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Amours et galanteries de Jupiter-Scapin, ou de Nicolas Bonaparte

108 pages
Tiger (Paris). 1816. France (1814-1824, Louis XVIII). In-18.
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AMOURS
ET
GALANTERIES
DE
JUPITER-SCAPIN,
OU DE
NICOLAS BONAPARTE.
PARIS,
Chez TIGER, Imprimeur-Libraire, rue du
Petit-Pont-Saint-Jacques , n° 10.
AU PILIER LITTERAIRE.
DE L'IMPRIMERIE DE TIGER.
AVERTISSEMENT.
ON a publié depuis quelque tems
plusieurs histoires des amours de
Nicolas Bonaparte. Ceux qui les
ont écrites, s'abandonnant à leur
imagination, en ont fait un ro-
man, dans lequel ils se sont plu
à jeter du merveilleux et à éblouir
par le récit d'aventures plus in-
croyables les unes que les autres.
Quelques-uns ont prêté des sen-
A 2
jv
timens à un homme qui, au mi-
lieu des épanchemens les plus
doux de la volupté , ne cherchait
qu'à assouvir les excès de la bru-
talité et les fantaisies bizarres de
la débauche. D'autres, outre pas-
passant toutes les règles de la vrai-
semblance , ont voulu faire du
héros de leur roman un person-
nage uniquement occupé à sé-
duire une femme , non pour le
plaisir de la posséder , mais pour
celui de l'avoir trompée.
Tous ces récits, aussi faux
v
qu'absurdes, ne méritent aucune
croyance. Ils sont loin de peindre
un homme qui ne ressemblait à
Aucun autre, et dans lequel les
passions et les vices ne se mon-
traient que sous des couleurs
sombres et farouches.
Egalement éloignés de l'exa-
gération des écrivains passionnés
et des égaremens de l'imagina-
tion des autres , nous nous bor-
nons à tracer ses aventures amou-
reuses , sine ira et studio ,
laissant à juger à nos lecteurs
A 3
vj
si nous nous sommes renfermés
dans les limites étroites de la
vérité.
LES AMOURS
Et
LES GALANTERIES
DE
JUPITER-SCAPIN.
LES aventures amoureuses de Nicolas
ne sont pas la partie la moins curieuse
de son histoire ; elles prouveront à l'évi-
dence qu'en fait d'amour , comme en
fait de gouvernement, ce Corse fut à
la fois brutal , impérieux, et despote.
Nicolas Bonaparte , né à Ajaccio ,
en Corse , le 15 août 1769 , fut con-
duit de bonne heure en France , où il
obtint une place dans l'école militaire de
Brienne , en Champagne , par la pro-
tection de M. le comte de Marboeuf,
A 4
(8)
gouverneur de l'île et protecteur dé-
clare de sa famille. Quelques mois
avant son arrivée en France , n'étant
alors âge' que de treize ans , il avait eu
une aventure amoureuse avec une cou-
sine germaine de la famille , nommée
Elisa Bat. ..., que la chronique scan-
daleuse du temps rapporte de la ma-
nière suivante :
Elisa Bat.. . ., femme d'un officier
de la garnison de Bastia , pour des
raisons qui sont assez indifférentes à
connaître , s'était rendue chez ma-
dame Laetitia , sa cousine et mère de
Nicolas , se proposant de rester quel-
ques mois chez elle.
Cette dame , âgée de trente-deux
ans , était d'une taille au-dessus de la
moyenne, niais bien prise dans ses
proportions; de beaux yeux , une
bouche vermeille , un teint vif, animé,
un embonpoint plein de vie en for-
maient une belle personne ; son regard
éveillait le désir et appelait la volupté,
(9)
Bonaparte, qui n'avait encore éprouvé
aucun de ces sentimens que la vue d'une
belle femme inspire ordinairement, ne
put voir sa cousine sans une certaine
émotion dont il tâchait vainement de
se rendre compte. Né avec un tempé-
rament ardent et un caractère entre-
prenant , il ne tarda pas à chercher les
moyens de posséder dans ses bras celle
qui avait fait naître dans son coeur
une fermentation et un trouble qui jus-
qu'à ce jour lui étaient inconnus. Un
de ses camarades un peu plus âgé que
lui, et auquel il fit part de son agita-
tion, lui expliqua ce qui jusqu'alors
était une énigme pour lui. Mais com-
ment faire une déclaration d'amour à
une femme qui avait deux fois son
âge? tout cela était fort embarrassant.
