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Amitiés, par Alf. Blot

De
177 pages
impr. de Jouaust et fils (Paris). 1865. In-12, 174 p..
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AMITIÉS
PAR
ALF. BLOT
PARIS
IMPRIMERIE DE JOUAUST ET FILS
RUE SAINT-HONORÉ, 3 38
186 5
AMITIÉS
AMITIÉS
PAR
ftlF. BLOT
PARIS
IMPRIMERIE DE JOUAUST ET FILS
rflJE SAINT-IIONOnÉ, 338
18 65
AMITIÉS
LE JEUNE SEMINARISTE,
% il*"*
A l'heure où la campagne est belle et solitaire,
Où le jour, à regret abandonnant la terre,
Comme un signe d'adieu qu'il nous prolonge encor,
Agite à l'horizon un dernier rayon d'or ;
A l'heure où la nature un moment recueillie,
Avant de se voiler dans sa mélancolie,
0
Semble promettre au ciel l'hommage d'un beau soir,
Un jeune homme, vêtu d'un long vêtement noir,
Errait seul. Il tenait un livre de prière,
Mais il ne lisait point : car la nature entière
Plus belle, plus touchante, à cette heure d'adieu,
Semble prendre une voix pour vous parler de Dieu.
11 avait vingt-deux ans, et sa sainte pensée
De l'amour de Dieu seul avait été bercée ;
Son coeur n'avait jamais soupiré qu'en priant
Soudain, à quelques pas, près du sentier riant,
Il voit deux jeunes gens, jeune homme et jeune fille,
Seuls , et tout près assis, dont le doux regard brille,
Dont s'enlacent les bras en anneaux amoureux,
Et qui causent tout bas, et qui semblent heureux.
11 s'arrête, il écoute, et croit entendre même
Un mot qu'ils se disaient l'un à l'autre : « Je t'aime! »
A ce mot il tressaille, et, détournant les yeux,
Il s'éloigne étouffant ses pas silencieux.
On dit que, quand sa main rouvrit le bréviaire,
Une larme roulait au bord de sa paupière.
1856.
A LEOPOLD.
Tu ne reviens donc plus 1 et la froide Angleterre
T'arrache à ton pays comme un fils à sa mère t
Cher ami 1 Cependant je ne suis point jaloux!
Donne-lui ton travail, donne-lui ta science;
Mais ce consolateur des soucis de l'absence,
Ton coeur, conserve-le pour nous!
_ 4 _
A revoir ! de ma part, va, tu n'as rien*à craindre,
Ici mon amitié n'a pas droit de se plaindre :
D'un intérêt, pour toi, l'amour fait un devoir.
Demeure , et que là-bas la fortune attendrie
Soit aimable pour toi comme ton Eugénie.
Ton ami te dit : A revoir !
S'il m'arrive parfois, seul avec mes alarmes,
De penser à l'absent et de verser des larmes,
Va, ce n'est rien, oh! rien qu'un regret généreux
Mais, ô mon coeur, pourquoi toutes ces douleurs vaines,
Le bonheur d'un ami fait oublier les peines :
Qu'il me suffise à moi de te savoir heureux !
Je t'aperçois déjà dans un avenir vague,
De retour sur nos bords où t'apporte la vague,
Je te vois revenir joyeux et souriant,
Riche, riche au-dessus de tout ce qu'on peut dire,
Ainsi que ces sultans que notre enfance admire
Dans les beaux contes d'Orient.
Oh! je te vois déjà près de ton Eugénie
Descendre doucement le sentier de la vie ;
"Vos jours s'écoulent purs, uniformes et doux ;
Vous respirez les fleurs que l'amour fait éclore,
0 couple bienheureux ! et l'on retrouve encore
Les amants dans les deux époux.
Peut-être alors, semblable au faon de la montagne,
Qui s'endort sur la mousse auprès de sa compagne,
J'aurai trouvé l'objet que poursuivent mes voeux !
C'est alors que nos voix pieusement unies,
Comme une seule harpe aux douces harmonies,
Elèveront au ciel l'hymne des bienheureux.
25 janvier 1857.
CHANT DE PÉTRARQUE.
a 6. 0*"
Laura n'est plus ! Fuyez, ainsi que l'hirondelle,
Courts instants de bonheur qu'a passés auprès d'elle
L'amant de ses vertus ! •
Le poëte divin a perdu son idole ;
II fuit loin des cités et rien ne le console,
Parce qu'elle n'est plus !
