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À mes concitoyens. Justification posthume de J. Reclus, ancien inspecteur des écoles primaires de la Gironde

De
93 pages
impr. de Cusset (Paris). 1869. Reclus, J.. In-8° , 94 p..
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A MES CONCITOYENS
JUSTIFICATION PQjR-V-
DE
J. RECLUS
ANCIEN INSPECTEUR DES ÉCOLES PRIMAIRES
DE LA GIRONDE
PARIS
IMPRIMERIE DE CUSSET ET Ce
26, RUE RACIXEj 26
1869
A MES CONCITOYENS.
J'ai résisté longtemps au besoin de faire connaître les
causes de ma disgrâce et les moyens qui ont été employés
pour me priver du modeste emploi d'inspecteur des
écoles de la Gironde, et préparer la ruine de ma famille
et la mienne propre ; mais les circonstances commandent,
et en obéissant à regret à la voix de ma conscience, j'é-
clairerai les consciences d'autrui.
En racontant simplement les faits, je me dépouille de
tout sentiment de haine et ne veux dire des personnes
qui ont pris une triste part à ce drame que ce qu'il faut
pour justifier ma conduite aux yeux de mes concitoyens,
et prouver que ma chute est l'œuvre d'une misérable
intrigue ourdie par quelques subalternes, et dirigée par
un homme puissant qui n'a reculé devant aucun moyen
pour atteindre son but.
Delenda Carthago a été le mot d'ordre durant près de
vingt ans, et chaque jour ce mot a été répété jusqu'à ce
que Carthage ait cessé d'être.
Quelques éclaircissements me semblent indispensa-
bles pour expliquer la préférence qui me fut accordée
sur plusieurs concurrents dans l'emploi d'inspecteur des
h
écoles primaires du département de la Gironde, lors de
la création de cet emploi par le gouvernement.
Au mois de février 1817 j'avais été appelé à la direc-
tion de la première école publique d'enseignement mu-
tuel créée à Bordeaux par les soins du consistoire de
l'Église réformée et de l'administration municipale qui
la soutenait par une allocation annuelle (pièce n° 1) ;
la nouveauté de la méthode, la protection de l'académie
dont l'honorable M. Victor de Sèze était alors le chef,
le concours actif d'hommes éclairés et enfin diverses
circonstances favorables attirèrent les regards de l'ad-
ministration supérieure sur cette école, et elle fut dé-
signée aux instituteurs comme le lieu où ils devaient
améliorer leur enseignement et se perfectionner eux-
mêmes dans les bonnes méthodes (pièce 2) ; et comme
complément de ces dispositions, M. le Recteur m'investit
du droit d'examiner ces candidats et de leur délivrer des
certificats d'aptitude.
La facilité que l'on trouvait à l'admission aux leçons
de l'école, leur gratuité absolue, la périodicité des cours,
les conseils pour l'établissement d'écoles et le concours
constamment assuré à tous les candidats y amenèrent
du département, de plusieurs départements français et
de l'Espagne même des personnes aimant l'instruction,
et cherchant à la propager; et, peu d'années après sa
fondation, l'école des Chartrons était la souche de plu-
sieurs bonnes écoles dans le centre et le midi de la France
et jusqu'à Saint-Domingue. Au nombre de ceux qui
obtinrent des certificats d'aptitude se trouvaient le chef
de bataillon Benoit, les lieutenants Gignoux et Turin,
l'abbé Basterolle, le corrégidor de Léon et madame de
Sandraz, femme d'un colonel français.
Si les dernières années de la Restauration ne furent
pas favorables au développement de l'instruction popu-
5
laire, elles n'arrêtèrent pas entièrement l'élan que lui
imprimait l'école des Chartrons; quelques maîtres s'y
formèrent pendant cette période, et lorsque les événe-
ments de 1830 furent accomplis et la cause d'une sage
liberté gagnée, les cours furent repris avec assiduité ;
encouragés et surveillés par des personnes honorables
telles que Mesdames De Sèze et Robles, Messieurs
H. Fonfrède, Dufaure, Delprat, H. Galos, Guilles, Garin,
ils produisirent leurs fruits au point que lorsque la loi
du 28 juin 1833 sur l'instruction primaire parut, près de
quatre cents instituteurs avaient été formés et perfec-
tionnés gratuitement par mes soins (pièce n° 3).
Ce travail de bonne volonté fut connu de Monsieur le
Ministre de l'instruction publique et, dans une lettre.
adressée à Monsieur le recteur, l'illustre Cuvier me
faisait adresser des remercîments et demander le genre
de récompense que je souhaitais obtenir pour mon dé-
vouement, et m'invitait en même temps à continuer ces
cours dont lutilité était généralement reconnue.
L'administration municipale qui avait approuvé l'ou-
verture de ces cours et secondé mes dispositions en y
assistant par ses délégués me chargea de la création de
deux écoles d'enseignement mutuel dans le centre et le
sud de la ville et me nomma inspecteur des écoles com-
munales (pièce n° h).
Par lettre du 19 avril 1831, Monsieur le recteur de
l'académie m'avait continué la délégation que je tenais
de Monsieur de Sèze (pièce n° 5).
En avril 1832, je fus appelé par le chef de l'aca-
démie à faire partie de la Commission chargée de
rexamen des instituteurs, présidée par l'honorable
M. Lacour (pièce n° 6).
Lorsque l'inspection générale des écoles primaires du
royaume eut été ordonnée pour établir le point de départ
6
de l'instruction populaire, je fus chargé de l'inspection
de l'arrondissement de Bergerac et d'une partie de celui
de Bordeaux. Une revue littéraire de l'époque, la Gi-
ronde, a rendu compte de la manière dont ce travail
avait été exécuté, Pag. 805, 806, 807, 808 du recueil,
année 1833-1834 (bibliothèque de Bordeaux).
Le comité d'arrondissement d'instruction primaire de
Bordeaux à peine institué m'appelait dans soif sein en
qualité d'inspecteur gratuit des écoles du canton rural
de Bordeaux (pièce n° 7).
Avant cette époque j'avais reçu de l'Université et de
quelques Sociétés d'encouragement pour l'instruction
primaire quatre à cinq médailles bronze et argent (pièce
n° 8).
Enfin, le 3 mars 1835, je-fus chargé de l'inspection
des écoles du département de la Gironde et nommé par
M. le Ministre de l'instruction publique inspecteur de
1" classe (pièce n° 9).
Le 10 du même mois je prêtai le serment exigé et je
fus installé par M. le recteur Ducasau (pièce n° 10).
Cette nomination, il faut le dire, n'avait pas été obtenue
sans opposition ; présenté par M. de la Coste, préfet de
la Gironde, appuyé chaudement par les députés du
département et notamment par MM. Jay, Roui, Mar-
tell, Dariste, recommandé par M. le duc de Caze,
M. Fontfrède de Jaucourt et la maison de Lessert, je ne
devais pas compter sur l'initiative de M. le Recteur, qui ne
m'avait pas présenté à M. le Ministre, mais qui m'avait
franchement expliqué le motif de son abstention dans
un entretien particulier : « Je regarde votre nomination
comme un acte de justice, mais je ne vous porterai pas
comme candidat, parce que vous êtes protestant et que
je crains l'opposition du clergé. » Il m'assura toutefois
qu'il ne me serait jamais hostile : je dois dire à sa
7
louange qu'il a consciencieusement tenu parole et que
pendant les quelques années de son rectorat il s'est
montré toujours pour moi facile, bienveillant, équitable.
Les tribulations ne sont venues que plus tard, alors
qu'il n'y était plus, et bien souvent depuis j'ai compris
toute la portée de son abstention.
Peu de temps après mon installation et avant que les
instructions générales ne fussent arrêtées par l'Univer-
sité de concert avec mes deux chefs, M. le Préfet et
M. le Recteur, je commençai le grand travail de l'in-
spection des écoles du département.
