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À M. Félix Pyat. Réponse à sa lettre adressée à M. de Chambord. [Signé : William.]

De
60 pages
impr. de Bailly, Divry et Cie (Paris). 1851. In-8° , 61 p..
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A M. FÉLIX PYAT.
RÉPONSE
A SA
LETTRE ADRESSÉE A M. DE CHAMBORD.
PARIS.
IMPRIMERIE BAILLY, DIVRY ET Ce,
PLACE SORBONNE, 2.
1851
A M. FÉLIX PYAT.
RÉPONSE A SA LETTRE
ADRESSÉE
A M. DE CHAMBORD.
A M. FÉLIX PYAT.
RÉPONSE A SA LETTRE
ADRESSÉE
A M. DE CHAMBORD.
PARIS.
IMPRIMERIE BAILLY, DIVRY ET Ce,
PLACE SORBONNE, 2.
1881
LETTRE A M. FÉLIX PYAT.
Monsieur,
Lorsqu'on écrit à ses adversaires, il y a plus
d'avantage à être poli et honnête qu'impertinent
et grossier ; la mauvaise plaisanterie, sous quelque
couleur qu'elle se présente, ne fait pas fortune en
France ni ailleurs; les armes du ridicule, pour
porter coup, doivent être maniées avec autant de
supériorité de goût que de talent. C'est le seul
moyen de ne pas faire tomber sur soi-même le
mal que l'on veut faire aux autres. Votre lettre à
M. de Chambord est la preuve de ce que j'avance.
Pour avoir voulu servir une aveugle passion et
défendre un prétendu système social qui ne peut
exister que dans votre imagination, ou dans celle
6
des hommes stupidement ignorants ou dupes,
vous êtes descendu dans le bas-fond du langage
des halles ; vous deviez dire la vérité en riant,
être spirituel et malin avec raison et convenance,
et vous n'avez été qu'un imposteur maladroit qui
s'est fait une gloire de jouer le rôle d'un sot et
pitoyable bouffon.
Cependant, il y avait quelque intérêt pour vous
d'élever votre style à la hauteur d'une question
sociale politique ; avec un peu moins de vanité et
un peu plus de méfiance de vous-même, vous au-
riez pu saisir la solidité d'une diction appropriée
au sujet, vous faire lire avec plaisir et vous épar-
gner le mépris qui s'attache à votre malencon-
treuse philippique. En France, sur cette vieille
terre qui rappelle tant de souvenirs de grandeur
et de gloire littéraires, savez-vous ce qu'on ne
pardonne pas ? c'est la manière de dire des ab-
surdités avec une suffisance de matamore. On
aime mieux un sot sans prétention qu'un demi-
savant plein d'orgueil ; vous ne saviez pas vous
servir du marteau, ni battre l'enclume : il fallait
imiter ceux qui le savent. Si votre antipathie pour
tout ce qui a un caractère religieux vous éloignait
de la savante polémique des Lettres d'un Juif por-
tugais ou de celle des Provinciales, vous pouviez
prendre pour modèles ceux qui ont été vos maî-
tres : la correspondance de Voltaire entre Grimm
7
et d-Alembert, la lettre de Rousseau à M. de Beau-
mont vous auraient appris à être satirique et pi-
quant avec esprit ; et nous n'aurions pas dit, en
vous lisant : « Il écrit plutôt comme un Cosaque
que comme un Français. »
Je fais la part, Monsieur , de la position fâ-
cheuse que votre révolte contre les lois de votre
patrie vous a faite ; je sais que l'exil est le plus
cruel esclavage qu'un homme puisse supporter, et
qu'on est constamment dans un état d'aigreur et
de colère contre les choses et les hommes lors-
qu'on est forcé de vivre loin de son pays. Les tra-
vers de votre imagination, le désordre de votre
esprit ont un côté qui les justifie ; mais ce qui ne
se justifie pas, c'est ce ton de magister de village
avec lequel vous sermonnez le petit-fils d'Henri IV ;
c'est cette série de termes grossiers et d'expres-
sions triviales qu'un homme un peu bien élevé ne
doit jamais avoir sur les lèvres. — Je ne suis pas
votre ennemi, je ne suis l'ennemi de personne ; je
n'en veux qu'aux idées, je ne m'en prends qu'aux
principes; et quand parfois je frappe dru, c'est le
mal que je frappe sur le dos de quelqu'un : tour-
nez-vous, s'il vous plaît. Après cette merveilleuse
apostrophe, on pourrait croire que vous allez en-
tamer la question des idées et des principes, et
frapper dru sur le dos de M. de Chambord : Dieu
merci, rien de cela n'arrive ; vous nous faites sup-
8
porter encore une longue période , écrite sur le
même ton et dans le même goût, qui a pour fi-
nale cette jolie phrase : // me répugne naturelle-
ment de voir compromettre, gratis , un garçon
jeune, qui peut encore être bon, honorable et hon-
nête au moins; de le voir tromper, pousser, jeter
en plein dans le ridicule, un abîme en France, jus-
qu'à l'odieux, qui est au fond du trou.
