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1870-1871 / par Eugène Bazin

De
126 pages
Sauton (Paris). 1872. 1 vol. (140 p.) ; 24 cm.
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1870-1871
PAR
Eugène BAZIN
Deux années, — sur nous,
deux siècles !
PARIS
SAUTON, LIBRAIRE-ÉDITEUR
41, RUE DU DAC, 41
AVANT-PROPOS
Quelques-unes des pages qui vont suivre, imi-
tées d'Alfieri, datent de juin 1870, et, par ce
temps de ruines et d'événements accumulés,
ont un intérêt déjà rétrospectif. — Les autres ont
été écrites, soit sous le coup même, soit encore
à la vue de la catastrophe. — Puisse chacune
d'elles avoir son enseignement, et aider un peu
à nous relever de l'abaissement où nous étions
tombés; où le ciel nous garde de retomber
jamais !
La corruption des lettres, sous le pouvoir
6 AVANT-PROPOS.
absolu, suffisant dès lors à nous prouver la cor-
ruption de la société elle-même, et d'avance an-
nonçant la fin du régime que le 4 septembre
n'a fait qu'achever ;
Comme contraste, l'esquisse de la république
démocratique telle que je la conçois, s'appuyant
sur Dieu, et nous apportant de meilleures moeurs
publiques et privées, un état politique et social
nouveau, et par suite, les promesses d'un renou-
vellement pour notre littérature;
Puis, de 1870 à 1871, la France sous le glaive,
se débattant seule dans la double agonie de l'in-
vasion et de la guerre civile maudite ;
Enfin, à l'heure présente, pendant la trêve
momentanée des champs de bataille, quelques
aperçus sur nos dispositions actuelles, sur notre
transformation, à peine commencée, si laborieuse
par elle-même, et plus lente hélas! à cause de
notre mauvais vouloir et de nos détestables pas-
sions ;
Tels sont les traits principaux et frappants dont
j'ai essayé de composer un tableau.
AVANT-PROPOS. 7
En écrivant, j'avais toujours devant les yeux
cette France auguste et désolée, qu'ils n'ont pu,
tant qu'ils sont, parvenir à tuer, et que j'espère
saluer encore radieuse et souverainement ho-
norée.
Il en est beaucoup qui savent la mieux servir;
mais pas un qui puisse l'aimer plus que moi.
EUGÈNE BAZIN.
VERSAILLES, octobre 1872.
I
DES
LETTRES SOUS UN PRINCE
Juin 1870.
La pure intelligence n'est pas d'habitude sur le
trône du monde; et, sauf quelques rares excep-
tions, ceux qui mènent les peuples ne sont pas
précisément des littérateurs. Ce qui n'empêche
pas que les princes se piquent de régenter et de
protéger les lettres. Mais ils le font à leur manière,
pour se les assujétir, et pour l'honneur qu'ils en
attendent : ils savent que leur nom prendra du
lustre en passant par la bouche des hommes de
talent.
Au fond, le prince doit se dire que les écrivains
sont inutiles au bien public, lequel repose tout
entier sur sa personne seule; qu'ils deviennent au
*
contraire un obstacle à l'obéissance et au bon
12 DES LETTRES SOUS UN PRINCE.
ordre, en s'occupant à rechercher des choses qui
doivent rester cachées; et qu'en somme, ces gens-
là sont plus à craindre qu'à priser. Je crois, d'après
cela, qu'il aimerait mieux voir les lettres, une
fois pour toutes, étouffées, que d'avoir à les pro-
téger; et que les lettres, de leur côté, ne doivent
guère désirer qu'il les protége.
Et d'abord, qu'est-ce que le prince?
J'appellerai prince, dans le sens rigoureux du
mot, celui qui peut ce qu'il veut, c'est-à-dire, ce
qui lui plaît; qui ne rend compte de ses actes à
personne ou, du moins, aux actes duquel per-
sonne ne s'oppose efficacement; celui qui règne
par le droit du succès et de la force ; le César
enfin, empereur ou roi qui, quant à la part qu'il
s'attribue, représente, dans le troupeau humain,
ce qu'est sa Majesté le lion parmi les animaux.
Cela posé, le prince devra naturellement s'es-
timer au-dessus de tous, et n'accorder sa protec-
tion et sa faveur qu'à ceux qui le préconisent et
font sa volonté.
DES LETTRES SOUS UN PRINCE. 13
Maintenant, que sont les lettres, les véritables
lettres ?
Les bien définir est difficile; mais pour sûr,
elles sont une chose qui ne peut convenir au ca-
ractère, aux occupations, et pas davantage aux
capacités du prince. Dès lors, comment accepter
le prince pour protecteur, là où on le récuserait
comme juge? et, s'il ne peut juger par lui-même,
comment pourra-t-il récompenser avec discerne-
ment? — en s'en rapportant au jugement des
autres, — mais quels autres? — ceux qui l'en-
tourent, — et quels sont ceux qui l'entourent?
Si le propre des lettres est d'éclairer les âmes,
de les purifier, d'enseigner aux hommes leurs
devoirs en même temps que leurs droits, de leur
inspirer l'amour du bien, les dévouements magna-
nimes, les nobles pensers; de les élever vers la
perfection en tout, comment pourront-elles faire
cela sous les auspices d'un prince? et comment
le prince lui-même pourrait-il les encourager à le
faire?
La littérature, sous un prince, doit avoir pour
cachet, non la vérité, mais le sophisme qui la
déguise; non la sublimité et l'énergie, même un
14 DES LETTRES SOUS UN PRINCE.
peu fruste, de la pensée et du langage; mais l'art
de la forme, le convenu, le joli, au lieu du naturel
et du beau. On tremblera toujours qu'elle n'éveille
de trop puissants échos; on ne souffrira pas qu'elle
s'adresse à l'âme, et on la réduira à faire du sen-
timent. — Cependant, je vous en avertis, à ce
moment même, méfiez-vous : la flamme, ici com-
primée, mais jamais étouffée, se concentre plus
redoutable ailleurs; et sous vous, tout le premier,
qui fermez si bien la soupape, éclatera soudain
l'explosion.
Lorsqu'on prétend que les Virgile, les Cor-
neille, les Racine, les Shakespeare sont le pro-
duit des gouvernements absolus, je crois que l'on
se trompe. A mon avis, leur existence n'a été,
par rapport à ces gouvernements, qu'une coïnci-
dence heureuse, assez souvent répétée, je ne sais
pourquoi ni comment; mais ce que je sais et ce
que j'affirme, c'est que tout le bon, tout le grand
de leurs oeuvres, leur gloire, en un mot, comme
leur génie; n'appartient qu'à eux seuls. — Malheu-
reusement, ils n'ont pas toujours respiré un air salu-
bre ; ils n'ont pas vécu parmi des hommes libres (1 ).
(1) On a souvent cité l'influence salutaire que la protection
de Charles-Auguste exerça sur le génie de Goëthe. — Mais on
oublie de dire, ou l'on ne sait pas qu'il arriva un moment où
l'illustre poëte, devenu M. le conseiller, baron do Goëthe, dut
se retirer de la cour de Weimar, devant une danseuse et un
DES LETTRES SOUS UN PRINCE. 15
Les grands écrivains sont rares en tous pays ;
mais on ne manque pas de ces auteurs qui, n'ayant
mieux, se sont donné une certaine manière, ces
tours, ces agréments, ou plutôt ces artifices d'un
style miroitant et raffiné, de ce que j'appellerai :
un style illusion, qui trompe l'oeil et peut faire lire
même leurs pauvretés; ou bien encore, à la place
de l'idée, souvent absente, ils épiceront, ils for-
ceront le mot, pour emporter la pièce, en excitant
les sens ; et c'est là un des bas-fonds de cette litté-
rature de haut goût que l'on prône dans les cours.
