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A MES CONCITOYENS
POUR LE
MAINTIEN DE LA REPUBLIQUE
COMME GOUVERNEMENT NATIONAL
Le Pontife romain ne peut et ne
doit se réconcilier et se mettre d'ac-
cord avec le progrès, avec le libé-
ralisme et avec la civilisation mo-
derne. {Syllabus}.
La fécondité de l'esprit est iné-
puisable, il produit continuellement,
et ses inventions peuvent être tout
ensemble sans fin et sans interrup-
tions (PASCAL.)
Vous êtes des navigateurs en
amont destinés à être submergés
dans votre navigation insensée.
(CHATEAUBRIAND).
QUIMPER
Typographie d'ALPHONSE GAEN DIT LION
1 8 7 3
POUR LE
MAINTIEN DE LA RÉPUBLIQUE
COMME GOUVERNEMENT NATIONAL
Le Pontife romain ne peut et ne
doit se réconcilier et se mettre d'ac-
cord avec le progrès, avec le libé-
ralisme et avec la civilisation mo-
derne. (Syllabus).
La fécondité de l'esprit est iné-
puisable, il produit continuellement,
et ses inventions peuvent être tout
ensemble sans fin et sans interrup-
tions (PASCAL.)
Vous êtes des navigateurs en
amont destinés à être submergés
dans votre navigation insensée.
(CHATEAUBRIAND) .
QUIMPER
Typographie d'ALPHONSE CAEN DIT LION
1873
A MES CONCITOYENS
POUR LE MAINTIEN DE LA RÉPUBLIQUE
COMME GOUVERNENENT NATIONAL.
MESSIEURS,
De retour dans mon pays, après une absence de
trois ans j'eus désiré, à l'occasion du concours régional
de Loctudy, faire part à mes concitoyens du senti-
ment qui, en ce moment, anime la France, M. le
Président en ayant décidé autrement en me refusant la
parole au banquet du 15 septembre.— Je vous adresse
ma lettre aux agriculteurs, je crois utile en ce moment
de la rendre publique, et d'y joindre quelques pièces
justificatives, en réponse aux accusations que l'on
adresse à ma politique.
Voici d'abord, dans toute sa teneur, dans toute sa
vérité, la lettre que j'eus désiré lire au banquet de
Loctudy. Vous voudrez bien vous rapporter à la
situation, et vous pénétrer du sentiment qui l'a dictée.
- 6 —
« Messieurs et chers concitoyens,
« Notre réunion est une réunion de famille, notre
cercle celui qui conseille, autorise la confiance, les
confidences expressives; chacun ici a le droit et le
devoir d'émettre son opinion s'il la croit utile, tout
en respectant celle des partis contraires.
« Ne me témoignez donc, je vous prie, ni haine ni
indifférence; nous sommes tous de la grande famille
française.
« Dans tous les partis je connais des hommes que
j'estime, que j'aime, nul de nous n'a le droit de dire
je suis dans le vrai, nous pouvons être, en politique
d'avis contraire sans pour cela être ennemis. Nous
sommes des navigateurs, en péril, entraînés par des
courants différents., nous cherchons celui qui doit nous
conduire au port le plus sûr.
« Nous sommes à la recherche de la vérité, le grand
débat qui occupe, en ce moment, la France du nord
au midi, sera soumis à l'opinion de la nation qui déci-
dera quel parti a mieux profilé des leçons de l'his-
toire. Dans celte grande chose que l'on nomme les
destinées de la patrie, les susceptibilités de clochers
doivent disparaître si on a sous le sein gauche tant
soit peu de patriotisme.
« Ne voyez donc, mes chers concitoyens, dans mes
paroles qu'une aspiration généreuse à la conciliation
de nos différents politiques. Sans parti pris de jalou-
_ 7 —
sie, de rancune ou de haine contre ceux qui ne voient
pas comme moi.
« Je viens donc, en peu de mots, vous féliciter de
vos travaux, de votre mouvement intelligent et vous
faire part de mes réflexions politiques.
