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Adresse à l'Assemblée nationale par les hommes de couleur libres de Saint-Domingue

121 pages
[S.l., 1791]. 1791. 122 p. ; in-8.
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\& I^ÇEMBLÉE NATIONALE
PAR LES HOMMES DE COULEUR LIBRES
Faudra-t-il que nous cédions presque toujours avec une
docilité aveugle, 8t, en quelque forte , religieuse,
au préjugé qui circonscrit l'homme dans les bornes
humiliantes où la nature ne l'avait point resserré ?
Déluffemens, T. IF, p. i & z , édit. 178}»
Kj vous ! vrais Français,' qui avez eu îe noble
courage de tout hasarder pour rentrer dans les
droits sacrés -de l'homme , 5t qui avez prouvé i
dès les premiers pas que vous avez faits dans cette
sublime carrière , combien vous étiez dignes de la
parcourir, 6í combien vous connai/sìez d'avance
ces droits imperturbables dont on vous avait privés
depuis fi long-temps; vous qui, sentant toute votre
essence, avez rentré dans la dignité de Thomme,
et avez si bien prouvé qu'on peut Fopprimer pen-
dant quelques temps, mais jamais le dénaturer!
C'est à vous qu'une classe d'hommes Sí nés Fran-
çais, mais dégradés encore par le plus cruel, comme
A
(2)
Je plus avilissant des préjugés St des lois, s'adfeffe
pour faire connaître son fort affreux 6c désespérant*
C'est à vos âmes magnanimes, généreuses, justes^
que nous adressoqs nos plaintes 8t nos doléances.
Daignez y jeter un coup d'oeil d'attention. Noua
les avons inutilement adressées aux Assemblées,
auxReprésentans de la Colonie ; loin de nous écou-
ter, on nous a non-feulement repoussés avec mé-
pris, avec indignation, mais encore avec dureté,
comme des rebelles, des séditieux qui voulaient
troubler Tordre St la paix de l'Isle : comme si c'est
ainsi que s'y prennent des gens mal intentionnés,
des esprits factieux ; comme si les séditieux vont
manifester leurs intentions dans des écrits, quand
elles sont contraires à ceux à qui on les adresse ;
comme s'ils ne commenceraient pas par les sou-
levemens St toutes les horreurs qui en font la fuite.
L'Assemblée Coloniale , dans son plan de con-
vocation , article IX, nous ordonnait de former
nos cahiers de demandes ; nous les avions déjà
présentés fans succès, St de notre propre mouve-
ment , aux Assemblées Provinciales, St primaire-*
ment dans celles des Paroisses; nous les représen-
tâmes à la première , St nous n'avons pas été mieux
écoutés. Comment même nous a-t-on obligés de
les présenter ? Par des Députés blancs de chaque
Paroisse ; en forte que nos Parties restaient plus quS
jamais nos Juges. <
On nous a reproché, fortement notre style St
notre manière de nous exprimer , St particulière-
ment dans le dernier cahier que nous avons pré-
senté à Saint-Marc, St qui a soulevé tous les blancs
contre nous. Nous le joignons ici, afin de vous
en faire Juges. II fut mis de côté, St on convint
verbalement de n'en faire aucune mention. .C'était
une classe vouée au mépris, consacrée au silence,
qui osait parler pour la première fois : hélas ! cette
action feule fut regardée comme une audace répri-
( 3 ) -. -. .
friable, comme uri attentat capital ,• 8t nos expres-
sions, dont nous cherchâmes cependant à affaiblis
la noblesse 8t l'énergie, pour ne pas trop blesser.
des oreilles accoutumées à n'entendre que la vois
faible St flétrie de l'humiliation St de la dégrada-
tion ; nos expressions , disons-nous, courroucèrent
tous les blancs contre nous, 8t ils jurèrent notre
persécution , ou plutôt notre proscription , ou tout
au moins de nous avilir encore au-dessous de
i'infamie même de notre premier état. Eh ! hors
de nous faire rentrer dans l'esclavage, que pou-
vait-on ajouter à notre condition déshonorante Sc
déplorable ! Aussi, le croira-t-on ! on nous menaça
de nous remettre dans les fers, fous le joug de
la servitude , parce qu'on sentait que la mort étaie
moins affreuse à nos yeux*
Vous touchez, Messieurs, à la fin de votre Lé-
gislature , St le fort d'un peuple immense de Fran-
çais , opprimés par un préjugé aussiinjustequ'odieux,
ii'est point encore déterminé , n'est pas même'
adouci. La Colonie travaille à former ion Code 5
on ne manquera pas d'aggraver encore nos maux,
si vous ne daignez venir à notre secours.
Ce ne font point, Messieurs, des esclaves qui
demandent à briser leurs chaînes , qui cherchent
à se soustraire à un joug qui fait toute la consistance
des richesses du Nouveau Monde ; ce ne font point
des esprits incendiaires qui cherchent à troubler
la société par d'injustes prétentions, ou par le fa-
natisme de la liberté mal conçue ; ce sont des Ci-
toyens $ des pères de famille paisibles qui deman-
dent à participer au bonheur de la régénération
de leur Patrie, qui remet Fhomme dans fa vraie
condition; ce font des sujets utiles à l'Etat, qui ont
été de tout temps employés au repos de la Colonie
qui les déshonore; ce font des Patriotes zélés qui,
par le seul amour pour la prospérité de leurs pères
qui les méconnaissent St les récompensent íi mal ?
(4)
se sont dévoués volontairement 8t fans nui autre
intérêt personnel que cet élan filial, pour le main-
tien du bon ordre parmi ceux qui les traitent si
inhumainement ,• St nous osons nous flatter d'a-
voir su , par nos foins seuls, défendre les propriétés
de la Colonie, menacées par les esclaves : nous
avons conservé entre eux St ieurs maîtres, cet heu-
reux équilibre fans lequel òn verrait arriver le bou-
leversement des Colonies, après la subversion de
toutes les Lois.
Mais quand les gens de couleur eussent toujours
été nuls, ce ne font pas moins des hommes, ou
nés libres, ou devenus tels par leurs services, ou
par le mélange d'un sang qui devrait tout épu-
rer, tout élever au rang des premiers peuples du
monde, au moins depuis qu'il a été versé pour cette
heureuse égalité qui honore si bien l'humanité. Ce
sont de bons Citoyens qui réclament une faible part
dans une révolution opérée pa» l'inspiration de la
nature même, St après laquelle leur ame ne pou-
vait que soupirer depuis trop long-temps > St qui
pourrait dumoins suffire pour réveiller leurs senti-
mens affaissés fous l'horrible poids d'un préjugé
barbare, injuste, qui couvre également de son in-
famie, St l'insouciant esclave, St le trop sensible
affranchi ; St, étrange effet du cruel despotisme St
de l'orgueil ! le métis, dont la couleur laifle per-
cer la rougeur que fait monter l'opprobre 8c la
honte fur son front comme sur celui qui l'avilit par
une Loi qui n'est ni dans la nature , ni dans la
politique ,• préjugé qui est mille fois pire que tout
ce que la féodalité St le servage pouvaient produire
d'horrible 8t d'inhumain. Eh ! qu'avons-nous donc
fait à la nature ou aux hommes pour être ainsi
proscrits de la société dont nous respectons les liens
sacrés, St dont nous avons été les soutieas zélés ?
Quelle cause peut donc autoriser cette réprobation
leontre nous ?
( 5 )
Confondus avec les esclaves par une assimilation
morale 8t préméditée aussi ignominieuse, on ne
craint pas de nous opposer à leurs entreprises sé-
ditieuses ; St, couverts d'humiliations , chargés des
plus mauvais traitemens, nous n'avons jamais laissé
de justifier, non l'opinion qu'on semble nous refu-
ser , non la confiance qu'on affecte de ne pas
accorder à nos sentimens , mais l'attente exigeante
St impérative où la nécessité met les blancs de nos
services. Hélas ! au moindre mot de l'envie , d'un
méchant ou d'un intéressé à nous perdre ,• à la
moindre délation d'un blanc quelconque , on nous
traîne dans les cachots, au gibet. On a fait tomber
des têtes respectables que la vertu pleurait en secret ;
car c'est un crime capital parmi les blancs , que de
nous rendre la moindre justice ouvertement. Et
pourquoi tant de cruauté contre nous ì Le croira-
î-on ? parce que seulement on craignait que nous
ne demandassions à nous rapprocher de nos pères,
de ceux qui doivent nous couvrir de leurs ailes ;
parce qu'on appréhendait que nous ne voulussions
contribuer à la régénération de la Patrie , par l'offre
de notre sang St de nos fortunes , St d'en partager
les douceurs, la vanité s'est écriée : « Quoi ! ces
descendans de nos esclaves vont s'élever au-dessus
de la sphère basse St étroite où nous les forcions de
ramper ! ils deviendraient des hommes , des Héros
par la certitude d'être regardés tels par leur mérite !
ils deviendraient des Patriotes qui forceraient l'ad-
miration de l'univers ! ..... Arrêtons-les dans cette
entreprise hardie , qui seule dénote déjà qu'ils peu-
vent parcourir la carrière de l'honneur St de la
gloire. »
Voilà donc tout notre crime. Quoi ! au lieu de
s'attendrir fur notre fort, au lieu de dire:.«ce font
nos énfans, nos frères, ou d'anciens sujets qui'ont
contribué à. nos fortunes ; notre sang coule dans
les vaines de la plus grande partie, St l'autre font
( *) ■ .
des hommes qui, par leur conduite St leurs servi*
ces, ont mérité de briser le joug de l'esclavage » ;
au lieu , disons-nous , de se rendre ce témoignage
de ía conscience, on a pu s'opposer à l'essor de nos
âmes qui brûlaient de s'élever aux vertus qui ho-
norent St distinguent si bien l'horame !
D'abord le préjugé fur la couleur des gens libres
n'était, pour bien dire, que fictif; il n'avait lien
qu'envers des êtres qui, privés de l'éducation, sem-
blaient l'autoriser par leurs moeurs, ou contre ceux
que la fortune ne favorisait pas ; les autres jouis-
saient d'une sorte de considération, sur-tout quand
à des principes ils joignaient des qualités de Famé,
Actuellement le préjugé'a pris plus d'activité, St un
empire absolu St universel sur tous les gens de cou-
leur, fans distinction ni de mérite ni d'éducation.
Que dis je ! le mérite est aujourd'hui le signe le plus
marqué 'de la réprobation St de la persécution :
« c'est, dit-on, un,homme éclairé, il ne peut que
donner de mauvais conseils aux autres. » Cette dé-
cision suffit ; voilà un homme suspecté de crime ;
& cette suspicion est un crime qu'il ne tarde guère
de payer de sa tête , ou tout au moins de fa liberté.
Depuis la révolution arrivée en France, St dont
la secousse a causé une si forte commotion dans les
Colonies ; révolution qui, jointe aux lumières de
l'esprit humain, aurait dû au moins adoucir notre
fort, nous sommes plus vexés, plus avilis, privés
de toute espèce de consolation St d'émulation. Ceux
de nous qui osaient fonder sur leurs vertus, ne font
pas plus ménagés ni distingués que les autres. Tout-
est confondu dans l'obscurité de l'aversion des
blancs contre nous ; aversion qui ne prend' fa
source que là où, au contraire, devait naître, ss-
non leur justice , dumoins leur indulgence. N'est-ce
pas vouloir nous conduire à tous les crimes , en
détruisant en nous jusqu'aux principes de l'honneur
ôt des vertus ? On a beau dire que la venu se suffit
< 7 )
à elle-même , il faut un stimulant à l'homme , ou
bien l'on n'en fait qu'un être passif St nul, quand
on n'en fait pas un méchant. Les blancs ne s'élè-
vent aux sublimes vertus, aux actions héroïques
que par l'opinion de leurs semblables, cette douce ,
cette heureuse récompense du coeur humain : St
elle est refusée à tous nos efforts courageux ! Cepen-
dant nous a-t-on vus, comme parmi les peuples fur
lesquels elle a le plus de pouvoir, nous livrant au
désespoir auquel on cherche à nous réduire , recou-
rir à des voies de vengeance , ou aux brigandages,
pour nous dédommager d'une flétrissure au-dessous
de laquelle rien ne peut plus nous abaisser ? Non ;
soumis à toutes les Lois, ainsi qu'à tous les capri-
ces , nous nous sommes circonscrits dans nos ver-
tus , 8t nous avons tout attendu du temps, cet
architecte St destructeur de tout ce qui existe. Nos
coeurs ont toujours répugné à tout moyen de vio-
lence , quoiqu'on h'a cessé de nous provoquer de
la manière la plus outrageante. Loin de nous toute
espèce; de ressentiment contre nos pères St nos frè-
res ! nous les chérissons encore malgré l'aversion
qu'ils nous témoignent.
