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ACCESSOIRE
AU PARNASSE.
ACCESSOIRE
AU PARNASSE,
ou
NOUVELLE MÉTHODE
Pour former l'Esprit <$G le
Goût.
-iv
A A M S T E R D A-M
Et Je trouve a Paris,
1
C LE s c r- A IA R T, Libraire, rue dit!
1, R.,..;lIü.:.
- - - - Horaire, rue
l-i I, BanR„ lII ieue,porte de la Cour du Mai.
- -
M. DCC. LXIX.
A MADAME
LA MARQUISE
DE SOUVRÉES.
MADAME,
Pénétré des bontés dont-
vous m'aveT^ toujours ho-
vj E P I T R E.
noré, je ne crois pouvoir
mleux vous en remercier,,
quen prenant la Liberté de
vous préjenter l Accessoire
au Parnasse, que le hasard
a fait tomber entre mes
mains. Ce 71 cjl point par un
esprit de prévention que je
vous offre j Madame ce pe-
tit Ouvrage ; son mérite tle-
pend uniquement de la pno-
EPI T R E. vij
teclion que je vous supplie
très-humblement de lui accor-
der: personne n'ignore quJJ
un esprit aimable <5G enjoué
vous y joignez l'étude la
plus profonde OG la sagesse
la plus consommée ; ce qui
fait que fous vos auspices sa
réputation s'étendra, & don-
nera occasion a plusieurs per-
sonnes de tenir un chemin
viij E P IT R E.
plus aisé pour aller aux
Mufes. Je suis, avec un
très - profond respect
MADAME,
Votre très - huhible
, & très-obéissant fcr-
viteur G***
DISCOURS
h
DISCOURS
PRÉLIMINAIRE.
IL faut qu'une Préface foit bien
necessaire, car je crois qu'il n'y
a point d'Auteurs qui aient osé
s'en dispenser; ainsi pour me
conformer à l'ufagç & n'être
pas sifflé, faisons-en donc une.
Tout est usage en France; ail-
leurs c'est la raison qui gouverne
le commun des hommes, mais 1
dans notre délicieuse patrie la
x DISCOURS
-
raison est la très - humble fer-
vante de l' usage ou de la mode :
or, puisque cela est ainsi, procé-
dons-y donc au plus vîte. Mais
comme tout homme, à moins
qu'il 11e foit François, ne doit rien
entreprendre qu'après l'avoir
mûrement réfléchi, voyons quel
doit être le but d'une Préface!
Une Préface a été, me dira-t-
on, de tout temps employée,
foit pour faire une analyse claire
&; simple du fujer, foit pour
mériter à son auteur l'amour &
l'attention du Public : or on y
parvient en parlant de foi mo-
destement, ou en lui débitant
r
PRELIMINAIRE. xi
b ij
des propos flatteurs, de ces
choses que l'on ne pensè guères,
mais que l'on croit féduifances &
agréables. C'est peut-être aussi
par cette raison que presque
toutes les Préfaces font rebutan-
tes ou ennuyeuses.
Quant au premier objet le
titre du livre suffit ; il me semble
qu'il presente assez clairement
le but où j'ai dirigé mes vues.
Accessoire au Parnasse, c'est-
dire, nouveau chemin plus clair,
plus court, plus facile que ceux
qui font connus & pratiqués ;
ce titre, dis - je, montre que je
cherche à donner à l'esprit les
xij DISCOURS
mêmes commodités que l'on
trouve aujourd'hui à aller de Pa-
ris jusqu a Rome. J'ai pris un
alignement suivi, & coupant
quelques montagnes , abattant
certains bois taillis, desséchant
plusieurs cloaques, j'ai rendu la
route plus fûre, plus faine &
plus praticable. Il n'y manque
peut-être plus que des relais &
des établissemens pour la poste ;
mais c'est aux ânes à s'en servir;
les autres auront Pe gaze i va
au-dessus de tout.