« Elle se moquera de moi, se disait-il
« à lui-même, ou elle informera mes
« parens de ma démarche un peu
a libre, et on me punira sévèrement
A 5
( 10 )
« pour avoir soupiré pour ma belle
« cousine. »
Les circonstances favorisèrent Bona-
parte dans ses desseins. Il couchait
dans un cabinet qui touchait à la
chambre de sa cousine Elisa. Un jour,
et c'était au mois d'août, il traversa
cette chambre ; la nuit avait été ora-
geuse et brûlante; Elisa, que la chaleur
avait forcée de jeter son premier drap
et sa couverture sur le parquet, était
presque nue , et dormait profondément
dans une attitude à ne dérober aucun
de ses charmes.
On peut s'imaginer quelle impres-
sion dut faire sur une âme novice un
tel Spectacle. Bonaparte devint immo-
bile; bientôt ses sens s'embrasèrent
avec violence; un torrent de feu cou-
lait dans ses veines; ses regards dé-
voraient la belle dormeuse. Par un
mouvement spontané, il s'approcha du
lit, et appuya légèrement un baiser
sur le sein d'Elisa. « Ce baiser fut un
« coup de foudre. Je me hâtai de
" sortir, ajoute Bonaparte ; j'avais be-
" soin d'air; je me sauvai dans le jar-
« din, mon être avait souffert une
« décomposition générale, "
Ses sens un peu calmés, il forma
le projet aussi audacieux que témé-
raire de partager le lit de sa cousine.
Un orage vint heureusement à son
secours. Une nuit que le ciel était tout
en feu, que le bruit épouvantable s'em-
blait préluder au bouleversement gé-
néral du globe, il se jeta à bas du lit,
et, sans ouvrir la porte, il donna cours
à de bruyans sanglots. Elisa , qui ne
dormait pas, lui demanda ce qu'il avait
à pleurer. « J'ai peur de l'orage, ré-
« pondit-il, et je n'ose pas aller auprès
« de vous. »— « Viens vite, mon petit
« Nicolas, répliqua-t-elle, et ne va pas
« attraper du mal. »
En un instant il fut près d'elle.
Elisa se rendormit; mais pour lui, il
A 6
(13).
ne dormit point; sa main indiscrète
se porta à quelques témérités. Il igno-
rait encore ce que l'amour exigeait;
mais la nature , quoique faible encore
chez lui, le guida. Elisa se réveilla en
sursaut: « Un enfant, s'écria-t-elle, se
« porter à de tels excès!. .. » Il cher-
cha à la rassurer, et l'embrassa avec
une espèce de fureur. « Tes forces,
« ajouta-t-elle, ne sont point propor-
« données à tes désirs. " Il lui ferma
la bouche avec un baiser; et, n'éprou-
vant plus de résistance, il se livra à
toute la fougue de la jouissance, si
toutefois on peut jouir quand la nature
est en défaut.
Ce fut sans doute cette première
aventure qui fit hâter son voyage en
France.
Arrivé à Brienne, il s'appliqua à
l'étude avec opiniâtreté. Ses progrès
furent assez rapides pour s'attirer l'at-
tention de ses maîtres. Les éloges qu'on
lui prodiguait avaient tellement enfle
( 13 )
son orgueil, qu'il se crut d'une nature
supérieure à ses condisciples. Les dé-
daignant et les rebutant avec mépris ,
il affecta de vivre isolé au milieu d'eux.
Cette solitude augmenta son caractère
sombre et farouche; il résolut d'y sup-
pléer par une intrigue amoureuse.
Une jeune personne, fille d'un simple
particulier de la ville , attira ses regards
et fixa son attention. Adélaïde, c'est
ainsi qu'on la nommait, touchait à sa
dix-septième année; une figure char-
mante, une taille svelte , la fraîcheur
de la jeunesse en formaient, pour ainsi
dire , un ange sous les traits d'une mor-
telle. On ne pouvait la voir sans l'aimer;
aussi inspira-t-elle à Bonaparte la pas-
sion la plus vive.
Comme il n'était pas facile de l'appro-
cher , étant continuellement entourée
de son père ou de ses parens, elle ne
s'aperçut point de l'assiduité et de la
constance de notre galant à la suivre.
( 14 ) .
Celui-ci, las de la suivre sans pouvoir
jamais lui parler, forma la résolution
de lui écrire; mais il abandonna bientôt
ce dessein comme inutile , et pouvant
lui être nuisible plutôt que favorable.
Ayant remarqué que le père d'Adé-
laïde cultivait, pour son plaisir, un
petit jardin séparé de sa maison par
un fossé d'eau vive , qu'il traversait sur
une planche assujettie des deux bouts à
de forts pieux, il projeta de détacher
la planche, et les clous de dessus les
pieux, et de replacer la planche dans
la même position , en observant de ne
la faire porter que légèrement sur les
pieux. L'opération s'exécuta comme il
l'avait préméditée.
