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Brutus , tragédie représentée pour la première fois par les Comédiens ordinaires du Roi le 11 décembre 1730

De
94 pages
Duchesne (Paris). 1762. 96 p. ; in-12.
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BRUTUS,
TRAGÉDIE,
Jiep ré/entée pour la première fols t par
les Comédiens ordinaires du Roi s
le il Décembre
A PARI S y
rue Saint Jacques.;
au Temple du Goût.
M. Bۂ. LXIL
DIS
adte de cette pièce, à peu près tel qu'il eft
aajoufdfiui en vers Français. Je vous en^par-
lais quelquefois -.̃ & nous nous étonnions qu'au-
cun Anglais n'eût traité ce fujet qui de tous eft
peut-être le plus convenable à votre théâtre.
Vous m'encolufeagîéz à continuer un ouvrage
fufceptible de fi grands fenumens. Souffrez
donc que je vous préfente Brutes quoiqu'é-
crit dans une autre langue doclefermones utriuf
quéliTigim à vous qui me donneriez des leçons
de Français auffi bien qûfed? A notais à vous qui
m'apprendriez langue
cette 'force & cette énergie qu'infpire la n©ble
liberté de_ penfer îcarites ieatimens vigoureux
de l'ame Raflent toujours dans le langage (Se
qui penfé fortement parle de mêmes.
Je vous avoue,; MitoRD, qu'à mon retour
nées dans une étude continuelle de votre lan-
ptefque accoutumé à penfer en Anpais je feh-
tàis que les termes de ma langue devenaient
plus fe présenter à mon imagination avec la mê-
me abondance qu'auparavant c'était comme
un ruifleaud;oTit la fource avoit été détournée
il me fallut dtf tems & de la peine pour le faite
A jfcy.-a.fjn nomrne.Léc }; mais c'éit un Ou?
vrage ignoré qu'oa ne repréfente jamais à Londres.
f'
A5
eoulex dans- fon. premier lit. Je compris bien
réunir* dans un arc, il, le faut
cette carrière, ce fut la'Sévérité, de notre
la.r,imë. Je regrettais
cette heureufe» liberté que vous avez d'écrire

dans le befoire desi termes nouveaux j
qui font toujours adoptés chez vous. lorfqu'ils
intelligibles & néceflaires. Un*
un homme librë qui
aflervit fa langue à fon génie; ur*
quelquefois
Français ne dit!
une carrière
un chemins gMànt& étroit..
Malgré toutes toutes ces
elleeft-effentieUeàla poëfie
point d'en-^
le.urs mefures Ion-,
<5 v is cauRS
gues ou brèves nos eéfures & un certain nom-;
pas
la profe d-avec la verfïfication da rime oft-dotio
néceffaire aux vers Français. De plus, tant^de
grands maîtres qui Qnr fait des vers rimes tels
ont tellement .accoutumé nos oreilles à cette
harmonie que nous n'en pourrions pas fuppor*
grand regardé avec
non pas comme un génie hardi qui s'ouvre une
route nouvelle mais comme un homme très-
qui ne peut pas fe foutenir
On a tenté de nous donner des, tragédies, en
ftroCe mais >e ne crois pas que cette enireprife-
ïè contenter du moins. On fera toujours mal
venu a dire
plaifir. Si au milieu des tableaux de Rubens ou
de Paul placer fes
deiTems au crayon
galer à ces peintres!? On
chants ferait- ce
aflez de marcher fous prétexte
qu'on &
Il y agrandeapparence qu'il faudra toujours
S U R LA TRAGÉDIE. 7
A4
des verseur tous les théâtres tragiques, & de
plus toujours des rimes fur le notre. C'eftmême
a cette contrainte de la rime & à cette féye-
rité extrême de notre verHfication que nous
devons ces excellens Ouvrages que nous avons
dans notre langue. Nous voulons que la rime
ne coûte jamais rien aux penfées qu'elle ne
nous exi-
geons dans un vers la même
pureté, la même exactitude que dans la profe.
Nous ne permettons pas la moindre licence
nous demandons qu'un Auteur porte fans dis-
continuer ces chaînes, & cependant
toujours libfe, & nous ne recon-
naifïbns pour poètes que ceux qui om rempli
toutes ces conditions.
Voilà pourquoi il eu "plus aifé de faire cent
L'exemplede notre Abbé Régnier
Defmarais de l'Académie Françaife,& de celle
de la Crufca, en eft une preuve bien évidente.
Il traduifit Anacreoii en Italien avec faccès &
tes vers Français font, à l'exception de deux
ou trois quatrains, au rang des plus médiocres.
Notre Ménage était dans le même cas com-
bien de nos beaux écrits ont fait de très- beaux
vers latins, Ôc n'ont pu être fup portables en
leur langue?
disputes j'ai
8 1 Pi 'sçp'iïWs™ -̃;̃•?•
notre verfihcation en Angleterre & quels re-^
proches me fait fouvent le bavant Eveque de,
JRochefter fur cette contrainte puérile r qu'i^
prétend que nous nous impofons de gaieté de
cœur. Mais foyez perfuadé Mi^ord que.
plus un étranger, connaîtra notre langue &
plus il le réconciliera ayeç cette rime qui 1 ei-,
fraye d'abord.
faire à notre tragédie, mais elle embellie nos
comédies mêmes. Un bon mot en vers en eft;
retenu plus aisément; les portraits de laviez
humaine feront toujours plus frappans en vers;
qu'en profe r ôc qui ,dit Vers en Français dit
nécenairement des vers rimes en un mot
nous avons des comédies en proie du célèbre.,
J^Toliére^ que l'on a été obligé de mettre en
vers après la moft;, & qui ne font plus jouées.
que de cette manière nouvelle.
-Ne pouvant, MiLORP bazarder fur le-
théâtre Français des vers non rimes, tels qu'ils
ibnt en ufage en Italie <3c en Angleterre, j'au-
rais du moins voulu tran.fporter fur notre fcène
certaines beautés de la vôtre. H eft. vrai & j'e&
l'avoue, que le théâtre Anglais efl bien défec-
tueux j'ai entendu de votre bouche que vous
«'aviez pas une bonne tragédie, mais en ré-
çrpmpenfe,, dans ces pièces fi monftrueufes,,
vous avez des fcènes admirables. Il a manque
jufqu'à préfent àprefqvte tous les Auteurs tra-
SUR LA TRAGÉDIE. 9
A j
giques de votre nation cette pureté cette.
conduite régulière ces bienséances d'e l'ac-
tion & du ftyle cette élégance & toutes ces
fineffes de l'art qui ont établi la réputation du
théâtre Français depuis le Grand Corneillei
un
l'adion.