Le premier objet du livre
étant ainsi rempli, quant au fé-
cond, outre que les Préfaces par
PRÉLIMINAIRE. xiij
b i ij
leur marche méthodique &: em-
miellée deviennent assoupissan-
tes, fafiidieufes, c'est que je ne
fais trop comment m'y prendre
avec- ce qu'on nomme Public ;
c'est un animal si féroce & si
bouru, qu'on ignore si l'on a
gagné ou perdu avec lui ; pour
oui & pour non se portant aux
plus furieux excès: combien de
grands hommes n' a-t-on pas vu
écrases, diffamés par lui, qui peu
de temps après leur mort ont
été déifiés.
ce Mais vous n'y pensez pas,
J) me dira un Elégant ? Dans ce
» siècle-ci où les hommes, plus
xiv DISCOURS
Q)- éclairés que jamais, ne se ren-
» dent qu'aux choses les plus
0'3 évidentes, où le moindre par-
M ticulier ne suivant que les fa-
M ges vues de la raison
Vous avez raison, M. l'Elégant;
il est certain que l'on n'eut ja-
mais plus de dehors, de science ;
tout, jusqu'au dernier marmiton
de la rue Quinquempoix, se mêle
de faire de l'esprit; tournez-vous,
vous en verrez déjà mille qui
dogmatisent sur le feu & ses pro-
priétés, à chaque coin on ne
parle que de génie, on 11c voit
autre chose : pour peu qu'unc-
femme se pique d'un peu de po-
PRELIMINAIRE. XV
b iv
litefle &: d'urbanité, il eftcertain
qu'elle en a au moins cinq ou
six à son service, peut-être plus,
peut-être moins; mais enfin au
milieu d'un déluge de (cience
O
aussi surprenant, il n'y a rien de
moins apparent que de voir un
auteur accueilli. Oui, dans ce
siecle ci, permettez - moi cette
dure vérité, où l'on croit (entir
tout, apercevoir tout, juger tout,
on fait autant de sottises que
de pas, Plein de prévention,
d'entêtement & de vanité, parce
que l' on croit porter tout à sa
perfection; on ressemble à ces
guerriers qui rendus imprudens
TEVJ - DISCOURS
par quelques succès, marchent à
un ennemi fhr& rufé qui leur a
pendu un piège.:- aufli trouvent-
ils la honte & la mort bu- ils
comptaient se couvrir des làu-
riers de la victoire. Or voilà ce
que nous promet le ridicule per-
sifflage qui étale si magnifique-
ment ses fadeurs empoulées, ce
tas _de honteuses rapsodiese qui
enfouissent la nafure & la vérité
fous un déluge d'apprêts; voilà ce
que prépare le luxé des paroles
& des idées enchâssées sur jde
petits sujets; voilà ce qu'annonce
la décadence du bon goût en-
traîné par les recherches dé mille
f
PRÉLIMINAIRE, xvij
imbécilles qui se jettent dans le
particulier, dans le singulier,
croyant courir après le beau, qui
parlent (ans réfléchir. ce Mais
33 c' cH: la mode, me dira mon
33 Elégant, & l'homme, malgré
n lui-même, s'y trouve inglobé;
M écoutez, en parlant on s'inf-
35 truit, on se communique ses
n remarques, on diseuse les ma-
» tieres, on les établit sur des
» princi pes connus & géné-
s) raux 3). Ouï, M. répondrai-je,
ceit très - bien ; mais vous ne
savez donc pas que la mode
veut qu'on ne parle de tout que
superficiellement? Vous ignorez
xviij DISCOURS
donc qu'une simple démonstra-
tion tant foit peu approfondie,
elt capable de faire tomber en
syncope. Or vous sentez bien,
dès que l'on parle pour parler,
ainsi que la monnoie qui cir-
cule dans un Etat, il y a un cer-
tain nombre d'idées qui courant
de bouches en bouches, de têtes
en têtes, dé perruques en. per-
ruques, deviennent de plus en
plus communes, & souffrent le
même déchet - que l'argent qui
s'use à paffer par différentes
mains. Il eftvrai que nous avons
des gens qui fondent & battent
de cette espèce de monnoie;
PRE LI MIN AIR E. XIX
mais apparemment que les mi-
nes d'esprit ne font pas comme
celles du Pérou ; peut - être nç
font-elles pas encore découver-
tes, ou elles font épuisées; car
ils font obligés d'y fubititqer
bien de l'alliage, & font tout
simplement ce qu'on appelle de
la fausse monnoie. Ils ne feront
pas pendus, parceque le gouver-
nement n'a pas prévu cette et
pèce de mal versation; mais un
peu de mépris les récompensera
de leurs pénibles travaux: ainsi,
croyez-moi, je vous le dis, la ré-
flexion fait plus que votre insi-
pide caquetage. Newton n'a pas
XX - DISCOURS
été le premier homme de notre
aire en faisant l'agréable & le
joli, au milieu de quarante ori-
ginaux qui disent ouï ou non par
besoin. ce Mais qui êtes vous
!)) pour donner ainsi des leçons
?xà~vos maîtres? m Ce que je
- )) Ce que Je
fuis, un pauvre hère, ami de la
vérité:/qui'ai appris à la con-
noître par l'étu d e & la réflexion,
ce Vous me paroiffez ridie en
» amour-propre, me dira-t-on?
