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AUX
DES BOURBONS ET DE LA CHARTE.
MÉMOIRE HISTORIQUE
POUR PROUVER COMBIEN ETAIT ODIEUX ET FUNESTE LE
SYSTEME QUI REGISSAIT LA FRANCESOUS LE PRÉCÈDENT
MINISTERE ;
PRIX : I FR
PARIS,
CHEZ. TOUS LES MARCHANDS DE NOUVEAUTES
1829.
58
tulaire; celui-ci leur avoua ingénument qu'il avait
bien eu connaissance du vol le jeudi matin même,
mais qu'il s'était abstenu d'en rien dire au public, par
la crainte que cela ne fît du tumulte; il fut constaté
aussi que le président du conseil n'avait pas plus
ignoré que le desservant l'existence du vol, et qu'il
avait même dit que c'était une trop petite bagatelle
pour en faire des recherches ; M. le maire enfin ne
put disconvenir lui - même que le vendredi matin
le fait avait été porté à sa connaissance.
Les notables qui étaient allés chez le desservant
et avaient recueilli déjà de si précieuses lumières,
furent de bonne heure je lundi matin auprès du juge
de paix , pour requérir son ministère. Ce magistrat
n'est pas de ceux qui mollissent à moins que le devoir qui
commande ne soit en harmonie avec leurs systèmes ;
ilfit prier M. le maire de s'adjoindre à lui et partit
sur-le-champ. II. ne put constater autre chose sinon
que le vol avait été fait pendant la nuit au moyen d'une
vrille; le président du conseil de fabrique , d'autres
notables étaient présens ; chacun se perdait en con-
jectures pour expliquer comment les valeurs avaient
pu s'y prendre pour pénétrer dans l'église et en sortir
sans laisser la moindre trace de passage. M. le maire
fut remarqué comme mettant beaucoup de feu à dé-
montrer dans le portail de l'église un défaut qui
donnait très-plausiblement cette explication.
Quoiqu'on eût pu dire, le verbal lut envoyé tel que la
M. le procureur du Roi, et l'affaire n'a pas eu jusqu'ici
d'autres suites.
Une sensibilité outrée,est en général, un mauvais
conseiller pour quelqu'un qui aspire a paraitre sage
dans tout ce qu'il dit et le prêtre doit s'en méfier
AUX AMIS
ET DE LA CHARTE.
POUR PROUVER COMBIEN ÉTAIT ODIEUX ET FUNESTE LE SYSTEMS
QUI RÉGISSAIT LA FRANCE SOUS LE PRÉCÉDENT MINISTÈRE.
Les faits dont il s'agit se sont passés entre le des-
servant d'une paroisse de campagne et quelques-uns
de ces personnages qui, réclamant pour eux seuls
la gloire d'avoir toujours, été les vrais défenseurs de
l'autel et du trône, voudraient, à ce titre , dominer
partout où. ils sont. Est-il présumable qu'un sujet de
curiosité aussi mince en apparence excitera l'intérêt
d'un public tel que celui qu'on ose invoquer? Des scènes
de village peuvent-elles être raisonnablement annon-
cées comme propres à faire ressortir les vices d'un mau-
vais gouvernement? Qu'on daigne lire : la peine se
trouvera payée peut-être au delà des espérances I
Le desservant était un prêtre septuagénaire : son
âge, son expérience, sa modération n'ont pu le dé-
2
fendre des fureurs de l'esprit de parti. Après avoir
soutenu de longs et pénibles combats avec des admi-
nistrateurs passionnés, qui ne respectaient aucune loi
pour l'accabler, il a fini par perdre son emploi.
Le maire de la commune conspirait contre lui de-
puis deux ans. Ce sont les sourdes et odieuses ma-
noeuvres du. magistral, qui lui ont, attiré cette
disgrâce.
Mais qu'on ne pense .parque ce soit ici une victime
qui vient pousser des cris 1 douloureux et aspire à un
vain bruit pour dédommagement. C'est sans doute re-
cevoir un fâcheux échec que de succomber sous le
pouvoir des factions; mais ce n'est pas un revers à
s'en désoler, surtout lorsque la misère et la faim ne
doivent pas s'ensuivre. Heureux plutôt celui qui,
en pareil cas, se réfugie dans la solitude et le si-
lence sans avoir fait de lâches concessions et qui em-
porte la gloire d'une noble et persévérante fermeté !
Réaliser les injustices qu'on a reçues, uniquement pour
mettre le public en rumeur, ce serait mal comprendre
la liberté de la presse. Elle a été fondée dans de plus no-
bles vues; ici d'ailleurs aucun ministre, aucun préfet
ne pourrait être blâmé sans une grande injustice ; la
voix de l'humble desservant n'a jamais retenti sans
quelque fruit dans ces hautes régions du pouvoir,
lorsque, par des réclamations venues à propos, elle
pouvait conjurer les orages; c'est l'administration
■subalterne qui a fait tout le mal.
Le motif de ce mémoire se fonde principalement
sur le bien qu'on peut faire en multipliant les témoi-
gnages qui servent à caractériser notre époque de six
ans, temps mémorable s'il en fût jamais, où la France
était comme un malade auprès duquel on aurait
placé en titre des médecins d'une grande habileté
3
pour veiller à sa conservation , et qui ne suivrait ce
pendant que le régime dicté par des empiriques in-
connus. Les faits qu'on exposera prouveront de plus
que tous ces faux docteurs et leurs poisons lents
n'ont pas aussi complètement disparu qu'il le faudrait.