Le prince a une préférence que l'on comprend
pour les médiocres; ils lui vont mieux; ils offus-
quent moins ses visées à la supériorité; on leur
apprend plus aisément à se taire, ou à ne dire que
ce qu'il faut. Sans doute, on a vu de grands génies
se laisser prendre à l'appât; et combien le prince
doit s'applaudir de les avoir désarmés, d'avoir
amorti en eux cette fierté native, cette mâle ar-
deur sans lesquelles il n'y a pas de bons ouvrages.
caniche. — Un chien savant joua par ordre sur le théâtre con-
sacré aux chefs-d'oeuvre de Goëthe et de Schiller !
V. PORCHAT, tome X, de la Traduction des oeuvres do Goëthe.
Introduction.
16 DES LETTRES SOUS UN PRINCE.
La puissance des bonnes lettres ne frappe pas
tous les yeux, comme celle du prince; elle n'a
pas ses violents moyens d'action; elle n'opère
d'habitude que lentement et pour l'avenir; mais,
le meilleur moyen de la rendre sur le coup redou-
table, c'est de persécuter les écrivains, et de mon-
trer qu'on en a peur. Les hommes, par nature,
sont enclins à se passionner pour ce qu'on leur
défend, et volontiers prennent, du moins en pa-
roles, le parti du plus faible. La persécution ne
manque jamais de grandir celui qui en est vic-
time, et dans ce cas particulièrement, le persé-
cuteur devient odieux.
D'ailleurs, il reste toujours quelque part un
coin de terre libre où l'écrivain peut se réfugier,
d'où il peut lancer ses traits contre l'oppresseur
et braver ses foudres. Et qu'y a gagné le prince?
On sait seulement un peu mieux par là combien
est étroit le cercle où s'exerce son triste pouvoir.
DES LETTRES SOUS UN PRINCE. 17
L'expérience prouve qu'en général les hommes
de lettres sont peu propres à l'action. La plume,
aux mains des poëtes, n'est un glaive qu'au sens
figuré. Plus ils sont chaleureux et enthousiastes,
et plus aussi leur imagination exaltée les emporte
au-delà des choses praticables et possibles. C'est
comme pour la philosophie dont les opinions les
plus élevées et exquises sont par cela même, dit
Montaigne, ineptes à l'exercice. Ainsi, les hom-
mes de lettres savent admirablement concevoir et
dire; ils placent haut le but et font rayonner
l'idéal dans les oeuvres de l'esprit; ils sont de
flamme en composant; mais la réalité les glace;
ils se découragent plus vite que d'autres à lutter
contre les obstacles matériels de ce bas monde ;
et lorsqu'on les a fait descendre de l'empyrée au
maniement des affaires humaines, on s'étonne de
les trouver souvent fort au-dessous d'eux-mêmes.
A chacun, sur cette terre, sa part et sa mission;
les leurs encore restent assez belles(1).
(1) Certaines époques, certains pays peuvent se vanter d'avoir
produit des organisations doublement favorisées sous ce rap-
port; mais je crois que ce n'est là qu'une très-heureuse et très-
rare exception.
2
18 DES LETTRES SOUS UN PRINCE.
Ce serait donc surtout dans la personne de leurs
lecteurs que le prince aurait à craindre l'influence
des écrivains. Or, dans ce siècle aux idées généreu-
ses, dans notre pays, aujourd'hui si fertile en
grands hommes et en grandes actions, dans ce Paris
où l'on écrit, où on lit tant, montrez-les-moi ces
lecteurs modèles, ces lecteurs saintement pas-
sionnés, qu'exaltent les exemples magnanimes,
et qui se laissent entraîner aux sacrifices héroï-
ques, aux sublimes folies !
Ah ! sans doute, ils sont assez dangereux par
eux-mêmes, ils pullulent, ces enfants perdus de
la littérature, ces faiseurs éhontés de livres qu'on
dévore, où le talent prostitué ne sert qu'à mieux
distiller le poison sous toutes ses formes et à tous
les prix ! mais alors, il s'agit de bien autre chose
que de l'intérêt personnel ou dynastique du prince :
c'est la société tout entière qui est attaquée ; à elle
revient le soin de se défendre.-Moi, je m'occupe
des bonnes lettres ; et cette marchandise-là n'en fait
pas partie.
Lire comme je l'entendrais, et les seuls livres
qui méritent d'être lus, ce serait en méditer les
pensées, les creuser, se les approprier. Il suffirait
que la vérité eût été ainsi reçue et mûrie par un
seul homme, digne d'elle, qui l'aimerait pour elle-
même et ne chercherait qu'à l'appliquer : lorsqu'il
voudrait en venir à l'exécution et qu'il lèverait son
DES LETTRES SOUS UN PRINCE. 10
glorieux drapeau, la foule aurait confiance et sui-
vrait d'instinct.
Si tout l'univers appartenait à un seul et même
despote, on pourrait lui conseiller de supprimer
les lettres et les lettrés, à moins qu'ils ne prêchas-
sent unanimement la servitude. Et encore, la meil-
leure chose pour le gouvernement absolu, ce se-
rait, chez tous les sujets, le silence complet et
l'ignorance illimitée.
Après tout, même en prenant les choses comme
elles sont, ces lumières que nous avons, ou croyons
avoir, ne me semblent pas au fond bien redouta-
bles pour le prince. Je ne vois pas que la connais-
sance de nos droits nous ait appris à les mieux
défendre, que ces sublimes lumières nous aient
rendus plus clairvoyants ; nous nous sommes fait
raisonneurs, sans en être plus raisonnables.
François Ier, Louis XIV portèrent le nom de
protecteurs et de pères des lettres, et ne furent pas
pour cela moins servilement obéis. Probablement
ils regardaient l'existence des auteurs et des livres
comme chose à peu près indifférente à leur auto-
rité. — Hélas! feraient-ils plus de cas de nous, en
considérant nos moeurs, notre éducation, notre
littérature, et en voyant ce que nous sommes?
20 DES LETTRES SOUS UN PRINCE.
Aujourd'hui cependant, les chemins de fer, le
commerce, les relations de toute nature ont rap-
proché les diverses contrées du globe et rendu
plus difficile la position du prince. L'idée, plus
rapide, circule; les bons livres l'emportent et la
sèment aux quatre vents. Et encore une fois,
j'entends, par bons livres, ceux qui ont pour objet
de rendre les hommes plus grands et meilleurs, de
célébrer les belles actions, d'ouvrir les coeurs aux
passions généreuses. Mais, pour enseigner la vertu,
le poète, l'historien, le philosophe sont obligés
d'aller la chercher où elle a vécu, dans Athènes
aimée des dieux, dans Rome républicaine, plutôt
qu'à Babylone ou dans le Bas-Empire; ils doivent
en marquer les causes, en suivre les effets et por-
ter les lecteurs à l'imiter.
Et comme, en définitive, il n'est pas au pouvoir
des hommes de despotisme temporel ou spirituel
de tuer l'âme, d'empêcher les livres qui ont été
faits d'exister et d'être lus, pas plus qu'ils ne peu-
vent empêcher d'en faire encore, et de bons, si
c'est possible, je crois que ce serait prudence au
prince de paraître en prendre son parti, même de
sembler honorer les auteurs, aussi bien ceux
DES LETTRES SOUS UN PRINCE. 21
d'élite que ceux de second ordre, en lâchant tou-
tefois de ramener les premiers dans les limites du
médiocre et du permis... Petits moyens, il est
vrai ; mais à la taille du protecteur.