M vous croyez-vous assez privi-
» légié, assez grand - pour la
M connoître? croyez-vous que l -
33 le daigne se montrer à vous
« préférablement a tout autre:
1*
PRÉLIMINAIRE. xxj
» joint à cela., si l'on écoutoit
33 tous ceux qui croient & af-
furent la dire, on se meuble-
M roit la tête de bien des fotti-
M (es 33. Vous avez raison, M.
cet argument est juste ; mais s'il
men revenoit quelque chose, si
je croyois être dans le cas. cc Sans
3, doute vous ne ferez pas plus
w que tout autre; car qui ne fait
» pas de quoi font capables les
M gens qui écrivent ! Tout n'est-
M il pas bon pour eux, dès qu'ils
J) peuvent parvenir à se faire dé-
33 biter & lire? Ils prendront
» une tournure neuve, & in-
M différemment souffleront le
xxij DISCOURS
& chaud & le froid; ils ren-
» verferoient même un Etat par
n des paradoxes singuliers, s'ils
» croyoicnt qu'il dût leur en
» revenir de la fortune & quel-
ai que réputation D:). Vous me
faites-lày M. un tableau bien
triste de ces gens de lettre; mais
si vous me connoiffiez particu-
lièrement j vous verriez que par
état & par caradtere je fuis forcé
d'être bien autrement, & vous
devriez, ce me semble 3 parler
avec plus de déférence de ceux
que fan met tous les jours avec
respect auprès de ce qu'il y a de
plus noble & de plus grand fuf
PRE L l MIN AIR E. XXllJ
la terre. Mais si vous voulez vous
convaincre qu'un homme com-
me moi s'enterrerait plutôt vif
que d'avoir de pareilles vues,
lisez ces remarques, & à la mar-
che du sentiment vous recon-
noîtrez un cœur pénétré de la
vérité ; le mensonge , comme
vous savez, ne cherche que
l'ambiguité des termes j par l'en-
flure, par des dehors extérieurs,
il cherche à s'emparer des facul-
tés de l'esprit; il tend à l'embar-
rassèr, à le retenir dans des chaî-
nes de fleurs; mais la vérité,
comme je vous ai dit, s'annonce
avec véhémence: vous m'objec-
xxiv DISCOURS
terez que personne ne parle
avec plus de rapidité & de feu
>
qu un extravagant ; mais je vous
répondrai que la grandeur, la
justesse, la connexité, la préci-
fion des idées, la maniere dont
elles font énoncées convainquent
aisément que je ne puis être taxe
de pareil malheur, ce Qui êtes-
31. vous donc ):J? Un homme qui
peut apprendre à penser avant
que de parler, sans cela j'aurois
ressemblé à tous ces gens que
l'on voit écrivant à l'aune ., iii-l
jectant dans leurs plates produc-
tions quelques pensées quils
brillantent & remettent sur le
trottoir
1
PRÉLIMINAIRE. XXV
c
trottoir avec l'étalage empoulé
de leurs discours. cc Mais si vous
93 vou l ez être lu vous - même,
3> croyez-vous y parvenir en dé-
m nigrant toute la Nature. Cha-
) cun vaut son prix; je veux
tt) que le vôtre foit passable,
» mais au moins faut-il le ga-
03 gner les suffrages par l'hon-
« nêteté & la nlodefiie; & puis
8) c' est la moindre chose de mé-
3:. nager ceux de qui l'on dé-
m pend ». Je ne vois rien de
moins necessaire. Quoi ! vous
voulez qu'un homme né au fein
des armes, nourri dans les com-
bats, ne respirant que droiture
xxvj DISCOURS
& franchise, aille se déguiser Be
employer des courbettes, uni-
qües ressources des ames lâches,
pour mériter d'être applaudi?
