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Causeries du samedi

De
278 pages
Le Roy (Chalons-sur-Marne). 1877. France (1870-1940, 3e République). In-16.
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GEORGES LAIRE
CAUSERIES
DU SAMEDI
Extraites du Progrès de la Marne.
1877
CHALONS-SUR-MARNE
GEORGES LAIRE
CAUSERIES
DU SAMEDI
Extraites du Progrès de la Marne.
1877
CHALONS-SUR-MARNE
LE ROY, IMPRIMEUR-LIBRAIRE
CAUSERIES DU SAMEDI
A L'AMIABLE.
De temps à autre, il se déroule devant les
tribunaux des procès en séparation qui
occupent l'opinion publique. Quand quelque
fait scandaleux forme le fond du procès,
l'opinion publique se passionne. Les femmes
en suivent les péripéties avec acharnement.
Elles entament des discussions si l'homme est
sacrifié sans pitié. La faute vient toujours de
lui.' Il était joueur, débauché. Il vivait en
égoïste. Son ménage devait finir ainsi, etc. Et
elles prouvent tout ce qu'elles avancent avec
des arguments tirés du fond de leur coeur,
c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus fragile et de
plus mobile au monde.
Sur les séparations faites à l'amiable, elles
se montrent plus discrètes. Elles soulèvent,
lorsqu'on en parle, un coin du voile, mais
pour le laisser retomber aussitôt. Là, elles se
sentent moins à l'aise. On les surprend dans
-4-
leur intimité, dans leur éducation, dans leurs
croyances. La délicatesse vous empêche d'aller
au-delà. Si elles vous surprenaient à pénétrer
dans leurs amours, elle vous crieraient: Vade
retro Satanas! Et à partir de ce moment, vous
vous seriez créé de mortelles ennemies.
Il faut s'en tenir aux apparences, et procéder
suivant les règles de science positive, en allant
du connu à l'inconnu. L'opération n'est pas
très difficile à résoudre. La première condition
pour arriver à un résultat à peu près certain
est l'observation patiente. Réunir le plus grand
nombre de faits, les coordonner, les classer
s'il le faut par genre et par espèces, est la
chose essentielle. Les conclusions sont ensuite
faciles à tirer.
En matière conjugale, la séparation à
l'amiable est la plus commune. Elle est aussi
la plus ignorée du public. J'entends par sépa-
ration à l'amiable, celle qui réside au foyer
conjugal même. Je ne parle pas ici dans le
sens légal du mot. Les époux habitent le
même domicile. Ils y vivent en commun et,
aux yeux du vulgaire, certains de ces ménages
séparés, passent pour des modèles. On voit un
côté des cartes et on ne peut supposer quel
triste spectacle en forme l'envers.
Glissons et n'appuyons pas.
La femme, dans ces sortes de ménages
séparés, est toujours honnête. Elle l'est dans
le sens absolu, brutal que donne la société à
- 5 -
cette définition de l'honnête femme. Elle n'a
pas d'amant.
Remarquez que sans faire d'infidélités à son
mari, une créature peut être la plus grande
coquine rêvée. Qu'importe ! elle est honnête,
si elle n'a pas d'amant. Ceci, et ce n'est pas tout
à fait à tort, est considéré comme la suprême
vertu de la femme par la société dans laquelle
elle se meut.
Je considérerai aujourd'hui, un cas seulement
de séparation à l'amiable. Sa cause réelle
consiste dans la différence d'instruction du
mari et de l'épouse.
A dessein, je ne parle pas de l'éducation.
Elle est la source principale des séparations
scandaleuses.
Une instruction différente cause moins de
bruit et plus de ravages.
Dernièrement, un homme réputé pour intel-
ligent, libéral, libre-penseur parmi les amis
qu'il fréquente, plaçait son fils dans une
institution de Jésuites.
Il avait toujours manifesté dans l'intimité,
ses idées anti-cléricales. Il reconnaissait l'in-
fluence funeste des Jésuites sur notre époque
et en combattait à chaque instant les tendances
hypocrites. Quand on apprit la nouvelle,
chacun cria haro ! A sa première apparition,
parmi les gens qui avaient appris à l'estimer,
ce fut à qui lui manifesterait son étonnement.
Il répondit comme il pouvait le faire en balbu-
— 6 —
tiant et s'ouvrit en particulier à un intime sur
les causes de sa détermination.
« — Que veux-tu,s'écria-t-il, ma femme me
rendait la vie impossible. Je souffre depuis
deux ou trois ans comme jamais je n'ai souffert.
Plus une parole d'affection. Je la trouvai tou-
jours contrariée, maussade. Une fois passe,
mais à chaque heure, à chaque minute ! J'ai fini
par céder pour avoir la tranquillité. Mon fils est
aux jésuites et la paix est chez moi. J'ai usé
de tous les moyens. Raisonnement, douceur ;
j'ai voulu montrer de l'énergie, rien n'a pu
avoir raison des préférences de ma femme.
J'ai cédé. Ma vie devenait un enfer ! "
C'était un ménage séparé à l'amiable.
Cette influence de l'esprit clérical sur la
femme est toujours énorme et c'est grâce à
elle qu'il se soutient aussi longtemps.
Ceci est un exemple de crise à l'état aigu.
Dans certains intérieurs, l'habitude de la sépa-
ration passe rapidement à l'état chronique.
L'instruction de la femme, il faut bien la re-
connaître, est très-inférieure à celle de l'hom-
me. Les programmes suivis pour l'un et pour
l'autre sont différents. L'instruction faite à
l'homme est plus sérieuse, plus digne que celle
faite à la femme. J'ai eu l'occasion de citer dif-
férents ouvrages suivis dans des institutions
féminines, et il est déplorable d'avoir à cons-
tater leur nullité, il faut être de son temps et
sans vouloir créer des femmes savantes on
-7-
pourrait en former qui fussent dignes de leurs
maris.
Voyez l'Amérique, tant critiquée par les gens
qui n'y sont jamais allés ou qui l'ont habitée
pour y faire leur petite fortune, les jeunes
filles y reçoivent la même instruction que les
jeunes gens. Les uns et les autres fréquentent
les mêmes établissements, et dans les deux
sexes, les professeurs obtiennent un égal suc-
cès. Parmi nous, comment voulez-vous éviter
ces séparations amiables? La plupart du temps,
les mariages se font d'une façon stupide. Les
parents trouvent leur excuse dans la raison,
clans les convenances, dans la conformité des
positions, que sais-je? En pareil cas, les plus
mauvaises raisons deviennent bonnes. Mais
s'il y a difformité d'instruction, si le mari pos-
sède une dose de connaissances raisonnables,
capables de guider sa vie, que deviendra-t-il
avec une femme ignorante, qui s'en rapportera
plutôt à son confesseur qu'à lui ? Il se séparera
tôt ou tard à l'amiable. Il restera bon époux,
mari complaisant, père excellent. Il fera bon
ménage aux yeux du public, mais sa femme
et lui vivront séparés.
