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Avant, pendant et après, histoire populaire de la révolution de 1848

96 pages
chez l'éditeur, 5, rue de Calais (Paris). 1848. France (1830-1848, Louis-Philippe). In-16.
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AVANT, PENDANT ET APRES.
HISTOIRE POPULAIRE
De la Révolution de 1848.
Paris,
CHEZ TOUS LES LIBRAIRES
ET CHEZ L'ÉDITEUR, 5, RUE DE CALAIS,
( Ancien Jardin de Tivoli).
1848.
SOMMAIRE.
INTRODUCTION. Système suivi par le Gouvernement depuis 1830.
—■ Tendances du pays à reconquérir ses droits. — Réflexions pré-
liminaires.
AVANT. Réforme électorale. — Manifeste de M. Duvergier de
Hauranne — Appel au pays contre la Chambre. — Comité central
d'Élections.—Révision de la Loi de 1831.— Banquet réformiste du
Château-Rouge. — Banquets de la Province. — Mes Crémieux.
Marie et M. Garnier-Pagès.— Réunion du 12me Arrondissement de
Paris. — Banquet projeté des Champs-Elysées. — Séance du 21
Février à la Chambre des Députés. — Dispositions du Ministère,
— M. de Rothschild au Château.—Proclamation du Préfet de Police.
Proclamation du Commandant de la Garde Nationale.—Affaires
du 22 Février à l'Hôtel des Capucines.
FEND A N T. Affaires du 23 Février.— M. Molé appelé par le roi.—
Nouvelle combinaison du ministère. — Formation des barricades sur
divers points. — La garde municipale dans le faubourg Saint-
Martin. — Changement de ministère. — Illuminations. — Fusil-
lade devant l'hôtel de M. Guizot. — Second changement de. minis-
tère. — M. Bugeaud. — Aspect général de Paris. — MM. Odilon
.Barot et Thiers. — Proclamation. — La police sur le pont Saint-
Michel. — Engagement sur plusieurs points. — Abdication du
roi. — Séance orageuse de la chambre des députés du 23: —
Départ de Louis-Philippe — Arrivée de 3,000 Rouennais et Ha-
vrais. — Les élèves de 1 École Polytechnique, de Saint-Cyr et des
autres Écoles. - Prise d'assaut au Palais-Royal. - Enlèvement des
Tuileries et scènes populaires. — Proclamrtion de la République
à l'Hôtel-de-VilIe. — Formation d'un gouvernement provisoire. —
Allocution de M. de Lamartine.
APRÈS. Conduite du Peuple. — Aspect de Paris. — Nomination
d'un ministère provisoire.-- M.Dupont (de l'Eure). — Proclama-
tion d'un nouveau gouvernement- — Acte d'accusation des ex-
ministres. — Réquisitoire de M. Portalis. — Espérances que fait
concevoir le Gouvernement provisoire. — Aspect des Boulevarts.
— Inauguration de l'ère nouvelle de la République. -- Funérailles
des victimes de Février. -- Apothéose.
CONCLUSION. — Iambes aux Rois. (Poésie.)
AVANT, PENDANT ET APRES.
HISTOIRE POPULAIRE
De la Révolution de 1848.
INTRODUCTION.
Nous venons raconter sommairemeat les causes
qui ont amené la grande révolution opérée sous nos
yeux, avec la rapidité de l'éclair, pour la cause sainte
du peuple ; retracer les événements plus prompts que
la pensée qui l'ont précédée et peindre le tableau de
la capitale dans ces mémorables journées des 22, 23
et 24 février 1848.
Honneur aux citoyens généreux qui, les premiers,
ont donné le signal de la lutte glorieuse dont le
— 4 —
triomphe a été si éclatant, si unanime. Il est beau
d'avoir inscrit, les premiers, son nom sur le drapeau
à qui la victoire est restée, grâce à une persévérance
qui ne s'est jamais démentie.
fie système suivi par le gouvernement déchu, pen-
dant ces dix-sept années, peut se résumer en deux-
mots : se faire à tout prix accepter de l'Europe mo-
narchique , et pour cela, soumettre la politique ex-
térieure de la France à celle des puissances étrangères,
c'est-à-dire sacrifier ses intérêts à leur intérêt ; atta-
quer et détruire progressivement à l'intérieur les
libertés publiques en horreur à ces mêmes puissances,
et établir entre elles et là dynastie de juillet une
communauté de principes qui les rendît mutuelle-
ment solidaires.
Le premier point avait été expressément avoué
par les publicistes éhontés de la cour, car on se
croyait assez fort pour n'avoir plus besoin de dissi-
muler la trahison même.
Les preuves du second se trouvaient partout, dans
les lois, dans les actes de l'administration, dans les
greffes mêmes des tribunaux ordinaires et excep-
tionnels.
— 5 —
En fait de tendances anti-nationales, d'attentats
hardiment contre-révolutionnaires, ce qu'on repro-
chait si souvent à la Restauration n'est rien près de
ce qu'on à vu depuis.
Il a fallu beaucoup de temps, pour que le pays
pût Croire tout-à-fait à des projets d'abord hypocri-
tement voilés, désavoués en paroles, et activement
poursuivis dans l'ombre, à la coupable résolution de
transformer, sous des apparences mensongères de ga-
ranties constitutionnelle, un gouvernement libre en
un gouvernement absolu, de ravir à la société ses
conquêtes, de la faire reculer d'un demi-siècle.
