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Souvenir

De
242 pages

Des rêves… Voilà ce qui avait bouleversé ma petite vie tranquille… De simples rêves… Mais si réels… si troublants… Ces loups qui m’entouraient… Et cet homme… Toujours cet homme… Que m’arrivait-il ? Étais-je devenue folle… ou mes songes avaient-ils un sens ? Il fallait que je le découvre…

Publié par :
Ajouté le : 11 juillet 2013
Lecture(s) : 81
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Jennifer Clavijo

Souvenir

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Droits d’auteur ©

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Table des matières

Table des matières 4

Chapitre 1 5

Chapitre 2 14

Chapitre 3 17

Chapitre 4 20

Chapitre 5 28

Chapitre 6 38

Chapitre 7 40

Chapitre 8 48

Chapitre 9 50

Chapitre 10 59

Chapitre 11 61

Chapitre 12 67

Chapitre 13 71

Chapitre 14 78

Chapitre 15 81

Chapitre 16 85

Chapitre 17 95

Chapitre 18 98

Chapitre 19 112

Chapitre 20 115

Chapitre 21 117

Chapitre 22 121

Chapitre 23 124

Chapitre 24 130

Chapitre 25 134

Chapitre 26 140

Chapitre 27 142

Chapitre 28 149

Chapitre 29 151

Chapitre 30 159

Chapitre 31 162

Chapitre 32 167

Chapitre 33 170

Chapitre 34 176

Chapitre 35 179

Chapitre 36 187

Chapitre 37 191

Chapitre 38 197

Chapitre 39 199

Chapitre 40 203

Chapitre 41 206

Chapitre 42 210

Chapitre 43 214

Chapitre 44 219

Chapitre 45 222

Chapitre 46 227

Chapitre 47 230

Chapitre 48 232

Chapitre 49 237

Chapitre 50 241

Chapitre 51 249

Chapitre 52 254

Chapitre 53 255

Chapitre 54 260

Chapitre 55 264

Chapitre 56 271

Chapitre 57 273

Chapitre 58 274

Chapitre 59 281

Chapitre 60 286

Chapitre 61 292

Chapitre 62 294

Chapitre 63 298

Chapitre 64 308

Chapitre 65 312

Chapitre 66 313

Merci à 323

Chapitre 1

Élisabeth

Une rivière coulait au milieu des arbres ; des feuilles
virevoltaient dans le vent ; un oiseau volait au ras de
l’eau… Et là, au milieu… un loup…

Chacun de mes coups de crayon rendait son pelage
plus soyeux, son regard plus perçant.

L’un de mes premiers souvenirs d’enfance était un
après-midi passé au zoo avec mes parents. Devant
l’enclos des loups, j’étais restée figée pendant de
longues minutes. Ma mère, inquiète, m’avait alors
demandé si j’avais peur. Cependant, mes émotions
étaient tout autres. J’avais été fascinée par ces
créatures inconnues qui avaient toutefois éveillé en
moi des sentiments proches de ceux que je ressentais
pour mes parents.

J’aimais ces animaux depuis ce jour-là, sans vraiment
savoir pourquoi. J’avais beau avoir d’autres centres
d’intérêt, ils arrivaient toujours à se créer une place
dans mes pensées, dans mes dessins.

Le coup de coude de Morgane me ramena à l’instant
présent.

— Hé ! T’es toujours sur notre planète ?

Mon attention passa de mon amie au prof qui parlait
toujours de la crise économique de 1929. Il n’avait pas
encore remarqué que je ne l’écoutais plus depuis un
moment déjà.

— Il est super, chuchota-t-elle en coulant un regard à
mon croquis. Mais essaie d’être un peu plus
discrète… Tu souris en plein cours d’économie, je te
signale…

Effectivement, et j’étais bien la seule, constatai-je en
jetant un œil aux mines renfrognées ou endormies de
mes camarades. Le prof m’aurait vite repérée, si
Morgane ne m’avait pas arrachée à mon nuage. Je ne
comptais d’ailleurs plus le nombre de fois où elle
m’avait épargné des remontrances. J’appréciais les
cours et j’avais plutôt de bons résultats, mais lorsque
mon esprit commençait à vagabonder sur une feuille
blanche, j’oubliais complètement où j’étais.

Je glissai le dessin sous mon cahier et tentai de me
remettre à prendre des notes, ce qui ne fut pas facile.

Bientôt la sonnerie retentit. Je ramassai mes affaires

tranquillement, tandis que Morgane et Chris se
précipitaient hors de la salle de cours. Derniers
arrivés, premiers partis, comme d’habitude.

Je les retrouvai à la cafétéria, ils nous avaient réservé
une table.

— T’as pris ton temps, ronchonna Chris.

—J’essaie seulement de compenser tes quinze

minutes de retard de ce matin, répondis-je du tac au
tac.

— Prépare-toi déjà pour demain alors…

Il en allait toujours ainsi dans notre petit trio, nous ne
pouvions nous empêcher de nous titiller. Mais nous
nous connaissions depuis longtemps et notre
complicité primait sur toutes nos chamailleries. J’avais
l’impression que l’essence même de notre amitié était
de nous quereller.

— Au fait, tu ne m’as toujours pas dit comment tu
trouves mes cheveux, me fit remarquer Morgane.

Elle changeait si souvent de coupe de cheveux que je
finissais par ne plus m’en apercevoir. Je la détaillai un
instant, ses yeux verts étaient braqués sur moi
attendant que je perçoive une différence.

Cette fois-ci, elle avait changé de couleur : de brun
méché, elle était passée à auburn.

— Ça te va très bien, la complimentai-je.

Chris la détailla d’un air goguenard. Non qu’il ait de
quoi se moquer avec ses mèches noires qui cachaient
presque entièrement ses prunelles grises, mais il
adorait la taquiner :

— Tu devrais essayer le jaune canari. Ça t’irait à
merveille. Ou le turquoise… tu sais, comme Lady
Gaga. Je suis sûr que ça ferait son petit effet entre
ces sinistres murs…

— Je tenterai ça le jour où tu couperas ta mèche à la
Justin Bieber, répliqua-t-elle en tentant d’ébouriffer la
tignasse de Chris.

Celui-ci esquiva savamment l’attaque, avant de
mordre dans son sandwich.