Connaissant à peu près l'heure à
laquelle le père d'Adélaïde se rendait
presque tous les jours à son jardin,
il l'attendit avec impatience. Enfin il
le vit s'approcher. A peine eut-il fait
deux ou trois pas sur la planche , qu'un
( 15)
des bouts mal appuyé manqua et ce
particulier, tomba dans le fossé en pous-
sant un grand cri.
Bonaparte, qui épiait l'issue de la ca-
tastrophe, accourt aussitôt; et comme
il savait nager, il se jette à l'eau , et
parvient à tirer son homme de l'eau et
à le déposer sur les bords du fossé. Les
efforts qu'il avait faits l'avaient telle-
ment affaibli que, son pied ayant
glissé , il tomba lui-même dans le
fossé, où il se serait infailliblement
noyé sans les prompts secours de plu-
sieurs personnes qui étaient accourues
aux cris du père d'Adélaïde. Bona-
parte avait perdu entièrement connais-
sance : on le transporta à l'instant dans
la maison de ce particulier, où , à l'aide
d'eaux spiritueuses, on parvint à rap-
peler ses esprits. Deux heures après,
Se médecin-chirurgien de l'école vint
le visiter, et décida qu'on ne pouvait;
le transférer sans danger dans l'infir-
merie de cette école.
( 16 )
La décision do l'Esculape fit grand
plaisir à Bonaparte. Lorsqu'il sentit un
peu ses forces revenir, il se hasarda
de parler à Adélaïde, et à lui faire la
déclaration de son amour. Une jeune
fille n'est jamais insensible à un tel
aveu, qu'elle combattit cependant avec
autant d'esprit que d'ingénuité. Bona-
parte ne se rebuta point; et à force
d'art, et à l'aide de tous les moyens
de la séduction , il parvint à dissiper
tous ses scrupules et à l'amener au but
qu'il désirait. Cette jeune fille oublia
tout pour se livrer à la passion d'un
jeune homme qui devait bientôt l'aban-
donner.
Lorsqu'il fut à peu près rétabli, il
rentra à l'école, d'où il continua à
entretenir une correspondance secrète
avec Adélaïde et à lui donner des ren-
dez-vous.
Il avait conduit cette intrigue amou-
reuse avec tant de dextérité, que l'on
ignora pendant plusieurs mois quel
( 17 )
était le but de ses absences de l'école ;
mais bientôt la grossesse d'Adélaïde
découvrit un mystère qu'il n'était plus
possible de voiler aux yeux d'un public
malin. Bonaparte, qui aimait déjà à
faire du bruit, fut enchanté au dedans
de lui-même de cette aventure. Le père
irrité voulait faire repentir ce jeune cor-
rupteur d'avoir porté le trouble dans
sa famille; mais heureusement pour ce
dernier, M. de Marboeuf, évêque d'Au-
tun , frère de son protecteur , le fit
passer à l'école militaire de Paris.
La conduite qu'il avait tenue à
Brienne, Bonaparte la suivit à Paris ,
et se fit bientôt remarquer par ses sin-
gularités , et surtout par son aversion
pour tous les plaisirs et les amuse-
mens de ses condisciples. Concentré
au-dedans de lui-même , il fuyait la
société des autres élèves , et ne se plai-
sait que dans la solitude.
M. de Marboeuf lui donnait une cer-
taine somme d'argent par mois tant
( 18)
pour ses menues dépenses que pour ses
plaisirs. Comme alors il était économe,
il avait toujours à sa disposition quel-
ques louis d'or dont il pouvait disposer
pour ce que bon lui semblait.
Si la solitude amortit quelques pas-
sions , elle en fait aussi revivre d'autres
à qui elle donne plus de force et d'ac-
tivité. Les désirs amoureux de Bona-
parte se réveillèrent , et il se décida
à les éteindre dans les embrassemens
d'une courtisane ou d'une fille pu-
blique.
Un jour qu'il avait eu la permission
de sortir de l'école pour aller se prome-
ner , il s'achemina insensiblement vers le
Palais-Royal. En passant dans la rue
des Bons-Enfans , il s'arrêta , sans trop
savoir pourquoi , vis-à vis une allée.
Une femme d'un certain âge en sortit,
et voyant un jeune homme assez bien
mis, et incertain où il devait porter ses
pas , elle s'approcha de lui , et lui fit
entendre à demi-mot ce qui n'a pas be-
( 19 )
nom de commentaires pour un nomme
qui n'est pas un sot.
Cette femme était ce qu'on appelle
ordinairement à la cour de Vénus une
abbesse ; elle tenait un harem de jolies
filles au service du premier venu.
Sur son invitation amicale de la sui-
vre, Bonaparte monta avec elle à un
second. L'abbesse sonna; on vint ou-
vrir.