Bien rarement les princes savent honorer digne-
ment les écrivains, race susceptible. D'ordinaire
ils les récompensent comme gens d'antichambre;
et les écrivains, comme de juste, le leur rendent en
fades congratulations, en plates maximes philoso-
phico-politiques, en volumes selon le coeur de
dame censure, coulants, amusants et bien pen-
sants. — C'est le public qui paye, et qui est dupe.
Dans tout état, voulez-vous honorer, protéger
et récompenser comme il convient les belles-lettres?
Déclarez-les majeures et responsables, et laissez-
les libres.
Mais les princes s'y trompent quelquefois et ont
à se repentir de ne pas avoir assez courbé les
grands esprits sous leur protection opportune :
on raconte que, dans sa jeunesse, Voltaire avait la
noble ambition de servir le roi auprès des cours
étrangères. Le prince ou le ministre qui ne l'em-
ploya pas, commit une grave faute dans l'art du
gouvernement. Voltaire, représentant du roi, pen-
22 DBS LETTRES SOUS UN PRINCE.
sionné du roi (1), gentilhomme de l'anticham-
bre, n'eût probablement pas été Voltaire écrivain,
acclamé et triomphant dans Paris, comme jamais
monarque ne l'a été dans sa capitale; et on ne
dirait peut-être pas aujourd'hui, en ne s'inquiétant
guère de savoir lequel d'entre les Louis trônait
alors à Versailles : c'était du temps du roi Voltaire.
Un mot, tout de bienveillance et du coeur, à
vous, qui avez reçu le feu sacré, mais que le sort
a fait naître pauvres : ah! je vous en conjure, ne
commencez pas votre oeuvre sous l'aiguillon de la
faim! mieux vaudrait briser votre plume. C'est
surtout pour le poëte que la faim est mauvaise
conseillère. Autrefois, les rapsodes pouvaient
rester eux-mêmes, et porter noblement leur pau-
vreté : la nature, toujours clémente, leur souriait;
le soleil empourprait leurs haillons sous le bril-
lant ciel de la Grèce. Mais, dans nos sociétés à
nous, dans notre Occident, allez donc lever la
tête, prendre l'essor et chanter, avec la perspec-
tive d'un grabat à l'hôpital!... Dieu me garde de
(l) Je crois pourtant qu'il finit par recevoir pension. Ce fut
sa Princesse de Navarre qui dut lui valoir cela.
DES LETTRES SOUS UN PRINCE. 23
faire ici l'apologie de la richesse; l'esprit souffle
où il veut; et je n'approuve pas les démocraties
antiques interdisant l'art de la peinture, même
aux esclaves. Je sais aussi que tout ouvrier est
digne de son salaire; seulement, je veux dire que
le génie n'est pas une machine à gagner de l'ar-
gent, et que l'extrémité la pire de toutes, c'est
d'être réduit à écrire pour avoir du pain.
Les dons de l'esprit ne sont pas tout; il faut,
par surcroît, une certaine trempe d'âme, pour oser
se consacrer au culte des bonnes lettres. De deux
choses l'une : ou bien les écrivains jouissent déjà
par eux-mêmes d'une honnête aisance,, aurea me-
diocritas, et cela suffît; ou bien, ils doivent sa-
voir, au besoin, se contenter même du peu qu'ils
ont. Quelle que soit la gloire de votre nom, vous
l'amoindrissez toujours à vouloir courtiser la
fortune, et offrir votre encens à d'autres qu'à la
Muse.
Que dirai-je? je voudrais que tous les écrivains
fussent des Catons ; qu'avec le génie, ils eussent et
l'indépendance de la position et la solidité du
caractère; et que, pour le charme, l'élégance,
l'harmonie, ils fussent aussi bien doués que ce
24 DES LETTRES SOUS UN PRINCE.
poëte, d'ailleurs peu brave, qui se plaisante lui-
même agréablement clans ses vers d'avoir jeté son
bouclier au plus fort de la bataille.
L'aimable favori de Mécènes, Horace, se fera
toujours pardonner à cause de son délicieux badi-
nage, de sa grâce, de sa douce et tout humaine
philosophie, et surtout à cause de son Carmen
soeculare. Mais, à propos d'Horace, et en général,
on peut se demander si la corruption des lettres
est la cause ou l'effet de la corruption des moeurs?
Pour moi, pas de doute : c'est la société cor-
rompue qui fait la littérature gâtée ; tel peuple,
telles lettres. Puis, voici ce qui arrive : l'écrivain,
par son imagination, renchérit encore sur le
modèle; atteint de la contagion comme les autres,
il augmente le mal par ses peintures, et devient à
son tour la cause d'une corruption nouvelle.
O poëte, reste pur; connais tes forces, et ne te
laisse pas protéger ! ton génie de lui-même saura
voler... s'il a des ailes.
Trop souvent, un talent très-ordinaire et quel-
ques saillies d'esprit sont pris pour de l'inspira-
tion; et voilà comment l'on a à pleurer tant de
renommées flétries en herbe, étouffées qu'elles
DES LETTRES SOUS UN PRINCE. 25
sont par le malheur des circonstances. Que de
gens seraient devenus des prodiges, si on les avait
favorisés!... Dites plutôt que faveurs et protec-
tions sont utiles à ceux qui promettent peu d'eux-
mêmes, et, sans cela, ne donneraient rien du
tout.
Les hommes ne peuvent rien faire, rien ima-
giner ici-bas qui soit l'égal des lettres. Un ta-
bleau d'Apelles, un marbre de Phidias, si beaux
que l'artiste les ait créés, ne tournent jamais la
page; tandis qu'un bon livre, et particulièrement
un bon poëme, vrai phénix, supposent une bien
plus grande abondance et suite de pensées, un
bien plus long effort d'invention, de composition,
et, aussi, ont une tout autre portée. Ce qui nous
reste des auteurs grecs et latins nous en dit plus
sur ces peuples que n'auraient pu faire, même au
temps de leur gloire, le Colysée et le Parthénon;
nulle statue, représentant Lucrèce, ne sera aussi
éloquente que les pages indignées où Tite-Live
stigmatise éternellement l'attentat de Tarquin.
26 DES LETTRES SOUS UN PRINCE.
Que l'écrivain de génie sente donc ce qu'il peut
et ce qu'il vaut; qu'il ait la noble estime de soi-
même, et qu'on ne s'offense pas, si quelquefois il
l'exagère. Ce légitime orgueil peut enfanter les
plus grands effets. Croire une chose, souvent la
fait être. Non pas que, pour être un grand homme,
il suffise de se croire tel; mais je dis que, pour le
devenir, il faut avoir l'intime conviction qu'on le
peut, et, à la capacité réelle joindre une volonté
ferme et persévérante.
L'écrivain, lui aussi, a charge d'âmes; il doit
être irréprochable dans sa conduite, et donner
aux autres la plus haute idée de son caractère et
de sa moralité : à beaucoup de talent, comme à la
beauté, sied si bien beaucoup de vertu ! J'entends
souvent dire : jugez le livre et non l'auteur. Détes-
table maxime! ce n'est pas seulement le style, mais
le livre tout entier qui doit être l'homme. L'auteur
qui se respecte, qui respecte ses lecteurs et veut
que son travail soit honoré et son enseignement
fécond, n'écrira jamais rien qui ne soit, d'abord
pour lui, l'honnêteté, la vérité et la justice; mieux
encore que son livre, sa vie doit être pour tous
un exemple.