11 errait dans les bois, sur les monts, dans les plaines,
De leurs pures amours encore toutes pleines ,
Comme pour mieux souffrir!
Pour lui, les monts, les bois, le ciel, étaientsans charmes,
Et ses yeux pour pleurer ne trouvaient pas de larmes :
Il désirait mourir.
Longtemps après, suivant sa sombre inquiétude,
Ses pas l'avaient porté, comme par habitude,
A la place où souvent tous deux venaient s'asseoir,
Et cette fois les cieux étaient purs et splendides,
Et l'on n'entendait plus dans les espaces vides
Que l'Angelus qui tinte annonçant qu'il est soir.
Oh ! quand il reconnut l'ombrage solitaire
Où tant de fois, la main dans la main de Laura,
H avait oublié qu'il était sur la terre,
L'amant infortuné se souvint et pleura.
Et l'inspiration, ange des solitudes,
Descendit sur le front du poëte souffrant ;
Tristes furent ses chants : on eût dit les préludes
Des captives de l'Orient,
— 8 —
« Pourquoi m'as-tu quitté, fugitive colombe?
« Pourquoi t'enfuir si loin de celui qui t'aimait?
« Ne se trouvait-il donc qu'une place en la tombe?
« 0 doux ange, reviens... Laura, que t'ai-je fait?
« Oh, reviens ! la nature est souriante encore ;
« Viens, le printemps se pare ainsi qu'un fiancé ;
« Le crépuscule est pur, elle est pure l'aurore ;
« Viens, nous retrouverons notre bonheur passé.
« Tu sais, tu sais, ce soir où, seuls dans la nature. .
« Nos mains qui se touchaient frémirent : l'Angelus
« Tintait mélancolique, et son pieux murmure
« Semblait nous dire : Aimez, vous qui ne serez plus
^c Et ma lèvre en tremblant s'approcha de la tienne,
« Et dans ce court moment où l'on voudrait mourir,
« Ta bouche ave£ amour s'entr'ouvrit sur la mienne ,
« Et nos souffles mêlés ne faisaient qu'un soupir !
— 9 —
« Mais maintenant !... Amours, mystérieux abîmes
« Où les coeurs des amants se perdent confondus,
« Félicité de l'âme, ivresse, feux sublimes,
« Vous nous quittez bientôt, vous qu'on ne revoit plus
« Elle est partie, elle est partie !
« Adieu beauté, plaisirs, amours,
i Pour moi l'espérance est flétrie,
« Pour moi sont flétris les beaux jours.
« Elle est allée où vont les roses ,
« D'un baiser du matin écloses ,
« Où vont les suaves printemps !
« Elle est allée où vont nos mères ,
« Où vont nos pleurs et nos prières,
« Où vont les rêves des amants !
« Mais, là-bas, est-ce qu'on s'oublie?
i Oh non ! de moi tu te souviens,
« N'est-ce pas ? au seuil de la vie ,
« Tu m'attends et tu me dis : Viens.
— 10 —
« Ainsi la fille du village,
« A l'heure où le dernier nuage
« Retient le jour qui va mourir,
« Va s'asseoir au bord de la route ,
< Et là, regarde au loin... écoute;
« Car son amant va revenir.
« Oui, j'en appelle à toi, pure et sainte lumière,
« 0 foi, qui viens briller à notre heurej dernière
« Et nous montrer au loin de nouveaux horizons ,
« A ce monde borné quand notre âme est ravie,
« Libre, elle goûte aux cieux une éternelle vie...
« Laura, c'est dans les cieux que nous nous reverrons.
« Oui, j'en appelle à vous, ô jeunes fiancées,
« Qui pleurez comme moi, tristes et délaissées ,
« — L'oranger nuptial n'ornera pas vos fronts ! —
« A vous, mères, pleurant les douces têtes blondes
« De vos pelits enfants partis pour d'autres mondes :
* N'est-ce pas, n'est-ce pas que nous les reverrons?...