Telle est la ferme résolution de tous ceux qui,
parmi nous, savent penser : mais que ne doit-on
pas redouter de l'effet du dernier désespoir dans
ceux qui ne sentent que l'existence physique ! pour-
rons-nous arrêter la main de ceux-là, lorsque poussés
à bout par toures les vexations St les outrages, ils
ne connaîtront plus d'autres ressources que celles
que pourra leur offrir la mort ou l'amélioration de
leur fort ? N'envelopperont-ils pas dans leur pre-
mière vengeance ceux de nous qui ne voudront pas
seconder leur désespoir aveugle ? N'a-t-on pas même
à craindre que de tels esprits trop aigris, peu ins-
truits des liens qui unissent les hommes en société ,
ne recourent au parti effroyable d'intéresser, d'en*
( 8 )
traîner dans leurs vues sanguinaires une autre classe
qu'il est si aisé de persuader quand on lui parle de
secouer un joug qu'elle abhorre ? Alors quelle car-
rière immense de calamités s'ouvre aux yeux de
la sage prévoyance St de l'humanité !.. . .
N'en détournez pas les vôtres, Messieurs, elle
mérite votre plus sérieuse attention ; daignez les y
fixer un instant malgré toute l'horreur que les. ta-
bleaux qu'elle présente doivent inspirer: considérez
que la perte des Colonies en serait la suite funeste
ôt inévitable ;obiervez que l'on ne l'aura due qu'au
seul St fol entêtement de l'orgueil le plus vain 8t le
plus mal entendu. Car, en demandant à être mieux
traités de la part des blancs, à n'en être plus les
malheureuses victimes, quel attentat commettent
donc les gens de couleur libres contr'eux ? Est-ce
en empiétant fur leurs droits, fur leurs propriétés?
Hélas ! que leur demandons-nous ? De nous rappro-
cher d'eux, de nous consacrer à leur service, à leur
fureté , à leur bonheur, d'être leurs soutiens envers
St contre tous leurs ennemis, St d'être regardés St
traités comme des hommes. Et cesidemandes,
qui devaient noys en faire regarder si dignes, font au
contraire traitées de rébellion , d'attentat, de fac-
tion , d'insurrection!... Que peut-on ajouter de
plus à l'horreur de notre fort ?
Nous le répétons, parce que c'est une vérité
frappante St cruelle ; avant la nouvelle Constitu-
tion des Français, les gens de couleur étaient moins
malheureux. En sont-ils donc plus dégradés, St ne
doivent-ils pas participer à la régénération de leur
Patrie ?Ne sont-ilsdonc plus Français depuis que le
Français fait profession d'être vraiment homme ? La
raison, l'humanité ne doivent-elles donc pas répan-
dre leurs lumières vivifiantes jusques fur nous ? Qu'im-
porte-t-il aux blancs que nous soyons mieux traités ?
Notre bonheur les chagrinerait-ií ? Le mot de régé-
nération n'est-il qu'un vain mot dans les Colonies, où
(9)
la politique exige au contraire qu'on se conduise
avec plus d'aménité ?
L'Assemblée a déclaré que la population de Saint-
Domingue continuerait d'être distinguée en trois
classes; savoir, les blancs, les gens de couleur libres
8c les esclaves; mais.a-t-elleprononcé que cette dis-
tinction, qui est naturellement faite sans besoin de la
déclarer, deviendrait injuste, barbare, tyrannique
envers la seconde classe ? Qu'est-ce qu'un affran-
chi ? Un homme qui a su assez bien mériter pour
obtenir de son maître de briser ses fers, ou- l'e
fils d'un blanc qui n'a pas pu souffrir de voir fort
sang dans la servitude. On tire les affranchis de Fes-
clavage pour les récompenser, St la liberté, le pre-
mier St le plui cher patrimoine de l'homme , lui
devient si funeste lorsqu'il Fa doublement acquise !
Quelle contradiction ! St combien elle est désespé-
rante !
Mais en examinant la cause d'un tel préjugé,
on le trouve encore plus étonnant. Car en quoi
peut-on reprocher aux affranchis, St bien moins
encore à leurs descendans , leur origine, St les trai-
ter d'ingrats ? Si l'esclave a mérité de sortir de la
servitude pour prix de ses services , son maître ne
lui a pas fait une grâce, St n'a rien fait que remplir
les devoirs de l'équité en lui donnant la liberté. Et
quel est le propriétaire qui, dans les Colonies, s'avise
d'accorder gratuitement la liberté à son esclave ,
sans un bien puissant motif, ou de reconnaissance
ou d'intérêt d) , ou d'un sentiment de la nature,
bien plus respectable St plus impérieux encore?
Si un Colon a donné la liberté à son enfant
naturel, il n'a fait que son devoir , St son enfant
ne lui doit que le respect St la soumission filiale.
Mais de la reconnaissance ! hélas ! n'eût-il pas
mieux valu pour cet infortuné de n'avoir jamais
(O II y a des esclaves qui ont donné 13,600 livres pour
fe racheter de la servitude.
( 10 )
vu le jour, que d'exister pour maudire sa naissance ,
St avaler chaque jour le poison déchirant de Figno-
minie, St vivre dans une abjection qu'il ne mérite
peut-être ni par ses moeurs, ni par fa, conduite ?
O vous, nos pères ! parce que vous nous avez faits
avec des Affncaines , vous ne nous croyez plus sus-
ceptibles de sentir St de penser comme.vous, St
la nature ne parle plus dans vos coeurs pour nous !
Mais, non , vous nous connaissez les mêmes sen-
timens qu'à vous-mêmes ; chacun de vous en par-
ticulier gémit fur le fort des siens , St en général
vous étendez votre barbare injustice fur une caste
qui n'est coupable de rien, St qui ne diffère de
la vôtre que par la couleur.
Si les Colons avaient à reprocher aux Affranchis
une sorte d'ingratitude, ont-ils dumoins les mêmes
raisons à donner contre leurs descendans ? Est-ce
encore un péché originel ? On est forcé par la
justice St par Fintcrêt éclairé d'affranchir tel qui
s'est élevé au-dessus de l'esclavage par ses services ;
mais qu'ont de commun ses descendans avec le pa-
tron de ses pères ? Et qu'importe aux blancs Félé-
vation d'une autre couleur, íi les vertus en doivent
être les échelons ? -Où est donc cette sage philo.-
sophie qui anime les Français dans cette régéné-
ration dont ils se glorifient avec tant de raison aux
yeux de toute la terre qui les admire ? Souffriront-
ils comme une tache reprochable à leurs travaux
glorieux, d'avoir manqué d'étendre leur attention ,
leurs soins paternels St leur justice jusques fur la
classe la plus malheureuse de la Nation , qui ne mé-
rite point de l'être , & qui, par ces raisons , était plus
digne de leur protection immédiate ? Non. Instruits
de la vérité , ils reviendront au secours d'une partie
recommandable du peuple qui forme l'Empire Fran-
çais , St la soustrairont à l'oppression odieuse où
elle gémit pour le bon plaisir seul des Colons.
Ii est une voix plus forte encore que la philoso-
( II )
phie, si nous pouvons nous servir de cette ex-?
pression, qui parle aux habitans des Isles depuis
long-temps, St qui, peut-être, ne s'en fera en-
rendre que lorsqu'il ne sera plus temps d'en pro-
fiter : celle de la nécessité. Qu'ils ne se fassent pas
illusion St ne s'endorment pas fur le sort funesla
qu'ils se préparent à Fombre de leur dédaigneuse
ambition, St par la conduite qu'ils s'obstinent à
tenir envers les gens de couleur libres,dont ils écar^
rent avec un mépris affecté la confiance St l'affec-
tion ; ils en ont déjà eu de tristes exemples dans les
mouvemens de leurs atteliers. Ils n'en ont pas été
encore les victimes, parce que les gens de couleur
qui ont marché à propos ont arrêté le mal dans
íà source. Mais lorsque toujours maltraités, toujours
vexés, toujours plus persécutés à mesure qu'ils ont
plus mérité l'estime St la reconnaissance ; lorsqu'ils
verront tomber par préférence le glaive de la ty-
rannie St du despotisme arbitraire précisément sur
les têtes les plusrecommandablesd'entr'eux, qu'on
se plaît à traiter de chefs de sédition St d'assem-
blées illicites ; lorsqu'accablés , anéantis sous le
poids du désespoir le plus profond, ils n'oseront
plus se mêler même d'appaiser les troubles....."
Nous n'osons achever ce tableau effrayant ; votre
sage prévoyance Fentreverra suffisamment dans le
lointain du sort que les Colons semblent prendre
à coeur de se préparer.
Au lieu de jeter un coup d'oeil d'humanité sur
celui des gens de couleur libres ,- fur la cause des
plaintes des plus modérés, les blancs de Saint-
Domingue ont cru qu'il était de leur sage prévoyance
de suspendre les affranchissemens ; moyen , projet
mal voilé de prononcer la destruction de cette
classe trop malheureuse qu'on a tenté déjà de tant
d'autres manières. Mais, Messieurs , vous ne man-
querez pas d'en appercevoir tous lesinconvéniens,
pu plutôt tous les dangers. En en exposant que}-
( » )
ques-uns ici, nous ne craignons dumoìhspas d'être
soupçonnés de partialité, puisque nous sommes
également propriétaires d'esclaves comme les
blancs. Mais l'humanité doit se dépouiller sans
scrupule de toute espèce de considération de Fin-
térêt, quand il s'agit de la justice St de la bien-
faisance envers les hommes. Nous y sommes d'au-
tant plus portés, que nous y voyons également la
politique ,1'intérêt d'accord avec la raison. C'est ce
principe sublime de l'humanité qui vous a animés ,
qui a guidé votre courageuse entreprise dans la ré-
volution que vous venez d'opérer avec tant de
sagesse St de lumières.
Ce Décret de l'Assemblée générale de la CoIo-
nie , qui suspend provisoirement les affranchissé-
mens, St qui mentalement les prohibe, entraî-
nerait plusieurs maux très-essentiels au bonheur St
à la fureté des Colonies.
Ï°. En refusant d'accorder l'affranchissement aux
esclaves qui l'auront mérité, c'est détruire toute
émulation chez eux, en leur ôtant l'espoir si doux,
íì consolant de pouvoir un jour, à force de travail,
de soin , de fidélité, briser le joug de leur sort,
dont rien à leurs yeux n'égale la pesanteur. De là
seul il découlera une source de maux dont l'idée
seule fait frémir, §t que nos mains se refusent à
tracer ; car on aura beau objecter que tous les es-
claves ne conçoivent pas St n'osent pas concevoir
l'espoir de la liberté, il est aisé de voir que l'honv
me espère tout ce qui est possible , quand ses espé-
rances ne vont pas même au-delà , St que
d'ailleurs les esclaves qui oat l'espoir de la liberté,
sont capables de contenir les autres dans les bor-
nes du devoir, St la crainte d'une entreprise à
laquelle, sans cet espoir heureux pour les Colons,
ils seraient les premiers à donner les mains St de
la consistance,. parce que ce font toujours les plus
( i3 )
inielligens qui osent espérer de s'affranchir par
leur conduite.