Il serait superflu de dire que j'apportais dans mes
relations avec les autorités de la commune, les maire,
curé, conseil municipal, comité local et l'instituteur lui-
même tous les égards et la déférence possibles, et je ne
sache pas qu'en aucune circonstance j'aie sciemment
manqué aux devoirs de la plus stricte politesse. Je
n'avais pas compris seulement le sérieux de mes fonc-
tions, j'avais aussi mesuré tout ce crue ma position
personnelle avait de délicat vis-à-vis les membres du
clergé, et je m'étudiais à éviter non-seulement toutes
difficultés, tous tiraillements, mais encore toute impres-
sion fâcheuse, et je puis affirmer (car plus de deux
cents lettres en ma possession le confirment) que j'étais
parvenu à me créer avec bon nombre d'ecclésiastiques
plus que des rapports de politesse et de bienveillance,
des échanges de sincère amitié. Je ne voudrais d'autres
preuves pour établir l'authenticité de ces bonnes rela-
tions que la correspondance que j'ai eu l'honneur d'en-
tretenir avec M. l'abbé Dupuch, chanoine honoraire, et
plus tard évêque d'Alger, et dont un extrait est placé
aux pièces justificatives (n° 11). Ce n'est donc qu'acci-
dentellement, de loin en loin et par des instigations inté-
ressées ou par l'irritabilité fiévreuse de certains carac-
8
tères que des difficultés ont surgi dans quelques rares
communes entre l'ecclésiastique et moi, mais jamais je
ne les ai provoquées. Je l'affirme en toute vérité.
L'inspection des écoles commencée en avril prit fin
vers le 15 septembre; à cette époque le conseil général
de la Gironde tenait une session extraordinaire, le 21 je
reçus une dépêche du secrétaire, M. Fonfrède, me
communiquant une décision du conseil qui m'invi-
tait à lui fournir des renseignements sur l'état de l'in-
struction primaire dans le département, et par une
deuxième dépêche le même fonctionnaire fixait au 28
du même mois ma comparution à la barre du conseil
(pièces noi 12 et 13.)
Sept jours pour coordonner des notes informes et en
composer un tout homogène, sur un sujet d'autant plus
important qu'il se présentait pour la première fois, ne me
donnaient ni assez de latitude ni d'espérance de réussir.
J'essayai toutefois et je fus prêt à l'heure indiquée par
le Conseil général.
L'un des journaux de Bordeaux rendit compte du ré-
sultat de ma comparution en termes qui me prouvèrent
l'intérêt et les sympathies que j'avais suscitées parmi
les honorables membres du Conseil (pièce n° iZi).
L'année 1835-36 me trouva à l'œuvre dès le début,
durant neuf mois je parcourus les communes, visitai les
écoles et prescrivis des mesures conformément à la loi
de juin 1833 et lorsque l'inspection fut achevée et que
j'eus préparé mon rapport annuel, je fus invité à pa-
raître devant le Conseil général pour le fixer d'une ma-
nière complète sur l'état de l'instruction primaire; ce
qui n'avait été fait qu'approximativement dans mon
premier rapport.
J'avais eu le temps de préparer ce travail qui ne con-
tenait pas moins de quatre-vingt-trois pages, et, dans la
9
séance du 29 août 1836, je fus accueilli et favorablement
écouté ; mon rapport fut imprimé in-extenso dans le re-
cueil des procès-verbaux du Conseil général et rendu
public par la voix des journaux politiques et religieux
(pièce n° 15).
Les sympathies de la grave assemblée me furent dès
lors complètement acquises, et une seconde fois elle me
prouva qu'elle s'associait généreusement aux vues que
j'avais dévèloppées devant elle et me donna une nou-
velle preuve de ce bienveillant intérêt qu'elle m'a con-
tinué dans la suite (pièce n° 16).
« C'était assurément, selon les expressions d'un des
« plus honorables préfets de la Gironde, une grande
« marque d'estime donnée au caractère personnel d'un
« fonctionnaire de cet ordre que son admission dans
« cette assemblée. » Aussi, il faut le dire, elle suscita
quelque surprise au sein du conseil académique et peut-
être un peu de jalousie, au point que fut agitée la ques-
tion de savoir si M. le Recteur ne m'interdirait pas l'en-
trée du Conseil général et la faculté de lui présenter un
rapport. Interpellé à cette occasion par M. Ducasau, je
répandis que je n'avais pas sollicité mon admission, que
j'étais prêt à m'abstenir, mais que je le priais de m'en
donner la défense par écrit, afin que si je recevais de
M. le préfet, également mon chef, l'ordre de me pré-
senter au Conseil pour y continuer mes communications
écrites, il me fût permis de consulter M. le Ministre sur
ce que je devrais faire en présence des deux ordres
opposés.
M. le Recteur n'insista pas, il demanda seulement
que mes rapports fussent plus sobres de détails et se
bornassent à des chiffres sans entrer dans des considé-
rations morales qui pouvaient faire juger du véritable
état de l'instruction primaire, droit qui, d'après M. le
10
Recteur, appartenait uniquement à l'Université. J'étais
loin de partager cet avis, mais l'incident s'arrêta là.
Dans le courant de l'année 1837, M. le Ministre chargea
M. le conseiller Orfila d'une mission à Bordeaux pour
l'organisation de l'école de médecine, le conseil acadé-
mique fut convoqué, j'y fus appelé également. La
séarce était à peine ouverte que M. le Conseiller,
accompagné de M. le Recteur, vint me complimenter
au nom de M. le Ministre sur le rapport. que j'avais
adressé à l'administration centrale; c était, d'après
M. Orfila, le plus complet qui fût parvenu au Ministre.
Je fus à cette occasion nommé officier d'académie
(pièce n° 17), unique récompense que je doive à l'Uni-
versité, et l'on verra dans la suite de ce mémoire pour-
quoi elle s'est montrée si parcimonieuse envers moi de
ces distinctions qu'elle accordait largement à d'autres
moins bien notés que moi. Toutefois M. le Ministre
m'accordait un supplément de solde assez important, et
M. le Préfet obtenait encore du même ministre un sup-
plément de six cents francs au nom du Conseil général
(pièces nos 18 et 19). La fin de l'année classique 1837
me vit encore devant le Conseil général avec mon rap-
port annuel, j'y fus accueilli comme les années précé-
dentes; le rapport eut encore les honneurs de l'impres-
sion et me valut les mêmes marques du bienveillant
intérêt de ses membres; et plus encore un vote de mille
francs comme supplérttent qui m'a été fidèlement main-
tenu pendant la durée de mes fonctions. Le recueil des
procès-verbaux de ses séances renferme la preuve
de l'unanimité de ce vote et des dispositions de tous les
conseillers.
C'est pendant cette session du Conseil général que
j'obtins le vote favorable à l'organisation des écoles
spéciales des Landes et la création d'instituteurs ambu-
11
lants pour les desservir, organisation la plus en har-
monie avec les divers besoins de ces contrées, qu'il fal-
lait amener graduellement à comprendre le bénéfice
d'une instruction à laquelle ils étaient demeurés étran-
gers sans les arracher aux travaux des champs et à la
garde des troupeaux. Je suis heureux d'avoir conçu et
pu exécuter cette bonne œuvre.
Cette année fut marquée par deux événements, que
j'ai dû forcément considérer depuis comme fâcheux
pour moi et ayant plus tard amené machute. La mort du
vénérable et très-vénéré cardinal de Cheverus, dont la
tolérance chrétienne, la pieuse et modeste charité se
montraient à tous avec tant de réalité et de pureté. Et
la nomination dun sous-inspecteur que je considérais
comme un amr, que j'ai toujours traité comme on traite
un bon camarade, que l'on veut s'attacher plus encore
et qui, il faut bien le dire, se posait dans l'ombre comme
un rival jaloux convoitant ma dépouille, épiant mes dé-
marches et s'appuyant sur ceux qu'il supposait devoir
m'être hostiles. Car, à peine installé et sans égard pour
mon titre de supérieur, et le côté sensible de ma posi-
tion, il adressait confidentiellement au clergé une circu-
laire lithographiée qui établissait ses prétentions à être
seul renseigné sur l'enseignement religieux dans les
écoles, me mettant par ce fait en excessive délicatesse
avec ce même clergé auquel je m'étais abstenu de faire
de semblables avances parce que rien ne m'en indiquait
l'obligation (pièce n° 20).
Au prélat que pleurait le Diocèse, sans distinction de
cultes et de rangs, succéda M. Donnet ; au mois de dé-
cembre j'eus l'honneur de faire parvenir au nouvel ar-
chevêque un pli renfermant deux circulaires adressées
aux maires et aux instituteurs du département, et un
exemplaire de mon rapport sur l'état de l'instruction pri-
- 1.2 -
maire dans la Gironde. La réponse du prélat ne se fit
pas attendre ; écrite en entier de sa main, elle contient,
par anticipation, la réfutation la plus complète et la plus
radicale de la conduite que pendant quinze ans il a te-
nue envers moi. Mais alors il applaudissait aux conseils
pleins de sagesse que je donnais aux instituteurs, et il
louait ma capacité et ma délicatesse parce que j'étais sim-
plement équitable envers les corporations religieuses
(pièce n° 21). Le préfet de son côté approuvait les con-
seils que je donnais à ces mêmes instituteurs (pièce
n° 22). Cet accord unanime dans les dispositions des
hauts fonctionnaires du département me présageait un
concours partout et toujours efficace en rendant ma tâ-
che, toute pénible qu'elle était, pleine d'attraits pour
moi ; aucun emploi ne semblait préférable à celui que
j'occupais, et je me donnais de tout cœur à le remplir au
mieux.