— Vous partez pour les vacances ? demanda-t-il
après avoir avalé une bouchée.

Les vacances… J’avais presque oublié qu’une
semaine plus tard, je pourrais profiter de quelques
jours de répit, cette pensée me réjouit. Ça me ferait le
plus grand bien de ne plus penser aux maths, à la
grammaire ou au vocabulaire allemand.

— Non, répondit Morgane. Avec le divorce de mes
parents…

Il était évident qu’en de telles circonstances les
vacances n’étaient pas à l’ordre du jour.

— Moi non plus je ne pars pas. Mes parents n’ont pas
pu se libérer…


Dans ce cas, nous serons ici tous les trois, conclut
Chris en se frottant les mains. Alors les filles, je vais
nous concocter un programme qui va bien nous
éclater…

J’échangeai un regard avec Morgane. Elle semblait
aussi peu rassurée que moi. Chris était capable de
tout, du speed dating au saut en parachute !

— Je vous promets d’être raisonnable, assura-t-il
devant nos mines suspicieuses.

Sur ce, la sonnerie retentit, nous obligeant à retourner
en classe.

Le reste de l’après-midi me parut long, très long
même. Les cours se suivaient, à une lenteur infernale,
sans que je réussisse à me concentrer. Je connaissais
bien ces symptômes. J’entrais dans une de mes
mauvaises périodes. Celles où je donnerais n’importe
quoi pour entrer dans un de mes dessins et y rester.

En début de soirée, le bus me déposa enfin à
Aubonne. Je vivais dans cette ville, depuis que j’étais
toute petite. Je la connaissais quasiment par cœur :
de l’école dans laquelle j’avais effectué mes premières
classes jusqu’à la petite chapelle, en passant par
l’épicerie où maman allait souvent faire ses
emplettes ; ou encore la piscine se situant juste
derrière le château et que mes amis appréciaient
particulièrement. Ici, j’étais proche de la nature, sans
être pour autant loin des grandes agglomérations. Ici,
je me sentais apaisée sans vraiment savoir pourquoi.
Ici, j’étais simplement chez moi.

J’ouvris la porte de l’appartement. Les effluves du
repas me chatouillèrent les narines. Je me rendis tout
droit à la cuisine. Mes parents y étaient en pleine
démonstration d’affection.

— Oh ! Hé ! Je suis rentrée ! Vous pourriez vous
décoller avant que je devienne aveugle !

Si je jouais un peu l’enfant choquée, j’étais contente
de les voir comme ça tous les deux. Les parents de
Morgane avaient divorcé quelques mois plus tôt et,
malgré ses airs enjoués, je savais bien qu’elle en
souffrait encore. Mes parents étaient heureux
ensemble et cela faisait plaisir à voir. En plus, je
m’entendais assez bien avec eux, pas comme Chris
avec les siens. Ils avaient malheureusement du mal à

accepter son penchant pour les garçons, surtout son
père. Moi, j’avais de la chance, j’étais plutôt bien
tombée.

J’embrassai mes parents, avant de jeter un coup d’œil
à la sauce en train de mijoter. Ma mère sourit de ma
gourmandise. Elle repoussa derrière les oreilles ses
cheveux blonds coupés au carré et se pencha sur ses
casseroles.

— Le dîner est presque prêt, annonça-t-elle.

Je hochai la tête et filai dans ma chambre pour me
débarrasser de mes affaires. Je sortis l’esquisse que
j’avais terminée pendant les cours pour l’épingler au
mur à côté des autres. Je me posai ensuite sur mon lit
pour la contempler. Je ne savais pas exactement
pourquoi j’étais si obsédée par les loups. Et
«
obsédée » était bien le mot. Je ne me contentais
pas de les dessiner, j’allais jusqu’à rêver de ces bêtes.
Parfois, dans mes songes, j’étais spectatrice de leurs
habitudes dans la forêt ; parfois, ils s’approchaient si
près de moi que je tendais la main pour les toucher
sans, toutefois, jamais y arriver ; et, parfois, j’étais
moi-même un loup et je chassais au milieu d’une
meute.

C’était une bizarrerie inexplicable et je devrai sans
doute vivre avec toute ma vie en essayant de ne pas
me poser de questions.

Au moins, je n’étais jamais en manque d’inspiration,
j’avais une bonne collection de dessins et surtout de
peintures. De loups, majoritairement, mais aussi de
ma famille et de mes amis. Ceux que je ne pouvais
accrocher, je les rangeais dans un dossier que je
gardais précieusement dans mon bureau.

Peindre était une passion et cela m’aidait à m’occuper
l’esprit, à me calmer. J’en avais souvent besoin dans
mes mauvaises périodes, comme je les appelais, et
surtout la nuit. Quand tout le monde dormait et que le
silence était de plomb, mes pensées m’envahissaient
sans que j’y puisse rien. Me concentrer sur mes
croquis jusqu’à ce que je tombe de fatigue était le
moyen de trouver le sommeil.

Ma mère m’appela pour dîner. Je me relevai en
abandonnant mes idées noires.

— Comment vont Morgane et Chris ? me questionna
maman quand nous fûmes à table.

— Ils sont en grande forme. Je les vois demain après-
midi, on va se faire un ciné.

Mes parents aimaient bien mes amis, ils les
connaissaient depuis aussi longtemps que moi. Et je
soupçonnais mon père d’apprécier Chris en grande
partie parce qu’il était gay. En gros, je ne risquais rien

à sortir avec lui, ça devait le rassurer. Cela dit, il
n’avait pas de quoi s’inquiéter, je n’avais jamais eu de
petit ami et je n’étais pas prête d’en avoir un.

— Et tes cours étaient comment aujourd’hui ? me
demanda mon père.

—Longs…

— Viens travailler avec moi un de ces jours, fit-il en
écarquillant ses yeux sombres, tu comprendras
vraiment ce qu’est une longue journée…

Mon père s’occupait de la comptabilité d’une petite
entreprise ce qui ne m’intéressait pas du tout. Et,
effectivement, il ne devait pas rire tous les jours…

— Gerry, tu adores jouer avec les chiffres, lui rappela
maman.

Ça n’empêche pas que j’ai parfois envie de changer

d’air, bougonna-t-il.