« Mon nom, Messieurs, m'assure de votre part un
accueil sympathique. Il n'est pas un homme de mon
âge qui ne se rappelle qu'il y a à peine 30 ans, la
pomme de terre qui fait aujourd'hui votre richesse,
était rare et presque inconnue en Bretagne. M. Le
Normant, mon père, à cette époque, prit l'initiative
de percevoir ses revenus en produits agricoles afin
d'encourager la culture de ce précieux tubercule im-
porté d'Amérique en France par Parmentier.
« Un autre douloureux souvenir, un souvenir plus
récent, celui de Mme Bohant, soeur de ma mère, qui
fut pendant un demi-siècle, l'ange bienfaiteur, civi-
lisateur de notre localité. Ces souvenirs me font
espérer de trouver ici, dans cette réunion, un peu de
bienveillance et d'attention pour entendre les ré-
flexions que j'ai l'honneur de soumettre à votre ap-
préciation.
« Mon coeur eût voulu vous dire, de vive voix, toutes
mes pensées ; mais je suis ici au milieu de vous qui
avez connu mon enfance, dans un pays que des mal-
heurs de fortune m'ont fait quitter, dans ce pays que
nous aimons tous parce qu'il est nôtre, et qu'il a bien
— 8 —
des faveurs à notre égard, par son sol producteur et
ses rivages qui nous donnent ses engrais. L'émotion
pourrait m'entraîner au-delà des limites que me trace
la situation politique actuelle.
«Puis, Messieurs, « les paroles s'envolent, les écrits
restent, » et ce que j'ai à vous dire est sérieux, très-
sérieux, car il s'agit de la paix publique. Je vous
demande donc de vouloir bien m'autoriser à vous lire
un passage d'une brochure que j'ai envoyée à la
presse et qui vous sera remise sous peu de jours.
« Avant d'entrer en matière, permettez-moi encore
quelques réflexions.
« Nous voyons au milieu de nous, et dans nos
conseils, des hommes qui n'ont aucun passé politique,
et je me demande à quel titre ils ont votre confiance.
Je cherche dans mes souvenirs la preuve de leurs
travaux, la certitude de leurs convictions, et je ne
vois rien qui puisse autoriser à les prendre pour chef,
quand il s'agit de défendre les idées modernes. Ont-
ils signé un contrat avec la génération future ? Repré-
sentent-ils la famille, la religion, les idées libérales,
l'économie sociale, politique ? Ont-ils jamais rien
affirmé à cet égard ?
« Je n'ai pas ici à sonder le passé depersonne ; la
vie privée doit être murée ; mais en rentrant dans la
vie publique, ils nous doivent compte de leurs anté-
cédents.
_ 9 —
« Non pas que je doute du sentiment d'honneur de
tous ceux qui habitent nos conseils, mais chacun en-
visage le bonheur de la France à son point de vue,
et beaucoup sont entraînés, par des mirages, dans
des erreurs fatales. La question est en ce moment
très-tendue, nous avons été assez souvent pris au
piège, et nous sommes invités, par nos douleurs, à
une grande circonspection. Il nous faut des faits, des
certitudes, la garantie du serment, du serment d'hon-
neur, du serment écrit ; c'est-à-dire du mandat im-
pératif qui soumet le mandataire au contrôle des
mandants.
« Cette réunion de travailleurs des champs que le
concours régional a mis en présence est un spectacle
qui réjouit ceux qui, comme moi, s'intéressent si
vivement et avec une ardente sollicitude à la produc-
tion de notre belle contrée.
« Ces récompenses si bien méritées, ces triomphes
pacifiques du travail sont faits pour relever nos cou-
rages et fortifier nos espérances.
« Après les malheurs sans nombre, qui ont fondu
sur notre pays, il est consolant de voir que rien n'ar-
rête l'essort de la France, et que notre chère Bretagne,
en particulier, donne les preuves d'une vitalité puis-
sante et d'une fécondité que bien des contrées
pourraient lui envier.