L'année 1836 fut marquée comme les précédentes par
mon admission au Conseil général, j'y trouvai les mêmes
témoignages d'intérêt et les mêmes marques d'encoura-
gements. M. le Ministre de l'instruction publique, au-'
quel ces témoignages étaient officiellement transmis,
s'associait à l'intention du Conseil général, et m'en don-
nait une nouvelle preuve en m'accordant à titre d'indem-
nité la somme de neuf cents fr-. (pièce n° 23).
Une circonstance qui n'est pas sans importance dans
une vie de fonctionnaire, se produisit à la fin de cette
même année et donna la mesure des sympathies que je
rencontrais dans la population éclairée et de l'appré-
ciation qu'elle faisait de mes travaux. Une des principales
communes me vota des remercîments et fit frapper une
médaille en argent avec cette inscription : A M. Reclus,
inspecteur des écoles, la commune de Cauderan recon-
naissante. Une députation prise dans le sein du Conseil
13
municipal fut chargée de m'en faire la remise à mon do-
micile (pièce n° 24).
En 1839 M. le comte de Reissac quittait la préfecture
de la Gironde et y était remplacé par M. le baron Sers.
Ce haut fonctionnaire ne crut pas devoir autoriser ma
présence devant le Conseil général pour y lire mon rap-
port, mais il en exigea la remise, et il se chargea des diver-
ses propositions qu'il renfermait. Mon absence ne nuisit
ni à l'œuvre des écoles ni aux dispositions du conseil à mon
égard, les remercîments et le supplément furent votés
sans opposition et je fus toujours considéré par ce corps
important comme l'homme de l'instruction primaire dans
la Gironde.
Par ma circulaire du mois d'octobre 1837 aux institu-
teurs, j'insistais sur l'obligation où ils étaient placés par la
loi et les règlements universitaires d'assister aux offices
religieux les dimanches et les fêtes reconnues, d'y con-
duire et surveiller leurs élèves (pièce n° 25).
Cette recommandation n'était qu'irrégulièrement ob-
servée malgré mon insistance, et le clergé s'en plaignait,
mais, dans ses plaintes, il oubliait de tenir compte d'une
circonstance qui enrayait tous nos efforts, savoir la pré-
tention des fabriques à exiger le salaire des places que
les élèves et les instituteurs occupaient à l'église; ce
qui devenait un surcroît de dépense pour les familles
nombreuses et mal aisées. De là l'abstention forcée pour
le grand nombre. Je fis part à l'archevêque de cette dif-
ficulté, dans un entretien que j'eus avec lui dans son
cabinet; il m'assura, en termes formels, qu'il n'enten-
dait pas que les élèves des diverses écoles payassent la
moindre rétribution dans les églises de son diocèse.
Je le priai de m'en donner l'avis écrit, et avant de
quitter l'hôtel, le prélat me remit une lettre autographe
dans le sens de ses paroles et de mes observations
(pièce n° 26).
lh -
Avec cette lettre, mes avertissements avaient plus de
poids; le principal obstacle était vaincu, et, si dans
quelques communes la mesure n'a pas abouti, c'est que
des conseils de fabrique ont résisté aux volontés de leur
évêque. Mais pour nous, nous avons tout fait pour géné-
raliser la mesure autant pour obéir aux règlements uni-
versitaires qu'aux inspirations denotrepropre conscience,
et à ce commandement : Le dimanche tu garderas.
Les comités d'arrondissements institués pour surveil-
ler et organiser l'instruction primaire s'assemblaient
d'ordinaire tous les mois et recevaient des communica-
tions qui intéressaient l'œuvre des écoles dans les com-
munes. A la fin de l'année classique un rapport particu-
lier par arrondissement était fait devant chaque comité,
et là encore les sympathies les plus vives et l'intérêt le
plus réel accueillaient mes propositions.
J'ai toujours entretenu les meilleures relations avec
MM. les Sous-Préfets qui les présidaient, et plusieurs
m'ont conservé des sentiments d'une sincère affection
(pièce n° 27).
Dans le courant de cette année, j'éprouvai une grande
douleur de famille. J'eus le malheur de perdre mon fils
aîné, âgé de quinze ans et demi qui nous donnait les plus
belles espérances par les dispositions du cœur et la
réussite dans ses études. Cette douleur n'arrêta que
momentanément le cours de l'inspection, et loisqu'au
mois d'août, M. le duc et Madame la duchesse d'Orléans
vinrent à Bordeaux, je pus fournir à M. le duc une sta-
tistique complète des écoles du département et compli-
menter Madame la duchesse dans une salle d'asile tenue
par des religieuses. L'accueil que je reçus des augustes
voyageurs est consigné dans une brochure où se trou-
vent reproduits mon discours et la réponse de la princesse
(pièce n° 28).
Tout semblait promettre un calme long et heureux;
- 15 -
dans tous les degrés de l'échelle administrative et so-
ciale, l'inspecteur rencontrait un loyal concours : depuis
f humble desservant de la plus pauvre église jusqu'au
prélat qui occupait le siège archiépiscopal de la Gironde,
depuis le maire de la plus chétive commune jusqu'au
chef du département, et plus haut encore le grand maître
de l'université et l'héritier du trône avaient des paroles
de bienveillance et d'encouragemen t pour lui et rendaient
ainsi sa tâche moins pénible, tout en augmentant ses
obligations. « Donnez-moi votre discours, m'avait dit le
prince, je le conserverai comme bon souvenir. » Et la
bonne duchesse, le soir de ses adieux aux Bordelais : «Je
vous remercie des bonnes paroles que vous m'avez adres-
sées ce matin, le cœur les a dictées, le cœur les a rete-
nues. » J'étais alors toul près de M. Donnet. Ceci se
passait sous ses yeux. Les travaux de l'année 1840, exé-
cutés comme les années précédentes obtinrent les mêmes
résultats; et cette année encore néfaste pour moi comme
père (je perdis mon second fils âgé de treize ans) fut
marquée de plus par la première plainte anonyme qui
ait été faite contre moi. J'étais accusé de préférence,
d'injustice et de sévérité sans motif. Il faut avouer que
le moment était bien choisi. Par cette plainte, on espé-
rait contre-balancer l'effet produit par une grande mé-
daille d'or que les instituteurs avaient fait frapper pour
m'être remise. D'un côté, elle porte cette inscription : Les
instituteurs de la Gironde à M. Reclus, inspecteur des
écoles primaires, 18AO. Puis de l'autre : Estime, reconnais-
sance, amitié. En haut lieu, l'appréciation de ce fait
assez rare, avait été autrement jugée. M. le Ministre de
l'instruction publique croyait y découvrir une prime
pour ma trop grande indulgence envers des hommes que
j'ai toujours aimés et encouragés, mais jamais flattés.
Et cette médaille qui devait m'être remise par une dépu-
16
tation d'instituteurs des quarante-trois cantons ruraux
me parvint, par suite de la susceptibilité des chefs de
l'Université, ou peut-être à cause de la nouveauté du fait,
par les soins de M. le Recteur de l'académie, et la mani-
festation des instituteurs fut arrêtée.
Le conseil général, fidèle à ses antécédents, recevait
toujours avec bienveillance la communication de mon
rapport annuel, et page 302 du procès-verbal, on lit :
d Les membres qui échangent ces explications rendent
« témoignage au zèle et au dévouement éclairé que
« M. Reclus montre dans l'exercice de ses fonctions. »
Et les remercîments et l'allocation furent unanimement
adoptés.
C'est peut-être à cette unanimité que je dois la haine
du prélat, car la demande d'un supplément pour lui, était
loin d obtenir la même unanimité; bien souvent et pres-
que toujours, il n'a dû la majorité quaux membres
protestants qui siégeaient dans le conseil et contre les-
quels leurs collègues catholiques de la minorité n'épar-
gnaient pas le blâme. Cette révélation m'a été faite bien
souvent après la séance du vote par d'honorables con-
seillers catholiques, avec lesquels j'étais en relation de
bonne amitié ; et ces jours encore, elle m'a été renouvelée
par un de ces honnêtes et courageux conseillers.