Nous avons en France des tragédies eïti-
qu'elles
Uri
fido
Francefi che fono un?
& fontuofi Epitala*
Italien n?âit trop,
raifoiî*. Notre délicatelfe exceffive nous foitce
nousvôu'"
aux; yeux. Nous craignons de
fcène des fpeâacles nouveaux
devant une tiation accoutumée' à tourner en
L'endroit où l'on joue la comédie & -les
gliffés font encore une caufe
de reprocher à
quelques-unes de nos pièces. Les bancs qui
font fur lé' théâtre deitinés aux fpeâateurs^
10 D IS C0 U -R S
prefque impraticable. Ce défaut eft caufe que
les décorations tant recommandées par les an-
ciens, font rarement convenables à la pièce.
Il empêche fur-tout que les acleurs ne paffenc
d'un appartement dans une autre aux yeux des
Spectateurs, comme les Grecs & les Romains
le pratiquaient fagement > pour conièrver à la
fois l'unité de lieu & la vraifemblance*
Comment oferions- nous fur nos théâtres
faire paraître,, par exemple, l'ombre de Pom-
pée ou le génie de Brutùs au milieu de tant
de jeunes gens qui ne regardent jamais les cho-
fes les plus ferieufes que comme Poccafion de
dire un bon mot Comment apporter au milieu
d'eux fur la [cène, le corps de Marcus, devant
Caton fon père, qui s'écrie » Heureux jeune
'homme, tu es mort pour ton pays O mes
amis, laiffez moi compter ces glorieufes
» blefliires! Qui ne voudrait mourir âinfi pou©
la patrie ? Pourquoi n'a-t-on qu'une vie à lui
» facrifier ? Mes amis, ne pleurez point
3> ma .perte ne regrettez point mon fils, pieu-*
» rez Rome, la maîtreffe du monde n'eft plus
Voilà ce que feu M. Addiffon ne craignait
point de faire repréfenter à Londres voilà ce
qui fut joué, traduit en Italien, dans plus d'une
ville d'Italie. Mais fi nous hazardions à Paris
muet fpeétacle, n'entendez vous pas déjà le
SUR LA TRAGÉDIE. Il
A 6
parterre qui fe récrie ? Et ne voyez-vous pas
nos femmes qui détournent la tête ?
Vous n'imagineriez pas à quel point va cette
délicateffe. L'Auteur de notre tragédie de
Manlius prit fon fui et de la pièce Anghife de-
M. Otway intitulée, t/enifefauvée. Le fujet eft
tiré de l'hiftoire de la conjuration du Marquis
de Bedemar, écrite par l'A.bbé de Saint R.éal
& permettez moi de dire en paÍfant que ce
morceau d'hiftoire, égal peut-être à Saluée,
eft fort au-deffus & de la pièce d'Otway & de
noire Manlius. Premièrement, vous remarquez;
le préjugé qui a forcé l'Auteur Français à dé-
guifer fous des noms Romains une aventure-
connue, que l'Anglais a traitée naturellement
fous les noms véritables. On n'a point trouve-
ridiculeau théâtre de Londres, qu'un Ambaffa-
deuT Efpagnol s'appellât Bedemar, & que des-
conjurés euffent le nom de Jaffier de Jacques-
Pierre, d'Eliot cela feul en France eût pw
faire tomber la pièce.
Mais voyez qu'Otway ne craint point d'aC-
fembler tous les conjurés. Renaud prend leurs
fermons affigne a. chacun fon pofte, prefcrit
l'heure du carnage & jette de tems en tems
des regards inquiets & Soupçonneux fur Jaffier
dont il fe défie. Il leur fait à tous ce difcours
pathétique., traduit mot pour mot de l'Abbé*
1 deS,Réai. précéda:.
iz DISCOURS
un trouble Jî grand. Notre botzne deflinée a aveu-
glé les plus clair-voyans de tous les hommes, 9 raf-
furé les plus timides endormi les plus foupçon-
neux, confondu les plus Jubtils nous, vivons en-,
eore, mes chers amis, nous vivons, & notre vie
fera bientôt funefie aux tyrans de ces lieux, &c.
Qu'a fait l'Auteur Français? Il a craint de ha-
zarder tant de perfonnages fur la icène il fe
contente de faine réciter par Renaud fous le
nom de Rutile une faible partie de ce même
difcours, qu'il vient, dit-il, de tenir aux conju-
rés. Ne fentez-vous pas par ce feul expofé com-
bien cette fcène Anglaise eft au-deffus de la
Françaife la pièce d'Otway fut-elle d'ailleurs.
xnonfirueufe P
Avec quel plaifir n'ai-je point vu à Londres
votre tragédie de Jules- Ce far qui, depuis cent
cinquante années fait les délices de votre na-
tion? Je ne prétends pas affurëment approuver
les irrégularités barbares dont elle etl rem.plie.
Il eft feulement étonnant qu'il ne s'en trouve
pas davantage dans un Ouvrage compofé dans
un fiécle d'ignorance, par un homme qui même
ne favait pas le latin, & qui n'eut de maître que
fon génie mais au milieu de tant de fautes grof
fières avec quel raviffement je voyais Brutus
tenant encore un poignard teinc du fang de
Céfar, aflemblerle peuple romain, & lui par-
ler ainfi du haut de la. tribune aux haranguez
SUR LA TRAGÉDIE.
Romains, compatriotes amis, s'il eji quel-.
qu'un de vous qui ait été attaché d Céfar, qu'il
fâche que Brutus ne l'était pas moins. Oui ja
Romains 3 6* Jî vous me demande^
pourquoi j'ai verfé fon fang c'efl que j'aimais,
Rome davantage, Voudrie^-vous voir Céfar vi-
vant, mourir fesefclaves, plutôt que d'acheter
je le pleure il était heureux applaudis àfes
triomphes ? il était je l'hono-re mais
il était ambitieux 9 je l'ai tué. Yat il quelqu'un
parmi vous afseç lâche pour regretter la fervitu-
de? S'il en ejlunfeul 9 qu'il parle q:u'il fe mon-
tre; cefi lui que j'ai offenfé, Y a-t-il quelqu'un
dfeèç infâme pour oublier qu'il efi Romain ?
Qu'il parle, c'efi luifeul qui efi mon ennemi.
CHŒUR DES ROMAINS.
Perfonne non, Brutus, perfonnt.
B R U T U S.