Mais une autre considération puissante excite en-
core à rendre ces faits publics. Le prêtre sacrifié aux
exigeances du parti qui le poursuivait, était à la tête
d'une paroisse qui s'est distinguée par la sagesse et
le.courage dans la défense de son pasteur. Un peu-
ple de campagne est rarement capable de résister
aux séductions et aux menaces de l'autorité devenue
injuste, comme l'ont fait les paroissiens d'Ànglars, au
milieu des épreuves où ils' se trouvaient. Le calme,
l'esprit de suite , la force de raison, qui ont paru
dans leur conduite seraient admirables en quelque
rang de la société que ce fût, et cependant ce.zèle,
qui était tout religieux, n'a servi qu'à irriter contre
eux un maire qui les accable , en toute circonstance ,
du poids de ses ressentimens : la cause du prêtre est
donc aussi la leur; eux aussi ont intérêt à ce que le
mystère d'iniquité qui a prévalu, à leur détriment,
s'éclaircisse avec quelque solennité.
La révélation publique de ce mystère serait légi-
time et légale, quand même le plaignant serait obligé
de prouver les faits; mais il en est dispensé : une
enquête a été faite par ordre du ministre, au mois
de-novembre dernier, contre le magistrat auteur de
la disgrâce du prêtre; et cet écrit ne sera guère que le .
développement de ces informations.
Dans un sujet aussi grave que celui qui va se trai-
ter -, il faut que tout puisse être exactement apprécié
et qu'aucune des causes qui mettaient les passions en
4
jeu pendant la lutte, ne puisse rester inaperçue- Je
satisferai à ce besoin en peu de mots.
Le Lot baigne, vers le Bas-Querci, une plaine assez
vaste entre divers coteaux qui produisent les meilleurs
vins du département. C'était jadis une grande source
de richesse pour le pays.
Les jours de l'empire avaient été favorables à ce
lieu, que j'appellerai contrée d'Anglars , quoique la
dénomination né soit pas rigoureusement exacte, Il
s'était formé une espèce de patriciat, composé d'une
dixaine de familles ; unies de très-près par les liens du
sang à l'un des principaux compagnons d'armes de
Bonaparte. Le lecteur n'a pas besoin qu'on lui dise en
quoi les intérêts locaux devaient se ressentir de cette
propice influence.
Il était difficile aussi, avec des circonstances de cette
espèce, qu'après les cent jours et le second rétablis-
sement des Bourbons sur le trône de France, la réac-
tion, dans celte contrée, ne fût pas vive et exigeante.
Elle eut en effet ce double caractère. Un patriciat
nouveau voulait se former sur les ruines de l'ancien :
chacun devine probablement tout ce que ces projets
de jalousie et d'ambition durent enfanter de haines et
dammosites.
J'étais sorti de mon département en 1793. Y étant
rentré après trente ans d'absence passés au voisinage
de Paris, dans l'enseignement public, ma destinée
me conduisit au milieu de ces animosités et de ces
passions que rien ne semblait pouvoir éteindre. Je
Venais cultiver un petit coin de la vigne du Seigneur.
5
Pourquoi fallait-il que le pays différât au moral
de ce qu'il paraissait au physique? Nulle part la
nature n'eût pu se montrer sous un aspect plus
riant, et nulle part aussi la société ne se serait pré-
sentée» sous un jour plus sombre. Elle était comme
partagée en deux camps ennemis, qui se menaçaient
sans cesse, dont chacun défendait son terrain avec
acharnement, et qui ne se laissaient approcher ni l'un
ni l'autre, à moins qu'on ne mît l'écharpe du parti
le cri de guerre d'un côté était : Le trône et l'autel\
point de bonapartistes ! La Charte y criait-on de l'autre :
point d'émigrés , point de verdets !
C'était pour moi un grave sujet de méditation que
le contraste de ce qui se passait alors dans cette su-
perbe vallée avec ce que j'y avais vu anciennement.
Les pères de ces bourgeois que l'esprit de parti aigris-
sait si vivement les uns contre les autres, avaient été
presque tous mes amis; c'étaient des gens pétris de
bonhommie ; il n'en était pas un dont les moeurs n'of-
frissent; un modèle de pette simplicité aimable qui
donne à l'amitié tant de douceur entre les habitans de
la campagne.
Peu de temps après mon installation, je me trouvais
chez un collègue, à un grand repas, auquel avaient été
invités aussi quatre ou cinq maires des environs. vers.
le milieu du festin , un de ces magistrats se lève ,
tenant un rouge bord, et s'écrie : Vivent les ultras ils
sont les défenseurs de l'autel et du trône.
Ce vivat ne pouvait déplaire a personne; mais la
même voix ajoute Périssent les libéraux ! ce sont les
brigands de la France. Je ne puis dire jusqu'où serait
allé mon abattement, si je n'avais eu la satisfaction
de remarquer que d'autres convives que moi, dans
cette assemblée , frémissaient secrètement d'entendre;
de pareils cris !.