« Agriculteurs, cultivateurs, métayers, vous tous
gens de travail, qui par un labeur incessant, et
— 10 —
l'opiniâtreté de vos efforts, faites produire à la terre
ses meilleurs fruits et contribuez à la richesse géné-
rale, permettez que je vous parle, en toute franchise.
« Vous possédez assez de grandes qualités ; vous
êtes laboureurs, sobres, économes, durs à la fatigue;
l'ambition malsaine n'entre pas dans vos coeurs et
vous avez le culte de la famille.
« Pourquoi faut-il qu'à ce tableau tout à votre
honneur, vienne se joindre une goutte amère de cri-
tique.
« En dehors de vos champs et de vos semailles, de
vos récoltes, vous pensez en avoir fini avec vos de-
voirs publics, et c'est un trait de votre caractère,
trop souvent constaté, que vous vous désintéressez
avec trop d'indifférence des affaires de l'Etat.
« Or, Messieurs, je ne saurais trop le répéter, l'ori-
gine de nos malheurs, provient de ce que nous remet-
tons à un seul homme le soin de nous diriger ; nous
nous endormons sur la foi d'un pouvoir absolu, et
si un jour nous nous réveillons avec une guerre témé-
rairement engagée, des arsenaux vides, des places
fortes mal approvisionnées, une armée inférieure en
force numérique à celle de notre adversaire, c'est que
nous avons eu le tort de confier à un seul homme
les destinées de la patrie.
« Nos malheurs passés doivent être un enseignement
pour l'avenir. Nous avons vu l'Empire ! Beaucoup
— 11 —
d'entre vous, abusés par une fausse quiétude, ont cru
à sa solidité inébranlable.
« Je savais que penser de ce pouvoir dont la base
était vermoulue ; je savais où nous conduirait cette
belle invention des candidatures officielles, ces dé-
putés complaisants qui ne savaient rien refuser au
gouvernement, ces préfets dociles et serviles qui
veulent faire le silence autour du trône, et lorsqu'en
1863, je dénonçais les dangers auxquels nous expo-
sait cette politique absurde de tout rapporter au
maître, je fus traité, ainsi que tous ceux qui, comme
moi, jetaient le cri d'alarme dans ce concert d'éloges,
comme un brouillon et un fauteur de désordre.
« Et cependant, Messieurs, j'aurais tort de m'enor-
gueillir d'une clairvoyance qui était dans la nature
des faits.
« Toutes les fois qu'un pouvoir sera abandonné à
lui-même, il pourra accomplir de grandes choses,
mais nous mènera, tôt ou tard, et cependant fatale-
ment, à une catastrophe.
« Ce qui a perdu l'Empire, c'est le manque de
contrôle.
« Au lieu de nommer des mandataires indépendants
et courageux qui eussent pu l'éclairer, non le flatter,
le prévenir, et non le pousser sur les pentes dange-
reuses où il a glissé.
«Vous avez envoyé à la Chambre des députés muets,
— 12 -
qui, semblables à des machines on à des phoques
savants, ne savent que répondre Oui à toutes les
questions qu'on leur adressait.
« Le résultat, vous l'avez vu, et il est encore assez
présent à vos yeux, pour que je ne crois pas devoir
m'y arrêter davantage.
« Que cette terrible épreuve nous serve de leçons.
La vraie souveraineté réside en vous.
« Exercez-la en hommes soucieux de ne plus retom-
ber dans les mêmes errements.
« Comparez d'ailleurs votre position sociale à celle
que donnait à vos pères l'ancien régime.
« Aujourd'hui vous travaillez pour vous, vous amé-
liorez le sol pour vous; vous êtes propriétaire de votre
champ, de votre maison,, de votre charrue.
« Vous n'êtes pas le dépendant d'un maître dont
vous subissez le caractère bon ou mauvais.