Situation logique de deux esprits qui n'ont
ni la même origine, ni le même développe-
ment, ni la môme vie, ni le même but ! Et
vogue le galère ! La femme sera une honnête
femme. Elle n'aura pas d'amants. Elle vivra
d'une vie moitié mystique, moitié pratique.
-8-
Elle vieillira tout doucement, en passant son
temps à débarbouiller ses enfants et à étaler
le plus de luxe possible à la messe paroissiale
du dimanche.
Cette différence d'instruction, est la cause
de beaucoup de séparations. Elle est indépen-
dante des questions de tempérament, qui ont
une large part dans la question qui nous
occupe. L'expérience permet de la résumer
ainsi :
Le bonheur de l'homme et de la femme n'est
pas une question de dot. La bonté du coeur et
la conformité des connaissances de l'esprit sont
ses qualités essentielles. S'il y a difformité
dans l'un de ces deux organes, le bonheur des
époux est gravement compromis.
Châlons, le 5 janvier 1877.
- 9 -
LES HUISSIERS AU SENAT.
Voilà une affaire dont personne ne se
doutait assurément. Les huissiers s'étant plaint
de leur situation malheureuse; le Sénat, s'est
fait l'écho de leurs plaintes; il les a prises en
considération et un de ses membres, M. Mazeau
les a relatées dans un rapport sur le projet
de loi, qui doit porter remède à la situation
de ces honorables justiciers.
« Depuis vingt ans, dit M. Mazeau, la corpo-
ration des huissiers signale aux gouverne-
ments et aux assemblées la malheureuse situa-
tion que lui ont faite le temps et les circons-
tances. Depuis vingt ans, le gouvernement et
les assemblées proclament à l'envi que ces
plaintes sont fondées et promettent d'y donner
satisfaction. Jusqu'ici, ces promesses ont été
stériles. Cet oubli tient beaucoup à la défaveur
et à l'impopularité qui s'attachent encore dans
nos moeurs à ces officiers publics et à quel-
ques-uns de leurs actes professionnels.
" Ce sentiment est injuste; l'huissier n'est
- 10-
que l'instrument de la loi. En laissant se ré-
pandre un préjugé ne relevant que de l'igno-
rance et de l'irréflexion, ou diminuer en
quelque sorte, l'autorité des jugements dont
l'huissier assure l'exécution et la force morale
dont il a besoin d'être armé pour remplir les
fonctions souvent pénibles de son indispensable
ministère.
« C'est pourquoi le Sénat ne regarde pas
comme indigne de son attention, un projet de
loi qui a pour but de tenir les promesses des
pouvoirs qui l'ont précédé, d'améliorer le sort
de plus de cinquante mille familles et de res-
taurer, pour ainsi dire, une profession dont
l'exercice intéresse par tant de côtés la justice
et les justiciables. »
Il y a dans ce rapport quelque chose de fort
joli. C'est l'attitude du Sénat vis-à-vis du pré-
jugé qui a rendu la profession d'huissier impo-
pulaire. Il veut la restaurer. Le prestige, le
lustre lui ont fait défaut jusqu'alors ; il veut
les lui donner. Ce sont des intentions dont les
intéressés lui sauront gré.
L'huissier, il faut en convenir est le justicier
impopulaire par excellence. Il est le bras de la
loi, et, chose bien naturelle, quand il exécute il
ne peut prétendre aux bonnes grâces de l'exé-
cuté. Le Sénat peut avoir les meilleures inten-
tions à son égard, mais il ne fera pas que celte
profession ne reste ce qu'elle a toujours été.
On pourra créer des clercs assermentés qui
- 11 -
remplaceront le patron dans les petites saisies,
mais l'ombre de ce dernier sera là, vivante,
et c'est sur elle que retomberont les malé-
dictions des malheureux que la justice aura
frappés.
Les huissiers doivent « parlant à la per-
sonne» agir eux-mêmes. Ils sont payés au
kilomètre. C'est une situation terre à terre en
effet et ils ont bien fait de se plaindre. Nous
vivons dans un monde où tout est variété.
Un panache, voilà ce que chacun cherche,
les huissiers n'avaient pas de panache, mais
grâce à la loi dont M. Mazeau est le rappor-
teur, ils en auront un.
Il est question, clans ce rapport, d'une
révision de tarifs. C'est le côté petit de la chose.
Les huissiers actuels en profiteront sans doute.
Si les frais de saisie, protêts et autres, sont
augmentés, leur bourse s'arrondira davantage,
mais si à cette aubaine on ajoute un article,
un article qui leur permette d'avoir des clercs
assermentés, ce sera leur triomphe. La charge
d'huissier sera courue, cherchée, briguée
comme tant d'autres. On sera huissier comme
on est notaire, juge, avocat, avoué. On aura le
panache comme les autres. On ne sera plus
l'humble coureur de chemins qui porte à droite
et à gauche les arrêts de la justice. Les paysans
ne diront plus « l'huissier. » Ils diront Monsieur
l'huissier, commme ils disent M. le notaire,
M. l'avocat,
- 12 -
Quelle curieuse chose que ce côté de l'esprit
humain! On veut être quelqu'un ! Cela dérange
d'être confondu dans le troupeau commun ou
d'en être tenu à l'écart comme une brebis
galeuse. Remarquez qu'au point de vue intrin-
sèque, cela n'ajoute ni ne retranche rien à la
valeur réelle de l'individu.
On peut être huissier et avoir des qualités,
des connaissances étendues comme celle des
autres hommes. La profession sociale n'est pas
un brevet de capacité.
Bien des hommes, qui occupent de hautes
positions, sont nuls. Ils n'ont ni coeur, ni
esprit, ni imagination. Ce sont de petites ma-
chines assez mal organisées et qui seraient
bien mieux ailleurs qu'où elles sont. Elles
vivent, elles se repaissent de la sottise com-
mune et l'ignorance générale fait toute leur
force. Qu'importe ! On les envie, on les consi-
dère, on les salue!
Etre considéré, salué, bien reçu, c'est là
l'idéal.
Notre société péchait un peu de ce côté vis-à-
vis des huissiers et le Sénat va remettre les
choses en leur place. Ce sera bien, car souvent
les exécuteurs des arrêts de la justice étaient
soumis à des épreuves qui compromettaient
singulièrement la dignité de celte brave
Thémis. Un huissier me racontait ceci :
« Un jour, dit-il, je dus me présenter au
domicile d'une dame pour saisir son mobilier.
-13-
J'étais assisté de deux agents de la force
publique.
Je présentai à la dame l'objet de ma requête.
C'était une gaillarde de six pieds et qui n'avait
pas froid aux yeux.
