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■B/OG 7^cA THlE
DE
PAUL-EU GÈNE-MARIE SAUZET
2? O G 7^c4 THIE
DE
1 =-¡J
UL-EUGÈNF,-MARIE
- SAUZET
PAR
- LEON ROUX
cAvocar à la Cour d'appel de Lyon
Melius est mori in bello, quàm videre
mala gentis nos trie.
(MACH., l, i, 59.)
LTOCNi
IMPRIMERIE LOUIS PERRIN
ALF. LOUIS PERRIN & MARINET, Succ.
1871
r:A'UcA:J(, T - CPOcp os
m
ET écrit n était point d'abord destiné à la
publicité qu'il reçoit aujourd'hui dans le cercle
de la famille et des amis. Il s'adressait unique-
ment à mes fils qui ont connu et aimé celui qui en est l objet.
Je sais bien qu'ils conserveront longtemps son souvenir ;
mais le temps efface les impressions les plus vives, et sa
main, hélas.' ne respecte pas même les nobles figures qui
reçoivent dans nos cœurs le culte de l amitié. Il faut, pour
les arracher à l'oubli, comme à une sorte de profanation,
en fixer par une rapide esquisse les principaux traits. rai
donc essayé de leur faire connaître une belle vie prématu-
rément éteinte et couronnée par une mort glorieuse. Mais
depuis que ces lignes ont été tracées, quelques personnes
ont pensé qu'il pouvait être utile de placer sous les yeux
VI
de li g én ération qui s é l è i,e des actes qui seront poui- elle
de la génération qui s élève des actes qui seront pour elle
un véritable enseignement. z4 cette génération envahie par
le flot des jouissances matérielles et glacée par légoismc,
n'est-il pas profitable de présenter un vivifiant exemple, une
salutaire leçon.' Ce n'est pas seulement par de bons livres
qu'on guérira la société malade, c'est surtout par de bons
exem p les. 7 ~ien ne se grave m i eux fans l' esp rit des jeunes
exemples. 'Rien ne se grave mieux dans l esprit des jeunes
gens que la vue des belles actions. 'Rjen n est plus propre
à fortifier leur cœur, à enflammer leur courage que la mise
en lumière du dévouement et du sacrifice. En consacrant
quelques pages à retracer une courte, mais digne existence,
que la mort entoure d'une si brillante auréole, nous n'avons
donc qu'un but : être utile à la jeunesse. Essayer de lui
rendre service, telle est à la fois l'explication et l excuse
de cet écrit.
On trouvera, sans doute, plus d'un défaut dans cette
peinture queût protégée lombre du foyer domestique et qui
supportera difficilement le jour de la publicité, même la
plus restreinte. Il est telle couleur qui trahira, aux yeux des
connaisseurs, une main peu habile, telle autre qui paraîtra
trop accusée. Je crois cependant que cette étude est exacte;
et si j'ai un scrupule, c'est d'être resté plutôt au-dessous
qu'au-dessus de la réalité. En jugeât-on autrement, qu'on
se souvienne que « si léloge des hommes illustres a pour
« objet d'exciter r émulation en honorant la vertu, il ne
« faut pas craindre a agrandir ce qui est déjà grand et de
a faire briller le modèle pour imposer plus de devoirs aux
VII
cc imitateurs (I). » Tour quoi n ajouterai-je pas que j'étais
rami de celui dont je vais raconter la vie ; et qui ne com-
prend et n'excuse les exagérations de Fainitié? eAu surplus,
je n'ai jamais eu de prétention à Texegi monumentum,
et je souscris d'avance et bien volontiers à toutes les cri-
tiques. Je ne demande qu'une chose, c'est qu'elles ri attei-
gnent que le peintre et qu'elles épargnent celui dont il a
cherché à reproduire f expressive et sympathique physio-
nomie.
Et maintenant je livre aux mains de la Providence ce
travail qu'elle m aura peut-être inspiré pour le bien de
quelque âme troublée et défaillante. Oh! combien je serais
récompensé de mes efforts si, au récit que je vais entre-
prendre, cette âme rendue à elle-même sentait renaître le
souffle des grandes pensées et des nobles espérances
(I) VILLE MAIN. Essai sur l'Oraison funèbre.
1
CHAPITRE PREMIER
Premières études de Paul Sauzet. — Cours de droit.
Thèse pour le doctorat.
1-1cc
AU L-E U G ÈN E-M A RIE SAUZET
est né à Lyon le 26 novembre 1840.
Il fit la plus grande partie de ses étu-
des dans une des premières maisons
d'éducation de notre ville : l'Institu-
tion des Chartreux. Il passait des mains d'une mère
chrétienne aux mains de ces maîtres éprouvés qui ne
croient pas avoir seulement pour mission de former
des savants et des lettrés, mais surtout d'élever les
cœurs et de tremper les caractères. C'est là que les
principes religieux, dont le germe avait été déposé
dans son berceau, lui furent enseignés comme le fon-
dement et la règle de la vie. Il y prit de bonne heure
aussi ces habitudes d'urbanité, de politesse et de bon
2
goût, véritable parure de la jeunesse et témoignage
certain d'une bonne éducation. Doué d'une intelli-
gence prompte, d'une mémoire sûre, le jeune élève
eut bientôt sa place marquée parmi les meilleurs de
ses condisciples. Aussi dans les jours de fête, où le tra-
vail reçoit sa récompense, gagna-t-il plus d'une de ces
couronnes qui ont tant d'attrait pour la jeunesse, et
dont le souvenir même charme la vie à son déclin.
La marche de ses études, qu'il termina au Lycée, fut
rapide. Il fut reçu bachelier à dix-sept ans.
Le moment était venu de choisir une carrière,
moment solennel, puisque l'avenir tout entier va dé-
pendre d'une sage ou d'une fausse détermination. Je
ne puis m'empêcher d'en faire la remarque. Un des
signes du temps, une des preuves les plus irrécusables
du malaise de la société française, c'est la tendance
des fils à déserter la carrière paternelle. Il semble à
nos esprits agités qu'il y a bénéfice à quitter la voie
suivie jusqu'ici par la famille, et à s'aventurer dans une
carrière nouvelle où l'on sentira cependant bien vite
ce qu'il en coûte de marcher sans guide et sans appui.