Si chaque année le Conseil général m'entourait de sa
haute approbation ; si j'entretenais avec toutes les ad-
ministrations des rapports toujours faciles et bienveil-
lants, si aucune opposition ne se manifestait de la part
du clergé, si tout était calme à la surface, il était facile
de prévoir que l'intérieur recélait des orages et que les
paroles prêtées à l'un de ses membres, le jour de ma
nomination, n'avaient pas été perdues : « Nous ferons
tomber M. Reclus) (l'abbé R.). De son côté le sous-in-
specteur Benoit poursuivait ses relations avec MM. les
curés en dehors de l'inspection ; j'ai la trace qu'en 1481
17
il écoulait ses circulaires lithographiées en 1838, bien
qu'il eût promis de s'abstenir. Plusieurs de ses anciens
condisciples m'avertissaient de ses démarches, et tous
étaient unanimes pour le signaler comme cherchant à
saper mon autorité et à me découvrir aux coups des ar-
dents du parti. « Jamais Benoît n'a marché de droit
pied avec vous », me disait un honnête médecin. Ce ne
fut que trois ans plus tard qu'eut lieu la première ex-
plosion ; mais déjà je ne me méprenais plus sur les
dispositions du prélat, je savais par les rapports de la
supérieure d'une communauté qu'il était indisposé contre
moi, et ne s'en cachait nullement; que dans tous ses
voyages à Paris et par lettres, il demandait mon renvoi
de la Gironde. Et cependant dans toutes les occasions
où je me trouvais avec lui, aux visites officielles et dans
quelques maisons particulières, il affectait de la bien-
veillance et m'assurait de son concours : ayant, disait-il,
vérifié que les accusations portées contre moi, pour dis-
tribution de livres et propagande religieuse étaient faus-
ses. Et dans ses épanchements, il s'exprimait en termes
qui prouvaient qu'il n'estimait que médiocrement la
plupart de ses collaborateurs. « Que voulez-vous at-
« tendre, me disait-il un jour dans son cabinet, d'un
« clergé qui se recrute dans la classe la plus basse de
« la société?.» Puis en soupirant, il ajoutait : « Les
« malheureux me feront mourir comme ils ont fait mou-
« rir mon prédécesseur. »
Je ne suis pas le seul qui ait reçu cette confidence du
prélat, quelques amis l'ont eue aussi dans des entretiens
intimes. M. Donnet pourra nier ces paroles comme il a
souvent nié ce qui existait réellement, même sa lettre
autographe sur la gratuité des places dans les églises.
« Cela ne M'étonne pas, disait un ardent catholique,
Mgr est si léger. » Et la borettable supérieure
2
18
appelant à son aide une expression populaire : Mgr est
un craqueur, ne vous y fiez pas ! Et plus tard encore,
en présence de plusieurs convives, dans une mai-
son haut placée, sur les frontières de la Savoie, un mem-
bre du Conseil général de f Isère, ancien condisciple de
Mgr Donnet, disait, en s'adressant à moi : Je suis bien
sûr qu'à Bordeaux, Mgr Donnet n'a pas fait oublier son
prédécesseur. Paroles sévères et de vérité pour moi que
je n'ai pas provoquées, mais que j'ai précieusement
ramassées et inscrites dans mes éphéméridas à leur
rang de date le 8 juillet 1851. Un collègue de Mgr Don-
net au Sénat pourrait au besoin les lui répéter, il les a
entendues comme moi. Je devais apprendre à mes dé-
pens et à ceux de ma famille que l'opinion de ces per-
sonnages n'était que trop fondée et que j'avais tout à
redouter des entreprises de quelques prêtres exaltés,
excités et soutenus par leur supérieur.
Et cependant les prêtres sages et tolérants que ren-
ferme le diocèse étaient loin de nourrir contre moi les
moindres sentiments, je ne dis pas de haine, mais
encore de la plus légère opposition ; ils m'accordaient
volontairement leur concours dans les inspections, m'ac-
compagnaient dans les écoles, assistaient à mes recom-
mandations aux instituteurs et aux élèves, et les trou-
vaient de leur goût, et sur un grand nombre de lettres
qui affirment cette vérité, je me bornerai à citer quel-
ques fragments qui prouveront comment la partie saine
du clergé appréciait et mon caractère privé et la ma-
nière dont je m'acquittais de la sérieuse mission que
j'avais reçue du Gouvernement, et de l'importance que
j'y attachais. Il a fallu les machinations les plus infer-
nales pour détruire cette harmonie et mettre à la
place les mauvaises passions si faciles à raviver dans
le cœur humain. Je cite : « Vous me faites l'amitié de
19
« vous souvenir de moi et de m'envoyer d'agréables
« compliments. C'est réciprocité, car je me plais à dire
« que je vois en vous un père tendre et sensible, un in-
« specteur affable et judicieux, d'une morale pure et in-
« sinuante, d'une conversation modeste autant qu'inté-
« ressante et toujours au niveau des convenances et de
« la délicatesse. Si mes jambes de quatre-vingt-huit ans
« et demi me le permettent, je me rendrai sur les lieux ;
.( mais moins pour donner un avis que pour vous assu-
« rer de vive voix de l'attachement et de la haute estime
« avec laquelle.» (pièce n° 29). « En vous présentant les
« vœux du comité local d'instruction primaire, j'ai une
« dette à acquitter envers vous, c'est celle de ma recon-
« naissance pour l'intérêt bienveillant que vous m'avez
a témoigné prendre à mon petit établissement pour l'in-
« struction des filles de ma paroisse. Je conserverai
« longtemps le souvenir de votre visite dans ma localité;
« elle a été ce qu'elle est partout, une mission de zèle
« éclairé et d'encouragement aux saines lumières de
« l'esprit et à la pure morale du cœur. Je m'applaudis
« que les circonstances m'aient mis à même d'apprécier
« ce qu'il y a de noble et de franchement impartial dans
« votre caractère officiel et privé. Daignez (et je vous en
« fais la prière bien expresse) honorer tous les ans mon
a humble presbytère de votre présence ; je crois avoir
« eu le bonheur de vous comprendre et encore plus de
« vous goûter » (pièce n°.30). « Déjà vous eussiez reçu
« les remercîments que je vous dois si je n'en avais été
« empêché par mes nombreuses occupations ; quoique
« retardés ils n'en sont pas moins sincères. Je vous les
a adresse en mon nom et au nom de mes enfants que
vous avez rendus heureux. Votre prix à l'école des
u frères a produit un bon effet; mais l'école des sœurs
« est dans l'enthousiasme; la dotation et par conséquent
20 -
« la fondation d'une 38 maitresse a réjoui le pasteur,
« les anciennes maîtresses et tous les parents des en-
« fants. Jouissez du bien que vous faites, il aura certai-
« nement sa récompense. Déjà la Guienne a mentionné
« ce fait honorable, et toutes les personnes qui aiment
« le bien approuveront une pareille mention » (pièce
no 31). Voici comment s'exprime la supérieure d'une
communauté : « Comment vous exprimer avec quelle
« reconnaissance nous venons de recevoir votre très-
« honorée lettre et les trois mandats que nous devons à
« l'intérêt que vous daignez porter à nos établissements.
« Dieu seul, que nous prions de vous combler de ses
« plus abondantes bénédictions, peut en acquitter notre
« vive gratitude et nous ne cesserons de l'en supplier »
(pièce n° 32).
En citant, outre l'opinion de M. Dupucb, déjà inscrite,
à laquelle je puis joindre celle de M. de Langalerie,
l'opinion de quelques membres très-honorables du clergé
de la Gironde, j'ai établi d'avance la preuve que les
accusations portées déjà par le prélat, et qui seront re-
nouvelées périodiquement jusqu'à la fin de ma vie de
fonctionnaire dans la Gironde, n'ont pas le moindre fon-
dement et manquent du caractère de véracité qui seul
aurait pu les faire admettre, que l'intrigue, l'astuce, la
mauvaise foi ont usurpé la place du vrai, du juste, du
loyal, et que c'est à l'aide de cette hideuse substitution,
et avec préméditation et sang-froid que la religion de
M. le Ministre a été trompée et qu'il a frappé un honnête
père de famille et littéralement consommé sa ruine. Mais
n'anticipons pas sur les dates et poursuivons l'œuvre
qu'à mon grand regret j'ai entreprise pour éclairer l'o-
pinion publique sur les causes de ma chute et surtout le
chef de l'université si étrangement abusé par le prélat.