Eh ! quel est cet abîme, s'il vous plaît, ce trou
sans fond, ce puits de Mahomet où se trouvent le
crime et le ridicule qui doivent rendre odieux
M. de Chambord ? Une lettre ! une simple lettre que
Démosthène et Cicéron, mille fois plus démocrates
que M. Pyat, et hommes de beaucoup plus d'es-
prit et de talent, auraient jugé inspirée par un
sentiment naturel et légitime ; lettre qui n'a qu'un
défaut, celui de n'avoir pas assez caractérisé les
droits d'un roi qui tient sa couronne de Dieu et
du peuple.
Enfin, nous voilà arrivés : c'est une lettre d'un
fils de France, héritier légitime d'un trône que ses
ancêtres ont occupé près de mille ans, qui a ex-
cité votre courroux ; c'est pour y répondre que
vous avez ramassé les expressions dégoûtantes qui
se débitent, les mardis-gras, dans les barrières et
faubourgs de la capitale. On peut se permettre, je
pense, quelques observations sur cette incroyable
diatribe ; c'est ce que je vais faire. Les journaux
de votre opinion vous en ont fait un trophée de
gloire, et vous dormez tranquille sur de pareils
lauriers. Dieu me préserve de troubler un si doux
sommeil ! je veux, non pas défendre M. de Cham-
bord, il n'en a pas. besoin; mais vous dire un mot
sur le principe qu'il représente.
Dans cette question, qui me paraît facile à ré-
soudre, ne vous attendez pas à me voir faire le
Petit-Jean au tribunal de l'opinion, et forcer mes
lecteurs à suer sang et eau,
Pour voir si du Japon
Je viendrais à bon port au fait de mon chapon 1.
Je ne sauterai pas, comme vous le faites, de pro-
position en proposition, ni ne salirai pas ma phrase
par le sel d'une sotte plaisanterie ; je parlerai le
langage de l'histoire et de l'expérience, et le pu-
blic jugera lequel de nous deux a tort ou raison.
Seulement, je devrais vous demander ce que vous
entendez par les idées et les principes ; car, dans
votre traînante phraséologie, je ne vois rien qui.
me prouve que vous êtes familiarisé avec ces deux
causes premières de l'entendement humain. Mais
abrégeons, pour aller plus vite au fait. Les idées
sont innées et éternelles comme Dieu même 2, et
1 Les Plaideurs.
2 Les philosophes ne sont pas d'accord sur ce point : les uns pensent
que les idées sont innées, les autres les font naître de nos impressions
physiques et morales.
10
chacune d'elles porte le germe d'un principe , que
l'on peut défendre ou combattre , selon qu'on le
trouve bon ou mauvais, sans cesser d'être honnête
homme et bon citoyen, si toutefois on en remplit
Les conditions morales. Dieu n'a pas posé des li-
mites à notre libre arbitre; il a laissé à notre rai-
son et à notre sagesse le soin de n'en pas faire un
abus perfide et dangereux. C'est pourquoi le libre
examen, droit que vous faites naître des hérésies
de Luther et de Calvin, et que moi je fais descen-
dre du ciel, n'a de bornes que celles que la justice
naturelle lui impose. Après cette courte explica-
tion, vous pouvez croire que je n'attaquerai pas
vos opinions avec la logique des impuissants ou
des fanatiques ; je ne vous dirai pas : « Il faut être
un sot, un imbécile, un profond ignorant, pour
croire au triomphe du socialisme : un Robert Ma-
caire, pour chercher à faire croire au peuplé que
cette extravagante utopie commencera le règne de
sa gloire et de son bonheur ; mais, de grâce, épar-
gnez à votre tour ma susceptibilité de royaliste +;
n'allez pas me dire, comme à M. de Chambord :
Il faut avoir un fier front, un front de crétin ou de
roi, un front couronné ou de goître, pour écrire une
pareille lettre.