Elle me toisa avec impertinence.
Vous avez de la chance, me dit-elle, d'être
beau garçon. Si vous aviez été laid, je vous
aurais fait déménager par la fenêtre et
lestement.
Et elle me fit voir des mains larges comme
des battoirs.
Voyez un peu à quoi on est exposé dans
notre profession. »
La situation manque en effet de prestige.
Tout le monde ne peut pas être un bel huissier
et j'avoue, ne fut-ce que pour les laids, que
le Sénat a raison de prendre leur profession en
considération.
Ils méritent d'avoir comme les autres, un
panache. Le leur donner serait faire des
heureux à bon marché. Comme le dit gra-
vement M. Mazeau, il faut « restaurer une
profession dont l'exercice intéresse par tant de
côtés la justice et les justiciables. »
Restaurer une profession!
Il y a encore du bon temps pour les rieurs !
Châlons, le 12 janvier 1877.
- 14-
MIRACLE.
C'en était un. La gendarmerie est intervenue
et çà n'en a plus été un.
L'histoire vaut la peine d'être racontée. Elle
ajoute, au compte des faiseurs de miracles,
une sottise de plus. Cela doit commencer à
faire un joli total.
Les miracles sont drôles, en ce sens qu'ils
servent à dévoiler chez les croyants un cu-
rieux côté de l'humaine nature. Je veux par-
ler incrédulité. En fait de croyance, l'homme
jusqu'alors, paraît être, sur la terre, l'animal
dont il est le plus facile de se jouer, Il croit ce
qu'on veut lui faire croire. La difficulté est de
présenter avec assez d'audace et d'aplomb, la
stupidité qu'il doit avaler. De là dans l'huma-
nité, deux grandes classes de mammifères: les
exploiteurs et les exploités. Ces derniers, l'his-
toire en fait foi, sont les plus heureux. Ils
jouissent d'une douce quiétude. Ils voient, ils
savent, ils croient, non à la façon de l'amant
de Polyeucte, mais d'une manière originale ;
tenant à la fois de la religiosité et de l'idio-
tisme. Cet étal les rend heureux. Us plaignent
— 15 -
les impies qui ne croient pas comme eux. Ils
les traitent d'aveugles, de damnés, de pleu-
tres. Il serait cruel de leur retirer leurs illu-
sions. Laissons-les croire. Ils seront heureux
ainsi. Le bonheur est fait de cette façon qu'il a
besoin de l'erreur et du mensonge pour être.
La raison de ceci ne me regarde point et j'en
laisse l'explication aux théologiens qui ont le
secours particulier de la grâce pour donner la
raison des choses qui sont déraisonnables.
Le miracle en question s'est fait à Lourdes.
Ce pays prédestiné, où les Bernadettes nais-
sent, où les Vierges apparaissent, recevait, il y
a quelque temps, un malheureux à la fois
sourd-muet et paralytique. Il était dans cet état
depuis vingt-trois ans. Il habitait aux environs
de Segré en Maine-et-Loire. Il était connu de
tous les habitants de dix lieues à la ronde. Car
chacun d'eux lui faisait l'aumône. Avec le
temps, il était devenu à moitié aveugle et un
ulcère s'était déclaré à sa jambe droite.
Outre cela sa piété était exemplaire.
Au temps des miracles, un convoi de pèle-
rins partit de Marans. petite commune située
près de Segré. Notre homme, Joseph Rivière,
c'est son nom, se mit dans la bande des inva-
lides. Un brave garçon, de la classe des exploi-
tés, eut l'obligeance de lui prêter son dos pour
le monter en diligence, en wagon et l'en des-
cendre. Le long du voyage, il lui prodigua les
soins les plus assidus.
- 16 -
On arriva à Lourdes.
Rivière se confessa, assista à la messe et
communia. La cérémonie préparatoire accom-
plie, on le porta au bord de la piscine. Comme
il était paralysé, on dut le déshabiller. On lui
laissa seulement son caleçon par respect pour
la feuille de vigne qu'en pareille circonstance
on doit toujours porter. Les lourdauds sont
des gens purs et leur pudeur eût été offensée
si on le lui eût retiré.
Il entra dans l'eau sainte.
Miracle !
A peine l'avait-on lâché dans la source pure,
qu'il se redressa, agitant ses bras, ses jambes,
etc. Il s'écriait : « Je suis guéri.
Ceci était vrai.
Il sortit seul de la piscine, reprit ses vê-
tements, défit son caleçon qui était mouillé, et
s'habilla. On lui fit une ovation. Le caleçon en
eut sa part. Les pèlerins s'en emparèrent; s'en
disputèrent les morceaux et on entonna en
choeur un psaume de reconnaissance.
On savait Rivière malheureux. Il fit la quête
et recueillit une somme de 300 ou 400 francs
environ.
Quand il revint à Marans, ce fut à qui se
disputerait le paralytique. Il était choyé, fêté,
honoré, autant que peut l'être un homme qui a
été l'objet de faveurs particulières de la Vierge.
Les gens les plus sérieux lui ouvrirent leurs
portes. Dans la noblesse dit: pays, il reçut
l'accueil le plus chaud. Les dames l'embras-
saient, on met à ce propos plusieurs noms
en avant; mais la réserve oblige de ne pas les
livrer au public. Il y eut des dames nobles et
des dames de magistrats qui ne dédaignaient
pas de livrer leur front aux lèvres du saint
paralytique.
C'était une trop belle occasion pour n'en pas
faire un moyen de propagande.
On décida de faire constater par un médecin
civil la guérison faite par la divinité.
Quand l'homme de l'art se présenta au
domicile de Rivière, ce dernier avait disparu.
On le réclama aux échos des bois et d'alentour,
mais ce fut en vain. Le saint homme avait pris
la clef des champs.
Il y a quelque temps un sourd-muet paralysé,
qui mendiait sur les confins du département,
fut arrêté par la police.
Etonnement des exploités! C'était Rivière. Il
était plus sourd-muet, plus paralysé que jamais
et son ulcère s'était rouvert.
On soupçonna une fraude et il fut mis en
prison.
Ce brave homme n'avait jusqu'alors subi que
douze condamnations. C'était un exploiteur de
la charité publique. Sa paralysie, ses ulcères
étaient simulés comme la maladie des con-
frères autrefois célèbres, de Clopin Trouilefou.
La police correctionnelle va d'un jour à
l'autre se prononcer sur son compte.
2
-18 -
On dit les dévots du canton fort ennuyés de
cette affaire.
Les dévots sont ainsi faits qu'ils souffrent
qu'on se moque d'eux. Leur peine vient de ce
que les autres savent qu'ils se sont laissé
moquer et ils eussent fait un saint de Rivière,
s'il ne s'était pas laissé prendre.
