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ARMAND
IMPRIMERIE DE BRASSEUR AINÉ.
ARMAND,
O U
LES TOURMENS
DE L'IMAGINATION
ET DE L'AMOUR,
Histoire véritable traduite du provençal.
1
A PARIS,
CHEZ CAPELLE, LIBRAIRE-COMMISSIONNAIRE ,
-, JIDE J. J. ROUSSEAU, N°. 346.
Àli x. - 1802.
i
ARMAND,
O U
LES TOURMENS
DE L'IMAGINATION
E T D E L' A M O U R.
CHAPITRE PREMIER.
LE bonheur et le malheurtiennent
à peu de chose : souvent, lorsque
nous les croyons les plus réels,
ils ne sont que dans notre imagi-
nation. Elle est le principal mo-
bile de nos plaisirs et de nos pei-
nes : croit-on souffrir, on souffre;
croit-on jouir, on jouit. L'imagi-
( 6 )
nation présente sans cesse à nos
yeux son miroir magique : vu d'un
01 b
côté , il présente tout en beau j
de l'autre , il obscurcit tout ? et
n'offre à l'œil consterné que des
tableaux tristes et effrayans. Il
est des êtres favorisés de la na-
ture , qui ont reçu du ciel une
organisation propre au bonheur,
qui voient les choses non telles
qu'elles sont , mais telles qu'elles
doivent être , qui, enfin , sont
plus fortunés en rêvant le bon-
heur, qu'ils ne le seraient en le
possédant : comme ces amans qui
divinisent l'objet aimé, l'élèvent
à la hauteur de l'idée qu'ils s'en
sont formée , et qui perdraient
leur félicité par la possession de cet
objet même. C'est pour cette sorte
(7)
d'hommes que le bonheur existe;
gardons-nous de les désenchanter:
leur ôter leur illusion , c'est leur
ôter la vie. Mais , aussi , il en est
d'autres qui, au contraire, ne
voient dans les plaisirs présens
que des peines à venir, qui ne
peuvent consentir à se croire heu-
reux , lors même que tout les y
convie : pour eux point de repos,
point de charme , point d'exis-
tence; pour eux , tout ce qui n'est
pas blanc est noir : leur imagina-
tion est rembrunie ; elle voit tout
à sa couleur. Un nuage funèbre
s'étend sur tout ce qui les envi-
ronne , et ils croient sans cesse
voir peser sur leur tête l'astre im-
* périeux de la fatalité.
(8)
Malheureux Armand ! c'était
de cette trempe que la nature
avait formé ton ame !
Armand était né de parens hon-
nêtes, qui jouissaient en paix de
l'aisance, qui vaut mieux que la
richesse : leur fortune n'était pas
brillante , mais elle était juste-
ment acquise ; cela, de nos jours,
mérite bien d'être remarqué. Ils
habitaient une petite ville , si-
tuée , sous le beau ciel de la Pro-
vence , non loin de la célèbre fon-
taine de Vaucluse. Un narrateur
qui voudrait enfler son roman de
quelques pompeuses descriptions
de voyageurs , autres faiseurs de
romans , ne manqueraient pas de
décrire ici longuement ce séjour, (
( 9 )
de donner les bouts et côtés de la
fontaine de Vaucluse : moi, qui
ne me pique pas de tant d'érudi.
tion , je me contenterai de nom-
mer Pétrarque et Laure ; et cela
dira plus aux cœurs sensibles
qu'une longue et froide descrip-
tion Il semble que dans ces lieux,
où la nature est plus belle , où le
ciel luit d'un éclat plus pur, l'an}$
ait aussi plus d'activité, plus d'é-
nergie : là , tout parle d'amour ,
tout l'inspire, tout le ressent.
Né avec une ame brûlante, et
portée à la mélancolie, signe pres-
que toujours certain des passions
vives, Armand ne fut point étran-
ger à l'influence du climat qu'il
habitait : à quatorze ans il avait
( 10 )
déjà quitté les jeux de l'enfance.