— Je change des couches toute la journée, crois-moi
j’aimerais aussi changer d’air…

La lueur qui pétillait dans ses prunelles azur la
trahissait. Elle adorait son métier. Maman gérait une
garderie. Cela comblait un peu le fait de n’avoir eu
qu’un enfant. Si elle avait pu, elle en aurait sûrement
eu trois ou quatre de plus. J’aurais d’ailleurs bien aimé
avoir un frère ou une sœur. Petite, ça aurait peut-être
été amusant d’avoir quelqu’un avec qui jouer. Et au
moins j’aurais eu une personne avec qui partager mes
parents. Ils étaient parfois trop protecteurs, j’avais un
peu peur que cela ne devienne difficile quand je ferais
ma vie. J’avais l’impression de ne pas avoir droit à
l’erreur. Je ne pouvais pas les décevoir et leur causer
du mal, ils n’avaient que moi. J’avais tout de même
quelques années devant moi. Tant que je suivais mes
cours et que j’avais des notes satisfaisantes, il n’y
avait pas encore de quoi poser problème entre nous.

Mes parents passèrent le reste du repas à parler de
prochaines vacances où cette fois ils comptaient bien
s’en aller au soleil.

Chargée de débarrasser la table, j’arrivai à la cuisine
une pile d’assiettes en main.

— Qui s’occupe de la vaisselle ce soir ? demandai-je
en priant pour que ça ne tombe pas sur moi.


C’est au tour de papa, assura maman.

Mon père haussa les sourcils :

— Léna…

Le coupant, ma mère passa une main dans sa

chevelure poivre et sel et lui planta un baiser sur la
joue.

— Merci, mon chéri, susurra-t-elle.

Papa soupira, haussa les épaules et se tourna vers
l’évier, résigné. Il ne pouvait lutter contre sa femme.

Je secouai la tête en riant et filai dans ma chambre,
avant qu’il ne me demande de l’aide.

Il était tard, ou très tôt, c’était selon. J’étais allongée
dans mon lit à regarder les ombres jouer sur le
plafond. Quand on se retrouvait entre quatre murs,
seule avec soi-même, sans aucun son pour troubler la
nuit noire, on avait deux choix : dormir ou réfléchir.
Malheureusement, j’étais plus douée pour le
deuxième. Le mot qui tournait en boucle dans mon
esprit était « solitude ». MA solitude. J’étais bien
entourée dans la vie. J’avais ma famille et mes amis.
C’était déjà beaucoup plus que pour certaines
personnes, j’en étais consciente. Cependant, je ne
pouvais ignorer ce que je ressentais. Ce sentiment
qu’il me manquait quelque chose me taraudait. Et
parfois lorsque ce quelque chose me manquait trop,
j’avais l’impression que mon existence était
douloureusement vide. Voilà ce qu’étaient mes
fameuses mauvaises périodes.

J’essuyai les larmes qui roulaient sur mes joues en me
maudissant de me mettre dans un état pareil. Je ne
savais même pas ce qui provoquait tout ça en moi.
C’était rageant ! Je m’entendais bien avec ma famille ;
j’avais des amis que j’adorais ; mes études se
déroulaient parfaitement ; j’avais une passion pour la
peinture ; et mes amours… et bien je n’avais jamais
ressenti le besoin d’avoir quelqu’un dans ma vie.
Alors, qu’est-ce qui n’allait pas chez moi ? Qu’est-ce
que je devais avoir de plus pour combler ce creux en
moi ?

Chapitre 2

Tristan

À la maison… Je rentrais enfin. Je n’en revenais
toujours pas d’être à Aubonne. Je n’avais plus remis
les pieds dans cette ville depuis une centaine
d’années : quand, le temps passant, on ne prend pas
une ride, il faut bien se cacher des habitants. Ou
courir le risque de voir ses sombres secrets dévoilés
au grand jour.

Je suivais de près les deux voitures qui me
devançaient. Bevan et Matthew dans la première,
Georgy et Martin dans la seconde. Ils étaient mes
amis, ma seule famille. Nous vivions ensemble depuis
si longtemps et nous partagions tant de choses.

Tout en suivant la route qui menait à notre propriété,
j’observai chaque détail de la ville. Tout était différent.
Je ne reconnaissais pratiquement rien. Je ne pouvais
que deviner ici et là ce qu’il restait du passé.

C’était sûrement mieux ainsi. Autrement, je la verrais
sur le chemin du vieux bourg dans une de ses longues
robes couleur lavande qu’elle appréciait tant. Je la
verrais saluer chaleureusement les passants. Je la
verrais se tourner vers moi avec son regard confiant
et ses sourires encourageants. Je la verrais partout.

Je remontai l’allée boisée et parquai la voiture devant
le manoir. Il n’avait pas changé. La bâtisse était
toujours là, belle, imposante et intemporelle. Presque
comme si nous n’étions jamais partis.

Bevan déverrouilla la porte d’entrée, mes amis et moi
le suivîmes dans un silence ému.

Nous entrâmes dans le grand hall principal du manoir.
Du regard, je fis le tour des pièces du rez-de-
chaussée : le salon, la salle à manger, la cuisine.
J’admirai le large escalier en pierre sous lequel se
trouvait le passage qui menait à la véranda. Je dus
chasser alors — aussi vite qu’il m’avait frappé le

souvenir d’un doux baiser.

Tout était en parfait état, d’une grande propreté. Et
surtout, tout avait été modernisé, c’était assez
déroutant. J’avais le souvenir d’un lieu au confort
sommaire d’une autre époque et je me retrouvais
dans une maison à l’ameublement très actuel. Le
personnel que Bevan avait engagé au fil des ans pour
entretenir le manoir avait bien travaillé.

Mon attention fut vite attirée vers l’étage supérieur où

se situaient toutes les chambres. Un balcon intérieur
en faisait le tour et il donnait directement sur le hall
dans lequel nous nous trouvions. La hauteur sous
plafond en était impressionnante.

J’aurais aimé monter dans notre chambre… dans ma
chambre. Malheureusement, le soleil se couchant,
nous devions déjà nous en aller.

— Partons, ordonna Bevan.

En une fraction de seconde, nous fûmes dehors,
devant la maison. Ensemble, nous nous dirigeâmes
vers les bois du vallon d’Aubonne. Il y avait plusieurs
kilomètres à parcourir, depuis le manoir, pour
atteindre la forêt. Nous savions comment la rejoindre
sans être aperçus par les autres humains. Nous en
avions pris l’habitude. Il nous fallait être discrets et
très attentifs. Les gens trouveraient étrange de voir un
groupe partir en forêt en pleine nuit, cela attirerait
inévitablement l’attention sur nous.