2°. L'Assemblée générale, dans le,même Dé-
cret , arrête que les afîranchissemens des autres
Colonies étrangères n'auront aucune valeur à Saint-
Domingue. Ce n'était pas encore assez d'avancer
qu'elle étoit feule législative St compétente pour
faire les Lois de la Colonie , qu'elle semble vou-
loir soustraire aux liens indissolubles qui rattachent
à la France fa mère, elle a voulu encore étendre
ses pouvoirs jusqu'à infirmer les actes des Puissan-
ces étrangères. Eh ! quel pouvoir a une Puissance
pour annuller les actes de ses voisins, St fur-tout
quand la justice St l'humanité en sont les motifs
respectables ? D'ailleurs FAssemblée Coloniale pou-
vait-elle, fans un Décret préalable de FAssemblée
Nationale , souveraine Législatrice de ■ l'Empire
Français, rendre un tel Décret, qui tend à bou-
leverser toute la Colonie de fond en comble ?
3°. Le même Décret porte qu'un homme ne
peut affranchir son esclave en l'épousant. Ainsi,
voilà la liberté individuelle enfreinte ; ainsi voilà
le lien sacré de la nature rompu ; il faut vivre dans
le concubinage ou renoncer à Fobjet de ses voeux.
Ainsi lès droits de Fhomme, reconnus par FAssem-
blée de la Nation , ne le font point pour nous ,
St l'on nous interdit jusqu'aux penchans irrésistibles
les plus permis ! Si de tels articles n'étaient pas
consignés dans les archives de FAssemblée, af-
fichés 8t publiés, qui pourrait ni le croire, ni
Fassurer ?
Lorsque les gens de couleur libres entendirent
publier l'heureuíe révolution qui vient de rendre
aux descendans des Francs leur première énergie
St toute la splendeur Française, leur coeur tressail-
lit de la plus douce espérance. « Les lumières de
la raison, se dirent-ils enfin , éclairent les hom-
mes , St vont dissiper tous les prestiges de For-
, ( H ) , ,
gueil St tôùs ses préjugés. » Hélas ! se seraient-
ils attendus à une restriction qui les frustre eux
seuls d'une Constitution qui rend à l'homme les
droits qu'il tenait de la nature , St dont par consé-
quent la tyrannie ne peut le dépouiller pour tou-
jours ? Ils se seraient encore moins attendus qu'à
l'occasion de cette régénération de toute la
Nation, eux exceptés, on dût mettre le com-
ble à l'opprobre qu'on a attaché à leur état. Ils sont
des Citoyens ; St pour avoir osé le dire , pour s'être
offerts à le prouver, en voulant se rapprocher un
peu des blancs > pour soutenir leur cause dans un
moment important, pour concourir à leurs tra-
vaux St au bien-être de la Colonie 8t de FEtat ,
ils ont été impitoyablement poursuivis, chargés de
fers, traînés àFéchafaud j comme coupables des
plus grands crimes. Osaient-ils s'assembler plus de
deux pour travailler à se justifier de toutes les faus-
ses accusations dont on ne cessait de les char-
ger (i), on criait aussi-tôt de toutes parts , à la
révolte, à l'insurrection (2), St ce cri était le signal
du carnage contr'eux. Queiles calomnies absurdes
ne s'est-on pas plu à répandre fur eux pour les
noircir, s'il était possible, aux yeux de FAssem-
blée Nationale ! Que de manoeuvres n'a-t-on pas
fait jouer pour les couvrir de tous les torts !
On nous a reproché collectivement les fautes,
ou plutôt le délire de quelques mulâtres , tels que
celui de l'Artibonite, du nommé du Catel de Li-
monade, de Lacombe du Cap , de Jeanty du
Trou ; rríaniacs qui ont plutôt donné des traits de
folie , que cherché, comme l'on a dit, à soulever
les autres. Pourquoi envelopper dans leurs torts ,
(O Voyez la Gazette du Cap, n°. 5â , article Saint-
Marc.
(2) Voyez le Courrier du Cap , n". 10, p. 187.
s'ils font bien constatés, toute notre,caste én gé-
néral ? Mais a-t-on même rapporté les faits tels
qu'ils sont arrivés ? Parce qu'un mulâtre du Cap ,
nommé la Rivière, coeur pervers s'il en fut ja-
mais , qui trahissait à la fois les blancs St conseil-
lait mal les gens de couleur, se plaît à induire
Jeanty en erreur, en lui dictant lui-même une
fausse conspiration, qui n'est signée d'aucun au-
tre , qui ne parle que des esclaves qu'il dit
avoir dans fa manche , écrit que le monstre
de la Rivière va ensuite dénoncer dans l'es-
poir de la vile récompense d'une somme ; parce
que Viviez, mulâtre du Cap , jeune enfant, dont
la pusillanimité devait être l'excuse comme elle en
devint le crime , dénonce du Catel, dans l'espoir
de sortir de la prison où il avait été jeté sur de
simples soupçons ; parce qu'on surprend dans la
poche de Lacombe un écrit signé de cinq ou six
mulâtres, St d'une trentaine de noms inconnus,
écrit qui portait une espèce de fédération, dans la-
quelle il ne devait y entrer que le nombre de cent
mulâtres qui se juraient de s'entre-isecóurir dans
ces cas de fureur aveugle où l'on tombait à l'im-
proviste fur les gens de couleur, pour les massa-
crer ou les plonger dans les cachots , serment qui
ne comportait ni le sens, ni l'apparence de la sé-
dition ; parce qu'un mulâtre de FArtibonite , à
demi-ivre, fait une sortie sous les armes , St re-
fuse d'ajouter au serment patriotique un mot qui
n'y étoit pas, d'êtrescumis & dévoués aux blancs ,
faílait-il déclarer tous les gens de couleur libres de
la Colonie , coupables de haute trahison , St mar-
cher contre eux comme s'ils avaient réellement
levé Fétendard de la rébellion ì Fallait-i! confisquer
les biens de plus de cinquante pères de famille ,
tant à FArtibonite, Limonade , le Trou , les Co-
tellettes, la Grande-Rivière , le Dondon , le Bon-
net , Sec. , qui, fur le bruit des détachemens
(I 6 )
eiivoyés contre eux, avaient fui à la hâte , lais-
sant leurs femmes St leurs enfans dans les alarmes
St les pleurs ? Daignez, Messieurs, jeter un coup
d'oeil fur Fexamen rapide des objections des blancs
fur la cause du préjugé contre nous ^ que ftous
joignons ici ; vòus y verrez que les Assemblées du
Cap St de Saint-Marc ont été obligées de prendre
.les gens de couleur St leurs propriétés sous leur
protection, tant les vexations St les déprédations
accroissaient.
Fallait-il encore, fur la simple délation d'un mu-
lâtre du Fort-Dauphin, qui n'avait pu séduire
la femme de son voisin, homme estimable sous
tous les rapports, le faire enlever à fa famille j
le traîner dans les cachots, Fy laisser un mois,
gémir de la fidélité de fa femme, fans vou-
loir seulement l'entendre ? Fallait-il, sur la dénon-
ciation d'un économe blanc du Trou , faire arrê-
ter un honnête mulâtre, St le laisser trois semaines
en prison, malgré toutes les preuves qu'il admi-
nistre de son innocence, St Félargir ensuite sans
punir son faux délateur, fous prétexte qua ce fe-
rait d'un mauvais exemple pour les gens de cou-
leur? Fallait-il, sous la délation d'un Président du
Comité du Fort-Dauphin, condamner un'tnulâtre
au bannissement, St le détenir quatre mois en pri-
son , pour avoir, soi-disant, manqué à an blanc \
De combien d'autres infortunés ne pourrions-
nous pas grossir la liste des victimes de l'envie, de
la haine, de l'orgueil St de la déprédation des
blancs au moment de cette révolution dont on a
fait le prétexte de tant de cruautés , d'injustices ?
Mais nous ne voudrions pas abuser trop de vos
momens précieux, nous nous bornerons à vous
supplier de parcourir les Décrets des Assemblées
de la Colonie ; ils vous apprendront comment
nous avon.r été traités, St de quelle manière on
s'y est pris pour en couvrir l'injuîìice.
Quelques
( 17 )
Quelques gens de couleur ont peut-être désiré
de sortir, à quelque prix que ce fût * de l'oppf ession
qu'on exerce contre nous avec tant de sang-froid ,
parce que le désespoir est le même dans tous les
coeurs humains, St qu'il doit prendre un nouveau
ressort dans les coeurs Français j fur-tout au mo-
ment où la Nation rentrait dans les droits sacrés
de l'hoîrime , qu'on peut étouffer quelque temps ,
mais qui reprennent toute leur force à la première
occasion : mais les autres gens de couleur, c'est-
à-dire, les sept huitièmes, les en ont blâmés, en
ont converti même un grand nombre, en leur
faisant tout espérer de FAssemblée. de la Nation,
qui veut le bien général, St poursuit les abus dans
quelque classe qu'elle les rencontre*
En effet, Messieurs, c'est en votre bonté pater-
nelle que nous fondons notre espoir. Notre de-
mande est juste, puisqu'elle est faite par des hom-
mes , des Français , dont les neuf dixièmes sont
nés au sein de la liberté; elle est d'une obtention
facile auprès de vous, Messieurs, puisque loin de
tendre au désordre, elle ne ferait quexramener le
calme St la prospérité dans une des plus belles
des Colonies, dont la splendeur dépend de l'ac-
cord St de Funion de tous ses habitans. Si l'on avait
dit, ou plutôt si l'on avait démontré aussi physi-
quement que nous venons de faire, aux Français
d'Europe, au commencement de cette révolution ,
pour laquelle ils eussent tout sacrifié : FRANÇAIS !
VOICI UN MOYEN SIMPLE , DOUX , AISÉ , D'EN
VENIR A VOS FINS SANS DANGER, SANS COURIR
AUCUN RISQUE ; LE MOYEN D'EMPÈCHFR LES
TROUBLES , DE CONSERVER LE CALME DANS
VOTRE EMPIRE ! CE MOYEN NE BLESSE QUE LA
VANITÉ ET L'ORGUEIL ARISTOCRATIQUES, ET
fJULLEMENT LES DRQífs~RÉ-ELS D'AUCUN DE
VOUS, ENCORE MQÍ'NS ,TOS '-MiT^RÊTS : si on Je
leur disait encote en ce naomenty ïie s'empresse-
: '..- ■.':' •" . ~Z\ B
\ -: . v.- .C-í
("Î8 )
raient-ils pas de Fembrasser St de le mettre en
usage ? Eh bien ! c'est ce qu'on peut dire aux Fran-
çais des Colonies. En accordant aux gens de cou-
leur les droits qu'ils réclament, on blessera fans
doute l'opinion de l'orgueil ; mais à ce prix, qui
doit coûter si peu à l'humanité sensée , on ramène
Tordre 8t le bonheur dans toutes les classes, fans
nuire aux droits ni aux intérêts d'aucune. C'est la
certitude que nous en avons, qui nous enhardit à
nous présenter de nouveau à FAssemblée de la
Nation qui doit juger ses différends, fur-tout quand
les effets peuvent en être d'une si grande consé-
quence. Jamais, fans doute , il n'y eut une plus
grande source de division St de calamité que le
débat qui s'est élevé entre les blancs 8t les gens de
couleur, St jamais il ne fut plus aisé de la tarir.