L'histoire, n'est-il pas vrai, est drôle. Ce
mendiant, ce paralytique, ce lépreux, embrassé
par des clames de magistrats, conservera tou-
jours un caractère auguste.
Ces baisers, donnés ou reçus par des per-
sonnes aussi sérieuses, devraient avoir le don
de sanctifier sa faute.
Embrassé par une femme qui tient, par sa
dévotion à la justice divine d'une main et par
son état social à la juslice humaine de l'autre,
est une circonstance atténuante. Rivière devrait
en réclamer les bénéfices.
Châlons, le 19 janvier 1877.
— 19 -
LE SUICIDE.
En face de la triste réalité dont notre ville
vient d'être le théâtre, il nous parait inté-
ressant de dire quelques mots du suicide.
D'année en année, le nombre des suicidés va
en augmentant. La maladie gagne, la plaie
s'étend. On se tue, on se noie, on s'asphyxie
plus que jamais. Les chiffres, publiés par les
statistiques, témoignent de la douloureuse
vérité des faits. Il ne parait pas facile d'y
remédier, d'en diminuer le nombre. Les sui-
cides ont, pour la plupart, des causes contre
lesquelles la société ne peut rien. Peines
d'amour, misères cachées, revers de fortune,
tels sont les vers rongeurs de notre pauvre
humanité. Ils vivent d'elle, lis lui sont attachés
comme le chiendent à la terre. Ils contribuent
à l'épuiser, à l'affaiblir. La nature, heureu-
sement toujours féconde, toujours forte, ne
laisse à leur envahissement qu'une étendue
relativement bornée. Elle répare ce que notre
état social détruit; elle régénère ce qu'il
atrophie; elle crée des vies nouvelles pour
-20-
combler les vides qu'il a produits. C'est sa
façon de protester contre nos moeurs, contre
nos habitudes, contre nos faiblesses, contre
nos lois, contre nos convenances sociales qui
gaspillent, et jettent au vent les trésors qu'elle
met à leur disposition. Elle seule est la cause
puissante et forte. L'abandon, le mépris ou
le dédain de ses lois se trahit toujours par
quelque catastrophe dont nous sommes
infailliblement les victimes. Ces choses-là sont
vieilles comme le monde, chacun les connaît
et agit comme s'il les ignorait. Vanité, orgueil,
s'écrient les uns; oubli de Dieu, de l'éternité,
s'écrient les autres. Hélas! toutes ces raisons
se valent, et s'il en est qui n'ont jamais péché
contre elles, qu'ils jettent la première pierre
aux autres.
Les gouvernements se sont préoccupés de
tous temps des ravages que causait le suicide.
Ils ont pu constater le mal, mais l'enrayer,
point. En 1847, le ministre de la justice, clans
un rapport au roi, déclarait que dans le courant
de l'année 1845, il avait été constaté en France
3,084 suicides, comprenant 2,332 hommes et
752 femmes. Cet écart s'est toujours maintenu
entre les deux sexes. Le sexe faible se donne
moins volontiers la mort que le sexe fort. La
femme, est-ce faiblesse, se décourage moins
clans l'adversité. Elles en ressent moins pro-
fondément les atteintes. Elle est aussi moins
mêlée que l'homme aux luttes de la vie. Elle
- 21 -
y dépense moins d'intelligence et de force.
Elle est, vis-à-vis des choses qui font la ri-
chesse ou la ruine de celui-là dans une position
passive. Michelet dit quelque part qu'elle est
tout amour. Cela est, en effet. De ce côté,
réside son excessive sensibilité. Amante
d'abord, mère ensuite, telle est la femme. Son
existence est liée à ces deux états. Les autres
ne sont qu'occasions. L'amour d'abord, la
maternité après les absorbent tout entières.
C'est par là seulement qu'elles sont vulné-
rables. Cela explique l'énorme différence entre
le nombre des hommes suicidés et celui des
femmes. Ceux-là meurent quelquefois par
amour, mais plus souvent par ce qui com-
promet leur orgueil. Il faut d'autres raisons à
la femme.
Sur les 3,084 suicidés, 20 n'avaient pas
atteint leur seizième année ; 123 avaient de
seize à vingt-un ans; 462 de vingt-un ans à
trente ans; 1,201 de trente à cinquante ans;
945 de cinquante à soixante-dix ans; 203 de
soixante-dix à quatre-vingts ans, et 41 plus de
quatre-vingts ans.
Les motifs de suicide sont chaque année à
peu près les mêmes : Les contrariétés d'amour,
la jalousie, les suites de la débauche, la mi-
sère, les revers de fortunes, les chagrins do-
mestiques et le désir de se soustraire à des
souffrances physiques.
M. Dufaure clans son dernier rapport sur
- 22 -
le même objet, a constaté que la situation
avait empiré.
Les dispositions au suicide n'ont fait que
s'accroître depuis quarante années. En 1874, il
a été relevé 5617 suicides.
C'est le chiffre le plus élevé qui ait jamais
été présenté.
Ils ont été accomplis : 4435 par des hommes
et 1182 par des femmes. Cela fait une propor-
tion de 79 % des premiers sur les secondes.
En 1835 elle était de 76 %.
C'est dans la période de quarante à soixante
ans que les suicides sont les plus nombreux.
On comptait parmi les suicidés, 1946 céliba-
taires; 2645 étaient mariés, et 881 étaient
veufs. La strangulation et la submersion sont
les moyens qu'ont employés les sept-dixièmes
des suicidés.
En cherchant à dégager les mobiles de tous
ces suicides, on a trouver en 1874 les chiffres
suivants :
Misère et revers de fortune 652
Chagrins de famille 701
Amour, jalousie, inconduite 815
Souffrances physiques. 798
Maladies mentales 1622
Suicide des auteurs de crime capi-
taux 59
Peines diverses 489
Motifs inconnus 481
Comme nous le disions plus haut, on a pu
-23-
constater le mal, mais les efforts faits pour y
porter remède sont rester impuissants.
Il y a une trentaine d'année, l'Académie de
médecine, mit au concours une étude sur la
question. L'un des lauréats fut M. le docteur
Louis Bertrand, de Châlons. Son mémoire fut
couronné et les prix furent décernés le 5 dé-
cembre 1848. M. Bertrand a publié en un
volume l'étude qu'il avait soumise à l'académie.
Il traite du suicide dans ses rapports avec la
philosophie, la théologie, la médecine et la
jurisprudence. Cet ouvrage, édité en 1857, est
une des bonnes monographies sur la matière.
Il peut être utilement consulté. Son orateur y
exprime des voeux qui n'ont point été accom-
plis, puisque le nombre de suicides s'est accru
depuis sa publication.
Le suicide paraît être en effet une de ces
affections incurables. Il est difficile de le pré-
venir. Tant qu'on aimera, qu'on s'enrichira,
qu'on se mariera, qu'on se ruinera, le suicide
fera des victimes.