Ainfi donc je n'ai offenfé perfonne. Voici le
corps du dictateur qu'on vous apporte les der-
niers devoirs lui feront rendus par Anto ine, par
cet Antoine qui, n'ayant point eu de part au
châtiment de Céfar en retirera le même avan-
tage que moi que chacun de vous le bonheur
d'être libre. Je n'ai plus qu'un mot à
yous dire, J'ai tué de cette main mon meilleur
14 D I S CO URS
ami pour Ujalut de Rome; jegarde ce mêmepoi-
gnardpour moi quand Rome demandera, ma vie.*
LE CHOEUR.
Vive^ Brutus viveç à jamais.
Après cette fcène, Antoine vient émouvoir
de pitié ces mêmes Romains, à qui Brutus avait
infniré fa rigueur & fa barbarie. Antoine par
un difc6urs artificieux ramène infenfiblement
ces efprits tuperbes, & quand il les voit radou-
cis, alors il leur montre le corps de Céfar &
fe fervant des figures les plus pathétiques il les
excite au tumulte & à la vengeance. Peut-être
les Français ne fouffriraient pas que l'on itt pa-
raître fur leurs théâtres unchoeur compoféd'ar-
tifans <Sc de Plébéiens Romains que le corps
fanglant de Céfar y fût èxpofé aux yeux du peu-
ple & qu'on excitât ce peuple à la vengeance,
du haut de la tribune aux harangues c'eft à la
coutume, qui eft la reine de ce monde à
changer le goût des nations & à tourner en
plâif les objets de notre averfion.
Les Grecs ont hazardé des fpedacles non
moins révoltais pour nous. Hippolite, brile
par fa chute, vient compter fes blelTures Si
poufper des cris douloureux. Philo&ète tombe
dans fes accès de fouffrance un fang noir cou-
le de fa plaie. Œdipe couvert du fang qui
dégoutte encore des refies de fes yeux qu'il
S UR LA TRAGÉDIE. is
vient d'arracher, fe plaint des Dieux & des
hommes. On entend les cris de Clitemneftre
que fon propre fils égorge & Éle&re crie
fur le théâtre Frappe^ ne l'tyargneç pas,
élle n'a pas épargné notre- père. Prométhée eft
attaché fur un rocher avec des doux qu'on lui
enfonce dans l'eftomac & dans les bras. Les
Furies répondent à l'ombre fanglante de Cli-
temneflre par des hurlernens fans aucune arti-
culation. Beaucoup de tragédies grecques,
en un mot, iont remplies de cette terreur por-
tée à l'excès.
Jetais bien que les tragiques Grecs, d'ail-
leurs fuperîêurs aux Anglais, ont erré en pre-
nant fouvent l'horreur pour la terreur, & le
dégoûtant & l'incroyable pour le tragique &
le merveilleux. L'art était dans fon enfance à
Athènes du temsd'^fchyk comme à Lon-
dres du.tems.de Shakefpear mais, parmi les
grands mutes des poètes Grecs & même des
vôtres y on trouve un vrai pathétique & de
Éngulières beauiés & fi quelques Français
qui ne cbnnai|Tent les tragédies & les mœurs
étrangères que par des tradudions & fur des
ouï-dire les condamnent fans aucune reflric-
tion, ils font ce me femble comme des
aveugles qui affureraient qu'une rofe ne peuc
avoir de couleurs vives i, parce qu'ils en comp-
i6 D I S CO U RS
& vous,, vous panez les bornes de la bienféan-
ce & fi fur-tout les Anglais ont donné des
fpe&acles effroyables voulant en donner, de
terribles, nous autres Français, auS
leux que vous avez été téméraires, nous nous
arrêtons trop de peur de nous emporter, &:
quelquefois nous n'arrivons pas au tragique,
dans la crainte d'en pailer les bornes,
Je fuis bien loin de prapofer que la fcène
devienne un lieu de carnage,, comme elle Yeih
dans Shakefpea'r & dans fes iuceeflTeurs qui y
n'ayant pas ion génie, nront imité que fes dé-
iàuts mais jfofe croire qu'il y a des Situations
qui ne paraiffent encore que dégoûtantes &
horribles aux Français, & qui, bien ménagées,
repréfentéçs avec arc & fur-tout adoucies par-
le charme' des beaux vers pourraient nous!
faire une forte de plaifir dont nous ne nous
doutons pas.. j
Il n'eft point de ferpent ni de monftre odieux
Qui par l'art imité ne puifîe plaire aux yçux.
Du moins que Ton me dife pourquoi il efl
permis à nos héros &. à nos héroïnes de théâtre*
de fe tuer, & qu'il leur eft défendu de tuée
perfonne ? La fcène eft-elle moins enfenglan*
tée par la mort d'Atalide qui fe poignarde
pour fon- amant qu'elle ne le fe-rait par le
meurtrie de Céfar ? Et fi le Spectacle du fils de:
Catori qui paraicmorc aux yeux de fon pere^
SUR LA TRAGÉDIE. 17
cft l'occafion d'un difcours admirable de ce
vieux Romain, fi, ce morceau a été applaudi
en Angleterre & en Italie par ceux qui font les
plus grands partifans de la bienféance Françai-
fe fi les femmes les plus délicates n'en ont
point été choquées pourquoi les Français ne
s'y accoutumeraient-ils pas ? La nature n'eft-
elle pas la même dans tous les hommes ?
Toutes ces ioix de ne point enfanglanter la
fcene de ne point faire parler plus de trois
interlocuteurs, &c. font des loix, qui, ce me
femble pourraient avoir quelques exceptions
parmi nous., comme elles en ont eu chez les
Grecs ih n'en eft pas des règles de la bienféanr
ce toujours un peu arbitraire comme des
règles fondamentales du théâtre qui font les
trqis unités. Il y aurait de la faibleffe & de la
fterilite à étendre une action au-delà de l'efpa-
ce du tems & du lieu convenables. Demandez:
à quiconque aura inferé dans une pièce trop
d'événemens la raison de cette faute s'il eft
de bonne foi, il vous dira qu'il n'a pas.eu afTea
de génie pour remplir fa: pièce d'un feul fait ;'c
Se s'il prend deux jours & deux villes pour fon.
action croyez que c'eft parce qu'il n'aurait
pas eu l'adreffe de la refferrer dans l'efpace de
trois heures, & dans l'enceinte d'un palais j
un fpeâa^
18 DISCOURS
de horrible fur le théâtre il ne choquerait
point la vraisemblance, & cette hardielfe
loin de fuppofer de la faiblelfe dans l'Auteur
demanderait au contraire un grand génie pour
mettre par fes vers de- la véritable grandeur
dans une action qui fans un ityle fublime »
ne .,ferait qu'atroce & dégoûtante.
