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BERNARD PALISSY.
Paris. — Imprimerie SCHNEIDER, rue d'Erfurth, 1.
LÉGENDES FRANÇAISES
BERNARD PALISSY
LE POTIER DE TERRE
PAR
ALFRED DUMESNIL
PARIS
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
BOULEVARD DES ITALIENS, 15.
1831
BERNARD PALISSY
I
VIE DE PALISSY.
Aucun des contemporains de Bernard Palissy
ne nous a raconté sa vie. Il fut presque inconnu
de son temps, travaillant pour des grands sei-
gneurs à des ouvrages dans un art de luxe. Ses
cours d'histoire naturelle, qu'il professait à Pa-
ris, à plus de soixante ans, lui valurent une
mention de Lacroix du Maine, et sa captivité à
(5 VIE DE PALISSY.
la Bastille, qui termina sa vie, inspira à d'Aubi-
gné une digression de quelques lignes.
Le seul biographe de Palissy, c'est lui-même.
Je ne parle pas seulement de passages de ses
livres, où il a raconté quelques événements de
sa vie; mais il n'est pas d'homme qui soit resté
plus vivant dans ce qu'il nous a laissé de ses
oeuvres.
Il naquit vers 1510, dans un pauvre village
du Périgord, la Chapelle-Biroa, et passa plus
de la moitié de sa vie au milieu des paysans.
La campagne, c'est le fonds de la France, et c'est
surtout dans nos écrivains qui vécurent d'enfance
au milieu des paysans que l'on rencontre les
tours heureux dans la langue, la forte saveur
du terroir, l'empreinte de la nationalité. De la
campagne sortirent les légendes, nourriture et
consolation du peuple pendant le moyen âge ;
dans les champs s'éleva Jeanne d'Arc, la légende
vivante dont les paroles inspirées sont aussi le
meilleur français. Verdeur des joyeux contes,
sève des fabliaux, langue de la vieille France,
je ne les retrouve plus, après Rabelais et la Fon-
taine, qu'en causant avec des paysans.
Palissy, dès sou enfance, travaillait à la vitre-
rie, qui comprenait la préparation, l'assemblage
VIE DE PALISSY. 7
des vitraux; colorés ainsi que la peinture sur
verre. Tout en peignant, pour vivre, des images
d'après des cartons de maîtres italiens et alle-
mands, il s'exerçait à l'architecture et à la
géométrie pratique , ressources qui lui devinrent
plus profitables que l'art de composer des vitraux,
fort délaissé depuis les guerres d'Italie.
Suivant la coutume des ouvriers qui finissaient
leur apprentissage, Paliss voyagea . Il alla d'abord
dans lés.Pyrénées , et demeura quelques années
à Tarbes. Ses excursions dans les montagnes, le
spectacle de tant de phénomènes variés, inexpli-
cables, décidèrent de sa vie. Il se voua à l'étude
de la nature. Puis il alla des Pyrénées à la mer
de Flandre, de la Bretagne jusqu'au Rhin. 11
visita en détail presque toutes les provinces de
France et la Basse-Allemagne, les Ardennes, le
pays de Luxembourg, les duchés de Clèves et de
Brisgau, exerçant à la fois la vitrerie, la pour-
traiture et l'arpentage.
Voyageant en ouvrier nomade, il observait par-
tout les accidents du sol, les curiosités naturelles ;
il parcourait à pied les montagnes, les forêts, les
rives des fleuves, visitait les carrières et les mi-
nes; les grottes et les cavernes, demandant à la
nature elle-même le secret de ses phénomènes.
8 VIE DE PALISSY.
La nature seule l'instruisit; il n'eut d'autre édu-
cation que l'expérience.
Il nous dira lui'même ses impressions dans
ses voyages :
« J'y pris grande occasion de glorifier Dieu en
toutes ses merveilles. J'y trouvai des choses qui
me rendaient tout confus à cause de la merveil-
leuse Providence qui avait eu ainsi soin de ses
créatures. Quand je contemplais les natures, je
tombais sur ma face, et, adorant Dieu, je m'é-
criais en mon esprit ! 0 bon Dieu ! je puis à pré-
sent dire comme le prophète : « Non pas à nous,
« Seigneur, non pas à nous, mais à ton nom donne
« gloire et honneur. »
Les voyages de Palissy étaient terminés environ
en 1559. De retour dans son pays, il se fixa à
Saintes et s'y maria. Quelques années plus tard,
déjà surchargé de famille, luttant contre la mi-
sère, le hasard lui fait tomber dans les mains une
coupe de terre émaillée, d'une grande beauté.
Aussitôt il conçoit la pensée de cet art nouveau
pour lui, inconnu en France, S'il trouve seul le
moyen d'émailler les poteries, il sortira de la
misère, il pourra repaître son esprit de nouveaux
secrets de nature, il satisfera son insatiable cu-
riosité de connaître.
VIE DE PALISSY. 9
Le voilà comme un homme qui tâte en ténèbres.
Pour la recherche de son nouvel art, il faut qu'il
connaisse les terres argileuses, qu'il sache con-
struire les fourneaux, qu'il apprenne la chimie
avec les dents; c'est-à-dire qu'il s'impose les plus
cruelles privations, prodigue de ses veilles, de
son argent, de sa santé, déçu à chaque expérience,
reprenant courage à la moindre lueur de succès,
enfin lassant la fortune, et, après seize années
de luttes et d'angoisses, créant l'art d'émailler
les poteries en couleur.
Mais ce n'est pas tout de savoir qu'il arriva,
c'est comment il arriva. Ce qui importe, ce n'est
pas le but, c'est le moyen. La vie, c'est le che-
min. Le Christ a dit : Je suis la voie.
Il faut dire ces seize années passées à trouver
l'art de terre. Sur la fin de sa vie, il a raconté
lui-même, avec autant de simplicité que de gran-
deur, la longue série de ses efforts.
Comment soutenir sa famille nombreuse, apai-
ser une femme inquiète? Il faut qu'il échappe le
temps employé à chercher l'art déterre. «J'avais,
dit-il, la pourtraiture. On pensait en notre pays
que je fusse plus savant en l'art de peinture que
je n'étais, ce qui faisait que j'étais souvent ap-
pelé pour faire des plans dans les procès, »
1.
10 VIE DE PALISSY.
Cependant, plusieurs années se passent, et
rien ne lui réussit de ses expériences, ni de celles
qu'il fait avec l'aide des potiers dont il emprunte
les fours. Il prend relâche, s'occupant de peinture
et de vitrerie. Â quelque temps de là, en 1545,
des commissaires sont envoyés par François I"
pour établir la gabelle en Saintonge: il est chargé
de faire le plan des marais salants, des îles et
pays circonvoisins. Muni d'un peu d'argent,. il
reprend sa recherche.