Notre vitesse de marche assez élevée nous permit
d’arriver rapidement dans un endroit isolé au milieu
des arbres.

Bientôt la nuit fut complète et la transformation
s’opéra.

Chapitre 3

Élisabeth

J’avais dormi tard ce matin pour récupérer de mon
insomnie. Après avoir grignoté, je m’attelai à mes
devoirs. Beaucoup de travail et l’esprit qui
vagabondait… J’en eus pour quelques heures. Je
réussis tout de même à finir à temps pour rejoindre
mes amis. Nous nous étions donné rendez-vous au
cinéma de la ville.

T’es en retard, me nargua Chris qui achetait du

pop-corn.

— Au moins, je suis là…

Je pris une boisson et suivis mon petit groupe dans la
salle.

— Vous avez entendu parler de ce type qui a été tué
récemment en France, près de Paris ? demanda Chris
en s’asseyant.

— Non, répondit Morgane. Mais tu sais, il y a des
morts tous les jours dans le monde entier…

— Pas de cette façon, précisa Chris. Ils ont dit qu’une
bête l’avait attaqué et dévoré.


Oh ! C’est dégoûtant !

— Une bête ? répétai-je. Quel genre de bête ?


C’est là que ça devient intéressant, continua mon
ami avec un air conspirateur, personne ne sait ce que
c’est comme animal. Les marques sur le corps de cet
homme ne ressemblent à rien de connu…

Morgane se tut, mais ses yeux s’étaient arrondis.

— Tu crois que c’est quoi ? interrogeai-je Chris le
cœur battant.

— J’en sais rien moi… Un cannibale peut-être bien. Tu
sais, du genre, Hannibal Lecter. Ou alors une créature
que nous ne connaissons pas encore…

— N’importe quoi ! s’exclama Morgane. Mais d’où te
viennent des idées pareilles ? On devrait peut-être
arrêter le ciné, je crois que ça te monte au cerveau…

Les publicités venaient de défiler et le film
commençait, ce qui interrompit la conversation. C’était
une comédie romantique sans grand intérêt. J’eus du

mal à me concentrer. Les scènes se succédaient mais
je n’arrivais pas à suivre. Ce que Chris nous avait
raconté me perturbait. Sans que je ne sache
réellement pourquoi, cela me causait une certaine
peur. Comme une crainte ancienne et enfouie qui se
réveillerait subitement.

Presque deux heures plus tard, les lumières se
rallumèrent. Je sortis à la suite de mes amis.

— Eh ben… heureusement qu’il y a un mec canon
dans ce film, c’est déjà ça, critiqua Chris.

— Tu exagères, il n’est pas si mauvais, répliquai-je.

— Tu rigoles ? demanda Morgane.

Je levai les yeux au ciel. Inutile de débattre avec eux
s’ils étaient du même avis. Et de toute façon, je me
souvenais à peine de ce que j’avais vu alors…

— La pire scène du film, continua Chris, je crois que
c’est le moment où…

Je ne prêtai pas attention à la suite. Un sentiment
bizarre m’assaillit soudainement. L’impression d’être
observée. Je ressentis le besoin de me tourner vers
l’autre côté de la route. Je parcourus la rue du regard,
cherchant ce qui avait provoqué ce trouble en moi. Je
mis le temps, mais je finis par trouver…

Un jeune homme se tenait là-bas, immobile. Il me
regardait fixement, étrangement même. Il me semblait
que je le connaissais, pourtant ce n’était pas le cas. Je
n’aurais pu oublier cette rencontre, pas avec des yeux
comme les siens…

— On va boire un verre pour se réveiller ? demanda
Morgane en m’attrapant le bras.

Elle n’attira mon attention qu’une fraction de seconde.
Cela suffit pour que le garçon disparaisse. Mais avait-il
seulement été là ?

— Je dois rentrer, répondis-je distraitement. Mes
parents m’attendent pour le dîner.

Chapitre 4

Tristan

La main sur la poignée, j’hésitai presque à entrer dans
la chambre. J’avais peur que cela ne soit trop difficile
à supporter. Je m’appliquais à refouler les souvenirs,
depuis si longtemps. Mais, en ce lieu, je craignais de
me laisser submerger.

Toutefois, je ne pouvais pas rester dans le couloir. Je
pris une profonde inspiration et ouvris la porte.

Comme dans le reste du manoir, tout avait été
remplacé. Des meubles jusqu’à la tapisserie, en
passant par les rideaux, tout était récent.

Cela m’aiderait à me persuader que ce n’était pas ici
que j’avais passé les meilleurs moments de ma vie.
Cela m’aiderait à chasser de mon esprit que j’avais
tout perdu.

Interdisant à mes souvenirs de remonter à la surface,
je déposai mes sacs sur le lit et rangeai mes affaires.

Après cela, je décidai d’aller redécouvrir Aubonne. Je
prévins mes amis et partis à pied. La ville avait
tellement évolué ! Les routes étaient bétonnées ; des
immeubles et des maisons avaient été bâtis ou
rénovés ; des commerces s’étaient ouverts ; des
lignes de bus mises en place… Tout était plus
moderne. Finalement, excepté le château, seul notre
manoir était inchangé.

J’avais suivi l’évolution du monde de mes propres
yeux, je n’étais pas censé être surpris. Seulement ici,
cela me donnait l’impression d’un « avant-après ».

Dans le centre-ville, une odeur attira mon attention…
Une fragrance familière… Mon odorat était
particulièrement développé. Je ne me trompais pas.
Je connaissais cet arôme… Ce n’était pas
envisageable… Et pourtant…

Je me mis à déambuler dans la rue, je reniflai encore
et encore. Plus je sentais ce parfum, plus j’espérais
l’impossible… Mon cœur battait à tout rompre…

J’arrivai ainsi devant le cinéma. Une séance avait lieu.
J’avais envie d’entrer dans la salle et d’examiner
chaque personne présente. Mais de quoi aurais-je eu
l’air ? Je me plaçai de l’autre côté de la rue, face à la
porte. Je me sentais stupide. Je devais sûrement
halluciner, mon retour dans cette ville me perturbait…
Ce que je croyais sentir ne pouvait pas être réel.

