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Au pays de l'Astrée / par Mario Proth

De
340 pages
Librairie internationale (Paris). 1868. 1 vol. (III-334 p.) ; 18 cm.
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AU
PAYS DE L'ASTRÉE
YAR
MARIO PROTH
Et nous, bagatclliers que nous
sommes.
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
15, BOULEVABU UOKTUARTnH
A. LACROIX," VERBOECKHOVEN & C', ÉDITEURS
A Bruxelles, d Leipzig et à Livourne
1868
Tous droits de traduction et de reproduction rôjeiv^.
AU
PAY S DE L'ASTRÉ E
A MON AMI
LE DOCTEUR HENRI FAVRE
|AK|S. ISJi'lllllEIMK 1. rOUPART-HAVYL, 30, RUt ou BAC.
AU LECTEUR
Ce livre a été commis sans préméditation..
Un ami m'invita à passer une quinzaine de vacances
dans cette belle province du Forez, beaucoup.moins con-
nue qu'elle ne le mérite. J'y allai, préjugeant que j'en
pourrais rapporter tout au plus un feuilleton de .souve-
nirs pour quelqu'un de ces jours de loisir ou de disette
littéraire qui reviennent plùs fréquemment qu'à leur tour.
J'y trouvai disséminés au milieu des splendeurs d'une
nature indéfiniment variée les splendeurs de l'art, les
plus curieux témoignages de l'histoire universelle. Et tout
le long du doux coulant » Lignon, pas un site, pas une
ruine ne manqua de me raconter l'Âslrée, toujours cette
Astrée dont j'avais ri, comme tout le monde ou peu s'en
faut, avant de l'avoir feuilletée.
Aussitôt revenu, j'entrepris un nouveau voyage, un
voyage de découvertes à travers le livre long et touf'u
d'Honoré d'Urfé, qui n'est peut-être pas un chef-d'œuvre,
mais qu'au temps où l'on parlait français on eût appelé
simplement une œuvre. J'y trouvai, au milieu du fatras que
je redoutais, des singularités que je n'espérais pas, des
II AU LECTEUR
intuitions et des presciences inattendues, une érudition
solide et vaste, une préciosité piquante pour qui n'est
point enrégimenté dans ful'trà-réalisme, une imagination
fertile, un vaillant essai du roman moderne, une philoso-
phie souvent aimable et ferme quelquefois, un très-intel-
ligent rappel de cette grande Gaule que nous avons trop
oubliée rappel d'autant plus remarquable chez un con-
temporain de la Renaissance gréco-latine.
Pour toutes ces causes, le feuilleton projeté est insensi-
blement devenu un livre. Monsieur le lecteur, je vous en
demande bien pardon. J'ai raconté ce que j'ai cru voir
dans l'Astrée, ce que j'ai vu au pays de l'Astrée. Me
suis-je égaré dans mes deux excursions ? Comme dit cet
autre, il n'y a que celui qui ne bouge point qui ne s'é-
gare pas.
Mon commentaire du « Roman de l'Honneste Amitié »
n'est point la tentative d'une glorification impossible ou
inopportune, c'est seulement l'effort d'une équitable resti-
tution. On peut, ce semble, à notre époque, qui aura pour
titre le plus sérieux et pour résultat le plus clair sa
scrupuleuse recherche du passé, on peut, sans se faire
décréter d'aliénation mentale, étudier avec quelque atten-
tion un livre qui eut chez nous, en des temps fort civili-
sés, un siècle d'influence et de succès.
L'ordonnance de mon livre n'est peut-être pas des plus
réglementaires. Je n'ai point, hélas! une grande vocation
pour la logique et les plans, et à l'envers de cet illustris-
sime Scudéry, je ne sais pas plus « quarrer les périodes
que les bataillons. » Notez que je n'en suis ni plus heu-
reux ni plus fier. Mais vous m'excuserez et reconnaîtrez,
AU LECTEUR IIT
je l'espère, que s'il y a trop souvent de la fuite dans mon
discours, il y a bien quelquefois de la suite dans mes idées.
Tout en cheminant à travers le temps et l'espace, au
pays de l'Astrée, j'ai rencontré telle histoire ou telle my-
thologie, tel art ou telle politique. N'ayant nulle pré-
tention à devenir jamais un praticien, en politique surtout,
j'ai effieuxé chaque sujet selon la franchise de mes impres-
sions. Je suis de ceux qui estiment que la première chose
qu'en toute occurrence doive dire chacun de nous, c'est
son arrière-pensée, et je n'y ai point failli. Je suis de
ceux qui croient qu'en histoire les événements, les
dogmes, les philosophies, les hommes sont tous plus
ou moins justiciables de la raison moderne, mais que
pour juger sainement une expression artistique du passé,
il faut s'identifier momentanément avec l'époque et la foi
qui l'enfantèrent, et je m'y suis toujours efforcé. Quant
au présent, je suis de ceux qui croient que toutes les
écoles et tous les systèmes politiques et littéraires ont
vécu. Avec les dieux, les demi-dieux s'en sont allés. Et
la liberté montant, les classes, elles aussi, disparaîtront.
L'aristocratie de fortune ira rejoindre l'aristocratie de
naissance. La bourgeoisie n'est déjà plus qu'une appa-
rence, et il finira bien par en advenir autant du peuple. A
la trinité des classes succédera la multiplicité des grou-
pes, naturellement formés par les croyances et les inté-
rêts divers. Et quand la liberté aura tout envahi, tout 1
dissous, tout épuré et tout renouvelé, elle dira son der-
nier mot Individualisme.
Paris, 30 avril 1868.
Au
PAYS DE L'ASTRÉE
CHAPITRE le,
Qui servira de préface. Neuf mois de machine pneumatique, c'est
dur. A gauche Nevers, au diable Vichy! Un verre pour deux
louis et douze pommades pour un gandin. Des mères à lier, des
filles à fouetter. Qui donc a pu naître à Roanne? Comme quoi
la France fera fondre ses trente-six mille grands hommes. Non,
croyez-moi, plus de guides! Un peu de nature à l'occasion, du
Rousseau, jamais! -Du soleil, tant que vous voudrez. J'ai
l'honneur de vous présenter M. X. et madame Y. Plus un véhicule
idéal. Un monument expiatoire, qué q'c'est q'çii? Fauchez-
vous les uns les autres. Ce qui peut tenir de grotesque dans une
caisse de trois pieds carrés, le voilà. La diligence téméraire et
l'arbre libérateur. A qui la croix? Petite chienne savante,
magistrat simple. -La charrue avant les bœufs. -Et nous. eutrons
au Pays de CAstrée.
15 juillct 1866.
Enfin le train s'ébranle, il roule, il court, il vole. Et
nous avons quitté Paris, ce Paris si étouffant et si triste,
quoi qu'en disent ses flatteurs intéressés. Derrière nous
s'efface et disparaît la grand'ville du Petit Journal, où
règnent à outrance M. Timothée Trimm au gilet de ve-
2 AU PAYS DE L'ASTRÉE
lours constellé de chrysocale et M. Ponson du Terrail au
rouge ruban.
Neuf mois de cette machine pneumatique sans un souffle
de grâce, sans une petite. toute petite prise d'air c'est
plus dur que ne se l'imagine la candeur provinciale. Neuf
mois de scandales triomphants et d'écœurantes féeries,
de femmes à barbes et de mélodrames épileptiques Neuf
mois dont la manigance politique eut pour épopée le
Li.on amoureux de M. Ponsard, et la vie sociale pour ex-
pression suprême le Bœuf Gras de M. Clairville avec
les pièces maigres de M. Sardou! L'on est vraiment tout
étonné de se sentir vivant encore.
Aussi bien le mois de juillet a sonné au vieux calen-
drier grégorien, retour du Concordat. Le Corps législatif
s'est dispersé sur l'invitation paternelle de son président,
et les comptes-rendus analytiques, pour longtemps muets,
ne nous apportent plus chaque matin notre digestive co-
lère. La Patti et la Nilsson ne chantent plus. Là-bas, sur les
bords du Danube; les bons Germains s'exterminent par
dizaines de mille ad majorem Dei gloriam, je veux dire
pour la plus grande gloire de M. de Bismarck, le plus
grand ahurissement des prudhommes français et le tirage
maximum du Petit Moniteur. Foin de tout cela foin de
Paris et de l'Europe! Que d'autres se repaissent des ton-
nantes péripéties de cette guerre liberticide et de cet
entrechoquement de troupeaux humains prédit par Henri
Heine. Sauvons-nous-en comme d'un mauvais rêve. De-
vant nous quinze jours de vacance et d'oubli, quinze jours
de libres mouvements et de pensées buissonnières!
Hurrah! hurrah: les chemins de fer vont vite.
A notre gauche, nous laissons la ville de Nevers aux
faïences adorées de Champfleury, à notre droite Montar-
gis au chien magnanime.
AU PAYS DE L'ASTRME 3
Notre train est celui de Vichy. On s'en aperçoit à con-
templer ses voisins.
Près de nous, un vieux bourgeois aux traits ratatinés,
à la tête blafarde et enveloppée d'un foulard, s'endort sur
le Petit Moniteur déjà nommé. Il rêve tout haut de dou-
ches et de pastilles. Il a eu l'honneur d'entrevoir une
fois quelque auguste personnage à la source des Cé-
lestins et d'acheter pour deux louis son auguste verre.
Ce verre, qui ne sortira plus de la famille, notre bour-
geois l'emporte bien fièrement et précieusement. S'il avait
la chance nonpareille de rencontrer à nouveau le grand
de la terre, oh! alors, avec quel légitime orgueil il le
saluerait, et s'en irait bien vite acheter un chapeau tout
neuf, à cette fin d'adjoindre dans son musée au verre
historique le chapeau du salut
En face de nous, un monsieur de la laigh life se mire
et s'admire. S'il n'avait l'air d'un gandin, il ressemblerait
au Cid Campéador. Son teint est bronzé comme devait
l'être celui du terrible amoureux de Chimène. Sa barbe
noire toute saupoudrée de brillantine, ses yeux très-noirs
sans énergie apparente, ses cheveux noirs cosmétiques et
ramenés sur les tempes selon les préceptes de la fashion,
sa tenue irréprochable, son accent nous décèlent quel-
qu'un de ces exotiques richards qui s'en vont prome-
nant à travers toutes les stations de la gentry leurs gui-
nées indifférentes et leur ignorance blaséei Prédestinés
du spleen, sur qui s'abattent par nuées, aux divers carre-
fours de leur errante existence, les goules du plaisir vénal
et qui restituent au néant leur ombre d'âme par quelque
banal suicide au fond d'un hôtel Saint-Phar quelconque.
La Gazetle des Étrangers, sémillante, et la Vie parisienne,
croustillante, ont quelques instants trompé son dédaigneux
ennui. Puis il ouvre d'une main'négligente une magni-
fique mallette en cuir de Russie et il en tire l'une après
4 AU PAYS DE L'ASTRÉE
l'autre, pour les aspirer ou s'en oindre, une douzaine de
pommades et d'essences. A la douzième il s'endort, et
son sommeil se confond avec celui du bourgeois en
un doux nocturne, qui accompagne comme d'un mur-
mure sibyllique notre lecture du dernier discours que
prononça en ce bas monde le tant bouillant et vaillant
marquis de Boissy.