Il a recours cette fois aux fourneaux d'une
verrerie, dont la chaleur, plus puissante que celle
des fours à potier, lui rend une partie de ses com-
posilions, qui,ont commencé à fondre. II passe
deux ans et demi à aller et venir aux verreries
voisines, ne cherchant que l'émail blanc, qu'il
avait ouï dire le fondement de tous les autres,
« Dieu voulut que lorsque j'allais perdre cou-
rage, et que, pour le dernier coup, je m'étais
transporté à une verrerie, ayant avec moi un
homme chargé de plus de trois cents sortes d'é-
preuves, il s'en trouva une qui fut fondue en
quatre heures et demeura blanche et polie. Elle
me causa une joie telle, que je pensais être de-
venu nouvelle créature. »
Il croyait avoir la perfection de l'émail blanc,
VIE DE PALISSY. 11
mais il n'en savait ni la dose ni la mesure. Jus-
qu'alors il avait essayé ses émaux sur des frag-
ments de pots brisés, maintenant il fait des
vaisseaux de terre, quoiqu'il n'eût jamais connu
terre. Il y emploie sept à huit mois, construit un
fourneau à deux gueules, semblable à ceux des
verriers, lequel il bâtit avec un labeur indicible :
car il fallait qu'il maçonnât tout seul, qu'il dé-
trempât son mortier, qu'il tirât l'eau pour la
détrempe ; il lui fallait lui-même aller quérir la
brique sur son dos, n'ayant nul moyen d'entre-
tenir un seul homme pour l'aider.
Pendant plus d'un mois, nuit et jour, il broie
les matières dont il avait fait ce beau blanc au
fourneau des verriers, en couvre ses vaisseaux,
les enfourne. Six jours et six nuits, il entretient
le feu par les deux gueules de son fourneurs mais
l'émail ne fend pas. « Et étais comme un homme
désespéré. » Tout étourdi du travail, il s'avise
que dans son émail il y avait trop peu de la ma-
tière qui devait faire fondre les autres; il se
prend à piler et broyer, sans toutefois laisser
refroidir son fourneau. « Par ainsi, j'avais double
peine : piler, broyer et chauffer. »
De nouveau il achète des pots, les prépare
pour épreuves, continuant toujours le feu en sa
12 VIE: DE PALISSY.
grandeur. Mais le Bois lui manque . II brûle les
pieux qui se trouvent dans sort jardin; il Èrûîft
les tables et plancher de sa maison. « J'étais dans
une telle angoisse que je ne saurais dire, car
j'étais tout tari et desséché à Cause du labeur et:
de la chaleur du fourneau ; ; il y avait plus d'un
mois que ma chemise n'avait séché sur moi :
encore, pour me consoler, on se moquait de moi,
et même ceux qui me devaient secourir allaient
crier par là ville que je faisais brûlerie plancher.
D'autres disaient que je cherchais à faire de la
fausse monnaie, qui était un mal qui me faisait
sécher sur lés pieds. Et m'en allais par lès rues
tout baissé comme un homme honteux. J'étais
endetté en plusieurs lieu*x et avais ordinairement
deux enfants aux nourrices , ne pouvant payer
leur salaire; Nul n'avait pitié de moi. »
Pourtant les dernières épreuves s'étaient as-
sez bien portées. Il pouvait maintenant gagner sa
vie.
« Quand je me fus reposé Un peu de temps, je
dis à mon âme : Qu'est-ce qui te triste, puisque
tu as trouvé ce que tu cherchais? Travaille à pré-
sent, et tu rendras honteux tes détracteurs. Mais
nion esprit disait d'autre part : Tu n'as rien de
quoi poursuivre ton affaire, comment nourrir ta
VIE DE PALISSY, 13
famille et passer le temps de quatre à cinq mois
qu'il faut avant que tu puisses jouir de ton la-
beur? »
L'espérance l'emporte. Il prend pour l'aider un
ouvrier potier qu'il nourrit dans une taverne à
crédit. Ils pilent, broient, préparent, lui et son
compagnon, pendant plus de six mois. Mais lors-
qu'il faut faire le fourneau, faute d'argent, il
congédie l'ouvrier, lui donnant ses vêtements
pour salaire. Seul, il recommencera l'expérience.
Il n'a point de matériaux, il démolit l'ancien
fourneau; avec mille peines, sans aide, sans
repos, il en construit un nouveau ; par emprunt
se procure de quoi faire les émaux. Il les broie
à un moulin à bras, auquel il fallait ordinaire-
ment deux puissants hommes pour le virer : « Le
désir que j'avais de parvenir à mon entreprise
me faisait faire des choses que j'eusse estimées
impossibles. »
Quand il en vient à tirer son oeuvre: « Mes
tristesses et douleurs furent augmentées si abon-
damment que je perdis toute contenance. » Le
mortier dont il avait maçonné son four était
plein de cailloux. Sentant la véhémence du feu,
ils se crevèrent en pièces. Les éclats sautant
contre la besogne, l'émail qui commençait à
14 VIE DE PALISSY.
fondre, déjà rendu en matière glueuse, les prit
et se les attacha par toutes les parties des vais-
seaux qui, sans cela, se fussent trouvés beaux.
« Lors, je fus si marri que je ne saurais dire, et
non sans cause : ma fournée me coûtait plus de
six-vingts écus ; j'avais emprunté le bois, les ma-
tières des émaux ; j'avais emprunté partie de ma
nourriture, en faisant cette besogne ; j'avais tenu
en espérance mes créditeurs, qu'ils seraient payés
de l'argent qui proviendrait des pièces de cette
fournée. Plusieurs accoururent dès le matin,
quand je commençais à désenfourner. Mais, en
tirant ma besogne, je ne recevais que honte et
confusion. Toutefois, aucuns en voulaient ache-
ter à vil prix; mais parce que c'eût été un dé-
criement et rabaissement de mon honneur, je
mis en pièces entièrement.le total de ladite four-
née, et me couchai de mélancolie. Je n'avais plus
de moyen de subvenir à ma famille; je n'avais
en ma maison que reproches : au lieu de me con-
soler, l'on me donnait des malédictions ; mes
voisins, qui avaient entendu cette affaire, disaient
que je n'étais qu'un fou, et que j'eusse eu plus
de huit francs de la besogne que j'avais rompue,
et étaient toutes ces nouvelles jointes à mes dou-
leurs.
VIE DE PALISSY. 15
« Quand j'eus demeuré quelque temps au lit,
et que j'eus considéré en moi-même qu'un homme
qui serait tombé en un fossé, son devoir serait
de tâcher à se relever, je me mis à faire quelques
peintures, je recouvrai un peu d'argent et me
pris comme auparavant à travailler audit art. »
En cuisant une autre fournée, ce sont les
cendres soulevées par la flamme qui gâtent ses
émaux; alors, il s'avise d'enfermer ses vaisseaux
dans des lanternes de terre pour les mettre au
four. D'autres fois, sa besogne se trouve ou trop
cuite ou trop peu, cuite sur le devant et point
cuite sur la partie de derrière, cuite à droite et
brûlée à gauche, les émaux mis trop clairs ou
bien trop épais. « Bref, j'ai ainsi bâtelé l'espace
de quinze ou seize ans avec tristesse et soupirs.
Quand j'avais appris à me garder d'un danger,
il m'en survenait un autre, lequel je n'eusse
jamais pensé. »
Enfin il trouve moyen de faire quelques vais-
seaux de divers émaux entremêlés en manière
de jaspe : c'est-à-dire que Palissy, en cherchant
l'émail blanc, avait créé un art nouveau par
l'invention des poteries recouvertes d'émaux co-
lorés.
L'invention des pièces rustiques fut pour Pa-
16 VLE DE PALISSY.
lissy une nouvelle source de peines. Sur ses bas-
sins, les émaux se trouvaient les uns beaux, les
autres mal fondus ou brûlés, parce qu'ils étaient
composés de diverses matières fusibles à diffé-
rents degrés. Le vert des lézards était brûlé avant
que la couleur des serpents fût fondue ; la couleur
des serpents, écrevisses et tortues, fondue avant
que le blanc eût reçu aucune beauté. Puis e'était
la diversité des terres qui venait tout gâter.
