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Campagnes de Napoléon Bonaparte, ses projets, ses victoires, son élévation et sa chute, actes, proclamations, discours, etc., recueillis par l'auteur du "Buonapartiana", P. C. (Pierre Colau.)

De
142 pages
H. Vauquelin (Paris). 1815. In-18, 144 p..
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DE L'IMPRIMERIE DE LAURENS AINE,
QUAI DES GRANDS-NAUGUSTINS , N° 19.
CAMPAGNES
DE
NAPOLÉON BONAPARTE,
Ses projets , ses victoires, son élévation et sa
chute, actes, proclamations, discours, etc.
Receuillis par l'auteur du BUONAPARTIANA.
P. C.
Lecteur, veuillez me lire
avant de me juger.
A. PARIS,
Chez H. VAUQUELIN , Libraire , quai des
Grands-Augustius, n° 11, AU LYS D'OR.
1815.
CAMPAGNES
DE
NAPOLÉON BONAPARTE,
SES PROJETS , SES VICTOIRES , SON
ÉLÉVATION ET SA CHUTE, etc. , etc.
QUAND des écrivains passionnés pro-
fanent, eu se disant impartiaux , le titre
sacré d'historien , nous allons essayer
de présenter , sous des traits conformes
à la plus exacte vérité, le tableau de
la vie d'un homme auquel, malgré tout
le mal que sou ambition démesurée a
fait au monde , nous croyons inutile ,
et sur-tout peu généreux, d'adresser
des épithètes injurieuses ; étant bien
persuadé que le sage monarque qui nous
gouverne respecte le malheur, et n'a
pas besoin que l'on s'avilisse jusqu'au
point de mentir à sa conscience pouf
lui prouver sou amour et son zèle. De
cet aperçu il résulte que notre intention
est de dire le bien et le mal qui sont
parvenus à notre connaissance, c'es-à-
dire , comme nous l'annonçâmes plus
haut, la vérité tout entière, si toute-
fois la vérité, que les frimas du nord
pourraient bieu empocher de se montrer
nue, permet à nos faibles regards de la
reconnaître.
Napoléon Bonaparte est né dans
cette île , dont les anciens Romains ne
voulaient point des habitans (1) pour
(1) Cette prévention n'est pas si désho-
norante pour la Corse, que quelques per-
sonnes semblent le croire ; elle prouve
seulement que les esclaves de celte nation
obéissaient mal à leurs maîtres , et qu'ils
conservaient, jusque dans les fers leur in-
dépendante et leur fierté.
(7 )
être leurs esclaves Ajaccio est sa patrie.
Comme l'époque précisa de sa naissance
ne nous semble pas devoir influer beau-
coup sur le sujet que nous traitons, ceux
qui ne veulent pas croire que ce foudre
de guerre reçut le jour le 15 août 1769
peuvent reculer d'un an cette époque ,
et prouver par ce moyen qu'il n'est pas
Français. Cependant il est probable que
tant d'honnêtes gens ne s'occuperaient
pas d'une question aussi puérile si ce
fameux personnage eût fait le bonheur
du monde.
Sa famille, originaire d'Italie , était
noble, mais pauvre ; le célèbre Paoli
fut son parrain. La malignité a fait hon-
neur de sa naissance au comte de Mar-
boeuf, gouverneur de l'ile , qui rendais
des soins assidus à madame Bonaparte ,
jeune femme , belle et intéressante
alors.
Ces bruits vrais ou faux viennent sans
( 8 )
doute de ce que M. de Marboeuf n'a
cessé de protéger de son crédit cette
famille , et de veiller à l'éducation de
Napoléon.
Ce seigneur fit placer ce jeune homme
par le maréchal de Ségur, alors ministre
de la guerre, à l'Ecole Militaire de
Brienne en Champagne, vers l'année
1777.
Bonaparte ( quoique l'on en puisse
dire aujourd'hui ), n'était point un en-
fant ordinaire. A l'âge où l'on est volage,
inattentif, étourdi, il était réservé, som-
bre, peu familier ; il n'eut point ce qu'on
appelle d'amis de collège : la folle gaité
de ses camarades l'importunait, et il
avait ie courage , qui n'était pas sans
danger, de ne paraître au milieu d'eux
que comme un maître qui com-
mande. Il croyait déjà sentir sa supé-
riorité. L'amour de l'indépendance per-
çait dans toutes ses actions. On le
(9)
plaisantait sur la réunion de la Corse ,
sa patrie : J'espère, répliqua-t-il avec
indignation , être un jour en état de la
rendre à la liberté. En effet, il travaillait
alors a un poëme sur la liberté de la
Corse ; il supposait qu'étant endormi
dans l'une de ses nombreuses cavernes ,
la patrie lui apparaissant en songe , lui
mettait un poignard à la main , et lui
ordonnait de la venger : c'était là son
début.
Lorsqu'il avait ajouté quelques frag-
mens à son ouvrage , il appelait son
camarade L r, le seul avec qui il
avait quelques liaisons d'amitié , puis
armé d'une petite épée rouillée, qu'il
nommait son poignard , il déclamait
avec enthousiasme la tirade qu'il venait
d'achever, puis il allait enterrer le glaive
libérateur dans le jardin en attendant
qn'une autre circonstance l'engageât à
le reprendre,
( 10 )
L'austérité de ses moeurs lui avait fait
quelques ennemis parmi ses camarades ;
un jour il vint à L r, et lui dit: Mon
cher L. ... r, on en veut à mes jours; tu
es mon ami, tu es enveloppé dans la
proscription : c'est ce soir que nous
serons attaqués ; viens dans ma cham-
bre ; apporte ta cuvette , ton pot à
l'eau , etc Nous nous barricaderons
avec ma commode. Si l'on force cette
barrière , nous lancerons notre vaisselle
sur les assaillans ; enfin quand nos mu-
nitions seront épuisées , j'ai mon épée...