— 11 —
« Ces délices d'aimer, seuls charmes de la vie,
« Ces bonheurs que le temps ici-bas nous envie,
« Pendant l'éternité nous les continuerons :
« Il viendra le moment de laisser dans la tombe
« Ce corps, semblable à l'oeuf que brise la colombe;
« Mon âme, c'est aux cieux que nous la reverrons. »
11 avril 1857.
COIN DU FEU.
2 £. &V"
Pendant les mois d'hiver que janvier nous ramène,
A l'heure où sur les toits s'abaisse l'ouragan,
Où le passant tressaille inquiet dans la plaine,
Et cherche son chemin, comme dit Ossian ,
Il fait bon de s'asseoir près du feu qui flamboie,
Dans la chambre où la veille on se dit : A demain,
Et de se voir encore avec autant de joie
Que si l'on revenait d'un voyage lointain.
— 13 —
Quel charme de mêler ses jeunes rêveries,
D'épancher ses deux coeurs en douces causeries ;
Puis, se parlant d'amour, se dire : J'aime... et toi?
Enfin, vers le passé retournant sa tendresse,
D'échanger un regret, un mot, une tristesse,
Pour les amis absents qu'on voudrait près de soi.
1857.
LETTRE PHILOSOPHIQUE.
3 £"' et £. M.
Aimes-tu , cher ami fidèle ,
A rouvrir
Ce livre du coeur qu'on appelle
Souvenir ?
Il est court et bien court, le nôtre !
Mais le fait
Prouve que Dumas ou quelque auirc
Ne l'a fait.
— 15 —
Moi, j'aime à revoir, je l'avoue,
Mes bons jours,
Ces boudeurs qui me font la moue
Pour toujours.
El puisque le sort nous rassemble
Tous les deux,
Pour nous ressouvenir ensemble
Soyons vieux.
Celle rue, eh bien ! c'est la rue
Caumartin,
Où nous trottions, frêle cohue -,
Le matin.
Ce monument de nouveau style ,
C'est, je, croi,
Le collège et son péristyle,
Par ma foi.
— 16 —
Voici bien la cour ennuyeuse,
Les piliers,
Avec leur mine paresseuse
D'écoliers.
Je reconnais encor la classe ,
Cher ami,
Où, sauf ton respect, sur Horace,
J'ai dormi.
Voilà la grande porte verte !.,.
Quel plaisir
Lorsque nous la voyions ouverte..
Pour sortir !
Voici la cour où sur les sables
Nous courions,
Comme un peuple de véritables
Myrmidons.
Voilà bien la chaire effroyable
Où souvent
Je croyais voir monter le diable
En savant.
Ici, c'est une espiègle niche
Qui sourit ;
Là, c'est un pensum qui pleurniche
Etgémii.
Partout, enfin, c'est notre enfance !...
Et pourtant,
A cet âge d'insouciance,
Qu'on hait tant,
Nous nous plaignions de ce qu'apporte
Le présent,
Disant : Le bonheur à la porte
Nous attend.
— 18 ,-
Aujourd'hui, nous voilà des hommes,
C'est bien mieux.
Mais croyons-nous donc que nous sommes
Plus heureux?
Qu'avons-nous gagné , que je sache,
A nous tous?
Des favoris , une moustache!...
Pauvres fous !
Ce n'est plus, c'est vrai, le collège
Aux longs jours,
Avec la classe qu'on abrège
Par des tours.
Du Panthéon c'est la coupole
Au front nu,
Qui semble dire à notre école :.
T'enniùcs-lu?
— 1!ï —
C'est le Code, et puis le Digeste,
Si loué,
Et puis dans un an l'indigeste
Avoué.
Heureux l'âge mûr ! il ignore
Tous ces maux ;
Mais tu vois, je me plains encore
Dans ces mots.
Cessons donc tous ces babillages
Sur papier :
Je ne veux pas, en quatre pages ,
T'ennuycr.
Toutefois ; tu diras peul-êlre :
Halte ici !
El la morale de la lettre? —
La voici :
— 20 —
C'est que le présent vaut en somme
L'avenir.
11 faut savoir, en habile homme,
En jouir.
Mai 1857.
RÉPONSE A LÉOPOLD.
Un soir, j'étais assis au flanc d'une colline,
J'écoutais près de moi frissonner le bouleau :
Mes yeux sur un buisson virent une aubépine ;
Mourante, elle tremblait sur le frêle arbrisseau.