Toutefois, je devais attendre.
Mon corps tremblait d’impatience et mon cerveau était
comme figé. Quand enfin les spectateurs sortirent du
cinéma, ma respiration se coupa. Je recherchai la
confirmation de ce que j’avais senti.
Soudain, je la vis.
Élisabeth.
Elle était là. Oui, c’était bien elle. Aucune erreur n’était
possible. Jamais je n’aurais pu oublier son visage.
Je l’avais déjà retrouvée, une fois, dans une autre vie.
Je l’avais croisée totalement par hasard. Je ne savais
toujours pas ce qui m’avait permis de la reconnaître,
tant elle était différente physiquement et plus âgée
aussi. Quoi qu’il en soit, en la suivant quelque temps,
je m’étais rendu compte que mon instinct ne m’avait
pas trompé.
Cette fois, ce n’était pas pareil. La ressemblance était
tellement frappante... C’était fascinant… Elle était
identique à mes souvenirs. Elle avait environ le même
âge, la même taille. Sa façon de se mouvoir était tout
aussi gracieuse. Ses boucles brunes cascadaient
librement sur ses épaules, comme lorsque nous étions
seuls tous les deux. Ses yeux noisette étaient tournés
vers ses amis, mais j’avais eu le temps d’apprécier la
tendresse familière de son regard. Et nous étions
dans la ville même où nous avions fait connaissance !

Tout en donnant son avis sur le film, elle ramena une
mèche de ses cheveux derrière l’oreille et pencha sa
tête sur le côté. Sa gorge fut alors bien visible, un
tressaillement me saisit. J’y avais déposé tant de
baisers… Je n’avais qu’une envie : enfouir à nouveau
mon visage dans son cou pour ressentir la chaleur de
son corps et redécouvrir son délicat parfum.
Pourtant, je n’en avais pas le droit. Je ne pouvais que
l’admirer en secret. Physiquement, c’était bel et bien la
femme que j’avais rencontrée et aimée. Son âme était
la même. Cependant, elle ne se souvenait absolument
pas de moi ou de notre amour.
Brusquement, elle se retourna. Ses yeux croisèrent
les miens. Mon cœur bondit dans ma poitrine. Elle me
regardait… Je devais partir… Il le fallait… Je devais
être fort.
Au prix d’un grand effort, je me détournai et m’en allai.
L’espace d’un instant, je l’avais retrouvée,
malheureusement je devrais m’en contenter, je n’avais
rien à attendre de plus.
Je partis en direction du manoir. Mais je ne parvins
pas à aller très loin. Ce qui venait de se passer était

tellement inouï. Retrouver la réincarnation d’Élisabeth
ici, dans cette ville. Je ne pouvais pas fuir et feindre
de n’avoir rien vu. Il fallait que j’en sache plus sur cette
jeune fille. Au moins pour être sûr qu’elle menait une
vie heureuse.

Je fis demi-tour et me concentrai pour remonter à
nouveau sa piste. Je la rattrapai facilement en veillant
à me tenir à bonne distance, afin qu’elle ne me voie
pas. Sinon, je risquais vraiment de l’apeurer.
D’ailleurs, mon comportement m’effrayait un peu moi-
même. Filer quelqu’un n’était pas dans mes
habitudes… Seulement c’était elle. Ou presque.

Je la suivis jusqu’à la voir entrer dans un immeuble.
Elle vivait ici dans notre ville… Si près du manoir… Je
n’arrivais pas à y croire…

Je ne sais combien de temps, je restai au beau milieu
de cette rue, à fixer la porte par laquelle elle était
entrée. Une foule de souvenirs me revenaient, les
meilleurs comme les tragiques. Cela faisait déjà cent
quarante-sept ans, mais tous les moments que j’avais
vécus avec elle défilaient devant mes yeux, comme si
je venais de les vivre à l’instant. Ils s’imposaient à moi
les uns après les autres, jusqu’à la dernière image que
j’avais d’elle : allongée sur ce balcon, se réduisant en
poussière.

Je rejetai cette scène ignoble de mes pensées tout
comme la tristesse qui me submergeait. Je devais me
raisonner, le soleil déclinait.

Je regagnai la propriété, montai en courant les
quelques marches qui menaient à l’entrée de la
maison. Le seuil à peine passé, Bevan apparut devant
moi :

— Où étais-tu ? La nuit est presque tombée…


—En ville…

Mon ami me fixa de façon à ce que je comprenne qu’il
attendait la suite.

— Je… Je l’ai retrouvée… Elle vit ici…

Ses yeux noirs s’agrandirent de surprise.

— Ici ? À Aubonne ? se renseigna-t-il après un court
instant.

Il n’avait pas besoin de demander de qui je parlais, il le
savait très bien. Toute la meute savait à quel point
j’avais aimé Élisabeth.

— Oui… dans cette ville, m’emballai-je. Et… elle… elle
est exactement comme à l’époque… C’est
incroyable… Je…

Je m’interrompis, incapable de décrire le torrent
d’émotions qui s’était emparé de moi en la revoyant.
Mon ami posa une main sur mon épaule et prit un ton
compatissant :

— Mais ce n’est pas elle, Tristan. Elle ne se souvient
d’aucune de ses précédentes vies, par conséquent ce
qu’elle a vécu avec toi ou avec nous n’existe pas pour
elle.

— Je le sais très bien… pourtant… je ressens le
besoin d’être proche d’elle… Je… Je l’aime toujours…

— Non. C’est Élisabeth que tu aimes. La fille que tu as
vue aujourd’hui lui ressemble, mais ce n’est plus elle.
La fille que tu as vue aujourd’hui, tu ne la connais pas.
Elle n’est qu’une réincarnation…

Il avait raison, j’en étais conscient. Depuis la mort
d’Élisabeth, j’avais toujours tenté de retrouver ses
différentes réincarnations. Je n’avais réussi qu’une
fois, jusqu’à ce jour. J’avais aimé garder un œil sur
elle, savoir ce qu’elle devenait. Bien sûr, cela m’avait
causé plus de mal que de bien, mais je n’avais pu
m’en empêcher. Et ce serait encore pire cette fois-ci…
avec une telle ressemblance…

— Surveille-la de loin, comme la dernière fois, si tu y
tiens. Mais, je t’en prie, ne va pas plus loin. Tu ne
peux qu’en souffrir davantage.