La solitude, la lecture des his-
toires d'amour faisaient ses plus
chères délices. On s'étonnait de
le voir toujours rêveur et sombre,
s'éloigner de ses compagnons 1
pour jouir d'une promenade soli-
taire. Il en revenait souvent les
yeux rouges et chargés de lar-
mes. On s'apercevait qu'il avait
pleuré, mais on n'en pouvait de-
viner la cause. Ses parens l'inter-
rogeaient en vain: ses réponses
étaient vagues , et souvent extra-
ordinaires.,
Cependant ce caractère ne tarda
pas à se développer : il touchait à
sa quinzième année , âge où les
impressions se fixent, demeurent
( U )
et influent sur tout. le reste de là
vie. Je ne parlerai point ici de sort
caractère , on aura occasion de le
juger dans le cours de cette his-
toire. Disons plutôt un mot de sa
famille : il était fils unique; son
père , nommé M. Robert , bravé
homme , ne s'est jamais fait re-
marquerpour son esprit, mais, du
moins; il n'a pas la prétention
d'en avoir : il a celui de son état,
et celui-là, par fois, en vaut bien
un autre. Il s'est retiré du com-
merce pour finir ses jours au sein
d'un doux repos. Le fond de son
caractère est la bonté. On lui a
souvent même reproché d'être trop
bon, qualité funeste lorsqu'on est
condamné à vivre parmi des gens
( )
subtils et méchans ! Aussi n'amas-
sa-t-il pas de grands biens dans
le commerce. Il est doux; mais ,
comme tous les hommes doux,
lorsqu'on le force à sortir de son
caractère, il s'emporte aussi bien
et même mieux qu'un autre ; ce qui
lui est arrivé trois fois au plus en
sa vie. Nous en verrons peut-être
une quatrième dans le courant
de cette malheureuse histoire. Sa
femme, autre Baucis d'un autre
Philémon , est encore plus faible
que lui ; elle croit aveuglément
tout ce qu'on lui dit : le der-
nier venu a toujours raison avec
elle. Elle fait tout pour distraire
son fils, et le guérir de cette tris-
, tesse qui l'obsède ; elle y met
(13 )
tous ses soins.Y parviendra-t-elle?
j'en doute. La mélancolie est une
maladie qu'il est difficile de trai-
ter , et dont le malade lui-même
ne veut pas guérir. Robert et sa
femme vivaient fort retirés; ils re-
cevaient seulement la visite d'un
juge de paix du canton , homme
d'un âge mûr, d'un sens droit,
d'une probité rare , surtout au-
jourd'hui. M. Robert l'écoutait
avec entière confiance , était de
son avis avant qu'il eût parlé, et
n'avait aucun secret pour lui.
Armand était tendrement aimé
de ses parens; il n'avait rien à sou-
haiter , et pourtant Armand no-
tait point heureux : sa tristesse
augmentait chaque jour, et cha-
( 14 )
que jour aussi redoublait l'inquié-
tude de ses parens. M. Robert
prit un jour le parti d'aller con-
sulter l'honnête homme dont nous
venons de parler. M. Dubreuil
(c'était son nom) écouta avec in-
térêt le récit du bon père qui, en
lui parlant, avait les larmes aux
yeux. Il commença par le conso-
ler , et tous les deux raisonnèrent
long-tems , et formèrent mille
conjectures sur les sujets de la rê-
verie du jeune Armand. M. Du-
brueil l'attribuait à l'amour, et
là-dessus disait les choses du
monde les plus extravagantes,
tout homme de bon sens qu'il
était; car il n'avait jamais connu
les grandes passions : aussi dérai-
( i5)
sonnait-il comme un autre en
parlant d'un sentiment si difficile
à définir , et sur lequel ne rai-
sonnent pas mieux ceux qui l'ont
le plus vivement éprouvé. « Si
c'est amour, disait-il ? cela se,
passera. A cet âge-là on n'est
pas susceptible d'impressions du-
rables : ce n'est souvent qu'une
fantaisie , aussitôt passée que ve.,
nue. » Ah ! comme il se trom-
pait ! Il ne savait donc pas que
c'est cette fantaisie qui nous con-
duit , qui nous dirige, et qui in-
flue sur toutes nos actions ? A,
quinze ans ? ce n'est pas encore
l'amour ? mais c'est le besoin de
l'amour : ce qui n'est pas un
état plus tranquille; au contraire.
