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Bonapartiana, ou Recueil choisi d'anecdotes, de traits sublimes, de bons mots, de saillies, de pensées ingénieuses, de réflexions profondes de Napoléon Bonaparte, avec un aperçu des actions les plus belles et les plus éclatantes de sa vie, par Cousin, d'Avallon

De
321 pages
Corbet aîné (Paris). 1829. In-18, VIII-316 p., fig..
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BONAPARTIANA,
OU
RECUEIL CHOISI
D'ANECDOTES, DE TRAITS SUBLIMES, DE BONS
MOTS, DE SAILLIES, DE PENSEES INGENIEUSES,
DE RÉFLEXIONS PROFONDES DE NAPOLEON
BONAPARTE , AVEC UN APERÇU DES
ACTIONS LES PLUS BELLES ET LES PLUS
ÉCLATANTES DE SA VIE ;
Par Cousin d'Avalon.
Lorsque Bonaparte sera à une certaine distance
du moment où il a vécu, cet homme paraîtra
un homme prodigieux ; ou regardera celle
tête universelle avec une admiration mêlée
d'étonnement , comme nous regardons au-
jourd'hui les têtes des Alexandre et des César,
PARIS,
CHEZ CORBET AINÉ, LIBRAIRE,
QUAI DES AUGUSTINS , N° 61.
1829.
PRÉFACE.
DANS le Recueil que je présente
au Public , je n'ai point cherché à.
flatter mon héros ; j'ai dit le bien ,
j'ai dit le mal ; l'impartialité a pré-
sidé à mon travail : on doit la vérité
aux morts comme aux vivans.
Avec moins d'ambition et plus de
modération , Bonaparte serait par-
venu à donner son nom au XIXe siè-
cle ; il visait à ce but, mais il l'a
manqué. Il pouvait être heureux du
bonheur de sa patrie : il ne sentit
pas qu'il perdait en véritable gloire
ce qu'il gagnait en. puissance. Le
(VI) ■
prestige du pouvoir l'égara ; il fut
trompé par ceux qu'il combla d'hon-
neurs et de richesses. Après avoir
tourmenté le monde pendant vingt-
cinq ans et fatigué les cent bouches
de la Renommée, il a vu tous ses
projets échouer sur le rocher de
Sainte-Hélène.
Cet homme exerça long-tems sur
nous une étonnante influence. Il fut
grand au conseil et sur le champ de
bataille ; il fit tout pour la gloire de
la France, trop peu pour sa liberté ;
il mérita, comme guerrier et comme
législateur, les éloges et l'admiration
de la patrie ; il songea trop tard à ses
vrais intérêts.
Napoléon est le premier qui ait
bien connu la France et ses immenses
(VII)
ressources; il en a abusé sans doute,
mais ses fautes mêmes ne, furent pas
celles d'un homme ordinaire.
Il a eut des partisans, et même des
enthousiastes, des détracteurs et des
ennemis ; mais ni les uns ni les au-
tres n'ont pu augmenter ni affaiblir
sa gloire : considéré sous d'autres
points de vue , il s'est montré habile
et même profond en législation com-
me en administration, et la postérité,
en lisant l'histoire de son règne, re-
grettera qu'un si grand génie n'ait
pas aperçu l'abîme où l'ambition et
la flatterie , d'un commun accord ,
l'ont précipité , sans lui laisser au-
cun espoir de pouvoir en sortir.
Il ne perdit rien sur le rocher de
Sainte-Hélène de cette grandeur de
caractère qu'il avait montrée sur le
( VIII)
premier trône du monde. Sa chute
fut terrible ; tout autre en eût été
accablé. Il fut plus que brave ; il
supporta sans s'avilir le poids d'une
immense infortune.
BONAPARTIANA.
PORTRAIT ET CARACTERE
DE NAPOLÉON BONAPARTE.
DANS une brochure imprimée à Ley-
de, en 1800, on lit la note suivante
sur Napoléon Bonaparte. On prétend
qu'elle avait été fournie par le direc -
teur de l'Ecole militaire; c'est à ma-
dame de Staël que l'on est redevable
de sa publication : elle est ainsi con-
çue :
1
« Napoléon Bonaparte, corse de na-
tion et de caractère, jeune homme à
part, studieux, dédaignant le plaisir
pour le travail ; ami de lectures im-
portantes et sévères ; appliqué aux
sciences exactes ; mixte pour les autres;
I
(2)
fort en mathématiques ; bon géogra-
phe; taciturne, solitaire, bizarre, dé-
daigneux ; égoïste et tenace à l'excès ;
parlant peu, froidement; laconique,
dur en repartie et difficile à vivre ; d'un
amour-propre excessif; ambitieux, ja-
loux , et tout en espérance. Ce jeune
homme est à protéger et à surveiller. »
Ce portrait, un peu chargé, laisse
cependant entrevoir l'influence que de-
vait avoir par la suite Napoléon sur
son siècle.
TURENNE.
Bonaparte manifesta de bonne heure
ce qu'il serait un jour, s'il était secondé
par le tems et par des circonstances fa-
vorables à son ambition. Un jour on
faisait devant lui l'éloge de Turenne ;
une dame de la compagnie se mit à dire:
« Oui, c'était un grand homme; mais
je l'aimerais mieux s'il n'eût point
( 3 )
brûlé le Palatinat. — Qu'importe, re-
prit vivement Bonaparte, si cet incen-
die était nécessaire à sa gloire ? » Bona-
parte avait alors quatorze ans.
