//img.uscri.be/pth/b97790069dcc889b627148e7e3ad972b84edf59f
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Anecdotes de la cour et du règne d'Édouard II, roi d'Angleterre / par Mde L.M.D.T, & Mde E.D.B.

De
328 pages
A Paris, chez Pissot. M.DCC.LXXVI. 1776. Édouard II (roi d'Angleterre ; 1284-1327) -- Anecdotes. 326 p. ; in-12.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

ANECDOTES
DE LA COUR
ET DU RÈGNE
DÉDOUARD II.
ROI D'ANGLETERRE.
ANECDOTES
DE LA COUR
ET DU RÈGNE
D'ÉDOUARD IL
ROI D'ANGLETERRE.
Par
Mde L. M. D. T & M* E. D. B.
Chez PISSOT, Libraire Quai des
Auguftins.
M. D C C. L X X V I.
Avec Approbation & Privilège du. Roi.
A
ANECDOTES
DE LA COUR
ET
DU RÈGNE
D'ÉDOUARD II,
ROI D'ANGLETERRE.
LIVRE PREMIER.
.LE règne d'Edouard I ne fut
prefque qu'une fuite de vi&oires
la Principauté de Galles ctoit fou-
mife & réunie à la Couronne
2. RÈGNE d'Edouard II
l'Ecofie conquifc trois foisparoifïbit
enfin accoutumée au. joug. Les
Anglois, amufés par tant de triom-
phes n'avoient pas eu le teins- de
former des rafHons d'ailleurs
l'admiration qu'ils avoient pour les
grandes qualités d'Edouard avoir
retenu leur inquiétude naturelle
&, pendant un règne de trente-fix
ans, il n'avoit prefque trouve au-
cune oppofition à fes volontés. Mais
Edouard connoiiîbit trop bien fa
Nation pour ne pas fentir que
cet état de calme étoit pour elle
un état forcé. La fà&ion des Ba-
rons n'étoh pas détruite elle pou-
voit reparoître & faire éprouver
à fon fuccefîèur les mêmes revers
qu'elle avoir fait éprouver à Henri
III fon pere. Ces malheurs lui
paroiffoientd'autar.tplus à craindre,
ROI D'ANGLETERRE. 3
A2
qu'il ne voyoit dans le Prince de
Galles aucune des qualités nécef-
faires pour s'attirer des Grands
du Peuple ce refpeâ: feul capable
de les contenir dans le devoir.
Le Prince de Galles, peu propre
aux affaires pour lefquelles il avoit
de l'éloignement, n'émit fenfible
qu'aux plaifirs. Cet attachement
pour fes favoris qui lui fut depuis fi
funefte parouToit déja. Edouard,
qui en craignoit les fuites crut
devoir éloigner Gavefton Gentil-
homme de Guyenne qui avoit été
élevé avec le Prince, & celui de
tous pour lequel il avoit le plus
de goût. Ce favori fut exilé au-delà
de la mer, & le Roi obligea fon fils
à s'engager par ferment de ne le
rappeller jamais.
Il crut encore qu'il falloit, par
4 Règne D'ÉDOUARD Iî,
une nouvelle alliance avec la
France apurer au dehors la tran-
quillité du règne de fon fuccefTeur.
Le mariage d'Ifabellc fille de
Philippe-le-Bel & du Prince de
Galles fut arrêté. La Cour de France
& celle d'Angleterre dévoient fe
rendre à Boulogne pour en faire
la cérémonie, quand la révolte
prefque entière de l'EcofTc obligea
Edouard à d'autres foins.
Il marcha à la tetc de la plus
belle armée qu'il cîlt mife fur pied,
pour conquérir ce Royaume une
quatrième fois mais il fut arrêté
à Carlille par une maladie violente,
& il mourut à Bruhc petite Ville
d'Ecole où il voulut être trans-
porté, ahn de mourir dans Je pays
qui avoir été tant de rois le théâtre
de fa gloire. Le Prince de Galles
ROI D'ANGLETERRE. 5
A3
fut auffi-tôt proclamé Roi, & prit
le nom d'Edouard fccond. Le Roi
fon pere lui avoir recommandé
en mourant de ne quitter les
armes que lorfqu'il auroit remis les
Ecofïbis dans robéifTancc de ne
jamais rappeler Gavefton & de
conclure fon mariage aveclfabelle:
mais de toutes les volontés d'E-
douard, cette dernière fut la feule
exécutée.
Le nouveau Roi, content de
l hommage de quelques Seigneurs
Ecoflois, quitta FEcofTe <Sc fe preifa
de pafl"er à Boulogne il avoit or-
donné à Gavcfton de s'v rendre.
Ce favori avoir recu de la nature
tout ce qu'il faut pour plaire fa
taille quoique médiocre étoit fi
bien prife qu'on n'y trouvoit rien
à defircr il avoir tous les traits
6 RÈGNE d'Edouard II,
réguliers fa phifionomic étoit vive
& Spirituelle. Perfonne n'avoir plus
de charmes & d'agrémens dans
l'efprir. Généreux, naturellement
porté à fairc du bien peut être
auroit-il joui de fa fortune avec
modération fi elle ne lui av oit
pas été difputée mais l'orgueil des
Grands fit naître le fien & il fou-
tint avec hauteur un rang qu'il
n'av oit pris d'abord qu'avec quelque
forte de peine.