Notre démarche pourra peut-être paraître tar-
dive ; mais FAssemblée aura la bonté de faire at-
tention , que , gênés comme nous le sommes par
une inquisition toujours active pour nous empê-
cher de nous rassembler, de nous parler, d'en
faire passer un de nous en France, 8c de faire par-
venir des Mémoires pour présenter nos doléances
à FAssemblée, nous sommes trop heureux d'avoir
pu faire passer un de nous pour présenter cette
Adresse. C'est par les mêmes raisons que nous ne
signons pas tous, 8t que même je n'ai pas osé y
mettre ma véritable signature, parce que tous ceux
qui l'auraient signée , St même qui seraient soup-
çonnés d'y avoir eu la plus légère part, feraient
proscrits St poursuivis avec la rigueur de la ven-
geance la plus implacable , avec un acharnement
inaltérable , St tous leurs biens fur le champ con-
fisqués ; il est donc d'une prudente nécessité de vous
taire nos noms. Mais en ne vous énonçant que
.des faits publiquement connus pour vrais, en ré-
clamant la justice que vous exercez avec tant d'éga-
lité envers tous les Citoyens Français , c'est vous
( 19 ì
justifier en même-temps que je ne fais que yous ren-
dre les voeux de toute une classe malheureuse , dont
on veut encore aggraver les maux, parce qu'elle était
déjà malheureuse. Votre équité, vos sentimens
humains en feront touchés, l'humanité criera au
fond de vos coeurs bienfaisans, St vous daignerez
jeter fur nous un regard de compassion ; 8t vous
nous ferez participer, sinon à la régénération
entière de la Nation , dont nous osons dire, avoir
le bonheur de faire partie , dumoins à ses bien-
faits, à fa protection, en nous mettant à Fabri des
vexations arbitraires auxquelles on nous assujettit
dans les Colonies. Enfin, Messieurs, ne laissez pas
plus long-temps dans l'oppression St le désespoir,
sous les coups les plus terribles du despotisme , des
Français qui méritent vos regards paternels,
comme tels Sc comme hommes libres.
MICHEL MINA,
Mulâtre libre de Saint-Domingue.
(20 )
A MeJJîeurs de tAssemblée générale d&
la partie Française de Saint - Domin-
gue , séant à Saint - Marc.
ESSIEURS,
A l'instant où tous les hommes citoyens étaient
appelés á concourir à la régénération du Royau-
me Français ; à l'instant où l'homme opprimé re-
couvrait enfin le droit sacré de se plaindre des torts
-faits à fa liberté St à fa propriété, n'était-ce pas à
ceux qui souflraieHt le plus du pouvoir trop arbitraire,
de se présenter à la Nation réunie pour opérer le
grand oeuvre de la restauration générale , pour de-
mander le remède à tous les maux dont ils étaient
accablés depuis si long-temps St fi injustement ? Sous
ce rapport,' c'était aux gens de couleur libres plus
qu'à personne à être entendus de FAssemblée Na-
tionale. Nous Favons senti ,-nous avons voulu nous
présenter à vos assemblées ; mais vous nous avez
repoussés avec autant de mépris que de dureté.
Cependant vous dites, ( Journal de FAssemblée
Provinciale St de la partie du nord de Saint-
Domingue, n°. 2 , page 17 , ) a qu'en vous réu-
nissant , vous n'avez eu en vue que Fintérêt public r
que la régénération de la Colonie , que la néces-
sité d'établir un régime différent». Mais nous avez-
vous appelés à cette opération générale ? Ne nous
comptez-vous donc pour rien ? Nc contribuons-nous
pas comme vous aux charges St aux subsides de FE-
tat ? Ne sommes-nous pas des citoyens de la Colonie
comme vous ? Nous oubliez - vous ainsi, lorsqu'il est
question de lever un impôt ou de contribuer à
( il )
quelque corvée ? Pourquoi donc avoir fait des ar-
rêtés , rendu des décrets, promulgué même des;.
Lois fans nous y avoir fait participer en rien ,
tandis qu'ils doivent nous régir comme vous ? Vous
avez tout décidé, tout arrangé selon votre avantage
•particulier, St vous ne nous avez laissé en partage
que le choix d'obéir. Vous blâmez ( le même Jour-
nal , n°. 2 , page 18, ) les Ministres des Rois qui
-employaient jadis ces mots impératifs St justement
révoltans : « DE NOTRE CERTAINE SCIENCE ,
PLEINE PUISSANCE , AVONS DIT , DÉCLARÉ ,
ORDONNÉ , Sic. St vous en suivez tacitement
l'esprit à notre égard. Vous êtes nos juges St par-
ties. Vous nous imposez la Loi comme vous le
jugez à propos, 8t vous entendez que nous nous
y soumettions fans réplique, fans représentation ,
toute vexatoire qu'elle nous soit.
Pour ne pas vous troubler dans vos opérations,
St dans un moment où le calme St la paix étaient
si essentiels au bonheur de la CoIonie , auquel nous
délirons tant de concourir, nous vous avons laissé
faire , espérant toujours que tôt ou tard la raison
St la justice nous rappelleroient au sein d'une As-
semblée qui ne peut être générale saas le concours
de tous les habitans du "lieu ; mais nous voyons
bien que vous ne vouliez que nous amuser ,
St que nous n'avons rien à- attendre de votre
propre mouvement. Vous voilà bientôt consti-
tués en Assemblée générale de la Colonie ,
il ne nous est plus possible de garder ce silence
pernicieux .pour nous ; notre bonheur-, nos inté-
rêts , notre existence même exigent aujourd'hui
que nous nous adressions à vous, St nous le faisons
d'après votre plan même de convocation qui nous
prescrit de vous adresser nos doléances. Puissent-
elles vous toucher fur notre misérable sort, St nous
attirer un regard favorable de votre justice !
Vous vous plaignez , ( le même Journal, ri°.
( 22 1
2, page 19, ) » que les Colonies feules ont été
oubliées dans la convocation générale du Mo-
narque Français » , St vous ajoutez : « mais le
zèle de quelques personnes a franchi cet obsta-
cle , St on a nommé des Députés à FAssemblée
Nationale. » Pourquoi donc avoir fait à notre
égard ce que vous trouviez si injuste qu'on vous-
eût fait ? Vous vous êtes constitués en Assemblées
Provinciales, non-feulement fans nous appeler ,
mais vous avez refusé même de nous y recevoir
à titre de Commissaires de gens de couleur libres,
quoique nous ayons des intérêts aussi chers que
vous à y défendre , St qu'il ne s'agisse rien moins
que de notre existence physique St morale.
Aussi n'avez-vous pas pu vous dissimuler à vous-
mêmes qu'on a reçu vos Députés dans FAssemblée
Nationale, malgré le vice d'une convocation par-
tielle , qui ne peur être légale. Ce vice pouvait Sc
devait être réformé par l'élection légale de tous les
Colons ; mais vous n'âvez fait que le pallier en
vous assemblant entre vous fans nous appeler ;
en nous ôtant même tous les moyens de nous com-
muniquer entre nous St avec nos Députés en
France , afin de les faire passer pour des aven-
turiers fans pouvoirs suffisans, guidés par leur feule
volonté.
Vous Favez dit, Messieurs, ( le même Jour. ,
n°. 2 , pag. 20 ) a dans Fétat social, auquel les
hommes sont appelés, chacun a des devoirs à rem-
plir St des droits à conserver. C'est l'exercice de
ces devoirs St la conservation de ces droits qui
font le bonheur commun , qui assurent le repos,
la tranquillité St la propriété de chaque indii-
vidu »
« Les Lois ( idem ) sont faites pour empêcher
la violation de ces droits, St pour maintenir Fac-
complissement de ces devoirs, St leur rigueur doit
( *3 )
être égale pour tous, parce que tous sont nés avec
les droits sacrés de l'homme. »
, Ne dirait-on pas, Messieurs, en lisant ces belles
maximes, que vous les avez mises en pratique, St
que vous n'avez jamais perdu de vue la justice que
vous devez à tous les individus qui composent la
Colonie de Saint-Domingue ? Ne dirait-on pas que
vous avez eu en vue le bonheur de tous ? Si vous
l'avez réellement cru, vous nous avez donc comptés
pour des êtres nuls qui ne font point partie de la
Colonie? Or, nous en appelons à votre propre
jugement: êtes-vous fondés en raison ou en prin-
cipe pour penser ainsi ? Non , sans doute ; ouvrez
les recensemens généraux , vous y verrez que les
hommes de couleur libres composent la moitié de
la population de Saint-Domingue , qu'ils sont tous
contribuables ; qu'ils sont presque tous propriétaires
de maisons ou planteurs ; St ces titres si chers 8t
si respectables à FEtat, leur donnent le droit de con-
courir avec vous à la formation des Lois qui doi-
vent régir la Colonie , puisque c'est d'elles désor-
mais que dépendent nos sûretés de vie, de bien 8t
d'honneur.
. En nous imposant silence sans cesse , en nous
empêchant constamment de nous assembler dans
la Colonie , St de nous communiquer avec nos
Députés en France, de vous adresser nos Doléan-
ces , en les mettant à Fécart quand nous pouvons
vous les faire parvenir, en répandant par tous vos
Ecrits, que vous opérez le bien général de "toute
la Colonie, il est certain que vous parviendriez à
persuader, au moins quelque temps, que tous les
Colons sont satisfaits, puisqu'on ne verrait aucune
réclamation, St qu'on n'entendrait aucun plaignant.
Mais enfin nos maux sont trop, grands pour nous
taire plus long-temps,- ìl faut que la vérité perce à
travers le nuage dont vous voudriez la couvrir; il
est temps de VOUÍ présenter nos réclamations nous-
( M )
mêmes, puisque vous ne daignez seulement pas
vous ressouvenir que nous existons , ou plutôt que
nous végétons parmi vous dans l'état le plus cruel
St le plus insupportable.
Mais en quel style vous parlerons-nous, fans pa-
raître criminels à des hommes habitués à nous im-
poser silence, lors même que nous leur parlons dans
les termes les plus respectueux ? Hélas ! le langage
des gens de couleur libres, dicté par la raison, la
vérité St le respect, ne paraîtra qu'audacieux , sé-
ditieux , attentatoire à la dignité des blancs nos
pères, nos frères , ou plutôt nos Seigneurs St
maîtres absolus. Une trop longue fuite de préjugés
vous a déjà accoutumés à regarder notre classe
comme celle d'êtres vil?, dégradés St indignes
d'élever leurs voix St leur parole jusqu'à vous. Ce-
pendant il faut parler pour être entendu, St le pire
de tous les maux est de se taire quand il ne reste
plus d'autre ressource pour les faire cesser.
Convaincus donc, pénétrés de tout le respect
que nous devons à nos pères, nous leur parlerons
avec toute l'honnêteté dont nous sommes inspirés
naturellement pour eux : mais, Messieurs, nous
vous supplions de vouloir bien faire attention qu'il
faut moins considérer Fhabitude où vous êtes de
nous imposer toujours silence St de trouver tout
mauvais dans notre bouche, qu'aux vérités impor-
tantes que nous avons à vous exposer. II y en a
dont la nouveauté pourrait blesser votre oreille sen-
sible , mais qui, dépouillées de la prévention, ne
vous paraîtront plus que très-naturelles. Nous parr
Ions à nos pères, nous avons le bonheur de leur
parler pour la première fois, 8t c'est dans un siècle
éclairé, dans un temps où l'humanité, lasse de
croupir fous le joug odieux du despotisme, a fait
enfin un effort courageux pour briser les fers hon-
teux dans lesquels elle gémissait 8t languissait, SC
«Ile a recouvré ses droits : nous parlons à des Fran^
çais, à un peuple sage, qui vient de donner à l'Uni-
vers l'exemple mémorable de la plus faine Phi-
losophie ; nous parlons à une Colonie d'hommes
justes, sortis de ces mêmes Français, dont la sa-
gesse fait l'admiration de toute la terre ; à des Co-
lons réunis pour opérer, à l'égal de leur mère-
Patrie , le bonheur de tous les hommes. Nous
sommes sûrs donc, fous tous ces rapports glorieux,
de ne point les offenser en leur parlant, 8c de nos
maux, 8c de nos droits, dans le noble style de
l'homme pénétré de fa dignité.