-6
Phénomène singulier ! loin que cet horrible, toast
partît d'un coeur naturellement cruel et sanguinaire ,
l'homme de la bouche duquel il s'était échappé n'au-
rait peut-être pu voir, sans pâlir, le sang d'un agneau
couler à terre.
- Ces prétendus amis de la religion et du Roi, qui ne
voulaient voir dans le libéralisme qu'un brigandage,
auraient eu cependant très-mauvais jeu contre ces bri-
gands en bataille rangée ; non pas que les Bour-
bons fussent moins respectés et chéris de la masse
■du peuple en ce lieu que dans tout autre; mais il y
avait défaut de foi aux intentions et au désin-
téressement de ceux qui voulaient dominer sous cet au-
guste nom. Ces royalistes exclusifs., en compensation
de la force qui vient du nombre, avaient le crédit qui
..venait des circonstances, et ils en usaient largement.
Aucun d'eux n'aurait souffert que le patriciat déchu,
.devant qui on les avait vus autrefois très-souples, très-
obséquieux, conservât la moindre parcelle de l'héri-
tage impérial. Malheur aussi à tout fonctionnaire sala-
rié qui, se présentant à eux pour protester de son
dévouement à leur cause, n'aurait pas porté cette pro-
testation écrite sur son front en termes serviles !
Peu de temps avant mon arrivée , un beau-frère de
feu le maréchal duc d'Istrie avait été destilué des fonc-
tions, de juge-de-paix, et son emploi était passé à une
créature de leur bord. A peine étais-je arrivé, qu'un
autre frère de l'illustre guerrier, percepteur du canton,
fut aussi dépouillé de sa perception, et la dépouille
tourna au profit de ce même parti.
Je reprenais l'exercice des fonctions du sacerdoce,
après vingt ou trente ans d'interruption, que j'avais
7
même passes dans un peu trop d indifférence sur les-
obligations de cet état sacré. Mais feu , M. de Grain-
ville, le précédent évêque de Cahors , me connaissait;
d'ancienne date, m'honorait de quelque bienveillance,
et savait que lé désir seul de faire un peu de bien me
ramenait dans le sanctuaire. Au lieu de m'en rendre
l'accès difficile par des rigueurs que d'autres peut-être-
auraieni-cru nécessaires, il applanit lui-même les voies
avec cette mesure de sagesse qui était propre à son/
gouvernement spirituel; et personne ne se montra'
étonné, dans la contrée d'Anglars, de me voir prendre
la direction d'une paroisse; je fus, au contraire, accueilli
avec des égards et des empressemens sur lesquels je
n'aurais jamais osé compter, parce que je n'étais pas
assez convaincu qu'on pût m'en reconnaître digne. Ce
qui esta remarquer surtout, c'est que, dans le parti
des ultras , on était beaucoup plus prodigue de dé-
monstration que dans l'autre.
Mon ministère produisit des fruits comme en pro-
duisait celui des autres pasteurs du voisinage. J'avais
trouvé beaucoup de ronces et d'ivraie dans le champ,
du père de famille ; le peuple , en me voyant défri-
cher le terrain avec le zèle et la sagesse que compor-
tait mon expérience, s'accoutumait peu à peu à
me considérer comme un pasteur uniquement jaloux
de procurer au troupeau des pâturages salutaires
pour son bonheur spirituel et temporel; il consacra
bientôt mes titres à sou estime-et à sa confiance par
des témoignages unanimes. Je n'aspirais qu'à cette
récompense.
Mes relations au dehors ne me faisaient rien présager
non plus qui pût altérer les douceurs de ma situation
au-dedans. Je ne connaissais personne qui ne m'ac-
cordât au moins le mérite des bonnes intentions.
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Cet état de choses changea subitement par les suites
d'un fait imprévu. Ce fait était étranger au but de l'en-
quête. Elle n'en fait pas mention ; mais il est de noto-
riété publique. Je l'exposerai sans crainte de déplaire
aux vrais amis de la religion, quoiqu'il soit graveleux.
L'hypocrisie envahit nos moeurs; elle veut être la
vertu et exige des autels : que faut - il donc ménager
quand il s'agit de faire voir ce monstre dans sa hi-
deuse difformité et d'inspirer toute l'horreur qu'il
mérite ?
Deux prêtres habitaient la même paroisse, au voi-
sinage de celle d'Anglars. L'un était vieux , vivait sur
son bien, et disait la messe dans une chapelle domes-
tique autorisée par l'évêque. Il avait été maire de la
commune depuis 1793 jusqu'au retour des Bourbons,
et s'était retiré sans laisser la plus légère tache sur
son administration. L'autre était le desservant de la
succursale , un homme d'environ trente ans, venu
de l'étranger sans bagage , sans argent, et qui avait
commencé par avoir des liaisons intimes avec son
vieux contrere dans le sacerdoce.
L'inimitié succéda à ces liaisons. Le recteur n'au-
rait pu les entretenir et posséder, en même temps, les
bonnes grâces du maire de la restauration, ni celles
du parti ; il aima mieux être mal avec son paxois-
sien , qu'on qualifiait d'homme révolutionnaire , que
de ne pas bien vivre avec les défenseurs titrés de
l'autel et du trône; et pour que rien ne manquât an
mérite de la rupture, elle fut annoncée en chaire
comme un bon exemple qui avait été jugé indispen-
sable à l'édification de la paroisse.