« Toutes ces fautes m'ont causé un tel labeur
et tristesse d'esprit, qu'avant que j'aie eu rendu
mes émaux fusibles à un même degré de feu, j'ai
pensé entrer jusqu'à la porte du sépulcre. Je me
suis trouvé l'espace de plus de dix ans si fort
écoulé en ma personne, qu'il n'y avait aucune
forme ni apparence de bosse aux bras ni aux
jambes; mais étaient mes jambes tout d'une
venue, de sorte que les liens de quoi j'attachais
mes bas de chausses étaient, soudain que je
cheminais, sur mes talons. »
Il s'en allait souvent promener dans la prairie
de Saintes, considérant ses misères et ennuis, et,
sur toutes choses, de ce qu'en sa maison même,
il ne pouvait avoir nulle patience, ni faire rien
qui fût trouvé bon. « J'étais méprisé, moqué de
tous. Toutefois, l'espérance que j'avais me faisait
VIE DE PALISSY. 17
procéder en mon affaire si virilement, que sou-
vent, pour entretenir les personnes qui me ve-
naient voir, je faisais mes efforts de rire, com-
bien qu'intérieurement je fusse bien triste. »
Ses poteries émaillées, ses pièces rustiques,
ses statuettes, commençaient à être recherchées,
et tout l'argent qu'il gagnait s'absorbait dans
cette recherche incessante. Il faisait, défaisait,
afin de bâtir un peu mieux. « Je cherchais tou-
jours à passer plus outre, comme encore à pré-
sent, » Mais plus il approchait du but, plus il
était accablé de sarcasmes, abreuvé de dégoûts.
Il en parle avec douleur, niais comme il convient
à ce coeur magnanime;
« Aucuns artisans, comme chaùssetiers, cor-
donniers, sergents et notaires, un tas de vieilles,
tous ceux-ci sans avoir égard que mon art ne se
pouvait exercer sans grand logis, disaient que je
ne faisais que faire et défaire, et me blâmaient
de ce qui les devait; inciter à pitié, puisque
j'étais contraint d'employer à mon art les choses
nécessaires à ma nourriture; et, qui pis est, le
motif de ces moqueries et persécutions sortait de
de ceux de ma maison, lesquels étaient si éloi-
gnés de raison, qu'ils voulaient que je fisse la
besogne sans outils, chose plus que déraisonnable.
18 VIE DE PALISSY.
Or, plus la chose était déraisonnable, plus l'af-
fliction m'était extrême.
« J'ai été plusieurs années que, n'ayant rien
de quoi faire couvrir mes fourneaux, j'étais tou-
tes les nuits à la merci des pluies et vents, sans
avoir aucun secours, aide ,ni consolation, sinon
des chats-huants qui chantaient d'un côté, et des
chiens qui hurlaient de l'autre. Parfois, il se le-
vait des vents et tempêtes qui soufflaient de telle
sorte le dessus et le dessous de mes fourneaux,
que j'étais contraint quitter là tout avec perte
de mon labeur. N'ayant rien de sec sur moi, à
cause des pluies qni étaient tombées, je m'en
allais coucher à la minuit, ou au point du jour,
accoutré de telle sorte, comme un homme que
l'on aurait traîné par tous les bourbiers de la
ville; j'allais bricollant sans chandelle, et tom-
bant d'un côté et d'autre, comme un homme qui
serait ivre de vin, rempli de grande tristesse;
d'autant qu'après avoir longuement travaillé, je
voyais mon labeur perdu. Or, en me retirant
ainsi souillé et trempé, je trouvais en ma cham-
bre une seconde persécution pire que la pre-
mière, qui me fait à présent émerveiller que je
ne suis consumé de tristesse. »
Il faut lire tout ce récit dans le traité de l'Art
VIE. DE PALISSY. 19
de terre. Chaque fois qu'on le relit, on va de sur-
prise en surprise; en effet, des choses aussi sim-
ples, sorties naturellement d'un homme aussi
sincère, sont ce qu'il y a de plus merveilleux;
elles restent toujours imprévues et nouvelles.
La grandeur de ce récit n'est point seulement
le triomphe de la méthode expérimentale : c'est
la toute-puissance du travail, la victoire de. la
vertu.
Non - seulement la science se manifeste à qui la
cherche, comme dit Palissy, mais plus que la
science que l'on cherche. Le succès dépasse ici
l'espérance. Palissy cherchait l'émail blanc, il
trouva un art nouveau, l'art d'émailler les pote-
ries en couleurs. C'est la confirmation de la
maxime: Plus on donne, plus on reçoit.De c*ette
part de mystère, il faudrait saisir l'imagination
de ceux qui font des entreprises, ils réussissent
mieux qu'ils ne veulent. La volonté, c'est le
thème, mais la Providence se charge d'enchérir
sur le thème.
Ainsi on peut résumer l'histoire des inven-
teurs : ils ont découvert plus qu'ils n'ont pensé,
plus qu'ils n'ont voulu; et l'utilité qu'il y a à faire
leur histoire, c'est que la réalité et le mystère, la
liberté de l'homme et la part de la Providence s'y
20 VIE DE PALISSY.
confondentsibien, qu'aucun spectacle n'est mieux
fait pour solliciter des inventions nouvelles.
Ge qui décida le développement de sa décou-.
verte, ce fut l'épreuve qui pouvait être le plus
sensible à Palissy. Dans cette vie on atteint à
chaque instant le fond des choses humaines.
A peine a-t-il réussi à trouver l'art de terre,
que cette âme avide d'aliment s'enflamme pour
les nouvelles doctrines religieuses, retour au
christianisme primitif, aube de moralité; régé-
nération sociale qui allait si bien à l'éclosion
d'une intelligence. Il s'associe à un artisan de
ses amis, et commence la première église réfor-
mée de Saintes.
Eh 1548, le connétable de Montmorency fut
chargé de réprimer la révolte en Sain longe; il vit
les ouvrages de Palissy, ses inventions rustiques
lui plurent, il se prit d'affection pour sa per-
sonne, et l'employa dans les travaux de son châ-
teau d'Ecouen. Il reste au moins à la mémoire de
cet homme impitoyable, qui, disant ses patenô-
tres, envoyait les prisonniers au gibet, à la roue,
mettait un pays à feu, à sang, — il reste à sa
mémoire d'avoir sauvé la vie de Palissy.
Palissy était occupé aux travaux du connéta-
VIE DE PALISSY. 21
ble, lorsqu'il fut enveloppé dans les proscriptions
qui frappaient les Réformés. En 1562, le parle-
ment de Bardeaux ordonna, dans son ressort,
l'exécution de l'édit de 1559, qui punissait de
mort l'hérésie, et défendait aux juges de faire
grâce. Malgré la sauvegarde dont le duc de Mont-
pensier couvrit Palissy, bien que le comte de
Larochefoucauld eût, déclaré son atelier lieu de
franchise, dans la fureur des passions religieuses,
il fut enlevé la nuit, traîné en prison, son atelier
occupé, ses ouvrages détruits. II eût été suppli-
cié, si plusieurs grands seigneurs de la province,
catholiques et réformés, ne s'étaient entremis
pour lui, et surtout si le connétable n'avait de-
mandé sa grâce par la reine mère. Avec la liberté,
il reçut le brevet d'inventeur des rustiques figu-
îmes du roi, qui l'enlevait à la juridiction du
parlement de Bordeaux.