( 16 )
Voici donc ce que pensait M. Du-
breuil, et M. Robert par contre-
coup. Ce n'était point l'amour;
c'était un sentiment plus indé-
finissable encore. Hélas ! qu'ils
se trompaient tous deux !
J'ai dit qu'Armand avait tout
ce qui peut faire le bonheur, du
moins lorsqu'on n'en a jamais
connu d'autre : mais cette ame
active ? à défaut de peines réelles,
s'en créait d'imaginaires. Armand
ne croyait pas être né pour vivre
heureux : il ne pouvait se rendre
compte à lui-même de la cause du
tourment qui l'obsédait, mais il
croyait être ma heureux ; or il l'é-
tait. :
( l7 )
CHAPITRE II.
CEPENDANT approchait le mo-
ment décisif où un orage devait,
du moins pour quelque tems ,
dissiper les nuages sombres qui
enveloppaient le jeune et mal-
heureux Armand. M. Dubreuil
devait donner une petite fête pour
célébrer le retour de sa nièce, qui
était restée deux ans à Bordeaux
chez une dame autrefois l'amie
de sa mère, et qui s'était chargée
de l'éducation de cette jeune or-
pheline. M. Robert et sa famille
devaient être de cette fête. Ar-
mand fut forcé de les y suivre :
(18)
c'était toujours malgré lui qu'il
se trouvait en société , car il s'y
déplaisait , et n'espérait pas y
plaire. Le jour vint : la société
fut peu nombreuse , mais bien
choisie : la franche gahé, ïà
,! ,
bonne humeur y régnèrent ; les
convives furent aimables , sans
chercher à l'être , et furent gais
sans être indécens. Armand seul
conservait son caractère , parlait
peu , ne répondait que par mo-
nosyllabes. On l'avait placé au-
près de la jeune nièce, l'aimable
Sylvia ; et on lui faisait la guerre
de ne pas paraître plus gai et plus
empressé auprès d'elle. Armand
se déconcertait : par hasard les re-
gards de Sylvia rencontrèrent les
( '9 )
siens, et son trouble redoubla. Il
I ne possédait point cet usage du
: monde , ces manières élégantes
| et polies qui, par fois , font tout
; le mérite de nos jeunes farfadets
aux airs dédaigneux, au maintien
1 suffisant, à l'esprit frivole. Une
ame ardente, toute recueillie en
lui-même, ne s'est point occupée
d'acquérir ces dehors qui cachent
t une tête étroite et un cœur aride.
Après le repas , on se réunit
[ dans le salon : chacun de son côté
fit la conversation. Armand, es-
sayant de vaincre sa timidité na-
turelle , alla se placer auprès de
Sylvia, rougit, baissa les yeux ,
chercha long-tems un commen-
cement d'entretien , et ne le trou-
Î
( 20 )
va pas. Sylvia le tira d'embarras
en lui disant d'une voix douce :
— N'êtes-vous pas bien aise ,
monsieur, que le dîner soit fini?
on se faisait un cruel plaisir de
vous tourmenter. — Mademoi-
selle, répondit Armand en hési-
tant un peu , j'étais bien dédom-
magé , puisque le sort m'avait
placé à vos côtés. — Monsieur,
reprit Sylvia avec un léger sou-
rire , ces messieurs vous ju-
geaient mal , en vous accusant
de n'être pas galant. — Je ne le
suis pas , mademoisellé, et je ne
voudrais jamais l'être. Mais on
me faisait un autre reproche bien
moins fondé ; celui d'être indif-
férent : je me flatte d'être loin de
( 21 )
2
le mériter. Un regard expressif
accompagna ces paroles. Sylvia
baissa les yeux. Il se fit un silence.
Armand , un peu plus hardi, re-
prit la conversation. — Pouvons-
nous espérer, mademoiselle, que
vous vous fixerez dans ce pays ?