Nous n'allons point à Vichy. Atroce capharnaüm, où il
nous advint, je ne sais plus pourquoi, de traîner, il y a
quelques étés, une semaine tout entière de notre exis-
tence. Avec quelle joie nous prîmes la -clef des-champs
et avec quels terribles serments nous nous jurâmes de ne
plus remettre les pieds en cette place obstruée de balais
verdoyants qu'on nomme le parc de Vichy
C'est petit, c'est laid. Autour d'une estrade de bois
blanc sur laquelle une musique militaire fait entendre ses
désaccords, l'inexplicable grouillement que voilà! Jamais
on ne vit s'entasser en un plus petit espace un si complet
assemblage d'impudences publiques et de sottises pana-
chées. Il y a trop de foule à Vichy pour que l'on y puisse
découvrir une société, trop de chaos pour qu'il s'en dé-
gage un monde, c'est-à-dire une harmonie.
Les eaux de Vichy ne plaisantent point; elles sont
naïvement curatives et propres aux estomacs lourds et
aux poitrines rachitiques aux fatigués et aux usés de
toute sorte. Si bien que tous les éclopés sérieux ou ima-
ginaires y affluent. L'hôpital y étouffe le salon, et cet
hôpital quotidiennement endimanché (il varie même son
carnaval quatre fois par jour) semble un incessant mardi-
gras dans les jardins du docteur Blanche. Le gargotier en
retraite et le semi-gandin y pullulent. La drôlesse y do-
mine, bariolée, faraude, insolente à nous faire regretter
l'épaulière oue le moyen âge imposait à ses pestiférées.
AU PAYS DE l'aSTKÉK 5
Et si d'aventure quelque nabab apoplectique, pavoisé de
hideur et boutonné de diamants, se hasarde sous les om-
brages de Cythère-Bondy, il faut voir l'ébranlement de la
meute, et la battue, et la curée au grand soleil!
La reine de la saison, à l'heure de notre passage, était
une certaine fille point belle du tout, commune et dégin-
gandée, qui n'avait rien à démêler avec l'Impéria rêvée
par Balzac. Rauque et alcoolisée comme une balayeuse
qu'elle sera, si elle ne l'est déjà, on l'appelait, s'il me
souvient, la Carabas. Çà et là, brochant sur le tout,
quelques mères. à lier, affichant des filles. à fouetter..
L'élégance est rare dans ce promenoir et l'excentricité y
manque de goût. Les sauteries, -on ne danse plus au-
jourd'hui, on saute et l'on gigotte, nous apparurent
comme d'indicibles cohues, des mélanges inexpliqués.
Enfin Vichy pourrait se résumer ainsi C'est le rendez-vous
de la banalité universelle. Passons.
A Saint-Germain-les-Fossés, au cri traditionnel-: a Mes-
sieurs les voyageurs pour Vichy changent de voiture', »
descendent notre bourgeois au verre triomphal et notre
gentleman aux flacons suaves. Des bandes ivres de joie se
précipitent'sur la chaussée. Ce n'est, durant une demi-
heure, qu'un assourdissant vacarme de malles et de colis
qu'on décharge et recharge, de lazzis et de jurons, un
feu croisé de déclamations et de réclamations. Puis la
bruyante charretée pour Vichy s'éloigne à toute vitesse,
remplissant l'air de hurrahs. Et nous, sans que notre
cœur l'accompagne du moindre regret, nous poursuivons
notre route.
Plus loin, sur la gauche encore, l'industrieuse Roanne
où est né. il y a dû naître quelqu'un, car il n'est en
France ville, ni bourgade, ni hameau qui n'ait au moins
une statue de grand homme, ce qui donne au bas mot, et
6 AU PAYS DE L'ASTRÉE
toute moyenne gardée, pour les trente-six mille com-
munes de France, un chiffre imposant de trente-six mille
grands hommes en bronze, sur lesquels, pour le moins,
trente-quatre mille capitaines illustres. Respectable land-
wehr le jour où la France envahie, ruinée, désespérée
n'aura plus d'autre ressource, elle fera fondre ses illus-
trations pour les lancer à la tête de l'ennemi.
Le temps est magnifique. Le soleil se lève lentement,
là-bas, derrière des cimes bleuâtres que nous regardons
de toute notre âme, car elles sont pour nous l'inconnu
vers lequel nous allons. Nous nous gardons bien de
demander leur nom à quelque empressé voisin déjà
elles ne seraient plus pour nous l'inconnu. Nous détestons
les guides parlants et les guides écrits. Quand nous arri-
vons dans une ville, nous allons droit au premier hôtel
venu, nous y jetons notre valise aux mains d'un garçon,
et nous nous lançons au hasard des rues sans adresser
la parole à un indigène, suivant les yeux tout grands ou-
verts notre fantaisie. Au détour d'une ruelle, à l'abord
d'une place, au moment où nous nous en doutons le moins,
(toutes les villes ne sont point comme le nouveau chef-lieu
de la France, Haussmannstadt, où, grâce à dix-huit cents
boulevards, l'on aperçoit à une lieue de distance chacune
des dix-huit cents casernes jumelles qui servent de monu-
ments), au détour d'une ruelle, disions-nous, une splen-
deur historique ou une originalité locale nous saute aux
yeux, nous étonne, nous émeut. Nous la reconnaissons
aujourd'hui, nous la connaîtrons demain. Et nous retour-
nons à notre campement, fier de notre incursion, glorieux
de notre butin. Deviner, découvrir, trouvez-moi donc
deux joies, deux orgueils semblables. Et qu'est-ce que la
vie, sinon une reconnaissance vers l'éternel?
La belle chose qu'une belle aube matinale, bien écla-
AU PAYS DE L'ASTRÉE '7
tante et bien pure, alors qu'on se croit certain d'une
journée lumineuse et torride. Comme l'on est joyeux
vraiment de se trouver en voyage de grand matin! Je
dis bien en voyage, car la nature sur place n'a qu'un
charme éphémère. Elle vaut surtout par l'incessante
variété de ses aspects et la multiplicité de ses chan-
gements à vue. Qu'elle vous amuse, vous renouvelle,
vous distraie, rien de mieux, et pour dévorer le temps,
c'est un bon moyen, le meilleur sans doute, que de
dévorer l'espace. Mais qu'on se laisse absorber par elle,
c'est une tout autre affaire, et je voudrais voir le der-
nier des égloguistes étouffé par la dernière des églo-
gues. Quant à Rousseau, ce génie qui n'eut de stable que
sa vanité misanthropique, il ne figure plus guère, saint
démodé, qu'au calendrier des utopistes, et le peu de
conscience dont notre siècle jouit a fait justice de ces
fameux retours à la nature.
La nature ou les éléments, comme l'on dit encore,
sont-ils assez odieux lorsqu'ils se déchaînent irrésistibles,
omnipotents ? Le choléra qui se rit de toutes les facultés,
la pluie, cette scie lugubre, capable de provoquer la folie
furieuse, les inondations, la mort, toujours la mort révol-
tante et stupide, et deux cent mille autres joyeusetés de
la même famille, voilà, n'est-ce pas? de quoi corriger ceux
qui comme nous ont eu quelque jour la faiblesse d'écrire
avec des larmes d'attendrissement au bout de la plume
le Dieu nature! »
Mais c'est égal, une belle aube, encore une fois, est
une belle chose. Quand le soleil, un dieu réel celui-là,
que la profonde mythologie grecque avait bien raison de
confondre avec celui d'intelligence et d'harmonie, quand
le soleil que nous adorons a outrance, sans être pour cela
de la province où l'on mange la bouillabaisse, ni du pays
où fleurit l'oranger, se lève aux cieux, il se lève en notre
8 AU PAYS DE L'ASTRÉE
âme pareillement. Nous sommes prêt, ni plus ni moins
qu'un gymnaste de la rime, à affirmer un monde de mondes
dans la goutte de rosée qui scintille au brin. d'herbe, ou à
surprendre des révélations étranges dans le chant des
oiseaux sous la feuillée. La journée nous apparaît indé-
finie, nous l'encombrons de projets un peu plus; et nous
allons nous tenir pour immortels. Enfin nous sommes
disposés à tout voir en beau, c'est-à-dire en vrai, car il
est des moments où l'on penserait volontiers, quoique
M. Cousin le pense aussi, que le beau et le vrai ne sont
qu'un.
Tout en ébauchant ces réflexions que nous livrons pour
ce qu'elles valent, nous arrivons à la station de Feurs. Là
nous quittons la voie ferrée. Là, pour nous, finit le trans-
port, et le voyage commence.
On nous avait promis une magnifique diligence nous
la cherchons d'un regard inquiet. Nous apercevons une
minuscule voiture ouverte à toutes les poussières et à tous
les vents. Exactement semblable à ces voitures de reven-
deurs fruitiers que l'on voit chaque matin revenir des
halles, dansant sur le pavé, bourrées de carottes et de
navets c'est la magnifique diligence. Des indigènes l'oc-
cupent déjà presqu'entière, et nous n'avons que le temps,
l'auteur dramatique Aubray, mademoiselle Cléone, une re-
marquable confidente de tragédie, et moi, qui avons mis
nos vacances en commun, de prendre d'assaut les der-
niers coins disponibles. Chemin faisant, de vigoureux gail-
lards escaladent la planche menue qui sert de plafond à la
boîte où nous souffrons, et leurs jambes pendantes nous
servent de rideau contre les ardeurs estivales.
Nous traversons cahin-caha' la bourgade de Feurs, ex-
capitale du Haut-Forez. Chargée d'ans et d'histoire,
aujourd'hui retirée des affaires et de la gloire, gloria
AU PAYS DE L'ASTRÉE- 9
mundi, dans les modestes fonctions de chef-lieu d'un
canton quelconque, Feurs naquit du temps des Romains
qui la baptisèrent Forum Segusiavorum. Aussi ses champs
sont-ils semés de poteries antiques et ses laboureurs ré-
coltent, fortunatos nimium, des monnaies césariennes.
A travers les jambes de nos voisins supérieurs, nous aper-
cevons une espèce de miniature de temple grec avec
colonnade et fronton réglementaires. Quelque chose
comme une Madeleine de cheminée il n'y manque que le
globe préservateur. Un rapide coup-d'œil nous suffit pour
deviner que cette chose n'est point un reliquat de la
splendeur anté-chrétienne du Forum Ségusien, mais bien
quelqu'une de ces réductions grotesques dont nos grands-
pères peuplaient volontiers leurs parcs et leurs jardins.
En effet, comme nous ne tardons point à l'apprendre,
il s'agit d'un monument, retour de Gand, élevé par
Louis XVIII à la mémoire des mânes des victimes de 93.
La laideur de cette bâtisse ne m'étonne point. La forme
étant le revêtement de l'idée, tout monument expiatoire,
formule de quelque hypocrisie puérile et impolitique, ne'
saurait être que ridicule. Je n'en veux pour exemple im-
rr.édiat et connu que cette autre machine bâclée par le
même Louis XVIII à l'apaisement des mânes de Louis XVI
et de Marie-Antoinette. Lourde maçonnerie aux allures
éléphantesques, cela veut vous attendrir et cela vous dé-
sopile la rate. C'est le jour où ces moellons lacrymatoires
furent décrétés que Talleyrand eût pu dire à ses nouveaux
maitres « Vous avez commis plus qu'un crime, une faute
ce jour-là les Bourbons méritèrent 1830. A l'expiation
qu'on lui demandait, Paris répondit par la récidive qu'on
ne lui demandait pas.
Nous traversons une place où se dresse, à l'ombre d'une
église qui serait du douzième siècle si des restaurations
saugrenues ne la transportaient en un siècle inédit, une
10 AU PAYS DE L'ASTRÉE
statue de bronze qui de loin nous paraît pleine de har-
diesse'élégante et de mouvement sans rhétorique. Notre
impression est sans doute juste, car cette statue est de
Foyatier, l'auteur de ce Spartacus,da plus virile image de
la liberté, qui orne le jardinet réservé des Tuileries. Nous
n'avons point eu l'honneur de faire la connaissance du
grand homme de Roanne, mais nous nous rattrapons sur
celui de Feurs.