Voilà ce qu'a ofé tenter une fois notre Grand
Corneille dans fa Rodogune. Il fait paraître
une mère .qui, en préfence de la cour & d'un
Antbafladeur veut empoifbnner fon fils & fa
belle-fille après avoir tué fon autre fils de fa
propre main elle leur préfente la coupe em-
poifcnnée & fur leurs refus & leurs foupçons^
elle la'boit elle-même & meurt du poifon qu'el-
le leur deftinait. Des coups auffi terribles ne
doivent pas être prodigués, & il n'appartient
pas tout le monde d'ofer les frapper. Ces;
nouveautés demandent une grande circonfpec-
tion:, & une exécutionde maître. Les Anglais
eux-mêmes avouent que Shakefpeai' par
exemple, a été le feul parmi eux qui ait pa
faire évoquer & parler des ombres avec fuccès*.
iWithin that circle none durft tnove but ne\.
Plus une action théâtrale eft majeftueufe ou;
effrayante, plus elle deviendrait injjpide fi elle
était fouvent répétée à peu près comme les-
détails de batailles, qui, étant par eux-mêmes
SUR LA TRAGEDIE. i^
ce qu'il y a de plus terrible, deviennent froids
&, ennuyeux à;force de reparaître fouvent dans
les jfôftoires. La; feule pièce où M. Racine
it mis du fpeftacle c'eft fon chef-d'œuvre d'A-
thalie. On y voit un enfant fur un trône fa
nourrice & des prêtres qui l'environnent une
reine qui qammta.nde à fss foldats de le mafla-
âêtion eâ pathétique j
mm&le %ifr ne l'était p^s elle, ne ferait
M\ik on veut frapper les yeux par un appa>
on s'iropafe la néceffité de
auErement on ne ferait
poëte tragique.
1 y à pus detrente annéês«qyi'ï)n repréfënta la
frait-par urt fpéclàcle nouveau c'était un par
barbare Monte-
avec un habit ilngulier; des
enclaves armes de flèches étaient dans le fbnd j
autour,; de lui étaient huit Grands de fa cour,
la pièce en leur dilant
Lfevez-4roUs, votre roi vous permet aujourd'hui.
Et 4%l'§nvj&gei; & de parler àluk
Ce fpeftacle charma; mais voilà tout ce
qu'il y eut de beau dans cette tragédies.
Pour moi j'avoue que ce n'a pas été fans
quelque crainte que j'ai introduit fur la fcène
2o DISCOURS
.Française le fénat de Rome en robes rouges, f
allant aux opinions. Je si
que j'introduifîs autrefois dans Œdipe
de Thébains qui difait
O mort nous implorions ton funefte fëcdurs
0 mort! viens nous fauver, viens terminer nos jours»
Le parterre "au Heu d'être frappé du pâdiéti-
IJue qui pouvait être en cet endroit, ne Sentie
d'abord que le prétendu ridicule d'avoir mis
més & il fit un éclat de rire. tfi'%
empêche dans BfUtus de faire parler les féna-
teucs, quand Titus etl accufé devant eux, êc
de: Rome, qui vans dôute devraient
leur âutremeïîi; que par
Au refte, MiloRix, s'il y a quelques en-
droits paflàbles dans cet ouvrage il faut quel
j'avoue que j'en ai l'obligation à des amis qui
jienfent comme vous. Ils m'encourageaient à
tempérer ï'aufter i té de Brutus par l'amour pa*
ternel, afin qu'on admirât & qu'on plaignît
l'effort qu'il fe fait en comdamnant fon fils:
Ils m'exhortaient i'dôitner; à la jeune Tuuié
un caractère de tendreffe & d'innocence, parce
que fi j'en avais fait une héroïne altière^
qui n'eût parlé à Titus que comme à un fujet
q;ui devait fer vir fort prince alors Titus aurait
SUR LA TRAGÉDIE. zi
étéavili, & l'Arnbafladeur'eût été inutile. Ils
voulaient que Titus fût un jeune homme fu-
J rieux dans fes pafîîons aimant Rome & fon
père, adorant Tullie fe faifant un devoir
d'être fidèle aufénat même dont il le plaignait,
& emporté loin de fon devoir par une paflion
dont il avait cru être le maître. En effet fi
Titus avait été de l'avis de fa maîtreiïè & s'é-
| tait dit a lui-même de bonnes raifons en faveur
des rois, rBrutus alors n'eût été regardé que
commie un chefde rebelles. Titus n'aurait plus
pu de. remords ion père n'eût plus excité la
pitiés
Gardez me que les deux en-
fans de Brutus paraiflent fur la fcène vous fa-
eft perdu quand il fe partage;
croyez que la mul-
des intérêts compli-
Qui d'une feule paillon de-
ades. Tâchez de travailler
chaque {cène comme-fi c'était la feule que vous
eufliez à écrire. Ce font les beautés de détail
qiji foutiewient les ouvrages en vers, & qui
les fom pafler à la^pofterité. C'eft fouvent la
des chofes commu-
nes, cfeft cet art d'embellir par la diaion ce
& eélque fentent tous les hommes,
qui fait les grands poètes. Il n'y a ni fentimens
zi DISCOURS
recherchés, ni aventure roman efque dans le
quatrième livrede Virgile il eft tour naturel
éc -c'ell l'effort de l'efprit humain. M. Racine
ti'efl fi audeflus des autres qui ont tous dit les
mêmes chofes que lui que parce qu'il les a
mieux dites. Corneille n'eft véritablement
grand que quand il s'exprime auffi-bien qu'il
pente. -Souvenez wous de ce précepte de M.
Defpréaux
Et que tout ce qu'il dit, facile à r etenir,
De Ion ouvrage en vous laiffe un long fouvenir.
Voilà -ce que n'ont point tant d'ouvrage*
dramatiques, que l'art d'un adteur & la figure
la voix d'une actrice ont fait valoir fur nos
théâtres. Combien de pièces mal écrites ont
eu plus de représentations que Cinna & Britan4
cicus mais on n'a carrais retenu deux vers de
ces faibles poëmes au lieu qu'on fait Britanni-
cus & Cinna par coeur. En vain le Regulus
Pra:dona fait verfer des larmes pap quelques fi-
tuations touchantes l'ouvrage Se tous ceux qui
lui reflemèlent font méprifés tafidisqùeleuïs
auteurs s'applaudilfent dans leurs préfaces.
