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Annales historiques de la maison de France, contenant les traits les plus remarquables de la vie de Louis XVIII, des princes et princesses de sa famille et du sang royal, depuis la Révolution jusqu'à l'époque du rétablissement des Bourbons, et suivies de quelques réflexions sur la conduite des alliés dans la guerre qui vient de se terminer, par Simien Despréaux,...

De
143 pages
l'auteur (Paris). 1815. In-8° , 142 p..
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ANNALES
HISTORIQUES
DE LA MAISON DE FRANCE,
CONTENANT
LES TRAITS LES PLUS REMARQUABLES DE LA VIE DE
LOUIS XVIII, DES PRINCES ET PRINCESSES DE SA
FAMILLE ET DU SANG ROYAL, DEPUIS LA RÉVOLUTION
JUSQU'A L'ÉPOQUE DU RÉTABLISSEMENT DESBOURBONS;
ET SUIVIES DE QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LA
CONDUITE DES ALLIES DANS LA GUERRE QUI VIENT
DE SE TERMINER:
PAR SIMIEN DESPRÉAUX,
Directeur général de l'Académie royale des Étrangers, ancien Professeur deBelles-
Lettres au Prytanée français , Notable de la ville de Paris, Auteur de l'Inocu-
lation morale, des Soirées de Ferney et d'Ermenonville , de la Vie et de l'Eloge
du général Desaix, de l'Apothéose des Beaux-Arts, etc.
A PARIS,
Chez TAUTEUR , rue Saiut-Roch Poissonnière , N°. 3 , près celle du
Gros-Claenel ; ou rue Fontaine-au-Roi, N°. 9, faub. du Temple.
Et chez LARNAUIT, Libraire, place de l'Odéon, N°. 1.
1815.
INTRODUCTION.
LES ennemis de l'ordre actuel des choses
ont fait circuler mille absurdités sur l'origine
des Bourbons. Pour leur fermer la bouche,
j'ai cru qu'il était nécessaire de m'engager au
commencement de cet ouvrage, dans quel-
ques discussions généalogiques , de démon-
trer que Hugues Gapet était de la famille de
Charlemagne, et que tous deux reconnais-
saient St.-Arnould pour leur aieul. Après
avoir prouvé ce fait, avec une précision et une
exactitude mathématiques , je franchis un
vaste intervalle de tems , et sans rappeler des
traits historiques consacrés par tant d'écri-
vains, j'arrive, sans balancer, à l'époque de
la vie de Louis X.VIII qui est peu connue,
et qui mérite de l'être. Sa conduite magna-
(4)
nime, durant les longues épreuves de l'in-
fortune, fait voir à quel point ce Prince,
par ses qualités personnelles , ses vastes con-
naissances, son courage inébranlable, et son
amour pour son peuple est capable de faire
le bonheur de la France , de cicatriser les
plaies profondes de l'état, et de consolider
une paix après laquelle nous soupirons de-
puis si long-tems.
Sa famille présente aussi des traits inté-
ressans qui la distinguent. Les Princes et les
Princesses du sang des Bourbons ont donné,
pendant leur longue absence , des preuves
de grandeur d'âme qui méritent d'être trans-
mises à la postérité, et doivent leur concilier
l'estime et l'admiration, non seulement des
Français, mais même de toute l'Europe. Ce
sont ces faits peu connus qui forment la
matière de cet ouvrage. Ils contiennent le
plus bel éloge , l'éloge le plus solide, l'éloge
fondé sur des vérités incontestables. Les
Princes Alliés , et les peuples qui leur sont
soumis , partagent l'opinion que la nation a
conçue de son Souverain et de sa famille.
Craint-on de s'égarer sur les traces des
Empereurs Alexandre et François , des, Rois
d'Angleterre et de Prusse, et de tous les autres
Souverains de l'Europe? Nous avons besoin
de la paix, d'une paix solide et inaltérable.
Les Bourbons seuls peuvent la garantir, ce
sont nos Princes légitimes. Ils deviennent
pour nous, ce que pour les nochers est
l'ancre de miséricorde qui préserve les vais-
seaux d'un funeste naufrage. Le gouverne-
ment que nous présente Louis est le seul
qui convienne aux Français. Les ruines de
la République, dont on a élevé parmi nous
l'édifice, sont encore teintes de notre sang.
Toutes les innovations qui vainement ont
été faites,prouvent jusqu'à la conviction que
(6)
nous tombions, chaque jour, d'abîme en
abîme , et que
Tout périssait enfin, lorsque Bourbon parut.
Mais pour imprimer à cette vérité le ca-
chet de l'évidence , je vais invoquer le té-
moignage de l'homme que les novateurs
semblent avoir choisi pour leur modèle, et
dont ils ont adopté la doctrine. Ce philoso-
phe isolé, pour ainsi dire, au milieu de la
société, étranger par état et par goût aux
objets politiques, a voulu cependant traiter
ces matières, dans un discours éloquent
sur l'origine et les fondemens de l'inégalité
parmi les hommes.
Cet ouvrage qui exige de profondes mé-
ditations contient dans les détails une mul-
titude de vérités vigoureuses, intéressantes
et peu connues. L'amour de la vertu y mar-
che toujours de front avec l'amour du pa-
radoxe. Mais souvent aussi, ce qui paraît
(7)
philosophique dans son livre , n'est que le
fruit d'une imagination brillante , sublime,
impétueuse, quelquefois cynique. On est
entraîné par son éloquence , lorsqu'on croit
être guidé par la raison ; enfin le mérite et
les défauts de l'ouvrage dont je parle, ap-
partiennent également au génie. Personne
n'ignore que J.-J. Rousseau en est l'auteur
et qu'il passe pour l'oracle de nos philoso-
phes. Voici donc comme il s'exprime dans
une production où les vérités qu'on doit
respecter, ne sont pas toujours mises à cou-
vert par des restrictions prudentes et des
ménagemens bien combinés.
Rousseau, après avoir élevé à la mémoire
de son père un monument simple et majes-
tueux, fait sur la liberté une réflexion où l'ex-
trême vérité de la pensée est jointe à la vive
énergie de l'expression. « Il en est, dit-il, de
» la liberté , comme de ces alimens solides
(8)
» et succulens, ou de ces vins généreux
» propres à nourrir et à fortifier les tempé-
» ramens robustes qui en ontl'habitude,mais
» qui accablent, ruinent, et enivrent les fai-
» bles et délicats qui n'y sont point faits.
» Les peuples, une fois accoutumés à des
» maîtres , ne peuvent plus s'en passer. S'ils
» tentent de secouer le joug, ils s'éloignent
» d'autant plus de la liberté , que prenant
» pour elle une licence effrénée qui lui est
» opposée , leurs révolutions les livrent
» presque toujours à des séducteurs qui ne
» font qu'aggraver leurs chaînes. »
O terrible vérité, que d'applications ne
trouves-tu point parmi nous depuis cinq
lustres ! Puissions-nous enfin profiter d'une
triste et dure expérience, et, dans les larmes
d'un repentir sincère, éteindre pour tou-
jours les feux de nos dissentions civiles et
domestiques !
ANNALES HISTORIQUES
DE
LA MAISON DE FRANCE.
CHAPITRE PREMIER.
Détails ignorés et nécessaires sur la véritable
origine des Bourbons.
L'ORIGINE de la première race de nos Rois,
que les historiens ne font remonter que jusqu'à
Hugues Capet, a paru jusqu'à présent un pro-
blême. Cependant des recherches, dont les té-
moignages unanimes des anciens historiens ,
garantissent la vérité, prouvent jusqu'à l'évidence
que les Bourbons descendent, de mâle en mâle,
de St.-Arnould, Duc des Français , un des aïeux
de Charlemagne et de Hugues Capet. La tige de
ces deux souverains est donc la même:la seconde
et la troisième races reconnaissaient pour père
( 10 )
commun St.-Arnould, et Charlemagne se glori-
fiait de le compter parmi ses aïeux. Le sceptre ,
en échappant des mains des successseurs de ces
grands hommes , est donc resté dans la famille
qui, depuis, l'a toujours conservé. Arnould, Duc
des Français, qui vivait vers l'an 580, et dont les
ancêtres étaient illustres, se distingua de bonne
heure, dans la carrière des armes, et dans celle
de l'administration et de la politique. Quelques
historiens prétendent qu'il était du sang de Clovis ;
mais comme cette assertion n'est pas démontrée,
je me garderai bien de donner pour certain , ce
qui n'est qu'une simple conjecture.