9
Les ennemis de l'ex-maire s'étaient beaucoup ap-
plaudis , comme on peut le penser , d'avoir procuré
un si éclatant triomphe à la bonne cause. Le ministre
de paix et de charité qui l'avait si bien servie par le
sacrifice héroïque de ses affections , était à leurs yeux
le phénix des prêtres; c'était à qui le fêterait le
mieux.
On prétend que ces messieurs savaient aussi par
lui ce qui se passait dans certaines familles qu'ils
aimaient à tenir en surveillance , sous prétexte de
leur zèle pour les intérêts du Roi, quoiqu'il y eût
peut-être dans ces familles plus de véritable dévoû-
ment à la dynastie régnante que chez eux-mêmes.
Ce qui est certain, c'est que le percepteur, beau-
frère de feu le duc d'Istrie, dont je parlais tout-à-
l'heure , ne dut la perte de son emploi qu'à des rap-
ports inconsidérés que cette espèce de Séïde s'était
permis.
Quoi qu'il en soit, peu de temps après cette des-
titution, le lundi gras de l'année 1824, un jeune
mari revenu des champs, à une heure inattendue, sur-
prit chez lui ce prêtre, son pasteur, en tête-à-tête
avec son épouse, dans un endroit de la maison où au-
cun devoir de son ministère n'avait pu l'appeler. Il
y eut esclandre; le paroissien chassa le curé de ce lieu
avec brutalité. Cet homme, quoiqu'il n'appartînt pas
tout-à-fait à l'état rustique , n'avait pas reçu une
éducation assez soignée pour comprendre tous les
inconvéniens d'un pareil éclat. Il les a compris plus
tard et tout réparé de son mieux.
L'aventure avait été malencontreuse non-seule-
ment pour le prêtre, mais pour ses hauts et puissans
patrons. Ceux-ci, pour obtenir la destitution du
percepteur, ne s'étaient point fait scrupule de pein-
dre au préfet leur protégé comme un saint véritable,
10
dont toutes les actions ne tendaient qu'à exciter le
feu de la charité chrétienne, et un funeste événe-
ment survenait l'instant d'après pour donner un
démenti solennel à leurs paroles. C'était matière,
sans contredit, à un peu de honte et de confusion.
Que le remède était pourtant aisé à trouver ! un
léger sacrifice d'amour-propre y eût suffi. N'aurait-t-
on pas pu présenter an prélat l'événement comme un
malheur facilement réparable, convenir que quelque
velléité galante, sans qu'il y eût dessein de séduction,
avait attiré le prêtre dans le lieu où sa présence ne
pouvait qu'offusquer un mari, et invoquer l'indulgence
du pontife , en représentant qu'une faute de cette
nature n'empêchera pas le ministre de rendre de
très-honorables services dans un poste différent. On
conçoit difficilement ce qu'aurait eu de trop pénible
une telle issue pour sortir- d'embarras.
Tout le monde s'attendait à l'emploi de ce sage
expédient; des lettres et des démarches connues
d'une grande partie du public, autorisaient cette at-
tente. Mais Nestor du parti, Nestor au reste qui se
donne plus d'années qu'il n'en a ,.n'avait pas pu pro-
bablement être consulté assez tôt. Il est probable aussi
que ce tempérament à l'eau rose ne lui convenait pas.
Au moment où l'on croyait l'idole prête à tomber, la
voilà portée sur un plus haut piedestal que jamais , et
ses adorateurs lui prodiguent l'encens à pleines mains.
Hier, c'était un mari justement irrité, dont les bles-
sures méritaient des ménagemens ; aujourd'hui l'on
ne voit plus en lui que le docile instrument d'une
intrigue diabolique ; l'épouse est une femme sans pu-
deur qui s'est prêtée à un rôle infâme ; nouveau Joseph,
le desservant n'a d'autre tort que de s'être laissé attirer
dans le piège, et l'on accuse le vieux prêtre d'à voir lui-
11
même dressé ce guet-à-pens. Ce vieux druide, disait-
on, haïssait, un prêtre évangélique exerçant son
ministère pieusement ; un sacrifice de sang humain
n'a pas été en son pouvoir pour appaiser sa haine, il
voulait la contenter en immolant sa victime par le
poison de la calomnie.
Mais le jeune prêtre, par ce moyen, se trouvait justifie
au dépens d'autrui; le crime imputé, pour cet effet, à
son vieux collègue, était un des derniers auxquels se
laisse aller tout homme qui a sucé, avec le lait, quel-
ques sentimens d'honneur ; il fallait donc empêcher
que l'invraisemblance-nuisît au résultat. On imagina
un nouveau tour pour que l'imputation parût légitime
et fondée. L'ex- maire était dirigé depuis long-temps
par un prêtre un peu moins vieux que lui et bel esprit;
ce fut parce confesseur qu'on fit emboucher la trom-
pette pour la publication de la calomnie. Le directeur
écrit une lettre à son pénitent; il lui reproche l'infamie
dont il est chargé par l'opinion publique ; et se permet,
à son égard, les plus dures apostrophes dont un pro-
cureur du Roi pourrait user envers un scélérat sur la
sellette ; il va jusqu'à lui défendre d'oser aborder dé-
sormais même le seuil de sa porte. Cette lettre est en
mon pouvoir, je n'en parle point en ignorant.