Mais le pays, se réveillant sur le bord de la contre-
révolution imminente, a compris qu'on l'avait trompé
qu'il lui fallait perdre le fruit de ses longs efforts, être
effacé à jamais peut-être du rang des peuples libres,
périr en tant que peuple, ou se sauver lui-même :
alors a commencé le solennel mouvement réformiste
qui s'est propagé de cité en cité, de hameau en ha-
meau , et qui a fait conquérir à la France ce qu'elle
voulait obtenir, la consécration d'un principe sacré,
la Souveraineté Nationale.
Ce triomphe, répétons-le, a été le prix de la per-
sévérance. Persévérons donc toujours pour l'affermir
et le rendre immortel.
Honte à celui qui, ferme et actif aujourd'hui, ces-
serait de l'être demain ! chaque jour a sa tâche qu'il
faut religieusement accomplir. Point de fatigue qui
excuse; la fatigue n'est que le prétexte de la lâcheté.
Élevons-nous par notre dévouement, par l'oubli de
nous-mêmes, par le saint amour du juste et du vrai,
à la sublime hauteur de la cause dont les destins nous
sont confiés ; car c'est la cause de l'humanité tout
entière.
Ceux que nous avons vaincus, que cherchaient-
ils? — Leur intérêt personnel au détriment du nôtre.
Que voulons-nous, au contraire , que devons-nous
vouloir? — Le bien de tous, en y sacrifiant, s'il
est nécessaire, notre bien personnel. Ils vivaient
uniquement en eux-mêmes; — vivons hors de nous.
Voilà ce qui doit nous séparer d'eux et nous inspi-
rer, à tout jamais, le mépris de leur personne et de
leurs oeuvres.
La grande révolution qui vient tout transformer n'a
pas d'autre motif, d'autre but ; rien ne l'arrêtera que
ce but ne soit atteint. Ce que veut le peuple, Dieu le
— 7 —
veut lui-même ; car ce que veut le peuple, c'est la
justice, c'est l'ordre essentiel. La cause du peuple est
donc la cause sainte, la cause de Dieu.
Que chacun comprenne à présent que, libres poli-
tiquement, il nous faut récouvrer nos autres libertés ;
que nous devons effectuer progressivement par le pa-
cifique exercice de notre souveraineté toute puissante,
les améliorations de tout genre, économiques et civi-
les, qui seront aujourd'hui jugées praticables.
La question politique s'est résolue, ne l'qublions
pas, dans celle de la réforme électorale, d'une réforme,
que nous voulions large, complète, et ne reposant pas
sur des catégories arbitraires , sur de simples pré-
somptions de capacités, mais sur le droit même inhé-
rent à l'homme et au citoyen.
Nul ne pourra, dès à présent, être dépouillé de sa
liberté essentielle, de la part qui lui appartient dans
la souveraineté de la nation.
Conquête immense, résultat glorieux, mais qui ne
doit pas faire oublier la grande pensée du devoir in-
dividuel, sans lequel rien ne serait durable.
Au-dessus de toute question de force, au-dessus
même de toute question de droit, s'élève cette grande
pensée qui iibus soutiendra dans l'oeuvre d'ou dé-
pend, pour l'avenir, le sort du peuplé et le sort du
monde.
C'est le devoir qui produit l'union, parce que, le
même pour tous, il opère la fusion de totis en cha-
cun et de chacun en tous ; sans union que ferons-
nouS ? à quoi réussirons-nous?
C'est le devoir qui donne la constance dont la vic-
toire est le prix, parce qu'il est immuable, hé change
pas, ne s'affaiblit jamais, parce qu'il presse également
aujourd'hui, demain , tous les jours, à chaque ins-
tant.
Lé devoir est une religion. Rien de durable, rien
le grand né se ferait sans lui ; car tout le reste, re-
latif à l'individu seul, est passager comme lui.
Ceci posé jetons les yeux sur quelques jours d une
poque à peine écoulée.
— 9 —
1. — AVANT.
Il est intéressant d'étudier lé mouvement dé là ré-
forme électorale qui vient d'accomplir une de ces
révolutions dont le souvenir imposant se prolongera
à travers les siècles, et de rappeler quelques scènes
de ce drame populaire où ce mouvement s'est mani-
festé avec tant de solennité;
On n'a pas oublié l'accueil fait par le gouverne-
ment déchu à toutes les demandes de Réforme politi-
que. Depuis quinze ans, pas une législature, pas une
session presque ne s'était écoulée sans qu'une péti-
tion ou l'initiative d'un député vînt réclamer, soit
l'extension dés incompatibilités parlementaires, soit
l'élargissement du cercle électoral. Tous les voeux,
même les plus modestes, échappés à quelques mem-
bres de la majorité, furent invariablement repoussés.
Vinrent les élections de 1846 , qui, enlevées par
une corruption effrénée , firent entrer à la chambre
e que la Restauration 'n'avait jamais offert, jusqu'à
d eux cents fonctionnaires salariés; Une pareille inva-
— 10 —
sion était, certes, un puissant argument pour la ré-
forme parlementaire : elle aurait dû faire triompher
les apôtres de cette réforme; mais la majorité des
collèges électoraux, appartenant au ministère du 29 oc-
tobre, puisqu'il l'avait achetée, celui-ci se montra plus
que jamais décidé à marcher, et la chambre décidée
à le suivre dans cette voie rétrograde.