« Pourquoi se résigner, s'écrie Hamlet, à subir
les injustices du sort, l'insolence des gens en
place, les douleurs d'un amour dédaigné, les
jeux cruels de la fortune, quand une lame bien
affilée pénétrant jusqu'au fond du coeur, peut
vous affranchir de tous les maux de cette stu-
pide vie. Si l'on savait ce que cache la mort,
ce qui la suit ! »
Hélas ! on ne le sait point et cette crainte fait
encore que bien des gens qui sont en vie, n'y
seraient plus, s'il étaient certains qu'au delà
tout est néant.
Châlons, le 26 janvier 1877.
-25 -
VOILA DE BONS JUGES !
Je veux parler des juges du tribunal de
Nevers,
Ils avaient à se prononcer sur une question
de séduction. La femme séduite réclamait des
dommages-intérêts. Elle possédait une pro-
messe de mariage écrite. En pareil cas, il est
souvent arrivé que les tribunaux ont fait droit
à de semblables demandes. Cette fois, le tribu-
nal de Nevers a débouté la demanderesse. Des
considérants du jugement, il ressort que les
juges ont trouvé dans la différence d'âge de
l'homme et de la femme une raison majeure
de donner tort à celle-ci. Elle avait trente-un
ans et son amant vingt-trois seulement. Il ne
pouvait y avoir séduction. La femme était
veuve et possédait une expérience que l'homme
pouvait ne pas avoir. Il est présumable qu'elle
a obtenu la promesse écrite dans le seul but
d'en tenir un profit pécuniaire. Les juges l'ont
pensé ainsi. Ils ont qualifié la situation de la
veuve de « résultat d'un pacte immoral, qui
avait pour but de payer la complaisance de
cette femme. »
- 26 -
Voilà de bons juges.
Le cas est curieux. Il peut se résumer ainsi :
Une femme de trente ans, veuve, peut elle
raisonnablement arguer d'une séduction pour
obtenir des dommages-intérêts? La réponse
du tribunal de Nevers est négative. Nous
croyons qu'elle devra toujours l'être.
Trente ans, c'est l'âge véritable de vitalité
chez les femmes. L'amour qu'elle ressent vers
cette époque de sa vie est entaché d'un
égoïsme sensuel qui lui ôte sa fraîcheur
première, il a moins de réserve, moins de
pudeur que celui qu'elle ressent dans sa
jeunesse. Il a aussi plus d'abandon. Je n'ose
pas dire qu'il est plus audacieux.
Dans la plupart des cas, non-seulement le
jeune homme n'est pas un séducteur, c'est au
contraire lui qui se trouve séduit. Les veuves
de trente ans, sont soumises à des épreuves
qu'elles supportent les unes à force de religion
les autres à force d'éducation. Celles que leur
tempérament gouverne, dont la chair, malgré
toutes ses révoltes, est plus faible que l'esprit,
succombent fatalement. Il n'y a pas séduction
de la part d'un homme. Dans de pareilles cir-
constances, ni l'amant ni la maîtresse ne sont
coupables. Ils ont l'un et l'autre le tort de vi-
vre au milieu d'une société qui a trop oublié
les lois naturelles en promulgant les siennes;
qui a imposé à la femme un joug insupporta-
ble; qui l'a condamnée, au mépris de la nature,
- 27 -
à vivre seule, isolée, à un âge où toutes ses
forces la portent à s'unir à un autre être.
Je parle ici, non des femmes d'une position
élevée, qui ont une fortune, une aisance, un
rang, une position qui leur permettent d'en
user à leur aise. Pour celles-là, la société est
remplie d'indulgence. Mais pour les femmes
de position moyenne, dont le veuvage, si elles
ont des enfants surtout, est une cause d'amoin-
drissement, voyez sa cruauté ! Car, remarquez,
nous vivons dans un temps où toute jeune fille
est escomptée comme un capital. A dix-huit
ans, il a toujours une valeur, mais à trente ans,
la jeune fille, mariée d'abord, veuve ensuite,
est au point de vue social, diminuée de sa pre-
mière valeur. Et voyez la faute, c'est à cet âge
qu'elle est véritablement femme dans l'accep-
tion naturelle du mot. Si elle succombe, la
société la considère comme déshonorée ; si
elle résiste, si elle combat, elle est aux yeux
de tous une femme honorable. Entre ces deux
situations reste celle de sa conscience, qui ne
juge pas toujours comme la société juge. Je
m'étendrai peu sur ce côté absolument intime
de la femme de trente ans. Celles qui me lisent
savent que ce que je dis est la vérité.
Il ne peut, en conséquence, y avoir cas de
séduction. Quand une femme a seize ans, dix-
huit ans, vingt ans et plus, soit. Un homme
lui promet de s'unir à elle ; elle se donne à lui
sur sa promesse et s'en repent après, là, il y
-28 —
a séduction. La jeune fille ne sait pas. Mais à
trente ans, la femme sait, et si elle extorque
une promesse de mariage, c'est en toute con-
naissance de cause.
Voici celle qu'avait signée l'amant malheu-
reux déféré au tribunal de Nevers :
« Decise, le 8 novembre 1874.
« Je soussigné Louis-Lucien Charoy, contrôleur des
contributions directes à Decise, m'engage à épouser
Mme Gippon, dans le cas où, par suite de nos relations, elle
deviendrait mère, et à légitimer ainsi, par une union
éternelle, l'enfant dont je serais le père.
« Signé : Lucien CHAROY. »
La veuve devint mère. Charoy répudia la
paternité de l'enfant. Il fut assigné par Madame
Gippon en condamnation de 20,0.00 francs de
dommages-intérêts.