L.... r se rendit chez lui; les prépa-
ratifs de défense se firent : heureuse-
ment ils furent inutiles ; pour cette fois
la conspiration était imaginaire , on ne
les attaqua point.
Ils firent ensemble leur première
communion. La confirmation était alors
donnée le même jour , et c'était l'arche-
vêque qui confirmait les élèves de l'E-
( 11 )
co le Militaire : il arrive à Bonaparte et
lui demande, suivant l'usage , son nom
de baptême. Il le dit avec une assurance
qui contrastait beaucoup avec l'air ti-
mide et humilié de ses camarades.
Ce nom un peu extraordinaire ( Na-
poléon ) , ne fut pas entendu de l'ar-
chevêque , qui le fit répéter : Bona-
parte le fait avec nu mouvement d'im-
patience. Le grand-vicaire dit au prélat :
Je ne connais pas ce saint-là. Parbleu,
je le crois bien, répond le bouillant
élève, c'est un saint Corse.
Comme il voulait toujours avoir rai-
son , il se brouilla bientôt avec L... .r,
et se trouva sans amis. Le desir d'ap-
prendre devint en lui une passion et
l'étude un besoin ; il prit peu de goût
à la langue latine. Mais l'histoire excita
son enthousiasme , et il concentra toute
son attention sur ces sciences qui de-
vaient être les instrumens de sa renom-
( 12 )
mée, les mathématiques , les fortifi-
cations , l'art d'attaquer les places. Il
dévorait les livres de tout genre qui
traitaient de ces objets. Chaque élève
avait à sa disposition une partie de ter-
rain à cultiver; Bonaparte se fit céder
deux parts qui avoisinaient son petit
domaine, et là , paisible possesseur , il
s'occupa d'en rendre l'accès difficile,
et employa l'argent de ses menus plai-
sirs à l'entourer d'une forte palissade.
Cette retraite , environnée d'arbres qu'il
cultivait lui-même avec soin , était de-
Venue un véritable ermitage. Les ca-
marades , souvent indiscrets et curieux,
étaient vigoureusement repoussé» à
coups de poings, et le furent un jour
à coup de pioche.
Les maîtres, qui ne voyait dans cette
conduite qu'une morosité bizarre , le
mortifièrent et le punirent : il souffrit
tout avec le silence du dédain, et n'en
fut que plus fidèle à sa chère solitude.
( 15 )
Les élèves étaient organisés militai-
rement ; ils formaient un petit bataillon
qui avait son colonel et ses officiers
décorés des marques distinctives eu
usage. Bonaparte était capitaine d'une
des compagnies ; un conseil de guerre
en forme le déclare indigne de com-
mander ses camarades, le dégrade ,
le fuit dépouiller de ses décorations et
le renvoie à la dernière place. Ceux
qui l'humiliaient ainsi avaient-ils le
pressentiment, qu'après avoir parcouru
l'Europe en triomphateur et conduit à
la victoire la plus belle armée de l'Uni-
vers, il se verrait réduit à échanger
l'empire de la France contre un rocher
de la Méditerranée. Il entendit ce ridi-
cule arrêt avec autant d'indifférence
qu'il entendit depuis ( à ce qu'on assure)
le décret du sénat qui lui enlevait la
couronne.
La persécution qu'il venait d'éprouver
était injuste : la résignation qu'il mon-
(14)
tra, et la générosité naturelle à la jeu-
nesse , lui firent bientôt regagner l'a-
mitié de ses camarades : il devint,, par
reconnaissance, plus sociable avec eux,
et leur proposa un jeu nouveau , dont
le caractère indiquait déjà la trempe de
son esprit.
Il leur fit représenter les jeux olym-
piques et ceux du cirque. C'était lui
qui dirigeait ces nouveaux Grecs et
ces fiers Romains : mais l'ardeur de la
jeunesse convertit bientôt ces jeux en
véritable bataille ; les pierres devinrent
des armes , et il en résulta des bles-
sures assez graves Le petit général fut
grondé et le jeu défendu.
Bonaparte se renferma de nouveau
dans son ermitage jusqu'au moment où
la neige, abondante cette année, vint
fournir l'occasion d'ouvrir une nouvelle
campagne : il brûlait d'envie de mettre
en pratique ce qu'il avait appris de
l'art des fortifications ; il fit élever dans
( 15 )
la cour de l'Ecole des redoutes, des
forts , des retranchemens de neige : ces
travaux furent exécutés sous sa direc-
tion avec tant de précision et d'intel-
ligence, que tout Brienne et les environs
vinrent les admirer en foule. Les com-
bats commencèrent, et les boulets en
neige , moins dangereux que ceux, dé
Marengo et d'Austerlitz , volèrent de
l'une à l'autre armée. C'est dans ces
jeux que son adresse et son courage se
développèrent, et qu'il fit l'apprentissage
d'un art dont les progrès ont fait tant
de mal à l'Europe, Mais bientôt le soleil
du printemps vint fondre les bastions
et les armes des guerriers de Brienne.
En 1784, Bonaparte fut jugé digue
d'être compris dans la promotion des
élèves que l'on envoyait à l'Ecole de
Paris. Son penchant lui ayant fait choi-
sir le service de l'artillerie , corps dans
lequel le mérite pouvait plus facilement
s'avancer , il subit, avec le plus graud
( 16 )
succès , les examens nécessaires, et fut
fait, quelque temps avant la révolu-
tion , officier d'artillerie au régiment do
la Ferre.
Bonaparte, ainsi préparé par l'édu-
cation qu'il s'était, en partie , donnée
lui-même , devait embrasser avec en-
thousiasme les principes de la révolu-
tion C'est ce qu'il fit. Il se prononça
ouvertement pour elle , quoiqu'il fut
dangereux de le faire à cette époque.