Son front était penché, comme une jeune fille
Qui, sachant qu'elle est belle et qu'elle va mourir,
Regrette les beaux jours rêvés sous la charmille
Et l'amant entrevu dans un doux avenir.
Le lendemain, j'allai revoir l'infortunée: —
Elle avait relevé sa couronne inclinée ;
Fraîche, elle respirait le souffle d'un beau jour.
Et depuis, dans la fleur s'ouvrant au jour qu'elle aime,
Mon esprit attendri crut trouver un emblème :
C'est le coeur abattu qui renaît à l'amour.
Juin 1857.
PROFESSION DE FOI.
3 (EljavW».
ils me disaient : «Travaille, et tu seras heureux;
Ton esprit est léger, fixe son inconstance ;
Au lieu de te bercer de rêves dangereux,
Cherche la vérité, demande à la science
De te dévoiler l'homme et rie t'ouvrir les cieux. »
— 21 -
Et mon coeur, écoutant les sages'de la terre,
Mon coeur qu'on accusait, de ses illusions,
De ses rêves flétris secoua la poussière,
Et partit en chantant vers d'autres régions,
Croyant à la raison, étoile mensongère.
J'allai. — Tout ici-bas comparut devant moi.
C'est ainsi qu'à tâtons j'arrivai jusqu'à l'Être;
« Existes-tu? lui dis-je, et comment? et pourquoi? >:
Il ne répondit rien, ou ce seul mol : « Peut-être. »
Et la raison m'apprit à douter de ma foi.
Voilà pourquoi, lassé de la sagesse humaine.
Je laisse ma croyance errer à tous les vents,
Ne sachant ici-bas de science certaine
Que de suivre au hasard le troupeau des vivants,
Allant avec la foule où le siècle m'entraîne.
Voilà pourquoi, lassé comme le voyageur
Qu'ont fatigué longtemps des courses inutiles,
Laissant la vérité combattre avec l'erreur,
La raison agiter ses discordes civiles,
Je me suis retiré dans l'ombre de mon coeur.
— -23 —
Là j'ai la poésie : elle est pure, elle est belle!
C'est elle que les Grecs disaient fille des dieux,
Déesse aux chants plus doux que ceux de Philomèle,
Et, depuis ces beaux jours coulés sous d'autres cieux,
Rien d'humain n'a flétri cette vierge immortelle.
C'est elle qui répand le baume de l'oubli
Sur les âmes souffrant de l'élernelle absence,
Qui, montrant aux vieillards, fantôme rajeuni,
Leurs premières amours et leur première enfance,
Déroule aux jeunes gens l'avenir infini.
C'est elle qui le soir verse la rêverie,
Quand le vallon n'entend que le bruit du ruisseau,
Quand la brise des nuits passe dans la prairie,
Qui nous fait tressaillir au nom du Dieu très-haut,
Et qui nous fait pleurer en quittant la patrie.
0 poésie, ô source, ô tabernacle saint
Des nobles sentiments qui sont sur cette terre,
Puisque le siècle passe et te laisse en chemin,
Laisse-moi l'abriter dans mon coeur solitaire,
Comme des dieux proscrits qu'on cache dans son sein.
— 21) —
Si mon esprit flottant suit le courant du inonde,
Adorateur obscur de ton culte oublié,
Mon coeur est à toi seule, immortelle et féconde,
A tes divins enfants, l'amour et l'amitié,
Seuls vrais soleils : le reste est une nuit profonde!
Juin 1857.
ANNIVERSAIRE.
31 £""', qui ucnttit b'ouoir uina,t ans.
Voici le jour où tu vins sur la terre,
Déjà pour toi vingt fois il a sonné.
Je veux fêter ce doux anniversaire.
Moins doux pour moi le jour où je suis né
En me créant Dieu fit un misérable ;
Par ta naissance un ami véritable
Me fut donné !
10 juin 1857.
LE FIL DE LA VIERGE.
( LÉGENDE.)
21 ittu&ame <&"".
Le vent d'hiver passait gémissant sur les toits;
Chacun avait pris place au foyer qui pétille,
Et l'aïeule, au milieu de la jeune famille
Contait, et tous restaient suspendus à sa voix :
Il était autrefois dans un humble village
Une enfant deseizeans, Grand'môre aux cheveux blancs
— 29 —
L'aimait, comme des morts on adore l'image.