Georgy dévala les escaliers à ce moment-là, m’évitant
ainsi d’avoir à répondre.

— On y va ? fit-il l’air impatient.

— Oui, répondit Bevan en se détournant de moi.

Matthew et Martin, les deux autres membres de notre
groupe, nous rejoignirent dehors et nous partîmes
dans le vallon à toute allure.

Arrivés en forêt, dans un coin tranquille à l’abri des
sapins, nous retirâmes nos vêtements pour les mettre
à l’abri. Nous attendîmes ensuite silencieusement que
la nuit prenne le dessus sur le jour.

L’obscurité tomba. Le souffle court, je sentis la
transformation s’opérer en moi. La douleur était
toujours aussi intense malgré toutes ces années.
Comment s’habituer à sentir son corps se disloquer ?

Les poils commencèrent à pousser le long de mes
bras et de mes jambes. Mes doigts semblèrent
rétrécir, tandis que mes ongles se transformaient en
griffes acérées. Mon dos se courba, dans un concert
d’os qui se brisent, jusqu’à ce que mes mains
devenues pattes touchent le sol. Mon visage se
déforma et un museau apparut en lieu et place de
mon nez. Mes dents s’allongèrent, devenant de

redoutables crocs.

Je devenais loup. J’étais loup.

Je secouai ma fourrure, la faim me tenaillait déjà, il
fallait trouver à manger, et très vite. Je me tournai
vers les autres membres de la harde. Comme eux, je
suivis Bevan lorsqu’il s’enfonça dans la forêt, afin de
débuter la chasse.

Je me déplaçai à la suite de notre chef, aussi
silencieusement que le reste du groupe. Je scrutai la
nuit, me servant de mon odorat et de mon ouïe pour
repérer une proie. Depuis mon entrée dans ce clan, je
n’avais plus touché à un humain et j’avais honte de
m’y être accoutumé auparavant. Bien sûr, il était
toujours difficile de maîtriser la faim et il valait mieux,
dans cet état, éviter de croiser des gens.

Bevan s’arrêta devant moi, il avait détecté une proie.
Nous avançâmes lentement, nous dissimulant dans
les fourrés. Bientôt, je pus apercevoir l’animal. Il
s’agissait d’un chevreuil. Il était suffisamment gros
pour tous nous nourrir. Bevan se précipita et je le
suivis de près. Il doubla le gibier qui, nous ayant
entendus, tentait de s’échapper, il essaya de le
freiner, pendant que je coinçais la bête sur son côté
droit. Georgy – le loup noir – et Martin bloquèrent les
autres passages. Le chevreuil était pris au piège. Il
s’épuisa très vite.

Quand l’animal fut terrassé, une frêle créature blanche
apparut. Il s’agissait de Matthew. Il ne pouvait
s’attaquer aux proies de grande taille, il restait donc en
retrait le temps que nous les abattions. Il s’approcha
tout doucement, la queue entre les jambes, tandis que
les autres avaient déjà commencé à arracher la peau
de la bête. Martin, le dernier arrivé parmi nous, grogna
un coup en le sentant débarquer à ses côtés. Il avait
parfois encore des difficultés à contenir ses élans.

Repus, nous déambulâmes dans la forêt en attendant
que le soleil se lève. Nous marchions déjà depuis
plusieurs heures, lorsque des craquements suspects
attirèrent mon attention. Je dressai l’oreille et me
concentrai sur ces bruits. Des humains, j’en étais
certain. Chasseurs sûrement. Ce n’était pas la
période, mais ça ne les arrêtait pas tous. Bevan
semblait les avoir remarqués lui aussi. Il nous poussa
à effectuer un demi-tour, fuyant à toute allure, le plus
silencieusement possible. Je filai entre les arbres,
sautant par-dessus les rochers et les buissons. Il ne
fallait pas que nous croisions leur route alors que nous
étions sous forme animale. Le danger n’était pas
seulement que nous risquions de les attaquer :
atteints par leurs balles et en y survivant, nous
aiguiserions leur curiosité. Notre secret finirait par être
dévoilé, déclenchant la peur chez les humains. Nous
serions traqués pour être tués ou, pire, étudiés, nous

nous trouverions alors dans l’obligation de nous
défendre. Personne ne devait savoir que des
créatures telles que nous existaient.

Nous courûmes ainsi jusqu’à ne plus les entendre.
Puis, cachés dans des buissons, nous guettâmes
l’arrivée de l’aube.

La fuite, le mensonge, la souffrance, l’isolement et la
mort. Tel était le destin des loups-garous.

Chapitre 5

Élisabeth

Je triturais distraitement mes légumes du bout de ma
fourchette, sans y toucher. Je me demandais qui était
ce garçon que j’avais aperçu. Je ne l’avais jamais vu,
mais il me semblait si familier. C’était étrange…

— Élisabeth ! m’appela maman.

Je sursautai et relevai la tête.

— Quoi ?

— Je te demandais si tu aimais toujours le sauté de
poulet… tu ne manges rien…

Je jetai un coup d’œil à mon assiette encore pleine.

— C’est très bon mais… je n’ai pas faim…

— Tu t’es jetée sur les pop-corn où quoi ? rit mon
père.

— Tu as tout compris, mentis-je avec un sourire
forcé.

Je n’allais tout de même pas lui avouer que je pensais
à un inconnu et que cela me perturbait assez pour me
couper l’appétit.

Finalement, je réussis à me reprendre. Je fis l’effort de
manger un peu et de discuter avec mes parents. Puis
une fois la vaisselle lavée, je leur proposai de regarder
un DVD. Je savais bien que ce n’était pas comme ça
que la plupart des jeunes de mon âge passaient leur
samedi soir, mais ça m’était égal. Je sortais de temps
en temps et j’aimais être avec mes amis. Mais le
calme me correspondait mieux. J’appréciais de me
blottir sous une couverture devant un bon film ou avec
un bouquin.