La plupart des officiers de son régi-
ment différait d'opinion Un jour qu'il
se promenait avec eux au bord de l'eau,
la dispute s'échauffa tellement, que
dans leur colère , ils le saisirent et
furent sur le point de le jeter dans
la Seine : des idées plus modérées les
retinrent. Il est certain que si Bonaparte
fût mort à cette époque , des millions
d'hommes vivraient encore. A quoi
tiennent donc les destinées du monde?
Eu 1790 , Bonaparte suivit en Corse
( 17 )
le général Paoli ; il y resta trois ans ,
pendant lesquels il se perfectionna dans
la théorie de l'art militaire. A l'époque
de la révolte de cette île , il vint s'éta-
blir avec sa famille près de Toulon (1).
Lorsqu'il fut question de reprendre
cette ville, que la trahison avait livrée
aux Anglais , Bonaparte obtint un grade
d'officier dans une compagnie d'artille-
rie; ce fut là que les représentais du
peuple, Barras et Fréron , le remarquè-
rent ; il paraissait intrépide et calme au
milieu des plus grands dangers. Resté
presque seul de sa compagnie, nageant
dans le sang des braves morts autour
de lui , on le voyait charger, fouler ,
pointer sa pièce et lancer le trépas au
soin des phalanges d'Albion et des Tou-
lonnais. rebelles; enfin il faisait lui seul
(1) Il parait qu'alors il avait oublié son
poëme et sa petite épée , puisqu'il n'aida
point ses concitoyens à se délivrer de la
domination française.
2.
( 18 )
ce que ses soldats auraient fait s'ils
n'eussent été atteints des éclats de la
foudre. Sa valeur étonnante détermina
la retraite des Anglais et la reprise de
la ville. Il fut nommé général de bri-
gade sur le champ de bataille ; il avait
alors vingt-trois ans.
Ou rapporte que c'est à ce séige que
l'un des représentais ayant désapprouvé
le placement d'une batterie , il se per-
mit de lui dire :
« Mêlez-vous de votre métier da
représentant , et laissez-moi faire le
mien d'artilleur; cette batterie restera
là , et je réponds du succès sur ma
tête. » Si cette anecdote fait honneur
à sa fermeté , elle n'en fait pas moins à
la modération de Barras , qui au lieu
de se fâcher, comme le font trop sou-
veut ceux qui ont en main la toute-
puissance , l'en estima davantage.
Ce fut donc le siége de Toulon qui
commença cette réputation colossale.
( 19 )
qui s'accrut depuis avec tant de rapi-
dité. Bonaparte , après avoir donné tous
ses soins à la réorganisation de sa bri-
gade , partit pour Nice , ou le conven-
tionnel Béfroi le fit arrêter comme ter-
roriste ; mais après l'examen de ses pa-
piers , n'ayant trouvé que des corres-
pondances familières , des plans et des
mémoires sur la guerre , il fut mis en
liberté. Cependant ou voulait le faire
sortir du corps où il avait acquis tant
de gloire , pour le placer dans l'infan-
terie : il vint à Paris pour se plaindre
de cette injustice aux comités du gou-
vernement. Le représentant Aubry ,
qui était à lu tète de la partie militaire,
n'écouta point ses réclamations ; ce fut
alors que dans son dépit il sollicita la
permission de se retirer à Constantino-
ple , pour discipliner les janissaires. La
vengeance céleste , qui voulait châtier
les mortels , lui destinait un autre em-
( 20)
Dès ses premières années Bonaparte
pensait grandement , mais jamais ( dit
l'auteur des mémoires secrets ) dans le
sens de l'humanité, et presque toujours
hors des bornes que l'ambitieux même
se prescrit. Son oncle l'avait plus d'une
fois surpris un Cromwel à la main. Un
jour il lui demanda ce qu'il pensait de
cet usurpateur. « Cromwel, répondit-il,
est un bon ouvrage, mais il est incom-
plet. » L'oncle qui croyait que son ne-
veu parlait de l'ouvrage , lui demanda
quelle faute il reprochait à l'auteur,
« Morbleu , lui répliqua vivement Bo-
naparte , ce n'est pas du livre que je
vous parle , c'est du personnage (1) ».
M. Dupuis se trouva un jour à Mar-
seille dans une maison où Bonaparte se'
trouvait aussi : M. Dupuis était alors
chef d'un nombreux pensionnat. La
(1) Il n'y a pas quatre ans que le cardi-
nal Fesch lui rappelait cette anacdote.
( 21 )
conversation roulait sur les malheurs
attachés à la couronne dans les temps
de la révolution. « Savez-vous pourquoi
les rois sont à plaindre ? dit tout-à-coup
Bonaparte. — C'est peut-être vous qui
nous le direz , répliqua M. Dupuis ,
étonné de la hardiesse du jeune écolier.
— Oui, monsieur , continua le dernier,
et j'ose vous assurer que votre pension-
nat est plus difficile à conduire que le
premier, royaume du monde. La raison
en est que vos élèves ne vous appar-
tiennent point, et qu'un roi , qui veut
fortement l'être , est toujours le maître
de ses peuples ». Tout le monde se mit
à. crier au sophisme. « Criez tant que
vous voudrez , leur dit le jeuue écolier;
si j'étais roi , je vous prouverais ce que
j'avance », Depuis quinze ans il nous a
prouvé que ce n'était point tout à fait
un sophisme.
Un jour on faisait devant le jeune
Corse l'éloge du vicomte de Turenne.
( 22)
Une dame de la compagnie se mit à
dire : « Oui, c'était un grand homme ;
mais je l'aimerais mieux s'il n'eût point
brûlé le Palatinat ».
« Qu'importe , reprit vivement Bo-
naparte , si cet incendie était nécessaire
à sa gloire ! » Quelle répartie !
Comme elle promettait bien ce qu'il a
tenu ! Il avait quatorze ans alors.