La place est fort animée. Beaucoup de voix y bruissent
et de groupes y stationnent. Je vois là une centaine
d'hommes en blouse blanche- ou en manches de chemise,
coiffés de vastes chapeaux de paille, solidement charpentés
et armés de faucilles en croissant qui se donnent des airs
d'arquebuses. Ce sont des moissonneurs que des chefs et
sous-chefs sont en train de ranger par escouades et d'ali-
gner par pelotons pour les mener militairement à la
moisson. 0 France ô ma patrie terre bénie de l'enrégi-
mentation Ou bien cette superbe ordonnance ne serait-
elle point le signal de quelque Panathénée à la mode
antique? on se l'imaginerait certes à voir le fer de chaque
faucille soigneusement enveloppé d'un tendre et vert
feuillage. On n'attend plus, je pense, que les vierges de la
Théorie, au front ceint de coquelicots et de bleuets, aux
longues tuniques flottantes. Mais non, hélas! ni vierges,
ni coquelicots ne réjouiront nos yeux, et les Panathénées
font relâche jusqu'au prochain âge d'or. Ni les mains
tremblantes de nos aïeules vénérables, ni les doigts agiles
des pudiques fiancées n'ont tressé ce tendre et vert
feuillage. L'unique ordonnateur de la fête est M. le com-
missaire de police, qui a prudemment exigé que toutes
ces lames tranchantes fussent ainsi dissimulées, à cette
fin d'empêcher les faucheurs de s'entrefaucher, par ma-
nière de divertissement champêtre. 0 peuple! ô notre
souverain! que tu es donc toujours grand! Et vous, Bar-
AU PAYS DE l'aSTRÉK 11
hier, ne chantez-vous plus sur votre lyre à sept cordes la
doux lion, calme et majestueux dans sa force?
Au sortir de Feurs,_ notre corricolo s'enrichit encore
d'un ou deux lazzaroni et s'engage au petit pas, criant
sous le faix, sur un beau pont suspendu. Long comme un
régime sans liberté, ce pont est jeté d'un bout à l'autre
d'un vaste banc de sable, au milieu duquel se promène,
timide et comme honteux de sa maigre tournure, un ruis-
selet. Ce ruisselet, c'est un fleuve, et ce fleuve, c'est la
Loire, la traitresse Loire, qui dans deux mois inondera
une' dizaine de départements. On la canalisera quelque
jour, c'est probable; mais il faut d'abord canaliser la Ré-
volution, et tous les ouvrages ne peuvent se mener à la
fois.
Nous abordons une plaine immense, non moins maré-
cageuse que fertile, au bout de laquelle se trouve le
village de Couzan, but de notre voyage, et nous nous pro-
mettons de recommander cette plaine à la sollicitude de
l'auteur du Pr.ogrès, M. Ed. About, qui a écrit sur le
drainage un roman fort estimé des agriculteurs.
Pùis, n'ayant rien de mieux à faire, nous passons en
revue nos voisins de l'intérieur. En face de nous, une
femme point jeune, mais laide et couperosée, sourit de sa
mâchoire énorme à son jeune mari, craquelin blondasse
qui lui riposte avec l'automatique résignation d'un cor-
véable à merci pour cause de dot. Elle fait également
assaut de mines aimables avec ma voisine de gauche, une
religieuse, jeune encore, au visage bronzé, aux yeux noirs
et brillants, qui ressemble à notre grand premier rôle
du boulevard, Marie Laurent, et qui traite sa sœur en
Jésus- Christ avec tous les égards dus par une nonne
pratique à une femme qui n'aura point d'enfants, puis-
qu'elle est vieille, et qui ¡¡ de la religion, puisqu'elle est
]2 AU PAYS DE L'ASTRÉE
laide. A notre droite, une paysanne vétuste, au regard
humble et vague, longuement éteinte par la soumission
et le travail des champs, vêtue à la mode du pays, sombre
et lourde, qui sent déjà son Auvergne et manque abso-
lument d'originalité. Elle ne pense pas, elle rumine.
Enfin, un bon gros père, un patriarche cossu, Nestor
de son village, qui souffle en cadence, le menton sur sa
canne, et me raconte, avec une complaisance digne d'un
meilleur sort, la chronique locale.
a Vous voyez bien ces peupliers, monsieur? Oui.
« Eh bien, figurez-vous qu'il y avait dans ce chemin que
« nous suivons, de l'eau jusqu'à la hauteur des premières
Il branches au moins. Ah C'est égal, le conducteur
« de cette diligence, de cette même diligence où nous
« sommes, pas celui-ci, son père, qui était un bien brave
« homme, son fils aussi, du reste, voulut s'entêter à passer
« tout de même. Oh étrange N'est-ce pas, mon-
sieur? Il n'avait que deux voyageurs avec lui. Le che-
« val, le conducteur et un voyageur furent noyés le
« deuxième demeura suspendu par un pan de son habit à
« une branche. Il y resta toute la nuit. De plus en plus
« étrange! Le lendemain, l'eau s'étant retirée, des gens
« de l'endroit prochain vinrent avec des civières et le
«greffier. On trouva deux cadavres au pied'de l'arbre.
« Quand le greffier les vit, il en eut une telle attaque qu'il
« ne put pas verbaliser et qu'il tomba raide à côté des
a noyés, si bien qu'au lieu de deux cadavres, monsieur,
« on en ramena trois! Vous m'en direz tant! et le
« deuxième voyageur?. Oh! le deuxième, depuis ce
« temps-là, il a des rhumatismes qui le gênent beaucoup.
u Il a demandé la croix. Et on la lui a donnée? Point
« du tout. Même un jour; notre curé, qui est un homme
« bien plaisant, lui dit: Eh bien mais, monsieur Char-
« beau, si on vous donne la croix, qu'est-ce qu'on don-
AU PAYS DE L'ASTRÉE 13
cc nera donc à l'arbre qui vous a tiré d'affaire? Le rai-
« sonnement du curé ne manquait pas, je l'avoue, d'une
« certaine justesse, mais votre histoire, cher monsieur,
« est de celles qui vont sur l'eau, et je suis étonné de ne
a point l'avoir lue dans les papiers publics. Oh! mon-
« sieur, m'est avis, à vous voir, qu'en ce temps-là vous
« ne lisiez guère les papiers publics. C'était en 1846,
« l'année de mon premier veuvage. En 1846 En ce
« temps-là, il est vrai, les papiers publics ne m'qccu-
« paient guère, j'apprenais le récit de Théramène et
« l'arithmétique. Mais, depuis 1846, il ne s'est rien passé
« d'extraordinaire dans votre pays? Si fait il y a deux
« ans, le père Picou a tué sa femme pour incompatibilité
« d'humeur. s
Ai-je besoin de le dire? une enquête facile me confirma
que depuis 184û l'aventure « estrange et moult curieuse »
de la diligence téméraire et de l'arbre libérateur est quoti.
.diennement servie à tous les étrangers par les naturels
foréziens depuis quelque temps, ils commencent à y
joindre celle du mari sans gêne, le père Picou. Heureux
les peuples, a dit quelqu'un, heureux les peuples qui n'ont
pas'd'histoire! Or, ne voyez-vous pas qu'il n'en n'est
point un qui n'ait la sienne? Seulement, tel peuple re-
nouvelle son histoire toutes les vingt-quatre heures, tel
autre tous les vingt-quatre ans. 0 calme! ô progrès! Du
temps de la Ligue et même plus tard, de celui de Man-
drin, le Forez varia bien autrement ses émotions. Mais
c'est qu'alors l'on n'avait point inventé la centralisation
politique et la gendarmerie perfectionnée.
Comme nous trottinions au travers d'un village dont je
n'ai point retenu le nom « Qu'est-ce que cela? » fis-je à
notre patriarche en lui montrant une perche au sommet de
laquelle se balançait une couronne fanée, entremêlée de
14 AU PAYS DE L'ASTRÉE
banderolles autrefois tricolores. « Cela, me répondit-il,
« c'est un mai. Il est planté, suivant l'usage de nos con-
a trées, devant la maison de M. le maire, cette grosse
ferme que vous voyez là. Fort bien! je comprends
« revenus, comme nous le sommes, sur un tas d'illusions, à
« l'arbre de la liberté que cultivaient nos pères nous avons
a substitué la perche de l'autorité. Cette couronne est le
« signe distinctif de la haute intelligence qui préside aux
« destinées du hameau. Oh! le maire d'ici, monsieur,
« est un rude malin. Il'a joliment bien su faire sa fortune,
« allez, et il en remontre à tous les savants, quoiqu'il
« sache lire tout juste ce qu'il en faut. Comment!
a m'écriai-je, un maire. Ne t'emporte pas, interrompit
« mon ami Aubray; une autorité sachant lire la croix
« dont elle signe, ça ne serait point en France une excep-
«, tion si monstrueuse, et la Prusse, que nous allons ja-
« louser si elle donne des lendemains heureux à la fête de
« Sadowa, la Prusse a sur nous une bien autre supériorité
« que celle d'un canon plus ou moins rayé. Il n'est point,
en ce royaume de droit divin, un wachtmann qui ne
sache lire et écrire aussi bien que la petite chienne
« Munita du Palais Pompéien. »
Là-dessus, Aubray s'épandit en des dissertations excel-
lentes sur. l'absolue nécessité de l'instruction primaire
gratuite et obligatoire. « La lessive intellectuelle d'un
<t chacun, disait cet homme juste qui est aussi franc-
« maçon, eût dû figurer comme article essentiel et préa-
labile en tête du décret qui fonda chez nous le suffrage
a universel. Celui-ci, que je respecte jusque dans ses
« fautes, eût pu à la rigueur n'être considéré que comme
« le corollaire de celle-là. A la rigueur est poli, re-
«pris-je; quant à moi, j'eusse bien volontiers ajourné
« le corollaire jusqu'en des temps meilleurs. Sur cette
CI terre prédestinée du sophisme et de la mauvaise plai-"
AU PAYS DE L'ASTRÉE 15
« santerie, l'on a trouvé plus simple de prétendre que
« l'instruction gratuite et obligatoire est un attentat à la
« liberté individuelle. Comme si le père avait l'ombre
« d'un droit quelconque au nom de son autorité si
« souvent contestable, de refuser à la société l'éduca-
« tion de l'enfant, citoyen futur L'instruction obligatoire
« est tout au contraire, en ne considérant, selon toute lo-
« gique, chez l'enfant que l'homme à venir, la consécration
« solennelle, l'indispensable sauvegarde d'une liberté qui
« n'a point encore conscience d'elle-même, ni le moyen
« de se défendre. Mais tous ces hommes illustres qu'on
« appelle d'une façon générale hommes de 48 ne sem-
«blent avoir eu trop souvent qu'un souci, celui de mettre
« la charrue avant les boeufs, et ils nous eussent bien prêté
« à refaire s'ils ne nous avaient tant préparé à subir. »
Bercé par notre philosophie, le gros père, après nous
avoir regardés d'un air stupéfié, s'était endormi. Il souf-
fiait bruyamment, comme Vadius à une pièce de Trissotin.
Nous en étions débarrassés.