Cette nuit-là, comme toutes les autres, je n’arrivai pas
à m’endormir. Pour une fois, mes réflexions n’en
étaient pas la cause. Je n’arrêtais pas de revoir les
yeux du garçon. Je ne les avais croisés qu’une petite
seconde, mais ils restaient gravés dans ma mémoire.
J’avais même l’impression qu’ils y étaient déjà avant,
un peu comme si j’étais tombée sur une très vieille
photo, trop longtemps oubliée. Je me demandais à qui
cet inconnu me faisait penser, sans succès. Je finis
par rallumer la lumière pour prendre une feuille et un
crayon gris. Je me mis à croquer le regard qui
m’obsédait en essayant de reproduire ce que j’y avais

décelé. Un regard à la fois sombre et triste, mais aussi
intelligent, plein d’expérience et d’une grande douceur.
Après quelques essais qui finirent à la corbeille, je fus
enfin contente. Je fixai mon dessin un long moment.
Étrangement, je me sentis mieux, presque apaisée.
J’éteignis ma lampe et me glissai sous la couette.

Du bout de mon pinceau, je mis la touche finale à ma
toile. Puis je fis un pas en arrière, afin de juger du
résultat. Je n’étais jamais pleinement satisfaite de mon
travail, mais je devais avouer que c’était plutôt
ressemblant. Le superbe manoir protégé par son
épais écrin de verdure ; les vieilles pierres sur
lesquelles le lierre traçait son chemin par-ci, par-là ;
les hautes fenêtres et la lourde porte de bois
sculptée… Cela représentait bien la demeure que
j’habitais…

Quoi qu’il en soit pour le reste de ma vie, j’avais une
chance inouïe de vivre là.


Entrez ! criai-je anticipant le coup que Bevan allait
donner à ma porte.

Mon ami passa sa tête rousse dans l’embrasure.

— La nuit arrive, me dit-il seulement.

Je posai mon pinceau et ma palette, sans avoir à
demander d’explications, et je filai avec lui, rejoindre
Matthew et Georgy, les deux autres compagnons qui
vivaient au manoir. Ensemble, nous partîmes dans les
profondeurs du bois environnant, afin de cacher aux
humains la réalité de ce qui les entourait et les mettait
en danger.

Là, au milieu de la forêt, la transformation se fit. Aussi
douloureuse physiquement que psychologiquement.

J’étais une bête sauvage à présent… Une louve…

La chasse pouvait commencer…

Juste avant l’aurore, je m’éloignai de la carcasse de la
biche en me léchant les babines afin d’éliminer les
derniers résidus de sang qui les maculaient. Mes trois
compagnons, quant à eux, n’avaient pas encore
terminé. Je les regardais arracher violemment ce qui
restait de chair sur la bête inerte, projetant des
morceaux tout autour du cadavre. Ils avaient raison de
se hâter… Nous avions mis du temps à attraper notre
proie et le lever du soleil n’allait pas tarder…

Un bruit très lointain dans la forêt attira mon attention.
En alerte, je dressai les oreilles. Quelqu’un
approchait… Plusieurs personnes… Chasseurs ? Ce
serait terrible qu’ils nous découvrent… ils
commenceraient une traque sans merci…

Non… Ce n’étaient pas des chasseurs… Ils étaient

trop rapides… Beaucoup trop rapides…

J’émis un petit aboiement en direction de ma meute
pour les avertir.

À peine quelques secondes plus tard, les inconnus
étaient là… Trois loups-garous… Mais pas comme
nous, non… Ceux-là étaient assoiffés de sang humain
et leur physique le prouvait.

Contrairement à nous qui étions en tous points
comparables à de vrais loups, eux étaient à mi-chemin
entre l’animal et l’homme. C’était tout bonnement
ignoble et anormal. Si je n’étais pas fière de ce que
j’étais devenue, je pouvais au moins être heureuse de
ne pas ressembler à ce genre de monstre.

Deux des loups-garous étaient particulièrement
impressionnants par leur carrure, le troisième semblait
être encore jeune, il était novice et n’avait que
quelques traits de l’apparence effrayante de ces
créatures. Cela n’empêchait pas qu’il avait lui aussi
pris goût à la viande humaine et qu’il nous attaquait
sur un territoire qui ne lui appartenait pas.

Bevan, le chef de notre groupe, pour ne pas dire le
mâle dominant, nous devança, le grognement féroce
qu’il dirigea vers nos ennemis me fit frissonner,
pourtant, il ne suffit pas à dissuader nos assaillants
d’approcher.

Sans préambules, ces derniers nous attaquèrent.

Je n’eus que le temps de voir Bevan éviter un coup de
croc d’un des colosses, avant d’être moi-même aux
prises avec le plus jeune du groupe qui courait en
direction de Matthew. Ce dernier était le plus ancien
de notre clan, mais également le plus fragile. Ayant
été transformé lorsqu’il était enfant, il ne pouvait se
défendre correctement. Afin de le protéger, je sautai
contre le flanc de son agresseur et lui saisis fortement
l’oreille. Le garou, surpris, se déroba. Cependant, cela
ne dura pas. Il revint à la charge, contre moi. Je me
défendis de mon mieux à coups de griffes et de
morsures. Toutefois, je ne parvins pas à prendre le
dessus. L’intervention de Georgy me fut salutaire, il
attrapa le garou à la gorge et en arracha une partie.

Je me remis sur mes pattes, me secouant pour
éliminer les brindilles et les feuilles mortes de mon
pelage. Bevan était en train de faire fuir deux des
loups-garous. Quant à celui qui s’en était pris à moi,
Georgy l’avait bien touché. Il était étendu à terre, le
cou en sang. Malgré cela, je savais qu’il n’allait pas
mourir, car seules trois choses pouvaient anéantir un
garou : le feu, l’argent et la décapitation.

Bevan attira mon attention. Le soleil se levait, il nous
fallait rejoindre la cachette où se trouvaient nos
vêtements.