Le tribunal de Nevers a débouté la veuve
de sa demande et renvoyé Charoy des fins de
la plainte. Le jugement vaut la peine d'être
publié. Nous le donnons ci-dessous in extenso:
« Attendu qu'en droit toute promesse de mariage est
nulle; que l'inexécution de cette promesse ne donne
ouverture à aucune action en dommages-intérêts; qu'une
telle action est repoussée par les principes du Code civil
sur la liberté du mariage :
« Attendu que l'on ne peut davantage fonder une demande
de cette nature sur le fait du dommage occasionné à une
femme par la survenance d'une grossesse en dehors du
mariage;
" Attendu que si, dans certains cas, les tribunaux ont
-29-
accueilli des demandes en dommages-intérêts basées sur des
faits de ce genre, il a fallu qu'à une séduction avouée, ou
tout au moins incontestable, vînt se joindre une promesse
de mariage employée comme moyen de séduction, ayant agi
avec efficacité et amené la faute et la grossesse; qu'une
telle promesse a pu être considérée comme une manoeuvre
dolosive ayant altéré le libre consentement de la victime et
entraîné un préjudice volontairement causé par le séducteur,
et dont il devait la réparation;
« Attendu qu'en fait, si des relations illégitimes ont existé
entre la veuve Gippon et le défendeur, les circonstances de
la cause démontrent que ces relations ont été le résultat,
soit d'un entraînement mutuel que favorisait leur situation
respective de locataire et propriétaire, habitant dans ta
même maison des appartements contigus, soit même d'un
calcul qu'on ne saurait trop flétrir de la part de la femme
qui se prétend victime;
« Qu'il est en effet inadmissible que la veuve Gippon,
alors âgée de trente et un ans, mère de famille, ait
succombé à une séduction irrésistible, pratiquée au moyen
d'une promesse de mariage par un jeune homme de vingt-
trois ans, dont l'expérience est loin d'égaler la sienne;
qu'en présence de cette énorme disproportion d'âge, de la
distance qu'établissait entre eux leur condition sociale, elle
n'a pu croire sérieusement à la possibilité d'un mariage,
que Charoy, quille que fût la violence de sa passion,
n'eût pu contracter à cette époque sans le consentement
paternel ;
« Attendu qu'il est beaucoup plus vraisemblable que la
veuve Gippon, tout en satisfaisant un penchant qui lui était
commun avec le défendeur, a eu dès lors en vue d'en tirer
profit; qu'elle a voulu se ménager les moyens d'exiger de
Charoy un sacrifice préliminaire, de l'y contraindre par la
menace d'un procès scandaleux, et au besoin d'intenter et
suivre ce procès;
« Que cette appréciation est corroborée par les termes
de l'écrit qu'elle présente et sur lesquels elle se fonde;
" Que la promesse de mariage en question n'est point
- 30 -
absolue, mais conditionnelle et faite pour la seule éven-
tualité d'une grossesse qui n'existait pas encore;
« Que la veuve Gippon consentait donc librement et sans
conditions à Charoy, pourvu que cette liaison n'eût pas pour
conséquence une grossesse, mais qu'elle prenait à l'avance
ses précautions afin de s'assurer une indemnité, ce dernier
cas échéant;
« Attendu que de ce qui précède, il résulte clairement
que l'obligation dont la veuve Gippon veut se prévaloir ne
serait que le résultat d'un acte immoral, ayant pour but de
payer les complaisances de cette femme ou de la garantir
contre les conséquences qu'elles pouvaient entraîner; que
cette obligation, qui constitue le pretium stupri, est
absolument nulle comme ayant une cause illicite (Art.
1131 et 1135 C. civ.);
« Que la demanderesse ne justifie d'aucun préjudice dont
Charoy serait l'auteur; que, sans aller jusqu'à dire qu'elle
ne peut être admise à le prouver, parce qu'il lui faudrait
pour cela se livrer à la recherche de la paternité, il suffit
au tribunal de constater que Charoy conteste l'allégation
de cette prétendue paternité, et qu'il n'est rapporté aucune
preuve que la grossesse de la veuve Gippon proviendrait de
ses oeuvres, etc. »
Voilà de bons juges !
Châlons, le 2 février 1877.
-31-
LES INCONSEQUENCES.
Dans la politique, dans les lettres, dans les
arts, dans les relations et en bien d'autres
endroits encore, elles fourmillent. Les esprits
les plus réfléchis, les plus sensés, en com-
mettent, lisse prononcent sur les questions du
ressort de leur profession, de leurs goûts et de
leurs habitudes avec tact. Leur jugement est
droit, sain, raisonnable, il est empreint d'un
esprit de justice incontestable. Si de juges ils
deviennent acteurs, s'ils se mêlent à l'action,
s'ils en forment les éléments, ils tombent dans
les mêmes termes que ceux qu'ils condamnaient
auparavant.
Les hommes sont ainsi faits.
Pour les diviser, toute question est bonne.
La politique, a-t-on dit, est celle qui les
divise le plus. Elle en divise, en effet, le plus
grand nombre par cette raison simple que tous
s'occupent de politique. Mais toute autre
question a les mêmes résultats. Les peintres de
deux écoles différentes, les musiciens de deux
camps opposés, sont aussi acharnés les uns
contre les autres que deux portières dont l'une
aurait volé le chat de l'autre.
Il faut qu'on passe sa bile sur quelqu'un ou
quelque chose. Le besoin de mordre chez
l'homme est vivace. Je me souviens que tout
enfant, alors que la politique était encore un
mot insignifiant pour nous, nous employions
toute la journée du jeudi à batailler entre les
deux quartiers opposés de la ville. Nous par-
tions faire la guerre aux Saint-Loup. On
recevait force horions, et les plus studieux,
les plus timides s'y montraient souvent les
plus braves. Il faut qu'on morde !
Dans la politique, les inconséquences ont
toujours des résultats malheureux. Je vous ai
dernièrement raconté l'histoire d'un homme
que sa famille répudia parce qu'il n'avait pas
les opinions qu'on y professait généralement.
C'est un fait assez commun. Il en est d'autres
que les hommes les plus réfléchis commettent
chaque jour sans y penser. Le vocabulaire dont
on se sert pour traiter ses adversaires poli-
tiques, à la rigueur je pourrais dire ennemis,
est commun à tous les camps. On est une
canaille, un rien du tout, etc. Les expressions
foisonnent. Elles coulent comme du petit lait.
L'être le plus dépourvu de la faculté inventive,
en découvre qu'il s'approprie et près de ses
coreligionnaires s'en fait une auréole d'ori-
ginalité. J'ai vu dans une réunion, où je
m'étais fourvoyé je ne sais trop comment, un
-33 -
monsieur convenablement habillé, obtenir
un succès d'hilarité, parce qu'il avait traité de
« poux » tous les hommes qui ne pensaient
pas comme lui. Il y avait là des gens sérieux,
posés, qui vivent ordinairement avec gravité,
qu'on consulte, dont les avis, passent pour
précieux et qui se tinrent le ventre de rire.
Certes, en ce moment, le premier animal venu
leur était supérieur. Ils riaient à se tordre, ils
s'agitaient sur leurs siéges. Cette sottise,
tombée au milieu d'eux comme une pierre
dans l'eau les avait rendus joyeux. Depuis ce
temps, ils ont quelque considération pour le
monsieur bien mis. Ils daignent lui prêter
quelque esprit.
L'insulte politique est devenue une forme
habituelle de langage. L'épithète de crétin est
fort employée. Des amis de collége, des
camarades d'enfance, se sont brouillés à
jamais pour leur diversité d'opinion. En réalité,
de tous les côtés, dans tous les camps, le.
nombre des gens honnêtes est encore le plus
considérable. Tous les partis ont leur queue
qu'ils voudraient pouvoir couper.