J'envoyais assez régulièrement chaque année au pré-
- 21
sideut de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts
de Bordeaux, mon rapport sur l'instruction publique.
L'appréciation de mon travail et de mes efforts a toujours
été faite en termes très-flatteurs pour moi (voyez pièce
n° 33).
Les années 1842 et 1843 n'offrirent rien de particulier
dans l'inspection ; comme les années précédentes mes
notes furent converties en rapports que le Conseil géné-
ral accueillit avec la même bonté et par un vote de con-
fiance. Dans les premiers mois de cette dernière année une
catastrophe immense vint consterner notre population;
la ville de la Pointe-à-Pitre avait été renverséè par un
tremblement de terre, et des habitants en grand nombre
avaient été engloutis. L'Europe s'émut en apprenant ces
désastres; elle voulut contribuer à soulager la misère
des survivants, des souscriptions furent partout ouver-
tes; j'eus l'idée d'y faire contribuer les élèves de nos
écoles, comme je l'avais fait précédemment pour les fa-
milles des naufragés de la Teste, et de les associer à une
œuvre de bienfaisance et de fraternité ; de jeunes enfants
soulageant leurs semblables et signalant leur entrée dans
la vie par un bienfait, cela me semblait d'un heureux
augure. Je communiquai cette idée à M. le Recteur, je
lui soumis l'appel que j'adressais aux 50,000 enfants
de nos écoles et à leurs 1,200 instituteurs et j'eus la sa-
tisfaction de me convaincre une fois de plus, que j'avais
admirablement jugé ce personnel. Plus de 3,200 fr. fu-
rent recueillis en aumône et remis à la chambre de com-
merce de Bordeaux. J'ai conservé les quittances et les
lettres par lesquelles la haute administration me trans-
mettait de chauds remercîments. Et de Paris le Doyen
de l'université, le vénérable M. Rendu, m'écrivait le là
juin : «Je me suis empressé de communiquer à plusieurs
« journaux la circulaire pour nos frères de la Guadeloupe
22
« et le produit de cette circulaire. C'est quelque chose
« de bien touchant que les jeunes enfants des écoles pri-
u maires de France, venant ainsi au secours des pauvres
« enfants de la Pointe-à-Pitre. Honneur à qui eut cette
« heureuse idée ! honneur à ceux qui ont si bien ré-
« pondu à son appel ! » Cette particularité, qui ne tou-
che pas directement à l'œuvre des écoles, servira à
prouver une fois de plus que l'inspecteur, loin d'a-
voir perdu la confiance des instituteurs, comme on
s'efforçait à l'insinuer en haut lieu, la possédait tout
entière et que ce n'était pas en vain qu'il s'adressait à
leur cœur et à celui de leurs élèves. Voici comment
l'Université appréciait mes travaux. « Oui, j'ai reçu et lu
votre remarquable rapport sur l'instruction primaire de
la Gironde, et je vous en aurai dit mon sentiment quand
j'aurai exprimé le vœu de voir un pareil travail fait par
tous vos collègues avec le même soin, le même talent et
les mêmes vues d'amélioration» (voyez pièce n° 34).
L'année 18hh s'ouvrit comme les autres par les in-
spections générales, aucun indice n'annonçait la moindre
opposition ; le même accueil avait lieu partout ; l'œuvre
morale des écoles marchait régulièrement et je me com-
plaisais de plus en plus dans mes occupations. J'avais
assigné au comité local de Podensac le 6 juin pour l'in-
spection des écoles de la commune : après une visite de
politesse faite à M. le curé Recoules, qui me reçut très-
froidement, je me rendis à la mairie où étaientdéjà rendus
M. le maire, M. le juge de paix, et un autre membre; en
nous dirigeant vers l'école des filles nous fûmes rejoints
par M. le curé qui, de propos délibéré, manifesta la pré-
tention de s'opposer à l'inspection des écoles. Voulant à
tout prix éviter du scandale devant de jeunes enfants,
toujours impressionnables, j'invitai M. le curé à se ren-
dre à la mairie avec le Comité, où il nous ferait part de
23
ses objections, après les avoir écrites, que le Comité les
apprécierait et les renverrait au Comité d'arrondisse-
ment. Le curé ne voulut accepter aucune transaction, il
resta inébranlable dans son idée et voulut que les élèves
fussent témoins de son hostilité et de ses emportements.
Ne pouvant vaincre son opiniâtreté je voulus me retirer,
mais retenu par des considérations que m'exposa le juge
de paix je cédai, et nous entrâmes dans la salle de l'école
communale où étaient réunis près de 60 enfants ; et là,
adossé au mur de la classe nous laissâmes à M. l'abbé
Recoules toute liberté de s'élever contre l'inspecteur. Ce
qui ne manqua pas de se produire, car étant monté sur
l'estrade et s'étant mis à la place du maître il lut avec
véhémence un écrit dans lequel il exhortait l'instituteur
à s'opposer à l'inspection de l'école, et les élèves à ne
répondre aux questions de l'inspecteur que par ces
mots : « Nous somme3 catholiques, nous ne voulons pas
« répondre aux questions d'un protestant, vivent les ca-
« tholiques. » Cette scène étrange qui avait vivement
ému le Comité local, rempli de terreur de jeunes enfants
et m'avait saisi d'une sincère douleur, ne fut interrompue
que lorsque le curé eut achevé sa protestation. Je de-
mandai alors à l'instituteur si conformément aux conseils
de M. le curé, il entendait s'opposer à l'inspection. Cet
homme peu honorable par lui-même, était, ilfaut l'avouer,
dans un grand embarras, tout tremblant et indécis. Son
indécision ne prit fin que lorsque le maire, ayant ceint
son écharpe, lui eut, au nom de la loi, intimé l'ordre de
laisser faire l'inspection. Ce qui s'effectua pour tous les
élèves et sur toutes les branches du programme, à mon
appel, sans la moindre hésitation de la part de ces en-
fants, malgré les défenses toujours réitérées de M. Re-
coules : a Dites que vous êtes catholiques, que vous ne
« voulez pas répondre à un protestant. »
24
Cette scène de violence, l'unique en son genre jus-
qu'alors et qui, imaginée à froid, dans un but qui se
comprend, a été exécutée par une tête volcanisée, malgré
les énergiques protestations d'hommes sérieux, devant
des enfants réunis pour entendre de bonnes leçons et
apprendre le respect aux lois et aux autorités, devait
porter de tristes fruits dans la commune et y détruire le
crédit et la considération même de celui qui l'avait si
brutalement accomplie. Et malheureusement elle ne fut
pas la seule que nous devions subir; une répétition plus
violente encore eut lieu quelques instants après dans
l'école des filles, par le même ecclésiastique, et cela en
présence de la foule qui stationnait devant la porte.
Dans cette nouvelle épreuve je conservai mon sang-froid,
et quoique cruellement blessé et profondément ému je
n'oubliai pas que j'étais fonctionnaire et que c'était avec
dignité que je devais subir des attaques si injustes et
des personnalités si grossières.
Le comité tout aussi attristé que je l'étais moi-même
d'une scène renouvelée de la Ligue, dressa un procès-
verbal qui, signé par tous ses membres, par l'abbé R-e-
coules et par moi rendait un compte exact de la scène.
Il fut adressé au Comité d'arrondissement. De mon côté,
j'écrivis à Monsieur le préfet et à Monsieur le recteur
l'événement de la journée (voy. pièces 35-36). Monsieur le
ministre, instruit de cet abus de pouvoir, en informa son
collègue de la justice qui ordonna une enquête. Par les
soins de Monsieur le procureur général des poursuites
eurent lieu ; elles aboutirent simplement à faire déclarer
que l'abbé Recoules avait agi avec emportement et par
un zèle inconsidéré et trop ardent. L'exemple du curé
dePodensac n'entraîna aucun de ses confrères dans une
semblable voie; plusieurs d'entre eux me témoignèrent
les regrets qu'ils éprouvaient d'une conduite si peu en
- 25
harmonie avec les principes d'une sage tolérance et ils
déploraient amèrement ses emportements. Entre autres
pièces en ma possession je cite la lettre d'un honorable
inspecteur cantonal (voy. pièce n° 37).