On juge bien que Gavefton de-
voir réuffir auprès des femmes; auffi
n'en avoit-il trouvé prefque aucune
qui ne fe crût honorée de fes foins.
Ses fuccès pillés lui donnoient une
audace qui lui en afîuroit de nou-
veaux. Il étoit cependant amou-
reux, & l'amour fubfiftoit dans
fon coeur malgré les infidélités
Ror D'ANGLETERRE. 7
A4.
dont !e defir de plaire le rendoit
fouvent coupable.
Edouard charmé de revoir un
homme que l'abfence fembloit lui
avoir rendu encore plus cher, vou-
lue le combler de biens. Gavefton
accepra les libéralités de fon maître,
bien moins par un principe d'am-
bition que par un autre moti£ Il
fe lauTa donner le titre de Comte
de Cornouaille qui avoit toujours
été affecté aux Princes du Sang
Royal. Le Duc de Lancaftre,
coufin-germain du Roi ne vit
qu'avec indignation un titre qui
devoir lui appartcnir pofTédé par
un Etranger il prit dès-lors pour
le favori une haine que l'amour &
la jalouse porterent dans la fuite
aux derniers excès.
La fortune ne pouvoir fufeiter
8 Règne d'Edouard Il,
à Gavefton un ennemi plus dan-
gereux. Le Duc de Lancaftre
étoit né avec le defir de comman-
der mais comme il ne pouvoit
efpércr d'être Roi il voulut fe
faire un parti qui le rendît redou-
table au Roi même. Tous les mé-
contens trouv oient auprès de lui
un appui allure il foulagcoit de
fon bien ceux qui fc plaignoient des
charges publiques & en redou-
blant par là leur haîne pour le
Gouvernement il fe les attachoit
encore plus fortement. Son exté-
rieur étoit modèle, & quoiqu'il fût
magnifique en tout il paroifïbir
cependant ennemi du fafte. Tant
de vertus apparentes lui avoient
attiré l'e!time publique & per-
sonne n'avoit ofé le condamner
dans quelques occafions où les
'Roi D'ANGLETERRE. 9
A
aparcnces ne lui avoicnt pas été
favorables.
La plupart des Seigneurs An-
glois, bleffés de l'élévation de
Gavefton s'unirent encore plus
étroitement au Duc de Lancaftre.
Mais toutes ces haînes furent fuf-
pendues par les rcjouiljfances du
mariage d'Edouard & d'Ifabelle.
Philippe avoit amené fa fille à Bou-
logne. Les deux Cours étaloient
à l'envi tout ce qu'elles avoient
de- magnificence. Les femmes de
la premiere qualité d'Angleterre
étoient venues à Boulogne pour
faire leur cour à la Reine, ou pour
former fa Maifon relies étoientpref-
que toutes belles & bien faites; mais
la beauté de Mademoifelle de Glo-
ceftre furpafifoit toutes les autres &
quoique très-difiérenre ne pouvoit
10 RÈGNE D'EDOUARD II,
être comparée qu'à celle de la
Reine. Mademoifelle de Gloceftre
avoit le regard tendre, & je ne fai
quoi de paflîonné dans toute fa
perfonne. Ifabelle au contraire
étoit belle de cette beauté qui
pique plus qu'elle ne touche les
qualités de fon ame répondoient
à fa figure elle étoit plus fufcep-
rible de paffion que de tendreffe
plus capable de bien haïr que de
bien aimer impérieufe fiere
ambirieufe & douce complai-
fante bonne même quand fon in-
térêt le demandoit. Comme elle
étoit dans la premiere jeuneflè
-clle paroiioit n'avoir de goût que
-pour les plaifirs. La coquetterie
remplifToit fon ambition mais
cette coquetterie étoit encore plus
le defir de dominer que celui
Ëor d'Àngletebl&e. i
A6
de plaire. Le Duc de Lancaftre
flatté de la confiance que la Reine
lui marquoit s'attacha à elle dans
l'efpérance de la faire fervir à fes
projets & féduit par les char-
mes de cette princeffe, fon cœur
alla plus loin qu'il ne vouloit. Ce
ne fut d'abord que dans la vue
de plaire a Philippe le Bel que
Gaveflon fit fa cour à la Reine
mais fes foins furent reçus de façon
à l'engager d'en rendre de nou-
veaux. Il fe promit une conquête
plus brillante que toutes celles
qu'il avoit faites jufques-là &.
fi elle ne flaroit pas fon cœur,
elle flattoit trop fa vanité pour
la négliger.
Mortimer, d'une des premières
Maifons de Normandie dont les
Ancêtres avoient piffé en Angle-
iî- RÈGNE d'Edouard II,
terre à la fuite de Guillaume le.
Conquérant, n'avoit pas de moin-
dres prétentions. Il avoit vu Ifa-
belle dans un voyage qu'il, avoit
fait en France à la fuite d'Edouard
premier, & il avoit conçu dès ce
tems-là un violent amour pour
elle quoiqu'il ne lui eût montré
que de l'admiration & du refpeâ
elle avoit pénétré ces fentimens
& lui en avoit fu gré.
Les trois amans d'Iiabelle cher-
chèrent à fe di£linguer dans toutes
les fôtes qu'on fàifoit pour elle. Il
y eut plufieurs tournois à Boulo-
logne, où les Chevaliers prirent
des livrées & des devifes galantes.