Arnould reçut une éducation très-soignée, qui
jointe à ses qualités personnelles, le rendit ex-
trêmement recommandable, et cher à Théodebert,
Roi d'Austrasie, qui le mit à la tête de son conseil
et de ses armées. Comme Duc des Français , il
combattit vaillamment pour la cause du Prince ,
et comme Ministre, il gouverna avec la plus grande
sagesse. Ses parens qui le voyaient en faveur, le
pressèrent de se marier, alléguant que, par une
alliance, il serait beaucoup plus utile à sa famille,
en laissant des héritiers qui perpétueraient son
crédit et sa puissance. Ils lui indiquèrent Dode,
comme une fille d'une grande naissance, et d'une
vertu éminente. Arnould avoua que , pour les
( 11 )
belles qualités , la naissance et les richesses, il ne
pouvait faire un choix plus heureux , et se déter-
mina à demander sa main. Deux fils naquirent de
ce mariage : l'un, Clodolphe ou Cloud, fut évêque
de Metz; l'autre, nommé Anchise ou Anchévise,
épousa Sainte Begghe. Il eut de cette union ,
Pépin-le-Gros ou d'Héristel, bisaïeul de Charle-
magne. Ce prince eut plusieurs enfans ; l'un fut le
grand père de Charlemagne, l'autre un des aïeux
de Hugues Capet , comme je vais le démontrer.
Childebrand, troisième fils de Pépin d'Héristel
et qui mourut vers l'an 800 , eut deux fils de son
mariage , l'un Théodoric ou Thierri, et l'autre
Nébelon premier qui suit. Ces deux frères furent
conjointement Comtes d'Autun et de Bourgogne.
Nébelon premier vivait en 796 et laissa deux
fils , Childebrand qui suit et Théodebert.
Childebrand second eut quatre fils ; l'aîné qui
suit est Eccard Comte d'Autun de Macon et de
Châlons.
Du mariage d'Eccard , sont issus quatre gar-
çons , parmi lesquels se trouve Nébelon second
qui suit.
Nébelon second, Comte d'Autun, d'Auxerre
et du Vexin , vivait sous Charles-le-Chauve, en
879. Cinq fils naquirent de son mariage , et en-
tr'autres Robert qui suit , Robert dont la filiation
( 12)
a tant embarrassé les généalogistes. Ils n'ont pu
résoudre la question de savoir quels ancêtres on
devait lui assigner. Mais les historiens contem-
porains déposent à l'unanimité qu'il est un des
fils de Nébelon second , de manière que toute
incertitude doit cesser. Robert même était l'aîné
des enfans de Nébelon second, et fut surnommé
le Fort. Il était Comte d'Autun, du Vexin, d'An-
jou, Duc et Marquis de France, en 861, et fut
tué dans une bataille livrée contre les Normands
en 866. On assure que ce Prince fut inhumé dans
l'église de Ste.-Marthe de Châteauneuf en Anjou,
ce qu'il serait bien essentiel de vérifier.
Quoiqu'il en soit, Robert-le-Fort laissa deux
fils, Eudes premier , qui fut élu Roi , et qui est
le trentième de nos Souverains , en 888. Robert
second, deuxième fils de Robert-le-Fort, Duc et
Marquis de France , fut élu ou plutôt se fit élire
Roi en 912 , et fut tué en 923 , à la bataille de
Soissons , qu'il gagna contre Charles-le-Simple.
Ce Prince épousa Béatrix de Vermandois. De ce
mariage naquit un fils, Hugues qui suit, sur-
nommé le Grand et l'Abbé, Comte d'Autun, de
Poitiers , d'Orléans et de Paris. Hugues-le-Grand
eut trois femmes , la première fut Judith , la se-
conde Érible d'Angleterre, et la troisième Azoie,
fille de Henri , Empereur de la maison de Saxe.
( 13)
Parmi les enfans qu'il eut de ces alliances , on
compte trois garçons : 1°. Hugues Capet qui fut
le trente-septième de nos Rois; 2°. Othon, Duc
et Marquis de Bourgogne; 5°. Eudes qui devint
aussi Duc et Marquis de Bourgogne. Hugues-le-
Grand termina sa carrière en 1050, et fut inhumé
à St.-Denis.
Me voilà donc arrivé à Hugues Capet , après
avoir triomphé des difficultés que quelques gé-
néalogistes ont élevées uniquement pour ne pas
être de l'avis des autres. Ils ont recours mal à
propos à une origine saxonne qui n'est même
pas vraisemblable. La filiation de nos Rois, depuis
Hugues Capet jusqu'à Louis XVIII , est assez
connue, et la tracer serait m'engager dans des
répétitions inutiles. Personne n'ignore que Robert
de France , cinquième fils de St.-Louis, est la
tige de la maison royale de France aujourd'hui
régnante, et qu'il eut pour fils Louis premier,
Duc de Bourbon.
On doit le publier à la gloire de la seconde et
de la troisième races de nos Rois ; elles ont hé-
rité de la bonté et de la douceur qui caractéri-
saient St.-Arnould qui en est le chef. Elles ne se
sont jamais souillées par ces traits de férocité qui
déshonorent la mémoire de Clovis. Ce Prince ,
pour être devenu chrétien , n'en fut pas moins
( 14)
barbare. Il fit couper les cheveux à Cararic,
Prince des Morins , peuple de Thérouane. C'était
le moyen qu'on employait alors pour dégrader
les Princes français et les exclure du trône. Le
fils de Cararic éprouva le même traitement , et dit
à son père pour le consoler : " ces cheveux que
" l'on m'a coupés ne sont que des branches vertes
" qui repousseront : le trône n'est pas mort , mais
» Dieu fasse périr celui qui les a fait couper. » Ce
propos couta cher au père et au fils. Clovis l'ayant
appris , dit froidement : « puisqu'ils se plaignent
" que je leur ai fait couper les cheveux, qu'on
" leur coupe la tête. " Voilà sans doute un trait de
despotisme oriental , qu'on ne rencontre ni sous
la seconde ni sous la troisième race.
Ce même Clovis, se croyant offensé, avait
l'art de dissimuler son ressentiment , et ne le
faisait éclater que long-tems après l'affront qu'il
avait reçu : manebat alla mente repostum. Ce
Prince , à la bataille de Soissons, avait confié à
Cararic un nombreux corps de troupes; celui-ci
attendit l'événement du combat pour se jeter
dans le parti du vainqueur. Clovis parut oublier
cette trahison et ne s'occupa que du soin de
vaincre , pour forcer le traître à le suivre ; mais ,
vingt-quatre ans après , la vengeance qu'il en
tira fut une tache à sa gloire.
( 15)
On ne trouve pas de traits semblables sous les
Rois de la seconde et de la troisième races.
Louis XI, Prince cruel, ombrageux et dissimulé,
est le seul qui se soit permis de marcher sur les
traces des Phalaris et des Busiris. Les restes des
cachots et des cages de fer qu'on voit encore
dans la Touraine , en sont une preuve évidente.
Quoiqu'il en soit, presque tous les Rois de la
seconde et de la troisième races ont eu en partage
cette bonté, cette douceur et cette affabilité qui
leur conciliaient tous les coeurs. Mais les Bourbons
surtout ont possédé et possèdent encore ces belles
qualités dans un degré vraiment éminent.
CHAPITRE II.
Traits remarquables de la vie de Louis XVIII
et des Princes.
Louis XVIII , Loms-le-Desiré semble avoir-
pris particulièrement pour modèle Henri IV,
ce bon Roi dont toutes les classes du peuple
conserveront toujours la mémoire. Ce Prince
naquit à Versailles, le 17 novembre 1755 , et
fut connu sous le nom de Comte de Provence.
( 16)
Son goût l'entraîna de bonne heure vers les belles-
lettres et les arts libéraux. On pourrait citer de
lui des vers heureux et des morceaux de poésie
fort agréables. La mémoire,du Roi est si fidelle ,
qu'à son retour à Paris, lorsque M. Ducis, de
l'Académie Française , fut présenté à Sa Majesté ,
elle lui récita, sans hésiter, plusieurs vers d'une
de ses tragédies.