Non : la vertu & la vérité, voilà
les deux appuis d'un militaire.
Ne cherchant qu'à servir sa pa-
trie & foii Roi, il ne reconnoît
de vraie faveur que celle que
son mérite lui a acquis; ainsi ne
croyez pas que je mandie des
suffrages, que tôt' ou tard on
m' accordera si j' en fuis digne. Ne
voulez- vous pas que j'aille me
jetter aux genoux &" demander
l'approbation de ces gens du bel
air, qui étendent le plus clair de
p
PRÉLIMINAIRE. xxvij
cij
leurs connoissances à apprécier
une paire de manchettes, une
bague, des bijoux, qui n'hono-
rent comme gens de mérite que
ceux qui étalent avec goût ces
superfluités ? Or, peu envieux de
ce mérite, vous sentez que je le
fuis très- peu de leurs louanges.
Si la douceur, la patience, la
bonté, quelques connoissànces,
pouvoient quelque chose sur leur
esprit, j'oserois prétendre à quel-
que peu d'estime. Mais dans ce
siècle ici, où l'étourderie, l'in-
conséquence, le perfifflage, di-
sons mieux, la folie règne uni-
quement, on doit s'attendre à
xxviij DISCOURS
du mépris, peut-être même à du
blâme, & c'est ce qui pourroit
bien m'arriver. Comment, en
1768, s'annoncer par de la litté-
rature 1 Quelle folie ! encore
si ç avoit été en 1763, en 1764,
les gens de lettres,moins connus
& plus fêtés, ne s'étoient pas
rendus méprisables? Alors on
auroit dit de moi, peste ! il se
fait imprimer; il a donc de l'es-
prit? Aussi un homme en place
lachant que j'alloisme faire cou-
ler fous la presse, ma dit der-
nièrement, quoi! vous voulez
que votre nom se trouve mêlé
dans le catalogue de ces gri-
PRÉLIMINAIRE. xxix
ci
maux! Il est vrai, repris-je; mais
fous l'incognito je saurai parler
& dire la vérité; je vois un tas
de paradoxes établis par l'entê-
tement & l'ignorance ; je vois
la plus grande partie d'un (ièclc
quitter les lumières de la raison
pour se jetter dans le bourbier
du ridicule, & en bon citoyen
je ne puis m'empêcher de l'aver-
tir & lui montrer le chemin pour
s'en tirer. Le vrai homme de bien
est celui qui, comme vous sa-
vez, sacrifie tout à sa parrie. Or
il ne dépendra pas de moi que
je ne lui fois utile de plus d'une
façon. cc Vous mamufez, re-
XXX DISCOURS
&) prendra toujours mon Elé-
M gant, avec votre dose d'amour-
M propre, & ces prétendues lu-
.) mieres qui ne brillent qu'à
vos yeux. Croyez - moi, de
M tous les hommes qui cultivent
oa les Lettres dans la France,
,) "qui les cultivent dans les
M pays étrangers', il en est: mille
53 qui voient plus clair que vous,
) & qui font plus à même de
M s'énoncer intelligiblement &
) clairement n. Cela peut être ;
mais du ils n'ont pas la force de
le dire, ou ils ny pensent pas at:
fez pour s'en faire un sujet essen-
ticl d'instruction. Ils se conten-
PRÉLIMINAIRE. xxxj
c IV
tent de laisser percer leur fend-
ment, en plaçant des vérités
tranchantes quand foccafion s'en
présente. Par exem ple, au sujet
de la manutention des espèces,
que n a-t-on pas dit depuis qua-
tre ans ? eh bien i s'il n'étoit pas
venu un concours de circonstan-
ces amenées par la Nature, il n'y
auroit eu que les gens intéresses
aux affaires de l'Etat qui eussent
pensé à calculer ces ressources;
mais la mode est venue d'être
foi-même premier Chancelier ;
vous n avez qu "à vous imaginer
que jusquau plus petit écrivas-
sier, tout a calculé, combiné &
xxxij DISCOURS
préfcnté au Public des lettres;
des mémoires & des systèmes
d'où dépendoit à leur gré le
bonheur de l'Etat. Or qui fait si
cette misérable production fai-
sant lever un nouveau lièvre, ne
va pas causer mille dissertations
sur le bon & mauvais goût, sur
les beautés qu'on peut ajouter
au spectacle, & sur les défauts
que l'on peut corriger. Rien
d'aussi original qu'un François!