Mortimer feul affe&a d'y paroitre
fans aucune diftin&ion. Les Dames
l'en raillèrent le foir chez la Reine,
qui l'en railla elle-même &
ROI
comme elle avoit cru en être aimée
il y ayoit dans fon ton fans qu'elle
's'en apperçût, une forte d'aigreur.
Il en vrai, dit-elle que Morti-
mer me donneroit mauvaife opir
nion de la galanteterie angloife
fi je ne la connoiffois que par lui.
Il y a des fituations Madame,
lui dit Mortimcr, en s'approchant
d'elle d'un air fournis, où l'on nofe
fe permettre d'être galant.
L'air avec lequel il regarda la
Reine auroit fuffi pour lui faire er.-
tendre ce qu'il vouloir lui dire elle
ne put s'empêcher d'en rougir &
pour n'avoir pas l'embarras de fe
taire, elle fit mine d'avoir quelque
.chofe à dire au Roi qui entroit
dans la chambre. Mortimer, con-
tent d'avoir été entendu, fut encore
plus afïïdu à lui faire fa cour il
î4 RÈGNE dÉdouard II
ne perdoit aucune occafion de re
montrer à elle elle ne pouvoir
prefque lever les yeux fans voir
Mortimer. Il avoit toutes ces atten-
tions qui deviennent plus flat-
teufes à mefure qu'elles tombent
fur de plus petites chofès.
Malgré tant de foins, le Comte
de Cornouaille étoit préféré il
offroit à la vanité difabelle un
triomphe plus flatteur. C'étoit l'em-
porter fur toutes les femmes, que
de s'attacher un homme â qui tou-
tes avoient voulu plaire mais cette
préférence n'étoit point une exclu-
fîon dans le cœur de la Reine pour
fes autres amans.
Les deux Cours fe féparerent
après deux mois de féjour'a Bou-
logne. Le Roi, qui avoit remis fon
couronnement après la conclufion
Roi D'ANGLETERRE. le
de fon mariage fit tout préparer
pour la cérémonie il voulut que
Gavefton y portât la Couronne de
Saint Edouard dont on fe fervoit
toujours dans ces occafions &
celle qui étoit deftinée à couronner
la Reine. Les grands Seigneurs
d'Angleterre de tout temps en
pofTefïïon de cet honneur, ne purenc
fe !e voir enlever par un Etranger,
-fans en marquer tout leur mécon-
tentement. Leurs plaintes allerent
fi loin, que la Reine en fut allar-
mée elle en parla à Gaveflon.
Vous les connoiffez, lui dit-elle,
ils paffent dans un moment du
murmure jufqu'à la Sédition: cédez-
leur une prérogative dont ils font
ù jaloux. Je ne puis céder, Ma-
dame, lui dit-il, une diftinâion
un honneur qui a quelque rapport
.16 RÈGNE D'EDOÜARD II,
à Votre Majeftc & puifque la
fortune ne m'a pas donné la Cou-
ronne de l'Univ ers pour la mcttre
à vos pieds, foufrrez du-moins que
je porte un moment celle qui vous
eft deftinée.
Vous êtes fi accoutumé, répondit
la Reine, aux difcours de galan-
terie, que les chofes qui en font
les moins fufccptibles prennent ce
tour-là dans votre cfprk; mais fon-
gez que je vous parle férieufement.
.Je ferois plus coupable, Madame,
,d'ofer dire une galanterie à Votre
,Majefté que de lui avouer une
vérité qui n'a pas été en mon pou-
voirdeluidifîîmuler. Cette déclara-
tion étoir trop précife pour n'êtrepas
entendue mais la Rcine, trop favo-
rablement difpofée pour le Comte
.de Cornouailîc n'avoir pas la force
de s'en oiFcnfcr.
Roi D'ANGLETERRE. r7
Je vous ordonne, lui dit- elle
d'un ton qui démentoit fon dif-
cours, de ne me plus parler; je
ne veux ni vous croire, ni me facher
contre vous.
Le couronnement fe fit comme
il avoit éré arrêaé. Gavefton y pa-
rut avec une magnificence qui
acheva d'irriter les grands Sei-
gneurs. Ceux dont le refientiment
parut le plus vif, furent le Comte
de Pembrock le Comte de Var«
vick & le Comte d'Arondel. Le
premier avait un monf pour haïr
Gavefton encore plus fort que
l'ambition il étoit éperdument
amoureux de Mademoifelle de GIo-
ceftre; & cette belle perfonne
par une fatalité dont elle gémiflbit
avoit une inclination pour Gavefion
dont elle ne pouvait triompher
i8 RÈGNE D'EDOUARD If,
elle eut la douleur de s'appcrccvoir
des foins qu'il rendoit à la Reine,
& de ne pouvoir s'en difïîmulcr
le motif. Elle étoit naturellement
douce. Sa jaloufic conferva le même
caractère. Elle s'affligeoit fans con-
cevoir de haine pour fa rivale ni
de refientiment pour un ingrat.
Comme elle avoit perdu fon pere
& fa mère de très-bonne heure
elle avoit toujours été fous la con-
duite de Madame de Surrev, fa
tante & cc n'étoit que depuis
qu'elle étoit à la Cour qu'elle
étoit auprès de la Comtefïè d'He-
refort, fa fcur aînée. Quoique
Madame d'Herefort eût plufieurs
années de plus que Mademoifclle
de Gloceftre elle ne lui avoir ja-
mais fait fencir aucune fupériorité.