LE MOTIF DÉTERMINANT.
Quand la révolution éclata, Bona-
parte était sous-lieutenant dans un ré-
giment d'artillerie. On rapporte qu'il
fut d'abord incertain sur le parti qu'il
embrasserait. « Si j'avais été général,
a-t-il dit depuis à ses amis, j'aurais
pris le parti de la cour; sous-lieute-
nant , j'ai dû embrasser celui de la
révolution. »
M. Salgues, en rapportant ce fait,
ajoute que, général, il aurait voulu
défendre ce qu'il possédait; que, sous-
lieutenant, il voulut acquérir ce qu'il
ne possédait pas.
(4)
ASSERTION PROUVÉE PAR LE FAIT.
Bonaparte renvoyé de la Corse, vint
à Marseille en 1793. Ce fut dans cette
ville que M. Dupuis, chef d'un nom-
breux pensionnat, se trouvant dans une
maison où était Bonaparte, la conver-
sation tomba sur les malheurs attachés
à la couronne dans les tems de révolu-
tion. « Savez-vous pourquoi les rois
» sont à plaindre? dit tout-à-coup
» Bonaparte. — C'est peut-être vous
» qui nous le direz ? répliqua M. Du-
» puis étonné de. la hardiesse du
» jeune homme. — Oui , monsieur,
» continua ce dernier, et j'ose vous
» assurer que votre pensionnat est
» plus difficile à conduire que le
» premier royaume du monde. La
» raison en est que vos élèves ne vous
» appartiennent point, et qu'un roi qui
» veut fortement l'être , est toujours
(5)
» le maître de ses peuples. » Tout le
inonde se mit à crier au sophisme.
« Criez tant que vous voudrez, répon-
» dit le jeune corse; si j'étais roi, je
« vous prouverais ce que je vous
» avance. » Son élévation à l'empire a
prouvé son assertion.
BONAPARTE A MONTARGIS.
Serait-il vrai qu'on pût être intré-
pide dans les plus grands dangers, et
manquer absolument de courage dans
les circonstances les plus ordinaires
de la vie? On serait tenté de le croire ,
et l'anecdote suivante qui paraît au-
thentique , vient à l'appui de cette as-
sertion .
Bonaparte, à son retour d'Egypte,
s'était arrêté à Montargis pour dîner.
Grande rumeur dans la ville. Les prin-
cipaux citoyens s'assemblent; on dis-
cute , on délibère ; il est convenu qu'on
I*
(6)
ne peut posséder un si grand général
dans sa ville, sans lui rendre au moins
quelques honneurs. Mais le tems pres-
sait , il n'y avait pas un moment à per-
dre, et on conclut qu'il fallait se bor-
ner à envoyer à Bonaparte une dépu-
tation pour le complimenter, et lui
exprimer toute la satisfaction que res-
sentaient les Montargeois, de posséder
un personnage si fameux dans leurs
murs. On charge du rôle d'orateur , un
marchand de draps, bel esprit, hon-
nête homme d'ailleurs, et qui faisait au
besoin un couplet, comme il le disait
lui-même, à coups de Richelet, c'est-
à-dire , à l'aide. du dictionnaire des
rimes. L'orateur n'ayant pas le tems
de composer un beau ou long discours,
voulut au moins surprendre son monde
par un coup de théâtre , qu'il regar-
dait comme un trait de génie dont il
se promettait le plus grand succès, et
(7 )
qui cependant, comme on va le voir,
produisit un effet bien différent de ce-
lui qu'il en attendait. La députation
s'achemine vers l'auberge que le géné-
ral avait honorée de sa présence. Elle se
fait annoncer; elle est introduite. L'o-
rateur se place devant Bonaparte, qui
était encore à table, et lui débite son
petit discours. Le général le suivait
des yeux, d'un air , distrait et pres-
que inquiet ; il était attentif à ses
moindres mouvemens. L'orateur ar-
rivé, non sans peine, à la fin de sa
harangue, élève alors la voix avec
force, car il était arrivé au passage
où il voulait faire de l'effet : « Et
pour vous prouver, général, dit-il,
combien nous vous aimons »
En prononçant ces mots, l'orateur mal-
avisé passa subitement sa main droite
sous sa redingote, comme pour en tirer
quelque chose qu'il retenait depuis son
(8)
entrée avec son bras gauche, appuyé
sur son sein. Mais à ce mouvement, à
ce geste équivoque et imprévu, le é-
néral saisi d'une terreur panique, s'é-
lance de la table , renverse son siége ,
et se réfugie dans un coin du salon, les
yeux hagards, la figure toute décom-
posée, et criant, à plusieurs reprises :
« Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que
c'est ? Veut-on m'assassiner ? » L'ora-
teur interdit, tire de son sein l'objet
qu'il y tenait caché ; c'était un portrait
de Bonaparte encadré : « Général, dit-
il , c'est votre image précieuse ; je vou-
lais dire : pour prouver combien nous
vous aimons, c'est que nous portons vos
traits chéris sur notre coeur. » Mais ,
l'intrépide général, soit qu'il ne fût
pas encore revenu de sa frayeur, soit
qu'il fût honteux d'avoir montré de la
peur, ne voulut rien entendre, et ges-
ticulant fortement du coin où il était
(9)
retranché : « Sortez, sortez vite, leur
cria-t-il? »
Notre orateur ne se le fit pas répéter;
il se retira,
Honteux et confus,
Jurant, mais un peu tard, qu'on ne l'y
prendrait plus.