Ce Prince gémissait sur les malheureux progrès
de la révolution. Essentiellement lié au sort de
l'infortuné Louis XVI , il ne voulait point l'aban-
donner; mais il reçut, ainsi que son frère et ses
neveux, l'ordre formel du Monarque de quitter
France , la pour ne point exposer des têtes si pré-
cieuses aux fureurs révolutionnaires. Louis XVIII
partit donc; parcourut alternativement l'Italie, la
Pologne, et enfin se fixa en Angleterre. Au milieu
des dangers qui l'assiégeaient,il demeura toujours
calme et inébranlable. Ses fidèles gardes-du-corps
ne cessèrent de l'escorter et lui servirent de
rempart. Ce Prince eut toujours présents à la
mémoire les conseils que lui donna Louis XVI ,
dans une lettre qu'il lui écrivit la veille de sa
mort et du sein de sa captivité : la voici textuel-
lement. C'est un monument précieux qui mérite
de passer à la postérité la plus reculée.
(17)
Lettre de Louis XVI à Monsieur son Frère.
" J'obéis à la providence et à la nécessité, en
» allant porter sur l'échafaud ma tête innocente.
" Ma mort impose à mon fils le fardeau de la
" royauté. Soyez son père, et gouvernez l'état
" pour le lui rendre tranquille et florissant. Mon
" intention est que vous preniez le titre de régent
» du royaume. Mon frère , Charles-Philippe ,
» prendra celui de Lieutenant général. Mais c'est
» moins par la force des armes, que par des pro-
" messes avantageuses , une sage liberté, et de
" bonnes lois, que vous rendrez à mon fils l'hé-
" ritage usurpé par les factieux. N'oubliez jamais
» qu'il est teint de mon sang, et que ce sang
" vous crie clémence et pardon. Votre frère vous
» en prie, votre Roi vous le commande. »
Fait a la Tour du Temple, le 20 Janvier 1793.
Signé, LOUIS.
Rien n'est plus sage, rien n'est plus touchant
que le contenu de cette lettre. Elle respire , à
la fois, la clémence, la résignation et le pardon
des plus cruelles offenses. Louis XVIII n'a jamais
oublié ces paroles mémorables. Mais ce prince ,
étant à Mittau au mois de Janvier 1801, fut livré
à une bien rude épreuve qui lui rendit nécessaire
2
( 18)
l'application des principes de Louis XVI. Il fut
obligé de quitter cette ville, et d'y laisser ses fi-
dèles gardes du corps. Avant son départ , le Roi
leur fit parvenir la lettre, que je vais citer, et
dans laquelle se peint la bonté de son âme.
Lettre du Roi à ses Gardes.
« Une des peines les plus sensibles que j'éprou-
" ve, au moment de mon départ, c'est de me
» séparer de mes chers et respectables gardes du
» corps. Je n'ai pas besoin de me conserver,
" dans leur coeur , une fidélité si bien prouvée
» par leur conduite. Mais que la juste douleur
" dont nous sommes pénétrés, ne leur fasse pas
" oublier les égards qu'ils doivent au Monarque
" qui me donna un asile et qui forma l'union de
» mes enfans , et dont les bienfaits assurent en-
» core mon existence et celle de mes fidèles
» serviteurs. »
A Mittau, ce 22 janvier 1801 ,
Signé, LOUIS.
M. le Comte d'Avarez , Capitaine des Gardes,
crut devoir joindre une lettre à celle du Roi.
Elle est ainsi conçue :
» Quand le Roi exprime lui-même ses senti-
» mens à ses fidèles gardes du corps , je dois me
» ranger parmi eux pour jouir en commun des
(19)
" bontés de notre maître. Je n'ai donc qu'un but
» dans ce moment , celui de témoigner à tous
» ces Messieurs le desir de vivre dans leur sou-
» venir, et de leur renouveller l'expression des
» sentimens dont mon dévouement au Roi et
» à Madame leur sera le sûr garant. "
22 janvier 1801.
Signé, le Comte d'AVAREZ.
C'est de Madame la Duchesse d'Angoulême
que le capitaine des gardes parle dans sa lettre,
de cette nouvelle Antigone qui subit presque dès
le berceau les épreuves des plus grands mal-
heurs. La Reine Antoinette desirait que la Prin-
cesse Marie-Thérèse sa fille épousât un Archiduc,
son cousin du côté maternel ; mais comme la vo-
lonté de Louis XVI était qu'elle fût unie au Duc
d'Angoulême, Marie-Antoinette engagea cette
Princesse à remplir ce voeu aussitôt qu'elle serait
en état de l'accomplir. Son échange qui se fit à
l'époque du gouvernement directorial, lui en
fournit les moyens, et cette uuion fut formée sous
les auspices de la Russie. Madame ne quitta ja-
mais le Roi ; elle l'accompagna partout , tandis
que son époux et son beau-frère partageaient
avec le Prince de Condéles fatigues de la guerre.
On croit aisément que Louis XVIII dans le
cours de ses adversités , fut exposé souvent aux
(20)
plus grands dangers. Mais il leur opposa toujours
le courage, la résignation et le calme de l'homme
de bien. Je vais en citer une preuve incontestable;
le fait est sûr et la vérité m'en a été garantie par
des personnes dignes de foi.
Louis , retiré dans une ville étrangère, se
présentait un jour au balcon de la maison qu'il
occupait et voyait défiler des troupes. Un coup
de fusil part, et l'atteint légèrement. Le Prince qui
était à ses côtés , s'écrie avec l'accent du désespoir
et de l'indignation : » nous ne trouverons-
donc pas un lieu sur la terre , où. nous puissions
reposer tranquillement, et être à l'abri des persé-
cutions. Rassurez-vous , dit le Roi , cela n'est
rien , et ce coup de fusil n'a pas été tiré , sans
doute , avec des intentions criminelles.» Le Mo-
narque rentré dans son appartement , s'empressa
de consoler ses fidèles serviteurs , et parut par sa
tranquillité, tout-à-fait étranger à cet événement.
Enfin ce Monarque résolut de se fixer
en Angleterre , où on lui offrait un sûr asile
contre les persécutions. C'est-là qu'il se con-
sacra entièrement à l'étude du coeur humain ;
c'est au milieu de la solitude qu'il se perfectionna
dans l'art de commander. Les lettres occupaient
agréablement ses loisirs, et il reconnut la vérité
de ce que dit Cicéron : les beaux arts sont le
(21 )
charme de la vie , ils vous accompagnent partout,
à la campagne , dans les voyages, peregrinantur,
rusticantur. Il fit aussi une étude particulière de
la langue anglaise, et j'ai entendu dire à un
Milord, homme d'un mérite distingué, que ce
Prince possédait bien l'Anglais. Ce sont les ex-
pressions dont il se servit pour donner une idée
de ses connaissances.
Monsieur, Comte d'Artois, né le 9 octobre 1757,
partageait aussi les travaux et les loisirs de son
auguste frère, tandis que ses fils employés dans
les armées, bravaient les plus grands dangers
pour faire triompher la cause des Bourbons. Ces
deux Princes avaient été confiés aux soins d'un
ecclésiastique d'un mérite distingué, nommé Ma-
rie, qui avait été Professeur de Mathématiques au
collège des Quatre-Nations. Cet Instituteur mourut
de chagrin d'avoir compromis, par une impru-
dence , la sûreté du Roi son maître.
Louis XVIII ne fut pas le seul de la famille
Royale qui courut des dangers vraiment im-
minens. Le Duc de Berry son neveu , fut presque
pris au dépourvu dans un village d'Allemagne ,
malgré l'armistice qui garantissait son inviolabi-
lité. Bonaparte sachant que ce Prince était dans
ce village, donna ordre à un de ses affidés d'aller
l'enlever avec 6,000 hommes. Celui-ci se crût
(22)
obligé d'obéir, et avec son petit corps d'armée ,
demanda la faculté de visiter le village. Le Com-
mandant du poste soupçonnant à bon droit les
raisons de cette brusque visite , sollicita et obtint
quelques momens de délai qu'il sut bien mettre
à profit, et fit évader le Duc de Berry. Le pré-
posé de Bonaparte ne trouva point celui qui était
l'objet de ses recherches , et s'en retourna avec
la honte de s'être chargé inutilement d'une mis-
sion déshonorante. Bonaparte se livra aux accès
d'une colère épouvantable , arracha les décora-
tions dont il avait surchargé son émissaire, et le
fit mettre en prison. C'est ainsi que la divinité
tutélaire des Bourbons nous a conservé le plus
jeune des rejetons de la famille Royale. Enfin
cette même providence a voulu mettre un terme
à tous nos malheurs, en permettant que les Alliés
devinssent nos libérateurs. O 31 mars dix-huit
cent quatorze , tu seras à jamais un jour mémo-
rable ! C'est dans ce jour que les cris de Vive
le Roi, Vivent les Bourbons, se sont fait entendre
avec un enthousiasme difficile à peindre. Les lis
pacifiques ont remplacé les aigles sanglantes ;
l'ordre et la confiance ont commencé à renaître;
chacun hâtait par ses voeux le retour des
Bourbons. La nouvelle de ce changement mira-
culeux est bientôt portée en Angleterre. Louis,
(23)
après avoir remercié l'Être tout puissant qui, a
son gré , renverse et rétablit les trônes , envoie
son frère Charles-Philippe en qualité de lieu-
tenant-général du Royaume.