Il me femble MiLORD que vous m'allez
demander comment des critiques fi judicieux
ont pu me permettre de parler d'àmpur dans
& de mêler cette paiîîon avecl'âuflère vertu du
iétmx Romain,ôcil|3olicique d'un ambaiïadeur?
On reproche ànotrig nattotï d'avoir amolli lis
SUR^LA TRAGÉDIE. 2
théâtre par trop de tendreffe & les Anglais
méritent bien le même reproche depuis près
d'un fiécle car vous avez toujours un peu pris
nos modes & nos vices. Mais me permettez*
vous de vous dire mon fentiment fur cetce ma-
tière ?
Vouloir de l'amour dans toutes les tragédies
me paraît un goût efféminé; l'en profcrire tou-
jours eft une mauvaife humeur bien deraifon-
nable.
Le théâtre, foit tragique, foit comique, eft la
peinture vivante des panions humaines, l'ambi-
tion d'un prince eft repréfentée dans la tragé-
yie;lacomédie tourne en ridicule la vanité d'un
bourgeois. Ici vous riez de la coquetterie &
des intrigues d'une citoyenne là vous pleurez
la yalheureufe paflion de Phèdre; de même
l'amour vous amufe dans un roman & il vous
transporte dans la Didon de Virgile. L'amour
dans une tragédie n'eft pas plus un défaut efTen*
tiel que dans lEne7ide il n'eft à reprendre que
quand il eft amené mal-à-propos, ou traité
fans art.
Les Grecs ont rarement hazardé cette paf
fion fur le théâtre d'Athènes. Premièrement,
parce que leurs tragédies n'ayant roulé d'abord
1 que fu.r des fujets terribles l'efprit des fpe&a*
teurs était plié à ce genre de Spectacles fecon-
dement parce que les femmes menaient une
vie beaucoup plus retirée que les nôtres, &
M D I S C 0 U RS
qu'ainfi le langage de l'amour n'étant pas com.
me aujourd'hui le fujet de toutes les converfa*
tiens; les poètes en étaient moins invités à trai.
ter cette pafîion qui de toutes eft la plusdiffi-
cile à représenter, par les ménagemens infinis
qu'elle demande. Une troiiième raifonqui me
paraît affez forte c'ëft que l'on n'avait point de
comédiennes les rôles des femmes étaient
joués par des hommes mafqués. Il femble que
l'amour eût été ridicule dans leur bouche.
Çeft tout le contraire à Londres & à Paris'
& .il faut avouer que les Auteurs n'auraient
gueres entendu leur intérêt, ni connu leur au-
ditoire s'ils n'avaient jamais fait parler les
Oldfields ou les Duclos & les Lecouvreurs,
que d'ambition & de politique.
Le mal eu que l'amour n'eft fouvent chez
nos héros de théâtre que de la galanterie, &
que chez les vôtres il dégénère quelquefois en
débauche. Dans notre Âlcibiàde pièce très-
suivie mais faiblement écrite & ainfi peu ef-
timée, on a admiré long-tems ces mauvais
vers que récitait d'un ton féduifant l'Efopus du
dernier fiécle.
Ah ,!or!que pénétré d'un amour veritabl e
Et gémiifant aux pieds d'un objet adorable
J'ai connudans fes yeux timidesoudiftratts
.Que mes foins de Ion cœur ont pu troubler la paix;
Que par l'aveu fecret d'une ardeur mutuelle
La mienne a pris encore une force nouvelle ï)âni
SUR LA TRAGÉDIE. zy
Tome 1. B
Dans ces momens f doux j'ai cent fois éprouvé
Qu'un mortel peut goûter un bonheur achevé.
Dans votre Venife fauvée, le vieux Renaud
veut violer la femme de Jaffier & elle s'en
plaint en termes allez indécens jufqu'à dire
qu'il eft veninà elle un button déboutonné.
Pour que l'amour foit digne du théâtre tra-
gique, il faut qu'il foit le noeud nécenaire de la
pièce & non qu'il foit amené par force pour
remplir le vuide de vos tragédies & des nô:res,
qui font toutes trop longues il faut que ce foit
une paffion véritablement tragique regardée
comme une faibleflTe, & combattue par des re-
mords. Il faut, ou que l'amour conduife aux
malheurs & aux crimes pour faire voir com-
bien il eft dangereux, ou que la vertu en triom-
phe pour montrer qu'il n'eft pas invincible; fane
cela ce n'eft plus qu'un amour d'églogue ou de
comédie.
Ceft à vous, Mi lord, à décider fi j'ai rem-
pli quelques-unes de ces conditions mais que
vos amis daignent fur-tout ne point juger du
génie & du goût de notre nation par ce dif-
cours & par cette tragédie que je vous envoyé.
Je fuis peut-être un de ceux qui cultivent les
lettres en France avec moins de fuccès; & fi les
fentimens, que je foumets ici à votre cenfure,
font défapprouvés, c'efl à moi feul qu'en ap-
partient le blâme.
Z% ''̃-•̃ .̃-
ACTEURS.
JUNIUS BRUTUS, 7
VALERIUS PUBLICOLA, confuls.
T 1 T U S fils de Brutus.
TULLIE, fiile de Tarquïn.
A L G I N E confidente de Tullie.
ARONS, ambaffadeur de Porfenna.
MESSALA, amideTitus.
PROCULUS, tribun militaire.
ALBIN, confident d'Arons.
SENATEURS.
LICTEURS.
La Scène ejl à Rome.
Sx
BRUTUS,
TRAGÉDIE.
ACTE PREMIER.
SCENE PREMIERE.
Ls théâtre repréfente une partie de la maifort des con-
fuis fur le mont 'fyrpéien le temple du Capitule fe
voit dans le fond. he s fénateurs font affemblés entre
le temple & la maifon devant.l'autel de Mars. Bru-
tus &• Valerius Publicola confuh • préfident cette
aiïèmbléé: ïLes fénateurs font rangés en démi-cercle.
Des Uâeurs avec leurs faifceuux font debout derrière
les fénateurs.
BRUTUS.
$2=-8ë=S? Estrugteurs des tyrans vous qui
n'avez pour rois
.11 Que les dieux de Numa vos vertus &
nos loix
Enfin notre ennemi commence à nous connaître.
Ce fuperbe Tofcan qui ne parlait qu'en maître 9
28 BR UTUS,
Porfenna de Tarquin ce formidable appui
Ce tyran prote&eur d'un tyr an comme lui
Qui couvre de fon camp les rivages du Tibre
Refpe&e le fénât & craint un peuple libre.
Aujourd'hui devant vous abaiffant fa hauteur,
Il demande à traiter par un ambaffadeur.