TOUT POUR LA GLOIRE.
Ce ne fut pas. par amour pour la
France , mais par amour pour sa
propre gloire, que Bonaparte y si-
gnala ses premiers exploits. — « Il
» y a , disait — il quelquefois avec
» chaleur, à MM. d'Harved et Blink-
» mann, ses intimes, lorsqu'il n'était
» que général de brigade, il y a deux
» trônes vacans en Europe ; CEUX DE
» L'ESPAGNE ET DE LA TURQUIE !
» Oui, je puis devenir à Constanti—
» nople le second tome du comte de
( 10 )
» Bonneval ; les Turcs sont les der-
» niers des peuples sous tous les rap-
» ports militaires ; un Français-Corse
» les dégrossira, les mariera, car leur
» polygamie paralyse tout; oui, je
» les ferai marcher sur trois siècles
» pour les mettre à la hauteur des au-
» très nations ; leur esprit de sédition
» et d'indiscipline ne m'effraie pas.
» J'empalerai dix régimens, s'il le
» faut, pour en faire obéir un ; leur
» ignorance servira mes desseins ;
» s'ils étaient plus éclairés, j'éprou-
» verais plus d'obstacles. »
Bonaparte vit donc de bonne berne
le monde avec le prisme des projets les
plus romanesques, et la soif ardente
qu'il avait de célébrité ne lui faisait at-
tacher aucune préférence au sol natal
ou au sol étranger, pourvu qu'il fût
célèbre. C'est ce qui a fait dire à
M. de Pradt : Il étouffait dans
l'Univers, à l'imitation du poète la-
tin :
AEstuat infelix angusto limite mundi,
BEAU MOUVEMENT D'ÉLOQUENCE
MILITAIRE.
Bonaparte, nommé général en chef
de l'armé d'Italie, se sépara de son
épouse et se rendit à Nice le 21 mars
1796. Prêt à attaquer un ennemi for-
midable avec une armée indisciplinée
et dénuée de toute ressource, il s'écria,
à l'imitation de l'illustre général Car-
thaginois :
« Camarades, vous manquez de
tout au milieu de ces rochers ; jetez
les yeux sur les riches contrées qui
sont à vos pieds ; elles nous appar-
tiennent; allons en prendre posses-
sion. »
( 12)
BONAPARTE COURONNÉ PAR , MADAME
DE MON TESSON.
Aussitôt que Bonaparte fut élevé
au consulat, il fit dire à madame de
Montesson de se rendre aux Tuileries.
Dès qu'il la vit, il alla au-devant d'elle,
et la pria de demander tout ce qui
pourrait lui plaire.
« — Mais, Général, je n'ai aucun
droit à tout ce que vous voulez m'of-
frir.
» — Vous ne savez donc pas, ma-
dame , que j'ai reçu de vous ma pre-
mière couronne? vous vîntes à Brienne
avec M. le duc de d'Orléans distribuer
les prix, et en posant sur ma tête le
laurier précurseur de quelques autres :
Puisse-t-il vous porter bonheur! me
dites-vous. Je suis , dit-on, fataliste,
madame; ainsi il est tout simple que je
n'aie pas oublié ce dont vous ne vous
( 13 )
souvenez plus. Je serai charmé de vous
être utile ; d'ailleurs le ton de la bonne
compagnie est à peu près perdu en
France ; il faut qu'il se retrouve chez
vous. J'aurai besoin de quelques tra-
ditions , vous voudrez bien les donner
à ma femme. »
L'EMBARRAS DE ROIS.
A l'époque où presque toutes les
têtes couronnées de l'Europe venaient
s'incliner aux Tuileries devant leur
suzerain, un chambellan de beaucoup
d'esprit ayant un jour laissé passer par
mégarde l'heure du lever de Napoléon,
dit à l'empereur, pour s'excuser de ce
retard : « Pardon, sire, mais je suis
tombé au milieu d'un embarras de
rois. » Quel moyen de résister à une
pareille excuse !
( 4)
OPINION SE NAPOLÉON
SUR LA COUR.
Lorsque l'on donna sur le théâtre
des Tuileries la représentation d'Aga-
memnon, tragédie de M. Lemercier,
Napoléon dit à l'auteur : « Votre pièce
ne vaut rien. De quel droit ce Stro-
phus ( 1 ) fait-il des remontrances à
Clytemnestre ? ce n'est qu'un valet.
— Non, sire, lui répondit M. Lemer-
cier, Strophus n'est point un valet,
c'est un roi détrôné, ami d'Agamem-
non. — Vous ne connaissez donc guère
les cours, reprit Napoléon : à la cour,
le Monarque seul est quelque chose ,
les autres ne sont que des valets. »
(1) Un des personnages de la pièce.
( 15)
LE MOT INTERPRÉTÉ.
Bonaparte, dans un de ses discours à
son servile sénat, appelala Grande-
Bretagne l'île usurpatrice. Ce mot était
alors nouveau dans la langue fran-
çaise, c'est le féminin d'usurpateur.
Le mot fut adopté. Le libraire Mou-
tardier publia quelque tems après un
nouveau Dictionnaire Français, connu
sous le titre de Dictionnaire de l'A-
cadémie Française, avec un ap-
pendice contenant les mots inventés
depuis la révolution, avec les noms
des personnes qui les avaient intro-
duits.