On peut être légitimiste, orléaniste, républi-
cain et remplir ses devoirs de citoyen. On peut
aimer les pauvres, les soulager, leur faire
l'aumône lorsqu'on les rencontre sur son che-
min. Qu'ils soient vicaires ou autre chose, on
vient à leur secours. On pratique la charité.
On obéit à droite, au centre, à gauche, à l'ins-
3
-34-
tinct de cette suprême vertu. Cela n'empêche
pas les uns et les autres de rester divisés, de
se vouer une inimitié profonde. Si l'on émet
un avis sur la valeur d'un homme, on ne dira
pas. Il est honnête, il est bon, il élève bien ses
enfants, il est généreux, aimable, désintéressé ;
on dira : Il est' républicain, ou royaliste ou
toute chose du même genre et ses adversaires
s'applaudiront des malheurs, des revers, des
contrariétés qui pourront lui être suscités.
C'est le caractère distinctif de notre nature.
Il pourrait à la rigueur, suffire, pour classer
l'espèce humaine.
Vous pouvez à chaque instant, par les autres
et par vous-mêmes, vous rendre compte de la
véracité des faits. Les plus étourdis et les plus
réfléchis y sont soumis. La proportion diffère,
certes, mais il reste dans le coeur des plus rai-
sonnables, un vieux levain d'amertume qu'il
leur est impossible de dissimuler.
La politique n'est pas, je le répète, la seule
forme qu'affectent nos dissentiments. En reli-
gion c'est pis encore. En art, voyez les musi-
ciens. Je prends ceux-ci, car en province ils
forment la classe la plus nombreuse qui s'oc-
cupent d'art. On peut facilement suivre leurs
inconséquences. Us ne se cachent pas du reste
pour en commettre.
Dernièrement le Progrès de la Marne rele-
vait dans un discours de président de société
musicale les anomalies les plus curieuses. Il
- 35 -
rapprochait du langage tenu dernièrement
celui tenu l'année précédente. Les deux dis-
cours étaient empreints d'appréciations con-
traires. La société n'avait ni avancé ni reculé.
Elle ne s'était nullement modifiée. Elle exécu-
tait comme elle pouvait, avec les moyens dont
elle disposait les mêmes oeuvres ; et de l'aveu
des plus fidèles il n'y avait pas d'amélioration
sensible d'une année à l'autre. Le brave pré-
sident poussé par je ne sais quoi, tint un lan-
gage tel, qu'il eût fallu pour qu'il fût vrai, un
bouleversement complet dans l'ordre et la
marche habituels de la société. En une année,
des oeuvres qu'elle n'osait aborder, elle était
parvenue à les exécuter d'une façon « magis-
trale». Je cite le mot qui vaut son pesant
d'or. C'est là une inconséquence. Elle prouve
que le président parlait à la légère d'oeuvres
qu'il a pu entendre, mais qu'il ne connaît nul-
lement.
Celles dont il parlait, demandent pour être
exécutées d'une façon magistrale, plus d'une
année d'étude.
Avant ceci, il s'était étendu sur le plus ou
moins de compétence des critiques du journal.
La simple raison devait en ce cas le guider.
Ou elles étaient mal fondées, ou elles étaient
justes. Telle était la question. Elle n'a même
pas été abordée. Il a discuté non la justesse de
la critique, mais celle de ceux qui la présen-
taient en public. Procédé d'amateur, qui dé-
- 36 -
guste le vin sur l'étiquette. Ce sont là de
véritables inconséquences.
Elles prouvent que les hommes sont partout
les mêmes, et que dans quelque position active
qu'on les prenne, ils écoutent rarement le lan-
gage de la saine raison.
Châlons, le 9 février 1877.
- 37-
EN WAGON.
Nous nous sommes entretenus quelquefois
des maris que leurs femmes trompent. Les
romanciers les représentent généralement un
pistolet à la main. Leurs cheveux sont hérissés,
leurs yeux lancent du feu. L'épouse coupable,
est à de rares exceptions près, à genoux
devant son juge, repentante, soumise. Elle
promet, les mains jointes et devant Dieu qu'elle
ne recommencera plus. Elle a cédé à un fol
entraînement; elle s'accuse, elle supplie qu'on
la tué. Quelquefois, le romancier en envoie
une dans l'autre monde. Cela dépend de ses
idées en matière littéraire. S'il croit que son
roman cause plus de succès en tuant l'épouse,
il lâche la détente ; s'il croit le contraire, s'il
s'adresse à un public qui aime les histoires
qui finissent bien, il laisse vivre la pauvre
coupable. Le mari pardonne, la femme pleure
et quelques instants après tous deux se recou-
chent. C'est affaire d'appréciation et l'auteur
reste complètement le maître de la situation.
En réalité, les choses ne se passent pas de
- 38 -
la sorte. Quand une femme déserte le lit con-
jugal, elle accomplit un acte dont elle ne
redoute aucunement la portée. Elle apporte
dans cette action, une audace dont l'homme ne
serait jamais capable. Se laisse-t-elle surpren-
dre, elle n'aura recours ni aux supplications
ni aux larmes. Elle sera impertinente, rail-
leuse, et le prestige du mari tombera devant
ce sourire nerveux, cassant, qui a quelque-
fois poussé quelques-uns d'entre nous à
étrangler, séance tenante, leur chère moitié.
Prenez la femme où vous voudrez. En haut,
au milieu, en bas, elle est la même. La forme,
les manières, le ton diffèrent, mais le fond est
pareil. Le mépris dont elle accable l'homme
qu'elle n'aime pas est plus fort que tous les
préjugés, toutes les convenances. Elle brise
un coeur, une vie, comme un enfant brise son
verre, en riant. Elle est insolente, arrogante,
impitoyable. Elle jette au vent les débris du
bonheur qu'elle détruit avec une joie farouche.
Nulle attitude, nul prestige ne convient avec
elle. Elle tue tout cela en s'en moquant par le
ridicule et le mépris.
Dernièrement j'assistai à une conversation
qui me prouva, une fois de plus, combien la
réalité en matière conjugale, diffère de l'idée
qu'on s'en fait généralement.
La loi donne bien au mari, le pouvoir de
tuer la femme. Relie affaire ! Et le ridicule,
cette robe de dessus, comment la déchirera-t-il?
- 39 —
C'était en wagon. Trois individus montèrent
dans le compartiment que j'occupais et s'assi-
rent à l'écart. Deux d'entre eux lièrent conver-
sation et le troisième, resta appuyé la tête
aux vitres regardant au dehors. Quand le train
fut en marche, l'un des deux qui parlaient
frappa sur l'épaule au troisième.
— Tu as tort de t'attrister comme cela. Tu
n'es pas le premier, tu ne seras pas le dernier.
Ta femme te quitte, laisse-là. Une de perdue,
six de retrouvées.
L'homme se retourna.