Tout d'un coup, à un brusque détour de la route, le
paysage s'accentua et notre horizon s'agrandit. Au fond,
des montagnes richement boisées, les mêmes que nous
avions entrevues déjà en chemin de fer. De toutes parts,
des collines tourmentées, couronnées de gais villages,
tout habillées de riches cultures. A gauche, une énorme
masse volcanique, isolée, dominante, au sommet de
laquelle nous distinguons parfaitement une vieille église
noire avec son clocher roman. Le long de la route, entre
deux saulaies touffues, courait et zigzaguait, capricieuse et
bondissante comme une variation du Carnaval de Venise,
une étroite rivière. L'onde en était si claire, si claire, sur
une mosaïque de cailloux rouges et blancs, que l'actrice
ne put retenir un cri d'admiration. « Les beaux diamants
16 AU PAYS DE L'ASTRÉE
« que je m'en ferais, dit-elle, si j'étais fée! » Vètue de
bure noire, une jeune fille pensive, aux longs cheveux
blonds sous un large chapeau de paille, marchait lente-
ment sur la rive, filant au fuseau, tandis qu'à deux pas
d'elle paissaient trois ou quatre moutons. « Qu'est-ce que
« cette rivière? demandai-je au conducteur. C'est le
« Lignon, me répondit-il. Et cette jeune fille? Tu
« ne la reconnais pas? me dit Aubray c'est l'Astrée. »
CHAPITRE II
Abraham garnit Jacob, gui garnit Esai,
qui gelluit, etc.
Entre le farouche ililperick et le bon Dagobert. Des Wlphes, des
loups, des Lubins. Une ventrée de douze, qu'en dites-vous ?
Comme quoi l'on peut être paillard en venant au monde. Quelle
était cette tête? quelle était cette main? Héros sans retouche et
immortels au carbone. Ni philosophes ni progressistes, tous
hommes et femmes. Les conseilleurs sont quelquefois les payés.
Le Concile l'a dit, la femme n'a point d'âme. Un scrofuleux
moutard; plus un marcassin savant, plus un giton, total trois frères
et trois rois. Une chapelle méconnue. Et enfin. qui gmuit
l'Astrée.
Eri ce temps-là, vers l'an 610 ce pouvait bien être
aussi vers 600 ou 620, à moins que ce fut en 630 au
temps plein de couleur où les femmes corsetées d'acier
et embéguinées d'un casque s'appelaient Brunehilde et
Frédégonde, les louis des sous d'or et les coups-de-poing
des framées; au temps plein de batailles et d'épiques che-
vauchées où sur l'échiquier de la France luture des
hommes barbares et chevelus qui se nommaient Gon-
tram-le-Bose, Sighebert, Teuderick, Clother se jetaient
à la tète des peuples qui s'appelaient Wasconie Bur-
gondie, Austrasie, Neustrie, Novempopulanie; où les
chansonnettes populaires avaient pour refrain
Feu! feu! fer! oh! fer! fer! feu! fer etfcu!
18 AU PAYS DE L'ASTRÉE
et où le cotillon se nommait danse du glaive; entre le
sévère Hilperick, qui étranglait ses fils, et le bon roi Dago-
bert, qui. vous savez le reste, il y avait, n'en doutez
point, en Germanie, un certain duc de Bavière qui répon-
dait au vocable Wlphe! Est-ce sur ce vocable-là, je vous
le laisse à prononcer, que l'on eût pu écrire les deux vers
suivants
Beau nom! doux nom! grand nom! qui résume h la fois
Tout ce qu'ont de plus doux et les cours et les voix!
Sorte d'aboiement fauve, Wlphe en effet, dans le teuto-
nique de 610, voulait dire loup, comme Wolf dans le teu-
tonique moderne. Ce Wlphe avait du reste pour contem-
porain un duc de Champagne qui s'intitulait Lupus,
prétendant descendre de la louve romaine par les
femelles. Affaire de mode, essentiellement variable avec
les temps; au dix-huitième siècle, les ducs Loups étaient
devenus des chevaliers Lubins.
Ce Wlphe eut des fils, qui eurent des fils, qui en pro-
créèrent d'autres. L'un des ces autres, qui avait prénom
Isambert, mérita de passer à la postérité la plus reculée
par la singulière aventure que voit. L'an 789, la date
est certaine, madame Isambert, née Hirmantride, commit
un jour, durant que son mari chassait par la forêt pro-
chaine, une « ventrée » de douze enfants, juste autant
qu'il y a de tribus en Israël ou de signes 'au Zodiaque.
Les pieux historiens du moyen âge disaient « ventrée »
pour une femme; plus élégants et plus polis, nous disons
« portée » pour une chienne. Cependant Hirmantride
qui avait tout dernièrement blâmé l'une de ses sujettes
pour une « ventrée » de six enfants, croyant que de telles
choses étaient oeuvre d'adultère, Hirmantride eut peur
AU PAYS DE l'ASTEÉE 19
dans sa vertu profonde que « cela mesme ne lui fût arrivé
par permission divine. 1) Ce pourquoi, redoutant la colère
de son époux qui s'en fût infailliblement pris à quelqu'un
des Saints Archanges, elle donna ordre .à un sien varlet
d'aller noyer au plus voisin ruisseau la douzaine de petits,
sauf un qu'elle se réserva. Comme il prenait son élan pour
les mieux envoyer au beau milieu de l'onde, Isambert parut
à son côté, une compagnie de perdreaux l'ayant mené par
là « Pierre, dit-il, que t'en vas-tu là noyant? sont-ce petits
chats ou louveteaux? Ce sont louveteaux, repartit le
varlet tremblant et affolé qui ne croyait faire un si précieux
calembour. Ha donc je les veux voir. » Isambert
entrouvrit la vieille souquenille où Pierre les avait noués.
Tout aussitôt ce mari de 789, « qui cognoissoit sa femme
estre très-fidelle, » eut soupçon des terreurs d'Hirman-.
tride. « Le Saint-Esprit, dit-il avec un signe de croix, a
fait en Bethléem une trop belle œuvre pour qu'il ne se
repose, et c'est bien moi qui les ai tout humainement
causés. ̃» Et tout souriant, il commanda que les onze
enfants fussent élevés dans une ferme peu lointaine. Puis,
quand ils eurent six ans « Connais-tu ces petits Wlphes,
dit à sa femme le bon Isambert en les lui montrant d'une
seule rangée, tous vestus de mesme. Si je les con-
nais » cria-t-elle tombant toute « pasmée » aux pieds de
son mari qui la releva, lui assurant qu'il ne lui en avait
jamais voulu d'être tant fécondé, mais que c'était seule-
ment un étrange préjugé parmi les femmes de jeter à l'eau
petits enfants ou petits chats. Isambert et Hirmantride
vécurent heureux et eurent encore beaucoup d'enfants.
De tout ce que je viens de relater, vous pourrez voir les
parchemins authentiques dans le monastère des Vignes
fondé par madame Hirmantride au pays de Souabe.
Tous ces petits Wlphes devenus grands chassèrent de
20 AU PAYS DE L'ASTRÉE
race, je veux dire qu'il enfantèrent volontiers, et de par
l'Europe se répandit un remarquable essaim de Wlphes, tant
clercs que chevaliers, pour ce qui est des hommes, nonnes,
ou châtelaines, pour ce qui est des dames; voire même de
temps en temps impératrices, comme il advint pour
celle-là qui fut avec papale dispense la seconde femme
de son cousin, Louis, fils de Charlemagne, lequel fut dit
le Débonnaire, parce qu'aux rois et empereurs l'ou a cou-
tume d'accoler des épithètes royales et impériales. Si bien
qu'en style d'historiographe, «débonnaire, par exemple,
est le pseudonyme, de ganache, et Charles le Simple, une
identité de Charles le Sot.
Wlphe le Robuste, un croisé de 1098, fut père de
Wlphe le Vaillant, lequel, aimant la France, suivit Louis
le Gros (lisez Louis le Gras), qui s'en allait en guerre
contre le comte de Clermont. Comme il s'en revenait
tout le long du Lignon, le vaillant Wlphe fit rencontre
d'Aymée, une cousine de Guy, le comte de Forez, Aymée
qu'il aima. Le roi le permettant, il l'épousa et il laissa le
roi le comte le permettant, il se bâtit en Forez un châ-
teau, un vrai château avec des mâchicoulis et des cré-
neaux, des herses et des ponts-levis, avec des tourelles
et un pigeonnier, des oubliettes et une potence, sur le
haut d'une colline, à la mode de son temps. Et comme il
aimait la France, il fit de son W un U, et même il se munit
d'un accent aigu. En suite de quoi les Wlphes devinrent,
si je ne me trompe, des Ulphés.
Plus tard il y eut un Arnulphe IV d'Ulphé. C'est de lui
que date la très-noble appellation de Paillard, qui ne
cessa d'être portée comme un panache héréditaire par les
seconds fils de la famille des Ulphés. L'origine en est la
très-glorieuse aventure que voici. Un deuxième fils d'Ar-
nulphe IV s'était fait, pour ne point mentir à son sang,
une réputation hors ligne de vaillance à la guerre et aussi
AU PAYS DE L'ASTRÉE 21
près des dames. Or, en un jour de bataille, une ressouve-
nance lui passant par l'esprit de ce biblique Jonathas, qui
s'écarta un jour de l'armée de son père le roi Saül « pour
s'en aller, avec la seule aide d'un sien écuyer, défaire tout
un régiment de Philistins, » nôtre Ulphé cadet prit fan-
taisie, avec quelques déterminés de sa trempe, de donner
si vivement sur un a quartier de l'ennemi et avec une si
« dextre conduite, qu'il mit en pièces toute une compa-
« gnie de gens de pied et, jetant l'épouvante aux autres,
« il fit sa retraite, autant honorable qu'heureuse, sans
« avoir laissé que trois des siens. » Cependant qu'on
s'évertuait à deviner l'auteur de cet impromptu, le roi
de France, qui était alors, je crois, Charles VI, « Je gage,
« dit-il, que c'est ce Paillard d'Ulphé, car je n'en sçay
« guère en nos trouppes un autre qui sache entreprendre
« un coup si hasardeux. » Il va de soi qu'un tel brevet de
gaillardise, étant conféré « par congratulation de faveur »
et tombant d'une bouche royale, parut à notre récipien-
daire et à ses proches une infiniment honorable qualité.
D'où il suit que tous les seconds des Ulphés ne sortirent
oncques de la baignoire baptismale sans être sacrés Pail-
lards en même.temps que lavés du péché originel.
Au sire Arnuphe IV succéda ce pauvre Jean qui.
vous m'en voyez encore tout ému, et la « chambre du
massacre » emplit mes rêves d'épouvanté.
Il faisait grand vent lorsque nous la vîmes, et la rafale
s'engouffrant dans les ruines de l'antique manoir soufflait
à nos oreilles, sinistre et furieuse comme une voix d'enfer.