L'Assemblée Nationale a reconnu les hommes
libres, égaux en droits, parce qu'il était de fa
justice qu'elle le>fît,- mais si, par impossible, elle
avait pu se refuser à cet acte d'équité, sans lequel
huile de ses opérations n'eût été légale, 8C n'eût pu
même avoir lieu,-nons n'eussions pas été moins
fondés de demander à sortir de l'état équivoque de
liberté 8c d'esclavage , dans lequel un préjugé
cruellement impérieux 8c injuste , enfant d'une
fausse Sc barbare politique, nous tient enchaînés
& nous assujettit toujours de plus en plus. II est si
doux à l'amour-propre de fouler des hommes aux
pieds , d'en faire des instrumens de l'ambition ,
quand une fois on s'est fait le goût complaisant
d'une distinction qui dispense de toute justice , de
tout égard &C de toute règle envers une classe que
le seul orgueil avilit pour la soumettre !
Daignez, Messieurs, jeter un coup d'ceil compa-
tissant 8c équitable fur ce que nous mettons fous
vos yeux, Sc vous verrez que ce ne font pas des
folles prétentions de la vanité qui nous meuvent.
Nous avons souffert long-temps l'état d'abjection &£
d'humiliation dans lequel la force Scl'injustice nous
tenaient, espérant toujours du temps 8c des lumiè-
res de l'eíprit humain, la restauration de notre
triste 8c cruel fort. II est enfin venu ce temps de
consolation èí de bonheur où les hommes ne voient
(z 6)
plus avec les yeux de la prévention, ou la raison
8c la sagesse sont leurs flambeaux 8c leur règle ,
où les droits de l'homme font reconnus, où la liberté
individuelle établit si bien celle des opinions, où
enfin la vérité peut oser se montrer dans tout son
éclat 8c dans toute fa majesté. C'est de nos pères
que l'humanité dégradée , avilie , tient cette répa-
ration sage 8c philosophique : ils ont senti la néces-
sité de [recouvrer leurs droits ; ils l'ont fait, malgré
tous les efforts du despotisme 8c de la puissance
ministérielle : tant il est vrai qu'il n'y a jamais de
prescription contre la nature 8c la justice ! Leur
exemple, toujours si bon à suivre pour nous , nous
encourage , 8c nos, espérances reprennent une
nouvelle force , quand nous pensons que notre sort
est mille fois plus affreux 8c insupportable que ne
pouvait être celui des blancs à l'époque des
Etats-Généraux, fous un Roi aussi bienfaisant que
Louis XVI.
Nous avons fait comme vous, Messieurs, le fer-
ment sacré 8c indissoluble d'être FIDELLES A LA
NATION, A LA LOI, AU ROI. La Nation est la
réunion de tous les individus qui composent le peu-
ple , que régissent les mêmes Lois : nul ne peut être
exempt de ces Lois, 8c nul ne peut être privé de
leur protection immédiate. Point d'exception dans
une Constitution générale. Or, vous ne pouvez
nous contester que nous ne fassions partie de la
Nation Coloniale 8c Française , que nous ne sup-
portions , comme vous, toutes les charges de l'Etat :
pourquoi vouloir nous empêcher d'en partager aussi
les avantages ?
Sans être donc infidelles à la Nation , nous pou-
vons nous adresser à nos pères avec autant de con-
fiance qu'ils se sont adressés à leur Roi, pour leur
demander à sortir de l'état désespérant où aucune
Loi, aucun motif, aucune raison ne commande
de nous retenir plus long-temps. Ce n'est qu'un abus
barbare qui nous prive de nos droits, 8c vous êtes
-réunis, Messieurs, pour exercer la noble fonction
de réparer les abus 8c les torts de l'arbitraire faits
aux droits 8c à la liberté de l'homme. Vous nous
ávez affranchis pour jouir de la liberté dans toute
son étendue ; cette jouissance, quoi que vous en
disiez dans votre arrêté du 22 Janvier dernier , n'at-
tente en rien à vos droits, même les plus légers.
Pourriez-vous erre injustes 8c cruels pour le simple
plaisir de l'être, 8c de faire gémir dans l'infamie
. des âmes qui se sentent nées pour s'élever à l'estime
8c à la considération par toutes les vertus sociales,
comme tous les autres peuples de la terre ? Non :
vous daignerez agréer nos justes réclamations ; vous
exercerez la charge honorable de rendre à des hom-
mes malheureux leurs droits naturels ; vous prou-
verez , par cette impartialité qui doit caractériser
les Juges de la Nation, que vous étiez dignes d'être
appelés à cette fonction auguste.
L'Assemblée Nationale a décrété, 8c le Roi a
sanctionné ce Décret, qui est celui de la nature
même, « qu'on pouvait repousser la force par la
force : » dans tout ce que vous avez fait jusqu'à
ce jour, vous avez prouvé que c'était là aussi votre
premier axiome. Mais ce n'est pas une voie qui nous
convienne pour obtenir de nos pères ce que la jus-
tice nous donne le droit d'attendre de leur équité.
Nous leur formons notre demande avec confiance.
Eh ! que comporte cette démarche en foi ? De nous
unir à vous pour la cause commune, de vous de-
meurer plus inviolablement 8c plus étroitement atta-
chés que jamais, d'être vos amis, comme nous
sommes déjà vos enfans 8c vos frères; de telles
demandes peuvent-elles déplaire à des hommes
justes ? De telles dispositions annoncent-elies que
l'obtention de nos demandes renverserait la Colonie
de fond en eûrnble, comme vous l'avez dit dans
vûtredit arrêté du 22. Janvier, pour justifier une
( i8)
conduite qui n'est appuyée sur aucune base ? En
quoi la Colonie serait-elle perdue, si elle regardait
comme Citoyens des hommes qui le sont déjà parle
droit 8c le fait ? Ne dirait-on pas, d'après cet arrêté
étonnant, que les gens de couleur libres demandent
à anticiper fur quelques-uns de vos droits ? Mais en
tenant un langage pareil, ne deviez-vous pas, à l'ap-
pui d'une assertion d'une aussi grande conséquence,
décliner au moins une raison ou même un motif?
Mais vous auriez été en peine d'en trouver un seul,
& vous avez préféré de trancher la difficulté par un
' silence qui ne justifie pas l'injustice 8ç la force ab-
solue que vous annoncez vouloir employer contre
nous. En vain déclarez-vous que vous n'avez pas
. besoin de tuteur, que vous êtes assez grands pour
décider ce qui. vous convient de faire ; en vain espé-
rez-vous d'être secondés par les étrangers; l'univers
est notre Juge commun, ôc les étrangers ne vous
donneront pas les mains contre une classe que vous
opprimez fans même un sujet apparent.
II faut un sujet, une cause pour armer, comme
vous l'espérez, des Nations impartiales, devenues,
par cette impartialité même, indifférentes Sc froides
pour vos prétendus intérêts.
Lorsque la France, toujours prête à secourir
l'innocent opprimé , prêta des secours généreux à
l'Américain, gémissant dans l'infortune, elle avait
à soutenir les droits respectables d'un peuple à qui
le pouvoir arbitraire voulait, par des impositions
tyranniques Sc vexatoires, ravir, en quelque sorte,
la partie la plus précieuse de son travail 8c de son
industrie. Quoique la saine politique d'une Consti-
tution sociale n'appuie la splendeur permanente d'un
Etat que sur les contributions des individus qui le
- composent, elle sait aussi que l'extension porte tou-
jours un caractère de tyrannie, 8c que le peuple,
justement indigné de ces accroissemens d'impôts,
peut 8c doit, tôt ou tard , secouer le joug qui le
< *9 )
forçait à d'onéreuses rétributions. C'est à I'appui
de cette vérité que la France s'arma généreusement
pour soutenir le parti le plus juste. Le Ciel seconda
ses desseins ; il couronna son ouvrage ,• l'Amérique
suc reconnue indépendante.
Mais votre cause est bien étrangère à celle-là ;
vous n'êtes point des sujets vexés par de nouvelles
& fortesjmpoíitions ; vous n'êtes point un peuple
de malheureux, fur qui le pouvoir arbitraire appe-
santit son sceptre de fer; vous êtes les enfans opu-
lens d'une mère infortunée qui réclame dans ses
détresses des secours pécuniaires qui peuvent la sau-
ver sans vous affaiblir. Teujours sensible 8c tou-
jours une pour ses enfans, cette tendre mère, après
avoir trouvé dans tous leurs coeurs les mêmes sen-
timensd'amour 8c de dévouement, veut les récom-
penser de leurs soins empressés ; 8c parce que la
nature n'a qu'une voix impérieuse qui lui crie :.tous
mes enfans me sont également chers ; parce qu'elle
ne s'arrête point à la différence de leur couleur ,
non plus qu'à la beauté de leur physique; parce
qu'enfin elle ose remplir le voeu de la nature , en
ne faisant point de honteuses distinctions, vous la
menacez du plus cruel abandon, 8c vous ne craignez
pas de lui prédire une insurrection prochaine ! Ah,
Messieurs ! faites-y bien attention ; la passion qui
vous anime vous aveugle fur les suites funestes de
cette démarche inconfídérée ; mais le moins qui
puisse vous en arriver, fera de vous voir froide-
ment , pour ne pas dire honteusement repoussés des
Nations étrangères, qui frémiront de vous voir mus
par le seul sentiment affreux de l'égoïsme &C de
l'inhumanité.
Nous disons comme vous , Messieurs , « que
nous avons demandé, que nous sollicitons 8c que
nous obtiendrons infailliblement à l'Assemblée Na-
tionale 8c Coloniale, une Constitution vigoureuse
8c libre ; que nous montrerons d'avance que nous
( 3° )
en sommes dignes par notre inviolable union , au-
tant que par notre fermeté 8c notre sagesse. *
(Journal, 8Cc. ,n°. 2, pag. 16 ).
Quant à la seconde obligation d'être fidelles au
Roi, elle est garantie en nous par la première &C
la troisième. Le Roi est le Chef de la Nation Fran-
çaise , dont nous avons le bonheur de faire partie;
il gouverne par les Lòis qu'elle institue dans sá sa-
gesse ; on ne peut lui être infidelle sans manquer à
la Nation 8c à la Loi.
Nous serons également fidelles à la Loi. Eh !
comment pourrions-nous ne l'être pas? C'est elle
qui assure nos droits contre l'injustice ; c'est elle qui
assure notre liberté individuelle contre la tyrannie,
qui met l'homme libre dans toute fa propriété ;
c'est elle qui soutient nos voix quand nous crions
contre l'oppression ; c'est elle qui relève notre cou-
rage abattu , quand une opinion arbitraire cherche
à nous couvrir d'umiliation 8c de honte ,• c'est elle
enfin qui nous fait sentir avec tant d'énergie que
la nature a doué nos âmes, comme tous les autres
Peuples du monde, de toutes les facultés intel-
lectuelles, de toute la perfectibilité humaine, en
un mot, de tous les sentimens qui honorent le
plus l'homme sociable.
Oui, Messieurs, vous le savez vous - mémes,
nos âmes sont mues par toutes les vertus humai-
nes ; nous vous l'avons prouvé en mille occasions
remarquables, en nous élevant au niveau de tous
les grands hommes par nos actions, autant-que
par nos sentimens, malgré la distance cruelle que
vous avez eu l'attention de poser entre nous 8c
la possibilité de nous signaler, en nous écartant
de tous les emplois 8c de toutes les charges dans
lesquels on peut se distinguer. II n'est nullement
étonnant de voir des hommes placés dans toutes
les situations du monde social, se distinguer par
le courage 8c par, l'intelligence , 8c par toutes
( 3* )
les actions qu'on y admire, comme vous avez tou-
jours été à même de faire ; mais ce qui devait sur-
prendre , c'était de voir des hommes courbés sous
le joug énorme de toutes les entraves de la honte,
du mépris 8c de f humiliation dont vous nous ac-
cablez , s'élever de la bassesse où on les faisait
ramper ignominieusement, jusqu'à l'éclat de tou-
tes les vertus civiles 8c militaires. Rompant par
îa seule force du génie toutes les barrières que
votre pouvoir avoit placées entre eux 8c toutes les
places de la Société , vous avez vu les Louis des
Roulaux , les Thomany, les Vincent, les Tes-
sier,8cc, tous noms respectables dont vous ne
daignez seulement pas vous souvenir, se distinguer
par les plus beaux traits de courage , de grandeur
d'ame, 8c fur-tout d'une humanité dont ils n'ont
point puisé Texemple chez vous , parce que les
gens de couleur libres ne connurent jamais l'é-
goïsme, cette gangrène morale, qui décompose st
bien les âmes.