L'Opposition dut renoncer forcément à tout espoir
de rien obtenir. Elle comprit que ce ne sont pas ceux
qui vivent de la corruption qui peuvent être jamais
tentés de la détruire.
Telles étaient les nécessités et les tendances de l'Op-
position et du Parti conservateur, au commencement
de 1847, lorsque parut le manifeste de M. Duvergier
de Hauranne, qui s'était lancé en éclaireur dans la
lutte par la publication de son livre sur la Réforme
parlementaire et la Réforme électorale. C'était un
appel au pays contre la chambre.
Rétablissant ce qu'il appelait les vrais principes du
gouvernement représentatif, il rappelait que, s'il a
pour objet la royauté constitutionnelle, il a pour bases
fondamentales un corps électoral pur, une chambre
des députés indépendante , pour principal ressort,
— 11 —
le pouvoir parlementaire, pour dernier mot, le pays.
Puis, il le montrait faussé et par la prédominance
inconstitutionnelle de la couronne et par la corrup-
tion électorale, double corollaire des abus d'une cen-
tralisation excessive. Tranchant dans le vif, il indi-
quait, comme remède au mal, une triple réforme
administrative, parlementaire, électorale. Tout en
précisant ses idées, mais sans en repousser d'avance
aucune autre, il appelait sur ce terrain commun
toutes les nuances de l'opposition, faisant voir par les
raisons et par les exemples, que leur union y était lé-
gitime, praticable, et pouvait seule sauver le gou-
vernement représentatif. Il provoquait enfin le réveil
de l'esprit public, gourmandait en maître les défail-
lances, les lâchetés de l'opinion, et se demandait com-
ment l'opposition n'avait pas encore dressé ses ban-
quets en regard des banquets ministériels.
Ainsi, l'union de toutes les fractions du parti
libéral était indiquée et nécessitée par les exigences
du présent.
Paris devait en donner le signal. Son comité cen-
tral d'élection était très propre à cette mission.
Une. pétition fut rédigée qui, se fondant sur les
— 12 —
vices nombreux et reconnus de la loi électorale de
1831,en demandait simplement la révision. Elle ne
précisait pas les réformes à faire. C'était agir sage-
ment et laisser une place à toutes les adhésions comme
à toutes les espérances. Elle manifestait ainsi sa tolé-
rance pour toutes les opinions, comme son respect
pour tous les droits.
Cette pétition obtint l'assentiment de toutes les
nuances de l'opposition.
Mais il fallait constater cette adhésion par une ma-
nifestation éclatante, qui retentît et se propageât dans
le pays entier, donnât le branle à l'opinion engourdie
des départements, et commençât l'agitation pacifique
et légale pour la réforme, comme le proclamait élo-
quemment l'honorable M. Pagnerre, l'infatigable se-
crétaire du Comité central.
Un grand banquet fut décidé —et la campagne ré-
formiste s'ouvrit à Paris par le banquet du Château-
Rouge.
Cette manifestation devait avoir un immense reten-
tissement dans toute la France, et amener plus tard
un résultat inattendu, dépassant tontes les espéran-
ces, toutes les prévisions.
— 13 —
Ce n'était pas chose nouvelle qu'un banquet. Plus
d'une fois les députés avaient reçu pareil honneur
de leurs commettants. Mais il s'agissait ici de mieux
que d'un dîner d'électeurs. C'était un principe, un
parti, un drapeau que l'on voulait fêter dans leurs
plus illustres et dévoués défenseurs, C'était aussi une
tribune préparée aux orateurs de la réforme.
Ce furent le comité central et les électeurs de Pa-
ris qui organisèrent le banquet du ChâteauRouge. Il
était offert aux députés de toutes les nuances de la
gauche qui s'étaient hautement prononcés ; aux prin-
cipaux rédacteurs de l'opposition, aux représentants
de la presse libérale des départements, et aux prési
dents des comités électoraux de plusieurs villes
voisines.
On sait combien a été belle et imposante la solen-
nité ,du banquet ,du château-Rouge, Douze cents
convives, dont quatre-vingts députés, y représentaient
la France libérale. Les basses de l'union réformiste y
furent nettement posées et franchement acceptées par
les chefs des grandes fractions de l'opposition.
L'autorité avait essayé de faire avorter cette grande
manifestation par des tracasseries de police. Mais elle
— 14 —
avait dû céder devant l'attitude noble et digne d'hom-
mes publics, dont le caractère était une garantie
d'ordre et de loyauté.
Un calme parfait, une cordiale harmonie, le sen-
timent digne et sérieux de l'accomplissement d'un
devoir, le pur enthousiasme de citoyens éclairés et
libres, formèrent le caractère incontesté de cette
grande réunion.
La politique n'y eut point seule sa part ; la charité
y eut aussi la sienne. — L'amélioration du sort des
classes ouvrières y fut réclamée aux applaudisse-
ments universels, et le soulagement des classes néces-
siteuses y fut l'objet d'une quête abondante; noble
exemple, répété dans tous les banquets qui suivirent;
heureux acheminement à l'alliance de la poltique et
des intérêts populaires !
En quelques mois, plus de cinquante villes impor-
tantes virent affluer à leurs banquets une masse
croissante de convives. C'étaient des électeurs, des
éligibles, des membres de conseils de département et
d'arrondissement, des maires, des conseillers com-
munaux , des officiers de la garde nationale, des ma-
gistrats même de cours royales. A l'un de ces
— 15 —
banquets, nous avons vu avec admiration toute une
table occupée par des vétérans de l'ordre civil et mili-
taire , étalant glorieusement sur leurs poitrines,
comme dans les fêtes nationales, leurs croix d'hon-
neur, gagnées sur d'autres champs de bataille que
les collèges électoraux.