Comme les plumes, le moindre
souffle l' enlève & l'applique à
tout. Au reste, il me vient à ce
propos quelques idées qui four-
niront encore à quelques auteurs
f
PRÉLIMINAIRE. xxxiij
les occasions de faire briller
leur éloquence & leur facilite;
c'est au sujet de l'espèce de bon-
heur dont on jouit en France.
Moi j'avance un paradoxe que
je ferai bien aise qui foit com-
battu; c'est que le François ne
peut être plus heureux qu'il l'est,
pour ne pas dire qu'il ne mérite;
il aime le mouvement, la parure,
la vie voluptueuse. Or qui jouit
davantage de ces objets ? grâces
aux beaux chemins que l'intel-
ligence du Miniltere a fait pra-
tiquer dans toute l'étendue du
Royaume, le moindre galopin
incrusté dans sa chaire, comme
xxxiv DISCOURS
un sapajou dans (a loge, escorté
de son crispin, s'en va légère-
ment étaler les grâces de son in-
dividu jusque dans les pays
étrangers. L'Hollandois & l'Al-
lemand au milieu de leur bran-
de-vin, de leur pipe & de leur
tabac, mâchant lugubrement du
cochon falé, de la choucroute,
du beurre & du fromage, ne
font surement point à comparer
avec cet original,qui s'écrie qu'il
est mort de faim, lorsqu'il n'a
pas tâté de vingt mets, tous plus
exquis les uns que les autres.
D'un autre côté, l'Espagnol a de
belles femmes, mais dégoûtant
PRÉLIMINAIRE. xxxv
& couvert de poux, il passe sa
vie à soupirer, au lieu que le
François leste, pincé, ferre, muf
-qué vole de plaisirs en plaisirs,
& fait jouir avant que de dési-
rer. Sans parler de la tranquillité,
des plaisirs qui fourmillent dans
sa capitale de cette sécurité avec
laquelle chacun y fuit ses affaires
& ses penchans, sûr qu'ils ne fe-
ront point traversés dès qu'ils
ne nuisent point au Public. Est-il
rien de pareil dans l'antiquité
& chez les autres Nations? Qui
peut jamais se flatter de mainte-
nir la police & de la porter à cet
excès de perfeâion. C'est ainsi
^XXVJ DISCOURS
que l'on a fous les yeux les plus
belles choCes, les plus admira-
bles, (ans en être frappé, &
qu'on néglige de porter ses re-
gards sur les objets les plus enen-
tiels, tandis que l'on le tracasse
pour des misères; mais par la
raison, comme dit l'homme aux
quarante écus, qu'on ne s'avise
jamais de tout. Mille Auteurs
s'occuperont à fronder le gou-
vernement, & pas un à célébrer
ce qui mérite réellement l'admi-
ration & l'estime de la postérité.
Le Francois enfin est devenu si
*
extrême 8C si délicat dans ses
goûts, qu'il feroit logé en Para-
PRÉLIMINAIRE. xxxvij
dis à la droite du Père Eternel ;
qu'il s'écriroit, en fiffiant, que
les choses ne vont pas bien, &:
que l'on n'a pas pour lui les
égards qu'il mérite. Mais aban-
donnons' cette corde; elle est si
longue, qu'il faut des mains plus
fortes que les miennes pour la
tendre. Ainsi passons à l' objet
que je me fuis prescrit en failant
ces courtes réflexions sur l'His-
toire , l'Eloquence &: la Poësie.