Le lendemain de cette prouesse, t'abbé Recoules se
rendit à Bordeaux pour en rendre compte à l'arche-
vêché. S'il pouvait exister le moindre doute sur la com-
plicité du prélat et de l'abbé Recoules dans la scène de
brutale intolérance du 6 juin 181111, il suffirait de rap-
peler l'impunité dont jouit encore cet ecclésiastique
malgré sa double condamnation par les tribunaux, les
doléances de toute une population et par-dessus tout
malgré la réponse cynique qu'il fit le 11 mars 1848,
dans le cabinet du préfet à Monsieur Chevalier en pré-
sence de son secrétaire intime et par laquelle il apos-
trophe si énergiquement son évêque, réponse connue
dans le département et qui a été répétée par MM. Che-
valier, H. Ducos et Martin à une députation de ci-
toyens honorables, et dont nous ne rapportons pas les
termes à cause de leur obscénité, mais que nous tenons
à la disposition des sceptiques. Il avait levé le lièvre,
c'est à Mgr à mettre ses limiers après ; lui, avait bien
exécuté sa consigne. Il déclara ouvertement à quelques
intimes que Mgr n'ayant pu obtenir Je renvoi de
M. Reclus, il avait été convenu qu'on essayerait de la
violence. Le camp ne s'endormait pas après ce coup de
maître, une plainte partie de l'archevêché, était parvenue
au ministère bientôt après ; j'y étais accusé de propagande
religieuse, de distribution de livres protestants, et de plu-
sieurs méfaits tout aussi fondés que les premiers. Mon-
sieur le ministre crut devoir se renseigner, il chargea
Messieurs les inspecteurs généraux Alexandre et Cournot,
en tournée dans la Gironde, de se fixer eux-mêmes sur
la valeur de ces accusations. Ces honorables fonction-
26
naires m'appelèrent dans le cabinet de Monsieur le rec-
teur et procédèrent en sa présence à un interrogatoire
sur tout ce qui se rattachait à la dénonciation du prélat.
Il ne me fut pas difficile de réduire à néant tout ce qui
avait été accumulé d'absurde et d'invraisemblable dans la
délation; et il demeura prouvé pour les inspecteurs gé-
néraux et le recteur que j'étais en butte aux mauvaises
passions de quelques membres exaltés du clergé excités
par l'archevêque en personne et qu'il n'y avait rien de
vrai que sa haine. MM. Alexandre et liouinot me ras-
surèrent sur les suites de cette affaire et répondirent
à mes craintes : « Qu'il y avait des juges à Berlin sur
V impartialité desquels je pouvais compter. » Ils m'enga-
gèrent à redoubler de prudence pour éviter tout froisse-
ment et d'oublier l'injuste chicane dont j'étais l'objet.
Je me retirai de cette séance plus tranquille sur mon
avenir, et cependant je venais d'essuyer une sorte d'échec
moral, puisque l'Université avait cru devoir me sou-
mettre à un interrogatoire sur la possibilité d'avoir
manqué à mes devoirs d'inspecteur et abusé de ce titre
pour faire de la propagande religieuse et imposer des
livres contraires au culte de la majorité. J'étais sorti
victorieux de l'épreuve ; mais il y avait lutte, et les ad-
versaires ne devaient pas accepter patiemment leur dé-
faite; je prévoyais donc de nouveaux combats où le
bon droit pourrait finir par céder à la persévérance et à
l'animosité de l'attaque, c'était un combat à mort pour
le plus faible, et l'ennemi s'appelait légion. Il faut que
Reclus quitte le département ou moi!.
Le Conseil général me dédommagea des travaux et
des tribulations de l'année, des remerciments me furent
votés, et l'allocation annuelle de 1,000 fr. reçut l'assen-
timent unanime du Conseil. C'était une réponse pé-
remptoire aux attaques du curé de Podensac et une ré-
27
futation énergique de la dénonciation sortie de l'arche-
vêché. Et comme si la leçon n'eût pas suffi, la commis-
sion chargée du rapport sur le budget du clergé se
prononçait à la majorité de 3 voix sur h contre F indem-
nité demandée par le prélat (pag.182, 183, 18la du recueil
des procès-verbaux du Conseil général, année 18M). Cette
vigoureuse leçon aurait dû retenir les coups que l'on se dis-
posait à frapper contre moi, mais le mot d'ordre obligeait,
et l'avertissement du Conseil général devait être perdu.
Rien de saillant ne se manifesta dans l'inspection
de 1.8h5, nulle opposition ne me fut faite ; seulement
le même homme, à Podensac, voulut répéter la scène
si tristement célèbre de l'année précédente; mais le
comité local repoussa énergiquement ses prétentions,
et il dut se retirer en protestant. Toutefois l'abbé Re-
coules n'avait pas dit son dernier mot. Dans le cou-
rant de l'année 1846, un acte de violence commis sur
une de ses paroissiennes, à laquelle il avait appliqué un
soufflet dans une procession, l'ayant conduit devant la
police correctionnelle, il crut devoir me prendre à partie ;
dans sa défense il me représenta comme ayant cherché
- à faire de la propagande religieuse, d'avoir imposé aux
écoles catholiques des livres contraires à leur foi,
usant et abusant de ma situation officielle. Un journal
de Bordeaux, dévoué au clergé, s'empara de la déclara-
tion, la reproduisit dans ses colonnes et, comme si ce
mode de publicité n'eût pas suiTI, on y ajouta la brochure
en petit format, et la ville, et le département, et la
France apprirent que l'inspecteur Reclus, foulant aux
pieds son titre de fonctionnaire de l'instruction publique,
faisait de la théologie dans les écoles et pesait sur la
conscience des instituteurs et des élèves avec la rigidité
d'un inquisiteur. N'étant pas à l'audience, je n'avais pu
contredire ni l'abbé Recoules, ni son défenseur, et ils
28
purent à cœur joie épancher leur bile et me noircir la
face aux dépens de la vérité. Le tribunal ne se laissa pas
séduire par des phrases, et 1 abbé Recoules fut condamné
à plusieurs jours de prison.
A quelques jours de là, je fus mandé par M. le pro-
cureur du roi, qui me somma, sous peine de poursuites
de sa part, de lui dénoncer l'abbé Recoules, pour les
propos avancés contre moi à l'audience ; « car, ajouta ce
« magistrat, si ces propos étaient Vrais, je ne pourrais
« m'asseoir à côté de vous dans les réunions officielles;
« et comme je suis plus que certain qu'il a menti comme
« un manseau, je le poursuivrai avec toute la rigueur
« que mérite une telle conduite.» Je répondis à M. Com-
pans qu'il était libre de me poursuivre, s'il le jugeait
utile, mais que dans mes rapports avec les membres du
clergé, il était convenable que l'on ne pût m'accuser
d'aucunes mauvaises dispositions envers un seul de ses
membres, même pour repousser des attaques déloyales,
et bien que l'abbé Recoules eût audacieusement menti
en tout ce qu'il avait dit et écrit contre moi et qu'il
m'eût gratuitement calomnié, je ne voulais faire aucune.