Combien de jeunes gens, détournés ainsi de leur route
naturelle, ne tardent pas à payer cher leur témérité et
vont, au grand préjudice du pays, augmenter le nom-
bre des déclassés.
Un tel danger n'était point à redouter pour Paul
Sauzet. Son nom seul lui marquait sa voie. Mais ce
3
nom était à la fois un honneur et un péril. Son
oncle avait jeté sur le Barreau un éclat incompara-
ble. Il l'avait illustré par ses triomphes oratoires; et
le Palais conservait encore comme un écho de cette.
grande voix à laquelle on ne pouvait résister qu'en
cessant de l'entendre. Un esprit vulgaire eût craint
de se heurter à une comparaison écrasante ; il n'aurait
pas manqué de trouver dans cette situation une excuse
à l'abdication du devoir. Le jeune Sauzet n'eut point
cette fausse modestie. Déjà sans doute lui apparais-
sait le véritable idéal de la vie humaine, qui consiste
uniquement à faire son devoir. Travailler dans la voie
qui vous paraît tracée par la Providence ; faire de son
mieux, et s'en remettre à Dieu du soin de vous récom-
penser dans cette vie ou dans l'autre, tel fut son pro-
gramme. Aussi, son parti fut-il bientôt pris; il fit son
cours de droit.
Mais il ne se contenta pas des études indispensables
pour l'exercice de la carrière d'avocat ou de magis-
trat; il voulut y joindre des études plus approfondies,
et parvenir au grade de docteur. Il l'obtint devant la
faculté de Grenoble en 1863. J'ai sous les yeux la thèse
qu'il soutint à cette occasion. Elle porte pour titre : La
Querelle des dettes à 'I\qme. Ce n'est pas une de ces
thèses ordinaires et souvent banales que l'étudiant fait
imprimer uniquement parce que le règlement veut
qu'on imprime. C'est un véritable volume, un traité
4
complet de la matière. L'auteur nous montre que la
question du prolétariat, qu'on voit aujourd'hui si grosse
de tempêtes, que tant d'esprits superficiels considèrent
comme une plaie nouvelle inconnue de nos pères, est
aussi ancienne que le monde. Remontant avec lui le
cours des âges, nous pénétrons dans les vieilles cités de
Sparte, d'Athènes et de Rome, et nous assistons aux
luttes si souvent sanglantes des Patriciens et des Plé-
béiens. Sans doute, en exposant les revendications
du peuple, l'auteur est souvent dans son camp; c'est
qu'il croit être alors avec le droit. Ainsi, il applaudit
aux cc lois sages de Servius (i), » à cc l'institution tuté-
« laire du Tribunat, qui, entièrement vouée aux inté-
cr rets du peuple, fut pour lui, à l'origine de sa créa-
« tion, une source non interrompue de bienfaits (2). »
Il loue les édits des Préteurs « qui vinrent au secours
« des débiteurs contre les iniquités du droit (3). Il
« salue cette ère nouvelle où la charité et l'amour
cc cessaient d'être des divinités païennes; où, à la
« philosophie stoïcienne succédait le spiritualisme
« chrétien; où les prisons s'élargissaient et les fers
« des débiteurs tombaient à la voix des Pères de
« l'Eglise (4). »
(1) Page 18.
(2) Page 40.
(3) Page lOS.
■4) Page 119.
f
Le sujet avait un écueil. Rien n'était plus facile que
de glisser sur la pente de ce faux libéralisme qui jette
sans distinction l'anathème à toutes les législations
antérieures à 1789. Au lieu d'une déclamation stérile,
nous avons un travail sérieux sur les rapports des
créanciers et des débiteurs ; sur le paiement des dettes
et spécialement sur la contrainte corporelle qui vient
à peine de disparaître de nos codes. Cette étude ne
saurait être plus complète. Ce n'est pas seulement la
législation romaine, avec ses deux formes principales
de contrainte, le nexum et l'addictio, qui se déroule sous
nos yeux. L'auteur a élargi le champ de ses investiga-
tions et interrogé les lois de la Judée et de l'Egypte,
comme celles de la Grèce et de Rome.
De l'examen des origines où avait puisé le Droit
français, il ne restait plus qu'à passer au Droit français
lui-même. C'est la dernière partie delà thèse. Elle con-
tient un exposé rapide de notre législation depuis les
Capitulaires de Charlemagne jusqu'au Code civil et
aux lois nouvelles du 17 avril 183 2 et du 13 décem-
bre 1848. Des considérations inspirées par un esprit
sagement libéral terminent cette savante étude.
Si maintenant on me demande quel est le trait sail-
lant, distinctif de cet ouvrage, je n'hésite pas à dire
qu'il porte l'empreinte du caractère même de son
auteur : la persévérance dans le travail. J'ai peine à
comprendre comment il a pu le mener de front avec
6
la plaidoirie. Il y a là, en effet, une connaissance
approfondie non-seulement de tous nos auteurs juri-
diques, mais encore des grands écrivains de tous les
siècles. Cicéron, Tite-Live, Tacite, Plutarque sont
aussi familiers à l'auteur que Cujas et Montesquieu ;
et il met aussi bien à profit les découvertes ingénieuses
de Niebuhr que les élégants commentaires de Trop-
long. Je sais bien qu'en louant l'érudition dont cette
thèse est remplie, je risque de me faire quelque en-
nemi dans les rangs des étudiants, qui trouvent, et pour
cause, que les citations sont un luxe inutile; mais ce
que je sais aussi, c'est que mon sentiment a été celui
de la Faculté de droit de Grenoble, qui, en recevant
le jeune docteur, lui décerna une mention exception-
nelle d'éloge.
CHAPITRE II
Carrière d'avocat.
C'est par ces importants travaux que Paul Sauzet se
préparait aux luttes du barreau. Mais, pour les aborder
avec une armure solide, il pensa qu'il était indispen-
sable de joindre l'étude de la procédure à l'étude de la
doctrine. Il travailla donc quelque temps sous la direc-
tion d'un de nos meilleurs avoués de première instance.
Puis il entra au barreau. On le trouve inscrit sur le
tableau des avocats dès la fin de l'année 1860. Son
oncle, inscrit sur le même tableau depuis 1820, y est
resté jusqu'au jour où il est entré dans les Conseils
de la Couronne. Il a tenu à y figurer, même pendant
sa longue présidence de la Chambre des Députés, et
on l'y voit encore aujourd'hui.