DES LETTRES SOUS UN PRINCE. 27
Oui, le génie, dans les lettres, doit se tenir
digne; et alors, il pourra s'estimer au-dessus de
toutes les majestés de la terre. Ce n'est pas que le
poëte revendique toutes les palmes et prétende
à l'universalité des talents. J'ai déjà dit que, d'or-
dinaire, il ne pourrait, sans illusion, se croire ni
un profond politique, ni un illustre capitaine.
Mais encore, à choisir, j'aimerais mieux être
Homère qu'Alexandre : les conquérants ont pour
auxiliaire la terrible puissance de leurs armes, et
sur leur gloire, il y a trop de sang. Le poëte, lui,
conçoit seul son oeuvre et l'exécute seul; il ne doit
rien qu'au ciel et à soi-même; et son livre, tré-
sor de tous les peuples et de tous les âges, est le
monument sans tache qu'il élève à sa mémoire.
Avec la dignité de l'âme, il faut aux grands
poëtes le souffle de la liberté, comme à l'aigle, roi
des airs, l'espace pour planer. Sans les orages de
sa cité libre, Dante n'eût pas si largement battu
des ailes; Homère, sur les bords ignorés du
Mélès, au retentissement des hymnes qui célé-
braient les dieux (J), Homère était né libre, il
(1) Homère, dit la tradition, reçut le jour sur les bords du
28 DES LETTRES SOUS UN PRINCE.
resta libre; il ne craignait d'offenser aucun prince,
et jamais l'adulation n'a souillé ses poëmes im-
mortels. Hésiode et lui furent les créateurs de
cet art divin qui s'éleva si haut dans la Grèce,
alors qu'il n'y avait pas de prince pour s'en dé-
clarer le protecteur. Aux mains d'Orphée, de
Sapho, de Pindare, la poésie lyrique atteignit à la
perfection; Eschyle, Sophocle, Euripide sont
restés nos modèles dans la poésie dramatique,
et ne demandèrent ni secours, ni récompenses...
Je me trompe : ils ambitionnèrent, ils obtin-
rent d'être couronnés par le peuple souverain
d'Athènes.
Descendons de ces lumineux sommets, pour
reconnaître qu'en bas, la poésie peut florir même
à l'ombre d'un despote; mais à la condition de
ne rien dire, ou de se voiler. Qu'elle se joue dans
l'apologue; qu'elle plaise et amollisse; qu'elle
délecte les yeux par les images, les oreilles par
les nombres et la cadence; alors, on ne craindra
pas qu'elle agite les âmes, et on ne la prendra
petit fleuve Mélès, au milieu d'une fête populaire, et bercé par
les chants en l'honneur des divinités.
DES LETTRES SOUS UN PRINCE. 29
que pour ce qu'elle veut être : pour une charmante
et peu dangereuse fiction.
Raconter, sans trop juger; décrire, imiter,
peindre; chatouiller les sens, et ne pas pousser à
l'action ni à la pensée, voilà le demi-genre qui
trouve grâce auprès du maître. J'excepte la co-
médie et la satyre qui ont toujours ample matière,
et peuvent rester très-bonnes, et même faire rire
le seigneur Jupiter, en fustigeant autrui, sans
toucher à sa personne sacrée.
En résumé, toute fleur s'étiole, privée d'air et
de soleil; et d'un milieu malsain ne peut éclore
qu'une littérature morbide.
C'est aussi celle dont un peuple s'accommode,
quand il a perdu le sens moral et le sentiment
chrétien, — à moins que, pour tout achever, il
ne faille à son goût perverti le roman à outrance,
et les saveurs faisandées du réalisme.
Dieu vengeur ! quel coup de foudre ! quel châti-
ment pour servir de conclusion à ces pages !.....
30 DES LETTRES SOUS UN PEINCE.
eh bien ! ce coup de foudre, au moins, en un sens,
il nous délivre; et, s'il ne nous consume, il peut
nous purifier et nous retremper. — Haut les
coeurs, vous tous qui tenez la plume, vous tous, à
l'âme virile, aux nobles et libres accents! éclairez
l'avenir, et préparez une génération meilleure à
la patrie!
Octobre 1871.
II
DE LA LITTÉRATURE
DÉMOCRATIQUE
CONFÉRENCE FAITE A L'HOTEL-DE-VILLE DE VERSAILLES
MESDAMES ET MESSIEURS,
Après tant et de si cruelles épreuves partagées,
ce doit être un vrai bonheur pour nous tous de
nous trouver encore rassemblés dans notre hôtel-
de-ville, je dis bien : notre hôtel-de-ville (1), et de
pouvoir y assister à une séance littéraire. — Il y
a un an, on l'espérait si peu; nous nous sentions
le coeur si malade!... Enfin, reprenons courage;
la convalescence approche; cette réunion en serait
déjà l'heureux symptôme : en France, l'un des pre-
miers signes, comme l'un des premiers besoins de
(I) Grâce à la patriotique énergie des magistrats de la cité,
même au plus fort de l'invasion, le drapeau tricolore ne cessa
de flotter sur l'hôtel-de-ville de Versailles.
31 DE LA LITTÉRATURE DÉMOCRATIQUE.
la vie, c'est de s'intéresser aux choses de l'esprit.
Hélas! pourquoi faut-il qu'à nos moindres joies
se mêlent toujours tant de tristesses! pourquoi
faut-il que notre poëte aimé ne soit plus là! il ou-
blierait ses angoisses, pour sourire avec nous à
cette lueur d'espérance ; même de son lit de dou-
leur, il prendrait part à cette renaissance patrio-
tique, à ces délicates jouissances de la pensée...
Du moins, que son souvenir vénéré préside ici;
que son exemple, toujours présent, maintienne
parmi nous ces traditions, trop oubliées, de goût,
d'urbanité et d'élégance, ce culte exclusif et pur
des bonnes lettres auxquelles, toute sa longue vie,
il a voulu rester fidèle!
Je fais hommage de cette conférence à la mé-
moire d'Emile Deschamps.
DE LA LITTÉRATURE DÉMOCRATIQUE. 35
I
Nous venons donc, sous ses auspices, nous de-
mander et tâcher de découvrir quelle est, ou
plutôt quelle sera, la littérature chez les peuples
démocratiques. Je regarde surtout à l'avenir; en
effet, ce que nous avons présentement, ce n'est
pas encore la démocratie proprement dite; c'est
plutôt un état de crise et de transition vers la dé-
mocratie : nous sommes toujours au désert, en
marche, je n'ose dire vers la terre promise, mais,
au moins je l'espère, vers une terre de refuge.
J'entreprends là une tâche difficile, une recher-
che très-laborieuse, à travers un monde nouveau
et peu connu; mais ce qui m'ouvre dès l'abord
quelques perspectives, ce qui me guide et me sou-
tient, c'est que je n'ai pas cessé de croire au pro-
grès en général, au progrès en littérature; de
même que je crois à l'avenir de la démocratie.
Oui, malgré l'horreur des derniers événements, je
veux garder ma foi courageuse en la perfectibilité
humaine; j'ai toujours la conviction qu'en défini-
tive, le monde s'améliore par sa durée; que des
idées plus saines et plus vraies, des moeurs plus
36 DE LA LITTÉRATURE DÉMOCRATIQUE.
pures, une liberté plus sage et plus grande doi-
vent progressivement élever l'intelligence et la
condition de l'homme (1). Peut-être bien ce n'est
là qu'une chimère; mais c'est la chimère de beau-
coup de coeurs généreux et de nobles esprits. Pour
moi, je l'avoue, sans cette conviction, je conce-
vrais moins la Providence; je dirai même que si
cette idée n'existait pas, elle est une de celles qu'il
faudrait inventer.