— Je l'espère. — Monsieur votre
oncle va être bien heureux de pos-
séder auprès de lui une nièce dont
les.—Peut-être allait-il ajouter;
dont les charmes , dont les qua-
lités se font aimer de tout ce qui
l'entoure ; mais Sylvia craignait
d'entendre ce qu'il craignait de
dire. — Je me croirai moi-même
bien heureuse , interrompit-elle,
(L d'habiter auprès d'un oncle que
t j'aime et que j'estime. — Nous
(22 )
aurons donc le plaisir, made-
moiselle , de vous voir quelque-
fois? — Je l'espère. - Armand
garda le silence quelques instans,
fixa les yeux sur elle d'un air pré-
occupé , les baissa ensuite : une
idée pénible semblait s'être em-
parée de lui ; il tâcha de se re-
mettre, etreprit d'une voix émue :
- Peut-être , mademoiselle , re-
gretterez-vous quelquefois le sé-
jour de Bordeaux? Peut-être. -
Il s'arrêta brusquement, et sembla
craindre d'en avoir déjà trop dit.
—Je n'y regrette, répondit Sylvia
du ton calme de l'innocence, je
n'y regrette que la présence de ma
bienfaitrice , cette amie respecta-
ble qui m'a prodigué les soins
( 23 )
cFuiM véritable mère. — Cette
grande ville avait sans doute plus
de charmes pour vous que n'en a
celle-ci ?. Les sociétés dont ,
sans doute, vous faisiez l'orne-
ment devaient vous intéresset
davantage?. — V ous vous trom-
;;:::;.'
pez: j'aime peu le grand monder
mon goût pencherait plutôt pour
la solitude. — La solitude ! Si
jeune et si belle, vous fuiriez lfc
monde pour vivre dans la retraite !
— La retraite n'it rien de triste
pour moi. — Il est vrai , elle plait
à toutes les ames sensibles. La
vôtre. est faite pour l'être. -
Là-dessus on vintles interrompre;
et certes, ce fut dommage , car
la conversation allait prendre de
( 24 )
l'intérêt. On proposa de danser.
Armand, qui n'aimait pourtant
guère la danse , ne perdit point
cette occasion de rester auprès de
l'aimable Sylvia. Un regard, un
sourire tendre, une main pressée
achevèrent la conversation pré-
cédente. On dit même que, vers
la fin de la journée, les personnes
de la fête n'accusaient plus Ar-
mand de froideur et d'indiffé-
rence. On se sépara très-tard,
mais encore trop tôt pour Ar-
mand , et peut-être pour Sylvia.
(25 )
CHAPITRE III.
A RMAND , de retour chez lui
ne pouvait penser à autre chose
qu'à Sylvia. Il rêvait : ce n'était
plus cette rêverie morne qui lui
était ordinaire , mais une rêverie
tantôt douce , tantôt pénible. En
un instant mille idées se pres-
saient , devant son imagination,
comme on voit dans un ciel ora-
geux les nuages se succéder avec
rapidité. Si quelquefois une image
riante s'offrait à sa pensée, aussi-
tôt son penchant à se croire tou-
jours malheureux venait lui enle-
ver jusqu'à l'espérance. — Non,
( 26 )
disait-il, le sort ne me permettra
pas de rendre un jour Sylvia sen-
sible ! non, je ne m'en flatte pas !
Cette illusion me serait bien chère,
mais le réveil en serait trop cruel.
Sou ffre, souffre, malheureux Ar-
mand ! renferme en toi-même le
feu qui va te dévorer ! Pleure ,
gémis, meurs d'amour, sans oser
le dire ! Sylvia , être charmant,
qui , le premier, a fait palpiter
mon cœur d'un trouble inconnu,
pourquoi t'ai-je vue ? qu'ils se
sont écoulés bien vite les mo-
mens que je viens de passer près
de toi!. Quel changement !
l'indifférence régnait dans mon
cœur, et j'aime ! et j'aime pour
la vie ! Je ne vois plus que Syl-
( 27 )
via ! je n'entends plus que Syl-
via ! Je la revois jeune, aima-
ble , modeste, charmante; sa
voix douce retentit encore à mon
oreille, et me fait tressaillir mal-
gré moi. C'en est fait , je suis
sorti du long sommeil où j'étais
plongé! Mon ame était vide : j'ai
vu Sylvia ; Sylvia a peuplé la so-
litude de mon ame!.Oh! si quel-
ques jours ses vœux répondaient
à mes vœux, si mes soins, ma
tendresse parvenaient à obtenir le
plus léger retour , je le sens , je
serais heureux !. Heureux! ah !
qu'ai-je dit ! Le bonheur existera-
t-il jamais pour moi ? je suis né
A
sous un astre funeste. Etre aimé
de Sylvia ! Malheureux ! qu'o-
( 28 )
sé-je espérer ? Ah! peut-être déjà
son cœur ne lui appartient plus.