Ses manieres fi propres à gagner
Rot D'ANGLETERRE. r9
la confiance d'une jeune perfonne
pleine de vertu firent leur effet.
Mademoifclle de Gloceftre fe re-
prochoit de n'avoir pas faitàTa fœur
l'aveu de cc qui fe paffoit dans
fon eccur. Elle cherchoit un mo-
ment propre 3 cette confidence
mais les embarras du voyage de
Boulogne & la cérémonie du
couronnement où les deux foeurs
dev oient paroître les avoient fi
fort occupées qu'elles n'avoient
prefque pas eu le tems de fe parler
en particulier depuis qu'elles croient
enfemble. Un jour que la Com-
te ffe gardoit le lit pour quelque
légère indifpofition ce que Made-
moifelle de Gloceftre étoit feule
auprès d'elle Je vous trouve plus
rêveufe qu'à l'ordinaire ma chere
fœur, lui dit la Comteffe avez-
RÈGNE D'ÉDOUAKD II,
vous quelque peine que j'ignore ?
je ne veux les (avoir que pour les
parrager avec vous. Commcnt pour-
rai-] c répondit Madcmoifcllc de
Gloccftrc en fe jertartt dans les
bras de fa fœur vous avouer mes
foiblcfTcs ? Oui ajouta-t-cllc je
dois vous les dire, «Se pour me pu-
nir & pour m'aider de vos confeils.
Vous favez que le Duc de Glo-
ccftre notrc grand-père confia,
après la mort de mon père & de
ma mcrc mon éducation à Ma-
dame de Surrey, fa fille. Elle a
paffé une partie de fa vie à la
Cour & la part qu'elie avoir dans
les bonnes grâces de la Rcine Ifa-
belle lui en donnoit presque dans
routes les intrigues & les affaires
de ce rems-la mais après la mort
de ce,tc PrinceiTc elle ne trouva
ROI D'ANGLETERRE.
plus les mêmes agrémens. Margue-
rire de France, qu'Edouard époufa
en féconde noce donna à Mada-
me de Surrcy des dégoûts qu'elle
fcntit vivement & qui l'obligèrent
de fortir de la Cour. Il falloir ne
pas donner a cette retraite un air
de diforacc & ce qui étoit auffi
nécefTaire il falloir mettre quelque
occupation à la place des affaires
&. des intrigues. La dévotion fatis-
faifoit a tout cela; 6c ma fur
dévore. Les femmes & les hommes
qu'elle recevoit chez clic ne pou-
voient convenir une fille de mon
âge. Je n'allois dans aucune afTcm-
blée & je ne fortois que pour
accompagner ma tante à l'Eglifc.
Elle alloi: roujours dans celle où
il y avoit quelque dévotion particu-
lière & comme la foule y eft
RÈGNE D'ÉDOUARD II,
toujours plus grande, un jour que
j'avois peinc à m'en démêler, un
homme que je ne connoifîbis point
s'emprefla de me faire faire place.
Comment eft-il poffible me dit-il,
en me donnant la main pour m'aider
à marcher, qu'une beauté comme
la vôtre n'attire pas les refpecb de
tous les hommes ? Je fuis cepen-
dant bien heureux que la -roffiéreté
de ces gens-ci m'ait donné occa-
fion de voir une aufîi belle per-
fonne & de lui rendre un petit
fervice. Ma tantc qui entendit
qu'on me parloit, fe retourna, &
me fit fignc de la fuivre. Je n'eus
que le rems de faire la révérence
à celui qui m'avoit parlé, fans ofer
prefque le regarder. Je ne le vis
cependant que trop pour mon re-
pos. Il vint fe mettre à quelque
Roi D'ANGLETERRE. z$
diflance de nous & quoique je ne
levage pas les yeux il me fem-
bloit cependant qu'il n'av oit celle
de me regarder. Je le trouvai plu-
fieurs jours de fuite dans les Eglifes
où j'allois. Ma tante furprife de
le voir dans un lieu où fon air ôc fa
parure annonçaient quelque deflein,
voulut favoir qui il étoit elle fit
qucftionner fes gens, qui ne firent
aucun myftere du nom de leur
maître. Nous apprîmes que c'étoit
Gavefton le favori du Prince de
Galles-. Madame de Surrey le foup-
conna d'être amoureux de moi
elle le connoifîoitparplufîcursaven-
tures qui avoient fait du bruit dans
le monde. Plus il lui parut aimable,
plus elle le trouva dangereux auffi
ne fongea-t-elle qu'à lui ôter toutes
les occafions de me voir.