Le vieux prêtre ainsi livré à l'ignominie était une
de mes vieilles connaissances; des liaisons intimes
n'avaient jamais régné entre nous, mais je croyais
pouvoir compter sur ses services, il comptait sur les
miens. Victime d'une atroce diffamation, il se présenta
chez moi dans l'accablement; c'était l'avant-veille du
jeudi-saint ; il réclamait tout à la fois le zèle de l'a-
mitié et celui du sacré ministère.
L'évidence du complot tramé contre ce respectable
vieillard était palpable d'après les pièces de convie-
12
tion dont il était pourvu. Mon parti fut bientôt pris; les
suites de l'orage que j'allais soulever contre moi n'au-
raient pu m'effrayer; je fis mon devoir comme prêtre
et comme ami; l'évêque avait déjà reçu de faux rap-
ports; le mensonge fut attaqué, l'imposture demeura
confondue, et le prélat m'applaudit.
Oui, telle est la source à laquelle remontent les sen-
timens de haine et d'animosité dont on me verra
l'objet dans le cours du récit que j'ai entrepris, et les
gens intéressés à me donner un démenti le feraient
en vain. Je ne me prévaudrai pas de toutes les
personnes, soit ecclésiastiques, soit gens du monde,
qui vinrent me prédire, à l'époque d'alors, que le gé-
néreux dévoûment qui m'avait emporté me deviendrait
funeste tôt ou tard; j'aurais trop de noms respectables
à citer. Je demandais à ces officieux prophètes,
qui connaissaient mieux que moi les localités, s'ils
doutaient que j'eusse combattu pour la vérité. Non,
me répondaient-ils. Laissons, ajoutais-je , la Pro-
vidence maîtresse des événemens.
Au surplus, le précédent préfet du Lot,M. deSaint-
Félix, sera garant que ce n'est pas d'aujourd'hui que
je commence à expliquer ainsi la cause des querelles
dont le résultat m'a été funeste. Ce magistrat, par
un sentiment de bienveillance dont je lui saurai gré
toute ma vie , se montra curieux, en 1827, de savoir
si je n'avais pas donné quelque fondement particulier
aux préventions qu'avaient contre moi les royalistes
de la contrée les plus renommés ; je demandai deux
jours pour répondre, et toute ma réponse fut un mé-
moire signé où je faisais mot pour mot le récit qu'on
vient délire. ,
13
Albas est une des communes les plus populeuses du
département ; elle a dans son ressort trois paroisses.,
et celle d'Anglars est du nombre. Le maire de cette
commune, celui dont il s'agit dans ce mémoire , fut
nommé par le Roi en 1823; il remplaçait son beau-père
démissionnaire, et la commune de Belay, très-impor-
tante aussi par l'étendue de son territoire, avait déjà
à sa tête le frère aîné du nouveau fonctionnaire : c'é-
taient donc deux grandes municipalités limitrophes
dont les habitans pouvaient avoir souvent des intérêts
ïivaux, qui se trouvaient sous l'influence du même
nom, de la même famille, du même esprit.
Le maire d'Albas, aux cent jours, servait dans la garde
impériale, et s'était signalé comme l'un des plus ardens
soutiens du fugitif de l'île d'Elbe ; il eut donc besoin
d'être expié par sa famille avant de pouvoir offrir au
Roi des services agréables, comme moi j'avais dû l'être
par mon évêque, pour pouvoir reparaître dignement
aux saints autels : cette analogie était au moins une
singularité; elle était de nature à faire naître quelques
liens entre nous; nos destins communs en avaient
autrement décidé. M. le maire avait son humeur,
j'avais la mienne ; son esprit ne s'était guère cultivé
que sous la tente et dans les camps ; des occupations
bien différentes avaient exercé le mien: nous étions
donc l'un envers l'autre comme deux instrumens qui
ne se mettent pas sans peine à l'unisson ou qui ne peu-
vent s'y tenir long-temps.
On croira difficilement qu'un homme honoré du
choix du Roi pour être auprès du peuple des cam-
pagnes une expression vivante de la majesté du trône
et exercer une magistrature tutélaire, ait pu agir vis-
à-vis d'un prêtre comme le faisait celui d'Albas envers
moi. Je vais fournir une donnée qui pourra servir
14
à expliquer le problême si la conduite dont j'ai à faire
le tableau pouvait en paraître un réellement : c'est un
fait qui se passa à la face d'Israël, comme on dit, et
en 1825;il m'a été étranger jusqu'ici, mais je me l'ap-
proprie aujourd'hui dans l'intérêt de ma cause.
M. le maire d'Albas n'était pas encore fort ancien
dans ses fonctions; madame la mairesse reçut ou, crut
avoir reçu un affront de la part d'une femme du peuple ■
qui filait sa quenouille parmi plusieurs compagnes,
jeunes ou vieilles. Cet affront devait avoir été bien
outrageux, puisque la dame eh pleurait de dépit : on
assure cependant que c'était peu de chose. La chro-
nique dit que l'épouse du maire, étant sur la terrasse
de son jardin à regarder ce groupe de femmes sur la
place publique, l'une d'elles, âgée d'environ trente à
quarante ans, lui avait fait un geste équivoque.