plainte qui pût de nouveau l'amener devant le tribunal
et aggraver sa situation assez compromise déjà par sa
condamnation. Cette modération de ma part n'arrêta ni
cet infatigable jouteur, ni ses conseillers, et tous les mi-
sérables mensonges qui avaient été brodés à l'audience
furent adressés à M. le ministre de l'instruction publique,
sous forme de dénonciation. Calomniez! calomniez! Je
sentis alors la nécessité d'agir pour éclairer le chef de
l'Université, et j'adressai aux comités locaux, aux insti-
tuteurs primaires, aux inspecteurs gratuits dans chaque
canton, une série de questions correspondant à chaque
chef d'accusation avancé par l'abbé Recoules. Ces ques-
tions étaient ainsi formulées : 1° Est-il vrai que M. Re-
29
clus, dans l'inspection des écoles de votre commune, ait
cherché à y ruiner la foi catholique et à y substituer la
foi protestante? 2° Est-il vrai qu'il ait répandu dans ces
mêmes écoles des catéchismes et autres livres protes-
tants, malgré le culte professé par les élèves et les in-
stituteurs? 30 Est-il vrai qu'il ait profité de sa position
d'inspecteur pour forcer les instituteurs à se pourvoir
de livres dans la librairie que tenait à Bordeaux Mma Re-
clus, et qu'il leur en ait imposé de contraires à leur
croyance catholique ? A ces trois questions, les comités
locaux, les maires, les instituteurs, les inspecteurs gra-
tuits, beaucoup d'ecclésiastiques s'empressèrent à ré-
pondre que jamais, dans aucune circonstance, l'inspec-
teur Reclus n'avait fait ni de la propagande religieuse,
ni distribué de livres protestants dans les écoles catho-
liques, ni forcé, ni simplement engagé les maîtres à s'en
pourvoir dans la librairie de sa femme. Il y avait una-
nimité dans ces témoignages, le sous-inspecteur Benoît
y joignit le sien, et si les 500 prêtres du département
n'ont pas tous signé comme l'ont fait les maires et les
membres laïques des comités locaux, c'est qu'un ordre
émané de l archevêché est venu interdire une manifes-
tation qui n'était qu'un élan de la conscience. Cette cir-
constance m'a été révélée le 27 août 1846, jour de la
remise d'une médaille à une religieuse. par un intime
du prélat qui était aussi mon ami et ne craignait pas de
m'écrire à cette occasion : « Et vous voudriez que pour
« dire la vérité, toute la vérité, pour être rigoureusement
« juste, je vous fisse défaut, je m'en fisse à moi-même,
« à ma conscience, cela ne serait pas possible; ne croyez
« donc pas tout perdu, ne croyez même rien de perdu
« de mon affection, de mon estime, encore moins de ma
« justice, que je vous dois en tout état de cause comme
q l'on doit son argent à sa signature. » Plusieurs ecclé-
30
siastiques m'ont fait part du regret que leur avait causé
cet ordre; mais assez de signatures d'honorables prêtres
avaient été obtenues pour renverser l'échafaudage si
mensongèrement élevé par l'abbé Recoules, sous l'auto-
rité de son chef spirituel (voir pièces nos 38, 39, 40, 41,
42, A3, hlJ). Pour ceux qui ont suivi de bonne foi les
phases de cette querelle, il leur a été facile de voir que
l'abbé Recoules avait déguisé la vérité et abusé impu-
demment de la liberté décrire, mais pour les prévenus
et les tièdes, il pouvait s'élever des doutes sur l'impar-
tialité de l'inspecteur et sur la possibilité qu'il eût cher-
ché à faire prévaloir ses idées religieuses dans les écoles
catholiques, et cette opinion, quelque peu fondée qu'elle
fût, devait compromettre son autorité et lui susciter, à
une époque encore incertaine, de graves difficultés. Il
serait difficile de se former une juste idée des moyens
qu'on employait pour me créer des obstacles, m'enlever
l'estime ou l'affection des gens de bien et m'isoler au
milieu de la population, afin de m'atteindre plus sûre-
ment ensuite.
Une famille haut placée, dont le chef fait partie du
premier corps de l'Etat, qui m'accueillait avec la plus
cordiale politesse et m'offrait une agréable hospitalité,
fut blâmée par le prélat pour le concours qu'elle me
prêtait et la bienveillance dont elle m'entourait. Je con-
nus cette particularité bientôt après, car ayant fait une
visite à cette famille, la dame du logis me fit part du
projet qu'elle avait formé de m'accompagner dans la vi-
site des écoles de sa localité. Le jour pris, j'eus en effet
l'honneur d'être accompagné par cette excellente dame
dans diverses écoles et notamment celles du couvent, puis
ensuite au presbytère. Et lorsque tout fut terminé et
que nous rentrions au château, elle me dit avec sa grâce
naïve et sa bienveillance habituelle : uSavez-vous pour-
- 31
« quoi j'ai tenu à vous accompagner dans nos écoles?
« C'est pour prouver au clergé qui nous a blâmés de vous
« soutenir que lorsque nous avons donné notre estime
« à qui la mérite, nous ne la retirons pas pour servir de
« mauvaises passions. » La délicatesse de ce procédé
n'a pas besoin d'explication; je le livre à la conscience
de toute âme honnête et loyale, à la méditation du pré-
lat. Pour moi, ému et reconnaissant, j'en compris
toute la valeur en même temps que je mesurais l'éten-
due de la haine qui s'étendait sur moi.
Peu de jours après, le 28 mai, M. l'inspecteur général
Bourdon, en mission à Bordeaux, me manda près de lui
et me fit l'accueil le plus bienveillant, il manifesta son
étonnement de ce que je n'avais reçu aucune récompense
et m'assura de ses parfaites dispositions pour me faire
accorder successivement le titre d'officier de l Université
et la décoration de.la Légion d honneur, à laquelle j'avais
de justes droits depuis bien des années. Il me demanda
une note de mes services et un rapport particulier sur les
écoles. Ce respectable vieillard ne doutait pas que jus-
tice ne me fût promptement rendue. Mais il avait compté
sans le prélat, dont les périodiques dénonciations arrê-
taient les meilleures dispositions du grand maître.
M. Salvandy avait dit à l'honorable M. Roui : J'aurais
décoré Reclus pour ses bons services, mais il est trop pro-
testant.
Nous arrivâmes ainsi aux jours néfastes de 18A8,
l'ordre avait fait place à l'anarchie, les bons citoyens et
les hommes utiles étaient devenus suspects; il fallait aux
intrigants et aux ambitieux des emplois, des sinécures,
la députation, le sofa administratif.
Je parus un obstacle à ceux de Bordeaux, et le comité
noir qui siégeait à côté du commissaire Chevalier exigea
ma révocation, motivée sur mon dévouement à la du-
32
chesse d'Orléans, et ce fut Saujeon qui eut le triste hon-
neur de m'offrir en holocauste à l'ambition des frères
et amis. Lui qui avait eu, dans l'intimité, les prémices
de mon discours à la duchesse. Cette révocation arrêtée
par C. C. L. S. S. rédigée par S., signée après beau-
coup de difficultés par Chevalier, le 17 mars, me fut no-
tifiée, le 18, par le Recteur Avignon qui l'accompagna
d'une lettre qu'il vint porter lui-même à mon domicile,
où se révèle la pression des circonstances et dans laquelle
il rend un témoignage authentique à mon caractère de
* fonctionnaire et à l'importance de mes services (pièce
n° A5). Et ces mêmes hommes qui s'étaient si déplora-
blement associés pour décider ma chute, expiaient quel-
que temps après dans les douleurs de l'exil ou sous la
surveillance de la police la mauvaise action qu'ils avaient
commise.
Deux jours plus tard, le 20 mars au soir, à la tête d'une
compagnie de gardes nationales que je commandais, il
me fut donné de sauver ce même Chevalier, dans une
émeute que suscita l'arrivée d'un nouveau commissaire
extraordinaire dans la Gironde.
La Providence m'avait ménagé ce moyen de me ven-
ger de l'acte qui me plongeait dans le dénûment et
m'ôtait toute ressource pour soutenir ma famille.
On ne pourrait se former une idée exacte de la situa-
tion dans laquelle je me trouvais par suite de cet acte
arbitraire. Ma pauvre femme terminait dans une agonie
de souffrances une vie de dévouement et de fatigues; la
librairie, objet de tant d'attaques déloyales de la part
du clergé, qui ne contenait, disait-il, que de mauvais
livres; dans laquelle j'avais placé tout ce que je possé-
dais et plus encore, dans l'espoir de laisser une industrie
à mes enfants, se liquidait en perte de plus de 25,000 fr.
pour moi et passait dans des mains étrangères.
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Je restais sans logement, sans emploi, sans ressources,
sans crédit avec une famille à nourrir et un déficit à
combler, uniquement soutenu par la confiance en celui qui
nourrit les oiseaux de l'air. Je serais ingrat si je ne signa-
lais ici la démarche que deux personnes dans des positions
différentes firent près de moi dans cette douloureuse cir-
constance. L'un, magistrat intègre et haut placé dans
l'estime publique, M. Bouthier, conseiller à la cour de
Bordeaux, que je n'avais entrevu qu'une fois, se présenta
dans ma triste demeure et me dit en termes sympathi-
ques : « Je ne visite pas ceux qu'on nomme, mais bien
« ceux que l'on frappe injustement commme vous
« l'avez été. »
Et î autre, pauvre et honnête père de famille, humble
instituteur primaire, M. Vinet de Bègles, qui plus tard a
payé sa fidélité au malheur par la perte de son modeste
emploi, accourut près de moi et me dit la larme à l'œil :
« Vous m'avez donné du pain, je le partagerai avec vous
« tout le temps que vous en aurez besoin..Ces témoigna-
ges partis spontanément de deux consciences catholiques
seront toujours précieux et tempéreront l'amertume de
ma dernière chute, provoquée et accomplie par la haine
d'un prince de l'Église et obtenue alors par des hommes
qui niaient la religion et la morale, la famille et la so-
ciété et n'avaient d'autre point de liaison que pour faire
le mal.