En regard des mots USURPATEUR,
masc. USURPATRICE, fém. était l'em-
pereur Napoléon, qui de suite fit arrê-
ter le libraire, et saisir tous les exem-
plaires partout où on put les trouver.
( 16)
LES VILAINES MAINS.*
Napoléon entrant un jour dans un
des salons de l'impératrice , y trouva
une jeune personne qui y était assise,
le dos tourné vers la porte. il fit signe
à ceux qui se trouvaient en face de lui,
de garder le silence , et s'avançant
doucement derrière elle, il lui cacha
les yeux avec ses mains. Elle ne con-
naissait que M. Bourdier , homme âgé
et respectable, attaché à l'impératrice
en qualité de premier médecin, qui
pût se permettre une telle familiarité
avec elle. Aussi ne douta-t-elle pas un
instant que ce ne fût lui. « Finissez
donc, M. Bourdier, s'écria - t - elle ;
croyez-vous que je ne reconnaisse pas
vos grosses vilaines mains ? ( L'em-
pereur les avait très-belles) De grosses
vilaines mains, répéta Napoléon, en
lui rendant l'usage de la vue, vous
( 17 )
êtes bien difficile! » La jeune personne
fut si confuse, qu'elle fut obligée de
se réfugier dans une autre pièce.
PROCLAMATION DE BONAPARTE.
Une des proclamations les plus re-
marquables de Bonaparte, est celle
qu'il fit à la suite de la révolte des ha-
bitans du Caire. Cette pièce est faite
pour être notée comme un monument
curieux des inspirations et du charla-
tanisme de l'homme du destin.
« Habitans du Caire,
« Des hommes pervers ont égaré
une partie d'entre vous. —Ils ont péri.
— Dieu m'a ordonné d'être misé-
ricordieux pour le peuple. J'ai été
clément et miséricordieux envers vous.
» J'ai été fâché contre vous de votre
révolte. Je vous ai privés de votre di-
( 18)
van ; mais aujourd'hui je vous le res-
titue.
» Schérifs, ulémas, orateurs des mos-
quées , faites bien connaître au peuple
que ceux qui, de gaîté de coeur, se dé-
clareront mes ennemis, n'auront de
refuge ni dans ce monde ni dans
l'autre. Y aurait-il un homme assez
aveugle pour ne pas voir que le destin
lui-même dirige toutes mes opéra-
tions? Y aurait-il quelqu'un assez incré-
dule pour révoquer en doute que tout,
dans ce vaste univers, est soumis à
l'empire du destin? Faites connaître
au peuple que , depuis que le monde
est monde, il était écrit qu'après avoir
détruit les ennemis de l'islamisme,
fait abattre les croix, je viendrais, du
fond de l'Occident, remplir la tâche
qui m'a été imposée. Faites voir au
peuple que dans le livre du Koran,
dans plus de vingt passages, ce qui
( 19 )
arrive était prévu, et que ce qui arri-
vera est également expliqué.'
» Que ceux donc que la seule crainte
de mes armes empêche de nous mau-
dire, changent; car, en faisant au ciel
des voeux contre nous, ils sollicitent
leur condamnation. Que les vrais
croyans fassent des voeux pour la pros-
périté de mes armes.
» Je pourrais demander compte à
chacun de vous des sentimens les plus
secrets de son coeur; car je sais tout,
même ce que vous n'avez dit à per-
sonne. Mais un jour viendra que tout
le monde verra, avec la plus grande
évidence, que je suis conduit par des
ordres supérieurs, et que tous les ef-
forts humains ne peuvent rien contre
moi. Heureux ceux qui, de bonne foi,
seront les premiers à se mettre avec
moi ! »
( 20 )
LE 13 VENDÉMIAIRE.
Bonaparte était à cette époque géné-
ral d'infanterie. Ayant pris le comman-
dement des troupes qui devaient dé-
fendre la Convention, il mitrailla
impitoyablement les Parisiens , et in-
scrivit sur les colonnes de l'église de
Saint-Roch, à coups de boulets, ce
qu'on devait attendre par la suite de
son audace démesurée. On cria vio-
lemment contre lui; il ne s'en émut
nullement.
« J'ai mis, disait-il avec ironie, mon
cachet sur les Parisiens; il faut tou-
jours avoir soin de faire date. » On vit
son âme tout entière dans cette jour-
née désastreuse. Les Parisiens ne man-
quèrent pas, pour se venger, de lancer
sur lui les flèches aiguës du libelle , du
pamphlet, les traits grotesques de la ca-
ricature : telle que celle où on le repré-
( 21 )
sentait vis-à-vis d'un dégraisseur avec
une tache sur son habit, sur laquelle
on lisait 13 vendémiaire, le dégrais-
seur lui répondant : « Je ne puis pas
vous l'enlever à moins d'un louis. »
Mais il se moqua de ce bourdonnement
de mouches ; et il appelait le murmure
des Parisiens, le cri des grenouilles.
AUGEREAU (1).
Le premier consul estimait Augereau
comme bon militaire : « C'est un brave
très-propre à déterminer une action ;
mais sa grosse franchise me déplaît. Nous
ne nous entendons que sur un champ
(1) Augereau fut un des premiers qui aban-
donnèrent Bonaparte , lorsqu'il vit l'étoile de
Napoléon pâlir. Il se tourna alors vers le so-
leil levant auquel il adressa ses hommages,
comme Berthier et compagnie.