Nous voudrions passer en revue tous les banquets,
toutes les chaleureuses harangues, tous les noms de ces
soldats du progrès ; l'opposition y trouverait une vé-
ritable pépinière d'hommes propres aux débats des
affaires et aux luttes de la tribune.
Plus de cent députés y ont participé de leur pré-
sence ou de leur parole , et, puisqu'il faut choisir
parmi eux, citons en tête Me Crémieux, l'orateur
toujours éloquent, toujours applaudi, souvent sublime
et dont la verve électrique, étincelante, intarrissable
était en même temps si familière et si osée ; on peut
dire qu'il a été un des plus illustres champions de
cette croisade réformiste.
On pourrait placer ensuite, en tête du parti radical
et comme lieutenant du vénérable Dupont (de l'Eure),
Me Marie, dont le talent élevé trouvait dans les ban-
quets un théâtre digne de lui, et puisait les plus
- 16 —
larges inspirations dans ces imposants auditoires;
M. Garnier-Pagès, à qui son frère, si regrettable pour
tous les partis, semble avoir laissé avec la connais-
sance des affaires, avec le débit entraînant de la
parole, l'entente des vrais intérêts de la démocratie
et le courage de les proclamer ; et tant d'autres qui,
comme eux, ont contribué à faire triompher la cause
nationale.
Arrivons à l'imposante réunion du 12me arron-
dissement de Paris projetée définitivement pour le
mardi 22 février , et à l'occasion de laquelle le minis-
tère éleva, heureusement pour nous, la question de
légalité des réunions politiques.
Le nombre des souscripteurs et des invités était,
d:après les journaux de l'opposition, de 1,500. en-
viron. Le cortége parlant de la Madeleine devait
se composer d'officiers supérieurs de la garde na-
tionale, de pairs de France, de députés, de magis-
trats, de membres des conseils généraux, de gardes
nationaux, etc.
L'immense concours que la classe moyenne, et des
milliers de citoyens, intéressés autant à la défense
des libertés qu'à celle de l'ordre et de la paix publi-
— 17 —
que, devaient donner à cette manifestation, était fait
pour rassurer tout le monde sur les suites d'un acte
éminemment légal.
Mais le ministère n'était pas de cet avis, et il voyait
bien que ce banquet devait amener d'une manière ou
d'autre sa ruine et celle d'une dynastie anti-populaire.
Cependant, on était à la résistance au château. Dans
une réunion de quelques ministres, l'un d'eux était
d'avis de ne pas pousser les choses à l'extrême. On
lui déclara que céder, c'était s'exposer inévitablement
à une mise en accusation.
Le lendemain , les dispositions étaient toutes con-
traires. M. de Rothschild était allé, dit-on, la veille
au soir, aux Tuileries, pour y porter des conseils de
prudence. Il avait trouvé le roi disposé à autoriser le
banquet, à la suite d'une conversation qu'il avait eue
avec M. Dupin. On assurait aussi que le ministère ,
ayant consulté nos plus savants jurisconsultes sur la
légalité de réunion dans un banquet politique, aurait
acquis la conviction que l'opinion soutenue par le
garde-des-sceaux sur cette matière, ne serait point
adoptée par la Cour de Cassation.
Enfin, le droit contesté finit par n'être plus qu'une
— 18 —
question de jurisprudence. Le journal des Débats la
posa en ces termes : « Vous vous réunirez, on vous
« dénoncera un procès-verbal de contravention. Voilà
" les tribunaux saisis et la question réduite à ses vé-
« ritables ternies, à un procès. Mais alors, pourquoi
« ces apprêts formidables ? — Pourquoi cet appel aux
« masses?— Pourquoi cette agitation , ce tumulte
« dans les partis ? »
Pourquoi? disiez-vous. — Mais de qui était venu
le défi? — Qui avait déclaré que le gouvernement ne
céderait pas? — Et si le banquet n'avait pas répondu
à cette provocation de l'arbritraire, le droit de réunion
n'était-il : pas confisqué par le fait, comme le droit
d'association, comme tous nos droits, hors celui d'é-
crire quelques vaines protestations dont le pouvoir
déchu se moquait !
L'opposition fit son devoir jusqu'au bout : la garde
nationale devait faire le sien , en se montrant la gar-
dienne desdroits confiés par l'ancienne Charte à son pa-
triotisme et à son courage; le jour du banquet, disait-
on, chaque citoyen qui prendrait part à la mani-
festation devait se considérer comme un magistral
responsable de l'ordre public.
— 19 —
Quand de tels sentiments s'emparent d'une popu-
lation, on peut compter sur son esprit: elle ne trompe
pas ceux qui se confient à sa sagesse et à sa fermeté.
Cependant, le 21, la séance allait finir à la Chambre
des Députés. Un projet relatif à la banque de Bor-
deaux se discutait fort paisiblement devant des ban-
quettes à peu près vides, lorsque tout à coup une
masse de députés se précipite dans la salle.
M. 0. Barrot demande la parole sur l'ordre du
jour , et adresse des interpellations au ministère sur
ses dispositions relativement à la journée du 22. Des
bruits de la nature la plus grave venaient de se ré-
pandre. On disait que d'immenses préparatifs étaient
faits pour empêcher par la force la manifestation an-
noncée depuis si longtemps.