Parmi les personnes qui s'employèrent à le
sauver, il cite la dame de Pons, la seule femme
dont le nom se rattache à cette vie, et qui fut
l'honneur de son siècle par sa science, sa grâce,
sa bonté; Anne de Parthenay, élevée près de Re-
née de France, fut digne de cette princesse, qui
ouvrit à sa cour de Ferrare un asile aux libres
penseurs.
22 VIE DE PALISSY.
Un an après, en 1565, lorsque la Convention
d'Ambbise permit à chacun de vivre en sa maison
librement et sans être recherché pour le fait de
sa conscience, Palissy, par reconnaissance, dédia
à ses protecteurs son premier livré : Récepte vé-
ritable par laquelle tous les hommes de France
pourront apprendre à multiplier et augmenter
leurs trésors. Véritable trésor, en effet, que ce
livre où Palissy donne au courant, de la pensée sa
vie, sa science, ses découvertes et l'histoire de
son temps : confessions d'un prisonnier, où il ré-
vèle aux hommes, en présence de Dieu, tout ce
qu'il lui a été donné de connaître.
Ce traité publié à la Rochelle, où il s'était
retiré, Palissy quitta la Saintonge, et vint s'é-
tablir à Paris . Il avait environ cinquante - quatre
ans. De cette époque date le grand artiste. Il
décora alors un grand nombre d'habitations
princières les châteaux de Chaulnes, de Nesles
en Picardie, de Reux en Normandie, et sur-
tout le château d'Ecouën. Il ne reste plus rien
de ses rustiques figulines. On appelait ainsi les
pièces de grande dimension en terre cuite, re-
couvertes d'un émail coloré. Elles représentaient
en relief ou en ronde bosse, des objets rustiques,
rochers, arbres, animaux, personnages, et ser-
VIE DE PALISSY. 23
vaient à la décoration des jardins, des pièces
d'eau, des grottes, des fontaines. Palissy- même
avait proposé de cuire et d'émailler d'un seul jet
des maisons de terre.
Peiresc, qui visita le château d'Ecouen, en
1606, parle avec admiration des belles poteries
de Palissy, parmi lesquelles on citait une table
ronde excessivement grande, de marbre noir et
blanc, incrustée de coquilles. Dans la chapelle,
il avait peint sur émail, d'après Albert Durer, la
passion du Christ en seize tableaux. Toutes les
verrières du château étaient de lui, ainsi queles
pavés en carreaux de faïence, dont il inventa la
composition, le dessin, les couleurs. Ils surpas-
saient, suivant Gobet, qui les vit au dix-huitième
siècle, l'éclat des plus magnifiques tapis de Tur-
quie et delà Savonnerie. Dans une allée du parc,
on voyait la grotte rustique dont Palissy parle
plusieurs fois.
Palissy, aidé de:ses deux fils, Nicolas et Mathu-
rin, travailla aussi à l'ornement du palais et du
jardin des Tuileries, que Catherine de Médicis fit
construire de 4566 à 1572. Les travaux qu'il
exécuta pour la reine mère expliquent la tradi-
tion qui le fait échapper à la Saint Barthélémy
avec Àmbroise Paré, chirurgien de Charles IX. Ils
24 VIE DE PALISSY.
furent, +dit-on, cachés par les ordres du roi . dans
l'enceinte du château, pendant le massacre.
Au milieu de ces épreuves et de ses travaux
dans l'art de terre, Palissy étudiait toujours les
sciences naturelles, embrassant à la, fois la bota-
nique, la géologie, l'agriculture, la physique du
globe, la chimie. Il avait formé à Paris un cabi-
net où ces sciences, et surtout la minéralogie,
étaient représentées dans de précieux échantil-
lons. Quarante années de sa vie. étaient résumées
dans cette collection, qui lui rappelait voyages,
pensées, problèmes, découvertes, amitiés , patro-
nages,
Dans ce, temps où il n'y avait ni musées, ni col-
lections publiques, les cabinets d'amateurs, furent
le premier asile des sciences. L'école où Palissy
se forma le goût comme artiste avait été le cabi-
net de Samuel Veyrel, apothicaire à Saintes, qui
avait recueilli, dans cette ville et ses environs,
des antiques, des médailles et des inscriptions.
La chimie, il l'avait étudiée dans les laboratoires
célèbres de la Touraine, du Poitou et de l'Anjou,
dans les officines des apothicaires et des orfévres,.
Simple potier de terre, il put, dans un intérêt
d'humanité, donner la chasse à ces remèdes bar-
bares du moyen âge, or potable, mithridat, thé-
VIE DE PALISSY. 25
riaque, mélange discordant déplus de trois cents
drogues que les méde cins prescrivaient encore.
C'est en visitant les cabinets de raretés de tout
genre, dispersés par toute la France, que Palissy
avait pu arriver à ces inductions qui surpre-
naient et ravissaient d'aise les possesseurs, hom-
mes curieux et amateurs de vertu. Le pauvre ar-
tiste les avait flattés, éclairés; souvent il leur
avait révélé leurs richesses qu'ils ignoraient.
Lui-même, dans ces communications, il avait été
confirmé, il avait repris courage. Quand il en
parle, c'est avec reconnaissance. Le commerce
de l'un lui fut une grande consolation. Cet autre,
médecin de sa ville, l'a soutenu de ses biens et
du labeur de son art.
Quelques-uns des objets de son cabinet, il les
tenait de ces riches amateurs, les autres il les
avait tirés lui-même des entrailles de la terre.
Chacun d'eux se rattachait à un épisode de sa vie.
Son cabinet, c'étaient ses mémoires, livre tou-
jours ouvert qu'il composait sans cesse, le dispo-
sant dans l'ordre logique des démonstrations de
plus en plus satisfaisantes qu'il se faisait des lois
de la nature.
Se sentant bien assuré en ses découvertes et
pressé par l'âge, il avait soixante-cinq ans, il
2
26 VIE DE PALISSY.
voulut mettre en lumière tous ses secrets, afin, de
les laisser à là postérité . Mais, il n'osa s'y hasar-
der qu'il ne sût si les philosophes grecs et latins,
dont il n'entendait point la langue, en avaient
écrit. « Je m'avisai, dit-il, de faire mettre des
affiches par les carrefours de Paris, afin d'assem-
bler les, plus doctes médecins et autres, auxquels
je promettais,montrer en trois leçons tout ce que
j'avais connu des fontaines, pierres, métaux et
autres natures. Et afin qu'il ne s'y trouvât que
des plus doctes et des plus curieux, je mis sur
mes affiches que nul n'y entrerait qu'il ne baillât
un écu à l'entrée : cela faisais - je en partie pour
voir si, par le moyen de mes auditeurs, je
pourrais tirer quelque contradiction qui eût;plus
d'assurance devérité, que non pas mes preuves;
sachant bien, que si je mentais, il y en aurait de
grecs et de latins qui me.résisteraient en face et
qui ne m'épargneraient point, tant à cause de:
l'écu que j'avais pris de chacun, que pour le
temps que je les eusse amusés, Mais grâces à mon
Dieu, jamais homme ne me contredit d'un seul
mot. »
Combien l' essor des sciences dépend de la li-
berté de conscience ! Palissy publie son premier
livre après la Convention d'Amboise, et il corn-
VIE; DE PALISSY. 27
mence ses Conférences publiques en 1576, lors-
que les Réformés, solidement établis dans; la
Saintonge, maîtres de la Rochelle, allaient obte-
nir la paix si courte qui déclara l'exercice de la
religion libre partout le royaume.