Il m'a paru, comme à plusieurs
pertonnes dignes par leur nais-
sance &: leurs talens d'être citées,
que les principes nécessaires pour
parvenir dans ces trois sciences
xxxviij DISCOURS
ne donnoient qu'un jour incer-
tain. Or j'ai cru qu'en rassemblant
les lumières, les rapprochant,
les distribuant, de près à près
l'inconvénient feroit levé. Si j'ai
manque mon objet, le Public le
fencira: pour ce qui regarde
néanmoins l'opinion & la. per-
suasion où je fuis au sujet de la
Tragédie, & sur-tout de' la Co-
médie & de l'Opéra; il est cer-
tain qu'elle eH établie sur les
raisons les plus frappantes ôc les
plus solides ; la plupart des hom-
mes qui s'y font occupés n'ont
dirige leurs lumieres que secon-
dairement; ils n'ont pas assez
, i
PRÉLIMINAIRE. xxxix
acquis pour s elever au - dcflus
d'une sphère commune, les
grands hommes que les siècLes
précédens ont produit, ont ouvert
& élargi la carriere; ils ont in-
diqué la route; & comme souvent
on perd la veine la plus heureuse
pour courir après des ramifica-
tions inférieures, notre siecle
s'est jette dans le singulier, le
particulier, croyant courir après
le beau, après le parfait; c'est
ce qui fait que les Savans s'aper-
çoivent eux-mêmes de la rarete
des sujets. Si j'étais placé par la
Fortune & la Nature pour re-
médier à ces inconvéniens, quel
xl DISCOURS
cham p heureux & vasse se pré-
sente à mon efpriti Mais laissons:
cest au temps & aux hommes à
reprod uire de nouvelles combi-
naisons.
ACCESSOIRE
A
ACCESSOIRE
AU PARNASSE,
ou
NOUVELLE MÉTHODE
Pour former IEfprit CG le
Goût.
CHAPITRE PREMIER.
De tétude des Belles-Lettres*
XJ'ETUDE des Belles-Lettres
cH, de toutes les Sciences culti-
z jlcceJJbire
vees par les hommes, celle qui
offre le plus d'agrémens à celui
qui s' y livre : aussi est-ce la feule
que nous voyons prendre fou
essor au milieu des plaisirs va-
riés, des délices & des fleurs; au
lieu que la plupart des autres
connoissances qui font notre
occupation ne présentent que
quelques insipides & austères
vérités, encore malheurefement
hérissées des épines du détaiL,
C'est à la fucur de son front
qu'un être studieux parvient au
but proposé; il ne peut prendre
un moment de relâche; sem-
blable à un voyageur engagé
au Parnasse.- ;-'
A 2,
dans une plaine nue, aride &
défcrte, à peine y trouve-t-il un
lieu commode , d'où il puisse,
en respirant, découvrir le che-
min déjà parcouru, & celui qui
^refte à parcourir. Mais ici non-
seulement tout est intereflant,
tout y est, je sose dire, merveil-
leux & divin; c'eil un jardin dé-
licieux orné de tout ce que l'Art
& la Nature peuvent former de
plus parfait. C'est le séjour de
la beauté; l'Amour même y pré-
side, les Ris, les Jeux, les Grâces,
dès que vous paroifTez, y précè-
dent vos pas, vous y accompa-
gnent comme en triomphe 5 le
r4 Accessoire
temple de gloire se présente
pour comble de bonheur vous
pouvez vous désaltérer en trem-
pant souvent vos lèvres dans la
coupe des Dieux.
Trop heureux donc celui
qu'un pareil genre d'étude trans-
porte I Les plus belles fleurs ne
croissent que pour lui; seul il
peut les cueillir ; mais qu'il pren-
ne garde, trop d'ardeur devient
un défaut. La douceur est le
partage de la beauté; une (om-
bre dureté, une âpre austerité,
des desirs mal peints l'effarou-
chent; elle ne se livre qu'aux
attraits d'une tendre & volup-
hu. Parnajê. f
A 3
tueuse délicatesse, la vérité mê-
me trop nue émeut sa pudeur :
ainsi, pour jouir de ses ineffa-
bles faveurs, il faut se confor-
mer & s'aifujettir noblement à
tout ce qui peut lui plaire. ,
Il Il n' est pas douteux que la
culture des Lettres demande uiv
génie qui (oit doué d'un mérite
particulier; sur-tout il doit être
doux, facile, studieux, réfléchi
& sensible; c'est avec ces heu-
reuses dLpofitions que la car-
rière en est agréable; car les,
qualités opposées font autant
d' obstacles à une honnête réu £ >
site.