Son Altesse Royale, après avoir couché au
Rainci, fit le mardi, 12 avril, son entrée triom-
phante dans Paris. Monsieur était à cheval, en-
touré des Maréchaux de France. Il salua les per-
sonnes qui étaient aux fenêtres, avec cette grâce,
cette urbanité qui le caractérisent. L'air retentis-
sait du refrain chéri : Vive Henri quatre ! Vive ce
Roi vaillant ! Son Altesse se rendit d'abord à Notre-
Dame pour entendre le Te Deum, et remercier
Dieu d'un changement aussi heureux. En entrant
au Palais des Tuileries, ce Prince dit, avec atten-
drissement : voilà les premiers momens de bon-
heur que j'éprouve , depuis vingt-cinq ans.
Monsieur, Comte d'Artois, reçut tous les corps
de l'État, avec cette affabilité qui ajoute tant de
prix à ce qui sort de la bouche des princes. Le
Sénat lui présenta un plan de constitution qu'il
n'adopta ni ne rejeta, alléguant qu'il fallait atten-
dre le retour du Roi qui l'examinerait et le ferait
examiner, dans le calme et le silence du cabinet.
Cependant la France entière soupirait après le
retour de son Roi légitime On était impatient,
on s'arrachait les nouvelles d'Angleterre; enfin
(24)
on apprend que le Monarque quitte sa retraite ,
et une terre hospitalière qu'il habitait depuis si
long-tems, pour rentrer dans sa chère patrie.
Le Roi prit donc congé du Prince Régent. Leurs
adieux furent vraiment touchans, et ils se don-
nèrent mutuellement des marques d'estime et
d'amitié; enfin le Roi s'embarque et l'amiral
Béresford fut chargé du dépôt précieux dont la
France devait s'enrichir. Le Duc de Lorges qui
avait été envoyé sur les côtes, apporta les nouvelles
les plus flatteuses , dit que l'enthousiasme des
habitans de la frontière était au comble, et que
tout le monde attendait, avec impatience, Louis-
le-Desiré. Ce Prince arriva à St.-Ouen, porté
pour ainsi dire, par les acclamations et les béné-
dictions d'un peuple immense. La veille de son
entrée , le Roi avait invité à dîner les Membres
du gouvernement provisoire, et les Maréchaux de
France. Il leur adressa les paroles les plus flat-
teuses, dit à chacun ce qu'il devait dire et ce qui
lui convenait; et tous les convives s'écrièrent en
se retirant : l'homme qui gouvernait avant Louis,
nous parla-t-il jamais un tel langage ? Enfin
le 3 mai ce Monarque fit dans Paris son entrée
solennelle, ayant à ses côtés la Duchesse d'An-
goulême, et devant lui le Prince de Condé et
le Duc de Bourbon; on eut soin de ménager à
(25)
Sa Majesté des surprises agréables; une superbe
couronne l'attendait et descendit majestueusement
sur sa tête à la Porte St.-Denis , et au Pont-Neuf,
la Statue équestre du bon Henri IV se trouva
placée comme par une espèce d'enchantement ,
avec les emblèmes les plus flatteurs et les plus
honorables. Bientôt une souscription fut ouverte
pour le rétablissement de la Statue en bronze
d'un Roi dont la mémoire est adorée , et la
confection de ce monument fut confiée à un ar-
tiste habile. Le Monarque , après avoir rendu
grâces au Dieu qui dispose des sceptres et des
couronnes, occupa le Château des Tuileries.
Depuis cette époque , il ne s'occupe que du
bonheur de son peuple , et tous ses soins tendent
à calmer les haines et les divisions.
Louis n'ignore pas que le premier Roi fut un
père de famille , et que l'autorité paternelle est
la source primitive de la royauté. Ce Prince est
profondément pénétré d'une vérité si ancienne
et si solennelle; il emploie, en nous parlant, un
mot tendre et sacré ; il nous appelle ses enfans :
voilà l'expression dont il se sert envers des peu-
ples qu'il chérit. Son autorité , tempérée par la
manière dont il l'exerce , rappelle involontai-
rement l'autorité paternelle, la seule peut-être
qui soit commandée par la nature, et sur laquelle
(26)
la pensée puisse s'arrêter avec douceur.
(I). Dieu! Quelle sublime prérogative est at-
tachée au pouvoir souverain ! Un Roi , image
véritable de la Divinité, nous fait adorer en
même tems et sa bonté et sa puissance : toutes
ses actions dirigées vers le bien de ses peuples ,
nous paraissent des émanations pures de la Pro-
vidence ; le bien , le bien même que des minis-
tres ne pourraient opérer , s'exécute prompte-
ment et sans efforts ; et pourquoi? C'est que le
pouvoir de l'opinion, de l'exemple et de l'amour,
le pouvoir de remuer les coeurs , d'entraîner les
esprits , de changer les préjugés , d'anéantir les
cabales , de réunir les volontés, d'aplanir les obs-
tacles , est attaché à sa personne ; et voilà sans
contredit la plus belle prérogative du trône!
Ah! rendons graces aux vues sages de Louis ;
rendons graces au destin de ce que nous habi-
tons un pays où toutes les carrières sont ouvertes
au talent, où il lui est libre de chercher sa place.,
où l'industrie peut suppléer à la richesse , et le
génie à la naissance. Notre auguste Souverain
ne souffrira pas que les hommes à talens , qui
(1) Fragmens du discours de l'auteur sur les avan-
tages du retour des Bourbons, prononcé publique-
ment le 17 juillet 1814.
(27)
ont en partage les dons du génie , cette émana-
tion pure de la Divinité, soient accablés par l'in-
fortune et le découragement du désespoir : tel
que Louis XIV son illustre aïeul , il les démêlera
dans la foule; il les soutiendra jusqu'à ce qu'ils
soient entièrement à l'abri des malheurs qu'en-
traîne l'indigence.
Ce sont ces hommes précieux qui les premiers
se sont livrés à l'enthousiasme , ce mobile des
grandes choses, ce mouvement qui honore la
nature humaine et qui l'agrandit ; ils ont com-
muniqué cet enthousiasme à toute la nation ; mais
qu'il ne soit point une effervescence passagère et
dangereuse , une fausse chaleur qui s'évapore en
paroles. Ah ! si dans ce moment l'enthousiasme
ne produisait pas de grands et de solides effets ,
s'il n'était qu'une irritation impuissante qui dé-
vore promptement celui qui en est animé , je ne
crains pas de le dire , il faudrait en accuser notre
inconstance. C'est aux Bourbons dont le réta-
blissement en a tant excité , c'est aux Bourbons
qu'il appartient de le fixer et de le diriger; ils
lui fourniront des alimens continuels; ils sauront
employer ces hommes qui , tourmentés de leurs
talens , s'agitent en tout sens ; et alors on verra
ce que peut l'enthousiasme ; on le verra créateur
des grands-hommes et des actions sublimes. Mais
(28)
on m'adresse peut-être des reproches secrets sur
la recommandation exclusive qu'il semble que
je sollicite pour les talens. Qu'on veuille sus-
pendre son jugement , et je vais me mettre à
l'abri de toute inculpation.