Ces conférences eurent lieu pendant le carême,
en présence de médecins et de chirurgiens illus-
tres, d'hommes considérables qui appartenaient
à la noblesse, à L'église et au barreau. Parmi les
trente-deux auditeurs dont Palissy nous a con-
servé les noms; se trouve celui d'Ambroise Paré.
« J'ai continué, ajoute-t-il, afin d'avoir un plus
grand nombre de témoins de la vérité. »
En 1580, il publia en onze traités la substance
de cet enseignement, le dédiant, par un souvenir
de reconnaissance, au comte de Pons. Il y fonda
la géologie et la plupart des sciences de la na-
ture, el s'y montra, dit Fontenelle, aussi grand
physicien que la nature seule puisse enformerun.
Palissy n'écrivit que tard, lorsqu'il était trop
assuré de son affaire. C'est avec l'autorité de
l'expérience qu'il dit dans sa préface ces paroles
si hardies pour le temps : « Quand les hommes
auront bien disputé, il faudra qu'ils confessent
que la pratique a engendré la théorie. Chacun
pourra !e voir et l'entendre en moins de deux
28 VIE DE PALISSY.
heures, s'il veut prendre la peine de venir voir
mon cabinet. Je ne dis chose que je ne montre de
quoi. En prouvant mes raisons écrites» je con-
tente la vue, l'ouïe et l'attouchement. »
Ainsi professait Palissy, lorsque la France était
plongée dans les horreurs des guerres religieuses.
Bien qu'il vécût entièrement dans son art, dans
les sciences, le fanatisme devait atteindre cet
homme inébranlable dans ses croyances, et qui
osait ainsi, à la face des docteurs, s'affranchir de
la scolastique. Mais, avant de raconter les der-
nière années de Palissy, je dois le faire connaître
comme il s'est révélé dans ses oeuvres,
II
L ART DE TERRE.
L'originalité de Bernard Palissy comme artiste,
c'est que, paysan, il a pris l'art qui allait le mieux
à un paysan, l'art de terre. Il lui sert à faire ar-
river au regard de l'homme, sous prétexte d'ob-
jets de luxe, des représentations de la campagne,
de la nature inférieure, qu'aucun autre art ne
peut si bien exprimer.
Palissy, avec Une sagacité admirable, étudie ce
qui se prête Je mieux à l'émail, et c'est une par-
tie de la création la plus humble, la moins com-
prise : poissons de nos rivières aux reflets cha-
toyants, reptiles à la peau luisante, mollusques
30 LART DE TERRE.
à la carapace brillante, lierres, lichens, fougè-
res, plantes aux feuilles épaisses et lisses.
Dans ce siècle avide de curiosités des pays loin-
tains, il ne s'ingénie point à la singularité des
animaux étrangers, des plantes exotiques, il
trouve assez de bizarreries attachantes dans ce
qu'il voit sans cesse et qu'il rencontre à chaque
pas, dans les chemins creux, sur les banques des
rivières, au bord des lisières des bois. On dirait
quelquefois que ses vases ont été moulés sur
nature dans une petite anse dé rochers, conques
naturelles, comme on en voit sur les plages.
La nature fait tous les frais de la composition
de ces poteries. Palissy saisit au passage les mo-
tifs qu'elle lui présente. Ainsi, sur ses pots, c'est
un lierre qui serpente autour des parois ; c'est
une écrevisse étendant ses longue? pattes qui
forme le couvercle, l'anse, c'est un lézard qui en
grimpant se contracte. Dans plusieurs bassins, les
reptiles sont au milieu sur un lit de sable, isolés
par des coquilles; tout autour, dans une eau
jaillissante, nagent des poissons ; sur, les bords
grimpent des lézards, des tortues, et s'étalent des
fougères ou des plantes marines.
Chaque plat, c'est un petit monde dans une re-
production si fidèle, que les coquilles sont dans
L ART DE TERRE. 51
la réalité immobiles comme sur ces vases. Il sem-
ble que ces mollusques, ces tortues» ces reptiles
s'arrêtent fixés dans leur torpeur naturelle. Pa-
lissy nous dira lui-même le respect scrupuleux
avec lequel il imitait la nature. Il parle d'un ca-
binet où il y aura un grand nombre de serpents,
aspics, vipères, langrottes et lézards, qui rampe-
ront le long d'un rocher, les uns en haut, les au-
tres de travers, d'autres descendant en bas,
tenant et faisant plusieurs gestes et plaisants
contournements ; tous ces animaux sculptés et
émaillés si près de la nature que les lézards na-
turels et serpents les viendront souvent admirer,
comme il y a un chien dans son atelier de l'art
de terre que plusieurs chiens se sont pris à gron-
der à l'eucontre, pensant qu'il fût naturel.
On s'est récrié sur le mauvais goût qui lui fit
choisir, ces animaux pour orner des ustensiles
destinés à recevoir des mets. Rien n'indique que
parmi ces poteries toutes dussent être employées
au service de la table. Il suffit du moindre exa-
men pour distinguer les corbeilles à fruits, treil-
lagées à jour, d'une coloration gaie et claire, sans
autre ornement que des fleurs tressées en cou-
ronne; et les grands plats à compartiments ap-
pelés salières, qui recevaient les condiments, au
32 L ART DE TERRE.
centre desquels est le plus souvent une Diane ou
une nymphe couchée, surtouts de table, vaisselle
magnifique pour un service princier. Quant aux
bassins couverts d'animaux et de plantes en relief,
c'étaient des pièces rustiques qu'on plaçait dans
des dressoirs, et dont les teintes plus sombres,
comme les plantes et les animaux suspects qu'ils
contiennent, s'harmonisaient avec les tentures en
cuir bruni broché d'or qui tapissaient certains
appartements des châteaux au seizième siècle.
On se serait moins étonné de ce genre de dé-
coration, si on s'était reporté aux lieux qu'habita
Palissy. Il travaillait près des marais de la Sain-
longe, où les reptiles abondent, et, par l'habitude,
inspirent moins de répugnance qu'ailleurs, vi-
vant presque en familiarité avec l'homme.
Tout ce monde inconnu des animaux et des
plantes arrive, par l'art de terre dans sa simpli-
cité, dans sa vérité, dans sa naïve et franche
beauté, réjouir les plus nobles dames, les sei-
gneurs les plus raffinés des cours du seizième
siècle. Quand je songe aux caprices de la fantaisie
chez les artistes italiens, aux créations mon-
strueuses auxquelles ils se complaisaient, je par-
donne volontiers à Palissy d'avoir étendu l'art à
une partie du monde de Dieu qui avait été dé-
L'ART DE TERRE. 33
laissée. Je le vois plutôt avec reconnaissance s'at-
tacher à des animaux, à des plantes auxquelles
personne n'avait songé, parias du monde physi-
que qu'il amène aux regards de l'homme,
Mutilés comme nous sommes par une éduca-
tion qui nous sépare de la nature, nous pouvons
ignorer une partie considérable de la création,
jusqu'à ce qu'elle s'offre à nous dans l'oeuvre d'un
artiste, La nier» la repousser parce qu'elle n'en-
tre pas dans le cercle étroit de notre vue habi-
tuelle, c'est blasphémer Dieu, qui n'a rien créé
en vain, et qui a départi un reflet de S'a beauté
sur tout être qu'il a animé.