Chassons cette idée terrible; elle
est venue me surprendre devant
elle , et j'ai eu peine à cacher
mon agitation. Un rival ! ce mot
seul me fait frémir. Sylvia, tu
habitais une grande ville : là ,
sans doute , on t'a dit que tu
étais belle; ceux qui te le di-
saient possédaient , sans doute,
mieux que moi l'art de plaire :
mais , Sylvia, aucun d'eux n'é-
prouvera ce sentiment tumul-
tueux , cette tempête des passions
que tu as soulevée dans mon cœur !
Beaucoup prennent le nom d'a-
mant ; aucun ne serait amant
comme moi. Il peut en exister de
( 29 )
3
plus-aimable, mais jamais de plus
vrai !
La nuit était fort avancée. Ar-
mand avait besoin de repos : il
voulut s'abandonner au sommeil,
espérant qu'un songe bienfaisant
lui rendrait la présence de Sylvia
mais ce sommeil fut agité, pé-
nible 5 ses songes furent bizarres
et extravagans. La fièvre de l'a-
mour était passée toute entière
dans ses veines.
( 30 )
CHAPITRE IV.
LE lendemain , ilse leva de bonne
heure , et alla se promener dans
la campagne. Mais le grand air
ne put dissiper cette efferves-
cence : lorsqu'il rentra , ses pa-
rens le trouvèrent pâle et défait;
ils lui en demandèrent la cause. Il
s'excusa sur la fatigue de la veille;
ce qui donna occasion à M. Ro-
bert de lui demander ce qui lui
avait plu davantage à la fête. Ar-
rvand balbutia.-Dis-moi, mon
fils, poursuivit le père, la nièce
de notre ami , ne trouves-tu pas
qu'elle est charmante ? — Il est
vrai qu'elle a tout pour elle : grâ-
( 31 )
ces, esprit, beauté. — Il s arrê-
ta , en se surprenant tout près
de l'enthousiasme. — Notre voi-
sin est bien heureux , ajouta le
bon père, de posséder une nièce
comme elle : il l'aime comme sa
fille, et moi je voudrais qu'elle
fût la mienne. — Je n'entrepren-
drai point de peindre ici l'éiïio-
- tion où ces derniers mots jetèrent
le jeune Armand. -Si , dans ce mo-
ment , son père eût fixé les yeux
sur lui, il eûi deviné facilement
la situation de son allie. Il est si
facile de lire dans celle d'un jeune
homme qui possède encore cette
candeur inappréciable , source
de toutes les vertus ! L'art n'a point,
encore altéré l'ouvrage de la na-
(32 )
ture : ainsi Armand ne sait point
cacher les impressions qu'il re-
çoit. Mais M. Robert, qui n'en-
tendait pas bien le langage muet
et expressif de l'amour, ne fit pas
attention au trouble de son fils,
L'entretien finit là ; ce qui déli-
vra Armand d'une grande gène.
Il est tems , je crois, de faire le
portrait de cette aimable Sylvia ,
qui avait fait sur Armand une im-
pression si profonde. Ordinaire-
ment un romancier forme de son
héroïne un modèle de beauté : les
cheveux d'ébène , le front d'i-
voire , les lèvres de ru bis , les
dents de corail, le sein d'albâtre ,
voilà de quoi faire la plus jolie
pièce de marqueterie possible. Je
( 33--)
ne dirai pas que celle que je peins
était incomparable, parfaite : que
d'autres distribuent à leur gré
leur fatigante perfection : je serai
plus franc qu'eux. Sylvia n'é-
tait point belle, ses traits étaient
peu réguliers; sa taille pouvait
être plus remarquable, sa démar-
che plus imposante : mais avec
tout cela , on eftt préféré Sylvia
aux beautés les plus accomplies.