Les observateurs philosophes, qui voient la fa-
cilité avec laquelle les ambitieux jouent sur les
mots et sur les choses, ne s'attachent pas faciles
14
ment à un système social ou politique ; ils ne lui
vouent un culte de foi et d'amour que lorsqu'ils
ont étudié, médité", approfondi ce que son prin-
cipe a de vrai et de juste aux yeux de la raison,
de bon et d'utile au peuple ; c'est ainsi, du moins,
que j'en ai agi avant de m'incliner devant le prin-
cipe de la royauté.
Je suis royaliste, Monsieur, parce que la royauté
est une idée qui est dans la nature et qui sert de
base fondamentale à toute société humaine. Je
vois la royauté naître avec le monde , croître et se
développer sur la première couche de la vie so-
ciale ; je la vois dans l'autorité paternelle, sou-
veraine, absolue et nécessaire ; avec ses éléments
d'unité, de force et de durée ; avec ses instincts
conservateurs et tutélaires ; avec son pouvoir d'at-
traction qui lie et unit les hommes entre eux, et
les range sous la bannière de la religion, de la
morale et de la vertu ; je la vois dans le patriar-
chat avec les mêmes conditions d'existence ; je
la vois dans son active puissance établir l'ordre et
la paix, unir, lier, sympathiser les masses entre
elles; je la vois, dis-je, parmi les nations nais-
santes entourée de respect , de confiance et d'a-
mour, faire réagir sur les moeurs et les habitudes,
sur les esprits et sur les coeurs ; la vertu et la sagesse
qui lui servaient de sceptre et de couronne ; l'u-
nivers avait vieilli dans une quiétude profonde phas
12
de mille ans sous la puissance des rois avant que
le principe démocratique vînt apporter dans son
sein un régime de sang et de tyrannie.
Je suis royaliste, parce que la nature ne m'a fait
libre que le seul moment où je suis sorti du sein de
ma mère, et qu'une fois dans la vie, me trouvant,
comme dit Jean-Jacques, partout dans les fers,
j'ai eu besoin d'une puissance morale, tutélaire,
active, pour m'aider à me dépouiller de mes chaî-
nes, et me faire jouir de la somme de liberté qui
m'est nécessaire pour éclairer ma raison et faire
marcher mon intelligence.
Je suis royaliste, parce que l'idée de la royauté
est partout et en tout, ce qui constitue l'harmo-
nie sociale; que, loin de s'éteindre ou de s'affai-
blir par le temps, elle se renouvelle et se repro-
duit sous des formes et des combinaisons nou-
velles qui ne changent rien au principe de la
royauté unipersonnelle.
Je suis royaliste, enfin, parce que j'aime
mieux être gouverné par un être intelligent et
libre que par une puissance aveugle qui n'a ni
des yeux pour voir, ni des oreilles pour entendre,
ni une raison, ni un jugement pour agir et se
conduire.
Si j'ai quitté la démocratie pour m'attacher à la
royauté , ce n'est ni pour être le serviteur, ni l'es-
clave, ni pour me voir gouverner par les caprices
13
ou le bon,plaisir de qui que ce soit. Croyez que
dans l'âme de celui qui vous parle il y a autant
d'indépendance et de dignité que dans celle du
premier démocrate du monde.