Ce fut un jour plein de souvenirs et d'espérances
que celui où Paul Sauzet parut à la barre pour prêter
le serment professionnel d'avocat. Les anciens de la
8
Cour et du Barreau qui avaient entendu l'oncle, éprou-
vaient, en voyant le neveu à la même barre, un tres-
saillement involontaire et saluaient avec bonheur un
nom qui leur rappelait les vives émotions de leur
jeunesse. Encouragé par un si sympathique accueil, le
jeune avocat se mit au travail, et ne recula devant
aucun des labeurs qu'exigeait sa profession. Qui ne
sait combien elle est difficile! C'est un champ à la fois
immense et rude. Il offre à l'intelligence de celui qui
veut le cultiver les aspects les plus divers et les plus
étendus. Mais il est hérissé d'obstacles. Ce n'est point
en effleurant sa surface, c'est en y creusant un sillon
profond qu'ont assure sa fécondité. Savoir la loi, en
connaître le texte, en posséder l'esprit par une étude
attentive de la législation qui l'a précédée, tel est le
premier devoir de l'avocat. Il ne doit point, se mouvoir
seulement dans ce cercle juridique 5 car il serait incom-
plet. L'horizon qui s'ouvre devant lui, et qu'il doit
embrasser, n'a d'autres limites que celles des connais-
sances humaines; car les procès touchent à toutes les
situations de la vie. Il faut donc qu'il soit également
versé dans l'histoire et la politique, dans les lettres et
les sciences. La philosophie lui est nécessaire pour péné-
trer le cœur de l'homme, en révéler les grandeurs et les
faiblesses; la dialectique pour discuter et mettre à néant
tous les sophismes; l'imagination pour colorer le dis-
cours; l'éloquence enfin pour convaincre et émouvoir.
9
L'éloquence, que la fable antique symbolisait par
des chaînes d'or, parce qu'elle a le privilége de tenir
les âmes captives autour d'elle, l'avocat sait qu'il doit
la demander surtout à l'improvisation. Les ignorants
seuls croient qu'il est facile d'improviser. L'improvisa-
tion, c'est-à-dire cette découverte instantanée de la
pensée et du langage propres au sujet, ne jaillit que
des efforts de l'âme repliée sur elle-même, et de la
méditation solitaire. Oui, c'est dans le silence du cabi-
net, et, s'il le faut, dans les profondeurs de la retraite,
au contact des grands génies qui ont honoré l'huma-
nité, en présence de Dieu, vraie source de toute inspi-
ration, que s'allume dans l'âme de l'orateur ce feu
intérieur qui doit, pour ainsi dire, le consumer avant
de répandre au dehors sa clarté magique et sa puis-
sante chaleur.
C'est à ce prix que s'obtient l'éloquence. Mais l'élo-
quence elle-même ne suffit pas à l'avocat. L'Orateur
romain nous apprend que pour exercer cette belle fonc-
tion de défenseur du droit, les plus brillantes qualités
de l'esprit ne sont rien sans la dignité du caractère et
la noblesse des sentiments. Aussi, pour rester fidèle à
la définition de son ministère : Vir probus, dicendi peri-
tus, l'avocat apporte-t-il au choix de ses causes une
inébranlable sévérité. C'est en vain que la mauvaise
foi, empruntât-elle les séductions de la richesse, frap-
pera à sa porte. Il se considérerait comme déshonoré
10
d'avoir sciemment concouru au triomphe de l'injustice.
Mais, tenant pour seules vraies les satisfactions de la
conscience, et s'élevant au-dessus des préjugés de
l'égoïsme, il estime comme un bonheur inappréciable
de pouvoir offrir l'égide de sa parole aux délaissés de
la fortune, et de tendre à leur détresse une main désin-
téressée.
Le tableau des devoirs de l'avocat, que nous
venons de tracer d'une manière si imparfaite, n'était
point pour le jeune Sauzet un simple idéal. Il en avait,
comme nous l'avons dit, sous les yeux, dans le sein
même de la famille, la vivante réalité. Je ne suis donc
point étonné qu'il en ait fait la règle de sa conduite.
Pendant dix ans je l'ai vu paraître à la barre. Ses
connaissances juridiques, sa facilité de parole, l'avaient
bien vite placé aux premiers rangs de ses rivaux, parmi
lesquels il ne comptait que des amis. Pendant dix ans
j'ai vécu avec lui de cette vie du barreau qui a ses
moments de joie et de tristesse, ses bons et ses mau-
vais jours. La confraternité professionnelle ajoutait un
lien de plus à ceux qui nous unissaient. Le Palais était
le rendez-vous naturel où les loisirs que pouvait laisser
l'audience se passaient à échanger nos idées, nos sen-
timents sur tant de problèmes qui agitent l'esprit et le
cœur, heures bénies pendant lesquelles l'amitié répand
dans l'âme comme une douce rosée qui la pénètre et
la rafraîchit.
11
J'ai toujours admiré avec quelle ardeur il se mettait
au travail., avec quelle ténacité il y persévérait. Les
obstacles qui arrêtaient les autres n'avaient point de
prise sur cette nature énergique. Le devoir avait parlé,
cela suffisait; il ne savait plus reculer. Aussi ses pro-
grès furent-ils rapides; et à l'âge où finissent à peine
les débuts, avait-il déjà plaidé plus d'une cause impor-
tante. Je sais bien que parmi les dossiers qui ornaient
sa table de travail, dossiers qui font pousser tant de
soupirs d'envie aux débutants, plusieurs avaient été
apportés par des mains amies que le jeune défenseur
pouvait serrer au Palais. Mais cela même fait son éloge ;
car ici il n'y a pas de meilleurs juges que les hommes
d'affaires. Justement soucieux des intérêts de leurs
clients, ils ne veulent rien négliger pour gagner leurs
procès. Tenez donc pour certain que lorsqu'ils les
confient à tel avocat plutôt qu'à tel autre, c'est qu'ils
savent bien par là mettre quelque chance de plus de
leur côté.