Oui , sans doute , il nous faut de grands ta-
lens ; mais dans la situation où nous sommes ,
de grandes vertus nous sont encore plus néces-
saires ; et j'ajoute que des vertus austères peu-
vent seules régénérer la nation. Oui, ce sont des
vertus que j'appelle au secours de mon pays ;
ce sont les vertus de Louis XVI que j'évoque
de sa tombe , et dont je voudrais entourer les
berceaux de nos enfans. Avec une seule géné-
ration imbue et pénétrée des principes de ce
bon Roi , tous nos maux seraient réparés. Par-
donne , ô bienfaisant Monarque , pardonne ce
mouvement qui, en m'éloignant de mon sujet ,
me rapproche de ton ame : ce sont tes pensées ,
ce sont tes sentimens que je viens de développer;
j'ai osé interroger ta cendre , et ta cendre m'a
répondu.
O France ! ô ma chère patrie ! tu réclames
sur mon coeur un droit de préférence ; ce n'est
point en vain que tu l'exerces. Ah ! toutes les
facultés de mon ame sont consacrées à ta félicité.
Français ! ô mes concitoyens ! cultivez l'aimable.
( 99 )
paix dans vos familles et dans vos habitations :
après tant de calamités , chérissez-la précieuse-
ment , et sous le sceptre paisible des Bourbons ,
vous coulerez des jours longs, tranquilles et
fortunés. S'ils ne peuvent nous assurer pour tou-
jours le bien précieux de la paix , du moins ils
éloigneront le fléau de la guerre : et quel est
l'homme qui n'épuisera pas tout ce que son
coeur a de mouvement d'amour , en jouissant
d'un bonheur aussi pur et aussi légitime? Qu'un
attachement sans bornes soit donc le prix des soins
bienfaisans de nos Souverains ; contemplons-les
comme ces arbres généreux qui , sur le sol fer-
tile de l'heureuse Italie , protègent , soutiennent
et couvrent de leur ombrage une vigne fortunée ;
et si , par un malheur imprévu dont la Provi-
dence nous préservera sans doute , il s'élevait
encore de nouveaux orages , que les Bourbons
soient l'astre tutélaire qui guidera les nochers
égarés sur une mer agitée , ou plutôt l'ancre sa-
lutaire qui garantira le vaisseau de l'état d'un
funeste naufrage. O paix ! don magnifique des
Princes alliés , puisses-tu te fixer sur nos fron-
tières , moins par des alliances convenables et
des traités nécessaires , que par des liens réci-
proques de justice , de confiance et d'amour.
Paix divine , remplis à jamais nos désirs ; établis
(50)
ton séjour sur la terre , et ne revole plus vers
le ciel , tant que les hommes seront dignes de
te posséder ; enrichis de tes dons précieux toutes
les nations qui couvrent le globe; répands-les
sur la Perse et sur l'Indostan , théâtres ordinaires
et lamentables d'événemens tragiques et de ca-
tastrophes sanglantes ; fais-en jouir les despotes
obscurs de la barbare Afrique , dont la domina-
tion précaire et les jours incertains , si souvent
enlevés par les guerres , seraient assurés par tes
soins bienfaisans.
Que sous ton aimable empire , les Princes et
tous leurs sujets , depuis le détroit de Weigatz
jusqu'à celui de Magellan , depuis l'Océan At-
lantique jusqu'à la mer Orientale , ne se regar-
dent plus que comme les enfans d'une seule et
même famille éparse sur la surface du globe ;
qu'ils n'aient tous qu'un même esprit , qu'un
coeur social et qu'une ame pacifique !
CHAPITRE III.
Faits relatifs à la branche d'Orléans , formée
par Monsieur, frère de Louis XIV.
EN traçant les faits personnels à la maison
d'Orléans, je me garderai bien de m'engager
(31)
dans des dissertations que personne n'ignore, et
qui se trouvent dans tous les dictionnaires. Je
me contenterai de dire que là branche d'Orléans,
actuellement subsistante, est issue de Monsieur,
frère de Louis XIV. Mais avant de faire con-
naître la conduite honorable de M. le Duc d'Or-
léans, rétabli dans ses droits, et celle de toute sa
famille, je crois qu'il est de mon devoir ainsi que
de la justice, de jeter quelques fleurs sur le mo-
nument qui renferme les cendres du vertueux
Duc de Penthièvre, aïeul du premier Prince du
sang. La tombe de l'homme de bien n'a rien qui
épouvante; on y voit croître les lauriers plutôt
que les cyprès. Jean-Louis de Bourbon , Duc de
Penthièvre, Pair de France; premier Baron de
Bretagne et Grand-Amiral, naquit le 11 Novem-
bre 1725 , et épousa Marie-Thérèse-Félicité d'Est,
soeur aînée de la Comtesse de la Marche. De ce
mariage est issue Louise-Marie-Adélaïde de Bour-
bon-Penthièvre, Duchesse d'Orléans, née le 13
Mars 1753.
Prononcer le nom de Jean-Louis-Marie de
Bourbon, Duc de Penthièvre, et celui de Louise-
Marie-Adélaïde, son auguste fille, c'est présenter,
d'un seul trait, le tableau de toutes les vertus qui
peuvent honorer l'humanité.
La vie du Duc de Penthièvre n'a été qu'un
(52)
tissu d'actions bienfaisantes. L'homme admis dans
ses plus profonds secrets, pourrait sans doute
produire, avec admiration, des actes héroïques.
Ah ! que de bienfaits cachés il offrirait à la recon-
naissance! Ce Prince était aussimodeste que ver-
tueux, et rougissait, pour ainsi dire, d'avouer le
bien qui avait embelli son existence. Il était si cher
à tous ses vassaux, qu'ils résolurent unanimement
de le soustraire à la rage révolutionnaire , et de
lui faire un rempart de leurs corps. Dans sa
terre de Bisi où ce Prince s'était retiré , ces braves
gens veillèrent sans cesse sur ses jours, et quoi-
qu'il eût le coeur navré par le récit des catastro-
phes sanglantes de la révolution, il termina cepen-
dant paisiblement sa carrière , en se soumettant
aux rigoureux décrets de la providence.
Louise-Marie-Adélaïde, Duchesse d'Orléans,
fille de ce Prince, parut à Versailles, en 1789 , au
commencement de la révolution, comme un ange
tutélaire qu'accompagnent toujours la joie et le
bonheur. Elle fut desirée et fêtée à la cour; sa pré-
sence seule sembla réunir tous les partis, et étein-
dre les animosités. Mais, pendant tout le tems
que cette Princesse passa hors de France , elle
ne cessa d'être la protectrice des émigrés , et de
pourvoir à tous leurs besoins. Depuis son retour
à Paris, marchant sur les traces de son vertueux
(33)
père , chaque jour elle médite de nouveaux
bienfaits.
Louise - Marie - Thérèse - Bathilde d'Orléans ,
tante de Son Altesse le premier Prince du sang,
nommée Mademoiselle, naquit le 9 juillet 1750,
et fut présentée le 6 juin 1767, à leurs Majestés
et à la famille royale. Elle fut tenue, le 7 du
même mois, sur les fonts batismaux, par le Roi
Louis XV, et la Reine Marie Lézinska. Cette
Princesse épousa , le 24 avril 1770, Louis-Henri-
Joseph , Duc de Bourbon , fils du Prince de Condé.
Ce mariage fut célébré dans la chapelle du châ-
teau de Versailles , en présence du Roi, de la
famille royale, des Princes et Princesses du sang.
La bénédiction nuptiale leur fut donnée par l'Ar-
chevêque de Reims , qui dit ensuite une messe
solennelle.
Le contrat de mariage de ces deux époux avait
été signé le soir du 25 avril , par Sa Majesté et
la famille royale. Quand le Duc de Bourbon et
Mademoiselle s'y rendirent, la mante de cette
Princesse fut portée par Mademoiselle de Condé.
Le Roi avait donné ordre au Marquis de Brezé,
grand maître des cérémonies, d'inviter, de sa
part , les Princes et Princesses du sang, les Princes
et Princesses légitirnés à se trouver à la signature
du contrat.
5
(34)
La Duchesse de Bourbon qui a toujours rem-
pli avec fidélité les devoirs d'épouse et de mère,
occupait, à l'époque de la révolution, le palais
connu sous le nom d'Elysée, et lorsque le gou-
vernement français relégua les Bourbons en Es-
pagne, cette Princesse recueillit sur la route les
plus grands témoignages d'affection , surtout à la
Jonquière, où elle fut complimentée par les ré-
gidors , à la tête desquels était M. Antoine de Jau-
bert, aujourd'hui écuyer de cette Princesse qui ,
pendant son séjour en Espagne, n'a cessé d'être
la bienfaitrice des émigrés et de les combler de
bontés, ainsi que tous les Français. En 1814, à
son retour en France , la Duchesse de Bourbon
reçut à Perpignan les félicitations et les hom-
mages respectueux des habitans de cette ville. Les
jeunes gens formèrent une garde d'honneur, et
prièrent M. Antoine de Jaubert de les commander.