Les Chasseurs volontaires qui ont étéàSavanah ,
ont été autant de Héros ; i!s ont fait des merveilles
à Pensacole. Parcourez la Colonie , vous trou-
verez par - tout des traces glorieuses des services
que nous vous avons rendus. C'est nous qui avons
contenu jusqu'à ce jour vos esclaves dans le devoir,
ou qui avons été les chercher dans les bois les plus
pénibles lorsqu'ils ont voulu s'attrouper" dans leur
niarronage. Nous avons rendu des services réels
8c innombrables à la Patrie. Nous n'en eussions ja-
mais parlé si vous aviez eu plus de justice à notre
égard. Mais pour toute récompense , les Officiers
de votre couleur, qui ont marché à notre tête,
se sont parés de la réputation 8cdela gloire que
nous avions acquises au péril de notre vie, au
détriment de notre fortune, à la perte de notre
temps 8c de tous nos plaisirs ; 8c aujourd'hui vous
voulez mettre le comble à cette cruauté en nous
( 3* ì
contestant jusqu'à nos dfoits naturels, dont aucune
Puissance ne peut plus nous priver. Notre extrême
soumission, notre zèle 8c notre dévouement, qui
devaient assurer notre bonheur, notre félicité,
ou au moins notre liberté 8t notre fureté , n'ont
servi qu'à vous rendre plus exigeans , plus despo-
tiques 8c plus tyranniques envers nous. Notre cons-
tante 8c aveugle obéissance a été à vos yeux une
prescription de tous nos droits. Mais nous y eus"
sions renoncé à jamais s'il eût fallu les racheter au
prix de votre tranquillité. Nous attendions tout de
votre justice ou d'une heureuse révolution.
Elle vient enfin de naître. L'Eternel a daigné
jeter un regard de pitié sur le sort déplorable des
victimes malheureuses de la force 8c de la vexa-
tion, íl est temps de réclamer contre les abus de
l'autorité arbitraire , 8c de rentrer dans tòus nos
droits; de rentrer dans la classe des autres Ci-
toyens comme les hommes d'une couleur blanche}
parce que nous sommes libres comme eux, Sc que
la liberté individuelle nous appartient comme à tous
les autres peuples libres. Employez-nous csmme
tels, vous nous trouverez toujours dévoués au ser-
vice de la Patrie ; mais si vous nous traitez comme
de vils esclaves, comme des hommes flétris ÔC
indignes de vous approcher, pourrons-nous jamais
surmonter cet accablement de la honte 8c du mé-
pris ? pourrons-nous nous élever au - dessus de la
condition infamante dans laquelle votre vanité nous
relègue , pour nous livrer au zèle qui nous anime
pour le bien de notre Patrie ?
Ne nous traitez plus que comme de bons Pa-
triotes , 8c vous augmenterez de beaucoup le nom-
bre de vos défenseurs. Ne nous couvrez plus d'un
mépris que nous ne méritons pas ; revenez enfin
d'un préjugé qui déshonore un peuple éclairé, qui
se pique comme les Français d'être magnanime
& grand ; cherchez au contraire à exciter notre
émulation,
< 33 ) r , -,
émulation , ou plutôt laissez nos âmes se livrer a
leur impulsion naturelle, à l'essor qu'elles désirent de
prendre , 8c vous nous verrez mettre en pratique
les vertus les plus sublimes ; nous n'aurons plus'
qu'une même cause, &C nous la défendrons avec
ce courage,'avec cette constance qu'inspire le désir
de justifier l'opinion nouvelle que nous voulons vous
donner de nous.
Mais vous n'avez jamais voulu nous regarder
comme des hommes doués de sentimens d'hon-
neur, parcs qu'en accordant cette vérité , c'eût été
avouer l'injustice que vous avez exercée contre
nous,- vous avez cherché au contraire à nous faire
passer pour des âmes basses, pusillanimes, lâches ,
afin de justifier ou d'autoriser un préjugé qui milite
si fort contre vous-mêmes. Car vous ne pouvez
pas disconvenir que cette indifférence que vous
avez prise en nous pour incapacité, ne vienne du
fort humiliant dans lequel vous nous avez retenus
jusqu'à ce moment. Mais d'où vient ce préjugé qui
nous rend à vos yeux si dignes du mépris 8c de
l'humiliation dont vous nous accablez si inhumai-
nement ? Nous descendons d'esclaves noirs ; mais
n'y a-t-il que des noirs dans Pesclavage ? Chez
beaucoup de peuples encore n'y a-t il pas beau-
coup d'esclaves blancs? S'ensuit-il delà que l'es-
pèce en soit dégradée ? En quoi donc le serions-
nous plus que les autres peuples ? Est-ce parce que
notre couleur originelle est noire? Y a-r-il une
Loi, une raison , une cause qui l'avilît plus qu'une
autre ? 8c lorsque la nature a voulu varier, nuan-
cer tous les objets, a-t-elle eu en vue d'avilir les
uns plus que les autres ?
Vous ne vous êtes pas contentés de regarder
comme avilis les nègres affranchis ainsi que leurs
descendans, vous y avez compris encore les seng-
mélés. Quoi ! ce sang est assez impur pour dégrader
le vôtre à mélange égal, 8c même jusuu'à la dc-r-
c
( 34 ) ' ■ .
nière génération ? Quoi ! votre sang n'est ni assez
pur, ni assez noble pour purifier celui de l'Africain
en s'y mêlant ? Quel aveu ! mais au moins ce pou-
voir du sang des noirs fur le vôtre doit avoir une
cause. Quelle est-elle ? Vous ne répondrez jamais à
cette queítion si simple. Mais tant que vous n'y ré-
pondrez pas, vous resterez coupables aux yeux de
tout l'univers de tontes les infamies dont vous cou-
rrez les nègres 8c les sang-mêlés libres. Et c'est
bien pire quand on vous reprochera d'avoir ainsi
mêlé , avili sciemment votre sang avec celui d'un
peuple qui le déshonore à vos yeux ; c'est bien pire
encore quand on pensera que vous avez donné l'être
à des enfans pour les précipiter dans le déshonneur
8c l'opprobre. Et que pensera-t-on lorsqu'on saura
que ces enfans infortunés, victimes de votre seul
caprice, passent à vos yeux pour les plus grands
criminels, dès qu'ils osent vous solliciter de les mieux
traiter ? Faites encore attention que votre aversion
pour les descendans de vos esclaves, est un aveu de
votre part de la dégradation de l'homme dans l'es-
clavage , 8c que cette dégradation répugne à la
nature. Prenez-y bien garde , Messieurs, vous êtes
intéressés à décider le contraire. II doit y avoir des
Lois de Police sévères contre les esclaves, parce
qu'ils sont toujours relâchés dans leurs moeurs ; mais
gardez-vous bien de confondre jamais, si vous vou-
lez conserver vos fortunes, cette discipline néces-
saire avec un sentiment infamant contre toute une
espèce d'hommes. Nous sommes de trop bons pa-
triotes pour entrer à ce sujet dans une discussion qui
pourrait vous nuire ; couvrons cette matière du voile
d'un silence prudent : nous ne serons jamais les pre-
miers à le rompre, c'est le premier témoignage que
nous vous donnerons de notre attachement.
Au reste, en affranchissant un homme de l'escla-
vage , ne le lave-t-on pas de toute l'infamie atta-
chée à son état ? Ne le réhabilite-t-on pas dans tòus
"(35)
ses droits? Les blancs captifs, rachetés 8c ramenés
dans leur Patrie, font-ils regardés comme des hom-
mes indignes de la société ? Voyez le Code noir,
1685, art. 59, il dit : « que les affranchis méri-
tent une liberté acquise ; que cette liberté produit
en eux, tant pour leurs personnes que pour leur
bien , les mêmes effets que le bonheur de la liberté
naturelle à tous les français, P
C'est ce que vous dites vous mêmes en les affran-
chissant ; 8c quand vous ne le diriez pas, il n'en
serait pas moins vrai qu'en affranchissant un hom-
me de Feselavage, vous entendez bien qu il forte
absolument de cet état pour le fnre jouir de la li-
berté, c'est-à-dire, du bonheur d'être citoyen. S'il en
était autrement, vous seriez en contradiction avec
votre propre volonté , &C vous ne feriez que tirer
l'esclave d'une servitude doui_e pour le remettre
dans une dépendance mille fois pire , en le forçant
de vivre dans un état équivoque &C mixte qui n'est
ni celui d'un homme libre réellement, ni celui d'un
esclave décidément. Or, quels pourraient être 8c la
cause 8c le motif 8c l'excusc même de cette incer-
titude fur le sort .des affranchis ?
II n'y en a point. Nous sommes organisés dans
le physique & dans le moral exactement comme
vous. La teinte que le climat imprime fur notre
peau n'est que l'effet de la nature des lieux, ÔC ne
saurait autoriser le mépris dont l'orgueil voudrait
nous couvrir. Si nous ne nous sommes pas encore
distingués d'une manière bien particulière dans les
sciences, il ne le faut attribuer qu'à votre flétrissante
politique, qui a cru devoir nous priver de cette édu-
cation finie qui seule distingue certains individus par-
mi vous, 8c que vous mêmes vous admirez comme de
ces grandes raretés de la nature. Sans avoir pu être
instruits comme vous, nous pourrions vous en citer
également parmi nous qui, s'ils n'étaient dispensés
de travailler par leur fortune Scl'opprobre attachée
C 36 )
à leur couleur, se seraient fait une renommée bril-
lante ; ce fait est à votre propre connaissance 8c à
celle de l'Europe, où quelques gens de couleur libres
ont été élevés 8c ont vécu.
Rien ne peut donc justifier le préjugé qui nous
ravale si fort à vos yeux. Et qu'est-ce qu'un pré-
jugé ? Ouvrez vos Dictionnaires , vous y trouverez
votre condamnation en y lisant : « qu'un préjugé
est une fausse prévention. » Celui qui imprime une
tache à notre couleur est d'autant plus faux, que
rien ne peut même l'excufer en partie. Car en sup-
posant même que c'est sur notre origine africaine
que vous le fondez , nous vous demanderons tou-
jours , quelle est la cause de cette attribution sin-
gulière ? Est-ce un crime de naître dans un climat
plutôt que dans un autre , d'une couleur plutôt que
d'une autre ? Quelle raison en pourrait-on donner ?
Tout ce qui, à la rigueur , pourrait différencier les
hommes entr'eux,sans cependant les avilir , ce se-
rait le plus ou le moins d'intelligence. Or, nous
Je répétons, cette distinction est la même chez tous
les peuples : le plus ou le moins de culture spiri-
tuelle en fait toute la différence.