Introduit dans une espèce de bou-
doir, le jeune Corse y resta seul quel-
ques minutes, au bout desquelles il vit
entrer une jeune odalisque très-jolie,
encore assez fraîche et d'un regard fort
doux; après quelque paroles assez in-
signifiantes , Bonaparte qui se piqua
dans ce moment de galanterie, lui
dit:
«— Je ne savais pas , mademoiselle
Délia ( c'était le nom de cette fille ) ,
avoir le plaisir de vous voir.
« — Ni moi non plus , monsieur.
( 20 )
«—Vous faites un métier un peu
rebutant.
" — Cela est vrai, monsieur ; mais
la nécessité
«—Ce n'est donc point le liberti-
nage qui vous a conduite dans cette
maison ?
« — Non, monsieur , c'est la néces-
sité.
« —Vous n'aviez donc aucun moyens
d'existence ?
«—J'en avais bien quelques-uns,
mais insuffisans; il m'a fallu vivre, et
la nécessité...
«— C'est fort bien. Vous n'avez
donc ni parons ni amis ?
« — Des parens !... j'en ai bien , mais
ils sont à Bicêtre avec les bons pauvres...
Quant aux amis, les malheureux n'en
ont point.
« — Cela est juste; et puisque la né-
cessité l'ordonnait, vous avez bien fait
de vous y conformer.
( 21 )
Après quelques autres propos , Bona-
parte lui donna quelques baisers qu'elle
rendit froidement, et s'acquitta du reste
avec la même froideur.
On dit ordinairement que la panse
mène la danse; mais ici ce fut la danse
qui mena la panse. Le Corse , qui avait
besoin de restaurer ses forces , fit mon-
ter à dîner; une espèce d'intimité com-
mença alors à s'établir entre nos deux
desservans de Cythère. Bonaparte, en
s'en allant, promit à Délia de reve-
nir dans quelques jours lui rendre vi-
site. Mais dans l'intervalle il s'aperçut
que la prêtresse de Vénus lui avait
légué une petite galanterie. Furieux d'a-
voir été trompé par une fille qui jouait les
ingénuités, il se transporta chez l'abbesse
du couvent des Bons-Enfans; mais la
colombe s'était envolée. Il n'y trouva
que la supérieure, à qui il dit beau-
coup d'injures, et qu'il gratifia d'une
paire de soufflets.
Comme dans ce monde, malgré les
( 22 )
disgraces qui peuvent nous arriver, il
faut prendre nécessairement un parti,
il prit celui d'aller consulter un Es-
culape, qui moyennant quelques louis ,
le débarrassa, tant bien que mal, de la
galanterie de la signora Délia.
Quelque tems après, ayant été élevé
au grade de sous-lieutenant d'artille-
rie , il alla rejoindre le régiment à
Besançon.
Comme en garnison les officiers
ont peu de chose à faire, Bonaparte
employa une partie de son tems à con-
tinuer l'étude des mathématiques, à lire
Machiavel, et à former des projets gi-
gantesques propres à le tirer de la nul-
lité où il croyait être ; mais comme on
ne peut pas toujours lire, étudier et
faire des projets, il prit la résolution
de nouer quelque intrigue amoureuse.
Le hasard le servit plus que toutes
ses recherches. Un jour, pendant la
nuit, le feu prit chez un épicier. La
garnison prit les armes pour maintenir
( 23 )
le bon ordre. Au moment où la maison
s'écroulait, on entendit partir des cris
perçans de la maison voisine; ils pa-
raissaient venir d'une chambre au se-
cond ; l'escalier qui y conduisait était à
moitié embrasé. Le Corse, toujours flatté
de se signaler dans tous les évènemens,
s'élance à travers les flammes et en-
fonce la porte de la chambre d'où les
cris étaient partis. Une jeune femme ,
étendue sur le carreau, et n'ayant d'au-
tre vêlement que sa chemise, frappa
ses regards. Voyant qu'il n'y avait pas
de tems à perdre, il la saisit entre ses
bras, et, malgré l'incendie, il trouve
moyen de la descendre et de la porter
dans une écurie qui touchait à cette
maison : « Je dépose, ajoute Bonaparte,
« mon fardeau sur quelques bottes de
« paille qui se trouvaient là. Depuis
« long-tems j'étais sevré des plaisirs
« de l'amour ; nul témoin ne pouvait
« arriver jusqu'à moi. Je m'approche
« de la belle évanouie ; un baiser, ap-
( 24 )
« puyé fortement sur ses lèvres, lut
« rend un peu de connaissance; elle
« veut s'opposer à mes désirs ; mais
« trop faible pour les réprimer, ma
« victoire fut complète, qn'elle n'a-
« vait point encore entièrement repris
« ses sens. »
Quelques jours après, Bonaparte
alla lui rendre visite, dans le dessein de
poursuivre le cours de ses exploits
amoureux; mais ses tentatives furent
inutiles; cette dame lui fit même des
reproches outrageans qui glissèrent sur
son âme sèche et aride. Elle lui signi-
fia en même tems de ne plus reparaî-
tre devant elle, s'il ne voulait s'en re-
pentir sérieusement.