Le mari survient au moment des pleurs, il veut en
savoir la cause; on la lui dit, et le voilà qui court aus-
sitôt, un bâton à la main, pour châtier la coupable.
Qu'on juge de la fureur dont il devait être animé! au
lieu de rester pour défendre la personne qu'il venait
frapper, tout le monde fuit et se disperse saisi d'épou-
vante. Le magistrat assouvit sa colère sans obstacle;
la victime resta étendue à terre et meurtrie; on fut
obligé de la traîner dans son manoir ; elle ne reçut de
soulagemens que de la charité publique.
Il est présumable que la loi communale qui va
s'élaborer dans le conseil du Roi sera assez claire sur
les devoirs des maires pour que de tels actes empor-
tent de droit nécessité de démission. Le régime actuel
a permis que de tels sévices n'eussent d'autre suite
qu'un procès en police correctionnelle, et quel procès!
Cahorsvit, à cette occasion, une scène de forum de
l'ancienne Rome. Le jour où le maire devait défendre
15
à l'accusation, il fut conduit en habit de deuil par deux
conseillers de préfecture. C'était Appius, eût-on dit,
amené devant le peuple romain par deux séna-
teurs; mais la famille Claudia manquait; une foule
de peuple considérable, rassemblée en faveur de
la plaignante , manifesta son intérêt d'une manière
peu flatteuse pour les magistrats qui avaient voulu
donner à l'affaire un air de gravité antique et l'éclat
aurait été plus loin peut-être, si la sagesse du président
n'y eût mis obstacle en faisant comprendre au maire
que les torts étaient de son côté; le magistrat désin-
téressa son administrée et l'affaire n'eût pas d'autre
suite.
Ce ne fut qu'après l'aventure relative aux deux
.prêtres que des apparences d'antipathie se manifes-
tèrent entre le desservant d'Anglars et le maire d'Al-
bas. Jusque-là les paroissiens de la succursale n'auraient
pu soupçonner la moindre opposition de principes et de
sentimens entre le prêtre et le magistrat; mais mes rap-
ports avec le parti en général ayant été changés par
les suites de celte aventure, il fallait bien que celui
qui avait le pouvoir en main pour me faire sentir les
rigueurs du changement, s'acquittât de son rôle. Il
ne le fit pas en se mettant brusquement en état d'hos-
tilité manifeste. Cet état ne devait arriver que pro-
gressivement : on commença par miner ma réputa-
tion.
Quelqu'un prononçait-il mon nom en présence de
M. le maire, avec des témoignages qui me fussent
honorables? Le magistrat sortait des gonds, et s'indi-
gnait de ce que le peuple de la contrée avait assez
peu d'intelligence pour ne pas comprendre que je
n'étais qu'un révolutionnaire déguisé, qui ne cher-
chait qu'à mettre en faveur les ennemis du trône des
Bourbons. Quel aveuglement ou quelle méchanceté !
16
La valeur de mes opinions fut toujours moins que
rien sur le théâtre de la politique. Mais par qui
étaient-elles censurées? Tous mes compatriotes qui
ont traversé Comme moi le cours de nos révolutions ,
savent que le lendemain du sinistre jour de jan-
vier 1793 j'étais déjà enfoncé dans la retraite ; que de-
puis cette époque jusqu'à la restauration, je ne m'oc-
cupai que de mes aises et de mes devoirs de professeur;
que je saluai ce dernier événement comme l'aurore du
bonheur de la France par les acclamations qui conve-
naient à l'humble sphère où était enfermé mon état,
et que si j'ai publié quelquefois ma pensée, il n'est rien
sorti de ma plume qui tendît à favoriser les principes
de la révolution au préjudice de la légitimité ; c'est
assez d'apologies. Si M. le maire eût consulté de
bons témoins avant de m'attaquer par un si mauvais
côté, il aurait reconnu, je pense, l'impossibilité de
mordre sur moi ; il eût renoncé à l'espoir de faire
passer pour ennemi du Roi un prêtre qui donnait
chaque jour des exemples du contraire. Ce prêtre,
depuis quinze ans, ne hait d'autres personnes que ces
jongleurs politiques qui s'autorisent d'un nom auguste
et sacré pour donner cours aux vexations et aux
injustices.
Trois paysans composant un prétendu conseil d'ad-
ministration, ont été les auxiliaires ou les instrumens
du maire dans ses principales entreprises contre mon
repos. Il faut donc que tout le monde sache ce que
c'était que ce conseil d'administration.
La succursale d'Anglars n'avait ni fabrique, ni
marguilliers lorsque j'en pris possession. Il n'existait
en son pouvoir aucun revenu foncier ni mobilier qui
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exigeât des- régisseurs ; le peuple fournissait par ses
offrandes , dans le cours de l'année, l'honoraire d'une
vingtaine de messes basses, et laissait faire les dé-
penses du culte parle prêtre ou par ceux qui vou
laient l'aider. Je ne mis pas une grande ardeur à ré
former cet esprit; j'en subissais les inconvéniens au
moins de frais possibles.