II faut cependant avouer que ce ne sont pas
tous les blancs qui tiennent à ce préjugé ridicule,
8c que cette contagion déshonorante n'a pas cor-
rompu encore les coeurs vertueux qui habitent les
Colonies. II en est un grand nombre qui plaignent
notre sort, 8c qui ne verraient qu'avec la plus gran-
de satisfaction qu'on y apportât le changement que
nous demandons. Nous en avons vus même ré-
pandre de ces larmes amères d'une douleur bien
sentie qu'arrachait la compassion à l'occaíion des
mauvais traitemens qu'on nous faisait subir sans
sujet. Nous les avons vus s'enflammer d'indignatioç
contré leurs semblables lorsqu'ils nous traitaient
avec tant de dureté, avec tant d'injustice 8c de
cruauté. Et ceux-là, il faut encore l'avouer, ce
(-37)
sont les plus honnêtes gens , des gens bien nés 8C
bien instruits \ ce font des hommes doués de ces
belles vertus qui caractérisent les vrais Sages. Maií
leur voix a toujours été étouffée par les cris em-
portés de cette classe qui ne fait se distinguer que
par la morgue ridicule, 8c cette préséance puérile
qui font tout leur être.
En effet, disent ces Philosophes humains, pourquoi
nous opposcrions-nous à la demande des gens de
couleur libres, de jouir comme nous de tous les droits
attachés à la liberté ? En quoi cette demande pour-
rait-elle être attentatoire à nos droits ou à notre
dignité ? En France où il n'y a que des blancs,
n'y a-t-il pas plusieurs classes d'hommes ? La nature,
qui a fait tous les hommes égaux en droits , n'a-
t-elle pas elle-même posé des lignes de démarca-
tion entre eux , en dotant les uns plus que les au-
tres d'une portion de vertus ou d'intelligence qui
fait la vraie distinction dans la société?On a beau
être même dans les premières places de l'Etat, on
s'incline toujours, intérieurement au moins , de-
vant la supériorité de mérite dans tel autre indivi-
du , en quelque classe que ce soit. D'un autre côté,
ajoutent les Sages de la Colonie, quand il y au-
rait une Loi qui rendît exactement égaux en droits
les gens de couleur libres 8c les blancs, serait-il
donc si humiliant pour nous d'être justes envers eux
comme nous devons l'être entre nous ? Et de fait,
n'est-ce pas demander le pouvoir d'exercer la vio-
lence 8c l'injustice contre ces êtres infortunés, que
de leur refuser le droit de partager avec nous les
bienfaits 8c la force des Lois ?
Voilà le langage des gens de bien parmi les blancs,
de ces hommes qui, se dépouillant des vaines pré-
tentions de l'orgueil, ne s'appuyam que de leurs
vertus, ne redoutent point la concurrence des coeurs
vertueux, 8c qui savent combien ils sont au-dessus
des autres.
( 3» )
II est encore une autre classe de blancs dans les
Colonies ; c'est celle des neutres, si l'on peut se
servir de cette expression. Ce sont de ces hommes
indécis, qui voient bien les choses telles qu'elles
sont réellement, mais qui tenant aux anciennes
formes, aux vieux usage?, craignant le qu'en di-
ra-t-on, s'ils commencent les premiers, n'osent ma-
nifester ouvenement leur vraie manière de voir 8c
de penser, dans la cr;;inte de s'afficher , 8c même'
d'être persécutés par les autres. Mais ces esprits in-
certains 8c tremblans n'attendent que l'occasion fa-
vorable pour se ranger du côté de la raison ; 8c ils
y seraient d'autant plus attachés , que leur senti-
ment a été plus long temps contraint. Disons mieux,
disons que le préj;igé contre nous n'exille que dans
très peu d'individus ; 8c que si l'on osait s'ouvrir les
uns aux autres, on serait bien surpris de se-trouver
presque tous de la même religion à cet égard.
Qui avons-nous donc contre nous? Ceux qui par
faiblesse suivent l'impulíion des femmes blanches. Ce
sont elles qui sont les plus acharnées contre nous,
8c qui crient plus fort contre le préjugé dont on
prétend nous flétrir. Mais elles ignorent, ces Da-
mes, jalouses des filles de couleur, qu'elles deman-
dent précisément ce qu'elles redoutent le plus. Car
il est évident qu'on ne doit la dissolution des moeurs
des filles de couleur qu'à ce même préjugé dégra-
dant qui détruit jusqu'à la considération de soi- même.
Les filles de couleur sentant bien qu'elles ne jouis-
sent d'aucune sorte de considération , étant les.épou-
ses de leurs semblables, elles préfèrent de se consa-
crer aux plaisirs des blancs dans la juste persuasion
que ces blancs les défendront contre l'oppression,
8c fur-tout contre cette cruelle abjection dont no-
tre propre répugnance devrait faire connaître com-
bien peu nous la méritons. En effet, les filles de cou-
leur qui vivent en concubinage avec les blancs, font
plus considérées par eux que celles qui, méprisant
,'( 39 ) ,
cette faveur achetée au prix de l'honneur, pré-
fèrent l'humiliation attachée à leur classe, 8c la dou-
<;e satisfaction d'être les épouses légitimes de leurs
semblables. Si ce préjugé odieux 8c criminel était,
anéanti, on ne verrait plus que les esclaves se pros-
tituer dans l'espoir si doux de briser leurs fers, 8c
les Dames, qui détestent tant les filles de couleur
libres, leur devraient au contraire la fidélité de
leurs époux, 8c on verrait se dissiper cet essaim
nombreux de Célibataires qui pervertissent les Co-
lonies.
Au surplus, il est une vérité que rien ne saurait
affaiblir : tout homme libre est fait pour jouir de
sa liberté ; 8c c'est n'en pas jouir que de dépendre
d'un sentiment qui assujettit aussi impérieusement
que celui d'un préjugé cruel qui soumet au despo-
tisme le plus arbitraire , despotisme qui s'étend éga-
lement fur le physique & fur le moral même des
gens de couleur libres. Nous n'avançons rien qui
ne soit à la connaissance de toute la terre ; jamais
un homme de couleur libre n'eut raison ni droit;
jamais il ne gagna un procès de conséquence con-
tre un blanc. Prend-il fantaisie à ce dernier de" le
maltraiter de coups , il se plaint &C fait encore
châtier rigoureusement le malheureux qu'il a déjà
vexé 8c battu. Voyez ce qui se passa au Cap le'jour
de la bénédiction des Drapeaux des Volontaires;
y at-il un lieu de la terre où l'on pourra faire
croire que des blancs se sont répandus dans les
rues d'une Ville , les mains armées , pour massa-
crer tous les gens de couleur libres qu'ils rencon-
traient, les traînant dans les prisons par demi-dou-
zaines , sous prétexte d'une révolte qui était d'au-
tant moins probable, que ce traitement désespé-
rant , qui est demeuré impuni, ne l'a pas opérée.
On eût dit de ces féroces Espagnols qui poursui-
vaient encore avec acharnement les infortunés
Américains avec leurs dogues. Et ce font des Fran.-
, ( 4o )
çais, des hommes qui se piquent d'être d'une espèce
si supérieure à la nôtre, qui ont pu se conduire ainsi!
Et ils pourraient encore accuser ces hommes que
tant de cruautés 8c de barbarie n'ont pu soulever
contre eux ! Et c'était dans cette Ville où siégeait
rAssemblée Provinciale de la partie du nord de
Sair.t-Domiuque, où étaient rassemblés ces hommes
uniquement occupés à ramener la paix, le calme
8c la justice ! IÎ est vrai, M. de la Chevalerie n'y
était plus; la confusion , fille des vaines prétendons,
l'y avait remplacé.
Oui , Messieurs, vous avez eu dans cette nuit
funeste Sc à jamais mémorable , une preuve com-
plète 8c irrévocable de la douceur, de la bonté ,
de la soumission 8c de la patience des gens de cou-
leur libres envers vous. S'ils eussent eu à profiter
de l'occaíion favorable d'une scission, \ que leur
fallait-il de plus ? Vous leur en devez tenir grand
compte. Au lieu de leur en savoir gré , aggraverez-
vous encore leur sort déplorable ? Ils osent tout
attendre de votre justice ; seraient-ils trompés dans
une attente qui doit vous flatter autant qu'elle fait
d'honneur à leurs sentimens ? Nous avons à nous
glorifier encore auprès de vous des soins que nous
n'avons cessé de nous donner pour vous prouver
notre zèle oC notre dévouement. Ne nous en tien-
drez-vous^donc jamais compte ? Mais, non. Nos
pères qui prétendent à la plus haute élévation de
sentimens 8c de gloire , ne pourront pas se ré-
soudre à payer de la plus cruelle ingratitude des
enfans qui leur sont si afíidés 8C si attachés. Re-
marquez , Messieurs, que ce sont les Français seuls
de nos Colonies qui font si affectés de ce préjugé bar-
bare. Chez les Espagnols, chez les Hollandais,
chez les Danois 8c chez les Portugais on ne le
connaît pas. C'est dans nos Colonies seules que
les gens de couleur libres sont íi fort maltraités des
blancs. Cependant nombre de ces blancs, aujour-
• ( 4i )
d'hui si riches Sc si durs envers nous, doivent leur
fortune à ces mêmes gens de couleur libres qu'ils
se plaisent tant à ravaler ? Combien d'autres en-
core leur doivent la vie 8c l'honneur dans ce mo-
ment ? Combien n'y en a-t-il pas parmi ceux-là , ô
comble d'horreur 8c de surprise ! qui sont les plus
acharnés contre leurs propres bienfaicteurs, qu'ils
semblent vouloir anéantir pour se dispenser du far-
deau de la reconnaissance, trop pesant pour les
âmes basses ?
Quoi qu'il en soit, notre sort ne saurait être plus
désespérant. II dépend du premier blanc venu , de
celui même qui tient l'existence de l'un de nous,
de l'accuser d'un manquement, d'un crime même ,
8c l'homme de couleur est traîné dans les cachots
8c puni du dernier supplice , sur cette simple dé-
nonciation de l'envie ou de la jalousie d'un blanc.
Vainement l'homme de couleur produirait-il des
témoins de fa classe, ils ne peuvent ester en Justice
contre un blanc ; mais ce qui est plus inoui, 8C
qu'on ne pourrait persuader dans d'autres lieux
que dans les Colonies mêmes ; ce qui est capa-
ble de soulever tous les sentimens à la fois , c'est
que si un blanc ou plusieurs sont témoins pour un
homme de couleur libre contre un de leurs sembla-
bles , les autres le récusent 8c le couvrent du plus
grand mépris. Y a-t-il rien au monde de plus ca-
pable de porter au dernier désespoir des êtres ainsi
avilis 8c vexés ? Cependant qu'avons-nous opposé à
tant d'injustice ? Qu'avons-nous entrepris depuis íì
long-temps que vous nous traitez de la sorte, que
vous nous gouvernez par un pouvoir aussi absolu Sc
aussi tyrannique ? Obéir en silence, nous
soumettre sans réplique.