( 22)
de bataille; il ne vaut rien pour être
courtisan. »
CROMWEL, OU TOUT OU RIEN.
Un jour que Bonaparte conversait
amicalement avec son oncle Fesch,
celui-ci lui-dit : « Avouez, mon cher
neveu, que le péché de l'orgueil est,
pour ainsi dire, inné dans notre fa-
mille; vous l'avez inoculé à vos frè-
res , ainsi qu'à vos soeurs, et je sens que
le camail ne saurait m'en garantir. »
Bonaparte rit beaucoup de la naïveté
du prélat, et surtout quand celui-ci lui
rappela certaine petite particularité de
son enfance, qui prouvait déjà que le
petit Corse ne se laisserait pas oublier
dans une sphère ordinaire. « Je vous
» surpris un jour, lui dit le prélat, à
» l'âge de huit ans, lisant l'Histoire de
" Cromwel; je vous demandai ce que
( 23 )
» vous pensiez de ce célèbre person-
» nage. — Eh bien ! Cromwel, répon-
» dites-vous, est un bon ouvrage; mais
» il est incomplet.—Je croyais que vous
» parliez alors de l'ouvrage; je vous
» demandai quelle faute vous repro-
» chiez à l'auteur. — Morbleu ! répli-
» quâtes-vous vivement, ce n'est pas
» du livre que je parle, mais du person-
» nage. — Il paraît que V. M. a mis
» en pratique ce qu'elle m'observa
» alors : Tout ou rien. »
LE DON RÉCIPROQUE.
Lorsque Bonaparte eut fait don à
l'abbé Sieyes de la terre de Crosne, on
fit circuler l'épigramnae suivante :
Sieyes à Bonaparte a fait présent d'un trône ,
Sous ses débris pompeux croyant l'ensevelir ;
Bonaparte, à son tour, lui fait cadeau de
Crosne,
Et l'enrichit pour l'avilir.
( 24)
L'APPARITION.
Jusqu'au moment où Bonaparte se
fit consul, par la grâce de son épée,
on célébra publiquement en France,
l'anniversaire de la mort de l'infor-
tuné Louis XVI. Il eut le bon esprit de
supprimer cette fête sacrilége, ce qui
n'empêcha pas quelques-uns de ceux
qu'il avait élevés aux premières dignités
de son empire naissant, de donner des
bals le 21 janvier de chaque année.
Un soir que ce scandale avait lieu
à l'hôtel de C , l'un des digni-
taires qui avaient le plus marqué dans
la révolution, un personnage masqué
s'approche du maître de la maison, et
du doigt, lui fait signe de le suivre. En-
traîné par l'air imposant de l'inconnu,
et peut - être par un sentiment invo-
lontaire qu'il ne peut définir, C
marche sur ses pas. Tous deux arrivent
( 25 )
dans une pièce déserte et un peu éloi-
gnée. « N'as-tu pas de honte, lui dit
l'étranger, de choisir un jour sembla-
ble pour donner chez toi des réjouis-
sances? Toi,l'un des meurtriers de ton
roi, tu fais danser, pour ainsi dire,
ses bourreaux sur sa tombe! Ah ! plutôt,
dans les prières et dans les larmes, tâ-
che d'apaiser le ciel, dont ta conduite
journalière ne peut qu'exciter davan-
tage le courroux!— Je voudrais bien
savoir, dit C , quel est l'auda-
cieux qui me parle ainsi. — Tremble,
malheureux, que je me fasse connaître!
— Tu ne sortiras pas, cependant, que
je n'aie vu ton visage. — Tu le veux ?
regarde-moi donc , si tu l'oses ! »
A ces mots, le masque de l'inconnu
tombe, et l'homme puissant voit avec
effroi les traits d'un personnage trop
bien connu, que couvrent les ombres
de la mort. Il veut fuir : un pouvoir
3
( 26}
inconnu l'arrête; il couvre son visage d
ses deux mains ; tout son corps est agit
de mouvemens convulsifs ; des sanglot
s'échappent, de sa poitrine avec tant d
force, que les danseurs et les dan seuse
rompent une walse animée, pour ac-
courir de toutes parts. « Qu'avez-vous
lui dit-on. — Hélas ! je l'ai vu ! est-i
encore là ? il était à cette place ! — Qu
donc avez-vous vu? — L'ombre mena-
çante de Louis XVI ! ! ! »
Cet aveu inattendu répandit aussi-
tôt la consternation parmi cette troupe
de gens si gais, si folâtres l'instant d'au-
paravant. Tout le monde gagna insen-
siblement la porte, et le bal en reste
là, pour cette année et les suivantes
Maintenant, afin que nos lecteurs ne
nous accusent point de les bercer de
contes fantasmagoriques , nous allons
leur dire comment l'auteur à qui nous
empruntons cette anecdote, en explique
( 37 )
le mystère. Il prétend que Bonaparte
était lui-même le héros de cette scène
pathétique ; qu'un masque de cire, par-
faitement ressemblant au juste mis à
mort, avait été préparé par ses ordres,
et qu'il avait trouvé plaisant de s'en
servir pour jeter l'effroi dans l'âme
du régicide. Nous ne croyons pas de-
voir prendre sur nous de garantir la
réalité de cette singulière explication,
plus que du fait lui-même.