Ces bruits étaient fondés. La réponse faite par le
Ministre de l'Intérieur à M. Barrot le prouvait.
Après cette séance qui finit à sept heures du soir,
et qui amena une péripétie nouvelle dans le drame
politique dont tous les esprits étaient occupés, les
députés de l'opposition se réunirent et prirent la ré-
solution suivante :
«Une grande et solennelle manifestation devait
— 20 —
avoir lieu aujourd'hui en faveur du droit de réunion
contesté par le gouvernement. Toutes les mesures
avaient été prises pour assurer l'ordre et pour préve-
nir toute espèce de trouble. Le gouvernement était
instruit, depuis plusieurs jours, de ces mesures et sa-
vait quelle serait la forme de cette protestation. Il
n'ignorait pas que les députés se rendraient en corps,
au lieu du banquet, accompagnés d'un grand nombre
de citoyens et de gardes nationaux sans armes.
« Il avait annoncé l'intention de n'apporter aucun
obstacle à cette démonstration , tant que l'ordre ne
serait point troublé , et de se borner à constater par
un procès-verbal ce qu'il regarde comme une contra-
vention, et ce que l'opposition regarde comme l'exer-
cice d'un droit. Tout à coup , en prenant pour pré-
texte une publication dont le seul but était de prévenir
les désordres qui auraient pu naître d'une grande af-
fluence de citoyens, le gouvernement a fait connaître
sa résolution d'empêcher, par la force , tout rassem-
blement sur la voie publique, et d'interdire, soit à la
population , soit aux gardes nationaux, toute partici-
pation à la manifestation projetée.
« Cette tardive résolution du gouvernement ne
— 21 —
permettait plus à l'opposition de changer le caractère
de la démonstration. Elle se trouvait donc placée dans
l'alternative ou de provoquer une collision entre les
citoyens et la force publique , ou de renoncer à la
protestation légale et pacifique qu'elle avait résolue.
« Dans cette situation, les membres de l'opposition,
personnellement protégés par leur qualité de député,
ne pouvaient pas exposer volontairement les citoyens
aux conséquences d'une lutte aussi funeste à l'ordre
qu'à la liberté. L'opposition a donc pensé qu'elle de-
vait s'abstenir et laisser au gouvernement toute la res-
ponsabilité de ses mesures. Elle engage tous les bons
citoyens à suivre son exemple.
« En ajournant ainsi l'exercice d'un droit, l'oppo-
sition prend envers le pays l'engagement de faire pré-
valoir ce droit par toutes les voies constitutionnelles.
Elle ne manquera pas à ce devoir, et elle poursuivra
avec persévérance, et avec plus d'énergie que jamais,
la lutte qu'elle a entreprise contre une politique cor-
ruptrice, violente et anti-nation ale.
« En ne se rendant pas au banquet, l'opposition
accomplit un grand acte de modération et d'humanité.
— 22 —
Elle sait qu'il lui reste à accomplir un grand acte
de fermeté et de justice. »
Dans une réunion des commissaires du ban-
quet, on arrêtait que la manifestation serait ajournée,
en laissant au pouvoir la responsabilité des provoca-
tions et des violences.
Deux heures après, la préfecture de police faisait
placarder sur les murs de Paris une proclamation
ainsi conçue :
« Habitants de Paris !
« Une inquiétude, qui nuit au travail et aux affaires,
règne depuis quelques jours dans les esprits. Elle pro-
vient des manifestations qui se préparent. Le gouver-
nement, déterminé par des motifs d'ordre public qui
ne sont que trop justifiés, et usant, d'un droit queles
lois lui donnent, et qui a été constamment exercé
sans contestation, a interdit le banquet du 12me ar-
rondissement. Néanmoins, comme il a déclaré, devant
la chambre des députés, que cette question était de
nature à recevoir une solution judiciaire, au lieu de
s'opposer par la force à la réunion projetée, il a pris
la résolution de laisser constater la contravention, en
— 23 —
permettant l'entrée des convives dans la salle du ban-
quet, espérant que ces convives auraient la sagesse
de se retirer à la première sommation, afin de ne pas
convertir une simple contravention en un acte de ré-
bellion. C'était le seul moyen de faire juger la ques-
tion devant l'autorité suprême de la cour de casssa-
tion.
«Le gouvernement persiste dans cette détermination;
mais le manifeste publié ce matin par les journaux de
l'opposition annonce un autre but, d'autres intentions :
il élève un gouvernement à côté du véritable gouver-
nement du pays, de celui qui est institué par la charte
et qui s'appuie sur la majorité des chambres; il ap-
pelle une manifestation publique, dangereuse pour le
repos de la cité; il convoque, en violation de la loi
de 1831, les gardes nationaux qu'il dispose à l'avance
en haie régulière, par numéro de légion, les officiers
en tête. Ici aucun doute n'est possible, de bonne foi;
les lois les plus claires, les mieux établies sont violées.
Le gouvernement saura les faire respecter; elles sont
le fondement et la garantie de l'ordre public.
«J'invite tous les bons citoyens à se conformer h ces
lois à ne se joindre à aucun rassemblement, de crainte
— 24 —
de donner lieu à des troubles regrettables. Je fais cet
appel à leur patriotisme et à leur raison, au nom de
nos institutions, du repos public et des intérêts les
plus chers de la cité.
«Paris, le 21 février 1848.
«Le pair de France, préfet de Police,
«G. DELESSERT.»