Vos pères n'étaient rien, vous comptez maintenant
dans la société; vous et vos enfants pouvez aspirer
aux plus hauts emplois, régler les affaires de votre
commune, que dis-je, armé d'un bulletin de vote, vous
pouvez affirmer hautement et légalement votre sou-
veraineté à l'égal d'un comte ou d'un marquis.
« Ce sont là, Messieurs, des conquêtes précieuses,
auxquelles vous devez tenir comme à votre père. Le
— 13 —
suffrage universel est menacé, défendez-le; l'exis-
tence de la République est attaquée, sauvez-la !...
« Et qu'est-ce donc, après tout, que cette Répu-
blique dont vos ennemis essaient de faire prendre le
mot comme un épouvantail et comme synonime de
désordre et de bouleversement?
« C'est le gouvernement de tous par tous., c'est le
self-governement, dont les anglais sont si- fiers et se
trouvent si bien! Ah! Messieurs, je voudrais pouvoir
faire passer dans vos esprits la conviction que j'ai de
l'excellence de la République sur les autres gouverne-
ments.
« La République c'est la nation liibrement consultée
et nommant librement ses représentants.
« Ces mandataires que vous avez choisis et à qui
vous devez imposer une ligne de conduite, gouver-
neront bien plus sagement qu'un despote, car la dis-
cussion amène le contrôle, et vous ne serez plus
exposés aux caprices et à l'ambition d'un homme qui,
eut-il le génie de Napoléon Ier, est toujours suscep-
tible de se tromper et beaucoup plus préoccupé de
l'avenir de la dynastie que du vôtre.
« Sous une République honnête et modérée, comme
je le veux, on ne voit plus subsister ces abus qui se
perpétuent sons les cours.
« L'économie est à l'ordre du jour, et les impôts
- 14 —
énormes amenés par l'aveuglement d'un gouverne-
ment absolu, se réduiront peu à peu et seront répartis
avec plus de justice.
« On essaiera de vous faire croire, comme je l'en-
tends répéter tous les jours, que « la République est
impossible en France » ces bruits viennent des inté-
ressés ; répondez à ceux qui vous tiennent ce langage :
« mais c'est vous qui ne voulez pas qu'elle vive ! »
« Que diriez-vous, en effet, d'un médecin qui,
chargé de soigner un malade et lui administrant une
forte dose de poison s'étonnerait après cela de ne
pas le voir vivre.
« Pardonnez-moi cette image, Messieurs, mais elle
vous montre que les gens qui vont criant partout
« que la République est impossible » que ceux-là
mêmes sont les plus acharnés à sa chute.
« Messieurs, puisque cette fête nous rapproche en
ce moment pour nous communiquer nos pensée, lais-
sez-moi vous dire que le moment est solennel, il s'agit
de savoir si nous voulons retomber dans l'ornière des
révolutions en refaisant une monarchie bientôt défaite,
ou, si maintenant la République comme forme de
gouvernement, nous voulons commencer une ère
nouvelle de grandeur et de paix.
« Le mal est à moitié, guéri quand on connaît le
remède et comme l'a dit fort éloquemment à la tribune
— 15 —
M. le duc d'Audiffret-Pasquier : « on pays n'est pas
« près de la décadence lorsqu'il a le courage de re-
« connaître ses fautes et l'énergie de les réparer. »
« Celle énergie est d'autant plus nécessaire en ce
moment, que les partis monarchiques, dans un but
facile à comprendre, essaient de nous ramener un
maître.
« Tâche périlleuse, difficile, qu'il tient à nous, à
notre fermeté, à notre dignité d'hommes libres, de ne
pas laisser s'accomplir !
« Des commis-voyageurs en royauté, ce n'est un
mystère pour personne, veulent, vous le savez,
Messieurs, restaurer parmi nous, la monarchie du
droit divin.
« Ils veulent tenter cette restauration impossible, à
l'aide d'une surprise, sans consulter la nation, dont
ils disposent comme d'une chose leur appartenant !