LES ARMES DE FRANCE.
Lors de la séance du 23 prairial, te-
nue à Saint-Cloud, et relative aux céré-
monies du couronnement, il fut ques-
tion de fixer les armes de France;
une commission s'était décidée poul-
ie coq :
« Non, non, dit Bonaparte; le coq
» est un animal trop faible ; il est de
» basse-cour ; il ne peut être l'image
( 23)
» d'un empire comme la France. Il
» faut choisir entre l'aigle, l'éléphant
» et le lion... Il faut prendre un lion
» étendu sur la carte de la France, la
» patte prêle à dépasser le Rhin; avec
» ces mots : Malheur à qui me cher—
» che! »
LA VESTALE.
A l'époque où la Vestale dut être
jouée à l'Opéra, elle y mit en révolu-
tion toute la troupe chantante. Ce n'é-
tait pas du poète qu'on s'occupait ;
c'était le musicien qui faisait tourner
toutes les têtes. Les acteurs, les actrices
voulaient tous faire partie de l'élite à
laquelle devait être confiée l'exécution
du chef-d'oeuvre de Spontini.
Déjà depuis dix jours les débats
avaient lieu dans les coulisses. C'était un
bruit à ne pas s'entendre, et une confu-
sion qui menaçait de faire tomber en
.( 29 )
ruines le temple de Polymnie. Napoléon
fut instruit de ce désordre, et, voulant
connaître par lui-même la cause de ces
démêlés, il appela le directeur, le chef
d'orchestre, le compositeur, et, dans
son cabinet, devant quelques dames
qu'il avait invitées à, ce grave conseil,
il examina la partition, et après qu'il en
eut fait essayer au piano les principaux
passages, il régla lui-même la distri-
bution des rôles; il donna des idées
sur la mise en scène, notamment pour
le triomphe de Licinius, l'apparition
du grand-prêtre après le serment sur
l'autel sacré, le coup de foudre qui an-
noncerait, au troisième acte, la. volonté
favorable des dieux, et il fit si bien
enfin de toutes manières que, levant
toutes les difficultés, il assura aux Pa-
risiens la jouissance d'un spectacle
dont il avait le premier deviné tout
l'effet et tout l'éclat.
3*
( 30 )
MADAME GRASSlNl.
Lors du couronnement de l'Empereur
à Milan, la célèbre chanteuse Grassini
attira son attention. Napoléon la fit de-
mander, et, après le premier moment
d'une prompte connaissance, elle se mit
à lui rappeler qu'elle avait débuté pré-
cisément lors des premiers exploits du
général de l'armée d'Italie. « J'étais
alors, disait-elle, dans tout l'éclat de
ma beauté et de mon talent; il n'était
question que de moi dans les Vierges
du Soleil. Je séduisais tous les yeux,
j'enflammais tous les coeurs; le jeune
général seul était resté froid, et pour-
tant lui seul m'occupait! Quelle bi-
zarrerie ! quelle singularité ! quand je
pouvais valoir quelque chose, que toute
l'Italie était à mes pieds, que je la
dédaignais héroïquement pour un seul
de vos regards, je n'ai pu l'obtenir;
(31 )
et voilà que vous les laissez tomber sur
moi, maintenant que je n'en vaux pas
la peine, que je ne suis plus digne de
vous. »
ON HAIT LES FLATTEURS, ON AIME
LA FLATTERIE.
Napoléon, affectant de mépriser les
flatteurs, n'était pas insensible à la flat-
terie; témoin cet impromptu qu'il avait
gardé soigneusement, et qu'il commu-
niqua à plusieurs de' ses courtisans :
Fiers de te célébrer, que de rimeurs divers
Affligent à l'envi nos yeux et nos oreilles !
Ils ont fait en six jours autant de mauvais vers
Qu'en six mois ton génie enfanta de merveilles.
LA SELLE D'OR.
Napoléon ayant reçu des plaintes sur
la mauvaise qualité ou confection des
selles et harnois de sa garde, dit un
(32)
jour au général Bessières : « Le com-
missaire a raison de refuser celle four-
niture , s'il la trouve mauvaise. —
Ce n'est pas là le cas, répondit Bes-
sières , c'est une pure méchanceté de
la part du commissaire. La fourniture
est bonne, et les fournisseurs demandent
à être admis à le prouver. Ce sont
d'honnêtes gens, mes compatriotes, et
je m'intéresse à eux. Si leur demande
n'était pas juste, je serais le premier
à la repousser. » Bessières avait pro-
noncé cette défense des fournisseurs
d'un ton plein de chaleur; Napoléon
lui dit en souriant : « Ne répétez
» pas cela à d'autres; car on dirait
» que vos protégés, pour faire passer
» leurs selles, vous en dont donné une
» d'or. »
( 33)
LES ENCOURAGEMENS.
Bonaparte, dans une de ses campa-
gnes d'Italie, satisfait d'un régiment
qui s'était distingué, lui tint ce singu-
lier langage:
« Voilà deux ans que vous passez
» sur les montagnes, souvent privés de
» tout, et vous êtes toujours à votre
» devoir sans murmurer : il vous était
» dû, il y a huit jours, huit mois de
» solde, et cependant il n'y a pas eu
» une seule plainte! Pour preuve de ma
» satisfaction, et en récompense de
» votre conduite, à la première affaire
» vous marcherez à la tête de l'avant-
» garde. »
Ce qu'on peut traduire de la ma-
nière suivante :
« Mes amis, comme vous vous êtes
» bien comportés depuis huit mois, et
» que je n'ai qu'à me louer de votre
(34)
» bonne conduite, je vous exposerai,
» d'ici à quelques jours, au premier
» feu de l'ennemi. »
UN HASARD SINGULIER.