J'ai quitté la démocratie, parce que je n'ai ja-
mais vu d'elle qu'une ombre, une idéalité sans
couleur et sans caractère ; parce que je n'ai vu en
elle qu'une, idole de marbre qu'il a fallu soutenir
par le régime de sang d'un Dracon, ou la sévérité
barbare d'un Brutus. Et encore cette démocratie,
sans lien social, sans unité, sans sympathie, n'a-
vait que l'existence d'un jour; à sa suite arrivait
une république, sorte de royauté simulée, non
pas d'un seul, mais de quelques ambitieux qui
faisaient aller le peuple prétendu souverain comme
sur une place publique les saltimbanques font
mouvoir leurs marionnettes, et qui ensuite le
vendaient au premier despote ou au premier
conquérant qui voulait l'acheter. Athènes éprouva
toutes les vicissitudes et toutes les tribulations
de la démagogie pendant plusieurs siècles de dé-
mocratie républicaine, et il lui fallut quarante ans
du despotisme de Périclès pour lui rendre l'ordre,
la paix, et le bonheur. Rome, pour s'arracher
aux querelles sanglantes de ses enfants, pour faire
cesser le terrorisme de Marius et de Sylla, les
querelles criminelles des triumvirs, se plia sous
l'effroyable tyrannie d'Octave, et si l'épée de
14
Napoléon ne fût pas venue à notre secours lors-
que nous étions républicains démocrates, nous
aurions passé par la plus humiliante et la plus dé-
gradante de toutes les épreuves politiques.
Peut-être ai-je été aveuglé, peut-être n'ai-je pas
vu le bon côté du gouvernement populaire. Cet
aveuglement, s'il existe, est bien pardonnable, il
tient à une faiblesse de notre raison, à une ab-
sence de notre jugement dont nous ne pouvons
nous défendre et qui prend sa source dans la trop
grande estime que nous faisons de nous-mêmes.
Voyez ce grand capitaine, heureux enfant de notre
première révolution, qui disait : La République est
comme le soleil, aveugle qui ne la voit pas : n'a-
t-il pas été le premier aveugle, et tous les répu-
blicains de son époque ne sont-ils pas tombés
dans la même infirmité? Bien plus, les Ledru-
Rollin, les Louis Blanc, les Raspail, les Pyat,
républicains d'un jour, républicains de circons-
tance , n'avaient-ils pas déjà pris sous le soleil du
pouvoir des formes féodales, des manières de
grands seigneurs, au point de nous faire craindre
que la république de février allait succomber
sous le poids de leur orgueilleuse humilité ?
Si ce tempérament de lave et de bitume, qui
fait de la démocratie sociale une révolution per-
manente , nous faisait arriver à un degré de per-
fection physique et morale, s'il nous rendait plus
15
fort d'esprit et de corps -, s'il nourrissait notre
courage et enflammait notre génie, nous dirions':
Soyons démocrates , il nous en restera toujours
quelque chose ; mais voyez le passé, le présent et
même le futur, car on peut être devin jusqu'à un
certain point, et vous serez convaincu que dans
la fournaise de la démagogie, où nous jette na-
turellement la démocratie sociale, au milieu de
la lutte des passions et des opinions , dans le tu-
multe des factions et des partis, notre raison s'é-
gare , notre intelligence s'affaiblit, notre force
morale s'éteint, notre courage et notre énergie
s'évanouissent, et nous tombons comme un trou-
peau de moutons dans lés griffes du lion dont je
vous ai parlé, qui s'appelle un despote, ce qui
n'est autre chose que le cousin germain d'un
tyran.
Maintenant, je voudrais que vous puissiez m'ap-
prendre si dans les gouvernements qui ont eu le
principe démocratique pour base, la liberté y a
été mieux respectée, l'égalité plus sanctifiée, et la
fraternité mieux mise en pratique ? si le pouvoir
n'a pas eu des bourreaux à ses côtés et des assasr
sins derrière lui ; si les mêmes crimes, les mêmes
égarements, les mêmes folies ne se sont pas trou-
vés partout où il y a eu des hommes à gouverner ?
Si vous ne pouvez rien me prouver de cela, comme
je le pense, où pourrais-je trouver la franchise
16
et la bonne foi d'un Français dans la lettre que
vous avez adressée à M. de Chambord?