Redevenue humaine, je me dépêchai d’enfiler ma robe
et rejoignis mes compagnons. Je détaillai Matthew,
ses cheveux blonds presque blancs étaient souillés de
rouge. Il avait été griffé par un des garous. Je voulus
m’approcher de lui pour m’assurer que ce n’était rien
de sérieux, mais ce que je lus dans ses yeux bleus
m’en dissuada. Matthew ne supportait pas la
sollicitude que pouvait susciter sa fragilité.
— Allons tout de suite enterrer les restes de la biche,
nous intima Bevan.
— Et effacer le sang qu’aura laissé le garou blessé,
ajouta Georgy en mettant de l’ordre dans ses cheveux
de jais.
Notre flair étant aussi puissant sous forme humaine
qu’animale, nous retrouvâmes rapidement le lieu de
l’attaque.
La dépouille de la biche était là… dévorée…
déchiquetée… Comme à chaque fois que je devais
voir cela en tant qu’humaine, mon cœur se souleva et
j’eus de la peine à me retenir de vomir.
Heureusement, mes amis comprenaient ma sensibilité
et se chargeaient toujours de la corvée qu’était
l’ensevelissement des cadavres.
— Regardez cela ! s’écria soudainement Georgy.
Je suivis son regard émeraude pour découvrir,
stupéfaite, un humain entièrement nu et couvert de
sang, allongé un peu plus loin.
— Que fait-il encore là ? chuchotai-je vivement. Sa
blessure aurait déjà dû cicatriser…
— Toutefois, il est toujours en vie, signala Georgy,
sinon il se serait déjà… décomposé…
— Les autres risquent de revenir pour lui, s’inquiéta
Bevan.
— Il faut en finir, fit Georgy, il faut se débarrasser de
lui… Des humains pourraient le trouver et l’emmener à
l’hôpital… Imaginez le carnage la nuit prochaine…
Georgy avait raison. Le silence de Bevan le prouvait.
Sans y penser, je m’approchai du corps sanguinolent,
laissant mes amis à leur indécision. Ce garou n’avait
plus rien d’effrayant à présent. Non pas à cause des
blessures qui l’affaiblissaient, mais plutôt en raison de
son apparence. Il semblait si jeune… Le même âge
environ que le mien lorsque j’avais été transformée…
Le même âge que j’aurai éternellement…
Quel homme avait-il été avant qu’un loup-garou décide
de détruire son existence ? Peut-être quelqu’un de

bien… Un fils aimant… Un frère bienveillant… Un
fiancé attentionné… Ce qui était certain, c’était
qu’avant d’être un monstre, il avait été une innocente
victime, comme nous tous…

Le blessé ouvrit soudainement les yeux et les tourna
vers moi. Aucune agressivité, aucune animosité dans
ses prunelles brun-orangé. Seulement de la peur, de
la détresse et… autre chose encore… une lueur…
fragile et légère… comme de l’espoir…

— Il faut se décider maintenant, s’écria Georgy en
voyant le blessé revenir à lui.

— Nous n’avons pas le choix, trancha Bevan. En vie, il
occasionnera forcément beaucoup de souffrances.

Mon ami se pencha alors sur le jeune et lui saisit la
tête.

Ce dernier continuait à me fixer.

— Non ! hurlai-je.

Bevan suspendit son geste et me dévisagea ahuri :

— Que se passe-t-il ?


—Arrêtez ! Ne le tuez pas !

— J’y suis obligé… Il continuera à se nourrir
d’innocents…

— Nous aussi, nous avons commis des crimes ! lui
rappelai-je. Jusqu’à ce que quelqu’un nous aide à
changer !

Je jetai un coup d’œil vers le jeune garou.

— Bevan, soyons ce quelqu’un pour lui…

— Vous savez que c’est compliqué, ça l’a été pour
nous. Et lui… il est bien plus imprégné du sang
humain que nous ne l’avons jamais été.

— Laissez-lui une chance…

Mon ami soupira, il n’était pas encore convaincu.

— Bevan… Je vous en prie…

Il lâcha enfin sa prise sur le garou et se releva :

— Un pas de travers de sa part et…

— Je sais, l’interrompis-je.

Je me réveillai soudain. Je mis du temps à
comprendre que mon réveil sonnait. Je repris peu à
peu ma lucidité. J’étais dans ma chambre… dans mon
lit… Ce n’était un rêve… Un rêve plus vrai que nature,

mais rien qu’un rêve.

C’était étonnant... Javais tout ressenti, tout vécu
comme si j’y étais réellement. L’odeur de la peinture,
la douleur de la transformation, la peur face au clan
ennemi, mes capacités physiques décuplées et cette
envie irrépressible de sauver l’inconnu. D’ailleurs, cet
inconnu… Il s’agissait du même garçon que la veille
devant le cinéma… Dans mon rêve, ses cheveux
bruns étaient plus longs… mais c’était bien lui…
Quelle expérience incroyable ! J’avais déjà rêvé que
j’étais un loup. Mais pas comme ça… Cette nuit,
j’avais été un loup-garou. Ce n’était pas exactement
pareil. Dans la peau de cette bête sauvage, j’avais
pourtant gardé pleinement une conscience humaine.
Toutefois, mon instinct animal avait pris le dessus à
certains instants, plaçant le besoin de nourriture et la
crainte des chasseurs avant les pensées ou les
sentiments humains. Et là, j’avais vraiment eu
l’impression de ne plus être moi.
Jamais je n’avais fait de rêve aussi précis, aussi
proche de ce qui pourrait être la réalité. Enfin… ce
n’était que mon imagination… Ce n’était rien…
— En gros, tu as rêvé que tu étais à une autre
époque, que tu te promenais en robe longue et que tu
as rencontré un gars super-mignon, résuma Chris
quand je lui eus raconté ce qui m’était arrivé pendant
la nuit.
— C’est tout ce qui te frappe dans mon rêve ? Tu
zappes complètement les loups-garous… C’est assez
inquiétant.
— Tu as rêvé d’un gars super-mignon ou pas ?
insista-t-il.
J’acquiesçai en évitant de préciser que j’avais croisé
« le gars super-mignon » la veille.
— De quoi tu te plains ? s’écria Chris. Moi, j’ai rêvé
que je passais sur le billard… alors tu vois…
— Je ne me plains pas… C’est juste que ce n’était pas
comme d’habitude… ça ressemblait plus à un souvenir
qu’à un rêve… Et les loups-garous…
Morgane eut l’air d’essayer de me comprendre. Chris,
quant à lui, me regarda comme si j’avais pété un
plomb.
— Tu sais ce que je crois ? dit-il après avoir englouti le
reste de son pain au chocolat. L’esprit d’une fille morte
depuis des années s’est emparé de toi et ton
inconscient te permet de découvrir sa vie…
Il me fixa sérieusement quelques secondes et éclata
de rire.