Elle n'est point belle , mais elle
est bien plus ; sa figure est à-la-
fois intéressante et expressive ;
chacun de ses traits , pris à part y
sont irréguliers, mais l'ensemble
plaît , enchante. Ses yeux sont
pleins de feu , pleins d'ame ; son
visage a la fraîcheur de ses dix-
(34)
sept ans: elle n'est que d'une taille
moyenne , mais en elle tout est
grâce. Point d'airs, point d'af-
feétatlQn, elle plait sans presque
s'en douter ; elle en plait bien da-
vantage. Son maintien est mo-
deste , et n'a rien de la réserve
marquée de ces prudes, mo-
dernes Fénélopes, qui , comme
on l'a dit, défont la nuit tout
l'ouvrage du jour; elle n'est point
décente par bienséance , mais
parce qu'il lui serait impossible
de ne pas l'être : sa conversation
est simple , sans faste, sans prér-
tention au savoir; elle a de l'es-
prit , et n'en fait pas. Y a-t-il , je
ne dis pas beaucoup de femmes y
( 35 )
mais même beaucoup d'hommes,
dont on en puisse dire autant ?
En voilà sans doute bien as-
sez pour tourner la tête d'un jeune
homme ardent , qui attendait l'a-
mour , pour qui l'amour était un
besoin comme l'existence. Eh !
d'ailleurs, raisonne-t-on dans un
premier choix? Raisonne-t-on ja-
mais lorsqu'on forme un attache-
ment ? On commence par aimer:
heureux ensuite si l'objet est vrai-
ment aimable ! C'est cette impul-
sion surnaturelle, cet élan rapide
qui se communique en même tems
à deux êtres qui , bientôt, n'en
formeront qu'un seul , et qui vo-
lent déjà l'un vers l'autre; c'est là
ce qui attache, ce qui enchaîne.
( 36 }
Ces doux rapports, cette tendre
sympathie avaient, dès le premier
instant , rapproché Armand et
Sylvia.
Sylvia devenait rêveuse ; elle
se souvenait sans cesse de la fête ;
elle songeait souvent à Armand;
et des soupirs involontaires sou-
levaient son sein. Heureux Ar-
mand ! toi qui, si jeune encore,
ne crois pas au bonheur , est-il
un sort plus fortuné que le tien ?
Mais c'est en vain : l'esprit frappé
de peines imaginaires, il ne peut
concevoir l'espérance d'être aimé:
il croit que le cœur de Sylvia est
a un autre qu'à lui. Cette idée em-
poisonne ses jours : à force de s'en
occuper, il s'est persuadé qu'elle
( 37 )
est réelle, Il pleure , il gémit, il
se désespère. Ah ! qu'un seul ins-
tant passé près de Sylvia ramè-
nerait de calme dans ce cœur flot-
tant et battu d'orages ! Comme un
mot , un sourire, écarterait ses
noirs pressentimens ! Armand
cherche les moyens de la voir,
mais l'excès de son amour même
l'empêche de les trouver. Il craint
de se trahir : il prévoit qu'un mot
peut le décéler, et il reprend sa
timidité naturelle : seulement il
se contente de passer tout près
de la maison qu'habite Sylvia.
Là , il est plus tranquille; il
semble que l'air qu'elle respire
vienne lui apporter quelque chose -
d'elle-même , quelqu'émanation
( 38 )
de son être. Heureux délire ! tu
excites le dédain de l'homme in-
sensible; mais tu doubles l'exis-
tence du mortel fait pour aimer !
(39)
CHAPITRE V.
CETTE occasion que cherchait
Armand de voir Sylvia se présen-
ta bientôt d'elle-même : M. Ro-
bert donna à diner à M. Dubreuil,
et son aimable nièce fut de la par-
tie. Ce fut Armand que l'on char-
gea d'aller les inviter. Pour com-
ble de bonheur, M. Dubreuil, sorti
pour quelques affaires, laissa aux
deux jeunes gens le tems de se
voir, de se parler. Dans cette con-
versation , plus vive que la pre-
mière , ils achevèrent de s'assurer
d'un mutuel amour. Sylvia pou-
vait parler à peine, tant son émo-
( 40 )
tion était vive. Une jeune per-
sonne qui , pour la première fois,
avoue qu'elle n'est point indiffé-
rente , doit éprouver ce trouble,
qui a bien aussi ses charmes. Ar-
mand était transporté; il commen-
cait à croire au bonheur. Puissent
de nouvelles chimères ne pas ve-
nir troubler son repos!