Mais aujourd'hui que les lumières de la raison
& de la philosophie ont enfin percé le nuage obs-
cur d'un machiavélisme aussi violent, père de ce
préjugé atroce qui nous vexe si fort ; aujourd'hui
( 42- ) •
que les Français, nos pères, les dignes descen-
dans des Francs, que ce peuple éclairé a secoué
le joug détestable du despotisme 8c de la tyrannie ,
pour n'être plus régi que par des Lois justes 8c sa-
ges ,• aujourd'hui enfin que l'homme a recouvré ses,
droits naturels dans toute la domination Française ,
ne sera-t-il défendu qu'à nous de les réclamer aussi
en notre faveur ? Ne nous est-il pas permis de pro-
fiter de cette heureuse circonstance pour nous éle-
ver au-dessus d'un avilislement auquel rien de nous-
mêmes ne nous a réduits ? Pourriez-vous trouver
mauvais que nous cherchassions à faire notre bon-
heur , non-seulement fans porter d'atteinte au vôtre,
mais encore en y contribuant ? Exercerez - vous
encore cette cruelle inquisition contre nous 8c con-
tre nos Ecrits ? Vos Commissaires de Rade con-
tinueront-ils encore à,nous intercepter toutes nos
lettres, tant d'intérêt que de famille, sous le pré-
texte spécieux de la cause des esclaves , dont nous
sommes , vous n'en pouvez douter , les plus
grands antagonistes ? Si la nôtre était aussi mau-
vaise, prendriez-vous tant de précautions pour nous
soustraire la connaissance de ce' qui se passe en
France en notre faveur ? Serait-on aussi furieux
contre ceux qui font seulement soupçonnés déjuger
en notre faveur ? N'est-ce pas pour empêcher que
la vérité ne s'élève contre vous ? Vos prisons sont
encore remplies d'hommes soupçonnés de nous
avoir prêté leur plume , ou de nous avoir secourus
de leurs conseils. Comme si nous ne nous suffisions
pas à nous-mêmes dans une cause aussi juste, 8c
comme si la vérité avait besoin du secours de Fart
pour frapper les hommes ! comme si nous ne con-
naissions pas bien nos droits, 8c comme s'il vous
était possible de les cacher à FUnivers qui ob-
serve, vos actions ! comme si vous pouviez parvenir
à nous empêcher de correspondre avec nos Députés !
comme s'il vous était possible de nous refuser ce que
.C 43 ).
tout vous demande aujourd'hui pour nous ! Le bruit
du meurtre du, Procureur du Roi du Petit-Grave
a déjà retenti jusqu'au bout de l'Univers-, 8c il vous
a jugés
Mais revenus de ce premier moment, fuite d'une
ancienne habitude, vous nous traiterez plus humai-
nement. La réflexion , l'examen de ce que nous de-
mandons vous feront voir qu'il ne peut que.con-
tribuer à votre félicité 8c à votre fureté, en nous
mettant en situation de vous servir plus particulière-
ment ; en partageant avec vous les charges 8c les
subsides de l'Etat, nous les allégerons ,• en jouissant
àes droits de l'homme, nous pourrons encore mieux
concourir à la prospérité de la Colonie dont nous
sommes les défenseurs nés 8c les appuis naturels.
Le demander plus long-temps, serait faire injus-
tice à votre équité, 8c si nous avons entré ici dans
un aussi long détail, c'a été moins dans Fidée de
vous ramener à ce que vous nous devez , que pour
vous faire connaître combien nous souffrons du
sort affreux dont nous avons joui jusqu'ici, 8c il
suffira de vous l'avoir retracé pour vous porter à le
changer de votre propre mouvement.
Puisse cet exposé sincère de nos maux attendrir
le coeur de nos pères ! Puissions-nous désormais
plus heureux, vous devoir notre premier sentiment
de bonheur!
LES CITOYENS DE COULEUR LIBRES
DE SAINT-DOMINGUE.
(44)
EXAMEN rapide des objections contre les
gens de couleur, & du refus des Colons
de leur accorder le titre de Citoyens ;
Par M. MICHEL MINA, Mulâtre libre de Saint-
Domingue.
JLJES préjugés sont déjà réformables quand ils ne
portent que fur nos opinions 8c nos coutumes ,• ils
deviennent des crimes réprimables dès qu'ils bles-
sent l'humanké. C'est ce sentiment de la raison qui
a opéré la révolution de la France. Les préjugés
sont bien plus funestes dans les Colonies ; pourquoi
voudrait-on encore les y maintenir, les aggraver
même au prix de tant de sang qu'on a versé, 8c qu'il
faudrait verser perpétuellement ?
L'Aísemblée Provinciale du nord de Saint-Do-
mingue a arrêté pour principes invariables , « que
la Colonie de Saint-Domingue ne peut être envi-
sagée que comme une dépendance de FEmpire
Français ,• c'est en cette qualité qu'elle a député.
aux États-Généraux; c'est en cette qualité que nos
Députés ont été accueillis par FAssemblée Natio-
nale , malgré Firrégularité de leur élection. »
( Principes invariables ).
C'est fur ces principes mêmes que les gens de
couleur libres s'appuient pour démontrer Finjustice
des Colons à les priver des droits de l'homme 8c
de Citoyens qui leur sont cependant dus à tous les
égards.
i°. En effet, il est impossible que la Colonie soit
regardée différemment que comme une dépen-
dance de FEmpire Français ; elle fait partie de la
France ; cela est incontestable.
(45)
2°. C'est donc une faveur que l'Assemblée Natio^
nale lui a faite , en lui déférant le pouvoir de
proposer elle-même ses Lois, 8c elle ne doit pas
en abuser.
3°. En lui laissant la liberté de proposer elle-
même ses Lois locales , elle n'a pas pu enten-
dre qu'elle en ferait de contraires au bonheur 8c à
la fureté de toute une classe d'hommes qui mérite
à ce titre toute fa protection.
4°. En reconnaissant la dépendance de la Colo-
nie à la France, c'est se soumettre , tout au moins,
au principal objet de la révolution de la Nation
entière , 8c ce principal ©bjet est les droits de
l'homme, la liberté 8c la fureté individuelle dont
les gens de couleur libres doivent également jouir,
parce qu'ils sont hommes , qu'ils sont libres 8c
Citoyens.
L'Assemblée Provinciale reconnaît elle-même
( page iere. ) que, « comme partie de FEmpire
Français , les Lois constitutives de la Monarchie
sont inviolables pour la Colonie, comme pour le
reste de la Nation. »
D'après cette vérité incontestable, pourquoi donc
voudrait-on s'en écarter à Fégard d'une portion du
peuple qui forme les Colonies Françaises ? L'As-
semblée Nationale , dont les principes sont connus
8c consignés dans ses sages Décrets, souffrira-t-elle,
permettra-t-elle jamais une pareille tache à la gloire
dont elle s'est couverte ? Ses sentimens paternels
ne pourront-ils atteindre jusqu'aux Colonies habi-
tées par des Français, comme la France ? La Colo-
nie elle-même pourra-t-elle long-temps s'écarter
des Lois constitutives de FEmpire Français, qu'elle
déclare « être d'autant plus obligatoire pour elle,
qu'elle, a contribué à leur formation par Forgane
de ses Députés ? » ( Princ., page iere.)
Après cette déclaration , aussi formelle que juste,
l'Assemblée Provinciale veut y donner encore plu»
( 4* ;.
de force 8c d'expression, en ajoutant cette vérité,
« au il résulte de ces principes invariables, que la
Colonie de Saint-Domingue ne peut, fous aucun
point de vue, prétendre au Pouvoir légiílatif; qu'il
n'appartient qu'au corps de la Nation , parce
qu'il ne saurait y avoir deux Assemblées législati-
ves dans un Royaume; que si, comme la France,
la Colonie prétend en former une, il n'est pas
douteux qu'elle ne fait plus partie de la Monarchie
Française. »
Ce sont des conséquences qui se déduisent na-
turellement de ces ptincipes. Mais les a-t-on fui-
vies ?
i°. Si la Colonie ne peut,fous aucun point de
vue, prétendre au Pouvoir législatif, elle ne peut
donc faire aucune Loi contre les gens de couleur
libres, non plus que la Noblesse de France ne pou-
vait en faire contre ses vassaux : tout ce que la
Colonie peut faire, c'est d'en proposer à l'Assemblée
de la Nation. Or, pour le faire, il faut en motiver
des raisons, 8c c'est là ce qui lui est impossible,
lï elle ne les tire pas de son seul penchant à maî-
triser injustement cette classe trop long-temps oppri-
mée par Forgueil Sc le caprice.
2°. Ne pouvant donner ,une seule raison valable
pour la conservation du préjugé par lequel on nous
ravale si fort, il n'est pas douteux que l'Assemblée
de la Nation , si bien composée, ne s'écartera pas
exprès de ses vues bienfaisantes 8c de justice ,
pour le plaisir de servir le despotisme des habitans
des Colonies.
3°. Si la Colonie était assez insensée pour pronon-
cer son indépendance , les gens de couleur libres sc
verraient bien plus vîte, 8c par la Colonie même,
réintégrés dans les droits de l'homme ! . . .
« Nous nous sommes déclarés partie intégrante
de FEmpire Français ; nous ne pouvons donc pas
isoler nos intérêts ; 0 nous sommes forcés, fi nous
. <47) ,
voulons être jusies* de les combiner de manière à
ce qu'ils-ne blessent pas ceux de l'Etat auquel nous
appartenons, 8c de la Nation avec laquelle nous
faisons un tout. » ( Principes inv., pag. 2. )
Est-ce en retenant les gens de couleur libres,
fans motif, dans l'état de dégradation le plus criant
aux yeux de la politique, comme à ceux de Fhu-
manité , que vous croyez avoir combiné vos inté-
rêts avec ceux d'une Nation qui ne s'est assemblée
que pour rétablir Fhomme dans la jouissance de fa
liberté individuelle 8c l'égalité civile ?
L'Assemblée Nationale a senti que « la position
géographique, dites-vous, page 2 , de la Colonie,
8c la nature de ses propriétés , nécessitaient une
différence & des modifications dans les Décrets
qu'elle a rendus ; elle vous a laissés juges des chan-
gemens nécessaires au pays que nous habitons ; elle
ne s'est réservé que le droit indivisible de décréter
les Lois qu'elle vous autorise à lui proposer, 8c de
les présenter à la sanction du Roi. »
i°. II n'est, personne, nous osons croire , qui
pense que le préjugé contre les gens de couleur li-
bres dépende de la pofi'tion géographique des Co-
lonies.
20. Les différences 8c les modifications ne peu-
vent regarder que le commerce, eu égard à la na-
ture des productions du pays, la police des escla-
ves, &C non les gens de couleur libres, qui font
partie du peuple Français sous tous les rapports.
30, En vous laissant juges des changemens né-
cessaires à la Colonie, elle n'a pas oublié de se ré-
server le droit indivisible de décréter les Lois, non
pas qu'elle vous autorise à faire, mais à lui proposer,
parce qu'elle ne décrétera , bien entendu, que
celles qui lui paraîtront conformes à la Constitution
de FEmpire Français, dont elle est le Représentant ;
autrement cette réserve ne serait qu'un jeu de mots
ridicule 8c vain, qui ne saurait être présumable de
sa sagesse.
( 48 ) •
4°. En autorisant la Colonie de proposer les Lois
qui lui conviennent, elle a certainement entendu
que tous les habitans qui la composent s'assemble-
raient 8c concourraient à ce travail si important
pour tous, Sc plus particulièrement pour la classe
qui souffrait le plus del'ancienne Constitution. Or,
loin de nous appeler à vos Assemblées, vous nous en
avez écartés avec un foin, une vigilance dont vous
ne vous justifierez jamais.
C'est avec raison que vous ajoutez que « le Pou-
voir législatif est indivisible ; que vous rí êtes pas plus
sondés à vous iapproprier dans une partie de votre
Constitution , que dans la totalité. »
Donc vous ne pouvez pas faire des Lois, encore
moins abroger celles de l'Assemblée Nationale. S'il
en était autrement, elle serait, ainsi que vous, dans
la plus grande contradiction avec elle-même ; ce
qui arriverait cependant, si vous lui proposiez une
Loi particulière contre les gens de couleur libres,
peuplade de Citoyens estimables, qui n'ont de re-
prochable à vos propres yeux que la différence de
leur couleur, Sc que l'Assemblée fût obligée de dé-
créter cette Loi injuste Sc opposée à la nouvelle
Constitution. Or, c'est cependant ce que vous vou-
lez vous efforcer de lui persuader ; c'est ce que vous
allez dire en termes formels, page 2 , après avoir
dit qu'on avoit eu de mauvais soupçons fur les vues
bienfaisantes de r Assemblée.
C'est par une fuite de ces soupçons mal fondés
qu'on a cherché à nous inspirer des inquiétudes sur
une clajse d'hommes qui n est pas formellement
exclue dans l'article qui fixe Tactivité des Citoyens.
On n'a pas voulu voir que les instructions décrétées
nous laissaient les maîtres de fixer les conditions
de Factivité , Sc que par là même // nous était fa-,
cite de prononcer une exclusion que nous regretions
de ne pas voir formellement énoncée. »
i°. Nous convenons avec vous nue vous avez
de