 La question de recherche
Dans le cadre d’une recherche hypothético-déductive, j’ai commencé par élaborer ma
question de recherche avec mon tuteur Andreu Solé. Je suis partie du constat suivant : les
hommes, travaillant de plus en plus au sein de la sphère marchande, se détachent
progressivement de leur capacité à subvenir à leur besoin par leur créativité et leur production
propre, par leur travail personnel. En effet, avec le développement des échanges et du travail
marchand, les sociétés sont passées de sociétés fondées sur une production autonome à des
sociétés fondées sur des productions hétéronomes. Le travail marchand a alors pour fonction
de permettre aux hommes d’accéder à des biens issus de cette production hétéronome, ce qui
est, par ailleurs, très utile et souhaitable. L’homme peut accéder à des biens et services qui lui
seraient refusés sans l’intermédiaire marchand. Cependant, l’homme devient dépendant de la
sphère marchande et subvient à ses besoins presque exclusivement par la consommation. Mon
interrogation de départ portait alors plus précisément sur la perte d'autonomie de l'homme
dans son travail.
D’autres éléments m’ont interpellée. La société actuelle est caractérisée par un mal-être au
travail grandissant, touchant les ouvriers comme les cadres. D’autre part, le travail, censé
favoriser l’intégration sociale, est facteur d’inégalités criantes en termes de rémunération
notamment. Malgré ce désaveu, le travail est recherché par tous, central dans la vie des
individus, aboutissement ultime de l’éducation et commencement d’une vie adulte où l’on se
définit par sa profession. Enfin, le mal-être entraîné par un chômage chronique est un signe
supplémentaire du désaveu du travail et de sa centralité dans nos vies. Ce n’est pas un hasard
si l’un des principaux critères pris en compte dans l’évaluation de la santé d’un pays est
précisément le taux de chômage, conjointement à la croissance… Pourquoi reste-t-on autant
attaché au travail alors que celui-ci déçoit ? Pourquoi le travail déçoit-il ainsi ?
Le travail est peu remis en question car il est le pilier de l’activité économique, le pilier de
la croissance. Dans tous mes cours d’économie, l’importance de la croissance n’a jamais été
contestée ni remise en question. Le développement de la monnaie et des échanges, la
révolution industrielle, puis les Trente Glorieuses ont certes suscité des progrès incontestables
Roquebert Claire-Isabelle – « Quelle est la relation entre Décroissance et Travail ? » – 2010 8mais nous ont parallèlement plongé dans la certitude que la condition pour accéder au
meilleur est de rechercher le plus : augmenter les salaires, la rentabilité, les profits, produire
plus, consommer plus… Que l’on recherche la croissance, d’accord, mais pour quelle
finalité ? Serge Latouche souligne avec ironie : « Si la croissance engendrait mécaniquement
1le bien-être, on devrait vivre aujourd’hui dans un vrai paradis depuis le temps... » . La
dénonciation de la recherche de la croissance pour elle-même est le fondement de la pensée
décroissante. Aujourd’hui, l’émergence de débats autour du PIB (Produit Intérieur Brut)
questionne cette finalité de la croissance économique. Par ailleurs, face à la centralité du
travail liée à cette recherche de croissance, est-il possible de vivre aujourd’hui autrement que
par et pour le travail ? Certaines personnes tentent de remettre en question cette centralité du
travail, en expérimentant, en tentant de vivre autrement. Les objecteurs de croissance font
partie de ces personnes.
Par ailleurs, j’ai fait un autre constat. Notre conception originelle du travail le définit
comme l’action de l’homme sur la nature en vue de subvenir à ses besoins. Ce travail est
considéré comme ce qui constitue la grandeur humaine, ce par quoi l’homme, contrairement à
l’animal, est perfectible. Ce par quoi l’homme répond à ses besoins. Ce par quoi l’homme se
dépasse. Le mythe Prométhéen confère au travail une réelle dimension rédemptrice et le place
alors comme attribut essentiel à la condition humaine. Mais malgré cet attribut, l’on fait face
aujourd’hui à des désastres touchant à la fois la nature mais aussi à l’humanité elle-même.
Comme les catastrophes naturelles, appel au secours d’une planète qui semble crier stop
précisément à toutes les grandes avancées qu’a permis ce même travail. D’où viennent ces
maux ? Si le travail de l’homme est si grand et si rédempteur, si le développement actuel doit
apporter bonheur et bien-être, comment peut-on expliquer aujourd’hui la crise sociale,
environnementale, économique, politique que nous traversons ?
Dans un tel contexte, beaucoup pensent que notre civilisation doit remettre en question
certains de ses fondements. Certains mouvements, comme la décroissance, apportent des
éclairages sur les causes de ces dérives et proposent les esquisses d’un nouveau paradigme.
Mon sentiment est que notre conception du travail est à interroger.
1 Latouche S. (2007), Le territoire de la décroissance, « EcoRev’ Revue d’écologie politique », www.ecorev.org
Roquebert Claire-Isabelle – « Quelle est la relation entre Décroissance et Travail ? » – 2010 9L’objectif de ce mémoire est alors de répondre à la question suivante :
Quelle est la relation entre décroissance et travail ?
Autrement dit, en quoi et dans quelle mesure la décroissance remet-elle en question le
travail comme moyen de gagner sa vie ? En quoi et dans quelle mesure la décroissance remet-
elle en question notre conception profonde du travail ? Quel serait l’avenir du travail dans une
société décroissante ?
Dans un contexte de crise globale où beaucoup d’évidences sont questionnées, ce mémoire
est pour moi l’occasion d’adopter une démarche interrogative et prospective sur une question
fondamentale pour la société.
Roquebert Claire-Isabelle – « Quelle est la relation entre Décroissance et Travail ? » – 2010 10