De la barre des tribunaux civils à celle des tribunaux
criminels il n'y a qu'un pas, et l'avocat occupé est sans
cesse appelé à le franchir. C'est ici qu'apparaît cette
variété d'aptitudes que nous avons exigée de lui. Il
vient de défendre des intérêts purement civils, et il lui a
suffi de mettre au service de ses clients sa science du
droit, sa connaissance des affaires. Mais voici que des
intérêts bien plus précieux, bien plus chers, font appel
12
à son zèle et à son dévouement. Il s'agit de l'honneur,
de la liberté, quelquefois même de la vie gravement
menacée. Pour cette lutte nouvelle, de nouvelles armes
sont nécessaires. Il les trouvera dans la connaissance
du cœur humain qui lui donnera la raison de toutes
les faiblesses, et surtout dans cette sensibilité vraie
qui, débordant de l'âme, a seule le secret de toucher les
cœurs et de désarmer la justice. Imbu de ces principes,
guidé par le grand orateur, qui dans les causes crimi-
nelles n'avait point été surpassé, le jeune Sauzet pou-
vait aborder le terrain souvent périlleux de nos cours
d'assises. Je ne suis point étonné que les Présidents,
investis par la loi du droit de désigner un avocat aux
accusés qui n'en ont pu choisir, l'aient tant de fois
appelé à l'honneur de ces défenses d'office que le
désintéressement revêt de sa noblesse et de sa gran-
deur. Là, comme au prétoire des affaires civiles, il a
compté plus d'un succès. Là, plus d'une fois, par ses
efforts et son dévouement, il a pu obtenir du Jury la
seule récompense qu'ambitionnait son zèle : l'acquitte-
ment de son client.
CHAPITRE III
Travaux littéraires.
Les devoirs professionnels ne faisaient point oublier
au jeune avocat les études littéraires dont les travaux
de collége ne sont en quelque sorte que la préface.
On Fa dit avec raison : au collége on apprend à
apprendre. L'élève y reçoit la première initiation intel-
lectuelle. Il y prend ce goût du beau et du vrai qui
jette dans l'esprit de profondes racines, et qui se
retrouvera plus tard, même après de longues années
d'inaction et de sommeil. Mais le développement de
l'intelligence est l'œuvre du temps. S'il souffre d'être
hâtif, il souffre encore plus d'être arrêté dans sa mar-
che. Semblable à la flamme qui s'éteint faute d'ali-
ments, l'intelligence ne vit et ne s'élève que par une
culture incessante, un labeur infatigable. C'est surtout
à l'avocat, comme nous le disions plus haut, que s'im-
pose le devoir de rester en communication constante
J4
avec les grands écrivains de tous les siècles. Où
trouverait-il mieux que dans leurs chefs-d'œuvre la
noblesse de la pensée et la beauté du langage sans
lesquelles il n'y a pas de véritable éloquence? En réalité,
chaque procès est un drame où l'humanité apparaît
avec ses passions vives et variées. Qui en fera mieux
connaître les ressorts, qui en donnera une peinture
plus exacte, que les maîtres dont la gloire impérissable
a grandi avec le temps?
Je n'ai pas le dessein d'indiquer tous les travaux
auxquels Paul Sauzet s'est livré. Il serait trop long
d'énumérer les divers sujets qui sollicitaient l'activité
de son esprit. Au surplus, il n'a guère laissé que ces
notes, ces esquisses, qu'on jette sur le papier dans la
sève de la jeunesse, auxquelles on donne la dernière
main dans les jours de la maturité. Je n'étonnerai
personne en disant qu'il s'est occupé de législation.
Faire voir que nos lois françaises ne sont point arrivées
à cet idéal de perfection qu'on affirme trop à l'école ;
démontrer que nous mettons souvent un puéril orgueil
à vouloir gratifier les peuples voisins de nos codes,
tandis que nous devrions leur faire plus d'un emprunt
précieux; prouver surtout que le Christianisme, qui a si
profondément modifié le Droit romain, et qui a fait
en définitive la civilisation moderne, est l'origine et la
raison de tout progrès, de toute réforme, tel a été l'ob-
jet de ses méditations et de ses patientes recherches.
ïf
Il était ainsi conduit à explorer le domaine de
l'histoire et à en reconnaître la fécondité. Nous
vivons à une époque où tout le monde veut s'occu-
per de politique, de cet art si difficile qui consiste
à étudier la destinée d'un peuple, et à trouver
les meilleurs moyens de le diriger. Or, je le de-
mande, que serait la politique, si elle n'était éclairée
par les leçons de l'histoire ? N'est-ce pas par l'étude
attentive du passé qu'on juge le présent, qu'on pré-
pare les solutions de l'avenir? Paul Sauzet pensait aussi
que pour atteindre ce but, il fallait mettre à profit les
travaux des hommes illustres qui ont jeté sur la société
un si puissant regard. Il admirait la haute raison de
Montesquieu, l'esprit profond de Pascal, le génie sou-
verain de Bossuet.
Mais, si c'est le propre d'une intelligence cultivée de
ne dédaigner aucune des branches du savoir humain,
au fond, comme l'a dit le poète, chacun a sa prédi-
lection marquée, trahit sua quemque volupras. Or, le
goût de Paul Sauzet le faisait pencher du côté des
lettres. Elles n'avaient point de plus fervent disciple.
Nos classiques, qu'on néglige trop pour les produc-
tions éphémères de la littérature contemporaine,
étaient au premier rang de sa bibliothèque; et souvent
qui aurait cru n'ouvrir qu'un code, en prenant un livre
sur sa table de travail, aurait été surpris de mettre la
main sur un Horace ou un Virgile. Il était loin, du
i6
reste, d'être étranger au mouvement littéraire du
temps; et je l'ai vu bien des fois prendre part aux
luttes qui se livraient autour des célébrités nouvelles.
Enfin, ce disciple des lettres était un favori des Mu-
ses. Tout d'abord on est tenté de s'en étonner; car ce
sont des sentiers peu poétiques que ceux qui mènent à
la connaissance des lois. Et cependant cette variété
d'aptitudes qui permet de goûter à la fois Domat et
Racine, n'est pas aussi rare qu'on le pense. Je pour-
rais citer tel magistrat qui partage ses veilles entre un
ouvrage sur les successions et une traduction en vers
d'Horace. Aussi bien ne voyons-nous pas jaillir du
même sol les sources les plus fécondes, mais en même
temps les plus diverses ? Le critique doit s'incliner de-
vant les mystères de l'intelligence, comme le savant
devant les mystères de la nature. C'est l'œuvre qu'il
lui est donné de juger et non l'ouvrier. Pour moi, je
m'explique très-bien les élans poétiques de notre jeune
auteur. Je crois que la poésie correspond à un besoin
universel; et loin de penser comme Platon qui, dans
un moment de mauvaise humeur, bannissait les poètes
de sa république, je les recevrais dans la mienne avec
honneur.