Ces belles courbures des serpents, ces ondula -
tions sinueuses dont Palissy à si bien surpris là
grâce, ces poissons qui filent dans l'éau avec un
sillage de lumière, cette persévérance des mollus-
ques à toujours poursuivre leur marché insensi-
ble, contiennent une révélation de la Providence
comme le chant des oiseaux et les moeurs des
quadrupèdes. Qu'on ne la voie pas, qu'on ne
l'observé pas, rien de plus habituel. Mais lés ar-
tistes sont là pour nous instruire dé ce monde
ignoré, et, loin de blâmer Palissy du choix malen-
contreux qu'il fit de ces sujets, je dirai qu'il a
surpris à la nature une face de ses merveilles»
54 L ART DE TERRE .
mettant l'art dans ses conditions véritables , qui
est de peindre l'insaisissable ? ou ce qui échappe
à .là vue ordinaire de l'homme.
Veut-on avoir une preuve nouvelle qu'aucun
sacrifice n'est perdu, que tout effort a sa récom-
pense? je la-trouve-dans l'art de terre : Palissy,
qui-avait tant sacrifié au feu, qui passa des mois
entiers près de, ses fourneaux, sans que sa che -
mise séchât sur son dos, en plein air, à là merci
des pluies et des vents, devint si bien le maître
dufeu , qu'il obtint la perfection dans lâcolora-
tion de, ses émaux .
En vérité, il lui appartient: de dire que pour
bien conduire une fournée de besogne, surtout
quand elle est émaillée, il faut gouverner, le feu
par une philosophie si soigneuse qu'il n'y a si
gentil esprit qui n'y soit bien travaillé et souvent
déçu. Quant à la manière de bien enfourner,
ajoute-t-il, il y est requis une singulière géomé-
trie.
Ce n'est point seulement harmonie des cou-
leurs entre elles, vivacité des tons, réussite ma-
térielle: l'art de terre aune physionomie morale.
Il.se prête essentiellement aux représentations de
la campagne. Les couleurs propres aux poteries
émaillées ont les tons graves et riches qui domi-
L ART DE TERRE. 55
nent dans.les productions de la terre. Sur les Va-
ses de Palissy, vous retrouvez les jaunes blonds
et.dorés des moissons qui vont mûrir, les bleus
foncés et violâtres des lointains de forêts, les
verts intenses des épais pâturages, les bruns vi-
goureux,des terres, fraîchement labourées. Cha-
cun de ces plats vous redonne la saveur puis-
santé d'une pleine campagne rendue par un
homme des champs, et, si je devais expliquer,
l'attrait singulieri des oeuvres de l'art de terre, je
dirais qu'il tient à l'accord des sentiments, des
habitudes de l'artiste avec les objets qu'il repré-
sente et la matière dont il s'est servi.
Palissy reproduit mieux que des plantes et des
animaux. Il y a dans toute idée vraie un développe-
ment si logique» que, de cette représentation d'une
partie ignorée delà nature inférieure, il arrive à
d'autres parias de la civilisation au seizième siè-
cle, non plus, des animaux, mais des hommes.
Un siècle avant Rembrandt, en France, il prend
les pauvres, les misérables, les mendiants des'
campagnes, joueurs de vielle et de cornemuse,
aux vêtement s bariolés , au visage : rougi parles;
intempéries, et leur donne un air de moralité si
touchant, que dans ces figures je vois le reflet de
l'âme- de l'artiste ; carun artiste à beau faire, ce
36 L ART DE TERRE.
qu'il peint surtout de la figure humaine, c'est la
sienne propre, et les vrais portraits de l'artiste,
les plus sincères, les plus véridiques, se retrou-
vent dans les représentations qu'il a voulu faire
des autres hommes.
Quelques-unes de ses statuettes sont des chefs-
d'oeuvre ; telle est la nourrice qu'on voit au Mu-
sée du Louvre, jeune paysanne qui allaite son en-
fant, une des plus naïves figurines de la statuaire
française, simplement, mais directement inspi^
née, du peuple. Je citerai aussi ce jeune, garçon
qui enlève des petits: chiens nouveau-nés à leur
mère, et que la chienne retient par le pan de sa
veste. ,
Rien de plus varié que son oeuvre. A chaque,
épreuve, il changeait la couleur des émaux, en
sorte que la même composition n'est plus
reconnaissable dans chacun de ses exemplai-
res, et qu'elle peut suivre, parla diversité de
coloration, la saison, le jour, au le caprice du
maître,.
L'invention propre à Palissy consiste dans ces
poteries rustiques. On n'en trouve ni les sujets,
ni la manière de les reproduire dans les faïences
italiennes ou dans les poteries allemandes émail-
lées en relief. Plusieurs années, après la décou-
L ART DE TERRE. 57
verte de l'art de terre, lorsqu'il s'établit à Paris,
il s'inspira des maîtres italiens, sculptant, ou
plutôt ciselant au milieu de ses bassins des sujets
mythologiques ou sacrés traités d'ordinaire par
les artistes de l'école de Fontainebleau. Alors il
arrive jusqu'à lutter avec Benvenuto Gellini pour
la finesse des détails : dans un petit médaillon
qui représente Vénus et Adonis au milieu d'un
paysage, on voit des montagnes et la mer dans
le lointain, chef-d'oeuvre de perspective et de
couleur, où le feuillage des arbres est traité avec
une précision surprenante. Miracles de patience,
je dirai mieux, miracles de conscience, lors-
qu'ils viennent d'un tel homme.
Palissy resta Français, comme tous nos grands
artistes qui profitèrent de l'Italie sans imitation.
Il y apprit l'élégance du dessin, la noblesse de la
composition, gardant le fond plus sain de sa na-
ture, la force dans la bonhomie. Il appartient à
ces écoles de la statuaire française, multipliées,
caractérisées comme chacune de nos provinces,
qui, après trois siècles de développement, fleu-
rirent dans Jean Cousin, Germain Pilon, Jean
Goujon.
Pour apprécier Palissy comme artiste, il faut
aller dans une salle du Musée du Louvre :
3
38 L'ART DE TERRE.
D'un côté, ces splendides faïences italiennes
dont les plus communes sont peintes d'après les
cartons de Raphaël, avec une pureté .de des-
sin admirable. Art de luxe pour des princes,
de faste pour des prélats, où l'on va des galante-
ries mythologiques aux miracles de l'histoire
sainte; somptuosités élégantes, où sont prodi-
guées les arabesques les plus riches, les plus fan-
tasques, dessinées de la main la plus rapide,
la plus légère, qui émerveillent d'esprit, de grâce,
dont on pardonne l'exagération et l'invraisem-
blance à cause de la désinvolture du trait.
En face, vous avez dans les poteries de Palissy»
non plus la fantaisie, mais un monde vrai, qui a sa
beauté native, qui la manifeste dans un art si bien
approprié, qu'il semble la réalité, mais comme on
ne peut la voir que parles yeux d'un artiste; non
plus un simple dessin, une peinture, mais le re-
lief, le ressort de la vie dans une abondance, dans
une profusion inépuisable, comme la nature elle-
même. Il y a des plats de Palissy qui font songer
à cet infini, à cet inconnu du fond de la mer,
paysages encore vierges pour les yeux de l'homme.
Je le répète, point de convention, mais la vie par
le relief et la couleur, afin d'atteindre, si c'est pos-
sible, toute la vérité, toute la beauté d'une partie
LART DE TERRE. 39
de la création, comme elle est sortie des mains
de Dieu.