Les esprits clairs et prévoyais , qui
l'ont connu lorsqu'il n'avait qu'un grade
inférieur dans l'armée , prévirent sa
grande fortune. Le général Dugomier
devina l'un des premiers le génie nais-
sant de Bonaparte. L'accompagnant un
jour au comité de Salut public , il dit ;
Je vous présente un jeune officier du
plus grand mérite : il ira loin. Repré-
sentans , que ce jeune homme fixe
votre attention ; car , ajouta-t-il , avec
sa franchise militaire , si vous ne l'avan-
cez pas il saura bien s'avancer de lui-
même.
(35)
Enfin la trop célèbre journée du 15
vendémiaire arriva, il fut, sous les or-
dres de Barras , chargé du commande-
ment eu second des troupes de ligne
qui devaient défendre la Convention.
Voici comme s'explique sur cet ex-
ploit funeste , qui rendit Bonaparte
odieux aux Parisiens , un homme de
mérite :
1° Quels étaient ceux qui dirigeaient
les sections de Paris ?
2° Quel était leur but?
Cette double question que le temps a
résolu , était alors un problème. Ce
qu'il y a de certain , c'est que les chefs
des sections de Paris étaient seuls
dans dans le secret, et que le peuple,
toujours victime des intrigues , mar-
chait sans savoir où , ni pourquoi. La
Convention devait être attaquée : le tut-
elle ? je n'en sais rien ; mais ce que je
sais bien c'est qu'il y eut du sang ré-
pandu. Barras agissait au nom du gou-
( 24 )
vernement , reconnu alors, et Buna-
parte n'était que subordonné.
Peu de temps après cette horrible ca-
tastrophe , Bonaparte épousa l'aimable
veuve du général Beauharnais , et fut,
par la faveur de Barras , nouvellement
élu membre du Directoire , nommé à
l'âge da 26 ans général en chef de l'ar-
mée d'Italie.
Dans cette campagne immortelle, qui
ne fut pour les Français qu'une suite de
victoires et de triomphes, on vit succes-
sivement cinq armées formidables, com-
mandées par les plus habiles généraux
de l'Europe , se fondre devant l'invin-
cible armée d'Italie.
L'armée française n'avait pas besoin
de Bonaparte pour faire trembler l'Eu-
rope : ses preuves étaient déjà faites ,
et sa gloire , antérieure à celle de son
général , était à elle ; mais il faut cou-
venir que celui-ci sut en tirer un parti
admirable, exécutant avec elle des che-
( 25 )
ses qui paraissaient inexécutables, telles
que le fameux passage du Tagliamento,
et celui non moins célèbre des ponts de
Lodi et d'Arcole.
Lorsque Bonaparte prit le comman-
dement de l'armée elle se trouvait dé-
nuée de tout et réduite à la défensive
sur les stériles rochers de Gènes ; elle
avait à peine soixante mille hommes,
celles des Autrichiens , plus forte du
tiers , avait deux cent mille auxiliai-
res , tant de troupes régulières que de
milices armées, fournies par le pape et
les rois de Sardaigne et de Naples. Au
moment de marcher en avant le géné-
ral français adresse à ses guerriers la
proclamation suivante :
« Soldats ,
» Ce n'est plus une guerre défensive,
c'est une guerre d'invasion ; ce sont
des conquêtes que vous allez faire. Point
d'équipages, point de magasins; vous
3
( 36 )
êtes sans artillerie, sans habits , sans
souliers, sans solde. Vous manquez de
tout, mais vous êtes riches eu courage.
Eh bien ! voilà vos magasins, votre ar-
tillerie ; vous avez du fer et du plomb;
marchons, et dans peu ils seront à vous (1).
L'ennemi est quatre fois plus nombreux
que, nous , nous acquérons plus de
gloire ».
L'armée, électrisée , entra en Cam-
pagne , et dix jours étaient à peine
écoulés qu'elle avait remporté les vic-
toires de Montenolle, Millésimo , Dégo
et Mondovi : pris plus de vingt mille
hommes, vingt-huit drapeaux et soixanle
pièces de canon. Le résultat de ces bril-
lantes affaires fut un armistice demande
par le roi de Sardaigne , qui remit entre
les mains des Français les forteresses de
Tortone et de Coni.
(i ) Il leur montrait alors les plaines fertiles
du Piémont et de la Lombardie.
( 37 )
Tandis que l'on négociait la paix avec
ce prince, l'armée continuant ses opéra-
tions , poursuivit Beaulieu , eu se diri-
geant vers le Pô , dont le général su-
trichien voulut en vain lui disputer le
passage. Le duc de Parme, qui venait
de voir avec quelle audace les Français
avait franchi le fleuve, signa les condi-
tions de l'armistice que lui dicta le vain-
queur. Beaulieu , vaincu sous les murs
de Lodi, se retire avec son armée , qu'il
range en bataille sur la rive gauche de
l'Adda ; et place trente pièces de canon
pour s'opposer au passage du pont qu'il
n'avait pas eu le temps de couper. Mais
que peut cette précaution contre l'in-
trépidité française? Déjà les carabiniers
et tous les bataillons de grenadiers sont
eu mouvement Ils ont à leur tète les
généraux Berthier et Masséna , et c'est
au pas de charge que cette colonne
redoutable, renversant tout ce qui s'op-
pose à son passage , va s'emparer des
( 28 )
foudres qui vomissent la mort sur elle.
L'ordre de bataille de Beaulieu fut rom-
pu, et sou armée mise eu plaine déroute
aubout de quelques instans La nuit et
l'extrême fatigue des soldats empêchè-
rent de poursuivre le» fuyards , mais ou
avait trois mille prisonniers, vingt pièces
de canon , des drapeaux et beaucoup de
munitions.