La poésie, en effet, c'est la voix de l'âme humaine
émue par les grands drames de ce monde ou les mer-
veilles de la nature ; c'est l'accent inspiré de nos joies
et de nos douleurs que le langage ordinaire est im-
17
2
puissant à exprimer; c'est l'écho de cette harmonie
céleste qui descend quelquefois en nous et nous fait
tressaillir. Qui donc, à certaines heures,.n'a pas ressenti
ces émotions captives au fond de l'âme qui ne s'apai-
sent qu'en s'exhalant dans une prière ou dans un chant ?
Oui, tous, avouons-le, nous avons eu nos moments
d'enthousiasme ; nous avons voulu le répandre dans nos
vers; nous avons essayé de balbutier cette langue mé-
lodieuse que les anciens appelaient la langue des dieux.
Paul Sauzet avait trop d'élévation pour ne pas
éprouver le mens divinior, pour ne pas entendre le
dieu des vers, — deus, ecce deus, — qui parle sur-
tout à la jeunesse. Je n'ai donc point été surpris
de son oeuvre poétique; mais j'étais loin de penser
qu'elle fût si étendue. Lorsqu'on a fait l'inventaire de
ses modestes travaux, j'ai été frappé du grand nombre
de pièces de vers sorties de sa plume. Il a parcouru
avec succès tous les genres, et n'a pas dédaigné même
la chanson. Mais, on le comprend, le cadre même de
cet écrit ne permet que quelques citations. Elles suffi-
ront, je crois, pour donner une idée de son talent.
Ouvrons, par exemple, ses poésies descriptives. Voyez
s il ne prouve pas que dans ce champ inépuisable
on peut encore glaner, après notre grand poète
lyonnais. Voici une peinture de l'aurore en hiver :
Un jour, il m'en souvient, c'était un jour d'hiver,
Le froid gerçait la terre en longues cicatrices ;
iS
L'onde ne coulait plus au gré de ses caprices,
»
Et la neige argentait les tapis encor verts.
A l'horizon brumeux se déployait l'aurore;
Le ciel d'un gris plombé s'éclaircissait plus pur;
Comme un globe rougeâtre on voyait dans l'azur
Le soleil hésitant qui n'osait point éclore.
Voici maintenant une peinture du crépuscule :
C'était le soir. La nuit muette et sans secousse
Montait au ciel. Jetant sa clarté pâle et douce,
Le crépuscule, avec son voile de blancheurs,
Endormait l'horizon dans de molles fraîcheurs.
La forêt, à mi-côte, en s'enfonçant dans l'ombre,
Au vert tendre des prés mettait sa tache sombre ;
Tandis qu'entre deux pins la lune s'étageant
Rasait l'ombre, et traçait comme un ruban d'argent.
La brise frissonnait à travers les ramures ;
Les arbres s'inclinaient avec de doux murmures ;
Et, près du banc de mousse où je venais m'asseoir,
S'endormaient balancés au souffle aimé du soir.
Je parlerai bientôt de ses voyages et de ses ascen-
sions vraiment extraordinaires. Aurait-il été, par hasard,
jaloux des poètes que l'antiquité plaçait sur le Parnasse,
le front couronné de fleurs? On serait tenté de le
croire, car il chante sur les sommets des Alpes. L'as-
cension à elle seule vaut déjà une couronne. Voyez si
vous n'en accorderiez pas une autre à cette belle poésie.
]9
Il s'agit du mont Cervin. Trois Anglais ont essayé
de lutter contre ce géant des Alpes, et ont succombé
dans la lutte :
Je veux lutter aussi, car rien ne me rebute.
Hadovv, Douglas, Wympfer, j'en ai fait le serment,
Je veux vaincre à mon tour ; sur cet escarpement
Dussé-je, comme vous, tomber de chute en chute.
Partons ! le temps est pur. — Dans son isolement
On jette au sort sa vie, et le sort la dispute.
Le précipice est là, de minute en minute.
— Trois jours !. Et je reviens. — Vous seul savez comment.
Sur le Cervin abrupt, effroi de la nature,
J'ai pu mettre une croix pour votre sépulture !
Vos corps, je le sais bien, sont délaissés là-bas.
Vous n'avez pas vaincu ; votre gloire est égale.
Vous avez succombé : c'est de race royale
De choisir un tombeau que d'autres n'auront pas.
Assurément ce sont là des vers harmonieux et faciles.
Mais la forme n'est qu'une vaine parure lorsqu'elle ne
revêt pas de nobles idées. Ici, quelle pensée touchante !
et comme le chrétien se révèle autant que le poète !
On le voit, la croix en main, penché sur la tombe d'in-
nocentes victimes, et on croit entendre dans ses vers
comme une prière suave qui s'élève vers le ciel. Le
sentiment religieux est la corde la plus mélodieuse
que puisse faire vibrer la lyre du poëte. Les anciens le
20
savaient bien. Aussi, ne séparaient-ils point la religion
de la poésie, et Pindare mêlait toujours le nom des
dieux au nom des athlètes dont il célébrait le triomphe
aux jeux olympiques.
Revenu de la Jungfrau qu'il a escaladée par une
sorte de miracle, il raconte en quelques vers pleins
d'esprit et de verve l'étonnement de son aubergiste :
— « Vivant? dit l'aubergiste ; à la Très-Sainte Vierge,
Ma foi, vous pouvez bien brùler un fameux cierge;
Car, vrai, je vous ai vu ; mais bien peu le croiront.
C'est dommage pourtant; la Jungfrau n'est plus vierge.
Femme ! il faut le cacher aux hôtes qui viendront ;
Sinon, que deviendrait l'enseigne de l'auberge? »
Un des genres où il réussit le mieux, c'est l'idylle.
J'en citerai une dans laquelle il peint la rencontre en
pleine forêt d'un pâtre et d'un voyageur qui n'est autre
que lui-même. Sa muse champêtre s'est inspirée de la
poésie antique, et son berger rappelle les bergers de
Théocrite et de Virgile. A la pompe de l'alexandrin,
dont le pas est trop solennel, nous allons voir suc-
céder un rhythme où la coupe des vers et le rapproche-
ment des rimes flattent agréablement l'oreille.