Ses pas, qui commençaient à devenir tremblants,
S'assuraient du bras blanc de sa petite-fille ;
Oh! quel bonheur! Pour elle encore le jour brille!
On l'entendait' souvent dire : « Merci, Dieu bon !
Vous me laissez la vue , oh 1 je vous remercie !
Bienheureuse je suis, je puis voir ma Lucie !
Quand je ne pourrai plus sortir de la maison
Pour m'aller dans le bois promener avec elle,
Je la verrai du moins, ma fille, et sa chanson
Réjouira mon coeur comme un chant d'hirondelle ! »
Ainsi disait grand'mère. Elle ne vivait plus,
Hélas ! elle portait quatre-vingts ans et plus ;
Pour elle, cependant, peu lourde la vieillesse :
Elle ne comptait plus tous les ans qu'elle avait ;
Heureuse, elle riait,, causait de sa jeunesse....
Lucie avait seize ans, grand'mère revivait.
Et Lucie était belle, elle était blonde et pâle,
Les regards doux, rêveurs, la peau d'un blanc d'opale»,
Si fine qu'on y voit de légers vaisseaux bleus
Serpenter, plus foncés que l!azur de ses yeux..
— 30 —
Lucie aussi ohantail; le rouet monotone
Accompagnait sa voix douce, douce à ravir,
Et souvent, quand le soir tout bas elle fredonne,
On voit à sa chanson grand'mère s'endormir.
Chante, belle enfant, chante p lever de l'aurore,
Chante à midi, le soir, quand tinte l'Angelus;
La fleur de l'innocence en tes yeux brille encore.
Chante, chante, bientôt tu ne chanteras plus!
Souvent, pendant le jour, enivrée, attentive,
Oubliant le tricot arrêté sous ses doigts ,
Grand'maman écouta la noie fugitive
Que tu jetais à l'air tout ému do ta voix.
Mais elle n'est point seulo : h. deux pas, sur la route,
Il est aussi quelqu'un d'arrêté \Qvit le jour,
Pensif, les yeux brillants, et cplui-là t'écoute;
On dirait que son sein palpite : c'est d'amour !
— 31 —
Oh ! lu ne le sais point, enfant naïve encore !
Mais que vois-je? aujourd'hui, quoi ! lonfronlse colore,
Tu détournes.de lui ton regard incliné !
Il ne te veut rien, va!... L'aurais-tu deviné?
Et depuis ce jour-là, l'enfant, plus recueillie,
Laissa voir sur son front de la mélancolie;
Elle sentait parfois tout son coeur se serrer:
La jeune fille alors se cachait pour pleurer !
Grand'mère pensa bien qu'on avait quelque chose ;
Du trouble dç sa fille elle chercha la cause ,
L'interrogea d'abord, attendant des aveux ;
Puis prit un air sévère, ajoutant: « Je le veux. »
Mais la vierge dit non, car son âme innocente
Ne connaît même pas le mal qui la tourmente.
C'est en vain qu'elle prie aux; pieds du crucifix,
C'est en vain qu'elle égrène en ses doigts le rosaire;
Les pleurs ne voilent plus ses regards attendris ;
Elle ne trouve plus de charme à la prière.
« Qu'ai-je donc? se dit-elle, et que ne puis-je plus
Chanter comme autrefois, et folâtrer encore,
— 32 —
Chanter avec l'oiseau lorsque parait l'aurore,
Avec l'oiseau du soir, quand tinte l'Angélus !
La fête est proche ; et moi, le coeur plein de tristesse,
Je ne saurais aller me joindre à la jeunesse :
Joie et pleurs ne vont pas ! Dieu méchant et cruel !
Mais, hélas ! c'est peut-être une épreuve du Ciel ;
Je veux me résigner. » Elle baissa la tête
Et pleura.
Mais déjà voici-venir la fête;
Voici les jeux finis, et c'est le tour du bal.
Oh ! c'est à qui pourra danser avec Lucie !
Mais la vierge disait : « Non, je vous remercie. »
Elle alléguait a tous qu'elle se sentait mal.
A seize ans, cependant, on aime tant la danse !
Elle aussi l'aimait bien, et pleurait en silence ;
Elle pleurait de voir tous ces groupes joyeux
S'enlacer en riant, flexibles, gracieux,
Et puis se dénouer pour s'enlacer encore!