Voici comme Bonaparte , écrivant au
directoire, s'exprimait sur cette bataille :
» Si nous n'avons perdu que peu de
monde, nous le devons à la promptitude
de l'exécution , et à l'effet subit qu'ont
produit sur l'armée, ennemie la masse
et les feux redoutables de notre invin-
cible colonne. S'il fallait nommer tous
les militaires qui se sont distingués dans
cette affaire, je serais oblige de nommer
tous les carabiniers et grenadiers de l'a-
vant garde, et presque tons les officiers de
l'état-major : mais je ne dois pas oublier
l'intrépide Berthier qui fut , dans cette
( 29)
journée, canonier, cavalier et grena-
dier »,
Tandis que Pavie et Crémone ou-
vraient leurs' portes , et que Bonaparte
arrivait, eu triomphateur , à Milan ,
Beau lieu forcé derrière le Miucio , et
poursuivi jusque dans les gorges du Ty-
rol, cédait le commandement à Wurm-
ser, qui obtint d'abord quelques succès
partiels , et fut ensuite battu à Lonado ,
à Castiglione , à Salo et à Gavardo.
A Lonado , la position des Français
était des plus critiques ; Bonaparte ,
obligé de diviser ses forces, n'avait avec
lui que douze cents hommes, lorsqu'un
parlementaire ennemi se présente. Ou
l'introduit les yeux bandés : cet officier
déclare que la gauche de l'armée fran-
çaise étant cernée , son général fait de-
mander si on est disposé à se rendre.
« Allez dire à votre général, lui répond
Bonaparte, que s'il a voulu insulter l'ar-
née française , je suis ici; que c'est lui
3.
( 30 )
même et son corps qui sont prisonniers,
qu'il a une de ses colonnes coupée pat
nos troupes à Salo , et par le passage de
Breschia à Trente ; que si dans huit mi-
nutes il n'a pas mis bas les armes , que
s'il fait tirer un seul coup de fusil , je
fais tous fusilier. Débandez les yeux à
Monsieur. Voyez le général Bonapartert
son état-major au milieu de la brave
armée républicaine : dites à votre géné-
ral qu'il peut faire une bonne prise ».
Le parlementaire se retire et tout se
prépare pour l'attaque. Cependant le
chef de la colonne ennemie demande
à capituler, " Non , dit Bonaparte, vous
êtes prisonniers de guerre" ; et en même
temps il ordonna à l'artillerie légère
d'avancer : alors le général autrichien
s'écrie ; Nous sommes tous rendus. Leur
nombre était de quatre mille deux cents.
Ils étaient rangés eu bataille et soutenus
de quatre pièces de canon.
Wurmser voulut encore inutilement
( 51 )
enter la fortune à Roverodo, il y perdi,
sept mille prisonniers , sept drapeaux et
vingt-ciuq pièces de canon et cinquante
caissons. Cette victoire mémorable fit
tomber au pouvoir des Français la ville
de Trente.
La Lombardie était presque conquise ;
le duc de Modéne avait fait sa paix avec
la république française, et Wurmser
conduisait les débris de son armée à
Mautone , où il se proposait d'attendre
un renfort de cinquante mille hommes
que l'empereur d'Autriche faisait filer
en Italie, sous la conduite des généraux
Alvinzi et Davidovich. Il s'agissait d'em-
pêcher la réunion de ces forces. Les
Français avaient forcé les sorties de la
Brenta ; ils avaient triomphé à Bassano
et à San-Giorgo ; de nouveaux lauriers
les attendaient au pont d'Arcole.
Bonaparte passa l'Adige et attaqua le
village d'Arcole , défendu par un régi-
ment de croules et quelques régiment
( 52 )
hongrois , et mieux défendu encore par
sa situation au milieu des canaux. Ce
village arrêta notre avant-garde toute la
journée, malgré les efforts constats des
généraux , qui sentant de quelle impor-
tance était cette position , se firent
presque tous blesser en cherchant à l'en-
lever de vive force. L'intrépide Augereau
porta un drapeau jusqu'à l'extrémité du
pont, où il demeura plusieurs minutes
sans produire aucun effet ; cependant il
fallait passer ou faire un détour de plu-
sieurs lieues, qui aurait fait mauquer
l'opération. Bonaparte, voyant un mo-
meut d'irrésolution , demande a ses sol-
dats s'ils sont les vainqueurs de Lodi ;
et voyant à ces mots renaitre leur enthou-
siasme , il saute à bas de son cheval ,
saisit un drapeau , s'élance à la tête
des grenadiers , et court sur le pont ou
criant: Suivez votre général. La colonne
aussitôt s'ébranle , et les Français victo-
rieux font mordre la poussière à quatre.
( 33 )
mille Autrichiens , en prennent cinq
mille , quatre drapeaux et dix-huit pièces
de canon.
Le corps législatif, désirant faire quel-
que chose agréable à l'armée , décréta
que les drapeaux tricolors , portés à la
bataille d'Arcole par les généraux Bo-
naparte et Augerean , leur seraient don-
nés à titre de récompense. Ce fut dans
la nuit qui suivit cette bataille , que
Bonaparte , déguisé eu simple officier ,
pour parcourir le camp , y trouva une
sentinelle profondément assoupie , la
tête appuyée sur la crosse de son fusil,
aussi tôt il la prit la posa doucement à.
terre, s'empara de sou fusil et fit la fac-
tion pendant deux heures, au bout des-
quelles ou vint le relever. Ce soldât se
réveille : quelle est sa surprise! un jeuno
officier fait la faction a sa place ! Cette
aventure l'épouvante ; mais il est bien
effrayé davantage , lorsqu'observant at-
tentivement l'officier , il reconnaît le
( 34 )
général eu chef. — « Bonaparte , s'ér
cria-t-il, je suis perdu. Non, lui répond
le général avec douceur , rassure-toi,
mon camarade : après tant de fatigues
il est bien permis à un brave comme toi
de s'endormir , mais! une autre fois
choisit mieux ton temps.
La victoire , toujours fidèle à nos dra-
peaux , couronne les armes françaises
dans les champs de Rivoli et d'Aughiari;
Sa superbe Mautoue capitula ; Venise ,
qui n'avait pu garder le lion de Sainte
Marc , ouvrit ses portes , et les couleurs
de la grande nation brillèrent comme
l'auréole, de sa gloire sur la cime or-
gueilleuse des montagnes du Tyrol.