LE PATRE.
Étranger, qui vous amène
De la plaine ?
21
Savez-vous qu'en mon châlet
Je n'ai guère
Qu'un pain dur comme la pierre,
Et parfois un peu de lait?
LE VOYAGEUR.
J'ai pris ce versant rapide ;
Et sans guide,
Marchant où venait le son,
J'ai mis jusqu'à ta demeure
Plus d'une heure,
Au seul bruit de ta chanson.
J'aime errer à l'aventure.
La nature
Est belle où je suis venu.
Le soir vient et déjà gagne
La montagne ;
Le sentier m'est inconnu.
Qu'importe ! La nuit est douce,
Et la mousse
Vaut bien un lit de duvet.
Il suffit dans la nuit sombre
D'un peu d'ombre,
D'un tronc d'arbre pour chevet.
LE FATRE.
Eh bien ! mettez vous à l'aise.
Ce mélèze
Peut nous abriter tous deux.
Nous pourrons causer ensemble,
Il me semble,
Si vous êtes généreux.
:2
C'est si bon la voix humaine,
Quand s'égraine
Un entretien calme et doux.
Depuis la saison d'automne,
Non, personne
N'est venu si loin que vous.
Cette nuit que Dieu nous donne
Sera bonne.
Je vous conduirai demain,
A l'heure où la jeune aurore
Passe et dore
Les sommets dans le lointain.
Voyez sur la cime blanche,
Où se penche
L'astre qui s'en va sans bruit,
La nuit qui met sur ses voiles
Les étoiles.
Je puis bien pour cette nuit
Laisser mon troupeau folâtre,
Et sans pâtre,
Sous la garde de mon chien.
A leurs cloches argentines
Les mutines
Il les ramènera bien.
Pour moi, je me sens pénétré par cette poésie si
douce, et j'aime la mélancolie tendre et rêveuse qui
y est répandue. Je n'ajouterai rien 5 je préféré vous
laisser sous le charme. Au surplus, on n'analyse point
la grâce, on la sent.
23
Cette pastorale fait partie d'un recueil intitulé : Vans -
lesoilpes. Je n'en finirais pas si je voulais faire connaître
toutes les jolies choses que renferme ce brillant écrin.
Je ne puis cependant résister au plaisir d'une dernière
citation. Le poète nous transporte non plus dans les
forêts, mais sur les rochers les plus escarpés de la mon-
tagne 3 il va placer sous nos yeux une action vive, sai-
sissante. La fraîcheur de la peinture, l'éclat du coloris
vous remettront en mémoire, j'en suis sûr, plus d'une
de ces belles toiles qui vous avaient frappé en reprodui-
sant fidèlement les scènes souvent émouvantes de la
chasse. Il s'agit de la chasse au chamois. Voici quelques
strophes de ce petit poème que je regrette de ne
pouvoir donner tout entier :
A l'heure où l'aube discrète
Met sa robe de satin,
Le voyez-vous près du faîte
Sous les brouillards du matin.
Le poil roux, la jambe fine,
La corne élancée au front,
Un œil doux, qui s'illumine,
Un jarrêt nerveux et prompt.
Au menton, la barbe blanche;
Un sabot, comme l'acier,
Qui défie l'avalanche
Sur la pente du glacier.
Dans sa course vagabonde
Par les rochers et les bois,
2-4
Il ferait le tour du monde
En un an plus d'une fois.
Et lorsque la nuit est belle,
On le voit tout endormi,
Debout, faisant sentinelle,
Pas plus gros qu'une fourmi.
Vêtu de sa cape brune,
Par la neige ou le grésil,
Le chasseur n'a pour fortune
Que sa poudre et son fusil.
-;
Il s'en va seul et sans guide
Par les ravins désolés,
Les yeux plongeant dans le vide,
Les pieds aux rocs éboulés.
Là, sous un rayon de lune,
Sa longue-vue à la main,
Il l'a vu dans la nuit brune
Comme un point noir au lointain.
Il monte, descend, remonte.
Chaque obstacle, il le maudit :
La nuit marche 1. le temps compte.
C'est bien lui !. le point grandit.
Soudain un éclair rayonne
Et perce l'obscurité,
Et le bruit s'élance et tonne
Au sein de l'immensité.
2f
Le plomb l'atteint. Il chancelle,
Se relève et se débat.
Un flot de sang qui ruisselle
Marque la fin du combat.
L'homme tient la pauvre bête.
Que de maux sont oubliés !
Il l'emporte sur la tête,
Les pieds deux à deux liés.
Hélas! ces pieds de gazelle,
Ces petits pieds que j'aimais,
— Le chasseur a trop de zèle, —
Ne bondiront plus jamais.
Tu n'iras plus sous la brise,
Léger comme un feu follet,
Brouter l'herbe du cythise,
Le thym ou le serpolet;
Ni fouler la roche grise,
Ni boire au torrent glacé.
Liberté fut ta devise ;
La devise est un passé.
Pour le porter de la sorte
Le chasseur se bat les flancs.
Mais le soir, quand il l'apporte,
Il a gagné ses vingt francs !
En lisant ces jolis vers, on ne peut qu'admirer la
source d'où ils coulent avec tant de grâce et de dou-
ceur. Cette source, c'est la contemplation de la nature.
26
C'est là que tous les grands maîtres ont puisé, et notre
jeune auteur a dû dire après Virgile :
Rura mihi et rigui jplacecint in vallibus amues,
FlumiKJ amem sylvasque inglorius !.
Et comment le poète ne s'inspirerait-il pas de tant
d'harmonies répandues dans l'univers ? Est-ce qu'il n'y
a pas une sympathie mystérieuse de notre âme avec
les beautés de la création? Les ombres de la nuit ne
correspondent-elles pas à nos tristesses, les clartés bril-
lantes du jour à nos joies ? La brise du soir qui rafraî-
chit la terre assoupie, et la tempête qui brise les cîmes
des forêts, ne sont-elles pas l'image de nos jours pai-
sibles et de nos jours d'orage? Dieu lui-même n'appa-
raît-il pas dans ses oeuvres. et comme le grain de
froment révèle sa providence, les glaciers ne semblent-
ils pas nous dire qu'il est éternel; l'océan, qu'il est
infini? Ce ne sont pas seulement les cieux qui racon-
tent sa gloire; la nature entière est un temple que le
vrai poète peut visiter, car tout y chante ses merveilles.