Elle pleurait. Hélas 1.elle aussi, l'an passé
Se souvenait d'avoir à la fête dansé
Aux sons aigus et clairs du violon sonore....
Et quand on la priait, elle ne voulait pas !
— 33 —
Tout à coup, cependant, elle essuie une larme,
Plus belle après les pleurs, qui lui prêtent leur charme;
Son oeil a rayonné ; qu'a-t-elle vu là-bas ?
Un jeune homme s'approche , un beau garçon; il semble
Toutefois qu'il hésite ou n'ose , sa main tremble ;
Il la tend à la vierge en ne lui disant rien ;
Mais son regard parlait, elle le comprit bien.
Elle se retourna vers grand'maman assise,
L'implora du regard ; celle-ci sans surprise
Lui dit: «Va mon enfant, jeunesse aime gaité;
Je l'aimai, je fus jeune aussi. » Dans sa bonté,
Elle se souvena.it qu'elle l'avait été !
Et Jacque était joyeux, car il aimait Lucie ;
Il pressait tendrement la main de son amie,
Et puis avec amour tous deux se regardaient,
Cependant qu'autour d'eux les autres chuchotaient.
Enfin Jacque, prenant un peu plus de courage,
Entraîne son amie, et tous deux, à pas lents,
Se glissèrent sans bruit derrière le feuillage
Pour se promener seuls sous les rameaux tremblants.
Ce qui se passa là, l'homme ne peut le dire:
C'étaient des demi-mots palpitants de délire,
— 31 —
Des serrements de main, et ce silence à deux,
Plus doux pour les amants que les plus doux aveux ;
Des pleurs même, des pleurs où brille le sourire,
Ainsi qu'un arc-en-ciel sur un jour pluvieux.
Doux comme le soupir d'une blanche colombe,
Comme un baiser du soir sur le sein nu des eaux ,
Comme un zéphyr léger effleurant une tombe,
Ou la brise d'automne errant dans les rameaux,
On entendit un bruit se prolonger dans l'ombre ,
Et puis faible expirer... On eût dit un baiser;
Un homme qui passait près du feuillage sombre
Soutint qu'il avait vu deux esprits s'embrasser.
Le lendemain Lucie était plus belle encore,
Ses yeux d'azur étaient plus brillants qu'autrefois,
Plus languissants ses pas sur l'argile sonore,
Plus vermeille sa joue, et plus douce sa voix.
Seule, elle se prenait quelquefois à sourire,
A s'accouder pensive et regardant les cieux;
Quelquefois, tout à coup, elle baissait les yeux,
Confuse, et la rougeur passait comme un zéphirc
— 33 — '
Rose sur son front blanc. Elle avait donc trouvé
Ce que rêve à seize ans une âme chaste et pure,
L'amour, et dans son coeur frais comme la nature
Cet astre du bonheur s'était enfin levé.
Je ne vous dirai point comme elle était heureuse
Lorsque entre tous les pas sonnant sur le chemin,
Elle reconnaissait... Alors , toute joyeuse,
Du rideau doucement elle entr'ouvrait un coin.
C'était un doux salut, un regard, un sourire ,
Un geste de la main, à l'aller, au retour ,
Un baiser qui disait tout ce qu'on pouvait dire,
Et puis de temps en temps, à la chute du jour,
Sous les rameaux tremblants un rendez-vous d'amour.
Le printemps se passa, l'été vit sa couronne
S'effeuiller en tombant au souffle de l'automne,
Et l'heureuse Lucie adorait son amant,
Fidèle, ainsi qu'au jour de son premier serment ;
Et l'on parlait déjà d'un prochain mariage.
Hélas! vous allez voir combien l'homme est volage!
Sous les rameaux tremblants elle attendait un soir,
Et se berçait déjà du plaisir de revoir :
Jacque ne venait pas ; et l'heure suivait l'heure ;
— 36 —
Bien souvent elle crut reconnaître ses pas ;
Mais la nuit s'avança, Jacque ne venait pas.
Lucie enfin rentra triste dans sa demeure ,
Et, cachant dans ses mains son front inanimé,
Elle maudissait Jacque et l'appelait parjure ;
Et puis, se repentant bientôt de cette injure,
L'amante répétait le nom du bien-aimé,
Comme un baume secret pour calmer sa blessure.