« Or, Messieurs, nous ne sommes plus au temps où
Louis XIV pouvait dire : « L'Etat, c'est moi ! » Au-
dessus de la légitimité il y a la légitimité des voeux
de la nation.
« Vouloir ramener la France à cinquante, cent ans
en arrière, c'est une fantaisie grotesque capable de
germer dans le cerveau seul de gens avides de places
et d'honneurs, parasites de cour et quêteurs de cor-
dons.
- 16 —
« Je sais que je m'adresse ici à la catholique Bre-
tagne, où jadis la royauté eut ses derniers défenseurs,
mais j'ai assez de confiance dans votre patriotisme
éclairé et le grand bon sens breton, je connais trop
l'esprit dont sont animés mes concitoyens, pour affir-
mer hardiment qu'ils apporteront la même fidélité à
défendre les conquêtes de la Révolution, que celle
qu'ont eue leurs pères en défendant la royauté.
« Le drapeau blanc n'est plus votre unique ban-
nière ; vos fils ont versé noblement leur sang sur les
champs de bataille, en plantant à Malakoff ou à Sol-
férino le le drapeau tricolore.
« Je ne doute pas que vous soyiez dans ces idées.
Les étrangers disent souvent qu'en Bretagne l'igno-
rance et la subjectiom faisaient d'elle la terre classique
de l'absolutisme.
«Donnons, par nos votes libéraux, un démenti
formel à ceux qui nous jugent ainsi sans nous con-
naître»
«Montrons que l'esprit de progrès a pénétré dans la
vieille Armorique, et que nous serons les premiers
comme les derniers à défendre la République et le
suffrage universel.
« Je bois, Messieurs, à la santé du fondateur de la
République française ; c'est un hommage de recon-
naissance que nous devons au patriotisme du grand
— 17 —
citoyen qui a sacrifié ses préférences sur l'autel de la
patrie.
« Je bois, Messieurs, à la santé de M. Thiers. Je
bois à la République. »
Voilà, Messieurs, ce que j'eusse désiré vous dire
au banquet du 15 septembre dernier, dans mon dis-
cours, si M. votre Président, après s'être concerté
avec M. le Maire, ne m'avait refusé la parole, sous
prétexte que j'allais aborder des considérations poli-
tiques.
J'ai dû m'incliner devant cet abus d'autorité, don-
nant ainsi l'exemple de la modération et du respect
de la légalité, mais laissant à votre arbitrage l'appré-
ciation de ce manque de convenance.
Qu'il me soit permis de vous dire ici que ce n'est
pas sans tristesse que je vois interdire la parole aux
républicains. Et par qui? Par ceux-là même qui s'in-
titulent nos chefs républicains, quand nos ennemis
annoncent à son de trompe et crient par dessus les
toits leurs préférences monarchiques et factieuses.
Et cependant, Messieurs, je vous le demande, si
jamais moment de parler est venu, c'est bien à l'heure
actuelle, ou alors il faut désespérer de notre bon sens
politique.
Si une voix libre ne peut se faire entendre dans
2
— 18 —
notre département, on dira du Finistère ce qui a été
dit du Morbihan : « C'est une tâche noire sur la carte
de France. »
Oui, puisqu'il en est temps encore, n'en déplaise
aux prudents et aux habiles, jetons le cri d'a-
larme.
« Les conquêtes de la révolution sont menacées,
et si nous n'y prenons garde, on nous ramènera au
beau temps de la féodalité ! »
Et c'est lorsqu'il faut démasquer ces menées auda-
cieuses, montrer l'étendue du péril que des habiles
républicains douteux, nageant entre deux eaux, celle
de la royauté et celle de la République, prêchent le
silence et, sous le prétexte de ne blesser aucune
susceptibilité politique, voudraient, pour me servir
d'une locution familière « ménager la chèvre et le
choux. »
Eh bien ! non Messieurs, ces habiletés et ces réti-
cences calculées, je ne les comprends pas,
Pressentant le danger qui nous menace, je le dé-
nonce hardiment, et j'estime qu'on ne s'expliquera
jamais trop catégoriquement.