Est-ce lorsque vous allez fouiller le mauvais
côté de l'histoire pour lui montrer Louis XI es-
corté de son bourreau? ou Ravaillac muni d'un
poignard fanatique pour assassiner le souverain
que Voltaire appelle : Le plus juste des rois ? ou
bien est-ce quand vous lui rappelez des crimes
isolés, fruits des moeurs ou du caractère des indi-
vidus, pour en rendre responsable le principe de
la royauté légitime ? Mais vous ne voyez pas , pau-
vre logicien, qu'on n'a qu'à prendre vos argu-
ments pour vous répondre ; car, en vous rappe-
lant que Socrate, le plus sage des hommes, but la
ciguë ; qu'Aristide, le plus juste des Athéniens,
fut condamné à l'ostracisme, sous un gouverne-
ment démocratique, on peut se servir de vos pro-
pres phrases et vous dire : La démocratie est le
principe du mal, le droit de la force; la tyrannie
vivante, la corruption, le vice et le crime incarnés;
le symbole de la conquête, de la violence et de
l' injustice ; le représentant du privilége et du bon
plaisir, de l'égoïsme à son ultième puissance ; en
un mot, la démocratie.
Poursuivant votre diapason littéraire, confond
dant les principes avec les personnes, formant
comme vous le faites une hypostase de deux êtres
différents qui ne doivent jamais se confondre,
17
puisque l'un est un principe, immobile comme
l'éternité, et que l'autre est un corps matériel in-
dividuel, soumis à toutes les variations de la tem-
pérature humaine. On pourrait ajouter celte ad-
mirable apostrophe : Endossez ce manteau em-
poisonné; devenez solidaire et responsable : vous
êtes donc un principe plein de sang et de honte, un
principe abattu deux fois par vos compatriotes,
restauré deux fois par l'étranger, relevé en vain
par les lances des Cosaques, sur le corps des Fran-
çais vos frères, et renversé par le peuple une troi-
sième et dernière fois ; vous êtes la trahison, l'é-
migration, la contre-révolution, la féodalité, la
barbarie, vous êtes l'oppression du corps et de
l'âme, etc., etc.
En vérité je ne sais où vous avez trouvé tant de
charmantes épithètes si bien applicables aux deux
célèbres gouvernements démocratiques de l'an-
cien univers, et à celui que la France eut le bon-
heur de posséder en 93. Mais il est de fait que les
démocrates qui, sous la loi agraire, noyèrent la
Grèce dans le sang de leurs concitoyens; que ceux
de Rome, dévastant, incendiant le monde, courant
à la conquête d'oppression en oppression, de tyran-
nie en tyrannie, nourrissant leur orgueil de citoyens
par des prérogatives et des priviléges inouis ; que
ceux de France qui, sous la direction de Robes-
pierre, de Fouquier-Tainville et autres, s'amusaient
2
18
à couper des têtes avec autant de sang-froid que les
Gengiskhan et les Attila pour en faire un trophée
démocratique, ne vous approuveront pas d'avoir
pris des armes qui les blessent plus cruellement
que les ennemis que vous vouliez combattre.
Convenez donc , Monsieur, que la passion nous
rend complétement excentriques, et nous fait dire
, de grandes absurdités ; car j'aime mieux vous
croire absurde que déloyal. Voyez jusqu'à quel
point votre colère de sectaire vous a privé de l'in-
telligence de votre raison et de la sagacité de votre
jugement !
Vous êtes entré bien avant dans le gouverne-
ment des peuples, et sous le point de vue où vous
ont placé vos préventions et votre fanatisme, vous
avez saisi et vous avez pris pour arme tout ce qui
est hors des principes et contre les principes natu-
rels qui les régissent ou qui doivent constamment
et infailliblement les régir; vous ne vous êtes
pas aperçu que partout où la démocratie sociale
est devenue le principe organisateur des nations,
elle a été impuissante à faire marcher l'esprit hu-
main ; que sous l'empire de sa tyrannie légale les
peuples sont restés sans présent, sans avenir et
dans une stupide ignorance. Reportez-vous à l'é-
poque où les peuples célèbres de l'ancien univers
avaient étudié , médité et compris tout ce que l'ul-
tra-démocratie pouvait avoir d'avantageux pour
19
eux. Les douze bourgs de l'Attique et Rome pri-
mitive restèrent sans arts, sans science, sans tout
ce qui agrandit et embellit les destinées de l'homme
social, autant de temps que la démocratie pesa
sur eux, et ce ne fut que lorsque leurs républi-?
ques se transformèrent en quasi-royauté qu'ils
virent naître de grands hommes et de grands ci-
toyens. Mais lorsque les lumières eurent pénétré
parmi eux, le luxe et l'opulence les suivirent à pas
de course. Alors il arriva ce qui arrivera toujours
dans les nations éclairées , il arriva que les peu-
ples désertèrent le drapeau de l'absolutisme dé-
mocratique pour courir sous celui du despotisme
unipersonnel. L'éloquence de Démosthène ni celle
de Cicéron n'empêchèrent ni Philippe de subju-
guer la Grèce, ni Auguste de devenir le maître du
monde.