Cette Princesse, aujourd'hui résidante à Paris,
partage le triomphe de tous les Bourbons , et par
les qualités personnelles qui la distinguent , se
concilie le respect et l'attachement de tous ceux,
qui ont le bonheur de la connaître.
M. le duc d'Orléans , petit-fils du duc de Pen-
thièvre , a hérité des vertus et des belles qualités
qui étaient l'apanage de son auguste aïeul. C'est
Un heureux modèle , qu'il s'empresse d'imiter.
(55)
Il était à peine sorti de l'enfance , et n'avait pas
seize ans , lorsque les troubles révolutionnaires
commencèrent à agiter la France. Le duc de
Montpensier , son frère, n'avait pas encore atteint
sa quatorzième année; et le comte de Beaujolais,
le troisième de ces frères illustres, n'était encore
que dans sa onzième année. Une amitié tendre
les unissait dès ce tems : elle était fondée sur l'in-
nocence des coeurs , et sur la conformité des prin-
cipes. La diversité des goûts et des caractères ne
put jamais l'affaiblir. Cette union présentait au
monde un noble exemple , fournissait à ces
Princes des ressources puissantes , augmentait
leurs forces , et devenait le bouclier dont ils se
couvraient contre les attaques de la fortune.
Hélas ! deux de ces princes ont été moissonnés
à la fleur de leur âge , et leur mort prématurée
a rompu ce lien charmant avant le retour du
bonheur.
Ces deux Princes annonçaient des vertus et
des talens qui auraient été l'objet de l'admiration
de toute l'Europe , et je ne puis passer sous si-
lence un trait touchant, qui retrace naturellement
l'action magnanime de Nisus et d'Euryaie, dont
Virgile nous présente le tableau intéressant.
Mais , pour suivre le fil des événemens ,
je dirai d'abord qu'en 1792 le duc de Montpen-
(36)
sier servit , comme aide-de-camp de son frère
aîné , dans l'armée commandée par le général
Dumouriez , en Champagne. Il donna des preuves
de sa valeur , le 20 septembre , à l'affaire de
Valmy. On le vit , le 6 novembre , à Jemmapes ,
placé à l'avant-garde : on sait que dans cette jour-
née célèbre , la victoire fut long-tems incertaine ;
le succès de cette bataille parut douteux; le duc
de Montpensier aida le duc d'Orléans son frère
(alors duc de Chartres) à rallier les fuyards.
Après cette campagne , le Prince fut envoyé à
l'armée du Var , sous le général duc de Biron.
Dans ces tems désastreux , où les belles actions
paraissaient souvent des crimes , et au commen-
cement d'avril 1793 , on l'arrêta pour le conduire
à Marseille. On l'y retint quelque tems au fort
Saint-Nicolas , d'où il fut transféré au fort Saint-
Jean , avec le comte de Beaujolais son frère. Qui
croirait que le régime de la terreur paraissant
anéanti , leur détention cependant se prolongea
très-long-tems après la mort de Robespierre ? On
assure que le duc de Montpensier a laissé des dé-
tails sur ces quarante-trois mois de prison , et que
son récit est fait avec beaucoup de naturel et de
grace. On permit enfin à ces deux illustres captifs
de sortir du fort Saint-Jean, pour aller se réunir à
leur frère aîné en Amérique. Dès ce moment ,
(57 )
tous trois vécurent inséparables, dans leurs voya-
ges , dans le monde et dans leur retraite à la
campagne , jusqu'à la mort du duc de Montpen-
sier, causée par un épanchement d'humeur sur
la poitrine, près de Londres, le 18 mai 1807.
Outre le récit dont je viens de parler, il reste du
duc de Montpensier un assez grand nombre de
preuves de son talent dans les arts d'imitation ,
beaucoup de dessins , quelques gravures , et plus
de trente tableaux à l'huile, grands et petits , qui
eussent fait honneur à un maître.
L'éducation du comte de Beaujolais n'était pas
encore terminée , lorsqu'il devint la victime des
fureurs de la révolution. On l'arrêta ; on l'arracha
du Palais-Royal , au moment où son instituteur
lui donnait une leçon , pour le conduire dans les
prisons de Marseille. Réuni d'abord à son frère,
bientôt on les sépara , et même on leur refusa
le plaisir de se voir. Leur détention durait depuis
long-tems , lorsqu'ils obtinrent enfin la permis-
sion de loger encore ensemble ; la faculté pré-
cieuse de se voir , de s'entendre , de se consoler,
de n'avoir enfin qu'une même prison, était de-
venue pour eux , après la liberté , le plus grand
des bienfaits.
Mais cette liberté après laquelle ils soupiraient,
leur étant encore refusée , on ne sait sous quels
(58)
prétextes, ils résolurent enfin de se la procurer
et de s'affranchir d'un dur et injuste esclavage.
La nécessité leur en fournit les moyens , et leurs
mesures furent assez bien prises. Ils devaient
sortir séparément du fort , à l'entrée et à la faveur
d'une nuit d'hiver. Le comte de Beaujolais ne fut
point reconnu , et gagna en sûreté le lieu où
son frère lui avait donné rendez-vous. Le duc
de Montpensier , moins heureux, fut aperçu du
commandant dû fort, qui l'obligea de rentrer
dans sa prison. Désolé, mais inébranlable dans
sa résolution, et soutenu par l'espérance du suc-
cès , que fit le jeune prince? Il attacha une longue
corde à sa fenêtre , se laissa glisser, et descendit
à la faveur de cette corde ; mais le tissu , trop
faible , rompit, et, par l'effet d'une chute rapide,
l'infortuné prince se cassa la jambe. Il fut donc
repris; et le comte de Beaujolais, apprenant cette
funeste nouvelle dans le lieu où il était en sûreté,
et dédaignant une liberté qu'il ne pouvait par-
tager avec son frère ; et se rendit volontairement
au fort , pour prodiguer ses soins au duc de
Montpensier.
Noble dévouement qui sera cité avec admi-
ration par la postérité !
Le comte de Beaujolais avait en partage les
qualités les plus aimables : peut-être l'étude à
(59)
laquelle se livre la jeunesse, fut-elle interrompue
trop tôt pour lui ; mais il y suppléa par celle du
monde : il avait appris très-vîte à le connaître.
Déjà ce Prince avait obtenu tous les succès dont
une jeune ame est flattée, lorsqu'il fut enlevé
par une mort inattendue , à Malte , où il s'était
rendu d'Angleterre , par l'avis des médecins,
et où M. le Duc d'Orléans l'accompagna , le
3o mai 1808.
Le comte de Beaujolais cessa de vivre, lorsqu'il
entrait à peine dans cet âge où l'on jouit avec le
plus de réflexion des dons heureux de la nature.
Son Altesse , qui survit à la perte de ses deux
frères , a toujours donné des preuves de sa valeur
brillante , de son intelligence , de son sang-froid
et de sa bonne conduite dans l'armée. Le témoi-
gnage des vétérans n'est assurément pas suspect;
tous déposent en sa faveur. Ce Prince servit en
Flandre et en Champagne, d'abord comme co-
lonel de son régiment de dragons , puis comme
maréchal-de-camp; et en septembre 1792, il fut
nommé lieutenant-général, à son rang d'ancien-
neté. A l'affaire de Valmy , M. le duc d'Orléans
commanda la défense du moulin de ce nom.
Vers la fin du mois suivant , il eut sous ses ordres
en Flandre la moitié du centre, consistant en
quarante-huit bataillons d'infanterie. Le 6 novem-
( 40 )
bre , à Jemmappes, le désordre se met dans l'in-
fanterie; elle cède, recule, et les rangs se dis-
persent. Ce Prince , à la tête d'un escadron de
chasseurs à cheval du troisième régiment, entre-
prend d'arrêter les fuyards , et vient à bout de
les rallier : il forma le bataillon qu'on appela de
Mons, et réunit les officiers et les soldats dis-
persés sous cinq drapeaux de volontaires. Après
le gain de cette bataille par le général Dumou-
riez,le duc de Chartres continua à marcher avec
l'armée , par Bruxelles et Varoux. Il s'y battit
le 27 , commandant l'aile droite de l'armée, jus-
qu'à Liége, où les troupes entrèrent le 28 , se
préparant à prendre des quartiers d'hiver.