CHAPITRE IV
Voyages. — Vie de famille. — Relations du monde.
On comprend maintenant pourquoi les voyages
offraient à Paul Sauzet le plus vif attrait. Il pensait,
avec raison, que le voyage est le principal luxe donné
par la fortune, luxe qui n'a rien de stérile, puisqu'il
permet à l'âme de se retremper dans le spectacle vivi-
fiant de la nature. Aussi, chaque année, lorsque l'heure
du repos réglementaire avait sonné, avec quel bonheur
déposait-il le fardeau du travail pour prendre son vol
vers les sites variés qui décorent notre beau pays. On
sait quelle était sa prédilection, j'allais dire sa passion
pour les montagnes. Son choix se portait toujours sur
les plus élevées. Il ne faut pas s'en étonner. Nous retrou-
vons ici cette tendance à surmonter tous les obstacles,
à vaincre toutes les difficultés, qui était, comme on l'a
vu, l'un des traits saillants de son caractère. A ce goût
naturel se joignaient de nobles aspirations dont j'ai
28
reçu souvent la confidence. Il lui semblait qu'en gra-
vissant de hautes montagnes on se dégage, à mesure
qu'on s'élève, des entraves terrestres ; que, parvenu au
sommet, on trouve avec un air plus pur la région des
grandes pensées5 et que sur ces cimes jetées dans la
nue l'âme palpite d'une vie nouvelle, parce qu'elle croit
être plus près de la source éternelle de tout bien et de
toute beauté.
Nous avons fait ensemble plus d\me excursion dans
les montagnes de la Grande-Chartreuse et dans les
Pyrénées. Tout en lui était merveilleusement disposé
pour la résistance aux grandes fatigues, pour le pas-
sage rapide et sûr des endroits les plus difficiles.
Il possédait cette force si appréciée des anciens, si
rare malheureusement à notre époque. Grand, svelte,
agile, vigoureux, il ne connaissait ni obstacles, ni
repos; et je sais qu'il a souvent fait le désespoir des
guides par des étapes insolites.
Mais ces courses de montagnes, dont je garde le
souvenir comme un doux parfum, n'étaient en réalité
pour lui que de simples promenades. C'est ailleurs
que ce hardi voyageur devait porter ses pas pour ac-
complir ce que, dans le langage des ascensionnistes,
on appelle de grandes choses. La France, s'il m'est per-
mis de m'exprimer ainsi, a le front ceint de deux cou-
ronnes qui brillent d'un éclat bien différent. Au midi,
ce sont les Pyrénées avec leurs riants vallons, avec
29
leurs pics variés qui s'élancent dans un ciel bleu pleins
de légèreté et de grâce ; à l'est, ce sont les Alpes avec
leurs glaciers éternels, avec leurs cimes désolées qui
se dressent devant nous pour nous accabler de leur
majesté et de leur grandeur. Les Pyrénées n'ont rien
qui puisse faire reculer la plupart des touristes ; mais
il n'appartient qu'à l'élite de cette phalange intrépide
de se risquer sur les sommets des Alpes. Eh bien ! si,
à l'en croire, rien n'est plus glorieux que d'être allé
poser son pied sur des hauteurs inaccessibles au reste
des mortels, cette gloire n'aura pas manqué à Paul
Sauzet. Le Mont-Rose, le Mont-Blanc (i), la Jungfrau,
(i) Le Mont-Blanc, journal de la Haute-Savoie, dans son numéro du
12 juillet 1868, donne la dépêche suivante :
« Chamonix, 11 juillet, 11 h. 15 matin.
« La deuxième ascension du Mont-Blanc vient d'être heureusement
effectuée par un Français, M. Paul Sauzet. Les télescopes des hôtels
signalent sa présence sur la cime. »
On voit dans les numéro des 19 juillet et 2 octobre 1868 de la même
feuille, qu'une discussion s'est engagée entre notre jeune touriste et la
rédaction du journal, sur le point de savoir quel est le côté par lequel on
peut le plus facilement attaquer le géant des Alpes. Paul Sauzet soutient
qu'au lieu de passer par le chemin ordinairement suivi du Corridor, il
vaut mieux monter par le dôme du Goûter et la Bosse du Dromadaire.
La rédaction du journal répond qu'il y a là des arètes de glace si
vives, si vertigineuses, qu'on ne peut s'y tenir debout. Grave débat
que peuvent seuls juger des membres de l'Alpine Club, et dans lequel je
ne serai probablement pas le seul à avouer mon incompétence.
30
le Cervin lui-même ( i ) ont dû livrer leurs sauvages soli-
tudes, leurs redoutables arètes et leurs glaciers gigan-
tesques au jeune voyageur, qui y a trouvé, comme on
l'a vu, plus d'une inspiration poétique. Pourquoi ne
dirions-nous pas à ceux qui seraient tentés de suivre
ce courageux mais téméraire exemple, que de telles
entreprises ont failli lui coûter la vie? Il nous a raconté
lui-même les dangers qu'il avait courus au Mont-Rose.
L'ascension avait été heureusement effectuée ; mais,
lorsqu'il fallut descendre, les guides ne retrouvèrent
plus le sentier qu'ils avaient tracé en montant. Une
avalanche l'avait fait disparaître. Les voilà sans chemin,
perdus dans un désert glacé, suspendus sur de profonds
abîmes! Quelles angoisses, quelles terreurs assiègent
leur âme! Une seule voie de salut s'ouvre devant eux :
il faut sauter d'une hauteur de dix mètres dans une
(i) On lit dans la Feuille d'caoste, du 2 décembre 1868 : « La dernière
ascension du Mont-Cervin a été faite cette année par un Français. M. Paul
Sauzet, avocat de Lyon, accompagné des guides J.-A. Carrel et Joseph
Maquignaz, était parti de Zermatt le 7 septembre, dans l'intention d'aller
coucher, ce jour-là, à la cabane suisse. Mais, quand il se préparait à
gravir les flancs de la pyramide, une avalanche de pierres qui ne cessaient
de rouler, lui a fait changer de direction. 11 traversa le col de la Forca et
vint coucher au Giomein. Il en est parti le 8 et alla passer la nuit dans la
cabane italienne. Le lendemain matin, il alla au sommet et revint cou-
cher le même jour à l'hôtel, où il est arrivé vers les onze heures du soir.