Si du passé vous vous reportez au siècle qui nous
a précédé, vous verrez la marche du progrès social
intervertie d'une manière épouvantable, et par
qui, par l'esprit brouillon et sanguinaire de la
démocratie sociale. Après que la massue réforma-
trice des encyclopédistes avait abattu ce que l'in-
vincible nature a réédifié, et ce que plusieurs fois
vous avez cherché à détruire, on pouvait croire
que leurs immenses travaux amèneraient un régné
de gloire et de prospérité ; et il nous arriva une
époque de sang et d'opprobre que la postérité ne.
20
pardonnera jamais à la France. Vous ne vous êtes
pas aperçu aussi que la courte existence de l' ul-
tra-démocratie est marquée par un phénomène qui
a des causes bien naturelles qui méritent d'être
observées. Dès le commencement les docteurs, les
prédicateurs, les propagateurs de l'oeuvre sont par-
faitement unis et d'accord sur le mode de travail.
C'est la liberté, l'égalité, la fraternité, les droits
de l'homme et du citoyen qui vont servir de base
à l'édifice; mais à peine se sont-ils emparés du
terrain à bâtir, que la vanité et les prétentions en-
trent dans leurs âmes , de sorte que l'alliance n'est
pas plutôt formée qu'elle est rompue ; les médio-
crités ambitieuses qui presque toujours provo-
quent les désordres civils , les médiocrités ambi-
tieuses, Monsieur, qui en 1848 nous montrèrent
un si pitoyable savoir-faire dans le quart d'heure
de leur règne démagogique , montent sur les tré-
teaux révolutionnaires pour se faire entre elles une
opposition de ruse et de calcul, chacune avec des
titres de courage et de dévouement, chacune avec
des prétentions et des exigences extrêmes. Dans ce
misérable jeu d'égoïsme et d'ambition, la chaîne
d'union se détruit, les sympathies s'éteignent et
l'anarchie à son ultième puissance règne dans tous
les esprits. Alors la nation n'a pas besoin de jury
ni de tribunal pour frapper les coupables qui l'ont
trompée et trahie, ils se font eux-mêmes justice,
21
les jacobins déciment les girondins, la commune
décime la montagne, et la montagne se décime
elle-même; tous passent par la même lame et par
les mains du même bourreau. Ils s'en vont plus
vite qu'ils ne sont venus, ou plutôt ils restent de-
bout dans l'histoire pour apprendre aux peuples
cette vérité que Racine a mise dans la bouche
d'un sage conseiller de Néron :
Mais si de vos flatteurs vous suivez la maxime,
Peuples, il vous faudra courir de crime en crime,
Soutenir vos rigueurs par d'autres cruautés,
Et laver dans le sang vos bras ensanglantés !
En effet, ces lâches et serviles flatteurs, mille
fois plus funestes aux peuples que les courtisans
ne le sont aux rois, s'adressent aux masses peu
éclairées et peu prévoyantes , et par leur perfide
charlatanisme ils les arrachent aux tranquilles dou-
ceurs que donnent le travail et l'heureux mouve-
ment de la vie domestique pour aller conquérir,
quoi? des chimères ; pour servir, qui ? des théori-
ciens comme les Pyat, les Ledru-Rollin et autres
natures pareilles. Après la victoire savez-vous ce
qu'ils font eux-mêmes du pouvoir qu'ils ont assis
sur des matelas de cadavres? ils s'en servent pour
prostituer la dignité de l'homme et du citoyen par
de dégoûtantes et sanglantes orgies . Les trois divi-
nités qui président à l'enfance des nations étaient
22
leurs signes cabalistiques, leur mot d'ordre , alors
qu'ils prêchaient au peuple la révolte; maintenant
ils les font servir pour alimenter la passion du
crime. La liberté ne se trouve que dans les excès
d'une licence effrénée, l'égalité dans la main du
bourreau, la fraternité dans la soif d'une impi-
toyable vengeance assouvie sur ceux qui ne pen-
sent ou qui ne font pas comme eux.