L'ordonnance du 13 janvier 1825 ayant paru, la
succursale d'Anglars forma son conseil de fabrique 1
comme l'exigeait cette déclaration du Roi.
Le conseil était tenu de faire le budget de là dé-
pense annuelle pour le service dé l'autel ; il le fit et le
porta à la somme de 40 fr.
Ce n'était pas tout; il fallait créer les voies et
moyens; ou y pourvut par une innovation : c'était
de tenir dans l'église des bancs en location à l'usage
de ceux qui voudraient payer. Restait encore làv cons-
truction des bancs ; ils furent construits ; mais grâces
au desservant qui avança les frais de prèrnier établis
sement et qui n'en est pas encore remboursé;
J'aurais été peut-être moins généreux si la paroisse
eût été plus riche ou. moins touchée de mes généro
sites. Elle payait au centuple par sa conduite à mon
égard le peu que je prenais sur mes ressources per-
sonnelles pour son soulagement.
Un homme cependant se trouvait entre tous, nour-
rissant dans son sein dès sentimens contraires aux
dispositions générales dont je viens de parler, j'avais
trouvé ce fidèle, à mon' arrivée dans la paroisse, sé-
paré de sa femme corps et biens, pour des motifs qui
ne les honoraient pas plus l'un que l'autre, et on me
l'avait signalé aussi comme un homme qui tenait peu
aux religions, en général. L'église n'a pas de plus dan-
a
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géreux ennemis que ces mécréans illétrès qui ont de
l'influence au village par leur fortune ; ils sont la peste
des campagnes
Un tel individu était peu fait assurément pour en-
trer dans un conseil de fabrique d'église; mais c'était
un laboureur riche et père de quatre grands enfans qui
tenaient tous une bonne conduite. J'espérais que,
décoré d'un litre dans le temple , il songerait à se
réformer ; j'étais loin de penser d'ailleurs que l'admi-
nistration qui allait s'établir prendrait assez d'im-
portance pour qu'on dût être rigide dans le choix de
ses élémens ; ces considérations prévalurent; hélas!
semblable au villageois de la fable , je réchauffais un
serpent.
Tant que durèrent mes beaux jours parmi les
grands coryphées du parti, cet homme avait fait en
apparence ce que les autres faisaient avec sincérité.
Il n'était pas le père de famille qui partit le moins
content des principes dans lesquels la jeunesse se
formait à la vertu par mes soins, et qui applaudit le
moins vivement aux fruits solides de mon ministère
dans la paroisse. Mais cette cabale du coterie domi-
natrice, dont il fallait encenser le pouvoir sous peine
d'avoir sur soi tout le poids de son inimitié, n'eut
pas plutôt laissé voir ses nouveaux sentimens que
a conduite de ce fabricien changea aussi ; il
devint épilogueur, tracassier à mon égard, comme
on lui reprochait de l'avoir été pour mes prédéces-
seurs.
L'opinion qui me servait de retranchement contre
ses sourdes menées était solidement établie dans la
paroisse. Il songea à se procurer des forces en de
hors. Est- il nécessaire.de dire avec quel empresse-
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ment le parti dût recevoir un auxiliaire qui avait de
si importans services à offrir , tout en demandant du
secours pour lui-même? On vit des liaisons intimes se
former entre le maire, officier,décoré, bourgeois qui
se disait de vieille roche , et cet individu qui n'était
qu'un laboureur; et tout habitant d'Anglars dût renon-
cer dès-lors aux faveurs de l'autorité municipale, à
moins qu'il ne fût partisan du fabricien.
Le'premier témoin entendu dans l'enquête, a dé
posé que vers le mois de juin 1827, le maire d'An-
glars et le marguillier complottaient déjà de faire
jouer tous les ressorts possibles pour forcer le desser-
vant de la succursale d'Anglars à abandonner son
poste. Il déclare les avoir entendus l'un et l'autre, cau-
sant sur ce complot, sous des arbres au bord de la ri-
vière; il assure que le magistrat engageait le fabricien à
être tranquille sur les moyens qu'on prendrait pour
venir à bout de cette expulsion; il ajoute enfin, que
le maire, en appuyant de sa main sur des papiers qui
étaient cachés sous ses habits, se prit à dire que là
étaient de bons moyens et qu'il répondait du succès.
Ce n'est, à la vérité, qu'une femme du peuple qui;
dépose; mais lui contestera-t-on le mérite d'une rare
intelligence, pour une personne de cet état? Quant,
à sa bonne foi, voici des garanties.
Un médecin a déposé que , vers le mois de juillet
dernier, époque où le desservant d'Anglars était à
Paris, la susdite femme étant attaquée d'une maladie
mortelle en appararence , voulut, avant de recevoir
les sacremens , qu'il écrivît ce qu'elle devait dépo-
ser dans l'enquête sollicitée par M. le desservant,
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afin, que, si son confesseur à qui elle ,se proposait d'en
faire la déclaration, se refusait à faire connaitre sa dé
position . lorsqu'il en serait temps, lui-meme put le
remplacer ;..la déclaration, qui fut écrite par le méde
cin est en tout conforme à celle que la femme a faite
Un témoignage qui n'est pas de peu die poids con
court indirectement à opérer encore la conviction.