Le duc de Chartres profita de ces loisirs pour
aller chercher la Princesse sa soeur , que l'on
menaçait de traiter en émigrée; il l'amena donc
à Tournai , au commencement de décembre.
L'extravagance des mesures décrétées par la con-
vention nationale , leur injustice et leur effrayante
barbarie , lui rendirent le présent insupportable,
et l'alarmèrent sur l'avenir, au point qu'il désira
dès-lors de quitter la France : il passa deux mois
auprès de sa soeur, sans retourner à l'armée. Ce
Prince , dont l'ame est forte et les intentions
pures, écrivit avec énergie, contribua de tout
son pouvoir à prévenir la mort funeste du Roi,
(41 )
et témoigna hautement l'horreur que lui inspirait
cette effroyable catastrophe. Mais au mois de fé-
vrier 1793, Dumouriez obtint de lui qu'il vien-
drait le trouver à Anvers. Ce général lui com-
muniqua son plan de guerre et de politique : son
dessein était de marcher en Hollande, et de s'y
rendre assez puissant pour secouer le joug de la
convention nationale. Il voulait renverser la ré-
publique , et proclamer Roi le malheureux en-
fant Louis XVII , qui vivait encore. Le duc de
Chartres , séduit , entraîné par une perspective
si belle et une entreprise si glorieuse et si noble ,
consentit à retourner à l'armée.
Il se rendit à l'armée de la Belgique , pour
seconder les opérations du général Dumouriez
sur la rive gauche de la Meuse ; il prit le com-
mandement de la division qui bloquait Maëstricht
de ce côté-là. Son Altesse fut aussi chargée du
soin de commencer les opérations régulières du
siége , monta intrépidement à la tranchée , re-
poussa les assiégés dans deux sorties , et couvrit
la retraite de l'armée, lorsqu'il fallut lever le
siége.
A Nerwinde , le 18 mars , le duc de Chartres,
étant à la tête de sa division , attaqua vigoureu-
sement le village de ce nom , que les Impériaux
venaient de nous enlever. Déjà il s'en était pres-
(40)
qu'entièrement rendu maître , lorsque des cris
de sauve qui peut se firent entendre de tous
côtés. Une terreur panique mit le désordre dans
nos rangs , et le village fut évacué dans un ins-
tant. Mais le duc de Chartres , toujours de sang-
froid et maître de lui-même , fit une chaîne ,
comme à Jemmapes , afin d'arrêter les fuyards ,
et tandis que le général Valence opposait sa ca-
valerie à la cavalerie autrichienne , le duc de
Chartres , avec trois bataillons, couvrait la troupe
désorganisée qui venait de sortir de Nerwinde :
il en réunissait les débris et rétablissait l'ordre,
malgré la présence de l'ennemi. Un peu après ,
les Autrichiens ayant forcé le passage, ce Prince
attendit de pied ferme la première ligne de leur
cavalerie, ordonnant à ses trois bataillons de ne
point tirer qu'elle ne fût très-proche. Alors il fit
faire sur l'ennemi un feu de mousqueterie et de
mitraille si bien nourri , que cette première ligne
plia , et que la seconde , intimidée , n'osa pas
donner. Après la perte de cette bataille, la re-
traite se fit en bon ordre; mais cet échec donnait
à l'ennemi les moyens de couper l'autre armée,
qui occupait une partie de la Hollande.
Le général Dumouriez ne pouvant plus en
poursuivre la conquête , résolut d'instruire les
Autrichiens de sa situation , et réclama leur se-
(45)
cours pour rétablir le Roi. La Convention envoya
des commissaires pour s'assurer de sa personne;
il les prévint, et les fit arrêter lui-même ; et ne
voulant plus garder de ménagemens , ce général
fit publier , le 3 avril , une proclamation en fa-
veur de Louis XVII. L'armée cependant était
divisée , agitée par des opinions contraires , et
travaillée par des factions turbulentes. Il devint
bientôt impossible de fixer tant d'incertitudes et
de réunir tant de volontés diverses. Dans ce choc
violent , au milieu de ces fluctuations , le duc de
Chartres et le général lui-même coururent les
plus grands dangers , et se réfugièrent enfin à
Tournai auprès du général autrichien comte de
Clairfait.
Ce fut alors que commencèrent les grands
voyages du duc de Chartres , voyages qui sont
peu connus , et dont la publicité peut être une
source féconde d'instruction. Qu'il est intéressant
de suivre pour ainsi dire pas à pas un jeune
Prince formé à l'école du malheur! Son Altesse
se rendit d'abord en Suisse, où elle mit sa soeur
dans un couvent , sous la sauve-garde et la pro-
tection de la Princesse de Conti sa tante. Elle passa
et repassa les Alpes sur différens points. L'argent
lui manquant tout-à-fait , comme la nécessité est
la mère de l'industrie, le duc d'Orléans, sous un
(44)
nom emprunté, professa les mathématiques au
collége de Coire , et s'acquitta de son emploi à la
satisfaction des élèves. Mais pouvant enseigner
avec succès, il aimait encore plus à s'instruire,
et après avoir reçu une modique somme qu'on lui
envoya de Hambourg , il s'achemina vers le nord
de l'Allemagne. Plein de courage , et luttant avec
intrépidité contre le malheur, il visita, presque
toujours à pied, le Danemarck, la Laponie, la
Norwège , pénétra jusqu'au cap Nord , d'où il re-
vint par la Suède; et tandis qu'il parcourait des
pays lointains , on imaginait à Paris qu'il conspi-
rait ou qu'il pouvait conspirer contre le direc-
toire. La liberté de ses deux frères, détenus de-
puis plus de trois ans à Marseille , fut promise à
leur mère infortunée , à condition qu'il irait aux
Etats-Unis d'Amérique pour les y attendre. Ma-
dame la duchesse d'Orléans engagea son fils à
prendre ce parti , et le Directoire lui fit parvenir
l'invitation de son illustre mère. Le Prince em-
prunta encore quelque argent à Hambourg , et
arriva à Philadelphie en septembre 1795 : ses
frères l'y joignirent quelques mois après. Ils al-
lèrent ensemble , accompagnés d'un seul domes-
tique , visiter des pays nouveaux , une nature
vierge encore, les bords de l'Ohio, les environs
des grands lacs du nord-ouest, et même les tribus
(45)
des sauvages, avec lesquels ils passèrent quelque
tems.
Qu'il est doux , qu'il est agréable de suivre en
idée ces fils de saint Louis et de Henri IV, au
milieu des vastes déserts de l'Amérique ! L'ima-
gination se les représente parmi ces hordes de
sauvages, dont ils partagent les occupations, les
jeux et la nourriture grossière.
Revenus à Philadelphie , où la fièvre jaune
exerçait alors ses ravages, le duc d'Orléans par-
vint à se procurer encore un faible emprunt, et
partit avec ses frères pour New-Yorck et Boston.
Ils apprirent dans cette dernière ville , que leur
mère avait été déportée en Espagne. Le désir ar-
dent de correspondre avec elle , et de la revoir
peut-être , leur inspira le dessein de chercher des
pays espagnols ; ils parcoururent une route péni-
ble , et se rendirent sur une charrette à Pitsbourg,
à deux cents lieues de Boston ; ensuite se confiant
à une frêle barque , ils descendirent l'Ohio et le
Mississipi , au milieu des glaces flottantes.
On ne peut sans effroi voir ces jeunes Princes
abandonnés au courant de ces deux fleuves , si
rapides et si profonds. Ici , heurtant contre des
rochers escarpés ; là , entraînés par les tourbillons
des eaux mugissantes ; mais opposant toujours
aux plus redoutables dangers un sang-froid , une
(46)
présence d'esprit et un courage inébranlables.