Arons, qu'il nous députe en ce moment s'avance;
Aux fénateurs de Rome il demande audience
Il attend dans ce temple, & c'eft à vous de voir
S'il le faut refuier, s'il le faut recevoir.
VALERIUS PUBLICOLA.
Quoiqu'il vienne annoncer quoiqu'on puitîe en at-
tendre,
Il le faut à fon roi renvoyer fans l'entendre
Tel eft mon fentiment. Rome ne traite plus
Avec fes ennemis que quand ils font vaincus.
Votre fils, il eft vrai, vengeur de fa patrie,
A deux fois repouffé le tyran d'Étrurie
Je fais tout ce qu'on doit à fes vaillantes mains
Jetais qu'à votre exemple il fauva les Romains:
Mais ce n'eft point affez. Rome^affiégée encore
Voit dans les champs voifins ces tyrans qu'elle ab-
horre.
Que Tarquin fatisfafle aux ordres du fénat
Exilé par nos loix qu'il forte de l'état
De fon coupable afped qu'il purge nos frontières,
Et nous pourrons enfuite écouter fes prières,
Ce nom d'ambatfadeur a paru vous frapper
Tarquinn'apunousvaincre ilchercheànoustrompee.
jL'ambafladeur d'un roi.m'eft toujours redoutable,
Ce n'eft qu'un ennemi fous un titre honorable,
Qui vient rempli d'orgueil ou de dextérité »
Infulter ou trahir avec impunité.
Rome n'écoute point leur féduifant langage
Tout art t'eft étranger combattre eft ton partage:
TRAGÉDIE.
B*
Confonds tes ennemis de ta gloire irrités
Tombe, ou punis les rois, ce font-là tes traités!
B R U T U S.
Rome fait à quel point fa liberté m'eft chère
Mais, plein du même efprit, mon fentiment diffère*
'Je vois cette ambaflade au nom des fouveraïns,
Comme un premier hommage aux citoyens romains;
Accoutumons des rois la fierté defpotique
A traiter en égale avec la r épublique
Attendant que du ciel rempliflànt les décrets,
Quelque jour avec elle ils traitent en fujets.
Arons viens voir ici Rome encor chancelante,
Découvrir les-refforts de fa grandeur naiffante
Épier fon.génie obferver fon pouvoir
Romains c'eft pour cela qu'il le faut recevoir.
L'ennemi du fénat connaîtra qui nous fommes,
Et l'efclave d'un roi va voir enfin des hommes
Que dans Rome à loifir il porte fes regards
Il l'a verra dans vous, vous êtes (es remparts.
Qu'il révère en ces lieux le dieu qui nous raflemble 1
Qu'il par au fénat, qu'il écoute & qu'il tremble;
Lesfénateursfe levent G» s'approchent un momens
pour donner leurs voix.
VALERIUS PUBLICOLÀ,
Je vois tout le fénat paffer à votre avis
Rompe & vous l'ordonnez. A regret j'y fouferisj
Lï&eurs, qu'on l'introduife, &puifTe fa préfence
N'apporter* en ces lieux rien dont Rome s'offenfe.
A Brutus.
C'eft furvous feul ici que nos yeux font ouverts
C'eft vous qui, le premier, avez rompu nos fers:-
De notre liberté foutenez la querelle
Brutus en eft le père & doit parler pour. elle..
30 BRUTUS,
S C E N E I I.
LE SÉNAT, ARONS, ALDIN, Suite.
ârons entre par le côté du théâtre précédé de deux
lïfteurs & d1 'Albin fon confident il paffe devant
les confuls & le fénat va faffeoir
fur un jïége préparé pour lui fur le devant du théâtre.
ARON S.
CONSULS-, & vcus fënat qu'il m'eft doux d'être
admis
Dans ce confeil facré de fages ennemis
De voir tous ces héros, dont l'équité révère
N'eut jufques aujourd'hui qu'un reproche à fe faire
Témoin de feurs exploits d'admirer leurs vertus>
D'écouter Rome en6n par la voix de Brutus)
Loin des cris de ce peuple indocile & barbare,
Que la fureur conduit réunit & répare,
Aveugle dans fa haine aveugle en ton amour,
Qui menace & qui crainte règne & fert en un jour
Dont l'audace.
P R U T U S.
Arrêtez, fâchez qu'il faut qu'on nomme*
Avec plus de respect les citoyens de Rome
Là gloire du fënat eft de représenter
Ce peuple vertueux que l'on ofe infulter.
Quittez l'art avec nous quittez la flatterie
Ce poifon qu'on prépare à la cour d'Étrurie,
N'.eft point encor connu dans le fénat Romain»
Poursuivez.
TRAGÉDIE. Ji
B4
A R O N S.
Moins piqué d'un discours fi hautain
Que touché des malheurs où cet état s'expose
Comme un défes enfans j'embraie ici fa caufe.
Vous voyez quel orage éclate autour de vous.
Ceft en vain que Titus en détourna les coups;
Je vois avec regret fa valeur Srfon zèle
N'apurer aux Romains qu'une chute plus belle
Sa vi&pire affaiblit vos remparts dénotés.
qui îes ihbnde ils femblent ébranlés.
Ah, ne refufez plus une paix néceflàire.
Si du pèàpfe Rôtriain le lénat eft le père,
Porfenria rëil des rois que vous perfé entés.
Mais vous, du nom romain vengeurs fi redoutes,
Vous dès droits des mortels éclairés interprêtes,
jûj|ez îes fois regardez où vous êtes.
Où tous les dieux immortels
J'ai vu diàcuh de tous brûlaTit d'un autre zèle
A TarqûiMyOtrë roi jWèf d'être fidèle.
Quels dieux ont dfoinc changé les droits des fouve-
Qiréîpouvbir a rompu des noeuds jadis fi faints ?
Qui du front de Tàrquin ravit le diadème ?
Qui peut de Vos fermens vous dégager ?
) BRUT 0 S*
Lui-même.
N'alléguez point ces noeuds que 4e crime a rompus,
ces droits q.u'il a perdus;
Nous avons fait Arôns» en lui rendant hommage
Serment d'obéilTance & non point d'efclavage
Et puifqm'il vous fouvient d'avoir vu dans ces lieux
Le fénat à fes pieds, faisant pour lui des voeux
Songez "qu'en ce lieti même à cet autel augure
Devant ces4nème*dieux il Jura d'êtçe jufte.
B R UTU S,
De fon peuple &. de lui tel était le lien
Il nous rend nos fermens lorfqu'il trahit le lien,
Et dès qu'aux loix de Rome il ofe être infidelle*
Rome n'eft plus fujette, & lui feul eft rebelle.