Le jour de l'installation de Napoléon
au trône, on éleva un énorme ballon
portant une vaste couronne, qui alla
précisément tomber à Rome sur le tom-
beau de Néron. Le chef du gouverne-
ment s'informa de ce qu'elle était de-
venue , et force fut de le lui apprendre
avec tous les ménagemens possibles.
On s'attendait à de l'humeur ; il ré-
pondit seulement : Eh bien! je l'aime
mieux là que dans la boue.
LES CONSTITUTIONS ET LES MANDE-
MENS.
On sait que l'abbé Sieyes avait tou-
jours en poche des ébauches de consti-
( 35 )
tutions à proposer pour le bonheur de
la France; cet abbé était grand-vicaire.
Un jour, dînant chez le directeur Bar-
ras avec Bonaparte et madame de Staël,
il voulut faire part aux convives d'une
nouvelle constitution dont il venait
d'accoucher depuis quelques jours. Bo-
naparte, se penchant vers l'oreille de
madame de Staël, lui dit : « Rendons
» mille fois grâces à M. Sieyes qui
» nous accable de constitutions, tan-
» dis qu'il laisse chômer son diocèse
» de mandemens. »
LA MER ROUGE.
En Egypte, Bonaparte, dans un mo-
ment de loisir et d'inspection du pays,
profitant de la marée basse, traversa la
mer Rouge à pied sec, et gagna la rive
opposée. Au retour, il fut surpris par la
nuit, et s'égara au milieu de la mer
montante ; il courut le plus grand dan-
( 36 )
ger, et faillit périr précisément de la
même manière que Pharaon. « Ce qui
» n'eût pas manqué, dit gaîment Bona-
» parte, de fournir à tous les prédica-
» teurs de la chrétienté un texte magni-
» fique contre moi. «
LE DISTIQUE REMARQUABLE.
Feu le poète Théveneau déjeunait
chez M. Le Mercier , auteur de la tra-
gédie d'Agamemnon, avec les deux
MM. Colbert, aides de camp du géné-
ral Bonaparte. Le verre à la main, on
lui proposa d'être l'historiographe de
ce célèbre guerrier. Théveneau avale
une huître, boit un coup, et répond :
Qui prêtera jamais , pour tracer son histoire,
Une plume à Clio ?— L'aile de la Victoire.
Il ne se contenta pas de cet impromptu,
et il mit en vers latins ce distiqué, dont
( 37 )
il a fait un dialogue entre le poète et
Clio :
POETA.
Quâ poteris pennâ tôt scribere, Musa, trium-
phos ?
CLIO.
Ex alis trahit ipsa mihi Victoria pennam.
Le poète Théveneau ne travailla pas
en vain ; il reçut de la munificence de
Bonaparte une gratification pécuniaire,
dont il avait grand besoin , car il n'é-
tait pas heureux.
ALLOCUTION MILITAIRE.
A la bataille de Lutzen, la plus
grande partie de l'armée se trouvait
composée de conscrits qui n'avaient ja-
mais combattu. L'empereur, au plus
fort de l'action, parcourait en arrière le
troisième rang de l'infanterie, le sou-
tenant parfois de son cheval en tra-
4
(38)
vers, et criant à ces jeunes soldats : « Ce
« n'est rien , mes enfans , tenez ferme;
» la patrie vous regarde : sachez mou-
» rir pour elle. »
BARRÈRE-CAMÉLÉON.
On demandait à Napoléon comment
il était possible que Barrère eût échap-
pé sain et sauf aux diverses secousses
de la révolution. « Parce que, répon-
» dit-il, Barrère n'avait pas de carac-
» tère prononcé. C'était un homme qui
» changeait de parti à volonté et les
» servit tous successivement. Il passe
» pour avoir du talent; je ne l'ai pas
» jugé ainsi. Je me suis servi de sa
». plume ; il n'a pas montré beaucoup
» d'habileté. Il employait volontiers
» les fleurs de rhétorique, mais ses ar-
» gumens n'avaient aucune solidité;
» rien que coglionerie, enveloppée
» dans des termes élevés et sonores. »
(39)
PROCÈS DU GÉNÉRAL MOREAU.
On sait que le procès fait au général
Moreau occupa tout Paris ; le Palais de
justice et ses avenues étaient, dès la
pointe du jour, assiégés par une foule
délibérante que la présence des trou-
pes parvenait difficilement à contenir.
La hardiesse et la publicité des opi-
nions imprimaient à cette affaire le ca-
ractère d'un grand intérêt national.