Toutefois, je distinguerai, ainsi qu'on l'a déjà
fait avant moi :
On ne peut guère nier le progrès dans les scien-
ces; là, sa marche est visible et presque continue.
Il existe aussi dans les lettres, mais il est inter-
mittent : il y a des périodes d'engourdissement et
même de décadence ; après quoi, viennent des ré-
veils, des renouvellements de civilisation qui don-
nent l'essor à de nouveaux et puissants génies.
Seulement, ces brillantes transformations mena-
cent la vie des sociétés et s'opèrent d'habitude
parmi les foudres et les éclairs.
Ayant à envisager l'un des aspects les plus im-
portants d'une démocratie, il semble que nous
n'aurions qu'à regarder les Américains, ce type
géant de la démocratie moderne, la grande nation
née d'hier, et où, sous le souffle d'une liberté
(1) Villemain.
DE LA LITTÉRATURE DÉMOCRATIQUE. 37
presque illimitée, les hommes germent et multi-
plient comme les blés. — Assurément les Améri-
cains sont un peuple privilégié; mais ils sont un
peuple à part : ils n'ont ni tradition, ni passé; ce
qui est une bonne fortune politique plutôt que
littéraire. Sur l'immense et inépuisable territoire
où. la bonté de la Providence les a placés, leur
activité industrieuse a trouvé jusqu'ici trop à se
satisfaire, pour que, de longtemps encore peut-
être, les besoins de l'esprit y réclament impérieu-
sement.
Nous pourrons consulter les Américains; mais
ils ne seront pour nous ni une règle, ni un mo-
dèle.
Ce qui ne m'empêche pas de reconnaître que je
dois beaucoup à M. de Tocqueville. Son livre, La
démocratie aux États-Unis, est un chef-d'oeuvre.
On dirait qu'il n'a en vue qu'un peuple; et, en réa-
lité, il embrasse toutes les démocraties présentes
et à venir. J'ai eu souvent recours à lui.
Pour entrer en matière et préparer la solution
de notre question, j'ai à m'enquérir, en premier
lieu, de l'état des moeurs au sein de la démocratie.
En effet, ce ne sont pas les écrivains qui font
un peuple; ce sont les moeurs d'un peuple qui
font les écrivains. Dans une atmosphère saine,
les mauvaises lettres n'auraient ni succès, ni du-
rée; par contre, au milieu d'une société foncière-
38 DE LA LITTÉRATURE DÉMOCRATIQUE.
ment corrompue, les bons livres resteraient à
moisir chez Barbin; et la vertu même, se faisant
auteur, irait mourir à l'hôpital,
Les écrivains ne sont donc pas cause, ils sont
effet. Ceci me paraît si vrai, que c'est presque un
lieu commun de le répéter. Les écrivains reçoi-
vent l'influence sociale, bonne ou mauvaise; seu-
lement, par nature, ils sont enclins à exagérer le
bien ou le mal qu'ils propagent. Selon moi, c'est
à tort qu'on les accuse d'être les grands fauteurs
des révolutions; ils ne font qu'en hâter l'explo-
sion. L'idée dont ils sont les représentants les plus
en vue et comme le drapeau, couvait déjà dans l'âme
des multitudes avant d'éclater dans les écrits.
En recherchant quelles modifications subissent
les moeurs sous le niveau de la démocratie, j'es-
sayerai d'en dire assez pour éclairer mon sujet,
sans me perdre dans la politique.
Les moeurs peuvent être considérées clans l'in-
dividu, dans la famille, dans la société.
En général, on a une certaine disposition à aper-
cevoir, chez autrui, les défauts avant les qualités...
sans doute, avec une intention charitable et par
désir sincère de les corriger.
Nous tâcherons ici de voir les choses telles
qu'elles sont, et d'en parler sans prévention, sans
partialité : à mon avis, le flatteur du peuple ne
vaut pas mieux que le flatteur du prince.
DE LA LITTÉRATURE DÉMOCRATIQUE. 39
Il me semble d'abord que, dans une bonne
démocratie, l'individu ou, plus exactement, le ci-
toyen a plus de valeur, comme homme, que dans
quelque autre état politique que ce soit. Je pense
que c'est par la même raison qui fait que, rien
que pour le travail manuel, l'homme libre est pré-
férable à l'esclave.
Je ne prétends pas dire que, dans une monar-
chie, dans une aristocratie, l'homme soit esclave;
Mais ce n'est que dans une démocratie qu'il se
sent véritablement libre.
Sous le despotisme, la servilité et la peur sont
peu propres à faire des écrivains, et ne font pas
même des hommes.
Dans la démocratie, au contraire, chacun se sait
maître et responsable de soi-même; on reste digne,
alors même qu'on obéit, parce qu'on n'obéit qu'à
la loi que, pour sa petite part, chacun a contribué
à fonder, en nommant plus ou moins directement
ceux qui la font.
Considérons aussi que l'égalité est une autre
base de la démocratie. Or, l'égalité est, avant tout,
une chose juste; et, comme dit Tocqueville, sa
justice fait sa grandeur et sa beauté.
Ainsi, devant la loi, tout citoyen est l'égal de
tous. De là, j'en conviens, pour celui qui ne peut
arriver complétement à l'égalité, à cette égalité
absolue à laquelle la nature même se refuse et qui
40 DE LA LITTÉRATURE DÉMOCRATIQUE.
est impossible à réaliser en tout; de là, un certain
sentiment d'envie et de dénigrement que l'état
démocratique ne laisse pas d'exciter et d'aggraver.
D'autres fois, ce sera une vanité risible, une sotte
manie de poser et de paraître. Quand on ne pourra
satisfaire le besoin que l'on éprouve de ce bien-être,
de ces jouissances que l'on voit, ou que l'on croit
voir à la portée de tous, on cherchera à tromper ce
besoin, on donnera dans le faux luxe, dans le faux
goût; on épanchera son amertume en critiques
plus ou moins mordantes, en pamphlets qui, cepen-
dant, n'auront ni pour but, ni pour résultat de
renverser le gouvernement; car, en réalité, on
l'aime, son gouvernement, d'abord parce qu'on se
l'est choisi; et puis, on respecte un état social où
il n'existe ni barrières de convention, ni priviléges,
et où, ce que l'on convoite, ce que l'on n'a pas
aujourd'hui, on peut, si on le mérite, l'obtenir de-
main. — Dans un milieu qui, plus qu'un autre,
éveille et stimule l'amour-propre, on aura aussi
son point d'honneur; mais sans duels ni mort
d'homme; la présomption ne produira d'habitude
qu'une pacifique émulation, des luttes de concur-
rents ardents à faire mieux, à monter plus haut
l'un que l'autre; et, si l'on ne peut parvenir, du
moins, les efforts et les moyens n'auront pas man-
qué. Plus de classe offusquant la vue, barrant le
chemin aux capacités et intéressée à étouffer la
DE LA LITTÉRATURE DÉMOCRATIQUE. 41
lumière : ce n'est que dans une démocratie que
l'on peut ériger en principe et faire adopter l'ins-
truction gratuite, ou, du moins, obligatoire. De sorte
que, si la démocratie ne produit pas plus de lit-
térateurs, elle promet, au moins, plus de lecteurs.
En somme, je ne crains pas de le répéter : l'in-
dividu, dans la démocratie, pourra être plus tur-
bulent, plus inquiet et sembler moins docile; mais
ayant plus de responsabilité, il aura plus de dignité,
plus de vie propre dans ses pensées et dans ses
actions et, par conséquent, plus de valeur.