6; Accessoire
Un esprit dur donne sa teinte
à rot¡ ( ce ai 'iî prod uit. Les idées
qu'il cK ei :t \o\ t cel les qu'il place
pa préference, & ordinaire-
ment elles ne font ni délicates
ni agréables. Son ilyle est pres-
qùe toujours [ec, decousu ou mo-
notone, & plus la férocité domi-
nera ce caractère intraitable,
plus cette austérité, cette inflexi-
bilité & cette promptitude qui
l'accompagnent, l'empêcheront
d'ubierver ces nuances douces,:
ces merveilleuses gradations qui
touchent de si près à l'excès de
l'Art.
Personne ne peut contefler
au Parnasse. j
A 4
l'utilité de l' étude ; sans elle , les
meilleures dispositions ne pro-
duisent rien ; c' et f elle qui ente
l'arbre, le purge & rémonde
de tout ce qui est nuisible & inu-
tile, & en élaborant le fol, le
dispose à donner les fruits les
plus agréables.
Certainement on peut encore
regarder la réflexion comme
aussi indispensable que l'étude ;
elle en fait même une partie es-
sentielle; car c' est par elle qu'on
examine & qu'on apprécie la
juste valeur de chaque principe,
de chaque vérité, de chaque
idée. N' est-ce pas par elle que
lu Accessoire
Ton parvient. à distinguer fé-î
tendue de la petitefle, la gran-
deur de la singularité, l'exacti-
tude, de la lâcheté & de l'in-
cpnféquence, la force de la foir-
bleÍfe, & la fausseté de la juf-
tefle : tout cela ne se distingue
donc que par l'étude ôc la ré-
flexion.
Qu'un homme, comme un
étourdi parcoure des milliers
de volumes ! par cette lecture -
précipitée il se remplira la tête
de mots & de faits ; mais il
sotera. la faculté de les compa-
rer, d'où résulte essentiellement
la juftefle de l'elprit ; car la me-
au Pamajje; '9'
moire feule forme de jolis per-
roquets.
: Le jugement sans mémoire
jette dans un autre embarras; il
rend l'esprit trop pesant ; les
choses font déjà passées, éloi-
gnées avant d'avoir pu rassem-
bler les parties qui doivent se
faire comparer & juger; & l'i-
magination sans mémoire, par
surcroît 3 dénuée de jugement,
vise tout uniment a la folie i
ainsi il résulte donc de tout ceci,
que le bon esprit ou le génie
font un composé de la mémoire,
du jugement & de l'imagina-
tion également combinés.
io AcceJJolrc
La sensibilite ca une qualité
distinctive de l'homme de gé-
nie. Les Alexandres, les Césars,
les Turennes, les Cicérons, les
Démofihènes, les Socrates, les
Platons, les Newtons, &c. me
serviroient à démontrer irrévo-
cablement l'évidence de cette
vérité; & je fuis persuadé que
tout le monde s'accorderoit avec
moi pour dire que c'elt la sensi-
bilité qui leur a donné cette sa-
gacité, cette finesse de pénétra-
tion, par laquelle ils ont senti,
apprécié & employé des choses
qui échappent au commun des
hommes : sans elle tout homme
ext Parnasse. i i
cftune froide machine adaptée
aux événemens d'ici-bas, tandis
que l'autre les gouverne fouve-
rainemenc. Aufïi est-ce à ce di-
vin feu que la raison allume fou
flambeau, que les passions pren-
nent les couleurs dont elles se
parent à nos yeux, que les ta-
bleaux de l'imagination s'embel-
lissent, & que la vertu &: la vé-
rité se propagent.
Les habitudes, les occupa-
tions, les societés ne contribuent
pas peu à changer ou atténuer la
force ou le degré de l'esprit. Il
arrive très-souvent que non-seu-
lement elles les gênent, elles les
V If 4
£ ÏAcceJJbiré -
détournent ; mais elles Fabfbr- «
bent, elles r etouffent. Première-
ment la misère ôte cette noble
assurance, cette facilité d'expres-
i
fioii 1 & resserre les idées; parce-
que perpétuellement frappés par
des objets bas, rampans ou dé-
goutans, l'esprit malgré lui - me-'
me s'y plie, abat son vol &*
s' accoutume, à ramper dans Ia-
1
médiocrité. Si malgré cette triste
vine il ose tirendre quelquefois
l) .1 l
son esTor &c s' élever jusqu'a la
région du beau, le ton humble
o J
& commun avec lequel-il pro-
nonce chaque pensée, la couleur :
sombre dont il les teint, les moni