Et quoi ! Voilà des hommes qui briguent un man-
dat pour vous représenter, qui se disent les défenseurs
de vos droits, et qui croiraient leur dignité compro-
— 19 —
mise en affirmant publiquement leurs opinions répu-
blicaines.
Etrange dignité politique, avouez-le, que celle
qui consiste à ne pas trop s'avancer, pour se réserver
une porte de derrière!
Etranges candidatures que les candidatures muettes!
Mais hélas trop connues.
Les défections parlementaires nous ont appris à
nous méfier de ces gens tout prêts à nous crier ains
que nous l'enseigne le Bon Lafontaine :
Je suis oiseau, voyez mes ailes.
Je suis souris, vivent les rats.
Non, Messieurs, les candidats louches, vous ne
nous aurez pas comme dupes; vous voudriez à l'aide
d'un équivoque et sans rien ébruiter, vous faire don-
ner un mandat, pour, après l'avoir obtenu, soigner
vos intérêts individuels avant ceux de la République.
Ces petits calculs nous donnent la mesure de
votre caractère et de la confiance que nous devons
attacher à vos promesses comme chefs républicains.
En finissant, je conjure donc mes concitoyens qui
veulent conserver la République, de ne donner leurs
suffrages qu'en connaissance de cause.
Qu'ils se méfient de ces candidats à double face.
— 20 —
Républicains douteux qui, envoyés à la Chambre pour
voter à gauche, iraient, ainsi que tant d'autres, siéger
parmi les purs de la droite en riant de la naïveté de
leurs électeurs.
Loctudy, le 18 septembre 1873.
P.-S. — Mais que les électeurs y songent bien, ceux des campagnes
surtout qui vont être circonvenus de toutes façons, le pays doit être
désormais à l'abri des révolutions. Qu'ils repoussent avec indignation
les énergumènes, et qu'ils aient toujours présente à l'esprit cette
vérité « qu'on n'est point un modéré par cela seul qu'on est un
royaliste. » La Commune d'Espagne en est l'exemple terrible.
Les paysans se verront saluer les premiers par des Messieurs ;
les uns lâcheront de les séduire par des paroles mielleuses, les
autres de les effrayer par les menaces de bouleversements imagi-
naires. Il n'y a pas d'hypocrisie, pas de promesses, pas de men-
songes qui coûtent aux ennemis de la liberté.
Il est nécessaire que la prochaine Assemblée soit débarrassée de
ces tiraillements intérieurs qui paralysent toute bonne volonté.
Nous avons besoin de gens éclairés, calmes, énergiques, de dé-
putés qui aiment leur pays et non un prince plus ou moins inconnu.
La fidélité est une belle chose sans doute, mais il ne faut pas que
la fidélité pour un prince soit une trahison envers la patrie.
- 21 —
LETTRE JUSTIFICATIVE
MESSIEURS,
Il m'a été rapporté, par des amis, à mon retour en
Bretagne, que des gens mal intentionnés cherchent,
par des imputations calomnieuses, à dénaturer mes
sentiments politiques et à me représenter comme un
partisan de l'opinion avancée.
Les cabales politiques ont existé dans tous les
temps et dans tous les pays. Elles font oeuvre de dé-
nigrement prémédité : salir les réputations honnêtes
et étouffer, sous le ridicule les aspirations généreuses ;
tel est le but généreux qu'elles se proposent d'at-
teindre.
Ces attaques sont si misérables, que c'est à peine
si je veux m'y arrêter ; il me répugne d'entrer en dis-
cussion avec des gens qui ne sont d'aucun parti et ne
veulent pas voir de conviction chez les autres.
Cependant, je tiens à ce qu'il ne subsiste aucun
doute sur mon caractère politique. Beaumarchais a
dit une parole fort vraie : « Calomniez, il en restera
- 22 —
toujours quelque chose. » Les imbéciles vont répétant
ce que les méchants inventent.