Bonaparte fit alors cette fameuse pro-
clamation , dont voici un extrait :
« Soldats,
» La prise de Mantoue vient de finir
une campagne qui vous a donné des
titres à la reconnaissance de la patrie,
( 55 )
» Vous avez remporté la victoire dans
vingt-quatre batailles rangées et soixaute
dix combats ; vous avez fait plus de cent
mille prisonniers , pris à l'ennemi plus
de cinq dents pièces de canon dé campa-
gne , deux cents de gros calibre , et qua-
tre équipages de pont.
» Le pays que vous avez conquis a
nourri , entretenu et soldé l'armée pen-
dant toute la campagne, et vous avez
envoyé trente millions au ministre des
finances, pour le soulagement du trésor
public.
» Vous avez enrichi le Muséum de
Paris de plus de trente objets , chefs-
d'oeuvre de l'ancienne et de la nouvelle
Italie, et qu'il a fallu plus de trente
siècles pour produire.
Les républiques Lombarde et Ci-
salpine vous doivent leur liberté... Les
rois de Sardaigue, de Naples, le Pape et
le duc de Parme se sont détachés de la
(36)
coalition de vos ennemis et ont brigué
notre amitié.
» Vous avez chassé les Anglais de
Livourne et de la Corse... mais vous
n'avez pas encore tout achevé. »
Cependant des révoltes éclatèrent en
plusieurs endroits de l'Italie , notam-
ment à Pavie et à Milan. Les habitans
de ces villes avaient profité de l'absence
de Bonaparte pour répandre les bruits
les plus absurdes. ; les esprits s'exaltè-
rent , le tocsin sonna. D'après le rap-
port du général en chef au directoire ,
les prêtres et les moines parcourant les
rues, le poignard d'une main et le cru-
cifix de l'autre , sollicitant le peuple à
massacrer les français. Il fallait donc
employer des moyens de rigueur pour
s'opposer à la fureur de ces fanatiques.
Bonaparte était sorti de Milan au milieu
de l'allégresse et des applaudissemens du
peuple nombreux , il y rentra entouré
de l'appareil de la mort. Son retour
( 57 )
précipité répandit là terreur et l'effroi dans
l'ame des rebelles, que le terrible pas da
charge fit tomber à ses pieds. Il fit ar-
rêter quantité d'otages ; ordonna qu«
l'on fusillât ceux qui avaient été pris les
armes à la main , et rendit l'archevêque
de Milan et lès nobles responsables de
la tranquillité publique.
Après avoir rétabli l'ordre dans la ca-
pitale de la Lombardie, Bonaparte mar-
cha, sans perdre de temps , sur Pavie ,
et fit en son chemin mettre le feu à un
village où sept à huit cents paysans armés
avaient osé faire résistance à la brigade
du général Lasnes. « Quoique nécessaire
(dit-il dans son rapport) ce spectacle
n'en était pas moins horrible. J'en fus
douloureusement affecté ; mais je pré-
voyais que des malheurs plus grands
menaçaient la ville de Pavie ».
En effet les habitais de Pavie s'étaient
emparés du château, où ils retenaient
la garnison française prisonnière. Il*
Campagnes, 4
(58 )
ne se rendirent point à la première som-
mation qui leur en fut faite ; il fallut
pour les soumettre faire avancer de l'ar-
tillerie. Le général Dammartin fit placer
de suite le sixième bataillon de grena-
diers en colonnes serrées , la hache à la
main , avec deux pièces de huit en, tête.
Cette foule immense se dispersa ; une
partie , en se réfugiant sur les toits ,
essayait encore , au moyen de quantité
de tuiles qu'elle jetait , de nous dispu-
ter l'entrée des rues.
« Trois fois ( continue Bouaparte )
l'ordre de mettra le feu à la ville ex-
pira sur mes lèvres , lorsque je vis arri-
ver la garnison du château, qui avait
brisé ses fers et venait embrasser ses
libérateurs. Je fis faire l'appel , il se
trouva qu'il n'en manquait aucun. Si le
saug d'un seul Français eût été versé ,
je voulais élever , des ruines de cette
cité , une colonne sur laquelle j'au-
rais fait écrire : Ici était la ville de
( 59)
Pavie. J'ai fait fusiller la municipa-
lité , arrêter deux cents otages que je
fais conduire en France. Tout est au-
jourd'hui tranquille , et je ne doute pas
que cette leçon ne serve de règle au
peuple d'Ialie. »
Le prince Charles, frère de l'empe-
reur d'Autriche , qui avait acquis sur
le bord du Rhin la réputation de grand
capitaine , venait de prendre le com-
mandement eu chef de l'armée d'Italie.
Il était sur le bord du Tagliamento quand
nue division de notre armée reçut l'ordre
de passer ce fleuve. Cet ordre fut incon-
tinent exécuté, malgré les efforts de la
cavalerie autrichienne , qui fut cul-
butée et mise en pleine déroute. Le fort
de la Chiusa et Gradisca sont emportés
malgré l'obscurité de la nuit. Le prince
Charles n'a que le temps de se sauver; il
perd dans cette affaire l'élite de sa ca-
valerie , huit drapeaux et quarante-six
pièces de canon.
(40)
Tandis que Bonaparte enchaînait la
victoire à son char , on organisait dans
les états Vénitiens le massacre des Fran-
çais; déjà trois cents malades avaient
été égorgés dans les hôpitaux de Ve-
rmine. Leur sang criait vengeance , et
le général indigné écrivait au doge une
lettre foudroyante , dans laquelle il me-
naçait la sérénissime république de
tout sou ressentiment, si les auteurs
de ce crime atroce n'étaient incontinent
livrés à sa justice.
Le doge feignit une grande douleur,
promit de livrer les coupables et té-
moigna beaucoup d'estime et de con-
sidération pour Bonaparte.