Oui, tout cela est excellent... pour l'Amérique ;
mais en France, c'est autre chose. La démocratie
et la république, pas plus que la monarchie ne
feront jamais de nous rien qui vaille !! Voilà pour-
tant ce qu'aujourd'hui, dans nos revers, nos bons
voisins ne se font faute de proclamer, et ce qui
devrait bien, au moins, nous apprendre à ne plus
tant nous flatter nous-mêmes; mais tâchons enfin
de rester un peu dans le vrai : pour le moment,
sans doute, nous n'avons pas trop sujet d'être fiers;
est-ce à dire qu'il faille tout-à-fait désespérer et
subir condamnation sans appel? le Français est-il
donc un peuple absolument incurable, inéducable,
ingouvernable ?... ne serait-ce pas plutôt que nos
gouverneurs, jusqu'à ces derniers temps, ont gou-
verné bien moins pour nous que pour eux-mêmes?
Si, de l'individu, nous passons à la famille, nous
42 DE LA LITTÉRATURE DÉMOCRATIQUE.
trouvons que la démocratie a changé les rapports
du père avec les enfants et des enfants entre eux,
et, par cela même, modifié les moeurs; mais elles
ne seront ni dénaturées, ni abolies. Le sentiment
de l'égalité a pénétré jusqu'au foyer domestique;
l'autorité paternelle n'a plus rien d'une dictature;
le père, comme on l'a. dit, est l'auteur vénéré, le
soutien, le conducteur expérimenté de la famille;
il n'en veut plus être le maître absolu. Les enfants,
qui ont tous mêmes droits, qui ne sont plus sépa-
rés par d'injustes prérogatives, ne se jalousent
plus et se sentent mieux frères. Les liens mutuels,
moins tendus par des lois iniques, ont autant de
force et plus de douceur; ce ne sont plus les for-
mules imposées d'un respect officiel. Ne soyons
pas choqués d'entendre des enfants dire : Toi, à
leur père; cela prouve qu'ils le chérissent plus
qu'ils ne le craignent. Dans cette familiarité intime
et affectueuse, les coeurs s'entendent. — Quant aux
rapports de l'époux avec l'épouse, l'égalité démo-
cratique tend aussi à les resserrer; mais c'est encore
par le côté moral et intellectuel, par l'estime réci-
proque, et en laissant l'homme et la femme chacun
dans la sphère des devoirs mieux compris et si diffé-
rents que la nature leur a distinctement assignés.
Je ne voudrais pas ici n'avoir tracé que l'esquisse
embellie d'une famille de Quakers; mais je ne
voudrais pas non plus qu'on accusât la famille,
DE LA LITTÉRATURE DÉMOCRATIQUE. 43
constituée démocratiquement, de ne plus connaître
Dieu, d'être le foyer de la démoralisation et du
désordre qui, de là, envahiraient l'état. Non, non!
dans ce sanctuaire vivent encore les saintes
croyances; on s'aime, on y prie; et c'est toujours
là que les littérateurs devront venir s'inspirer et
prendre leurs meilleurs modèles. Sans croyances
spiritualistes, pas de littérature, pas de famille,
et d'un mot : pas de démocratie sans christianisme !
Nous avons reconnu, qu'à la surface, la démo-
cratie pourra paraître peu solide, trop agitée, di-
visée dans chacun de ses membres; et cependant
le corps social y offre un ensemble des plus impo-
sants et des plus stables.
C'est lorsqu'il s'agit du corps social, que les
infimes jalousies, les sentiments étroits, les petites
passions de l'individualisme disparaissent ou chan-
gent de nom et revêtent un caractère de noblesse
et de grandeur. Si, comme individu, on ambi-
tionna de devenir quelque chose, ce n'était point
par envieuse vanité, mais pour être mieux en po-
sition afin de servir son pays. Le pays ! voilà donc
le but où tendaient toutes ces rivalités bruyantes
ou cachées, cette fièvre de places, ces compéti-
tions, quelquefois grotesques, au jour du scrutin.
Désormais, il est permis au citoyen d'avoir quel-
que orgueil, de s'admirer, car alors il se contemple
dans la majestueuse image de la patrie. Simple
44 DE LA LITTÉRATURE DÉMOCRATIQUE.
individu, il était faible ; maintenant, il est uni de
coeur avec des millions d'hommes; il est solidaire
avec eux, il est fort; et, pour les grandes choses
qu'il brûle d'accomplir, pour chanter les destinées
qu'il rêve, les destinées de sa chère patrie, il vou-
drait... que dirai-je? il voudrait un second Homère!
Ainsi, Messieurs! résultat inattendu : la démocra-
tie nous ramènerait aux dévouements magnanimes,
aux âges héroïques ; mais à des âges héroïques où.
le merveilleux deviendrait vrai; où le héros serait
tout un peuple et où il ne nous manquerait qu'un
Homère !
En attendant, ne concevons pas de trop vastes,
de trop lointaines espérances; plus d'illusions!
Cette foi que nous avons encore dans notre ave-
nir, il faudrait d'abord la justifier par nos actes.
Ce n'est pas tout de crier : démocratie ! démo-
cratie! comme des matelots, battus par la tempête,
ou trompés par le mirage, crient : terre ! terre !
N'allons pas croire qu'un mot nous sauvera; nous
avons répudié nos anciennes idoles; prenons garde
aux nouveaux fétiches.
Certes ! la démocratie n'est pas cette parodie san-
glante et sauvage que Paris voyait naguère passer
dans ses rues, et dont le souvenir déshonorerait
notre histoire (1). — La véritable démocratie!
(1) Une chose bien digne de remarque, c'est qu'aux temps
même les plus abaissés et les plus troublés, les grands mouve-
DE LA LITTÉRATURE DÉMOCRATIQUE. 45
que de qualités elle suppose, lentes à acquérir ; que
de conditions, difficiles à réaliser ! quel renonce-
ment de soi-même! quelle abnégation, quand il
s'agirait du bien public ! en tout, quel rare degré
de vertu ! être un pur démocrate et dans une so-
ciété sincèrement démocratique ! mais ce serait
être un saint, politiquement parlant; un ange
parmi des anges !... Et nous sommes, hélas! chez
les pauvres mortels. — Pour moi, je me suis sim-
plement demandé quel est le caractère général des
moeurs dans une démocratie. A présent, pour ne
pas m'écarter de mon sujet, je vais tâcher de re-
trouver l'empreinte de ces moeurs dans quelques-
unes des créations de la pensée.
Évidemment, ces créations, nées de l'influence
démocratique, devront avoir elles-mêmes, pour
caractère général et pour cachet, d'être ce que l'on
a très-justement appelé : Une littérature de liberté.
Commençons par la poésie.
ments populaires de Paris avaient toujours, sous certains rap-
ports, produit quelque chose de bon. Ainsi, sous le roi Jean,
la grande ordonnance de 1357 voulut être, mais trop tôt, la
charte politique et législative de la France. — De même, sous
Charles VI, l'ordonnance de 1413 aurait pu s'appeler un Code
administratif et financier; — enfin, la révolution du siècle dernier
fut tout à la fois une réforme politique, administrative et sociale.
— Seule, la Commune de 1871 n'a produit rien que des ruines.
46 DE LA LITTÉRATURE DÉMOCRATIQUE.
11
La poésie ? je n'essayerai pas de dire ce que
c'est. On la sent; on la goûte; on en fait quand
on peut; mais on ne la définit pas.