Des ombres mouvantes, étranges, inédites, s'allongeaient
sur les murs dénudés; des éclairs pressés traçaient sur la
nue leurs hiéroglyphes menaçants, et le tonnerre exécutait
là-haut des feux de peloton formidables. A la lueur des
éclairs, tout d'un coup nous apparurent sur les quatre
22 AU PAYS DE L'ASTRÉE
pans de pierre, sur les planches vermoulues, une, deux,
trois, quatre, vingt, trente formes effrayantes. Je m'ap-
prochai. C'étaient des mains rouges, et de quel rouge
par paires, tantôt entrelacées et se tordant, ou jointes en-
semble comme des mains qui supplient, ou tendues et
crispées comme des mains qui menacent. Et énormes:
de ces mains comme on n'en fait plus, qui soulevaient
des hanaps dans les festins ou des colichemardes dans
les combats. J'avais par hasard un couteau sur moi, je
m'en voulus servir pour gratter une de ces mains.
j'eus beau travailler, un éclair me la montra plus rouge
encore. Une pierre se détachant de la voûte effondrée
tomba au milieu de nous. Alors madame Cléone tomba à
genoux n Messieurs les brigands, ne me tuez pas cria-
t-elle, car les femmes ne pensent jamais qu'à elles. Puis,
quand elle fut sortie, nous entraînant à sa suite « Merci,
mon Dieu 1 dit-elle aussi bien qu'on lui avait appris à le
dire au théâtre de l'Ambigu. Quant à Aubray, il s'en allait
répétant «Quel beau décor de cinquième acte » Et moi, je
me remémorais la fin des feuilletons de Jérôme Paturot
« Quelle était cette tête? quelle était cette main? »
Hélas! c'était la main du pauvre Jean. Un bien bon
maître apparemment, qui avait la douce manie de croire
aux bons serviteurs. Ne s'avisait-il pas de compter ses écus
devant eux et de leur dire « Demain, mes enfants, avec
ces carolus tout neufs, j'irai acheter la terre de Crémeaux
qui me trotte dans la cervelle depuis longtemps ? Il Un
soir, tandis que. toute la famille, moins le jeune Pierre
qui était élevé à la cour de Charles VI; sous les yeux
de la gentille Odette, et le petit Antoinei un Paillard
celui-là, qui dormait dans son berceau, un soir que toute
la famille devisait tranquillement autour de l'âtre dans la
salle basse, les valets accoururent. Et ils tuèrent toute la
famille, le grand^père d'abord et la grandsmère* qui n'eu-
AU PAYS DE L'ASTRÉE 23
rent pas le temps de réciter leur Dinaittc nabis, et les
dames et les demoiselles, et enfin messire Jean, le bon
maître, qui se défendit, comme c'était son droit. Ayant
perdu ses forces, tout le long de la chambre il se traîna, se
cramponnant aux murs de ses mains sanglantes et hachées
qui s'imprimaient à mesure.
Il tomba, et les bons serviteurs se retiraient discrètement,
quand ils aperçurent Antoine qui souriait dans son ber-
ceau. Leur rude besogne les avait fatigués et ils commen-
çaient à ressentir une explicable indigestion de boucherie.
Cependant si cet enfant à l'àge d'homme allait s'imaginer
de venger ses pères Ils délibérèrent. Un malin de la
bande, qui savait tirer la bonne aventure, ouvrit un judi-
cieux avis « Présentez, dit-il, à ce marmouset une
« pomme et une pièce d'or. S'il choisit la pomme, qu'il
« vive; s'il choisit la pièce, qu'il meure. » Antoine prit la
pomme et vécut. Mais voilà qu'au moment où nos voleurs
décampaient, ils entendirent une voix forte qui criait du
haut d'une tour « Réveillez-vous, manants de la Grolle, on
tue messire Jean. 0 prodige ce crieur était un muet.
Un muet qui, s'étonnant de voir le pont-levis baissé et les
portes ouvertes après l'heure du couvre-feu, avait pénétré
dans le château. Ayant assisté au drame à travers la
fente d'une porte, il avait failli en perdre la raison, mais
il y avait retrouvé la parole. D'où est venu le proverbe
« A quelque chose malheur est bon, et d'où pourrait venir
encore un procédé de guérison de l'aphonie que je recom.
mande à messieurs les savants.
Déjà se précipitaient avec des torohes les manants
de la Grolle, et à leur tête le se,igneur de Saint-For-
geux-d'Albon, qui attrapa en toute diligence les bons
serviteurs et les fit tourner jusqu'à extinction sur la
roue du château n'étant point en ce temps-là un châ-
teau qui n'eût une roue à vilains. Enfin; dans la chambre
24 AU PAYS DE L'ASTRÉE
du massacre, les empreintes sanglantes demeurèrent à
jamais, non moins ineffaçables que ces taches fameuses qui
contrariaient si fort lady Macbeth, ou bien encore celles
que madame Barbe-Bleue avait beau frotter sur une clef
qui était fée. Nous les avons vues et vous les verrez. J'ai
bien entendu prétendre que cette main étant le doigt
de Dieu a besoin d'être entretenue pour l'édification des
peuplés, et qu'en conséquence la Commission des curio-
sités nationales la fait repeindre à neuf tous les ans, mais,
pas plus que moi, vous n'ajouterez foi à ces bruits inju-
rieux pour la Providence de nos pères et de M. d'Ennery.
Abraham genuit Isaac, Isaac genuit Jacob, Jacob
genuit Esaù. Ainsi les choses se passaient aux temps
bibliques, et, si je ne m'abuse, elles ne se sont jamais
passées autrement. Or, si j'avais le loisir et si vous aviez
la patience, il me plairait relire en votre compagnie les
originalités et prouesses de cette maison célèbre des
Ulphé, ou pour mieux dire des Urfé, comme ils s'appelè-
rent à partir de Pierre 1er.
Pourquoi pas?
Aucune époque ne fut plus effacée, plus, avachie que
la nôtre. Dans une promiscuité honteuse et un chassez-
cruisé grotesque, les deux sexes ont disparu. Ou il y
avait autrefois des hommes et des femmes, il n'y a
plus que des gandins à voile et des gandines à bottes.
Cependant il n'y eut jamais un pareil déluge de racon-
tages et de pourtraictures. Un tas d'insectes s'octroient
des biophotographies tout myrmidon monte sur sa che-
minée et dit à ses contemporains Ecce homo. Voilà un
homme! que dis-je? voilà un ancêtre! voilà l'ancêtre des
ancêtres! Avant nous ne fut point le monde, .et c'est de
nous qu'il datera. Les vieux quartiers à bas! au bric à
AU PAYS DE L'ASTRÉE 25
9
brac les vieilles légendes! Qu'est-ce que ce vieil Homère
dont on nous fatigue les oreilles sans pitié depuis notre
première classe jusqu'à notre première Bourse? Un aveugle
médiocrement pratique, car il ne fut jamais riche, et
ne sut gagner que l'éternité. Évohé! M. Offenbach em-
poigne.son galoubet, et tout aussitôt les masques tombent
à ses accents vainqueurs comme aux fanfares de Josué
les murailles de Jéricho, les héros s'évanouissent, et
d'Agamemnon, le roi des rois, il nous reste un tricheur
à l'écarté, du fils de Pélée un boucher en délire, d'Ajax
un fumiste, du cygne de Léda une oie, et d'Hélène la belle
une reine des blanchisseuses en rupture de bateau. La
foule idiote bat des mains. Et d'une Plus d'antiquité, ou
du moins nous n'en garderons que César. Celui-là, voyez-
vous, il a des protections. Quant au moyen âge, une jolie
trouvaille des rabâcheurs de 1830 n'a-t-il point fait son
temps, lui aussi? Criblées de lazzis, ses cuirasses ne sont
plus que des écumoires désolées, èt ses pourpoints que tant
de vers ont mangés n'ont même plus de corde à montrer.
Du moyen âge, nous ne garderons que le paladin Cro-
quefer aux Bouffes, et de par toute la France les capucins,
dominicains, augustins. Et de deux! Voilà que tous les
dieux sont partis, et que les demi-dieux ont fermé bou-
tique. Sur le terrain nivelé de l'histoire, héros sans re-
touche et garantis pour l'immortalité de par le. procédé
inaltérable du carbone, nos contemporains se pavanent
et s'embrassent, triomphants et burlesques.
Eh bien! non! Quelques instants, quelques lignes en-
core, je les veux donner à messieurs et à mesdames
hauts et puissants seigneurs d'Urfé, dût me tomber sur le
dos tout l'orphéon des galoubets du progrès. Ceux-là
furent des hommes ils agirent, ils luttèrent, ils payèrent
de leurs personnes, de leurs biens, de leur sang, de leur
26 AU PAYS DE L'ASTRËE
âme. Celles-là furent des femmes elles prièrent beau-
coup, soit, et l'on en cite une qui fit dire jusqu'à dix mille
messes. Elles fondèrent des couvents par douzaines, c'est
vrai, et ce fut parmi elles comme une manie héréditaire
de mourir en odeur de sainteté. Mais est-ce bien de leur
faute, en conscience, si de leur temps les steeple-claases
et les rowning-cLub n'existaient pas, non plus que les
casinos de Bade et de Trouville; elles ne pouvaient dé-
penser leur fortune en paris aux courses ou en villégia-
tures excentriques. Elles usèrent leurs genoux sur les
dalles du sanctuaire, mais ne traînèrent point dans les
cours, et la famille d'Urfé n'eut point, que je sache, l'hon-
.neur de fournir une demi-déesse à l'Olympe royal de
France. « Charitables et aumôsnières elles furent. Elles
se dévouèrent. Elles aimèrent à peu près toutes leurs
maris. Douce erreur qui ne leur vaudra point le pilori de
l'histoire.
<t Cy gist Pierre II, seigneur d'Urfé Rochefort, la Bas-
a tie, Hervieu, Saint-Germain-le-Puy, J3eauvoir-sur-Arnon,
« Saint-Just-en-Chevalet, etc., grand écuyer de France,
« seneschal de Beaucaire et bailly de Forez, qui fut che-
« valier du Saint-Sepulchre et l'accolade receut au siège
« d'Otrante, à l'encontre des Turcs et infidelles l'an 1480,
« et conseiller et chambellan des roys Charles VIII et
« Louis XII, grand écuyer de France et de Bretaune5 fut
« seneschal de Beaucaire, capitaine de cinquante lances
« des ordonnances de France, et l'ordre Saint-Michel des-
« dits Roys receut, et chevalier dudit ordre du nombre
« fust, le collier porta jusqu'au mardy 10 octobre 1508
« qui fust son trépas au lieu de la Bastie, et marié fust a
madame Catherine Polignac de ses premières nopces,
« et après son deced, épousé fust à madame Anthoinette
t de Beauveauj fille de monsieu le baron dudit lieu au
AU PAYS DE L'ASTRÉE 27
« pays d'Anjou. Plaise à ceux qui en cette église entreront
foi luy donner de l'eau benoiste. »
Ceci est l'épitaphe de Pierre lI d'Urfé, qui fut en quel-
que sorte le Charlemagne de.sa dynastie. Il annexa beau-
coup sans consulter les volontés nationales des hameaux
annexés, et fut seigneur de mille autres lieux,' comme
aussi chevalier de bien d'autres ordres. Il conseilla bon
nombre de souverains qui n'eussent pas fait moins de
sottises sans lui. Ainsi le duc de Guyenne, qui le repassa
au duc de Bourgogne, ce fantastique Charles le Téméraire
qui le conduisit à son dialogue de Péronne avec Loys
le Onzième, point téméraire du tout ce qui valut à
notre Pierre d'Urfé l'honneur de figurer dans l'histoire de
Philippe de Commines. Pierre conseilla le duc de Bre-
tagne, père de la reine Anne, qui l'institua son ambassa-
deur au Saint-Père. Et le duc de Bourbon, qui le créa
capitaine de son château et bailli de Forez. Au retour
d'une petite promenade au siège d'Otrante, il fut cham-
bellan et conseiller de Charles VIII, plus tard grand
écuyer de France, d'où l'on peut inférer que si les
conseilleurs ne sont pas les payeurs, ils sont parfois les
bien payés. Notre dit Pierre avait le caractère difficile,
ainsi que vous en jugerez par l'usage, on ne peut plus
insolite et contraire à toutes les traditions, qu'il fit de sa
charge de grand écuyer. Un sien ami ayant été mis en
prison et condamné à perdre ce qui lui restait de tête pour
avoir CI: tué sa femme sur l'opinion que le roy en avait
joui, » il sollicita la grâce de ce malappris, et, ne l'obte-
nant pas, il enfonça, de par son autorité suprême, le ca-
chot de son ami, et l'enleva, tandis que les menuisiers
clouaient l'échafaud. Ce dont le bourreau fut tant marri
et la justice du roi tant offensée, que d'Urfé n'eut rien
de mieux à faire qu'un temps de galop jusqu'au roi
d'Espagne.