On avait soin d'ajouter à ces pièces les dispositions
des lois sur les attroupements, bien qu'elles ne pus-
sent être appliquées en cette matière.
Le commandant supérieur de la garde nationale,
de son côté, faisait afficher une circulaire qu'il est
nécessaire de faire connaître.
Paris, 21 février 1848.
Gardes nationaux du département de la Seine ,
Tant que la manifestation qui se prépare n'a pas
fait un appel direct à votre concours et à votre appui,
je me suis abstenu de vous rappeler dans quelles li-
mites la loi a renfermé vos droits et vos devoirs,
parce que vous n'avez cessé, depuis 17 ans, de prou-
ver que vous connaissiez bien les uns et les autres,
et que vous n'y avez jamais manqué.
Aujourd'hui, que l'on cherche à vous égarer,
au nom même de la légalité dont le maintien est con-
fié à votre patriotisme ; que des hommes, qui vous
sont étrangers, vous convoquent, vous appellent et
usurpent les droits de vos chefs, je dois protester
hautement contre cette injure, et c'est au nom de la
loi elle-même que je m'adresse à vous.
Les articles 1er, 7 et 73 de la loi du 22 mars 1831
sont ainsi conçus :
« Art. 1er. La garde nationale est instituée pour
défendre la royauté constitutionnelle, la charte et les
droits qu'elle a consacrés ; pour maintenir l'obéis-
sance aux lois, conserver ou rétablir l'ordre et la paix
publique, seconder l'armée de ligne dans la défense
des frontières et des côtes, assurer l'indépendance de
la France et l'intégrité de son territoire.
« Toute délibération prise par la garde nationale
sur les affaires de l'État, du département et de la
commune, est une atteinte à la liberté publique, et
un délit contre la chose publique et la constitution.
« Art. 7. Les citoyens ne pourront ni prendre les
— 26 —
armes, ni se rassembler en état de gardes nationales,
sans l'ordre des chefs immédiats, ni ceux-ci donner
cet ordre sans une réquisition de l'autorité civile,
dont il sera donné, connaissance à la tête de la
troupe.
Art. 93. Tout chef de corps, poste ou détache-
ment de la garde nationale, qui refusera d'obtempé-
rer à une réquisition des magistrats ou fonctionnaires
investis du droit de requérir la force publique , ou
qui aura agi sans réquisition et hors des cas prévus
par la loi, sera poursuivi devant les tribunaux et
puni conformément aux articles 234 et 258 du Code
pénal.
« La poursuite entraînera la suspension , et, s'il y
a condamnation, la perte du grade. »
Vous le voyez, gardes nationaux du département
de la Seine, la loi parle en termes trop clairs et trop
précis pour qu'il soit possible de vous abuser par une
interprétation dont votre sagesse fera justice. Peu
d'entre vous, sans:doute, sont disposés à se laisser
entraîner à une démarche coupable ; mais je voudrais
leur épargner et la faute et le regret de compter leur
— 27 —
petit nombre au milieu des quatre-vingt-cinq mille
gardes nationaux dont vos légions se composent.
C'est donc au nom de la loi que je vous adjure
de ne pas tromper la confiance du pays, qui a remis
à votre garde la défense de la royauté constitution-
nelle et de l'ordre légal. Vous ne voudrez pas non
plus méconnaître la voix de votre commandant supé-
rieur, parce qu'il ne vous a jamais abusés; je compte
sur votre sagesse et votre patriotisme, comme vous
devez compter toujours sur ma loyauté et mon dé-
voûment.
Le lieutenant-général, pair de France,
commandant supérieur,
Signé, JACQUEMINOT.
l'our copie conforme :
Le maréchal-de-canip, chef de l'état-
major général,
CARBONEL.
Ainsi, on ne tenait plus aucun compte de l'art. 66
de la Charte de 1830 qui confie au patriotisme et au
courage des gardes nationales et de tous les citoyens
français les droits qu'elle confère.
Le lendemain 22, toute la journée, Paris fut in-
quiet, agité. La place de la Madeleine, la place de la
Concorde, les abords des Champs-Elysées, la rue de
Rivoli, la rue Royale, les boulevards étaient couverts
d'une foule immense.
La population de la rive gauche, émue des évé-
nements , et ne sachant pas encore la résolution des
députés de la gauche, se portait, en grande partie,
sur le palais de la chambre des députés , par la rue
de Bourgogne. Les groupes étaient pressés , et quel-
ques individus escaladèrent les murs de la cour du
palais. On poussait des cris confus.
En même temps, une foule épaisse débouchait par
le pont de la Concorde, et la grille du pérystile était
forcée.
Quelques individus pénétrèrent jusque dans l'es-
calier qui conduit aux tribunes publiques.
Les chefs d'huissiers de la chambre accoururent
alors avec quelques députés ; un escadron survint, et
tout rentra dans l'ordre.
On fit occuper militairement les abords de la
chambre, et le pont de la Concorde fut disposé, en
ce moment, de manière à pouvoir résister, non pas à
une foule indisciplinée, mais à une armée entière.
Déjà plus de deux cents arrestations étaient faites
depuis le matin.
A une heure, la foule était ramassée et devenait
plus compacte sur les boulevarts et la place de la
Madeleine. Toutes les boutiques étaient fermées ;
des groupes repoussés par la force sont répliés sur
l'hôtel du ministère des Affaires Étrangères en faisant
entendre les cris de : Vive la Réforme ! A bas
Guizot !