Bonaparte se mit à rire, pirouetta sur
ses talons, et se retira.
La femme de chambre de cette dame
était assez jolie; Bonaparte chercha à
la séduire, et y parvint facilement. Des
rendez-vous successifs eureut lieu, et
nos deux nouveaux amans promirent
de
(25)
de s'aimer éternellement ; mais autant
en emporte le vent. Angélique ( c'est le
nom de cette femme de chambre), natu-
rellement inconstante, fit connaissance
avec un autre officier de la garnison ,
qui ne tarda pas à obtenir ses faveurs.
Leur intrigue n'échappa pas aux regards
du Corse. Dans un transport de jalousie,
le Corse, plein de rage, alla trouver
Angélique, qu'il accabla d'injures ; des
injures il passa aux coups. La pauvre
fille se mit à crier ; les voisins accou-
rurent. On se jeta sur Bonaparte, qui
se relira enfin, non sans avoir reçu quel-
ques meurtrissures.
Une scène aussi scandaleuse, fit beau-
coup de bruit dans la ville; les autres
officiers firent quelques mauvaises plai-
santeries : Bonaparte, piqué de se voir
le jouet de tous ses camarades, veut
s'en prendre à celui qui l'avait supplante
dans le coeur d'Angélique ; l'ayant ren-
contré dans la rue , il lui demanda une
explication. Ils entrèrent dans un café,
amours. B
(26)
et, après une très-longue discussion,
l'officier proposa à Bonaparte d'aller
vider leur querelle au-dehors, à coups
d'épée. Le Corse , qui a toujours beau-
coup mieux aimé faire battre les au-
tres que de se battre lui-même, prit un
ton plus modeste,' et prétendit que ce
serait une folie de se couper la gorge
pour une jeune fille qui n'avait pour
guide dans ses liaisons que ses désirs
et son tempérament. L'affaire alors
s'arrangea on ne peut mieux; et au lieu
de se battre , on fit venir un bol de punch,
qu'on but à la santé d'Angélique.
Rappelé à Paris par le concours des
circonstances, Bonaparte y trouva le
fameux Paoli , son compatriote, qui lui
proposa de l'accompagner en Corse ,
où il retournait.
La Corse, à cette époque , ainsi que
la France , était partagée en différentes
factions. Bonaparte, qui cherchait à
sortir de son obscurité , se jeta à corps
perdu dans les plus turbulentes , qui,
( 27 )
par celte raison, offraient plus de chan-
ces à son ambition. L'organisation de
la garde nationale de cette ville ayant
été en partie son ouvrage , il en fut
nommé capitaine. Ce fut alors qu'il fit
connaissance et se lia, pour ainsi dire
d'amitié, avec un nommé Baluzsi, aussi
capitaine dans le même corps.
Ce Baluzzi avait une femme char-
mante; c'était la Vénus de l'île de Corse.
Bonaparte ne tarda pas à la convoiter.
Mais cette dame aimait son mari, et il
etait alors très-difficile de l'amener au-
but qu'il désirait.
Comme à titre d'ami il était reçu dans
la maison , les occasions ne lui man-
quèrent pas de faire entendre à madame
Baluzzi le motif de ses assiduités au-
près d'elle. Ou feignit de ne pas le
comprendre. Il crut alors devoir chan-
ger de batteries et aller rarement chez
elle; cette dame lui en fit des reproches,
et lui dit en riant :
— Monsieur Bonaparte , dites-moi,
B 2
( 28 )
quelle raison a pu interrompre le cours
de vos visites habituelles ? Quelque belle
sans doute vous enchaîne aujourd'hui
sous ses lois?
— Non, madame; il est vrai que je
sens vivement battre mon coeur à la
vue d'une belle femme ; mais aucune
encore n'a reçu l'aveu de mes senti-
mens.
— Allons, vous badinez; me croyez-
Vous assez bonne pour croire qu'à votre
âge vous êtes encore novice à Cythère?
— Et cela est pourtant vrai, et même
je rougis de cet aveu ; mais vous êtes
trop discrète pour que j'aie à craindre
que vous révéliez ce que je viens de vous
confier. Ce n'est pas que la nature m'ait
refusé un coeur aimant et sensible ; mais
je n'ai trouvé jusqu'ici qu'un seul objet
qui pût m'en chaîner et mériter mes hom-
mages, et cet objet....