28 AU PAYS DE L'ASTRÉE
il conseilla et servit ce roi, d'où lui advint la Toison
d'Or. Durant ses prouesses en Espagne, sa femme, très-pie
et dévote dame de Poulignac, se morfondait et macérait
à plaisir en son château de la Bastie, nouvelle demeure
des d'Urfé, qui avaient tout naturellement pris en grippe
le gentil donjon du massacre. Elle acheva la construction
d'un couvent de cordeliers, commencé par le seigneur
Pierre pour pénitence d'une église par lui brûlée dans je
ne sais laquelle de ses campagnes, et s'y enfermant pour
s'adonner à une vie « austaire et plus qu'hérémitique, »
c'est elle qui fit dire dix mille messes. Cela ne l'empêcha
pas de voir son fils unique mangé par les loups. Ses macé-
rations alors atteignirent des proportions insensées qui
ne lui rendirent ni son fils, ni son mari, mais la menèrent,
selon toute vraisemblance, au paradis peu encombré des
épouses fidèles. A peine avait-elle pris congé de la ter-
restre demeure que Pierre s'en revint d'Espagne, réha-
bilité en la faveur royale par entremise de Sa Sainteté le
pape Borgia. Généralissime des armées de Charles VIII
contre Alfonse d'Aragon pour le recouvrement du royaume
de Naples, il se distingua fort aux tueries de Fornovo, de
Taro etdeNovare.
Puis, comme il ne s'agissait point de laisser chômer la
dynastie des d'Urfé, trois ans après la béatification de son
épouse première, .il s'adjoignit une demoiselle Antoinette
de Beauveau des Bourbon-Vendôme, par laquelle la fa-
mille d'Urfé vit s'épanouir une fleur de lys au milieu de
son champ d'or et de gueules et s'infusa quelques gouttes
du futur sang royal de France. En sa haute qualité, Pierre
enterra u le bon roy Charles huytième, que Dieu absoille,»
et pour ce publia une très-pittoresque ordonnance, qui
reste à la bibliothèque Richelieu comme une des premières
productions de. l'imprimerie française. Puis il conseilla
AU PAYS DE L'ASTRLE 29
2.
Louis XII et même lui arrangea son artillerie. Enfin, il
édifia un deuxième couvent, de femmes celui-là, clairettes
ou clarisses; et parce qu'il n'en était point à son début,
la besogne dura quatre ans à peine. Célérité non pareille
pour le temps, elle fera sourire nos modernes bâtisseurs
qui édifient des casernes à la journée. Quand ce couvent
fut achevé, sur la porte on écrivit ces vers à la façon an-
tique
Ce grand seigneur Pierre d'Urfé,
Grand écuyer du roy de Franc,
Ayant ce couvent estoffé
Avecques grande diligence,
En l'année mil cinq cent
Mit les réligieuses céans.
Et quand cette inscription fut achevée, le couvent brûla.
Mais Claude le restaura Claude, le fils de Pierre, qui
ne manqua point de surhausser les grandeurs échafaudées
par son père. Capitaine de cent hommes d'armes il
guerroya en la compagnie du sire de romantique mémoire
François 1er, qui investit la famille d'Urfé du baillage foré-
zien in sœcula sœculorum.
Toujours très-chrétien, selon l'usage de sa maison,
Claude fut ambassadeur du roi Henri Il au fameux concile
de Trente, celui-là même, si je ne me trompe, où fut
entre autres agitée cette importante question de savoir si
la femme a une âme. Et la négative eut les honneurs de la
majorité. On décida aussi en cette sainte assemblée réunie
pour exorciser la marée montante du protestantisme, on
décida que l'Écriture est chose arrivée, que le salut par
le signe matériel est, ma foi une affaire indiscutable, que
la justification des œuvres est une abomination, (ce dernier
chapitre fut réglé à coups de poings,) que sept sacrements
30 AU PAYS DE L'ASTRÉR
sont nécessaires à la santé de l'homme, que si le fatalisme
prédestinatien a du bon, le fatalisme non prédestinatien n'a
pas que du mauvais, et autres belles choses encore qui doi-
vent joliment casser la tête aux professeurs de théologie..
Comme l'autre monde préoccupait fort les esprits de ce
temps-là, un prévoyant décret y organisa pour les enfants
morts sans baptême des crèches sous le gentil nom de
limbes, qui ont évidemment servi de modèle à nos salles
d'asile modernes; mais les Pères ayant déclaré illégale
l'àme de la femme, ne purent décemment s'entendre sur
l'Immaculée Conception, qui fut de la sorte ajournée
jusqu'à des temps meilleurs. Nous qui avons rétabli cette
ame, ne fut-ce que pour la faire rimer avec flamme et
dictame, nous avons pu proclamer à la face de l'univers
impatient l'irrécusable axiome de l'Immaculée Conception;
et ce jour-là, toutes les sphères de Copernic et de Galilée
ont un instant suspendu leur éternelle rotation pour
chanter les louanges du Seigneur, et « la rue Cassette a
illuminé. »
Ce concile, dont les décrets aujourd'hui passeraient in-
finiment plus inaperçus que l'enlèvement au Champ de
Mars d'un ballon géant ou les débuts d'un Blondin quel-
conque, produisit alors ou attisa bon nombre de guerres,
pas mal de persécutions et je ne sais combien de fana-
tismes populaires ou privés. Comme exemple de ces der-
niers, on cite un imbécile dont le nom mérite d'être con-
servé à l'histoire, un Espagnol, un Juan Diaz qui partit de
Rome pour aller en Allemagne, à Neubourg, assassiner
pieusement son frère engagé dans les hérétiques.
Mais ladite épiscopale convention eut un autre effet
plus gracieux et plus durable. Claude aussi partit de
Trente, atteint et convaincu d'une inexprimable dévotion
envers le Très-Saint Sacrement et tous les sacrements en
AU PAYS DE L'ASTEÊE 31
général. Toutefois, comme il était riche, grand seigneur,
et l'un des plus lettrés parmi les seigneurs, la dépense
d'un frère n'était point son unique moyen de faire du
zèle. Il prit un tour plus convenable. Il embaucha des ar-
tistes italiens et acheta quelques morceaux d'art excel-
lemment choisis. Les uns menant les autres s'en allèrent
au château de la Bastie, où fut élevée une chapelle vrai-
ment unique et singulière parmi les chapelles de France.
Un historien français, qui écrivait en latin, la baptisa très-
justement sacellum mirabile. Quant à nous, qui l'avons
vue dans un étrat de conservation parfaite et seule intacte
parmi les magnificences du château de la Bastie, nous
l'appelons tout bonnement une merveille. Dans la com-
plète acception du terme, car rarement il nous a été donné
de contempler une telle diversité de chefs-d'œuvre, en
un si harmonieux ensemble. Grâce à Claude, l'art entra
dans la famille d'Urfé par la formepeinte, ciselée, sculptée,
que nous verrons bientôt monter j usqu'à la forme éternelle
et synthétique, le livre.
Ayant,représenté la monarchie près d'un concile et de
deux papes, Claude se trouvait de force à en éduquer, ou
comme l'on disait, à nourrir les héritiers. C'est pourquoi
« le roy le fit gouverneur de son fils aisné, le dauphin de
« France, depuis roy François II, et des autres enfants de
« France, qui estoient alors monsieur Charles Maximilien
« de France, depuis roy Charles IX, et monsieur Henry
« Alexandre de France, depuis roy Henry 111. J'aime à
songer toutefois, .pour la mémoire de notre ami Claude,
que ses fonctions demeurèrent purement honorifiques,
et qu'il entra pour peu de chose dans l'éducation des trois
messieurs que voilà. Le digne et unique éleveur de cette
ménagerie royale dont le premier sujet, scrofuleux mou-
tard, mouchait par l'oreille, le deuxième, fou furieux et
marcassin savant, faisait des vers et la Saint-Barthélemy,
32 AU PAYS DE L'ASTRËE
le troisième. ô Virgile! prête-moi ta muse latinement
impeccable
Formosum pas/or.
l'éleveur, dis-je, fut cet aimable Florentin Gondi, le propre
à tout de la bonne Catherine, un conseiller des Noces Ver-
meilles qui le laissèrent duc de Retz. Claude, d'ailleurs,
Claude trépassa avant que les Guises régnassent sous le
couvert de François II. Conclusion Il fit six enfants, et
s'il n'était mort, il eût été maréchal de France.
Mais l'heure s'écoule, et quelque estime qui soit en
mon âme pour tous ces héros périmés, il me suffira de
vous faire à savoir que Jacques 1er, l'aîné des six enfants
de Claude, fit alliance avec la maison de Savoie par son
mariage avec madame Renée de Savoye, laquelle était
en outre petite-fille de la fille d'un aîné de cette au-
guste maison des Lascaris, `qui autrefois a tenu l'empire
d'Adrianople, de Trébisonde et celuy-là même de Cons-
tantinople » enfin que madame Renée engendra douze en-
fants, mais non d'une seule ventrée cette fois, dont six fils
et six filles; et que de ses fils, le cinquième, marquis de
Valromey, baron de Virieu-le-Grand, capitaine de cin-
quante hommes d'armes, gentilhomme ordinaire de la
chambre du roy, Honoré d'Urfé engendra. l'Astrée.
CHAPITRE 111
L'Asirée, toujours VAslrée Les gens fixés me feront toujours rire.
Où l'on voit que saint Procuste est le patron des orthopédistes
et de l'Université. Une nation de charpentiers, un peuple de
porteurs d'eau. Les perroquets polyglottes. Réchauffer un
constrictor dans son sein. Des épigrammes en oeufs, des énigmes
en coutelas! Être chevalier'et avoir seize ans! Poëte offensif
et galant inoffensif. Génie rime toujours avec ironie. La nuit
tous les chats sont gris. Une bergère ci, une bergère là. Frère
Anne, ne vois-tu rien venir?
L'Astrée, toujours l'Astrée, soit! Comme les choses
adviennent dans les charades, elles se passent dans mon
livre, et mon deuxième chapitre, en dépit de toutes les
apparences contraires, n'est que la suite obligatoire de
mon premier. Pourquoi, en vérité, me serais-je livré à
cette longue généalogie des preux du temps jadis, n'eût
été pour établir les origines explicatives de messire Honoré
d'Urfé?
Que peuvent faire, me dira-t-on, à nos gens établis,
pratiques, complets et « fixés » (ce dernier mot à la mode
est fort joli, il réussira dans l'histoire, et les gens de l'an
2000, ou même de l'an 1900, riront bien quand ils son-
geront que ceux d'aujourd'hui se croyaient fixés 1 !), que
peuvent leur faire monsieur d'Urfé et madame sa ber-
gère ? A peine quelques érudits de profession ou quél-
ques liseurs acharnés ont-ils parcouru les dix volumes
longs et serrés de la première édition non expurgée.
34 AU PAYS DE L-ASTRÉE
Quelques botanistes de lettres en ont çà et là parlé
comme d'une simple variété du genre pastoral. Deux ou
trois personnes ont construit sur l'Asirée des volumes
utiles mais insuffisants. Elles en ont bien vu la lettre,
et l'ont déclarée supérieure, tout en maintenant de justes
réserves sur la bizarrerie du langage, l'enchevêtrement
et la multiplicité des épisodes, etc. Elles n'ont point lu
entre les lignes; l'esprit mystérieux, et pour ainsi dire le
sibyllisme de l'œuvre leur a presque toujours échappé.