Qu'il est doux le moment où deux
amans s'assurent, avec un ardeur,
timide encore , de se chérir pour
la vie! Qu'un simple baiser, gage
du serment, a de douceur ! L'a-
mant ne souhaite rien au-delà :
cette faveur lui suffit pour l'éle-
ver au-dessus de lui-même. Un
jour il en obtiendra d'autres plus
( 41 )
grandes , et peut-être auront-elles
moins d'intérêt pour lui.
Armand obtint ce baiser char-
mant; baiser bien pur, mais qui
le mit dans l'ivresse. C'était le pre-
mier beau jour qu'Armand avait
vu luire depuis sa naissance : aussi
produisit-il sur lui la plus vive
sensation. Déjà il ne se connaît
plus : un nouvel être semble avoir
pris la place du premier; il veut
parler , et il sent ses paroles mou-
rir sur ses lèvres brûlantes. Son
cœur agité se soulève , s'élance,
et semble vouloir s'échapper,
Cependant M. Dubrueilrentra;
ce qui ne diminua pas l'émotion
des deux amans. Armand, cepen-
dant, affecta de l'assurance, et
( 42 )
s'acquitta de sa commission. Le
bon M. Dubreuil accepta avec la
franchise affectueuse, la cordia-
lité qui formaient son caractère:
il promit d'aller dîner le lende-
main avec son ami , à deux heures
précises. (Lecteur, ne vous éton-
nez pas; la scène est en province ,
où l'on n'a pas encore le bon es-
prit de se mettre à table au cou-
cher du soleil. )
Armand demeura encore quel-
ques instans : il causai t avecM. Du-
breuil , regardait Sylvia à la dé-
robée; ce qui lui occasionna quel-
ques distractions, dont il ne fut
pas bien difficile à l'oncle de s'a-
percevoir.
Lorsqu'Armand se fut retiré :
(43)
— En vérité , dit M. Dubreuil à
sa nièce; voilà un jeune homme
bien aimable , d'autant plus qu'il
possède aussi des qualités essen-
tielles. Il n'a pas le bel air, de nos
étourdis à la mode; mais son bon
cœur , sa candeur intéressante
valent bien mieux que l'aisance
indécente, et l'esprit d'emprunt
de ces sortes de jeunes gens. Qu'en
dis-tu, ma nièce? ajouta-t-il avec
un sourire où il mit plus de mali-
ce qu'il n'aurait cru. Comment
trouves-tu ce jeune homme ?-
Très honnête , mon oncle, et
très-estimable. — En disant cela,
elle rougitde manière à faire croire
qu'elle le trouvait un peu plus
qu'honnête et estimable .Dubreuil
( 44 )
sourit encore une fois , mais avec
plus de bonhomie que la première.
Pendant ce tems-là , que faisait
Armand? Il était retourné chez
ses parens , qui avaient remarqué
en lui un feu , une vivacité ? je
dirai même une gaîté qui ne lui
étaient pas ordinaires. Le père en
fut bien aise , et cela fit plaisir à
la bonne mère. Lorsque tous deux
se trouvèrent seuls, ils se firent
partde leurs réflexions: - Ou je ne
m'y connais pas , disait madame
Robert, ou la nièce de notre ami
ne déplaît pas à notre fils. Je les
remarquais l'autre jour à la fête :
ils ne se quittaient pas ; ils se re-
gardaient d'un air, la. d'un air
comme tu me regardais il y a qua-
(45 )
4
rante ans , M. Robert. — Je ne
l'ai pas encore oublié , ma chère
femme , reprit le tendre époux
avec un sourire. je dirais près-
que tendre. Heureusement que
M. Robert poursuivit sur-le-
champ la conversation ; car qui
sait où peut mener un souvenir ?