— Je vous en tends. Savez-vous qu'une
bégueule ne suivrait pas une pareille
conversation ? Mais elle a quelque
( 29 )
chose de si niais et de si piquant en même
tems , que je ne me priverai pas du plaisir
de vous répéter que je ne crois pas...
— Ne croyez rien , madame , je vous
en supplie, on plutôt tranchons sur un
sujet qui m'humilie un peu. Cependant
chez moi, c'est défaut d'occasion ; dans
plusieurs circonstances , j'ai déployé de
l'audace et de la fermeté.
— Ces derniers mots, prononcés avec
l'air du mécontentement, firent rire ma-
dame Baluzzi.
— Comment ! monsieur vous vous
fâchez,!
— Non, madame; je vous ferai obser-
ver seulement que votre extrême gaîté
me fait regretter de vous avoir confié
mon secret.
— Tranquillisez-vous, monsieur, votre
secret est en sûreté... mais puisque vous
avouez que de tendres désirs agitent
votre coeur , que ne faites-vous comme
votre ami? depuis sept ans qu'il est mon
époux, j'aime à croire qu'il n'a pas
B 3
( 30)
compté un moment de chagrin. Que
n'adressez-vous vos voeux à la jeune
Camille Aréna ? C'est la plus jolie et
la plus aimable demoiselle du pays, et...
— Eh! madame, que parlez-vous
d'épouse et d'établissement ! Oubliez-
vous qu'avant d'y penser , il faut abso-
lument que je me fasse un état? d'ail-
leurs , je sens que le ciel m'appelle à
de plus hautes destinées...
— En ce cas, terminons une con-
versation qui n'aboutit à rien.
Bonaparte , sentant alors qu'il ne lui
restait plus aucnus moyens de séduire
la femme de son ami, et ayant pris
la résolution de lutter contre les diffi-
cultés , il vit en dernier résultat qu'il
n'avait plus d'autre expédient pour ar-
river à son but que d'employer la ruse
et de mettre à profit la premiere absence
de M. Baluzzi, en administrant un puis-
sant somnifère à son épouse.
Six semaines s'écoulèrent environ, au
( 31 )
bout desquelles Baluzzi fut obligé d'aller
passer quelques jours à San-Fioranzo.
Tous les jours , après souper, madame
Baluzzi avait l'habitude de prendre
son thé. Bonaparte , qui était familier
dans la maison, guelta l'instant où la
domestique disparut un instant , pour
jeter sa poudre dans la théière ; il entra
ensuite chez madame Baluzzi, qui le
pressa vivement de prendre du thé avec
elle; mais il refusa , sous le prétexte
spécieux qu'il lui séchait la poitrine.
Quelques instans après , Bonaparte ,
après avoir souhaité le bon soir et une
bonne nuit à madame Baluzzi, feignit
de se retirer. Mais comme on ne le re-
conduisait jamais , il monta droit à la
chambre à coucher de cette dame, et
se glissa dans un vide qui existait entre
une commode et une armoire.
Au bout d'une demi-heure environ ,
il entendit monter madame Baluzzi ,
qui, preque déjà endormie, se jeta dans
( 52 )
son lit, où elle fut bientôt plongée dans
lé plus profond sommeil. Bonaparte
sortit aussitôt de sa cache, et se coucha
à côté d'elle.
Tirons le voile sur une pareille scène,
et disons que, poussant un profond sou-
pir, cette dame sortit par gradation
de son assoupissement ; alors, plus
prompte que l'éclair, elle se lève, et
ouvre le rideau. On peut juger de sou
étonnement , lorsqu'à la faible lueur
d'une veilleuse elle reconnut le Corse.
Elle prit ses vêtemens qui étaient sur
une bergère , et courut s'habiller dans
un cabinet voisin de sa chambre, Bona-
parte, plutôt vêtu qu'elle, attendit avec
impatience qu'elle vînt le retrouver;
elle parut, et lui tint ce petit discours ,
qu'il n'a jamais oublié.
« Monsieur, j'ai percé toute la noir-
ceur de votre crime; à l'aide d'un somni-
fère vous avez obtenu ce que je ne
vous eusse jamais accordé; je pourrais
venger mon injure, en faisant tomber
( 33 )
sur votre tête le glaive de lai loi; je
ne me servirai point de ce moyen ; le
mal est sans remède, et je ne veux point
porter la mort dans le coeur d'un époux
que je chéris tendrement et qui m'adore.