A deux heures, une foule immense se pressait en-
core sur les boulevarts, mais sans désordre. On y
voyait beaucoup d'ouvriers et quelques gardes na-
tionaux en uniforme. La circulation était libre jus-
qu'aux environs de l'hôtel des Capucines. Arrivé là ,
on rencontrait des patrouilles de garde municipale
pied et à cheval qui faisaient évacuer les deux trot-
toirs dans tout l'espace occupé par l'hôtel. Au delà,
on apercevait sur les trottoirs, jusqu'à la Madeleine,
des patrouilles d'infanterie de ligne marchant sur deux
rangs et laissant entre elles un intervalle de trois ou
quatre pieds pour la circulation. Les soldats avaient
— so-
le sac sur le dos et portaient leurs outils de campe-
ment comme en temps de guerre.
La place de la Madeleine était occupée par un fort
détachement d'infanterie de ligne, précédé de ses
éclaireurs, et par un escadron de gardes municipaux
à cheval.
A trois heures, des collisions avaient déjà eu lieu
sur la place de la Concorde; La garde municipale
avait fait quelques charges à l'entrée des Champs-
Elysées, et le peuple se défendait à coups de pierre.
Une pauvre femme fut écrasée sous un cheval, et de
nombreux blessés furent transportés dans une am-
bulance organisée rue Saint-Honoré, 291.
En même temps, des voilures de toute espèce
étaient renversées rues de Rivoli, Saint-Honoré, et
dans quelques rues voisines ; on enlevait des pavés
sur quelques points.
A cinq heures, on battait le rappel pour réunir la
garde nationale. Tous les quartiers étaient pleins de
rassemblements plus ou moins actifs. Le Carrousel et
les Tuileries étaient couverts de troupes de cavalerie
et d'infanterie.
Déjà, plusieurs magasins d'arquebusiers avaient été
— 31 —
pillés, ainsi que des étalagistes du quai de la Mégis-
serie. De pareilles tentatives se renouvelèrent sur plu-
sieurs autres points.
Partout les rassemblements grossissaient et présen-
taient une attitude hostile à la suite des narrations
faites par les historiens en plein vent qui exagèrent
toujours les évènements en pareille circonstance.
Assez avant dans la nuit, les rues étaient encore
pleines de monde. Des groupes nombreux parcou-
raient les boulevarts en chantant la Marseillaise ; on
continuait à crier : à bas Guizot, vive la réforme !
Plus tard, la population parisienne reposait tran-
quillement, mais elle dormait sur un volcan dont
l'éruption ne devait pas se faire attendre, terrible et
brûlante, comme celle d'un cratère longtemps con-
tenu.
- 32 —
II. — PENDANT.
Le 23, l'agitation semblait s'être calmée en partie.
— Des troupes stationnaient toujours sur les boule-
varts. — On était partout.dans une vive anxiété.
La garde nationale avait répondu très mollement à
l'appel du tambour; il semblait que la plupart des
citoyens, en revêtant leur uniforme et en prenant
leurs armes, craignissent de passer pour des séïdes
du pouvoir. De grand matin, le rappel avait été cepen-
dant battu une seconde fois dans plusieurs quartiers.
Vers dix heures, il y avait plus d'empressement à
y répondre ; mais les compagnies se mettaient à peine
en marche que, de toutes parts autour d'elles, et
dans leurs rangs, s'élevaient, comme poussés par une
seule et formidable voix les cris de : Vive la réforme,
vive la garde nationale, à bas Guizot, à bas le mi-
nistère !
On put alors se convaincre que les engagements
partiels qui avaient eu lieu dans la soirée de la veille
et dont la force armée avait presque triomphé,
— 33 —
n'étaient que le prélude d'engagements- plus sérieux.
On vil en effet des troupes de toutes armes se diriger,
par les quais et par les boulevarts, vers les
quartiers des Halles. Le bruit se répandit alors que la
lutte avait recommencé sur divers points, que de
nombreuses barricades y avaient été élevées, et que
les habitants des maisons voisines de ces barricadés
avaient livré leurs armes aux insurgés. Ces troupes,
bien que' nombreuses et aguerries, devaient succom-
ber devant la puissance morale de la garde nationale
et du peuple.
Les évènements marchaient et se succédaient avec
la rapidité de la foudre. Les heures étaient des années.
A trois heures, le roi fait appeler M. Molé pour
le charger de la formation d'un nouveau cabinet;
ussitôt le général Friant se présente au poste de la
place des Petits-Pères, et lui annonce que MM. Gui-
zot et Duchâtel avaient été obligés de donner leur
démission : « celane nous suffit pas, s'écrie-t-on, nous
voulons le renversement du ministère tout entier et
sa mise en accusation. »
Déjà, la veille au soir, l'opposition avait rédigé
l'acte de cette accusation qui trouvera sa place plus
3
— 34 —
loin, et les députés de Paris devaient donner leur
démission aprèsque la chambre se serait prononcée sur
cet acte.
Dans le faubourg Saint-Martin, les gardes munici-
paux, poursuivis par le peuple à leur entrée dans
leur caserne, avaient commencé le feu. Le 2me ba-
taillon de la 5me légion qui se trouvait sur le boule-
vart, prévenu à temps, se porta en colonne sur la
caserne. Dès que la garde municipale eut reconnu la
garde nationale, elle cessa le feu et s'empressa de
rentrer. Les abords de la caserne furent immédiate-
ment occupés par la garde nationale, et tous les offi-
ciers des gardes municipaux sortirent presqu'aus-
sitôt et sympathisèrent avec elle.