24 RÈGNE d'Édoxjard II,
Je n'eus plus la permifîion de
fortir que les jours que j'étois indif-
penfablement obligée d'aller à
l'Eglife encore choififfoit-on les
Eglises les plus éloignées & les
moins fréquentées. Mais tous ces |
foins ne fervirent qu'à me faire
encore mieux remarquer les em- 4
prefiemens de Gavefton c'étoit tou-
jours la premiere perfonne que je j
voyois. Nous fortions auflî-tôt que
ma tante l'avoir apperçu, & nous
allions achever nos dévotions dans
uTi autre endroit c'étoit avec
aufli peu de fruit nous retrouvions
toujours Gavefton. Enfin laffée |
de le fuir inutilement à la ville
Madame de Surrey me mena
la campagne. Gavefton trouva le
moyen de m'y occuper toujours de
lui, même par les foins qu'il fal-
loit 1
Roi d'Angleterre, if
B
toit que je priflè pour l'éviter il
paroiflbit tous les jours dans quel-
que nouveau déguisement, & il
fe conduifok de maniere qu'il
fembloit qu'il ne cherchoit qu'à
me voir, & qu'il craignoit pres-
que d'être vu. Toutes mes femmes
étoient gagnées fur tout unè
d'elles en qui j'avois pius de con-
fiance elle ne perdoit aucune'occa-
fion de me parler de Gavefton
elle me faifoit valoir les foins qu'il
prenoit pour me plaire elle me
répétoit fans cefîè que le plus aima-
ble de tous les hommes le plus
accoutumé à voir fes foins récorri-
penfés, quittoit tous les plaifirs dc
la Cour pour venir paifer une par-
tie de fon tems caché dans une
maifon de paysan feulement pour
ine voir fans être vu. Ces difcours
Règne d'Edouard H,
ne faifoient que trop d'imprefliod
fur moi j'avois eu cependant le
courage de refufer une lettre dont
elle s'étoit chargée & je lui avois
défendu d'accepter à l'avenir dç
pareilles comminions.
Gavefton qui vouloit me par-
ler imagina d'acheter une terre
qui joignoit le parc de la maifon
de Madame de Surrey il en fit
offrir un prix fi fort au-dçfîus de
fa valeur que le marcbé en fut
bientôt conclu & fous prétexte
du voifinage, il fit demander à ma
tante la permiiîïon de la voir. C'eût
été une incivilité trop marquée de
le refufer. Cette première vifite fe
-paffa en politeffe ma tante ne me
perdoit pas de vue Gavefton ne
me put dire un feul mot, mais il
trouva le moyen de me donner
Hoi d'Angleterre. 17
B;
une lettre. Il falloit la prendre ou
faire voir à ma tante que je la re-
fufois pour éviter cet inconvé-
nient, & peut-être encore plus pour
lire cctte lettre je me déterminai
à la- recevoir. Gavcfton refta en-
core quelque tems avec nous &
quoique j'eufle un très-grand plai-
fir à le voir, je mourois d'envie
qu'il s'en allât pour avoir la li-
berté de voir ce qu'il m'avoit écrit.
Des que je fus dans ma cham-
bre, je décachetai cette lettre avec
un battement de cœur que je ne
puis vous exprimer. Elle auroit dû
m'ouvrir les yeux fur le caractère
de Gavefton quoiqu'elle parlât
d'amour, elle.n'étoitpoint tendre;
mais mon fentimenz y ajoutoit ce
qui y manquoit. Je la relus plus
-d'une fois j je la portois toujours
ILS' RÈGNE d'Edouard 112
fur moi & il m'arrivoit fouvent
de mettre la main dans ma poche
pour avoir la farisfà&ion de m'afîuv
rer qu'elle y étoit. Il ne fut pas
poflible à ma tante d'éviter les vifi-.
tes. de Gavefton. Le Prince de
Galles vint chez lui il l'engagea
à nous venir voir. Que je fuis foir
Me ma chere faeur Gavefton
trouva le moyen de me parler
en particulier j'étois bien loin àe
le connoitre affez pour être affu-
rée de fes fentimens, & je lui fis
l'aveu des miens. Ma fincérité qui
ne me permeteoit pas de croire qu'on
put tromper mon cceur qui me
fàifoit juger du [¡en, ma mall1eu-
reufe fenfibilité enfin jufqu'à la
beauté du lieu des jours tout
ferv oit à m'attendrir' tout confr
piroit contre moi. Je ne vous xedi«
Hoi d'Angleterre. ld9
B3
rai point les difcours que Gavefton
me tint pour me perfuader ils. ne
fuffiroient pas pour m'excufer .de·
la promptitude de mon aveu je
ne répèterois que fes difcours &C
je ne pourrois rendre la grace &
la féduétion qui les accompagnait:
Bien loin de fe laifièr aller à cet
air audacieux qui lui eft naturel,
je croyois voir en lui ce rcfpecfc
qui rafïure cette timidité qui caracr"
térife les grandes paffions & qui
faifoit d'autant plus d'impreffiot»
fur moi qu'elle étoit plus éloignée
de fon caractère. Il avoit trop d'eX-
périence pour n'avoir pas pénétré
mon recrée, mais il fembloit l'ap-
prendre il en recevoit l'aveu avec
un tranfport qui tenoit de la fur-
prife & qui étoit mêlé d'un doute
gu'ilaffe&oit pour fe le faire affu-
30 RÈGNE D'ÉDOU ARD II,
rer davanrage. Que vous dirai– je
ma chere fœur ? J'aimois j j'ado-
rois Gavefton je ne lui cachai
rien de ce que je penfois, & loin
d'avoir des remords je m'applau-
dilïbis de ma franchife. Je fentis
une douceur inexprimable à la
montrer toute entière je crus con-
nokrc combien il la méricoir. Nous
nous quittâmes enfin contens l'un
de l'autre. Il trouva dans la fuite
de nouveaux moyens de nous voir,
& les difficultés qu'il falloit fur-
monter pour y réuffir lui don-
noient rant d'occurition qu'il n'a-
voit pas le tems de m'être infidèle.