Malgré cette réponse, qui ne parut pas
satisfaisante, les hostilités commence-
rent. Une division marcha sur Vérone,
dont les magistrats épouvantés prirent
la fuite. Bonaparte avait fait précéder la
marche de ses guerriers du manifeste
suivant:
(40)
« Tandis que l'armée française est
engagée dans les gorges de la Styrie ,
le gouvernement vénitien profite de la
semaine sainte pour armer quatre mille
paysans , qu'il joint à dix régimens es-
clavons , lesquels interceptent les com-
munications de l'armée. On fait arrêter
tous les habitais qui montrent de l'a-
mitié aux Français; ou insulte ceux-ci
dans les places et les lieux publics, en
les dénommant du nom injurieux de
jacobins, régicides, athées ; on ordonne
au peuple de Padoue, Vicence et Vé-
ronne , de courir aux armes, et de faire
de nouvelles vêpres siciliennes. Il appar-
tenait dit-on, au Lion de Saint-Marc
de vérifier le proverbe : L'Italie est le
tombeau des Français. Les prêtres prê-
chent la croisade ; des pamphets , des
lettres anonymes , des proclamations
perfides sont imprimées et circulent avec
profussion ; un chef de bataillon et deux
autres Français sont assassinés à Pa-
4.
(40)
doue; nos soldats sont désarmés et as-
sassinés sur les routes. La seconde fête
de Pâques, au sou de la cloche , tous
les Français sont assassinés dans Vé-
ronne; on ne respecte ni malades, ni
convalescens , la maison du consul fran-
çais est brûlée dans la Dalmatie.
Vu les griefs ci-dessus, le général eu
chef requiert le ministre de France, prèa
de la république de Venise , de sortir
de ladite ville Ordonne aux géné-
raux dé traiter en ennemis les troupes
de la république de Venise, et de faire
abattre dans toutes les villes de la terre
ferme le Lion de Saint-Marc».
Le général Baraguay-d'Hilliers entra
dans Venise à la tête d'une colonne ,
seize jours après la publication du ma-
nifeste. Le ministre de France , dans un
discours au grand conseil, dit ces pa-
roles remarquables : « Le sang fran-
çais a été répandu; il demande ven-
geance , il l'obtiendra ».
(45)
Des commissaires furent nommés ; on
arrêta plusieurs personnes de marque ,
entre autres les trois inquisiteurs de
l'état, dont on instruisit le procès.
Le général Augereau , qui remplaça
le général Baraguay , disait, dans une
proclamation aux Vénitiens :
« Peuple, je viens au milieu de vous
pour punir le crime, protéger l'inno-
cence , et venger le sang de mes frères.
Je sais le mal que vous nous avez fait :
je sais jusqu'où s'étend le droit terrible
de la guerre; je sais jusqu'où nous pour-
rions pousser la vengeance : mais vous
étiez trompés , égarés, agités par un
esprit de fanatisme et de vertige. Vous
êtes vaincus , malheureux , soumis ;
nous serons compatissais, démens et
justes. La générosité sied à la force :
qu'on ne s'y trompe pas pourtant, c'est
pour la faiblesse , l'indulgence et la
crédulité que je laisserai parler mon
coeur; le coupable éclairé, le conspi-
( 44 )
rateur perfide ne doivent pas attendre
de grace, ils seront punis ».
Le même général se trouvant à Vé-
ronne au moment où des paysans , pris
les armes à la main , étaient conduits
sur' la place pour être fusillés , leur
tint ce discours :
« Loin de vous faire périr, je veux
tendre des enfans à leurs mères, des
époux à leurs compagnes , des pères à
leurs familles éplorées, des citoyens à
l'état. Je viens essuyer les pleurs du
repentir et conquérir des coeurs aux
Français : allez, infortunés, retournez
au milieu de vos compatriotes ; allez
leur dire comment nous savons nous
Venger ».
Ainsi, ces malheureux, qui avaient
un pied dans la tombe, passèrent en
un instant de la mort à la vie.
Les destins de la république de Ve-
nise étaient finis. Les nobles , voyant
les nombreux triomphes des Frauçais,
(45)
et l'opinion d'une partie du peuple pro-
noncée contre eux , abdiquèrent la sou-
veraine puissance , et le 26 floréal an 5,
ou vit une proclamation du doge conçue
en ces termes :
« Le sérénissime prince fait' savoir
qu'en vertu de la résolution du grand
conseil, le gouvernement sera admi-
nistré par une municipalité provisoire ».
Cepeudant , l'armée, autrichienne ,
battue sur tous les points , exécutait
sa retraite avec tant de précipitation
qu'elle abandonna au vainqueur la plus
grande partie de ses munitions de guerre
et de bouche, et ses hôpitaux, con-
tenant un nombre considérable de ma-
lades. Le vieux général Laudon, malgré
ses talens militaires et toute son expé-
rience , ne put empêcher les colonnes
françaises de traverser les montagnes
du Tyrol, considérées, de ce côté,
comme le plus ferme boulevard de la
monarchie autrichienne.
( 46 )
Bonaparte et son invincible armée,
marchant toujours de succès en succès,
et délogeaut successivement l'ennemi
de ses positions les plus formidables,
après avoir jonché de morts les vallons
de Neumark et de Hundsmark , s'élance
avec la rapidité de l'aigle, qui depuis
lui servit d'emblème, dans les plaines
de l'Ister. Déjà il est à vingt-neuf lieues
de Vienne , où la consternation s'est
emparé de tous les coeurs. Divers plans
de défense sont proposés; tous semblent
insuffisais : enfin , l'empereur se déter-
mine à demander une armistice , qui
lui est accordé. Des préliminaires de
paix sont signés à Léoben , et devien-
nent la base du traité définitif de Campo-
Formio.
Par ce traité, dont Bonaparte fut le
négociateur , l'empereur cédait la Bel-
gique à la France ; reconnaissait la répu-
blique cisalpine, et recevait en échange,
pour les provinces qu'il avait perdues,
( 47 )
la Dalmatie , l'Istrie et Venise , qui par
sa déloyauté cessait d'être comptée au
nombre des nations.