Cette scène de fraternel accord avec la garde na-
tionale est malheureusement peut-être la seule que
nous puissions citer ; partout, au contraire, les gar-
des municipaux se sont conduits d'une manière sau-
vage , et il n'y a qu'un cri unanime de réprobation
contre ce corps : il devait d'ailleurs expier plus tard
tout l'odieux de sa conduite. Il semblait le pressentir
lui-même, car le soir, les enfants et les femmes do-
miciliés dans leurs casernes furent pris d'une terreur
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panique qui les fit déménager dans le voisinage,
vases, pendules, meubles, literies, etc.; on eût dit
qu'ils redoutaient un siége.
Cependant la nouvelle de la transformation minis-
térielle s'était répandue ; les esprits commençaient à
se calmer.
A neuf heures du soir, toutes les maisons étaient
illuminées ; la satisfaction paraissait vive, sincère et
générale.
C'est à cette heure, environ, que par un accident
marqué au coin de la destinée qui décide du sort des
empires, le poste du 14e régiment d'infanterie de
ligne, qui défendait le ministère des affaires étran-
gères, tua ou blessa soixante personnes. Cette dé-
charge fut dirigée tout-à-coup sans sommation et sans
la moindre formalité contre une masse désarmée.
Au moment où le rassemblement était arrivé et
demandait qu'on illuminât la façade du ministère, un
coup de fusil, parti par mégarde, dit-on, du jardin
de l'hôtel, avait cassé la jambe du cheval du lieute-
nant-colonel. L'officier commandant le détachement
avait cru que c'était une attaque, et, avec une
irréflexion coupable, il avait commandé le feu.
Un cri d'horreur et de vengeance partit aussitôt du
sein de ce peuple victime d'uni abominable' guet-à-
pens.
Du. sein de cette foule surgirent des cris d'indi-
gnation-. Plusieurs individus morts ou blessés furent
transportés au bureau du National, rue Lepelletier,
et chez un pharmacien de la Chaussée-d'Antin ;
d'autres furent portés, à la clarté des porches, jusqu'à
a place de la Bastille, où ils sont demeurés exposés
quelque temps le lendemain.
Dans la foule qui s'était divisée en groupes divers
refluant jusqu'au boulevart des Italiens, les uns étaient
restés pour relever ce qu'il y avait encore de morts et
pour porter les blessés à l'hôpital ; les autres, indi-
gnés, exaspérés, criaient : Aux armes ! aux armes !■
on nous assassine ! et revenant dans le quartier qu'ils
habitaient, y apportaient ce récit affreux et semaient
partout la colère dont ils étaient, animés.
En moins de deux heures cet événement était connu
dans tout Paris ; et l'on ne saurait exprimer la terrible
impression qu'il avait produite dans les quartiers voi-
sins de l'hôtel des Capucines. On aurait dit qu'il ne
devait y avoir de sommeil pour personne. Des groupes
— 37 —
animés stationnaient à tous les coins des,rues. On en-
tendait répéter partout : C'est infâme !
Des barricades sont aussitôt élevées rue Cadet, rue
Vivienne, rue Grange-Batelière, et dans les rues voi-
sines du boulevart.
Dès ce moment, il a été facile de prévoir l'issue
de la troisième journée.
Le 24, à cinq heures du matin, la première combi-
naison ministérielle avait été abandonnée et était
remplacée par une autre combinaison à la tête de la-
quelle étaient MM. Thiers, O. Barrot, Duvergier de
Hauranne, de Rémusat et le général Lamoricière.
En même temps, le Moniteur Universel publiait
deux ordonnances portant la nomination du maréchal
Bugeaud au commandement des gardes nationales du
département de la Seine, en remplacement du général
Jacqueminot, et au commandement des troupes de
ligne dans la première division militaire , en rempla-
cement du général Sébastiani.
Déjà Paris présentait un spectacle formidable; car
d'immenses préparatifs d'attaque et de résistance
avaient été faits pendant toute la nuit. Les rues étaient
coupées par des barricades énormes, construites de
— 38 —
pavés, de voitures, depuis le boulevart des Italiens
jusqu'à la porte Saint-Denis et plus loin ; tous les ar-
bres des boulevarts sont sciés et abattus, toutes les
colonnes renversées, les bancs descellés. Le peuple
emploie tout ce qui lui tombe sous la main, voitures,
omnibus, fiacres, jusqu'à la modeste charrette du
porteur d'eau, la guérite et les maisonnettes en bois
qui se trouvent à sa portée.
Toute la grille en fer qui entourait l'église de Notre-
Dame-de-Lorette est arrachée : on en fait des armes,
et elle sert aussi à consolider les barricades.
Les préparatifs sont surtout imposants, à partir de
la rue Saint-Denis. Toute la largeur du boulevart est
traversée par une barricade solide comme un mur ;
une barricade plus haute et plus impénétrable encore
défend l'entrée de la rue. D'autres barricades s'éche-
lonnent de distance en distance sur le boulevart jus-
qu'à la Bastille et des deux côtés de la Porte Saint-
Denis, jusqu'à La Chapelle et au bord de l'eau.
Tous travaillent, grands et petits, riches et pauvres,
à élever ces fortifications populaires pour se défendre
contre l'ennemi commun.
A huit heures du matin, MM. Thiers, O. Barrot

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