Cependant , environnés de tant de périls , ils
étaient encore sensibles au plaisir de contempler
les tableaux variés que présentaient à leurs yeux
les fleuves et leurs bords : ici des plantes nou-
velles , là des peuples sauvages , également bi-
zarres dans leurs moeurs et dans leurs parures ;
tout , sur ces bords agrestes , payait un tribut à
leur curiosité , et augmentait les trésors de leurs
idées et de leurs connaissances. Enfin , après un
long et pénible trajet sur ces deux fleuves, ils ar-
rivèrent à la Nouvelle-Orléans en mars 1798; de
là , Leurs Altesses se rendirent à la Havane , où
elles demeurèrent dix-huit mois.
Le duc d'Orléans fit des tentatives auprès du
Roi d'Espagne , dans le dessein d'obtenir la per-
mission de venir dans ses Etats d'Europe , où était
la mère chérie des trois Princes. Sollicitations ,
prières , instances , tout fut inutile : le favori Go-
doï , importuné par les sollicitations d'un parent
du Roi son maître, se contenta de lui faire dire de
retourner à la Louisiane, déjà virtuellement cé-
dée à la France. Il ne reçut que cette réponse ,
et aucun secours ne lui vint , ni de l'Espagne , ni
d'aucune partie de l'Europe; mais enfin les au-
torités espagnoles de Cuba lui facilitèrent les
moyens de se rendre , avec ses frères , à l'île de
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la Providence. Un navire anglais les transporta
de cette île à Halifax, dans la Nouvelle-Ecosse ,
d'où ils partirent pour l'Angleterre. Ces Princes
arrivèrent à Londres, au mois de février 1800.
Ces illustres exilés furent bien accueillis du Roi
d'Angleterre, du gouvernement et des Princes;
MONSIEUR les combla de bontés; le Roi, qui vient
d'être rendu à nos voeux, les dédommageait seul
de tant de malheurs : les lettres qu'il leur écrivit
respirent la bienfaisance. Depuis cette heureuse
époque , ils ont éprouvé ce genre de consolation,
qui soutient et fortifie l'homme dans sa lutte con-
tre l'infortune.
Peu de tems après leur arrivée en Angleterre ,
le duc d'Orléans et ses frères formèrent le dessein
de se rendre auprès de leur mère chérie , malgré
la guerre qui venait d'éclater entre l'Espagne et
l'Angleterre. Le gouvernement anglais leur donna
une frégate , qui les transporta à Manon , d'où ils
se rendirent sur une corvette napolitaine dans la
rade de Barcelonne. Sur les bords de cette rade
est un lieu nommé Saria , où madame la du-
chesse d'Orléans habitait alors une maison située
sur une petite éminence , et dont la vue seule fut
permise à ses enfans. Ils écrivirent à leur mère,
qu'un bateau pouvait sans danger, et en quel-
ques minutes , l'amener dans leurs bras ; mais
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une influence aussi maligne que mystérieuse in-
tercepta cette lettre : elle ne fut remise à cette
mère infortunée qu'après que les ordres du gou-
verneur eurent forcé le bâtiment de s'éloigner.
Deux de ces Princes , qu'une intrigue sans doute
criminelle avait empêché d'embrasser leur mère,
devaient bientôt descendre au tombeau , et ils
sont morts sans avoir eu la consolation de la re-
voir : triste et cruelle destinée , qui a répandu
sur leurs derniers jours une amertume affreuse !
J'ai déjà dit qu'en 1808 le duc d'Orléans eut
le malheur de perdre le dernier de ses frères à
Malte , où il l'avait accompagné. De Malte , ce
Prince passa en Sicile , et à la cour de Palerme.
C'est là qu'il apprit la nouvelle de la légitime et
noble insurrection des Espagnols.
La postérité n'apprendra pas sans horreur, que
Buonaparte employa pour les corrompre tous les
moyens les plus vils et les plus criminels : séduc-
tion , fourberie , infraction des traités les plus so-
lennels , rien ne fut épargné. L'élite des troupes
de cette nation se vit éloignée par la plus infâme
trahison ; mais aussi rien n'égala l'indignation de
la brave armée espagnole , lorsqu'elle reconnut
le piége dans lequel on l'avait précipitée. Cepen-
dant , comme ces détails sont du domaine de
l'histoire , et presque étrangers à mon sujet , je
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me contenterai de dire que le Roi , oncle de Fer-
dinand VII , proposa le Prince Léopold, son fils ,
à cette nation fidèle et courageuse. Il devait pré-
sider les conseils d'Espagne , qui n'avaient plus
de modérateur issu du sang royal. Le monarque
engagea le duc d'Orléans à accompagner ce jeune
Prince , son cousin ; il écrivit même aux Espa-
gnols , et leur recommanda d'employer le duc
d'Orléans dans leurs armées. Son Altesse partit
de Palerme avec le Prince Léopold , sur un vais-
seau de guerre anglais; ils abordèrent à Gibraltar
au mois d'août , et ce ne fut la faute d'aucun de
ces deux Princes , si les autorités qui gouvernaient
alors l'Espagne furent instruites trop tard de leur
arrivée. L'occasion d'être utiles leur échappa donc,
par une de ces causes inséparables des révolutions,
et leur noble démarche n'eut aucun résultat. Le
duc d'Orléans retourna en Angleterre, d'où il re-
partit bientôt après, avec Mademoiselle d'Orléans
sa soeur, qui vint l'y trouver.
Vers la fin de 1808, Leurs Altesses, inquiètes
sur le sort de celle qui leur avait donné le jour ,
s'embarquèrent à Portsmouth pour les îles de la
Méditerranée : le grand objet de ce voyage était
de contribuer à garantir leur mère adorée, des
dangers qu'elle courait alors en Catalogne. Cepen-
dant les ordres donnés par l'amirauté d'Angle-
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terre à la frégate qui portait ces illustres voya-
geurs, ne leur permettaient pas d'aborder eux-
mêmes : on craignait à Londres de paraître in-
fluencer ou contrarier les juntes provinciales qui
se partageaient le gouvernement de l'Espagne.
Cette raison de politique força M. le duc d'Or-
léans d'envoyer M. le chevalier de Broval vers sa
mère , et d'aller attendre à Malte ou en Sicile
cette Princesse infortunée. Sa tendre sollicitude
lui indiquait les moyens de se réunir à ses enfans ;
le Prince eut bientôt la consolation d'apprendre
qu'elle s'était échappée de Catalogne , et réfugiée
à Mahon , où cette réunion se fit enfin , après tant
de traverses. Le sort était las de les poursuivre ,
et le ciel devait couronner la piété filiale.
La junte centrale d'Espagne venait de s'em-
parer exclusivement de l'autorité, partagée aupa-
ravant et distribuée entre toutes les juntes des
provinces. M. de Broval, envoyé par Madame la
Duchesse auprès de ce gouvernement, obtint,
pour cette Princesse, l'heureuse faculté de voir
ses enfans dans un lieu du domaine de l'Espagne;
alors rien ne s'opposant plus à leur voeu le plus
cher, ils se rendirent à Mahon.
Le mariage du duc d'Orléans avec la Princesse
Amélie, fille de Ferdinand IV des Deux-Siciles ,
venait alors d'être arrêté à Palerme. Cette contrée,
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jadis le théâtre des amours illégitimes , que celé-
bra l'épopée , allait voir terminer les malheurs
d'un Prince voyageur, et ses travaux ainsi que
ses vertus récompensés par une illustre alliance ,
par une alliance qui réunissait tous les avantages :
convenances du rang et de l'âge , rapports des
coeurs et des esprits, tout conspirait pour leur
bonheur, et jamais union dans les familles royales
n'a été plus fortunée. La Princesse mère du duc
d'Orléans l'accompagna à son retour à Palerme;
elle voulut être présente et bénir leur mariage,
qui fut célébré le 23 décembre 1809.
Les deux époux en goûtaient tous les charmes,
lorsque la frégate espagnole la Venganza, arriva
dans le port de Palerme ; elle portait un envoyé
du conseil de régence, qui avait succédé dans le
gouvernement à la junte centrale. Cet envoyé
était chargé de lettres officielles pour le Roi des
Deux-Siciles et pour le duc d'Orléans. Ces dé-
pêches ont été imprimées. Le conseil de régence
offrait au duc d'Orléans le commandement d'une
armée, soit en Catalogne, soit dans toute autre
province , et priait le Roi son beau père de le dé-
terminer à prêter à la nation espagnole le secours
de son bras et de son nom. Le Prince partit donc,
et sa jeune épouse, quoique affligée de cette sé-
paration , préféra la gloire de son époux à tout