A R 0 N S'.
Ah quand il ferait vrai que l'abfolu pouvoir
Eût entraîné Tarquin par-delà fon devoir
Qu'il en eût trop fuivi l'amorce enehanterefTe
Quel homme efl fans erreur & quel roi fans faï-
bîefle?
Eft-ce à vous de prétendre au droit de le punir ?
Vous, nés tous fes(ùjets> vous, faits pour obéir!
Un fils ne s'arme point contre un coupable père
Il détourne les yeux le plaint & le révère
Les droits des fouverains font-ils moins précieux?
Nous femmes leurs enfans; leurs juges font les dieux,
Si le ciel quelquefois les, donne en fa colèr.e 1;
N'allez pas mériter un préfent pluifévère
Trahir toutes les loix en voulant les venger",
Et renverfer l'état au lieu de le changer.
Inftruit par le malheur, ce grand maître de l'homme
T arquin fera plus, jufte & plus digne de Rome.
Vous pouvez rafférmir par un accord heureux
Des peuples & des rois les légitimes noeuds,
Et fa.ire encor fleurir la liberté publique
Sous l'ombrage facré du pouvoir monarchique.
B RU TUS.
Arons il n'eft plus tems chaque état 2t> (es loir;
Qu'il tient de fa nature, ou qu'il change à fo.n choix:
Efclaves de leurs rois, & même de leurs prêtr es
Les Tofcans femblent nés cour fenil! fous des maî-
tres
Et de leur chaîne antique adorateurs heureux
Voudraient que TuniversiTut ëfclave comme eux.
TRAGÉDIE. ÎJ
La Gréce entière eft libre & la molle Ionie
Sous un joug odieux languit afïujettie.
Rome eut fes fouverains mais jamais absolus.
Son premier citoyen fut le grand Romulus
Nous partagions le paids de fa grandeur fuprême
Numa, qui fit nos loix y fut Soumis lui-même.
Rome enfin, je l'avoue a fait un mauvais choix
Chez les Toscans, chez vous., elle a. choifi fes rois,;
Ils nous. ont apporté du fond de l'Étrurie
Les vices de leur cour avec la tyrannie-
II Je lave.
Pardonnez-nous, grands dieux! fi Te peuple Romain
À tardé fi.long-tems à condamner Tarquin.
Le fang qui regorgea fous fes mains meurtrières.)-
De notre obéiffance a rompu les barrières.
Sous un fceptre de fèr tout ce peuple abattu
A force de malheurs a repris fa vertu:
Tarquin nousa remis dans nos droits légitimesy
Le bien public eft né de l'excës,de fes crimes y
£f nous donnons l'exemple X ces mêmes Tofcans r
S'ils pouvaient à leur tour être las des tyrans..
Les confulrdëjcetident vers V autel S* lefénatfe levé:-
0 Macs! dieu des héros, de Rome & des batailles,»
Qui combats avec nous qui défends-ces murailles
Sur ton autel (acre Mars., reçoit nos fèrmens
Pour ce fénat, pour moi pour tes-digne&enfans
Si dans lé téin de Rome il fé trouvait un traitre,,
Qui regrettât les rois, &.qui voulut un maître
Que le perfide meure au milieu des tourmens
Que fâ cendre coupablé abandonnée aux vents,,
*Nelaifle ici qu'un noms, plus odieux encore
Que le nom des tyrans, que Rome entière abHorre*.
A RvO-Ni S avançant versd'auteL-
JEt moi, fur cet autel, qu'ainfi vous profanez,,
Je-jure. au nom du roi que vous-abandonnez,,
34 B R-UTUS,
Au nom de Porfenna vengeur de fa querelle,
A vous, à vos encans une guerre immortelle.
Les fénateurs, font un pas vers le Capitule.!
Sénateurs arrêtez, ne vous féparez pas
Je-ne me fuis pas plaint de tous vos attentats
La fille de ïarquin dans vos mains. demeurée,
Eft-elleune victime à Rome confacrée ?
Et donnez-vous des fers à fes royales mains.,
Pour mieux braver fon père & tous les fouverains ?
Que dis-je! touscesbiens, çestréfors, cesrichefles,
Que desTarquins dans Rome épuifaient les largefles.
Sont-ils votre conquête > ou vousfont-ils donnés ?
Eft-ce pour les ravir que vous les détrônés ?
Sénat, fi vous l'ofez, que Brutus les dénie.
B R U T U S Je tournant vers Axons.
Vous connaiflez bien mal & Rome & fon génie.
Ces pères des Romains vengeurs de l'équité
Ont blanchi dans la pourpre & dans la pauvreté.
Au-defiùs destréfors, que fans peine ils vous cédent,
Leur gloire eft de dompter les rois qui les pofledent.
Prenez cet or, Arons il eft vil à nos yeux.
Quant au malheureux fang d'un tyran odieux
Malgré la juflé horreur quej'ai pour fia famille
Le fénat à mes foins a confié fa fille.
Elle n'a point ici de ces refpefts flatteurs
Qui des enfans des rois empoifonnent les coeurs;
Elle n'a point trouvé la pompe & la mollefTe
Dont la cour, des Tarquins enivra fe eunefle.
Mais, je fais ce qu'on doit de bontés & diionneurj
A fon fexe à fon âge & fur- tout au malheur.
Dès ce jour, en fon camp que Tarquin la revoye
Mon cœur même en conçoit une fecrette joye.
Qu'aux tyrans déformais rien ne refle en ces lîeux>
Que la haine de Rome &-le courroux des dieux.
TRAGÉDIE. 3-5
Bé»
Pour emporter au camp l'or qu'il faut y conduire
Rome vous donne un jour, ce tems doit vous fuiiire;
Ma maison cependant eft votre fàreté
Jouiflez-y des droits de l'holpitalité.
Voilà ce que par moi le fénat vous annonce.
Ce fbte 'y à Pôrfeana reportez ma réponfe..
dites à Tarquin
Ce que vous^vez vu dans le fénat Romain.
Et nous du jCapkole allons orner le faîte
Des. mon fils vient de ceindre fa tête j
ces dards tput fanglans,
Que Tes heureuies mains ont ravis aux Tofcans.
Ainf puifle toujotîrs> plein du même courage
Mon fervir, d'âge en âge.
Dieux protégez^ amllcofttre nos ennemis
Le confulât du père & les armes du fils
Q m font i'miikœj
dans un autre appartement de lâ maifan de Bmtus*
A R O N S.
Cet efprit d'un fepat qui îe croit invincible ?