Le Roi qui avoit dt^s-îors le def
fein de l'éloigner du Prince de
Galles rappella mon frere qui vifi-
toit depuis quelques années les,
Cours de l'Europe, & lui donna
Roi D'ANGLETERRÉ. 3t
B4
la charge de Chambellan du Prince.
Gavefton y avoit prétendu; & on
crut qu'il ne pardonnerait pas au
Comte de Gloceftre de l'avoir em-
porté fur lui mais loin de mar-
quer de l'éloignemen: pour mon
frere Gavefion le prévint au con-
triaire par mille marques d'eftime:
il'fit plus il engagea le Prince
qui avoit d'abord reçu le Comte
de Gloceftre avec beaucoup de
froidcur à le bien traiter:. Mon
frere fut touché d'un procédé fi
noble il prit dès lors pour
Gaveflon cette amirié dont il lui
a donné depuis tant de marques.
Peu de rems après le Comte de
Gloceftre devint amoureux de Ma-
dame Sterling qui étoit jeune
jolie, & veuve depuis quelque tems.
Gavefion connut fon amour auffi-
32 RÈGNE d'Edouard XT,
tôc qu'il le connut lui-même.Comme
elle étoit encore dans la dépen-
dance de fa famille, mon frere ne
pouvoit ni la voir ni lui faire tenir
fes lettres qu'avec beaucoup de
ménagemenc. Gavefton fertile en
reffources par l'expérience de fes
galanteries fe chargea de lui faci-
liter l'un & l'autre & il en vint
bientôt à bout. Il trouva le moyen
d'introduire la nuit le Comte de
Gloceftre dans l'appartement de
Madame Sterling. Comme elle lo-
geoit chez fon père homme fé-
vere fur le point d'honneur Ga-
vefton pour affurer la sûreté des
rendez-vous, paflbit dans la rue
tout le tems que fon ami étoit dans
la maifon. Tant de foins & tant de
marques d'amitié ne trouvoient pas
mon frere ingrat il ne defiroit
ROI d'Angleterre." 33
B5
qu'une occafion de donner à Ga-
vefton des preuves de fa rcconnoif-
fance c'écoic où celui-ci vouloir le
conduire. Après avoir affefré pen-
dant quelques jours un air de trif-
teîle qui fut d'autant plus remarqué
qu'il ne lui étoit pas ordinaire il
propofa à Gloceftre de venir fe
promener avec lui dans un jardin
qui étoit peu fréquenté. Ils firent
quelques cours de promenade
pendant lefquels mon frerc ne put
arracher de Gavefton que quel-
ques paroles prononcées avec un
air diftrait & occupé. Pourquoi
lui dit mon frcre me faites-
vous un fecret de ce qui vous oc-
cupe fi fort? Vous n'êtes plus le
même depuis quelques jours. Que
voulez-vous que je penfe de votre
amitié, fi vous ne me donnez pas
D'EDOUARD II,
dans votre confiance la même part
que vous avez dans la mienne ? C'cft
pour ne plus mériter vos reproches,
lui dit-il que je vous ai prié de
venir ici mais jc vous avoue que
je n'ai pl us la force de parlcr je
vais peut-être perdre cette amitié
qui m'eft fi chère & m'ôter une
efpérancc qui toute légcre qu'elle
eft, fait pourtant mon bonheur.
Non lui dit mon frere ma ten-
dreiTe fera toujours la même
puifque je fuis bien sûr que vous
ne pouvez rien m'apprendre qui
diminue mon eflime pour vous.
Souvcncz-vous du-moins, dit Ga-
vefton que c'eft a mon ami & non
pas au Comte de Gloœftre que je
fais l'aveu de l'amour que j'ai pour
fa fceur. Mon frere refta quelque
remis fans parler & puis tout d'un
ROI d'Angleterre. 35
B6
coup embraflant de nouveau Ga-
vefton l'envie de deviner, lui dit-il,
comment il étoit pofiïblc que ma
fœur prefque ignorée de toute la
terre fut connue de vous a
caufé mon filence. Bien-loin d'être
fâché que vous l'aimiez je fuis
for: aife au contraire que l'alliance
vienne encore ferrer les noeuds de
notre amitié. Ma fœur fait-elle que
vous l'aimez ? Je ne vous demande
point fi elle vous aime. répondez
à cctte première queftion v & je
ferai éclairci de la féconde. Gavef-
ton répondit aux amitiés de mon
frère par une eraiere confiance
ne lui laiffa rien ignorer de ce
qui s'étai,: paffc entre nous.
Je blâmcrois ma fœur lui die
le Comte de Gloceire & je ne
RÉGNE D'ÉDOUARD II,
fais même fi je lui pardonnerois
d'avoir reçu vos foins fans l'aveu
de ceux dont elle dépend fi je ne
trouvois dans les fentimens que
vous m'avez infpirés à moi-même,
de quoi la justifier. Je ne vous pro-
mets pas de vous fervir auprès
d'elle je vois que vous n'en avez
pas befôin mais je vous fervirai
auprès de Madame de Surrey &
je mettrai tout en ufage pour qu'elle
vous foit favorable auprès de mon
gtand-pere. Donnez-moi, ajouta-
t-il en riant une lettre de créance
auprès de ma fœur elle n'oferoit
fe confier à moi & j'ai befoin
de concerter avec elle les mefures
que nous devons-prendre. Gavefton
m'écrivit mon frere vint me voir
le même jour & me dit en me
donnant la lettre dont il étoit char-
Roi D'ANGLET. ERRE. 37
gé qu'il viendroir prendre la ré-
ponfc le lendemain.