Si je suis déshonorée involontairement,
pour la tranquillité de mon époux, il
faut que ce secret reste enseveli dans
les profondeurs de l'oubli. En le gardant,
je tâcherai d'effacer de ma mémoire
le souvenir de cet attentat. Ne craignez
aucuns reproches de ma part; ils seraient
superflus. Tout ce que j'exige de vous ,
c'est que vous vous comportiez avec mon
époux comme par le passé, car je crain-
drais que votre retraite subite de ma
maison n'éveillât des soupçons dans
son coeur. A ce prix seul je vous par-
donne. »
Bonaparte, ravi de la tournure qu'avait
prise son aventure , se retira ; mais la
Suite lui apprit qu'une femme corse ne
pardonne jamais, et se venge tôt ou
tard des outrages qu'on lui a faits.
( 34 )
Quatre mois s'étaient écoulés, lorsqu'un
jour madame Baluzzi dit à Bonaparte :
« Mon époux soupe en ville, faites-moi
le plaisir de prendre aujourd'hui sa
place, et de souper avec moi ; je sais
que vous aimez beaucoup les moules ,
j'en ai fait préparer un bon plat. »
Sans rien prévoir, et se flattant
aucontraire que madame Baluzzi ne se
servait de ce prétexte que pour lui ac-
corder de bonne volonté ce qu'il n'avait
obtenu que par ruse , il se rendit chez
elle sur les ailes du plaisir, à l'heure
indiquée.
Le repas se passa gaîment. Madame
Baluzzi, qui avait arrangé son plat de
moules à sa manière, ne servit à Bona-
parte que des crabes , et mangea les
moules. Celui-ci, que le vin avait échauf-
fé, allait prendre quelques libertés ,
lorsque Baluzzi survint. Bonaparte se
retira , maudissant le ciel, la terre , et
surtout son ami.
Arrivé chez sa mère, il se mit au lit.
(55)
Il y avait à peine deux heures qu'il re-
posait, lorsque des tiraillemens dou-
loureux dans l'estomac et le bas ventre
le réveillèrent en sursaut; il ne douta
plus alors de la cause première de son
mal.
Sa mère fit prévenir monsieur et ma-
dame Baluzzi de ce fâcheux accident.
Ils se rendirent aussitôt à la maison.
Madame Baluzzi passa dans la ruelle du
lit de Bonaparte , et lui dit avec une
pitié feinte :
— Eh bien, mon cher Bonaparte ,
qu'avez-vous donc?
— Je l'ignore; mais je souffre cruel-
lement.
— Puisque vous ignorez la cause de
votre mal, il faut bien vous l'appren-
dre. Vous m'avez déshonorée, et moi,
je vous ai empoisonné. Mon époux est
là; publiez votre crime, je publierai ma
vengeance.
Après avoir ainsi parlé à Bonaparte,
elle alla s'asseoir en face de son lit.
(56)
Celui-ci parvint à se rétablir. Il ne
respira plus que la vengeance. Après
avoir long-temps cherché les moyens les
plus prompts , il s'arrêta à celui-ci : il
rédigea un mémoire tissu de calomnies
contre Baluzzi , son épouse et plu-
sieurs autres habitans d'Ajaccio , qu'il
envoya à la Convention nationale. Cel-
le-ci, qui ne cherchait qu'à trouver des
coupables , les déclara traîtres à-la pa-
trie. Obligés de s'enfuir de l'île , ils se
sauvèrent en Angleterre.
Peu de tems après forcé lui-même ,
ainsi que sa mère et ses frères et soeurs,
d'évacuer la Corse, il se retira avec eux
à Marseille.
En face de la maison qu'ils occu-
paient demeurait un Américain , capi-
taine d'un vaisseau de sa nation , dont
la fille nommée Caroline , réunissait à
l'éclat de la jeunesse une taille élégante,
une tête romaine, des yeux pleins de
de feu. Quant au moral, c'était une per-
sonne qui s'était mise au dessus des pré-
jugés
(37)
jugés de son sexe ; en un mot, c'était un
esprit fort.
Bonaparte ne put la voir sans éprou-
ver un violent désir de lier connaissance
avec elle. L'occasion s'en présenta bien-
tôt. Un bal champêtre, où le hasard les
réunit, commença leurs liaisons. Un
rapport secret d'humeurs , et une ma-
nière à peu près égale entre eux d'envi-
sager les choses, ne firent qu'affermir
un penchaut qui s'était déjà déclaré ou-
vertement. Comme cette demoiselle
était presque toujours seule, son père
étant presque toujours à bord de son
bâtiment ou en course , Bonaparte lui
demanda la permission de venir de tems
à autre lui présenter ses civilités et ses
hommages.
— Volontiers, lui répondit-elle ; vos
visites me feront toujours plaisir.
— Mais vous êtes seule....
— Qu'importe? croyez-vous que j'aie
besoin d'être observée?