C'est la première ascension qui ait été faite en deux jours du côté de
Valtornenche. »
31
excavation pleine de neige. Mais cette neige ne recou-
vre-t-elle pas un abîme? Et si cela est, c'est se préci-
piter dans la mort. Il n'importe, puisqu'on n'a point
d'autre moyen de salut. Un des guides jette son bâton
avec force pour sonder le précipice. Le bâton pénètre
dans la neige sans disparaître, et un rayon d'espoir
brille dans tous les yeux. Ils dénouent alors la précieuse
corde par laquelle ils se tenaient attachés. Une vive
émotion les saisit en se voyant isolés les uns des autres.
Cependant il n'y a plus à hésiter 3 le moment suprême
est arrivé. Ils recommandent leur âme à Dieu, et s'élan-
cent l'un après l'autre dans cette neige glacée qui sera
peut-être un linceul. Mais non. La Providence est là!
La neige les reçoit, les retient, les protège ; et ils sont
sauvés !
Au retour de ces périlleux voyages, Paul Sauzet
rentrait avec bonheur dans la famille. Il y retrouvait
la tendresse, l'affection dont son cœur avait besoin.
Personne n'aimait plus que lui les doux épanchements
de la vie intérieure dont on sent si vivement le prix
le jour des douloureuses séparations. La famille lui
apparaissait comme le port aimé où l'on vient se
reposer de toutes les agitations et de tous les orages.
N'est-ce pas là, en effet, que la main de Dieu a placé
pour nous ces amis vrais, désintéressés, fidèles, qu'on
appelle un père et une mère, et dont nous ne pouvons
prononcer le nom, quand nous les avons perdus, sans
32
tressaillir d'amour et de reconnaissance? N'est-ce pas
là qu'est le foyer de ces unions fraternelles, où l'on
vient réchauffer son cœur, même au soir de la vie?
Oui, je te salue avec respect, ô famille, œuvre sacrée
de la Providence ! C'est toi qui as versé dans mon
âme, aux heures de la tristesse, d'ineffables consola-
tions; c'est toi qui as cicatrisé tant de plaies sai-
gnantes de nos temps agités; c'est toi qui préserves
le riche de la corruption du temps; toi qui fais
oublier à l'ouvrier les rudes travaux du jour, et qui lui
donnes une joie sereine quand il embrasse ses enfants;
c'est en toi que nous plaçons notre espérance ; c'est
toi qui, en nous rendant les mœurs de nos pères,
seras l'instrument divin de notre régénération et de
notre salut !
L'influence bienfaisante de la famille dépend de
ses chefs, du père et de la mère. Si les enfants trou-
vent dans l'un l'exemple de l'honneur et du travail,
dans l'autre l'exemple du dévouement, on peut croire
qu'ils seront dignes, laborieux et dévoués. Ce double
avantage n'a pas manqué à Paul Sauzet. Aussi avons-
nous pu constater déjà que l'amour du travail était
un des traits les plus saillants- de sa physionomie.
On verra bientôt qu'il a su mettre à profit les leçons
du dévouement maternel. Mais déjà, dans le sein même
de la famille, se révélait la bonté de son cœur. Et si
je ne craignais de lever ici le voile qui doit couvrir le
33
foyer domestique, je pourrais montrer en lui le tendre
fils veillant sans trêve ni repos auprès d'une mère ma-
lade, et le frère affectueux faisant le sacrifice de ses
jours et de ses nuits à une sœur qui pleure sur le
berceau de son enfant.
J'ai eu souvent l'occasion de remarquer combien
les enfants lui étaient sympathiques. Qu'on me par-
donne de m'arrêter un instant sur cette nuance si vraie
de son caractère ; elle fait ressortir la bonté qui était
le fond de cette excellente nature. Il se sentait attiré
vers eux par le rayonnement de l'ingénuité et de la
candeur. Il se mêlait à leurs jeux avec la simplicité et
l'ardeur du jeune âge. Aussi, comme il était payé de
retour! A peine paraissait-il dans la troupe enfantine,
qu'on se pressait autour de lui; on se suspendait à
son cou; on se disputait ses caresses. C'était à qui
aurait la meilleure part de ces heures sitôt passées
d'allégresse et de joyeux abandon.
Il les préférait assurément à celles que lui deman-
daient les relations du monde. Appelé cependant à
payer son tribut aux convenances de nos habitudes
sociales, il donnait à quelques salons de notre ville
les moments qu'il dérobait au travail. Tous ceux qui
l'ont vu dans nos réunions les plus choisies, gardent le
souvenir de ce grand jeune homme au sourire doux,
au regard limpide. On se rappelle sa rare élégance,
ses manières distinguées. On croit encore le voir tout
34
paré de cette amabilité exquise qui ne nous plaît tant -
que parce qu'elle nous semble être un reflet de la
bonté du cœur. Témoins de sa gaîté, de son entrain
dans nos brillantes fêtes, qui doivent tout leur
charme à l'épanouissement de la jeunesse, vous
auriez pu penser que leur éclat l'avait séduit. Il n'en
était rien. En réalité, personne ne sentait mieux que
lui le vide et la futilité de la vie factice qu'on appelle
la vie du. monde. Aussi reprenait-il bientôt le chemin
de son cabinet de travail et la compagnie de ses chers
classiques qu'il n'avait laissés que pour un instant.
CHAPITRE V
Déclaration de guerre. — Engagement volontaire.
C est ainsi que s écoulait la vie de Paul Sauzet, par-
tagée entre les devoirs de la famille et les devoirs de
sa profession. Le moment paraissait venu olt il allait
prendre une compagne digne de lui pour l'associer à
son heureuse destinée. Tout à coup éclate sur la France
le plus formidable orage. Le cri de guerre retentit
comme un coup de tonnerre dans le pays ébranlé. Un
jour, une heure suffit pour que la nation soit précipitée
des bienfaits de la paix dans les horreurs de la guerre.
Il n'entre pas dans notre plan d'exposer les causes
qui ont amené la lutte entre la France et la Prusse ;
car, de même qu'on ne juge bien qu'à distance des
grands spectacles de la nature, de même il est difficile
de bien apprécier les événements auxquels on touche
de trop près. Et cependant, au lendemain de tant

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