Pendant ce temps le sous-inspecteur Benoît, indépen-
dant par sa position de fortune, obtempérait, tout trem-
blant, à l'injonction qui lui était faite par un membre du
cabinet noir, le sieur Saujeon, qui n'avait d'autre titre à
faire valoir que celui d'ami de l'individu qu'il avait dé-
signé pour me remplacer dans le conciliabule du 17 mars,
et là Benoît, il écoutait, sans protester de toute la puis-
sance d'une âme indignée, sa leçon sur la ligne de con-
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duite qu'il devait suivre pour être maintenu dans son
titre de subalterne, lui qui, depuis si longtemps, aspi-
rait au premier rang, et volontairement il subissait
l'humiliation. Comme contraste frappant et honorable,
son collègue M. le sous-inspecteur d Arricau ne voulut
jamais reconnaître d autre inspecteur que moi, et quel-
ques démarches qui aient été faites auprès de lui, ils est
refusé même à une visite à M. M. Il n'y a, disait-il,
dans le département d'autre inspecteur que M. Reclus, et
jusqu'à ce que le ministre se soit prononcé sur la mesure
qui le frappe, il demeure pour moi le seul inspecteur
officiel. Je devais ce témoignage à la ferme et honorable
conduite de M. d'Arricau et à sa loyale indépendance.
Je l'inscris dans ce mémoire avec reconnaissance et af-
fection.
Ma révocation ne fut pas de longue durée, le ministre
ne l'avait considérée que comme une suspension ; obte-
nue le 17 mars, elle fut rapportée le 26 mai, et je fus
réintégré sur la proposition de M. Ruelle après soixante-
dix jours de disgrâce. Le nouveau recteur jugea cette
réparation en termes flatteurs pour moi : « Je viens,
« écrivait-il à un de ses amis en Corse, d'inaugurer ma
« carrière dans la Gironde par une bonne action. J'ai
« fait réintégrer .un honnête père de famille, fonction-
« naire honorable qui avait été privé de son emploi par
« des ambitieux dont il n'aurait pas voulu servir les in-
« térêts; cela me portera bonheur pour l'avenir. » (Pièce
n° 46.) J'accueillis avec reconnaissance la réparation
dont j'étais l'objet, et tout en exprimant mes sentiments
de vive et respectueuse gratitude à M. le recteur, je
voyais l'avenir avec inquiétude; j'avais succombé par
un côté où je me croyais inattaquable, et j'apprenais à
mes dépens que l'œil malin ne s'endort jamais.
Je repris mes inspections dans les premiers jours de
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juin, et j'eus la satisfaction de recueillir bien des témoi-
gnages d'affection et d'estime de la part des communes
et des instituteurs. J'étais demeuré pour tous l'homme
de l'instruction primaire. Sur l'invitation de M. le rec-
teur et de M. Ritt, inspecteur général de l'instruction
primaire, je fis une visite à M. Donnet le 21 août. Je
copie textuellement la conversation qui eut lieu : « Je
« vous ai, dit-il, dénoncé à M. Villemain et à M. Sal-
« vandy comme faisant de la propagande religieuse et
« vendant de mauvais livres; j'ai demandé votre révo-
« cation sans avoir pu l'obtenir ; je me suis réjoui de
« votre chute, mais non pas de votre réintégration. »
Sur ma réponse qu'il avait dû être bien heureux puisque,
par suite de ses démarches qui m'étaient toutes con-
nues, je m'étais trouvé dans une situation intolérable
pour ma famille et pour moi. Il parut remué par ce
tableau et m'assura qu'il l'avait ignoré, mais il me pro-
mit son concours pour l'avenir. Je reçus cette promesse
sans y compter ; j'avais trop appris à mes dépens, en
maintes circonstances, combien il y avait de différence
entre ses paroles et ses actes. Ses brusques retours m'ô-
taient, je l'avoue, toute sécurité, et il se chargea lui-
même de j ustifier mes soupçons et de se donner un démenti,
car à quelque temps de là il me dénonçait à M. le rec-
teur pour un fait diamétralement opposé à ce qu'il disait
avoir eu lieu. On le voit, aveuglé par le désir de me
nuire, il est constamment en dehors de la vérité (pièces
n" h7 et h8). Et alors même que j'étais ainsi maltraité
par l'archevêque de Bordeaux, je défendais la cause de
l'épiscopat français en censurant un instituteur qui
avait répondu à l'évêque de Langres avec peu de ména-
gement et de respect (pièce n° h9), et le recteur approu-
vait ma conduite (pièces nos 50 et 51).
Les travaux de l'année 18A9 furent suivis avec d'au-
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tant plus de zèle que la situation des esprits laissait infi-
niment à désirer et donnait de sérieuses inquiétudes aux
gens sages et amis de l'ordre. Il fallait amoindrir pour
faire disparaître ensuite les funestes utopies des hommes
de février et prémunir les instituteurs contre ces déplo-
rables principes; eux crédules et naïfs exploités par les
roués du parti et qui ont payé pour eux par des milliers
de révocations. La tâche n'était pas facile, il fallait con-
vaincre sans blesser et triompher sans ostentation, nos
adversaires étant des frères égarés.
Il ne pouvait y avoir ni vainqueur ni vaincu. Nous
sommes entré résolûment dans l'arène et nous avons eu
la satisfaction d'être entendu et compris, et lorsqu'à la
fin de l'année classique notre travail est venu devant le
conseil général, il y a été accueilli avec un intérêt mar-
qué; toutes les propositions d'amélioration qui y étaient
formulées ont été adoptées unanimement, et la délibé-
ration suivante en est sortie : « La commission a lu
« avec intérêt le rapport de M. l'inspecteur; ce travail
« plein de faits et d'observations essentielles, les plus
« propres à éclairer nos délibérations, est un titre de
« plus pour son auteur aux bienveillants encouragements
« du conseil général. »
A la fin de cette même année 1849, le 18 décembre,
M. le recteur de l'académie m'entretenant dans son ca-
binet sur la manière dont j'accomplissais ma tâche, sur
l'exactitude de mes renseignements et la netteté de mes
rapports, m'avoua qu'il avait eu le projet de demander
pour moi la décoration de la Légion d'honneur, comme
récompense de mes bons et longs services, mais
que l'hostilité de l'archevêque l'en avait détourné, et
qu'alors il avait reporté la demande sur l'inspecteur
des Basses-Pyrénées, ayant moins de services que moi
et moins bien noté. Et M. Vauché obtint cette distinc-
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tion qui m'était destinée par la conscience du recteur.
Vers cette époque, M. le préfet Neveu me fit la pro-
position de me charger de l'emploi de chef de division à
la préfecture en remplacement de M. Moreau, malade et
démissionnaire. Le préfet insista comme service à lui ren-
dre (pièce n° 52). J'acceptai, je me mis à l'œuvre pen-
dant plus d'un mois, et par un revirement dont je n'ai
pu avoir le secret, cette proposition n'aboutit pas, et les
paroles affirmatives données à l'honorable M. Hubert de
Lisle par le préfet s'évanouirent comme si elles n'éma-
naient pas d'un homme sérieux et comme la promesse
qu'il m'avait faite personnellement (pièce n° 53). L'an-
née 1850devait amener de notables changement dans ma
situation : une loi votée en mars venait de retoucher celle
de 1833 et donner un inspecteur à chaque arrondissement
de sous-préfecture. Les deux sous-inspecteurs de la Gi-
ronde devenaient mes égaux par ce fait, je puis même
dire, des rivaux peu bienveillants; je n'avais plus sur
eux d'autre supériorité que celle delaclasse, l'unité était
brisée et l'autorité de l'inspecteur départemental mise
en lambeaux. Le prélat, en homme habile, voulut en pro-
fiter, et l'occasion s'en présenta bientôt. Au mois de mai
M. Magin, inspecteur général, en tournée à Bordeaux,
reçut une plainte qu'il me communiqua et dans laquelle
l'archevêque énumérait contre moi huit griefs ou chefs
d accusation, huit bien comptés, un de plus que de pé-
chés capitaux. Je reproduis ces griefs et ma réfutation
aux pièces justificatives, et le lecteur se convaincra une
fois de plus que la bonnne foi, que la loyauté, que la
fidélité aux saintes notions du juste et du vrai ne sont
pas la base de cette inconcevable et machiavélique accu-
sation (pièce n° 54). Réponse de M. Magin (pièce n° 55);
toutefois encore le conseil général ne me fit pas défaut, et
il semble même ressortir de ses actes que sa protec-