Emile Deschamps a dit, et il me répétait souvent :
« La poésie, hélas! n'est rien par elle-même,
« Tant que, d'un coeur touché de la grâce suprême,
« Elle n'éveille pas le sympathique amour ;
« C'est Galathée ouvrant ses yeux de marbre au jour :
« Pour qu'elle vive, il faut qu'on l'aime. »
Mais enfin, ce quelque chose de mélodieux,
d'ailé, de céleste, d'indéfinissable et d'infini, cette
fleur de l'âme, que le souffle d'une autre âme fait
mieux éclore, qu'en adviendra-t-il, dans la dé-
mocratie, parmi ces peuples qu'on se représente
comme peu portés aux poétiques mélancolies ;
mais d'un esprit positif par excellence?
Je ne puis accorder à M. de Lamartine que, pour
une démocratie, il n'y a guère d'autre poésie pos-
sible et digne d'intérêt, que l'épopée aux cent
mille voix, l'épopée humanitaire.
C'est franchir trop d'espace d'un bond. J'admire
DE LA LITTÉRATURE DÉMOCRATIQUE. 47
Jocelyn; mais je ne puis oublier ni les méditations,
ni les harmonies. Dans la démocratie, je l'espère,
on saura aussi les goûter, et peut-être les égaler.
Dans une démocratie, on pourra se plaire à écou-
ter le grand retentissement de la vie des peuples,
les majestueux roulements de la foudre sur les
hauts sommets; et cependant rêver encore quel-
quefois sous l'ombrage, et chercher la muse, au
doux murmure des abeilles d'Hybla.
Victor Hugo a dit quelque part « que le genre
humain est né, s'est développé, a mûri; qu'il a été
enfant, qu'il a été homme; et que maintenant nous
assistons à son imposante vieillesse. » D'où il sui-
vrait apparemment que, la poésie se superposant
toujours à la société, nous n'aurions plus à atten-
dre que les productions vénérables, mais peu
lyriques du dernier âge, disons le mot, de la dé-
crépitude.
Mais alors, répondrai-je à Victor Hugo, par
quel prodige, à cette époque qui, d'après vous,
touche presque à la sénilité, par quel prodige avez-
vous pu vous-même répandre dans vos meilleures
pages tant de fraîcheur et tant de grâces ? Com-
ment se fait-il que vos oeuvres, à vous, exhalent
de si juvéniles ardeurs et soient de flamme?
C'est que, fût-on Victor Hugo, on ne peut ja-
mais renfermer en trois mots, dans un système,
tout ce que le coeur d'un homme, à plus forte
48 DE LA LITTÉRATURE DÉMOCRATIQUE.
raison, le coeur d'un peuple contient de puissance
d'imagination et de trésors de poésie.
A ce compte, nous n'aurions donc plus désor-
mais que l'épopée humanitaire, ou les chants du
crépuscule? Ce serait beaucoup sans doute, mais ce
ne serait pas assez.
M. de Tocqueville qui, quand il le faut, pense
et juge en poëte, a reconnu que l'égalité, chez un
peuple, y rend les objets de la poésie moins nom-
breux, mais plus vastes.
Que la démocratie tarit quelques-unes des sour-
ces de la poésie, mais qu'elle en fait couler de
nouvelles.
La démocratie, plus curieuse, moins facile à sa-
tisfaire, n'exploitera peut-être plus certaines mi-
nes jadis fécondes; elle reléguera dans l'oubli tout
le vieux bagage mythologique, les incantations pué-
riles, les féeries, et ce qu'il y a de suranné et de
par trop fabuleux dans notre passé. La race hu-
maine croissant sur le sol, il lui faut nécessaire-
ment plus d'espace et plus de lumière. Les immen-
ses forêts, les ombrages séculaires n'abriteront
plus de prestiges... Jeanne d'Arc elle-même n'en-
tendrait peut-être plus ses voix inspirées dans le
bois chenu Hélas! il n'y a plus de Jeanne d'Arc!
et, de tout notre coeur, au nom de la patrie, nous
le regrettons; mais ne regrettons pas de ne plus
avoir à craindre un second bûcher de Rouen : Mes-
DE LA LITTÉRATURE DÉMOCRATIQUE. 49
sieurs, ce qui me plaît, clans l'avenir que j'entre-
vois et que j'appelle, c'est que la flamme pourra
briller encore au front des glorieux pionniers de
la civilisation... mais qu'on ne brûlera plus per-
sonne.
La poésie démocratique n'aura pas besoin de
créer des êtres mystérieux, fantastiques ; car
l'homme lui restera; l'homme considéré d'abord
en lui-même, puis, dans son temps et dans son
pays; « l'homme, dit M. de Tocqueville, placé en
face de la nature et de Dieu, avec ses passions, ses
doutes, ses prospérités inouïes et ses misères in-
compréhensibles. »
« On peut en effet prévoir, continue-t-il, que les
poëtes démocratiques peindront des passions et
des idées, plutôt que des personnes et des actes. »
« Le langage, le costume et les actions journa-
lières des hommes, dans la démocratie, se refu-
sent à l'imagination de l'idéal ; ces choses ne sont
pas poétiques par elles-mêmes; et cela force les
poëtes à creuser sans cesse au-dessous de la sur-
face, au-dessous des sens, afin d'entrevoir l'âme
même. Or, il n'y a rien qui prête plus à la pein-
ture de l'idéal, que l'homme ainsi envisagé dans
les profondeurs de sa nature immatérielle. »
Et je dirai, en suivant la pensée de M. de Toc-
queville, qu'à mesure que se fera sentir l'influence
des institutions qui appellent le concours intelli-
50 DE LA LITTÉRATURE DÉMOCRATIQUE.
gent des peuples eux-mêmes à l'oeuvre sociale,
les grandes individualités, en ce qu'elles ont d'ab-
sorbant, tendront à disparaître. Déjà, dans notre
France, encore nouvelle à la vie démocratique, où,
sur tant de ruines, tant de souvenirs et de noms
sont entassés, on ne consentirait plus, je crois, à
se donner si aveuglément à un seul homme. « Les
regards du poëte démocratique porteront plus haut
et plus loin ; il s'élèvera alors au-dessus de soi-
même et de son pays; par-dessus son peuple, il
apercevra le genre humain; et Dieu se manifestera
de plus en plus à son esprit, Dieu contemplé dans
la suite majestueuse de ses desseins et dans son
adorable providence (1). »
Et j'ajoute que, l'élément démocratique péné-
trant toujours davantage dans une société, cette
étude plus profonde de l'homme, cette vue plus
claire de la marche des peuples et du plan de Dieu
qui les mène, contribueront à nous donner, avec
de nouvelles inspirations, des poëtes différents,
mais dignes rivaux des anciens, et agrandiront en-
core les voies pour d'autres Shakespeares, d'autres
Hugos, d'autres Schillers...
Schiller! et pourquoi pas? Messieurs, notre
ligue anti-allemande ne doit pas aller jusqu'à pros-
crire des hommes amis des peuples, et dont le
- (1) Idem.
DE LA LITTÉRATURE DÉMOCRATIQUE. 51
nom et le génie sont le patrimoine inaliénable de
l'humanité.
Cependant, la poésie proprement dite, un hym-
ne digne des dieux, l'ode pindarique, une harmonie
de Lamartine, même le plus sublime des poëmes
exigent, pour être sentis, une certaine culture, ou
du moins, une organisation privilégiée. Ils sont,
si l'on veut, l'expression la plus exquise de nos
aspirations, le langage le plus accentué et le plus
élevé d'un peuple ; mais un langage divin et que
toutes les oreilles n'entendent pas.