En considérant l'art de terre dans les humbles
conditions qu'il lui garda, je comprends mieux
Palissy. Il eut l'unité d'âme nécessaire pour faire
les découvertes. Il ne se lassa jamais, car il agit
dans sa droiture. Il ne sépara point sa science de
sa vie, il ne mit pas son art en dehors de ses im-
pressions habituelles. Il représenta ce qu'il savait
le mieux, la nature qu'il avait sous les yeux, et
parmi les artistes du seizième siècle, il eut l'ori-
ginalité de rester paysan dans son art. .
III
CARACTERE DE PALISSY.
La vie d'un homme est passagère, irréparable.
Son oeuvre doit en partie sa valeur au temps où
elle fut faite. Isolez l'art de terre de la province,
du siècle où Palissy travailla, cet art perd sa vraie
signification. Maintenant, je parle de ce qui est
moins transitoire que la vie moins fragile que
l'oeuvre, de ce qui excède le temps, éveille les
volontés, suscite les énergies, — le caractère.
Je prends Palissy quand il a trouvé l'art de
terre. Ses peines sont oubliées. De nouvelles per-
sécutions ont commencé. Il a été jeté en prison
pour les nouvelles doctrines. Ne pouvant tra-
vailler, il écrit dans ses loisirs forcés :
CARACTERE DE PALISSY. 41
« Je n'ai point voulu cacher en terre les talents
qu'il a plu à Dieu de me distribuer; mais, pour
les faire profiter et augmenter suivant son com-
mandement, j'ai voulu les exhiber à un chacun. »
Il le dit sans orgueil, il avoue son indigence,
son peu de culture; qu'il est une personne fort
abjecte, de basse condition, ni Grec, ni Hébreu,
ni rhétoricien, mais un pauvre artisan, bien pau-
vrement instruit aux lettres ; et cependant ce
qu'il va dire n'a pas moins de vertu que d'un
homme plus éloquent.
Cette sincérité exclut dans ses dédicaces toute
idée de flatterie. Il dédie son livre, à la fois, au
fils du connétable, à la reine mère, au conné-
table, au lecteur. Tout le caractère de Palissy se
montre : la finesse du paysan, l'austérité de
l'homme de foi, la passion de l'inventeur, et, à
force d'épreuves, l'habileté déliée d'un homme
qui sait son monde.
Le maréchal de Montmorency avait vingt-six
ans. Prisonnier en Piémont, il était tombé des
plaisirs mondains de la cour dans la solitude,
vis-à-vis de lui-même. Il s'était pris de passion
pour les livres et les sciences, qu'il avait jus-
qu'alors dédaignés. Palissy lui dit :
« Monseigneur, vous aimez les choses magni-
42 CARACTERE DE PALISSY.
fiques et utiles| commandez que je fasse un jar-
din sur le modèle que je décris. Vous êtes homme
de guerre, commandez que je construise une for-
teresse sur le plan que je donne. On pourra vous
dire que je n'ai pas exercé l'art militaire. Ne
vous arrêtez point à ces raisons. Personne ne
m'a appris l'art de terre, pourquoi ne plairait-il
pas à Dieu que j'entende quelque chose dans
l'art militaire? »
A Catherine de Médicis, il dit ces paroles ma-
gnanimes :
« Madame, vous m'avez protégé, vous m'avez
sauvé de mort. Qu'avais-je fait ? Je pourchassais
le bien des hommes, le plus grand bien qui leur
pourrait advenir. Aussi, voyant une telle ingrati-
tude, je suis rentré en moi-même, j'ai fouillé les
secrets de mon coeur pour savoir s'il y avait en
moi quelque ingratitude comme celle de ceux
qui voulaient me livrer à la' mort. Alors, je me
souvins du bien que vous m'avez fait, et je vous
dédie ce livre. Dieu m'a donné plusieurs inven-
tions dont je pourrais vous faire service. Eloigné
de vous, retenu par mon indigence, je n'ai pu
vous les faire entendre. Vous les trouverez conte-
nues en ce livre. Elles tendent à multiplier les
vertus et les biens de tous les habitants du
CARACTERE DE PALISSY. 43
royaume, comme elles pourront en particulier
servir à l'édification de votre jardin de Che-
nonceaux. »
Au connétable de Montmorency, il s'ouvre
comme à une personne de connaissance, avec
la pratique parfaite de ce grand rabroueur, qu'il
connaissait un très-grand homme de justice.
Il n'a point quitté son oeuvre pour lui appor-
ter un grand merci. Mais, en lui dédiant ce
livre, il lui dira pourquoi il a été condamné à
mort, « afin que vous ne croyez point que je sois
prisonnier comme un larron ou un meurtrier. »
Ses juges n'avaient qu'un corps, qu'une âme,
avec le doyen et le chapitre ses parties : ils sont
parents et possèdent quelque morceau de béné-
fice qu'ils craignent de perdre, parce que les la-
boureurs commencent à gronder de payer les
dîmes à ceux qui les reçoivent sans les mériter.
Il aurait pu se tirer de leurs mains sangui-
naires, mais il espérait qu'ils auraient égard à
l'oeuvre du connétable, que son atelier resterait
un lieu de franchise. « Monseigneur de Montpen-
sier m'avait donné une sauvegarde, car il savait
bien que nul homme ne pourrait achever votre
oeuvre que moi. » Et cependant il fut fait pri-
sonnier, envoyé de nuit à Bordeaux; on voulut
44 CARACTERE DE PALISSY.
jeter à bas l'atelier élevé aux frais du conné-
table. « Je sais qu'il vous en saura très-bien sour
venir en temps et lieu, et que votre oeuvre vous
coûtera davantage pour le tort qu'ils vous ont
fait en ma personne. Toutefois j'espère que, sui-
vant le conseil de Dieu, vous leur rendrez le bien
pour le mal, et, quant à moi, je tâcherai de re-
connaître, dans mon art, le bien qu'il vous a plu
de me faire. »
Quelle habileté audacieuse d'intéresser ainsi
à sa cause le plus implacable persécuteur des
Protestants, de lui dire: « Ce n'est point moi
qu'ils ont frappé, c'est vous ! » et de terminer
par ce conseil de clémence !
Enfin il dédie son livre au lecteur. Que dira-
t-il au public, à celui qui peut rester sourd,
aveugle, indifférent, pendant des siècles, mais
qui finit toujours par entendre les grandes choses
simplement dites?
Ce qu'il veut, c'est que chacun s'étudie en la
philosophie naturelle. Ce qu'il veut, c'est que
les lettrés instruisent les laboureurs. Ce qu'il
veut surtout, car c'est son invention, le fruit de
son expérience, c'est que « le secret et enseigne-
ment des fumiers qu'il a mis en ce livre leur soit
divulgué, manifesté, et cela jusqu'à ce qu'ils
CARACTERE DE PALISSY. 45
l'aient en grande estime, comme la chose le mé-
rite. » Et s'il voit qu'on ne méprise pas ses
écrits, il fera un livre où il apprendra à tous à
connaître un genre de terre qu'on appelle marne,
de laquelle les laboureurs, en certaines parties
de la France; fument leurs terres. « Je sais que
je serai contredit par mes haineux, par les ma-
licieux, par les ignorants, par les ennemis de
toute vertu. Mais, pour être justifié, je prendrai
à témoin tous les plus gentils esprits de France,
philosophes, gens bien vivants, pleins de vertus
et de bonnes moeurs, qui estimeront mon oeuvre,
quoiqu'elle soit écrite en langage rustique et mal
poli. »
Le plan du jardin dont il donne le modèle s'a-
dresse surtout à la noblesse de France. Il la prie
seulement qu'il lui plaise de ne point lui rendre
le mal pour le bien, comme ont fait les ecclé-
siastiques romains de la ville de Saintes, qui ont
voulu le faire pendre.