C'est pour faire table rase de toutes ces insinuations
perfides, qui pourraient prendre corps, si je ne me
donnais la peine de les réfuter, que je prends aujour-
d'hui la plume.
Je ne me défends pas comme accusé ; ce que je
veux, c'est rétablir la vérité obscurcie à dessein,
Vous verrez, Messieurs, par ce court mémoire que
j'ai l'honneur de placer sous vos yeux, que depuis
1863, époque à laquelle je me suis présenté devant
les électeurs, comme candidat de l'opposition, ma
conduite n'a donné lieu à aucune contradiction.
Le grand reproche qu'on m'adresse, et sur lequel
mes adversaires sont intarissables en saillies plus ou
moins spirituelles, c'est que j'appartiens à la noblesse
par ma naissance, et qu'en prenant fait et cause pour
la République, je déroge à mes traditions de famille.
On me fait un crime d'une noirceur énorme d'être
noble et républicain.
Eh bien oui, j'appartiens à l'aristocratie, et la fa-
mille LE NORMANT est l'une des anciennes familles de
France, (1) qui a fourni à l'Etat et à l'Eglise de hauts
(1) Voir l'Armorial de France,
— 23 —
dignitaires. Loin de m'en défendre, je l'avoue avec
orgueil
Depuis la nuit du 4 août, où la noblesse de France
a renoncé à ses titres et à ses priviléges, la véritable
noblesse ne consiste plus dans les parchemins ou
l'arbre généalogique, mais clans le dévouement à la
Patrie, dans les services rendus à ses concitoyens,
dans ses mérites personnels.
Si tout en étant gentilhomme, je suis devenu
républicain c'est qu'à mon sens la monarchie n'est
plus possible en France.
Comme l'a très-bien dit M. Thiers, au moment de
tomber sous le coup de trois minorités coalisées « il n'y
a qu'un trône pour trois prétendants. »
Je reconnais tout ce que la royauté a fait de grand
en France, mais depuis la révolution de 89, les condi-
tions sociales sont changées.
Plus de seigneurs et de vassaux, mais l'égalité de
tous les citoyens devant la loi.
L'homme attaché à la glèbe a droit de devenir
propriétaire.
Le morcellement de la propriété est un des grands
résultais de cette révolution.
Chaque paysan à son lopin de terre, et n'est plus
soumis à la dîme, aux corvées et autres droits seigneu-
— 24 -
riaux, qui le blessaient dans sa dignité et dans ses
biens.
Depuis 80 ans nous avons vu trois monarchies.
La monarchie du droit divin brisée en 1830, la
monarchie constitutionnelle brisée en 1848. La monar-
chie césarienne honteusement tombée à Sedan en
1870. Qu'en conclure? C'est que pour fermer l'ère
des révolutions, et éviter les bouleversements pério-
diques, il faut fonder la République.
Mais quelle République me dira-t-on ? Une Répu-
blique rassurante, qui maintienne le respect de la
propriété, de la liberté individuelle et même de la
religion, base essentielle d'un Etat qui veut prospérer.
Cette République nous l'avons vu fonctionner
pendant plus de deux ans. Elle a relevé le crédit de
la France, nous a redonné une armée, payé cinq mil-
liards à la Prusse, libéré le territoire, elle est un
fait accompli, accepté par les populations, et imposé
par la nécessité des temps.
La meilleure preuve, c'est qu'aux élections par-
tielles qui ont eu lieu par suite de vacance d'un siége
parlementaire, sauf deux élections, partout les colléges
électoraux ont nommés des républicains.
Il est donc démontré pour moi, jusqu'à l'évidence,
que dans la conservation de la République réside le
salut de la France et la paix intérieure.
— 25 —
Les partis monarchiques qui poursuivent l'espé-
rance chimérique de rétablir la royauté en France,
se barrent le chemin réciproquement, et leurs com-
pétitions coupables, à l'aide de coups parlementaires,
n'ont pour effet que de produire un état d'énerve-
ment qui arrête les affaires et entrave le commerce.