Frappé de cette étonnante expression
de la pensée qui partageait la capitale
entre le chef du gouvernement et un
accusé , le premier consul chargea le
colonel Sébastiani d'aller confidentiel-
lement s'informer auprès de l'un des
juges, M. de la Guillaumye, ancien in-
tendant de Corse, de l'issue que pour-
raient avoir les débats. Ce magistrat
lui dit que Moreau était coupable; mais
que les preuves manquaient pour une
(40)
conviction pleine et entière ; que d'ail-
leurs la force de l'opinion publique
combattait leur autorité, qu'il ne pré-
voyait pas que Moreau pût être con-
damné à une autre peine qu'à une dé-
tention limitée. « La Guillaumye a
raison, dit Bonaparte au colonel : les
Parisiens sont toujours pour les ac-
cusés. Quand Biron fut condamné à
mort par le parlement bien justement
comme traître, on fut obligé de dou-
bler la garde , et de le faire exécuter
à huis clos A l'Arsenal. » Un général
présent à cet entretien représenta au
premier Consul qu'il aurait été bien
plus simple de traduire Moreau devant
une commission militaire : « Je ne l'ai
pas fait, répondit Bonaparte , pour
sauver votre tête et la mienne. »
Quelque tems après, comme l'affaire
approchait de sa conclusion, le conseil-
ler Clavier, qui figurait également au
( 41 )
nombre des juges de Moreau, fut aussi
pressenti sur le jugement. On lui as-
sura que l'intention du premier consul,
si le tribunal prononçait la peine de
mort, était de faire grâce à Moreau :
Qui me la fera à moi? répliqua-t-il
brusquement.
Personne n'ignore l'issue de ce pro-
cès, qui donna beaucoup d'inquiétudes
à Bonaparte.
BATAILLE DE MARENGO.
L'action s'engage , les balles sifflent :
une grêle de boulets décime les soldats,
le sang coule ; soudain l'aile gauche de
l'armée française chancelle et se replie
en désordre... Bonaparte arrive : c'est
le lion blessé par les chasseurs de la
Nubie; il se précipite au travers des
torrens de poudre, se confiant tout en-
tier dans son destin, qui épargne même
d'une manière miraculeuse le sang de
4*
(42 )
toute son escorte ; les phalanges se
pressent et reprennent à. sa vue un as-
pect imposant : le regard du grand
homme verse un nouveau feu dans les
veines du soldat. Cependant Berthier
vient lui annoncer qu'une autre divi-
sion pliait : Bonaparte, sans se troubler,
lui répond : « fous ne m'annoncez pas
cela de sang-froid, général ! » Aussi-
tôt il rassemble toutes les forces de son
âme , parcourt les rangs, et son génie ,
lui répond de la fortune : « Soldats,
s'écrie-t-il soudain comme un pro-
phète inspiré, souvenez-vous que mon
habitude est de coucher sur le champ
de bataille !... » Le signal de la vic-
toire est donné, tous les tambours-
majors font battre ce terrible pas de
charge qui a fait faire aux drapeaux
français le tour de l'Europe : les ba-
taillons autrichiens sont enfoncés, l'ar-
tillerie vomit la mort; Murat, Keller-
( 43 )
manu redoublent d'audace ; Desaix ,
l'infortuné Desaix,. à qui appartient la
moitié de la couronne de cette victoire,
se précipite avec sa division de. réserve,
réunit à son tourbillon tous les fuyards,
fait mettre bas les armes à six mille
grenadiers hongrois. Hélas ! c'est au
moment de son triomphe que ce héros
est atteint d'une balle mortelle. Avant
d'expirer, il dit au jeune Lebrun, aide
de camp : « Allez dire au premier
consul que je meurs avec le regret
de n'avoir pas assez fait pour la
patrie! » — A ces mots , Bonaparte se
recueille dans sa douleur ; « Pourquoi,
s'écrie-t-il, ne m'est-il pas permis de
pleurer! »
LA ROMANCE.
Dans une fête donnée par le consul
Cambacérès, le 18 vendémiaire an IX,
pour célébrer l'anniversaire de l'arrivée
(44)
de Bonaparte à Fréjus, le 18 vendé-
miaire an VIII, on chanta une romance
traduite du provençal par le chevalier
Boufflers, dont voici le 3e couplet:
Sous cet air et ce maintien calmes,
Voyez ce guerrier fier et doux ,
Qui revient du pays des palmes
Planter l'olive parmi nous.
Tranquille au fort de la tempête ,
Et modéré dans le bonheur,
Si la victoire est dans sa tête,
Il porte la paix dans son coeur.
C'est ainsi qu'à cette époque on
préludait aux adulations exagérées qui
devaient faire tourner la tète au con-
quérant de l'Italie.
LA SOIF DE LA GLOIRE.
Jamais homme ne s'empara au même
degré que Bonaparte de l'esprit de ses
soldats. Tous connaissaient sa soif pour
la gloire, et chacun s'empressait d'en
(45)
présenter la coupe enivrante à ses
lèvres, dût cette même coupe être rem-
plie de leur sang,...
Que cette pensée de ce carabinier
blessé à Marengo, peint bien encore
l'idée que la troupe avait de son chef !
Etendu dans un fossé, sur la route de
Milan, au moment où Bonaparte,
vainqueur, se dirigeait avec tout son
état-major vers cette ville : « On t'en
a f...u de la gloire aujourd'hui, j'es-
père , s'écria le carabinier ; tu dois être
content ! !!...»
BON MOT OU GÉNÉRAL RAPP.
Un jour que ce général demandait à
l'empereur de l'avancement pour deux
officiers : « Je ne veux plus, lui répon-
dit Napoléon, en donner tant ; ce dia-
ble de Berthier m'en a trop fait faire. »
Puis se tournant vers Lauriston :
« N'est-ce pas Lauriston, que de notre