Je ne prétends pas vous mettre au rang de ces
parasites politiques qui veulent clouer le peuple à
leur char pour vivre aux dépens de son sang et de
ses sueurs , je vous crois plutôt égaré que corrom-
pu , plutôt illuminé que passionné. Vous n'avez
pas le fanatisme d'une foi sociale , ni la rage fré-
nétique d'un sectaire convaincu , vous êtes atta-
ché à une idée comme un soldat à un drapeau, on
vous a enrôlé, et vous vous servez des armes que
l'on vous a données , de celles dont les ambitieux
et les révolutionnaires font un constant usage. Il
est facile de voir en étudiant votre polémique que
vous n'avez ni ce fond de génie et de savoir, ni le
talent d'à-propos qui convient à un agitateur po-
pulaire qui veut remuer les esprits et se rendre
maître des événements. Le ton de chef de parti
que vous prenez dans votre lettre à M. de Cham-
bord, ne vous convient nullement ; vous voulez
être le propagateur, le défenseur d'une doctrine
politique, et vous n'êtes que le sonneur de cloche
23
dû socialisme , un homme qui ne fait que du
bruit, qui par le sans rime ni raison, et rien dé
plus.
De la façon dont vous avez embouché la trom-
pette guerrière, nous avons cru qu'il y avait en
vous la ruse d'un Annibal ou la témérité d'un
Alexandre. Calmes comme nous le sommes sur le
terrain de la raison et dé la vérité , nous ne pou-
vions craindre une défaite, mais nous nous atten-
dions à une rude attaque. Vous nous annoncez que
vous allez frapper dru sur nos idées et sur nos
principes ; vous priez même M. de Chambord de
tourner son dos pour le charger d'arguments vic-
torieux ; nous pouvions donc nous attendre à une
dialectique serrée et lucide qui nous démontrerait
la richesse et les avantages de vos procédés sociaux
et le peu de valeur des nôtres, et vous n'avez of-
fert à notre curiosité que les ridicules litanies des
lieux communs que les anarchistes de tous les
temps débitent au peuple pour le pervertir et le
corrompre ; vous avez même renchéri sur la logi-
que des Marat et des père Duchêne. Il y a chez
vous un luxe d'expressions faubouriennes qui doit
vous donner un rang distingué parmi les écrivains
du genre poissard. Il n'est pas facile, Monsieur,
de prendre votre lettre par le fil d'une chaîne lo-
gique quelconque, tant elle est confuse et dispa-
rate, tant elle est peu riche de style et de pensée;
cependant je vais en prendre ce qu'il y a de sai-
sissable , je veux dire ce qui se trouve un peu
propre à la discussion, pour vous faire une ombre
de réponse.
Comment auriez-vous pensé, dites-vous à M. de
Chambord, à être roi de France, de régner, de
gouverner? Pourquoi Henri de Bourbon n'au-
rait-il pas la pensée d'être roi de France, de régner
et de gouverner ? Qu'a-t-elle d'extraordinaire cette
prétention dans l'héritier légitime de soixante rois,
dont la plupart, quoi que vous puissiez dire, ont
porté la couronne avec gloire et dignité ? Si au
lieu d'un Pyat vous étiez sorti d'un Bourbon, aban-
donneriez-vous un droit consacré par l'existence de
huit siècles pour plaire à une secte qui déploie le
drapeau d'une hérésie anti-sociale , une secte qui,
par le désordre et l'extravagance de ses idées, pro-
voque une guerre impie entre les citoyens et peut
faire de la France une boucherie humaine ? La pen-
sée d'être roi de France par la grâce de Dieu et
du peuple est pour M. de Chambord celle qui
naît dans l'esprit de tous les hommes qui ont
des droits légitimes à une succession, à un hé-
ritage, et s'il n'avait pas eu cette pensée, il y
aurait eu de sa part une sotte indifférence.
Pour justifier cette incroyable aberration d'es-
prit, vous ajoutez : Songez donc que le principe
de l'autorité royale est arraché des esprits comme