Quant à la foule, elle sourit vaguement, si elle ne rit bête-
ment, au nom de l'Astrée.
Conséquence naturelle de notre magnifique éducation
universitaire si vide et si encombrée, si longue et si
incomplète, où il n'y a place que pour des clichés et des
mensonges, où toutes les règles et tous les étouffements,
toutes les scolastiques et les impuissances sont proclamées
choses infaillibles et saintes, toutes les expansions abomi-
nées, tous les libres efforts exorcisés; où le plus grand,
le plus révolutionnaire de tous les siècles, le seizième est
à peine effleuré, alors qu'on s'oublie en des extases indé-
finies dans le moins respirable et le plus mesuré de tous,
le dix-septième; où de Voltaire l'on apprend la Henriade,
Louis XIV ou Zaïre, et de Diderot l'on ne vous souffle
mot; où du dix-neuvième enfin, il nous souvient qu'aux
jours de liesse et de récréation l'on nous lisait la Gabrielle
de M. Augier ou YUlysse de M. Ponsard Si bien que les
intelligences assez heureuses pour ne point demeurer
brisées au sortir de ces orthopédies-la passent la seconde
moitié de leur existence à redresser en partie les défor-
mations de la première. La masse des autres en est quitte
pour rester idiote (l).
(1) Mais ne voilà-t-il pas qu'on la trouve encore trop idéaliste, cette
éducation! Les proudhonicus, les positivistes, auxiliaires conscients
AU PAYS DE L'ASTRËL 35
Petit-fils d'un ambassadeur de la fille aînée de l'Église
au concile de Trente, fils d'un père qui a battu Coligny
et d'une mère non moins pieuse que féconde, Honoré
ou inconscients, mais précieux et prédestinés des absolutistes, pour-
suivent une gherre à mort contre ces pauvres • humanit.és. » A tour de
bras, ou à grand renfort de grues et de crics, ils lancent contre elles
leurs pavés logiques, leurs catapultes et madriers rationnels. Le mot
d'ordre de cette ligue énortne est, comme bien vous le pensez Pra-
tique Pratique! for evcr Pratique Spécialisons, professionalisons la
jeunesse, s'écrient-ils en leur langue barbare. Des grands hommes,
quelqu'un l'a dit, des grands hommes il n'en faut plus! Nous serons
tous charpentiers ou ingénicurs, ingénieurs ou charpentiers! Par
droit de conquête ne vous semble-t-il pas l'IIamlet tout fabriqué de
ces religionnaires-là, et 1\1. Legouvé, qui ne s'en doute point en sa
modestie farouche, ne serait-il pas leur Shakespeare?
Quant à l'industriomanie, il serait difficile, j'imagine, de nous décou-
vrir une caractéristique meilleure.'Elle est notre Bible, elle est notre
Muse, notre lièvre vitale, notre restant d'âme. Elle a chez nous ses
temples, ses palais, ses expositions universelles et quotidiennes, ses
conciles, ses Pères, et tout dernièrement un professeur d'importance
affirmait que le domptage des forces de la nature est le but primordial
de l'homme, sa visée suprême, sinon unique.
C'était dans un endroit consacré où l'on entendit en des âges fabu-
leux de merveilleuses et poétiques paroles. Nous nous trouvions, par
le plus pur de.tous les hasards, égaré dans un cours d'économie poli-
tique. Égaré n'est point de notre part un lapsus calami, l'économie
politique étant une personne que nous saluous en gens bien élevés
quand nous la rencontrons, mais à laquelle nous ne sollicitons point
l'honneur d'être présentés. Elle nous tint ce matin-là par une de ses
Bouches d'or de singuliers propos. Elle nous énuméra complaisamment
ses rapides progrès, ses vertus sans égales. Elle nous apprit qu'enfant
sublime elle avait fait, le jour de sa première dent, cette surprenante
découverte que le travail acharné, comme Guzman, ne connait point
d'obstacles. Elle nous aligna les uns au bout des autres, à un décimètre
près, tous les rails de chemins de fer jusqu'ici construits, et nous
plongea dans la béatitude en nous affirmant qu'il y en aurait assez
pour couvrir l'équateur. Elle nous rassura sur la propreté croissante
de nos semblables, en nous dévoilant l'immense essor imprimé par le
dix-neuvième siècle au commerce des cotons et flanelles, et nous
chanta VExcelsis de cet inénarrable peuple du Massachussets, le
36 AU PAYS DE L'ASTRÉE
d'Urfé vint au jour en plein milieu des guerres de religion.
En l'an de'grâce et d'effroi 1568, où cet horrible ma-
niaque, lent et sûr assassin de son propre peuple (1),
Philippe II assassina son propre fils, où Pie V préparait la
seconde édition considérablement revue et augmentée de
la bulle In cœna Domini, où la bonne Catherine confiait
au nonce « qu'elle et Sa Majesté n'avaient rien de plus
au cœur que d'attraper un jour l'amiral et ses adhérents
et d'en faire une boucherie mémorable à jamais.
Bambin, Honoré batifola sur les bords de son cher
« doux coulant Lignon. Quand il eut atteint l'âge vul-
gairement nommé de raison, on l'envoya faire ses études
au collége de Tournon en Vivarais, un collége fondé par
les jésuites. Ces bons pères n'avaient certes point décou-
vert (ils n'ont jamais rien découvert, pas même la bêtise
humaine, qu'ils exploitent si agréablement), mais ils
avaient compris, comme tout pouvoir ou toute associa-
prodrome de la civilisation moderne; car il ne se contente point de tuer
les requins, mais il en utilise jusqu'au dernier os et jusqu'à la dernière
graisse. Puritains et utilitaires voilà qui indique à nos ennuyés, comme
genre nouveau de suicide, un voyage d'agrément dans ce mignon
pays-là.! Par manière de conclusion, l'économie politique nous avoua
humblement que si elle n'était point, hélas! le passé, il s'en fallait de
peu qu'elle ne fut le présent, et qu'à coup sûr elle serait l'avenir. Son
trait final fut de citer cette ultime parole de je ne sais plus quel empe-
reur romain Laboremus, comme si elle n'avait point eu sous la
main, sans aller si loin, la péroraison de Candide « Cultivons notre
jardin. Pour nous, qui n'avons jamais su voir dans les libertés écono-
miques (actuelles) autre chose qu'une économie de liberté. Mais
laissons-la ces paradoxes, et puisqu'aussi bien l'Astrée nous attend,
revenons-en, je vous prie, à ses moutons.
(1) L'Espagne ne s'est point encore, à trois siècles de distance, re-
levée, et de sitôt ne se relèvera de la royauté de Philippe Il. Heureuse-
ment une vitalité immense réside au fond de ce peuple. Il a autant, et
plus qu'aucun autre, le sentiment de la liberté vraie, individuelle. Il
est fier (spes una), et n'est point affolé de cette égalité bête et servile
qui est le presqu'unique mobile des masses françaises.
AU PAYS DE L'ASTRÉE '.il
tion avant ou après eux, que la déformation de la jeunesse
est un mirifique, un indispensable instrument de règne,
et ils avaient, dès leur origine, infecté l'Europe de leurs
fabriques d'âmes où la noblesse affluait. Aussi ne tar-
dèrent-ils point à faire de cette pauvre noblesse française,
tout à l'heure si fière et si remuante, un perinde ac cada-
ver que Richelieu décapita outrageusement, et qui ne
bougea plus sous le talon nec pluribus impar du sire
Dieudonné.
Le machiavélisme, ou pour parler plus justement, le truc
de l'éducation jésuitique consiste à étouffer indistincte-
ment la personnalité, ou, comme dit Rabelais, cr la nature
naturante » de chaque élève sous une masse indigeste,
uniforme, universelle d'érudition. Nos Ignaces de la sorte
se donnent tous les airs d'un enseignement libéral et vaste
devant lequel à la queue leu-leu se pâment d'aise les sots
parents. Sont-ils incorrigiblement expansifs et bavards,
leurs élèves sont lancés dans le monde comme une vo-
lée de perroquets polyglottes qui servent incessamment
de réclame à la Compagnie. Sont-ils simples et amorphes,
ils n'essaient jamais de se dégager, et si quelque infidèle
par hasard, quelque Philistin les voulait mouvoir à sa
guise, il s'apercevrait tôt que ceux qu'il a pris pour des
hommes ne sont que des momies embandelettées dans un
inextricable réseau de textes et de contre-textes. Sont-ils
ambitieux, quelles excellentes recrues pour la céleste
milice, et comme ils font du chemin avec leurs chaussons
de lisière Quelquefois les pères couvent un génie, c'est
rare comme le génie. Mais de cette rareté-là, les Pères
ne se plaignent guère. Ils ne tiennent point à réchauffer
tous les jours dans leur sein des constrictors de la taille
de Voltaire.
Ce qui nous rappelle en ce moment cette manière
38 AU PAYS DE L'ASTREE
d'étouffement par l'érudition, c'est un in-octavo tout
petit. Il a pour titre « La Triomphante entrée de très-
« illustre dame Madame Magdeleine de la Rochefoucaud,
« espouse de hault et puissant seigneur messire Just-Lois
« de Tournon, seigneur et baron dudict lieu, comte
« de Roussillon, etc.; faicte en la ville et université de
« Tournon, le dimènche vingt-quatriesme du moys d'avril
1583. A Lyon, chez Jean Pillebotte, à l'enseigne de
« Jésus, 1583, avec permission. » Cet in-octavo contient
le récit des fêtes qui furent offertes à l'occasion de son
mariage au sire de Tournon, « protecteur de la florissante
académie, » par les détenteurs d'icelle, et il est signé
Ilonoré d'Urfé, chevalier de Malte. Notre héros, qui à
quinze ans avait déjà la plume facile, fut le bon élève
désigné pour la glorification de la chose. Quatre jours
durant l'on accabla les nouveaux mariés de divertisse-
ments bocagers et de versifications de toutes sortes, où
Honoré joua un premier rôle, celui d'Apollon, au double
titre d'auteur et d'acteur, « vestu d'une grande robe de
« taffetas cramoisi et orange, la tête entourée d'un soleil
« rayonnaut. » Le premier jour « les escholiers, » ils
étaient quinze cents, dont sept à huit cents gentilshommes
de belle race, « les escholiers du collége et Université
« pâssèrent au devant la dicte dame (Madeleine de la
« Rochefoucauld) vestus de leurs habillements scholas-
« tiques, conduits et rangés de trois à trois, portants en
« main un petit rameau, qui d'olivier, qui de laurier, qui
« d'aubépin fleuri. Et premièrement ceux de la cinquième
a classe, deux gentilshommes desquels en passant ré-
« citèrent des vers françois à la louange de la dicte dame,
« et ainsi de suite ceux de la quatriesme, troisiesme,
aseconde et première comme ceux de la dialectique,
« phisique, métaphisique, mathématique et théologie;
« chascune classe conduicte par bastonniers et par deux
AU PAYS DE L'ASTRÉE 39
« régents qui les suivoyent pas à pas et à mesure que
« chaque classe s'approchoit, deux des plus nobles et des
« plus suffisants d'icelle récitoyent quatre ou cinq vers, les
« uns en latin, les autres en grec, hébreu, caldée, syriac,
0: allemand, italien, anglais, escossois; et à leur départ
« redoubloyent gracieusement ces voix d'allégresse, Vi-
« vat! vivat! Le quatrième jour, oh! le quatrième
jour, ce fut bien autre chose. « On vit en la court du
« collège et église d'iceluy les murailles du haut en bas
« très richement tapissées des oraisons, dialogues, épi-
« thalames, églogues, odes, hymnes, anagrammes, em-
« blesmes, énigmes, épigrammes, faicts en œufs, en
« tours, en balances, en. coutelas, en halebardes, lan-
« ces, œsles, et en autres gentilles inventions en plu-
« sieurs langues, principallement en latin et en grec;
« prose, vers lyriques, héroïques, élégiaques, et autres
« en une infinité de sortes. Le tout sur les louanges de
« ceste alliance. Chose esmerveillable du bel exercice
« des escholiers, et de la variété de la tractation de cest
« argument, et de la peine incroyable prinse par eux à
« peindre leurs emblèmes et énigmes, et à escrire quatre
« ou cinq rames de papier, dont tout estoit couvert, jus-
« ques aux troncs des six arbres qui sont en ladicte cour.