Amours. C
(38)
— Je ne veux point dire cela ; mais le
public
— Le public est un sot. Je ne brave
point l'opinion, mais je n'en suis point
esclave ; quand ma conscience est tran-
quille, je suis sourde aux propos d'un vul-
gaire ignorant, qui parle toujours sans
jugement et agit sans réflexion.
Bonaparte profita de la permission;
leurs entretiens ordinaires roulaient sur
la philosophie, la politique, et quelque-
fois sur l'amour.
— Vous avez déja peut-être, lui dit
un jour Bouaparte, éprouvé les plaisirs
et les peines qui accompagnent cette pas-
sion?
— Pas encore; je n'ai pas encore vu
d'homme qui puisse me convenir.
— Cela viendra peut-être.
— Je l'imagine, et je crois même
aujourd'hui que la chose est toute ve-
nue.
— Et quel est le mortel fortuné ?....
( 39 )
— Cela est mon secret.
— Vous me le direz un jour.
— Tout de suite, si vous le désirez.
— Très-volontiers, parlez.
— Eh bien, mon cher ami, c'est vous.
Bonaparte , enchanté d'un tel aveu ,
appuya vivement un baiser sur ses lèvres
de rose. Ce baiser alluma le feu dans les
veines. Ce baiser fut suivi de plusieurs
autres, et la dernière faveur de l'amour
couronna cet entretien.
On était alors en 1793. Caroline
exhorta son amant à profiter des bien-
faits de la révolution. Celui-ci, pour
qui tous les changemens étaient bons
s'ils pouvoient contribuer à son avance-
ment, se lança dans les clubs révolu-
tionnaires de Marseille , où il plaida
avec chaleur une cause dont il mépri-
sait tous les élémens. Caroline lui fit
connaître Salicetti. Ce dernier le pré-
senta à Barras, qui lui fit obtenir un
grade plus élevé dans l'arme de l'ar-
tillerie : quelques jours après, il eut
C 2
( 40 )
ordre de rejoindre le quartier-général
de l'armée française en avant d'Olliou-
les. Caroline vint l'y rejoindre en habit
d'homme, et passa à l'armée pour le
frère d'armes de Bonaparte.
Le 8 octobre 1795, à une affaire
qui eut lieu aux gorges d'Ollioules,
Bonaparte s'y distingua, et fut élevé
au grade de chef de bataillon. Il fut un
de ceux qui contribuèrent à la reprise
de Toulon.
Le Corse était au comble de la joie,
lorsque son amante reçut une lettre de
son père, qui lui écrivait de Brest, qu'elle
eût à le rejoindre sur-le-champ ; que
son projet était de la conduire à Bos-
ton , où sa présence devenait néces-
saire.
L'ordre de ce départ subit affligea un
peu nos deux amans : Bonaparte af-
fecta de verser quelques larmes, et
même de montrer du désespoir.
— Vous êtes bien peu philosophe ,
( 41 )
mon ami, lui dit Caroline; je vous
croyais plus de fermeté d'âme.
— Elle nous abandonne quelquefois,
sur-tout quand on perd ce qu'on a de
plus cher au monde.
— Ce que vous me dites' est très-
flatteur; mais vous ne le pensez pas.
— Douteriez-vous de mes senti-
mens?
— Je crois qu'aujourd'hui ils sont un
peu refroidis.
— Comment en avez-vous pu juger?
— Par l'expérience : en dernier résul-
tat, il était tems que cette mauvaise
comédie finît ; nous commencions à
être las l'un de l'autre.
— Vous me faites injure, mademoi-
selle.
— Non , mon cher Bonaparte; je
vous dis la vérité.
Après ce petit colloque, nos deux
amans se séparèrent.
Peu de tems après le départ de Ca-
roline , le Corse reçut l'ordre de se
C 3
( 42 )
tendre à Nice, où il continua à fré-
quenter les clubs révolutionnaires, et à
faire le métier de terroriste. Il fut ar-
rêté; on visita ses papiers, et on n'y
trouva que des lettres amoureuses. La
liberté lui fut rendue.
Pendant son séjour dans cette ville,
il convoita une jeune demoiselle, fille
d'un particulier honnête et respectable,
et fit plusieurs tentatives pour avoir un
entretien secret avec elle. La domes-
tique de la maison, qu'il sut mettre
dans ses intérêts , parvint à lui procu-
rer un rendez-vous avec sa maîtresse.
Bonaparte , en abordant Sophie , lui
dit :
— Mademoiselle, pardonnez si un
excès d'amour m'a déterminé à em-
ployer la ruse pour vous faire l'aveu de
mes sentimens.
— Monsieur, c'est peut-être une im-
prudence à moi.
— En amour, il n'y a point d'impru-
dence ; l'histoire du coeur ne se traite

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