Leur impuissance, manifeste aux yeux de tous les
gens sensés et nullement égarés par la passion poli-
tique, est un gage pour l'existence de la République.
C'est pourquoi, me mettant au-dessus des risées
intéressées des partis, je ne vois que la France qui a
soif de tranquillité et de repos, et je serais heureux,
si appelé par le suffrage de mes concitoyens à les
représenter, il m'était donné, dans la faible mesure
de mes moyens de contribuer à la grande oeuvre si
bien commencée par M. Thiers.
Mes détracteurs politiques tirent cet argument
contre moi, que je n'ai pas toujours été républicain.
Il est vrai qu'en 1848 , à la tête des bataillons de
mobiles, au Panthéon, j'ai combattu les insurgés de
juin, et je voudrais encore que ceux qui m'accusent
aient été à mes côtés ; mais leur foi ardente pour la
royauté, dont ils font un si bel étalage, ne les a pas
menés jusque-là , et n'ayant point été au péril , ils
voudraient être à l'honneur.
Si j'ai combattu alors les ennemis de l'ordre, c'est
— 26 —
que je ne suis pas comme mes adversaires veulent
bien me représenter, un destructeur de la famille et
de la propriété, et j'estime encore à l'heure présente
que la République n'a pas de pires ennemis que ceux
qui pour satisfaire leurs convoitises et leurs appétits,
ne craignent pas de réclamer tout d'un coup , les
armes à la main , les réformes qu'il faut laisser au
temps le soin de réaliser.
A cette époque , je l'avoue , j'avais l'amour de la
royauté ; je croyais qu'elle était nécessaire au peuple
français.
Depuis, j'ai vu l'Empire ; le coup d'Etat du 2 dé-
cembre m'a inspiré une profonde horreur pour cet
homme qui foulant effrontément le serment qu'il avait
juré à la République, s'asseyait en usurpateur sur un
trône qui appartenait au roi légitime.
En 1863, prévoyant les abîmes où ne manquerait
pas de nous entraîner un pouvoir absolu, j'ai brigué
un mandat des électeurs du Finistère.
J'aurais voulu pouvoir avertir le gouvernement
impérial de la pente fatale sur laquelle je le sentais
glisser.
Mais les candidatures officielles n'avaient pas été
inventées pour rien.
Napoléon n'admettait que des muets complaisants,
toujours prêts à voter, nullement disposés à éclairer.
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L'expédition du Mexique, les finances dilapidées
par on entourage sans conscience, l'armée désorga-
nisée par la négligence de ses chefs, et finalement
une guerre déclarée à la Prusse avec une inqualifiable
légèreté, des généraux d'antichambre donnés à nos
braves soldats, la capitulation honteuse de Sedan où
l'auteur de tous ces maux n'a pas su défendre son
épée, voilà ce qu'il nous a été donné de voir.
La République a pria ce triste héritage de l'Empire,
personne ne le lui disputait, et aujourd'hui qu'elle nous
a relevé de nos ruines, grâce à l'illustre homme d'état
qui veillait à ses destinées, les partis monarchiques
viennent lui dire brutalement, cyniquement : « Ote-
toi de là que je m'y mette. »
Si nous nous sommes sauvés sans la royauté, nous
pouvons vivre sans elle. Cette persuasion est passée
chez moi à l'état de conviction, comme dans l'esprit
de presque tous les Français.
Je suis plein de respect pour la légimité, j'estime
la maison d'Orléans, mais quand on demande à ces
deux dynasties d'opérer la fusion, les deux branches,
loin de se réunir, s'écartent et veulent pousser des
rameaux séparément, tandis que le parti bonapartiste,
querens leo quem devoret, comme dit l'écriture, guette
le moment opportun pour ressaisir le pouvoir comme
une proie que la République a fait alléchante.
On ne peut donc me reprocher une volte-face, qui
aurait pour cause l'ambition.