J'avois befoin de ce délai pour
me remettre j'étois dans une con-
fufion telle que vous pouvez vous
la repréfenter. Je pafîài la nuit à
étudier ce que je dirois à mon frere;
quoique fa conduite dût me pro-
mettre beaucoup d'indulgence je
mourais de honte de -ce qu'il fa-
voit ma foiblefle il m'apporta une
feconde lettre le lendemain & me
demanda fi j'avois fait réponfe. Je
fuis fachée lui dis-je de m'être
mife à portée de recevoir de pa-
reilles lettres j'ai tant de peur
d'avoir perdu votre eftime que je
n'ai plus rien à dire à celui qui
me les écrit. Je vous avoue dit
le Comte que j'aurois été très-
affligé fi je vous avois vu penfer
RÈCNE d'Edouard II,
pour un autre comme vous penfeZ
pour Gavefton mais j'ai tant d'cf-
timc & d'amitié pour lui il vous
aime fi véritablement que bien
loin de m'oppofer à l'inclination
que vous avez l'un pour l'autre
je ferai tous mes efforts pour qu'il
obtienne l'agrément de notre fa-
mille. Je fai que fa naiffance & fa
fortune font bien au-deffous de ce
que vous pourriez prétendre mais
la faveur du Prince qu'il pofTede
toute entière, le mettra tôt ou tard
dans le rang le plus élevé.
Depuis ce jour, mon frere n'en
pafïbit aucun fans m'apporter des
lettres de Gavefton. Je ne diiîïmu-
lai plus le plaifir qu'elles me fai-
foient; l'amitié que j'ai toujours eue
pour le Comte de Gloceftre, étoir
bien augmentée depuis qu'il étoit
ROI D'ANGLETERRE. 39
mon conndcnt nos convergions
ne fïnifïbicnt plus & ce qui m'y
artachoit davantage c'étoit les
louanges qu'il donnait à fon ami.
C'eft toujours un plaifir d'entendre
louer ce qu'on aime, mais ce plai-
fir eft encore plus fenfible quand
les louanges viennent de quelqu'un
qui nous eft cher.
Il falloit, pour la fatisfaclion de
Gavefton & un peu pour la mienne
qu'il pût être reçu chez ma tante
mon frere le foahaitoit prefque au-
tant que nous. Il parla à Madame
de Surrey & lui repréfenta qu'il
falloit bien que je connuiTe le mon-
de, puifque je devois y vivre. Ce
n'étoit pas par goût que Madame
de Surrey avoir pris le parti de
la retraite; d'ailleurs, quelque dé-
vote que foit une femme elle eft
40 REGNE d'Edouard II,
toujours bien aife que des raifons
de bienféance l'obligent à fe per-
mettre des amufemens qu'elle a
prefque toujours quittés à regret
elle confentit fans beaucoup de
peine à ce que mon frere defiroit.
Lorfqu'on fut à la Cour que
Madame de Surrey vouloit rece-
voir du monde, les hommes &les
femmes s'emprefîerent d'y venir.
Le Comte de Fembrock devint
amoureux de moi dans ce tems-là
il ne perdoit aucune occafion de
me marquer fon amour. J'étois fi
fatisfaite de voir Gave.Ion quoi-
que je ne lui parlaffe prefque ja-
mais, que j'en fouirrois le Comte
de Pembrock avec moins de peine.
Il eft aimable il pouvoir me plai-
f'e il pouvoit obtenir l'aveu de.
nia famille Gavefton en fut ja-r
ROI d'Angleterre. 4r
loux s'il m'avoit bien aimée fa
jaloufie l'auroic rendu plus ten-
dre il auroit cru ne me pas affez
mériter, & il auroit craint de me
perdre il m'auroit fait des prieres
& non pas des reproches mais il
avoit plus de vanité que d'amour
il m'écrivit d'abord des lettres rem-
plies deplaintes & s'approchant de
moi pendant que Madame de Sur-
rey étoit occupée à parler à quel-
qu'un je vous félicite, Mademoi-
felle, me dit-il, de vos conquêtes. Sa-
vez-vous, ajouta-t-il, qu'on ne con-
serve pas long-tems les premieres,
quand on a tant de plaifir à en
faire de nouvelles j'aimois de trop
bonne foi pour m'allarmer de la
jaloufie de Gaveflon, & bien loin
d'être bleffée du ton dont il me
parloit je lui tins compte de.ik
Règne d'Edouard ÏT,
vivacité il n'étoit cependant guère
poffible que je manquaffe de poli-'
teffe pour un homme du rang du
Comte de Pembrock mais Ga«
vefi;on ne goûtoit point mes rai»
fons il me quitta brufquement
auflï-tôt que je voulus lui en par-
ler il paffa deux jours fans m'&
crire. Je m'en plaignis à mon frere
il me dit que Gavefion étoit au
défefpoir que fi je l'avois aimé, je
lui aurois fait le facrifice du Comte
de Pembrock, fans qu*il l'eût de-
mandé, & que bien loin d'avoir
quelque égard pour fa peine, j'a-
vois regardé le Comte- de Pem-
brock des mêmes yeux. J'aimois
Gaveti:on, je me rangeai de fon parti
contre moi-même; je crus avoir
tort puifqu'il étoit fàché & je me
reprochai l'amour de Fembrock,
Roi d'Àngletebre. 43
Comme fi j'avois eu deflein de le
lui infpirer. J'en promis le facrifice
& je l'écrivis à Gavefton il s'ap-
paifà,& nous nous raccommodâmes.