« De quoy tous les plus doctes estrangers qui le virent
« s'esmerveillèrent fort; principallement monsieur, lequel,
« considérant le travail que lesdicts escholiers avaient
« pris pour honnorer l'entrée de madame la comtesse sa
« femme, requit monsieur le recteur de leur donner
« congé de jouer les deux jours suivants ce qui luy
« ayant esté accordé, la plus grand part des enfants cria
« Vivat vivat! et dès lors commencèrent à jouir de la
« grâce impétrée. »
« Enfin, termine le narrateur, le quatriesme jour furent
a présentez à monsieur et à madame en la cour du col-
40 AU PAYS DE L'ASTRÉE
« lège plusieurs épigrammes et poëmes en neuf ou dix
« langues, une partie desquels nous mettrons sur la fin
« de ce livret, n'ayant eu le moyen de les recouvrer tous:
« joint que c'eust esté une chose par trop longue, outre
« qu'on n'eust pu imprimer les syriaques à la faute de
« charactères. Nous avons aussi laissé les anglais, escos-
« sois, et allemands, pour les mêmes raisons.
Pauvres petits gentilshommes! je vous le demande,
avaient-ils volé leur deux pauvres petits jours de congé?
et que parlais-je tout à l'heure de perroquets poly-
glottes ? Je demeure tout épouvanté de ces « anagrammes
en oeufs » et de ces « énigmes en hallebardes! » ces
« quatrains en siriac » me suffoquent, et de longtemps je
ne me remettrai de « ces murs et futaies tapissés du haut
jusques en bas d'éplthalames chaldéens » encore une fois,
faut-il s'étonner qu'une gentilhommerie ainsi façonnée se
soit laissée choir dans le panneau de la Ligue, et du
panneau de la Ligue dans la domesticité de Louis XIV,
sous le confessorat de Le Tellier?
L'esprit d'Honoré d'Urfé s'est à jamais ressenti des éner-
vements et des pédagogies de son instruction première. A
cette érudition sans mesure son imagination si brillante
a gagné peut-être en étendue elle y a perdu en profon-
deur. Stérilisée, alourdie par une indigestion de palimp-
sestes, l'observation lui a fait défaut, et surtout la vie
vraie. Plutôt que des êtres de notre bas monde, assez inté-
ressant pour qui le veut regarder dans le blanc des yeux,
il n'a souvent (je dis souvent, ce qui est loin de dïre tou-
jours) esquissé que des ombres élyséennes, épiloguant sur
les quintessences métaphysiques par cette seule raison
qu'elles n'ont point d'autre passe-éternité. C'est pourquoi,
et pour bien d'autres puérilités, telle que celle du « Temple
de l'Astrée, un ressouvenir malheureux des Noces de
AU PAYS DE l'aSTEÉE 41
Madame de Tournon, la postérité a réagi par un inex-
cusable oubli contre l'enthousiasme fort excusable des
contemporains d'Honoré.
Au sortir de. Tournon, le chevalier a seize ans. Pour
tout vulgaire mortel, entre nous, quel affreux moment
Mais le bel âge pour un chevalier L'adorable saison
pour un marquis en herbe qui a son chez lui au château
de la Bâtie, sur les bords du Lignon! Aussi, de seize à
vingt ans la charmante existence- que mène Honoré
Dans ce manoir qui n'est plus un manoir, mais un ample
château de moderne ordonnance, tout respire l'art, tout
sollicite à la révèle, tout aide et tout convie à l'étude, à
l'étude libre et fantaisiste, échappée de la férule des ma-
gisters en Loyola. Le long des couloirs, sous la loggia ro-
maine, dans la cour d'honneur, dans la grotte des bains
si bizarre, « grande cantité d'antiques, de beaux marbres
et autres singullarités qu'il serait impossible de narrer. »
Ici et là des retraites étranges, des habitacles mystérieux,
oratoires de science et non de dévotion, s'il en faut croire
les cercles inscrits dans les triangles équilatéraux, lo-
sanges et autres géométries symboliques gravées à foison
sur les portes et les lambris. A deux pas de la chapelle
merveilleuse la bibliothèque plantureuse et choisie, une
des plus belles et des plus célèbres du temps, que monsei-
gneur Claude rapporta comme la chapelle de ses excur-
sions lointaines (1). C'est là, selon nous, qu'Honoré fit
(1) La bibliothèque d'Urfé, pleine d'ouvrages précieux, est allée
en grande partie s'engloutir, avec tant d'autres trésors, dans cet
absurde mais colossal bric-à-brac de la rue Richelieu qu'il serait
temps, par respect du public, de partager entre quelques bibliothèques
spéciales, mieux organisées et pins hospitalières. Si cela continue
vraiment, il faudra déposer rue Richelieu la demande d'un volume
huit juurs 'a l'avance, et se prémunir, pour la moindre lecture du
moindre bouquin, de l'assistance de deux témoins patentés. Joignez à
42 AU PAYS DE L'ASTRÉE
ses meilleures études j'entends celles qui se peuvent
ramasser dans les livres, car les événements et les tem-
pêtes de la vie lui réservaient de ces leçons près des-
quelles grimoires et parchemins ne sont rien qui vaille
là, entre ses deux frères Anne et Antoine, 'qui comme lui
a se délectaient à mettre par escrit. »
Anne, l'aîné (il avait treize ans de plus qu'Honoré),
avait quelque peu guerroyé déjà en noble compagnie
contre la Ligue des vilains; une ligue de poche, quelque
émeute de bourgeois et de manants facilement étouffée.
Entre deux chevauchées ce bon messire Anne versifiait.
Nature moyenne, indécise, atermoyante, plus propre aux
transactions qu'à l'action, ayant plus de velléités que de
facultés. En politique ou en littérature, Anne ne fut guère
que ce que l'on appelle un amateur. Et même en amour
fatalement neutre, comme nous vous le prouverons tantôt
par certificat du pape, bien lui en prit de n'être point le
second des d'Urfé le surnom de Paillard lui eût été une
antiphrase cruelle.
Non point certes que l'imagination lui manquât faute
de mieux, il célébrait les dames en des vers tour à tour
extatiques ou plaisamment gaillards, selon le conseil que
lui'avait donné le sieur de Maucune, son gouverneur, « de
a s'adonner plustost à la poésie qu'à la prose à quoi me
« fortifia Lois Papon, prieur de Marcilly, un des plus
grands poëtes de notre siècle, duquel j'appris les reigles,
CI: et connaissant cella estre fort agréable à feu mes père
« et mère, je continuay depuis escrivant pour le plus sou-
« vent ces folles affections qui voullontiers' commandent
cela que cet établissement « d'instruction et d'utilité publiques » est
ouvert de dix heures du matin à quatre heures très-précises du soir,
alors que toutes les tabagies et autres abrutissoirs publics sont béants
de six heures du matin à minuit.
AU PAYS DE L'ASTRÉE 43
à à notre jeunesse. Les femmes riaient bien un peu sous
cape de ces folles affections, mais, puisqu'il les célébrait,
elles ne pouvaient en somme que lui témoigner une géné-
reuse amitié. Marguerite du Guast, entre. autres, qui se
garda en fille bien entendue d'épouser son poëte (celle
qui l'épousa et dont nous reparlerons plus loin avait
treize ans, la pauvre innocente!), Marguerite du Guast se
laissa immortaliser » par lui sous le pseudonyme de
Carite, Carità, Charité! Dès lors il composa sous l'aimable
titre de Philocarite un poëme qu'il osa dédier, le volage! à
une demoiselle de la Goutte. Même une autre demoiselle,
la belle Claudon, gagea de le rendre amoureux. Elle y
perdit, cela est indubitable, tout son gentil latin, et n'y
gagna que des 'stances et quatrains. Carite, devenue la
femme d'un autre, lui envoyait de temps en temps des
ri Agnus Dei faicts de façon nouvelle » et lorsqu'elle mou-
rut, il la pleura en vers funèbres quinze jours durant.
Il travailla aussi beaucoup dans les hymnes. On ne con-
naît pas de lui un Hymne au Saint-Sacrement dédié au
cardinal de Joyeuse, un liymne de l'honneste amour
dédié au roi vert-galant, un de la Vertu qu'il ne pouvait
mieux dédier qu'à son confrère en chasteté, le Dauphin"
un de Sainte Suzanne dédié, je vous le donne en mille, à
la moins Suzanne de toutes les princesses, à Marguerite
de Valois, un Hymne de la vie champestre et que sais-je
encore? Ronsard, l'Apollon de son temps, à qui Charles IX
écrivait de sa main royale
Tous deux également nous portons des couronnes;
Mais roi, je les reçois; poëte, tu les donnes
daigna, lui, laisser tomber un jour de sa main quasi royale
une de ces couronnes sur la tête du marquis. Une fleur en
fut détachée qui s'en vint orner le frontispice de la pre-
mière et dernière édition des Hymnes
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Poursuy doncques d'Urfé car, ou je me deçoy,
Ou France ne verra de longtemps après toy
Aucun qui joigne mieux les armes et les muses.
Mais las on sait ce qu'en vaut la ligne de ces innom-
brables satisfecit jetés par toutes les célébrités à toutes
les obscurités. La mode, on le voit, n'en est pas nouvelle,
et pour persister tant il faut bien qu'elle ait une raison.
Chaque grandeur ici bas est condamnée à de grandes po-
litesses, et comme la royauté temporelle, la royauté du
talent a ses inévitables largesses au peuple. Tant pis
pour les barbouilleurs crottés qui portent en sautoir'ces
clichés à la Ronsard, oubliant, les malheureux, que jamais
génie n'a rimé mieux qu'avec ironie!
Quant à Antoine, le cadet d'Honoré, il avait débuté, lui
aussi, sur le théâtre de la Triomphante entrée. A en juger
par les essais fugitifs et les aventures de sa très-courte
existence, c'était un écervelé comme la plupart de ses
contemporains, mais point un sot. Il élucubra un Traité
de l'honncur à la façon platonicienne, et il s'efforça de
prouver en cinq points à Marguerite de Valois que la
beauté n'est rien sans la science. Il n'eut point le temps
de la persuader, ne durant que l'espace d'un orage. Im-
provisé abbé de la Chaise-Dieu, puis évêque de Saint-
Flour par les maîtres passagers du pays, il ne put fonc-
tionner, la consécration papale lui ayant fait défaut.
Il troqua contre un- casque sa mitre de pacotille et sa
crosse contre un mousquet, ce dont il se trouva mal.
Comme il s'en venait un jour sur la brune visiter sa
famille, déguisé en guerrier, les gens du château le pre-
nant pour un royal commencèrent par lui loger une balle
dans la tête. et Anne en vers funèbres le pleura.