Qu'avait-il fait?
Il les exhortait à paître leurs troupeaux sui-
vant le commandement de Dieu. Il leur rappe-
lait ces paroles du prophète : « Malédiction sur
« vous, pasteurs, qui mangez le lait et vêtissez
« la laine, et laissez mes brebis éparses dans les
3.
46 CARACTÈRE DE PALISSY.
« montagnes, je les redemanderai de vos mains!»
Il ajoute, avec une simplicité évangélique :
« Je n'eusse jamais songé que pour cela ils
eussent voulu me faire mourir. Je prie Dieu
qu'il les veuille amender. » Et, sans transition,
il termine ainsi dans cette forme de paysan :
« Qui sera l'endroit où je prierai un chacun de
se rendre amateur de l'agriculture, et je rappel-
lerai ce que j'ai dit ci-dessus que les simples
soient instruits par les doctes, afin qu'à la grande
journée nous ne soyons point accusés d'avoir
caché nos talents en terre, car vous savez bien
qu'il est écrit que Ceux qui les auront cachés
seront bannis du règne éternel. »
Telle est l'inspiration de son livre : la diffusion
de la science et des lumières. Il s'appuie sur un
texte des Ecritures, aussi il n'hésite pas a l'a-
dresser aux plus grands seigneurs. Il ne fait que
les honorer. En dédiant son livre au connétable,
à la reine mère, il engage leur responsabilité :
« Vous pouvez faire que je rende service, que je
travaille pour votre plaisir, employez-moi. » Tous
y trouveront leur profit, car il parle des oeuvres
de Dieu. Aux plus pauvres, il enseignera plu-
sieurs beaux secrets de nature qui permettront
de cueillir quatre millions de boisseaux de grain
CARACTERE DE PALISSY. 47
chaque année en France plus que de coutume.
Aux puissants, il se fait fort de dessiner le plus
beau jardin qui fût au monde, hormis le paradis
terrestre. En faisant cela, il aura fait une action
chrétienne, il aura rendu le bien pour le mal, et
glorifié Dieu dans ses merveilles.
Vingt-cinq ans plus tard il ose davantage. Il
s'attaque à toutes les théories Imaginatives, se
mesurant avec l'autorité souveraine, infaillible
qui les couvre, l'antiquité. Il faut que je dispute,
dit-il, car on ne trouve rien de bon s'il ne vient
des Latins. Il assemble les savants les plus illus-
tres, et, à leur face, ce nouveau docteur, preuves
en main, renverse le système gothique des idées
préconçues. La réalité des objets, la rigueur du
raisonnement, lui suffit pour les convaincre, ou
du moins pour les faire taire. Il prouve, chose
incroyable pour l'époque, qu'un homme qui ne
sait pas le latin peut avoir l'intelligence des
choses naturelles. Contre les philosophes grecs et
latins dont les sentences enchaînaient l'esprit hu-
main, il s'écrie : La philosophie? je la cherche
tous les jours!
Qui lui avait donné cette libre allure, cette
assurance, cette passion qui se déclare avec cette
franchise?
48 CARACTÈRE DE PAUSSY.
Était-ce le sentiment de son art? Mais l'art de
terre était un art de luxe qui ne pouvait s'em-
ployer qu'au bon plaisir de princes.
Était-ce la souffrance? Mais la souffrance abat,
détruit les âmes faibles, et, parmi ceux qui lui
résistent, elle fait souvent les hommes durs,
avares, sans pitié.
Pour devenir meilleur par la souffrance, pour
s'affermir par la persécution, il faut avoir une
foi. Quelle était la foi de Palissy?
IV
FOI DE PALISSY.
La foi de palissy, c'est la reconnaissance de
Dieu dans la nature.
Qui lui a fait compagnie dans ses voyages, des
Pyrénées à la mer du Nord? qui l'a assisté, for-
tifié dans ses recherches, dans ses angoisses, si
ce n'est ce tout-puissant esprit? Quand il errait
à pied dans les montagnes, le long des rives des
fleuves, Dieu lui a parlé par tel phénomène. Alors,
il s'en allait la tête baissée, craignant de voir
rien qui lui fît oublier ce à quoi il voulait penser.
Absorbé dans ses réflexions, soudain la lumière
jaillissait, et ce qui lui était resté obscur des
50 FOI DE PALISSY.
mois, des années, s'enchaînait dans son esprit
avec une logique imprévue, merveilleuse.
Il faut le suivre quand il cherche le plan d'une
ville-forteresse pour les chrétiens en temps de
persécution.
Il revoit en pensée toutes les villes qu'il a par-
courues, et ne trouve rien que de contraire à son
opinion. Il interroge les livres des architectes;
pas une figure ne l'aide à son affaire. « Quoi
voyant, je m'en allai comme un homme trans-
porté de son esprit, la tête baissée, sans saluer
ni regarder personne à cause de mon affection. »
Il visite tous les jardins qu'il peut trouver, afin
de voir s'il y a quelque figure de labyrinthe ou
parterre qui puisse servir à son dessein ; mais
rien ne Je contente. « Alors je commençai d'aller
par les bois, montagnes, vallées, pour voir si je
trouverais quelque industrieux animal qui eût
fait quelque maison industrieuse. »
Il faut entendre sa surprise de la grande in-
dustrie que Dieu à donnée à ses créatures. Encou-
ragé, joyeux de la Providence divine, il se pro-
mène de çà, de là, d'un côté et d'autre, pour ob-
server de plus près ces animaux. Il passe ainsi
plusieurs mois, exerçant toujours son art de terre
pour nourrir sa famille. Puis, il s'avise d'aller
FOI DE PALISSY. 51
sur les bords de l'Océan ; il se promène sur les
rochers, et c'est avec une admiration religieuse
qu'il remarque que Dieu a pourvu de la plus
grande industrie les plus faibles de ses créatures.
Il s'attache aux plus petits, aux plus méprisés
des poissons, pour trouver le meilleur conseil de
sa ville-forteresse.
Nous avons maintenant le secret de sa science
et de sa foi. C'est Dieu qui l'a enseigné. S'il a
souffert, s'il a tant tardé à connaître, c'est la
faute de son imparfaite nature, de sa dure cer-
velle, de ses sens grossiers ; mais, à force de per-
sévérance, il a trouvé grâce devant Dieu, qui lui a
fait connaître des choses jusqu'alors inconnues
aux hommes. Il ne les a apprises d'aucun philo-
sophe, d'aucun livre. « Je n'ai point eu d'autre
livre que le ciel et la terre, qu'il est donné à tous
de connaître et de lire. » Il est si ferme en sa
science que pour elle il accepte le martyre : « Si
je ne fais point apparaître que la vérité est telle,
je suis prêt à recevoir honteuse mort. »
Il ne croit plus par imagination, il croit par
expérience. Instruction irrécusable, mais quelle
rude instruction c'était au seizième siècle! Quelles
âmes énergiques, indomptables, il fallait pour la
recevoir !