Je fus pénétrée de joie de quelques
mots qu'il me dit, nos yeux repri-
rent leur ancienne intelligence
Gavefton étoit farisfàk il en pa-
roifi'oit plus aimable & je l'en
aimois davantage de cette fatisfac-
tion que je lui avois donnée l'em-
barras étoit de tenir parole. Pem-
brock, malgré mes froideurs &
prefque mes incivilité, ne fe rebu-
toit point j'en étois défefpérée
je voyois à tout moment la jalou-
fie de Gavefton prête à s'allumer.
Un jour qu'ils étoient tous deux
chez Madame de Surrey avec plu-
fieurs perfonnes de la Cour, on
y propofa une partie de prome-
44 RfecNE d'Édot)ari> Iî,
nadc dans un jardin à un mille de
Londres. Gavefton qui n'ofott me
donner la main la donnoit à ma
tante je ne pus refufer celle de
Pembrock. Gavefton qui marchoit
avant moi avec Madame de Sur-
rey, tourna la tête & jetta fur moi
un regard, où je lus fa colere je
n'y pus faire d'aùtre chofe que de
feindre de m'être fait mal au pied
en marchant. Je fis un cri en
difant que je ne pouvois aller plus
ioin on rri'aida a rentrer dans la
chambre. Je ne fais fi Pembrock
avoit vu la manière dont Gaveil:on
m'avoit regardée mais il ne fut
point la dupe de mon artifice. Je
vois bien, dit-il, Mademoifelle
que c'eft moi qui vous ai porté
malheur. J'éviterai à l'avenir de
caufer de pareils accidens, mais je
Roi d'Angleterre. 45
vous demande de vouloir m'en-
tendre encore une fois. Je ne vous
dirai rien que de conforme au rek
peû que j'ai pour vous il fortjt
en même-rems, & me laiffa très*
interdite & très-embarrafTée. Le
prétendu accident qui m'étoit arrivé
avoir rompu la promenade tout
le monde s'erapreffoit à me demanr
der de mes nouvelles. GavefJon
s'approcha de moi comme les au-
tres, & trouva le moyen de me
parler un moment qui n'auroit
été trompé à tout ce qu'il me dit
de tendre pour me remercier de
ce que je venois de faire ? cctte
marque de ma complaifance lui
perfuadoit que j!avois de la bonté
pour lui & c'étoit le fouverain
bonheur. Hélas je le croyois, Se
-peuf-êçre le çrovoit-il auffi luj*
Règne D'EDOUARD il,
même. La plupart des hommes
prennent un fenriment vif d'a-
mour-propre pour de l'amour je
fervois fi bien celui de Gavefion,
.qu'il croyoit être tendre quand il
n"étoit que reconnoifiànt je lui
dis que Pembrock avait demandé
me parler il fe croyoit fi fûr
de mon coeur qu'il confentità à cette
converfation. Je J'eus dès le lende-
main. Ma tante s'étoit accoutumée
à me voir avec les hommes qui
venaient chez elle; il arrivoit même
.affez fouv ent quand elle avoit af-
faire, de me Iaiffer dans fa cham-
bre avec fes femmes elle étoit
entrée dans fon cabinet quand le
Comte de Pembrock arriva.; je
m'étois mife fur un lit pour conà-
nuer la feinte de la veille. Sa vue
il s'en
ROI D'ANGLETERRE. 47
'Ne craignez point me dit-il Ma-
demoifelle ce que j'ai à vous
dire, je ne fuis pas affez heureux
pour être en droit de vous faire
des reproches; je me plains feule-
ment de mon malheur & peut*
être me feroit-il moins fenfible fi
.je ne prévoyois le vôtre oui
Mademoifelle ce rival que vous
me préférez n'eft pas digne de
vous il ne connoîtra plus le prix
de votre cœur, dès qu'il croira en
être afluré il lui faut des obfta-
•cles à vaincre, éc tout malheureux
que je fuis je vois que je lui ai
fait ombrage. Je me retire, non
pas pour faire ceffer fes inquiétu-
.des mais pour vous donner cette
.marque de refpect. Je trouvai tant
de franchife dans le procédé du
.Comte de Pembrock & j'en ai
4B RÈGNE D'EDOUARD H,
tant moi-même que fi je ne Iui
avouai pas ma foibleffe, je n'eus
pas non plus la force de la lui
défavouer. J'entends MademoiT
felle me répondit-il tout ce que
vous n'ofez me dire ma conduite
vous prouvera que je mérite votre
Sincérité. Peut-être connoitrez-vous
quelque jour combien l'attache-
ment que j'ai pour vous eft différent
de celui de mon rival; je vous de-
mande alors de vous fbuvenir que
mon coeur n'a jamais été fenfible
que pour vous. Je vois, ajouta»-
t-il en me regardant, que ce que
je viens de vous dire vous déplaît
mais pardonnez quelque chofe à
un homme à qui vous avez infpiré
.un amour qui ne finira jamais, &
jà qui vous venez d'ôter toute efpé-
rance,