La déposante et son mari eurent à comparaître en
police correctionnelle, vers le mois dernier, par suite
d'une querelle que leur-avaient suscitée des per-
sonnes peu prudentes, pour témoigner leur zèle eu
faveur du maire. L'homme surtout eût voulu ne pas
se présenter sans une attestation de bonne vie et
moeurs de la part du maire. Elle fut demandée d'abord
sans témoins et refusée en termes très-grossiers; la de-
mande ayant été réitérée en présence de témoins et ré
fusée encore hautainement, le particulier, père d'une
famille nombreuse qu'il nourrit à l'aide d'un petit bien
arrosé chaque jour de ses sueurs, crut de voir suppléer
ppar l'autorité des bourgeois,notables de la commune;
dans le jour même il eut, une attestion munie d'une
vingtaine de signatures ; tels ont été tous les témoins
de l'enquête.
Je n'était pas dans le poste d'Anglars, je Fil déjà
donné a entendre, comme dans une place toute dé
mantelée.Une conduite irréprochable depuis que je
l'occupais; l'estime de mes supérieurs dans la hiéra
chie civile et ecclesiastique, et la tendre affection des
paroissiens étaient des appuis difficiles à ébranler
La voie des tacasseries pouvant seule mener au
but, des crimes furent commis, et de ces crimes na
quirent dés prétextés pour me fracasser,pour min-,
culper.
Pendant trois diman
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des malfaiteurs avaient pénétré la nuit dans l'église,
et répandu sur les bancs d'infectes ordures, sans
qu'il fût possible de soustraire aux yeux du peuple
ces sacrilèges saletés.
A la seconde et troisième récidive, on ne s'était atta-
qué qu'à un banc commun placé ,dans un endroit
dont le choix avait éprouvé dans le temps quelques criti-
ques. L'aggression ainsi bornée, donnant à espérer
qu'en faisant de cette place et du banc un lieu privilégié'
pour les membres du conseil de fabrique, ce chan-
gement mettrait un terme aux invasions nocturnes
qui amenaient le scandale ; le desservant mit a pro-
fit cette idée, et le banc fut en conséquence façonné,
assujéti de manière à pouvoir remplir sa nouvelle
destination; il était en face de la chaire.
Ces précautions furent inutiles; le travail s'était fait
dans la journée du samedi; le pasteur avait fait appor-
ter au presbytère les clefs de l'église; les malfaiteurs
n'en revinrent pas moins à la charge; cette fois
même»ils avaient fait pire. Le matin, à l'ouverture de
l'église, il ne restait aucun vestige de banc; tout avait
été porté dans la nuit à la rivière. Dans les trois pre-
mières invasions, on pouvait s'être servi des clets de
l'église pour pénétrer; le carilloneur demeurait loin
dans la campagne, les déposait chaque soir chez son
fils, tisserand de profession, logé dans le bourg même;
mais; ici on ne pouvait être entré qu'avec fa'usses-
clefs ou en escaladant le clocher.
Voila donc un cours de délits ou crimes qui s'était:
prolongé du commencement du mois jusqu'à la fin,
sans que la policé locale y eût mis ordre. Albas, résl-
dence du maire, n'est pas fort éloigné d'Anglars:
peut-onsupposer que le magistrat ignorait néanmoins '
l'étât des choses.Admettant cette excuse,il s'ensuivra'
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au moins que les délits ne provenaient point d'une
irritation* dans les esprits qui pût faire sensation. Une
effervescence de cette espèce n'aurait pas pu exister
certainement sans qu'il en parvînt quelque bruit aux
oreilles du magistrat pour éveiller sa sollicitude. D'où
pouvaient donc provenir ces audacieuses entreprises,
sinon de quelque complot clandestin? Ceci est pré-
cieux à remarquer.
Deux hommes seuls, entre tous les habitans de la
paroisse, étaient réputés capables d'assez de perver-
sité pour avoir conçu l'idée de mettre le trouble et le
désordre dans la paroisse par des actions si outra-
geantes pour la sainteté du temple, et la suite a jus-
tifié cette opinion; des révélations auxquelles on ne
s'attendait pas sans douté ont établi aussi, comme
point fort probable, que le riche laboureur, imprudem-
ment admis dans le conseil de fabrique, avait dû être
dans le complot comme instigateur ; mais peu de per-
sonnes s'en seraient doutées dans le principe; moi,
tout le premier, je n'aurais su me laisser aborder par
une telle conjecture. Le moindre soupçon qui m'en
fût venu dans l'esprit, m'aurait empêché certainement
d agir comme je le fis.
Q'importe. Connaissant l'esprit de la paroisse, et
n'ayant remarqué que des visages tristes et mornes
dans l'église, les dimanches où la trace des délits était
exposée à la vue de tout le monde , il m'était impos-
sible de voir autre chose dans ces délits que des actions
de bandits qui devaient être dénoncées officiellement
à l'autorité chargée d'eu poursuivre le châtiment.
Je dépêchai en conséquence un exprès au maire,
de très-bonne heure, pour l'inviter a venir faire son
devoir;; ma lettre, polie et mesurée, portait entr'àu-

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