—Je crois, reprit-elle , que notre
Armand se plairait fort avec elle ?
et je suis sûre que , s'il la voyait
souvent , il deviendrait moins
triste.. — Je le souhaiterais de
tout mon cœur ; car sa mélancolie
m'afflige beaucoup. -.Hé bien ,
mon ami, il m'est venu une idée
du moment où je les ai vus en-
semble pour la première fois ;c'est
qu'ils pourraient bien un jour
(46 )
être ensemble tout-à-fait. Qu'en
penses-tu ? Ah ! puisse-tu dire
vrai ! Ce lien servirait à rappro-
cher encore plus deux familles
qui semblent déjà n'en faire
qu'une. — Quelle joie pour ton
ami, pour toi, pour moi-même de
voir ce couple heureux , la conso-
jatrçn de notre vieillesse! — Ce
projet. ce projet, s'il pouvoit
se réaliser !. Mais Armand est
bien jeune, il n'a que seize ans:
on ne peut pas- encore songer à le
marier. — Ce ne sera pas demain;
il peut attendre. Et toi, M. Ro-
bert ? ne me fis-tu pas la cour pen-
dant dix ans ? — Il est vrai ? ma,
bonne amie; mais les tems sont
- bien changés! le siècle n'est plus
( 47 )
le même. Autrefois on aurait sou-
piré trente ans : à présent , c'est
bien différent ; on ne soupire
quelquefois pas trente jours. —
Rends plus de justice à notre fils ;
il a d'autres sentimens ? et j'ose-
rais bien répondre que s'il aime
une fois, ce sera pour la vie. Mon
ami, je te conseille d'en parler à
notre voisin ; et. Ici l'on vint
demander M. Robert, et la con-
versation finit où je finis mon
chapitre.
( 48 )
CHAPITRE VI.
A peine il faisait jour, qu'Ar-
mand , accusant la lenteur du so-
leil , était déjà levé , et se prome-
nait dans l'épaisseur des bois ,
dans la solitude des vallons. Avec
quelle impatience il appelait
l'heure fortunée où il allait revoir
sa Sylvia ! Son cœur battait avec
violence à cette seule pensée.
Enfin, le moment du dîner ar-
riva , et M. Dubreuil et sa nièce
ne se firent pas long-tems atten-
dre. Dans le beau monde , cela
est pourtant du bon ton ; mais
j'ai déjà dit que nos héros habi-
( 49 )
taient presque la campagne , et
en conservaient les mœurs naïves
et franches. On se mit à table :
Armand fut placé près de Sylvia.
Ils osaient à peine se regarder ;
mais un pied éloquent en inter-
rogeait un autre , qui répondait à
ce langage. Armand n'était plus
le même ; sa tristesse, l'excès de
sa timidité avaient fait place à
l'aimable enjouement. Ses parens
et le bon M. Dubreuil s'en éton-
naient et s'en réjouissaient. On
croyait que ce caractère mélan-
colique avait disparu pour tou-
jours : on se trompait. Vers la
fin du repas, Armand aperçut au
doigt de Sylvia une bague de
cheveux : aussitôt une pensée
( 5o )
cruelle Tint assiéger son esprit :
plus de repos, plus de gaité ; son
imagination trop ardente lui re-
présente cette bague comme un
gage chéri d'un premier amour.
L'inquiétude en un instant est à 1
son comble; déjà le soupçon ra-
pide est devenu certitude, il ne
doute plus de son malheur. Le ha- ,
sard voulut que , dans ce moment,
une conversation sérieuse empê-
chât qu'on prit garde à sa conte-
nance : on parlait de politique. j
Où n'en parle-t-on pas ! Sylvia
avait l'air d'écouter , et ne s'aper- j
çut pas du trouble de son jeune
ami. t
Le repas fini , on proposa d'al-
ler à la promenade : M. Robert
( 51 )
et M. Dubreuil marchaient en-
semble à peu de distance : on
devine le sujet de leur entretien.
Madame Robert accompagnait les
deux jeunes gens; ellecausa beau-
coup avec Sylvia d'une manière
douce et affectueuse. Sylvia en
paraissait touchée , et se plaisait
à contempler en elle une femme
estimable , et la mère de son ami.
Cette promenade se prolongea fort
avant dans la soirée : on recon-
duisit M. Dubreuil et sa nièce ;
et l'on se sépara.
Il semble que ce jour-là le sort
cruel ait empêché Armand de se
trouver un instant seul avec Syl-
via. Il n'avait pu lui témoigner
ses craintes : elle n'avait pu se jus-

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