Le théâtre, nos délices à nous, Français, le
théâtre, dent je voudrais maintenant parler, est
le reflet non moins fidèle et plus saisissant de la
société; ses enseignements sont plus frappants et
plus directs. Sur la scène, nos moeurs prennent
corps; elles parlent, elles agissent, elles vivent
dans des personnages compris de tous. C'est par-
ticulièrement dans une démocratie que ce qui se
passe, là, devant nos yeux, peut nous servir de
leçon; car c'est notre histoire à chacun, toujours
sans doute, plus ou moins idéalisée; mais au fond,
la pièce n'est plus une fiction.
Un peuple, aux moeurs démocratiques, ira au
spectacle, non pour s'amuser ou s'attendrir sur
des sujets imaginaires; mais pour se reconnaître
et se juger soi-même.
Il y a, pour le théâtre comme pour les livres,
52 DE LA LITTÉRATURE DÉMOCRATIQUE.
une littérature factice, souvenir, imitation d'une
époque qui n'est plus; il y en a une autre, active,
réelle, image du présent et de notre propre vie;
et cette dernière, plus instructive et seule vraie,
est celle qui convient à une démocratie.
Dans un état de choses où il n'existe plus de
société à part dans la société, plus de classes ni
de démarcations artificielles, les traits distinctifs,
les lignes saillantes tendent à s'effacer. Le tableau
perdra en relief; mais il gagnera en étendue, en
profondeur. La scène voudra aussi se faire plus
honnête, sans tomber, pour cela, dans l'en-
nuyeux : la comédie populaire ne se permettra
plus ces saillies à cru d'Aristophane qui faisait
rire le bonhomme Dêmos, dont poëte et peuple
se moquaient. D'un autre côté, plus de moeurs
bysantines, et, par conséquent, plus de littérature
et de pièce de bas-empire. Ce ne sera plus,
comme on le voyait avec trop de complaisance de
nos jours, ce ne sera plus le demi-monde seule-
ment, ce sera tout le monde qui posera devant le
peintre. Chacun pouvant être tour à tour juge et
partie, aujourd'hui spectateur, et demain objet
du spectacle, en deviendra plus scrupuleux, plus
attentif sur soi-même, et plus juste pour les au-
tres; les travers et les vices, saisis partout où ils
se produiront et signalés au public, sans crainte
d'offenser ni maître orgueilleux, ni Turcaret, ni
DE LA LITTÉRATURE DÉMOCRATIQUE. 53
marquis, ne disparaîtront pas entièrement, je
n'ose espérer un si beau résultat; mais ils se-
ront réduits à se cacher, et deviendront aussi
plus difficiles à atteindre. — Ah ! ce serait dans
une démocratie surtout qu'il nous faudrait un
Molière !
Quant à la tragédie elle-même et au drame,
romantique ou non, la démocratie saura les appré-
cier, pourvu qu'ils soient dans la nature. Un peuple
démocratique ne restera point indifférent aux
accents d'un Eschyle : un sens naïf et droit, une
sympathie innée lui tiendront lieu d'érudition;
il goûtera de plus en plus cette manière large,
hardie et toujours vraie de peindre, de nous re-
présenter les hauts et bas côtés du sort dans les
diverses destinées; mais il goûtera peut-être en-
core mieux Shakespeare, non moins saisissant,
non moins complet, et qui sous tous les rapports,
est plus rapproché de lui.
Je me le figure, ce peuple nouveau, non plus,
parqué dans une petite salle pimpante, dorée,
éclairée au gaz; mais se passionnant, applaudis-
sant de sa puissante voix, en pleine nature, sous
le soleil, comme dans les théâtres de la Grèce qui
contenaient trente mille spectateurs.
Ce n'est pas que la démocratie soit follement
éprise du gigantesque et du désordonné; mais,
quand le sujet le comporte, elle aime assez le
54 DE LA LITTÉRATURE DÉMOCRATIQUE.
grandiose. — Elle n'aurait peut-être pas toute
l'admiration voulue pour la pompeuse décence de
la tragédie sous Louis XIV, où tout se déroulait
dans un ordre harmonieux et magnifique, où rien
ne se hasardait en dehors du réglé et du convenu,
rien qui pût offenser la majesté et le goût du plus
superbe des monarques.
Comme contraste avec le genre qui plaisait alors
à Versailles, veuillez écouter ce dialogue entre
un grand seigneur républicain et un despote :
Nous sommes en Espagne, nous assistons à la
représentation de don Carlos, cette tragédie ter-
rible, que Madame de Staël met au premier rang
parmi les pièces modernes, et où l'intérêt indivi-
duel et l'intérêt public se trouvent si dramatique-
ment réunis.
Le marquis de Posa, le futur ministre huma-
nitaire, s'adresse au roi.
LE MARQUIS DE POSA.
Sire, je ne puis être serviteur d'un prince... j'aime
l'humanité; et dans une monarchie, il ne m'est permis
d'aimer que moi-même.
LE ROI.
Cette chaleur est digne d'éloges; vous voudriez faire
le bien : peu importe au patriote, au sage, de quelle
manière vous le ferez. Choisissez, dans mes royaumes,
DE LA LITTÉRATURE DÉMOCRATIQUE. 55
un poste qui vous donne le droit de satisfaire ce noble
désir.
LE MARQUIS.
Je n'en trouve aucun.
LE ROI.
Comment ?
LE MARQUIS.
Ce que Votre Majesté répandrait par mes mains, est-ce
le bonheur des hommes ? est-ce le môme bonheur que
mon amour, dans sa pureté, souhaite aux hommes?
la majesté royale tremblerait devant ce bonheur-là. Non !
la politique des couronnes en a créé un nouveau
mais ce qui peut convenir à la couronne, me suffit-il, à
moi ? mon amour fraternel peut-il légitimement se prêter
au rapetissement de mon frère ? puis-je le savoir heureux,
avant qu'il lui soit permis de penser ?... Sire, je ne puis
être serviteur d'un prince.
LE ROI.
Vous êtes un protestant?...
LE MARQUIS.
Je suis mal compris; voilà ce que je craignais... ce
siècle n'est pas mûr pour mon idéal; je vis, avant le
temps, citoyen des siècles à venir...
LE ROI.
Suis-je le seul qui vous connaisse sous cet aspect?
LE MARQUIS.
Sous cet aspect ?... oui.
LE ROI.
Ce ton, du moins, est nouveau... Soit ! je m'arrangerai
50 DE LA LITTÉRATURE DÉMOCRATIQUE.
de cette façon nouvelle de servir la couronne... l'esprit
puissant...
LE MARQUIS.
J'entends, Sire, combien est petite et humiliante l'idée
que vous avez de la dignité do l'homme : même dans le
langage de l'homme libre, vous ne voyez que l'artifice
de la flatterie... les hommes vous y ont contraint; ils ont
abdiqué volontairement leur noblesse; ils sont descendus
volontairement à ce degré infime; ils fuient avec effroi
devant le fantôme do leur grandeur intérieure... com-
ment pourriez-vous honorer les hommes si tristement
mutilés?... Sire, mon sujet m'entraîne, mon coeur est
plein...
LE ROI.
Dites tout.
LE MARQUIS.
Sire, je suis revenu récemment de Flandre et de Bra-
bant, riches et florissantes provinces... un grand et vi-
goureux peuple, et aussi un bon peuple... mais voilà que
mon pied heurte des ossements d'hommes !...
Ah! Messieurs! poignant souvenir! et nos pro-
vinces, à nous! pauvre Alsace! pauvre Lorraine!
hier florissantes et heureuses!... et aussi, un bon
peuple!! — Mais écoutons encore Posa.
POSA continue :
Oh! quel dommage que la victime qui se roule dans
son sang soit peu propre à entonner un hymne de