Le sommeil cette fois ne ferma point ses yeux ;
Elle pleura, pria ; seule, sa triste couche
Entendit les sanglots qui sortaient de sa bouche ;
Mais sa douleur émut les anges dans les cieux.
La lune s'abaissait, et l'horloge rustique
Avail sonné minuit dans le clocher gothique;
Elle pleurait encor ; soudain , elle entendit
Un bruit inusité glisser près de son lit.
C'était un bruit de robe, un frôlement étrange.
Elle leva ses yeux mouillés , et vit un ange
Debout à son chevet ; il semblait triste aussi :
« Pauvre enfant, lui dit-il en se penchant vers elle,
« Celui que tu chéris, ton Jacque, est infidèle ;
« Il t'a quittée hier pour la brune Isabelle...
— 37 —
« Enfant, prends de mes mains l'écheveau que voici ;
« C'est un fil précieux ; je l'ai filé moi-même
« Pour les robes d'azur dès chérubins que j'aime;
« Ton amour m'a touché;"reçois ce talisman :
« Il te rattachera le coeur de ton amant. .
« Pour cela, dès demain, au lever de l'aurore,
« Suspends trois de ces fils aux arbres du chemin ,
« Ton Jacque reviendra. S'il te délaisse encore,
« Fais ainsi que j'ai dit. » Il étendit la main;
La vierge prit les fils, et vit, comme un nuage,
L'ange s'évanouir, dans un parfum d'encens.
L'ivresse du sommeil s'empara de ses sens ,
Et dans ses rêves d'or .elle entrevit l'image
De Jacque repentant qui baisait ses genoux.
Le lendemain, à l'heure où chante la mésange,
Elle suspend ses fils, et, comme avait dit l'ange ,
Jacque fut le premier le soir au rendez-vous.
Ils s'aimèrent encore , et la vierge adorée
Pensa que son bonheur ne devait plus finir ;
Car Jacque repentant pria, pour obtenir
Le pardon de son âme un moment égarée.
Elle pardonna tout.
4
— 38 —
Mais, hélas ! son amant,
Derechef infidèle , oublia sa promesse 1
Elle eutencor recours au divin talisman;
Jacque revint encore aux pieds de sa maîtresse.
Mais il recommença deux fois, trois fois, et plus,
L'ingrat ! et l'écheveau, diminuant sans cesse ,
Se trouve usé ; dès lors, Jacque ne revint plus!
Je ne vous dirai point la douleur de Lucie;
Elle s'enveloppa dans sa mélancolie...
Un jour, on vit passer dans le village en deuil
Des femmes qui pleuraient sur un double cercueil.
Des jeunes gens suivaient la foule inanimée,
Et se disaient entre eux : « Je l'aurais tant aimée ! »
Jacque ne suivait point. On m'a dit cependant
Qu'il se souvint alors de son premier serment,
Et qu'en passant devant la maison solitaire,
Des pleurs de repentir mouillèrent sa paupière :
Faible expiation, hélas ! L'ange éploré
Accompagna de loin le cortège sacré ;
Quand il eut déposé dans sa couche dernière
La vierge de seize ans auprès de la grand'mère,
— 39 —
Il s'en fut, mais avant de remonter aux CIUL...
Il alla par chemins, répandant en tous lieux
Ces fils dont l'automne aime à faire ses parures.
D'un malheureux amour ces tristes monuments
Devaient apprendre aux amantes futures
A se défier des amants.
Et l'aïeule se tut. Plus d'une jeune fille
Avait senti couler des larmes sur ses doigts.
Tous restèrent pensifs au foyer qui pétille ;
Le vent d'hiver passait gémissant sur les toits.
POURQUOI ETES-VOUS JOLIE?
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Votre bandeau noir cache un front charmant,
Je tiens à le dire;
Mais, sans m'écouter, à ce compliment
Je vous vois sourire.
Sans trop vous fâcher, pardonnez-le-moi :
Si donner son coeur est une folie,
Ce n'est pas ma faute, hélas! et pourquoi,
Dites-moi p'ourquoi vous êtes jolie?
— i\ —
Vos deux yeux brillants font mon désespoir.