Dans le premier article du traité,
l'empereur déclarait reconnaître la répu-
blique française : Bonaparte interrom-
pant la lecture, dit avec beaucoup d'éner-
gie : La république française est comme
le soleil sur l'horizon ; bien aveugles
sont ceux que son éclat n'a point encore
frappés ! Et l'article fut rayé.
Sur une difficulté qui s'était élevée
pendant la discussion des articles , il
prit avec vivacité un cabaret de por-
celaine précieuse qui se trouvait sous
sa main , et le brisant eu mille mor-
ceaux, il dit au conseil assemblé : Ainsi
je vous réduirai en poussière , puisque
vous le voulez. Il sortit sur-le-champ.
L'un des plénipotentiaires courut après
lui, et l'on souscrivit à ce qu'il desirait.
Lors de la signature des prélimi-
naires, l'empereur avait envoyé vers
(48 )
lui trois des principaux seigneurs de sa
cour pour servir d'otages. Bonaparte
les reçut avec distinction , les invita à
dîner, et.au dessert il leur dit : « Mes-
sieurs, vous êtes libres : allez dire à
votre maître que si sa parole impériale
a besoin de gages , vous ne pouvez pas
m'en servir, et que vous ne devez pas
m'en servir si elle n'en a pas besoin ».
Après la signature du traité de Campo-
Formio , Bonaparte revint à Paris jouir
des honneurs que ses victoires écla-
tantes lui avaient mérités ; il n'y de-
meura pas long-temps , et fut nommé
l'un des plénipotentiaires du nouveau
congrès assemblé à Rastadt, pour traiter
de la paix générale ; mais ce congrès ,
dont les membres ne purent s'entendre,
fut rompu avant que d'avoir atteint le
but desiré.
Cet espoir évanoui , on conçut le
projet d'une descente en Angleterre,
ou plutôt ou le feignit, pour donner le
(49)
change à cette nation ; car c'était le
plan de la conquête d'Egypte que Bo-
naparte avait médité et fait adopter par
le directoire.
Le public murmura de voir un des
généraux les plus capables de faire res-
pecter la France , en combattant près de
ses frontières, aller tenter les hasards
d'une conquête périlleuse, qu'il regardait
comme impossible. Il crut que le direc-
toire , jaloux de la gloire du vainqueur
d'Italie et redoutant son influence , avait
employé ce moyen pour l'expatrier. Le
public se trompa, comme cela lui ar-
rive souvent. Ce projet, d'ailleurs , ren-
fermait des vues d'une politique pro-
fonde, et beaucoup d'hommes éclairés
pensent encore que si la prudence eût
toujours été jointe a la valeur , on eût
pu, en l'exécutant, sapper la puissance
colossale des Anglais dans l'Inde,
Le 21 floréal an 6 ( 10 mai 1798),
Bonaparte arrivé à Toulon pour y pren-
5
(50)
dre le commandement de l'armée na-
vale, adressa aux soldats une procla-
mation où l'on trouve ce qui suit :
« Soldats, vous êtes une des ailes de
l'armée d'Angleterre ; vous avez fait la
guerre de montagnes , de plaines, de
siéges ; il vous reste à faire la guerre
maritime. Les légions romaines que
vous avez quelquefois imitées , mais
pas encore égalées, combattaient Car-
thage , tour-à-tour , sur cette même
mer et aux plaines de Zama. La victoire
ne les abandonna jamais , parce que
constamment elles furent braves , pa-
tientes à. supporter les fatigues, discipli-
nées et unies entre elles. Soldats , l'Eu-
rope a les yeux fixés sur vous , vous
avez de grandes destinées à remplir....
Vous serez dignes de l'armée dont vous
faites partie. Le géuie de la république,
dès sa naissance l'arbitre de l'Europe,
veut qu'elle le soit des mers et des
contrées les plus lointaines ».
( 51 )
L'escadre, composte de cent quatre-
vingt-quatorze voiles , portant dix-neuf
mille hommes de débarquement, sans y
comprendre près de deux mille employés,
artistes , savais, etc. , sortit du port de
Toulon le 30 floréal, et fut jointe vingt-
un jours après , à la vue de l'île de
Gozzo, par un convoi considérable venu
de Civita-Vecchia. L'escadre était com-
mandée par l'amiral Brucys. Bonaparte
envoya, le même jour , demander au
grand-maître de Malte la permission de
faire de l'eau ; et sur sou refus, l'ordre
lut donné à l'amiral de faire des prépa-
ratifs de descente. Tout fut prêt pendant
la nuit, et l'aurore naissante vit les
Français dans l'île qui, malgré une vive
cannonade , fut bieutôt soumise. Alors
la ville de Malte fut investie de toutes
parts. Les chevaliers se défendirent vail-
lament; mais ils firent une sortie mal-
heureuse , dans laquelle ils perdirent le
drapeau de l'ordre.
( 52 )
Le 23 prairial, au matin, le grand-
maître demanda et obtint une suspen-
sion d'armes , et pendant la nuit ou fit
une convention qui rendait les Français
maître de Malte , de Gozzo et de Co-
mino, à condition qu'on ferait une pen-
sion annuelle de 500,000 liv. au grand-
maître , et de 700 livres à chacun
des chevaliers. Le général Junot, et
MM. Pousseilgue et Dolomieu furent
les négociateurs de l'armistice et de la
convention.
L'armée française occupa le lende-
main la ville et les forts , où elle trouva
douze cents pièces de canon , quinze
milliers de poudre , quinze mille fusils,'
et quantité d'autres effets de guerre. On
prit aussi dans le port deux vaisseaux de
ligue , une frégate et deux galères.
Le 1er messidor, la flotte française
quitta Malte et fit voile pour l'Egypte.
Le 4 , Bonaparte fit, a bord du vais-
seau l'Orient , une proclamation dont