Il le ferait Albin li jflome avait le tems
D'af^errmr cène au'dace au cœur de fès enfansv
Crois-moi là liberté que tout mortel adore >
Que je veux fëùr ôtér mâisqaej-'admiré encore^
Donne à l'homme un courage infpire une grandeur-y
Qu'il n'e ut jamais trouvé dans le rond de Ion coeur.,
36 B R V T U S
Sous le joug des Tarquin, la cour & l'efclavage
AmolliflàitTeurs moeurs énervait leur courage
Leurs rois, trop occupés à dompter leurs fujets,
De nos heureux Tofcansne troublaient point la paix.
Mais fi, ce fier fénat, réveille leur génie
Si Rome efi libre r Albin c'eft fait; de l'Italie.
Ces lions que leur maître avait rendu plus doux
Vont reprendre leur rage & s'élancer fur nous*
Étouffons dans leur fang la femence féconde
Des maux de l'Italie & des troubles du monde
Affranchïflons la terré & donnons aux Romains
Ces fers qu'ils d eftirraieht au reft e des. humains.
Meflala viéridra-tm ? Poùrrar-je ici l'entendre i
Sèrgneur, il doit ici fe rendre.
_A toute heure'il y vient. Titus eft fon appui.
ARONS.
As-tu pu lui parler ? Puis-je compter fur lui ?
A L B 1 N.
Seigneur > ou je nie trompe ou MéfTala confpire
Pour changer fes deitins plus que ceux de l'empire;!
Il èft ferme intrépide autant que fi rhonneur
Ou l'amour du pays excitait fa valeur;
Maître de fon fecret & maître de lui-même
Impénétrable & calme en fa fureur extrême.
A R-0 N S.
Tel autrefois dans Rpme il parut à mes yeux
Locfque Tarquin régnant me reçut dans ces lieux ji
Et tes lettres depuis.. mais je le vois paraître.
TR AGÉDIE. 37
SCENE IV.
ARQNS, MESSALA, ALBIN.
A R O N S.
GÊNER EUX Meflala l'appui de votre maitre,
Eh bien l'or de Tarquin, les préfens de mon roi
Des fénàteurs Romains n'ont pu tenter la roi
Les plaifirs d'une cour, l'éfperance, la crainte
A ces cœurs endurcais n'ont pu porter d'atteinte ?
Ces Sers patriciens font-ils autant de dieux
Jugeant tous les mortels & ne craignant rien d'eux?
Sont-ils fans pairion fans inierêt fans vice?
MESSALA.
Ils orent s'en vanter; mais. leur feinte juftice
Leur âpre aufterité, que rien ne peut gagner,
,Nteft dans ces cœurs hautains que la foif de régner:
Leur.oiigtoeil foule aux pieds l'orgueil des diadêmes,
IlsijQint brifé le jougtppur l'impofer eux-mêmes
Ipe notriehliberté ces iiluftres vengeurs,
Armés pour la défendre, en font les oppreflèurs.
Sous les noms féduifaiis de patrons & de pères
Ils affedlent des rois les démarches altières
Rome a changé de fers-, & fous le joug des grands*
Pour un roi qu'elle avait, a trouvé cent tyrans.
A H 0 N S.
Parmi vos citoyens en eft-il d'affez fage
Pour 4£tefter tout bas cet indigne efclavage?
M ESSAIE
Peu fentent leur état, leurs efprits égarés,
«JDeçt grand=changement font encore enivrés.;
38 B RU TU S,
Le plus vil citoyen dans fa bafïèfle extrême
Ayant chaffé les rois penfe être roi lui-même
Mais je vous l'ai mande > fëighèur j'ai des amis,
Qui fous, ce jong nouveau font à regret fournis,;
Dans ce torrent fougueux reflent feuls immobiles >
Des mortels éprouvés dont la tête & le bras
Sont faits pour ébranler ou changer les états.
v A R 0 N S..
De ces braves Romains que faut-il, que j'efpere?
Serviront-ils leur prince?
MES S A L A.
Ils font prêts à tout faire i
,Tout leur fang eft à vous. Mais ne prétendez pas »
Qu'en aveugles fujèts ils fervent des ingrats..
Ils ne fe piquent point du devoir fanatique
De fervir de victime au pouvoir defpotique
Ni du zèle infenfé de courir au trépas
Pour venger untyran qui ne les connaît pas.
Tarquin promet beaucoup mais devenu leur maître
Il les #uDÎiëra tous, ou les craindra peut-être.
Je connais trop les grands, dans !e malheur amis>
Ingrats dans la fortune & bientôt ennemis.
NOùsfornmes de leur gloire un inftrtiment femie>
Rejetté par dédain dès 'qu'il eft inutile,
Et brifé fans pitié s'il devient dangereux.
des conditions on peut compter fur eux
Ils demandent-un chef digne de leur courage .t
Dont le nom feul impose à ce peuple volage;
Un chef affez puiflant pour obliger le roi f)
Même, après le iuccès, a nous tenir 'fa foi j,'r
Ou fi de nos defiêins la trame eft découverte
Un chefaflez hardi pour venger notre perte.
'/̃̃ •̃i'RO'îfS» ̃̃ ̃̃̃
J9
M E S S A LA.
Il eft l'appui de Rome, il eft fils de Brutus;
Cependant.
A R O N S.
De quel œil voit-il les injuriées
Dont ce fénat fuperbe a payé fes Services ?
Lui feul a fauvé Rome > & toute fa valeur
En vain du confinât lui rnerita l'honneur.
Jetais qu'on le refuse.
M E S S A L A.
Et je fais qu'il murmure:
Son coeur altier & prompt eft plein de cette injure:
Pour toute récompense il n'obtient qu'un vainbruit>
Qu'un triomphe frivole un éclat qui s'enfuit.
Et de fon fier courroux la fougue impêtueufe
Dans le champ de la gloire il ne fait que d'entrer.;
Il y marche en aveugle on l'y peut égarer?
La bouillante jeunefle eft facile à féduire
Mais que de préjugées hous aurions à détruire
Rome un conful un père, & la haine des rois,
Et l'horreur de la honte & fur-tout fes exploits.
Connaiflez donc Titus voyez toute fon ame
Le courroux qui l'aigrit, le poifon qui l'enflâme
Il ,brûle pour Tullie.
A R O N S.
Il l'aimerait ?
M E A L A.
Seigneur,
A peine ai-je arraché ce fecret de fon coeur:
Il en rougit lui-même, & cette ame inflexible
N'ofe avouer qu'elle aime, & craint d'être fenfible;