Lutin, ange ou femme,
Tous les saints du ciel pour ce sourcil noir
Damneraient leur âme !
Qu'un regard d'amour y brille pour moi !...
Vous ne voulez pas que l'amour y brille;
Mais alors pourquoi,
Dites-moi pourquoi vous êtes gentille ?
Quand vous voulez prendre un maintien boudeur
Pour faire la moue ,
Ou lorsque, pudique , une humble rougeur
Voile votre joue,
Alors tout l'enfer vient loger en moi!
Je voudrais pour vous faire une folie :
Car enfin pourquoi,
Dites-moi pourquoi vous êtes jolie ?
13 novembre 1857.
IDÉAL.
0 toi que j'ai tant aimée,
O solitude des bois,
Brise, haleine parfumée
Qui gémis comme une voix ,
Et vous, ondes murmurantes ,
Soupirs des nuits odorantes,
Silences mystérieux,
Bruit que la vallée exhale
Comme une voix virginale
Qui monte en tremblant aux cieux !
— 43 —
0 toi qu'on voit de la route,
Et que surmonte une croix ,
O clocher bleu dont j'écoute,
Arrêté, la sainte voix ,
Soit que ta cloche sonore
Laisse échapper dès l'aurore
L'humble essaim des Angélus,
Soit que sa triple volée
Annonce dans la vallée
Le malheureux qui n'est plus !
Et toi, blanche maisonnette
Qu'on aperçoit du chemin ,
Seuil où le pauvre s'arrête
Pour prendre un morceau de pain ;
D'où je voyais, les dimanches,
Les filles aux robes blanches
Passer le soir lentement,
Et, quand sonnait la prière,
Revenir à la chaumière
Dans un doux chuchotement !
•— n —
Ombre des bois, ma compagne,
Que je cherchais si souvent,
Pour suivre dans la campagne
L'oiseau qui passe, ou le vent;
Nature, harpe vivante
Dont mon âme adolescente
Croyait comprendre l'accent...
Hélas! vous faites silence !
Où donc mon adolescence?
Où donc mes larmes d'enfant ?
O mon âme, es-tu partie?
Si tu m'entends , réponds-moi !
Ah ! si tu n'es qu'endormie ,
Mon âme, réveille-loi !
Livre au souffle qui t'inspire
Tes accords, comme une lyre
Qu'effleure le vent du soir.
Vois, tout rit sur la colline,
Se balance l'aubépine , .
Chante la fille au lavoir.
— 45 —
Qu'avez-vous, ô mon amie !
Mon âme, quel changement !
Où donc votre poésie
Qui croissait comme un lis blanc?
Vous passez sous les ombrages
Comme ces peuples sauvages
Toujours errant sous les cieux !
11 leur faut des champs arides,
Et des désert aussi vides
Que les idoles, leurs dieux !
L'AME.
Oui, l'arbre livre en silence
Sa tendre feuille au chevreau !
Le vent attiédi balance
Le bourgeon, comme un berceau ;
La resplendissante aurore
S'étend souriante encore
Sur le dôme des forêts ;
Tout est beau dans la nature ,
— 46 —•
iOut soupire, tout murmure,
Et cependant je me tais !
La cloche au battant sonore
Réveille encor le matin ;
La maison s'étend encore
Sur le bord du grand chemin ;
La fauvette pèlerine
Chante encore à la colline
■ Sa chanson, et cependant
Je suis comme ces peuplades
Plantant leurs tentes nomades
Au gré du sort et du vent!
Autrefois, enfant naïve ,
Pour rêver, j'ai bien des fois
Cherché l'onde fugitive,
Le silence au fond des bois.
La nature" au front splendide
Me remplissait, urne vide ,
— 47 —
»
De mille bonheurs confus !
Je me sentais vivre en elle ;
Mais maitenant sa mamelle
A l'enfant ne suffit plus !
Et que m'importent la terre,
.La nature, les humains !
Je suis comme une étrangère
Qui passe sur les chemins ;
Comme la tribu' chérie
Qui,.n'ayant plus de patrie,
Ecoutait gémir le vent !
Brisant sa harpe captive ,
Sous les saules de la rive
Elle s'assit en pleurant !
Quand l'aiglon se sent des ailes
Egales à sa fierté,
C'est aux voûtes éternelles
Qu'il porte sa royauté !

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