C'était un campagnard. Il avait le visage
hâlé, rude, les épaules larges, les mains cal-
leuses. Trente ans à peine. Le front était bas,
l'oeil éteint. Physionomie de l'homme qui
travaille toujours et qui regarde plus souvent
la terre ingrate que le ciel ou la politique, ou
d'autres choses dont nous nous soucions et
qui le laissent fort indifférent.
— Ma femme, ma femme, fit-il. Ça n'est rien.
Je me fiche pas mal de ma femme. Elle me
laisse, c'est son affaire, qu'elle aille au diable.
Mais elle a tout pris, tout emporté. Voilà huit
ans que je travaille comme un cheval. J'ai
entassé sou par sou ; elle a tout enlevé. Huit
ans! C'est dur.
Le pauvre garçon voulut étouffer un sanglot
qui lui montait à la gorge, mais il n'y put par-
venir. Il porta ses mains à ses yeux et pleura.
— Elle a tout pris, répéta-t-il. Je n'ai plus
-40-
rien. Rien ! J'avais confiance. L'autre jour je
me suis réveillé, j'étais tout seul. C'est avec le
petit D***, qui s'occupait des chemins, qu'elle
est partie. D'abord, elle n'a jamais pu m'aimer.
Jamais elle ne m'a encouragé en rien. Je travail-
lais, j'avais un peu d'argent, elle ne m'a rien
laissé. Elle est en train de tout manger avec le
petit D***.
— Je serais à ta place, fit l'homme, je la
ferais coffrer.
— Et puis après. Et mon gamin plus tard.
On lui dira que sa mère a été en prison. C'est
bien assez qu'elle l'ait abandonné. Et tout ça
pour un petit monsieur qui se mettait de la
pommade et grattait ses ongles. Pense donc.
Voilà huit ans que j'économise. Quand il n'y
aura plus rien elle va me revenir.
— Mets-là dehors, fit l'autre.. Une femme
comme ça, on la laisse à la porte.
— Oh! n'aie pas peur, je lui dirai deux mots.
— L'as-tu revue depuis qu'elle t'a quitté.
— Oui, une fois, je lui ai dit qu'elle était
une malheureuse, qu'elle me ruinait, qu'elle
me déshonorait ; elle m'a ri au nez. Elle m'a
appelé benêt. Elle m'a dit qu'elle ne pouvait
pas me souffrir, et que c'était assez d'avoir
passé huit années ensemble. Quand tu es venu
pour te marier, m'a-t-elle dit, on aurait dû
t'attacher une pierre au cou et te jeter à la
rivière. Tu me déplais et j'en ai par dessus la
- 41 -
tête de vivre avec toi. Là-dessus elle a tourné
les talons et je suis resté seul.
— Et tu ne l'a pas battue?
— Battue! Mes bras me tombaient. Une
femme qui est restée huit ans avec moi ! La
mère de mon petit ! Je comptais qu'elle allait
regretter de s'en être allée, et, ma foi ! je
n'aurais peut-être rien dit. Elle avait l'air de
se moquer de moi. Je me sentais tout bête en
face d'elle,
— Ah ! bien ! fit l'homme qui interrogeait
le mari, si c'était moi, je lui aurais fait deux
pas de conduite.
— Tu aurais fait comme tu aurais pu et
elle comme elle aurait voulu. Si encore elle
n'avait pas enlevé tout mon argent ! Mais elle
m'a laissé sans le sou. Huit ans de travail, sou
par sou. Oh! les femmes du diable!
Et le brave garçon se tint silencieux.
Arrivé à la station voisine les trois hommes
descendirent.
Resté seul, je pensai au mari trompé. Celui-
là était dans la réalité. Il n'appartenait ni au
roman ni au conte. C'était un homme de chair
et d'os, sans instruction, sans éducation, et
qui racontait l'histoire de sa désunion. Devant
l'insolence de sa femme il s'était tu. Presque
tous en font autant, les uns par faiblesse de
caractère, les autres par crainte de scandale.
Le nombre de ceux qui tuent leurs femmes est
infini, si l'on tient compte de la proportion des
- 42 -
Sganarelles qui se sont trouvé en position de
tuer la leur et qui ne l'ont pas fait. Chevigné,
dans ses contes, rapporte l'histoire de ce mari
qui, surprenant sa femme en flagrant délit,
sortit en faisant claquer la porte :
Ils ont bien vu, dit le mari, que je n'étais
pas content !
Celui-là était un brave. Il est dans notre
espèce beaucoup de pauvres êtres qui n'o-
seraient pas faire claquer la porte. Ils la refer-
meraient doucement. La crainte du bruit, du
ridicule et la peur de perdre à jamais leur
femme, rendent aux plus courroucés le carac-
tère débonnaire des moutons de notre pays.
C'est du moins la morale de la conversation
qui a été tenue près de moi, dans un wagon
de troisième classe, faisant le service entre
Paris et Strasbourg.
Châlons, le 16 février 1877.
-43-
LES RÉALITÉS.
Trois choses passionnent en ce moment
l'opinion publique : le ministère, l'affaire
Patti; le jugement Godefroy. On se demande
si le premier sortira de l inaction et on attend
la fin de l'action commune pour les deux
autres. Nous nous occuperons de ces dernières.
Elles sont intéressantes, parce qu'elles mettent
à jour les éternelles infirmités de l'homme et
de la femme. L'une et l'autre laissent échapper
un parfum de réalité à enivrer Veuillot, qui
cependant a respiré ceux de Rome. Elles con-
firment par leur brutalité la thèse littéraire
que maintes fois nous avons soutenue. Elles
démontrent qu'en fait de passions, d'instincts,
de déraison, la réalité dépasse toujours ce que
l'imagination la plus fertile s'ingénie à créer.
Elles prouve que la nature est le meilleur livre
qu'on puisse lire. Elle seule offre à l'esprit des
abîmes sans fond comme elle lui découvre
aussi des horizons sans fin. Elle est insondable,
mystérieuse, insaisissable. Partout, elle reste
- 44 -
inexplicable. Des faits du genre de ceux dont
nous nous occupons se produisent sans qu'on
en puisse trouver les causes.
A la rigueur, on donne bien quelques
raisons. On parle d'unions mal assorties, de
caractères dégradés, mais ces choses-là sont
des résultats et non des causes. Savoir pourquoi
cet homme a l'esprit avili, pourquoi cette
femme, cette mère sacrifie sa fille à un pen-
chant infâme, c'est là ce qu'il faudrait savoir.
La maternité, dans ce cas, est détruite par les
appétits des sens. La mère disparaît, la maî-
tresse, l'amante reste. Comme ceci est loin de
l'idéal qu'on se fait de la femme, la réalité,
mise à nu, détruit nos chimères. Il nous reste
cette impression malsaine qu'une mère a pu
faillir. Il y a là un acte que la raison répugne à
constater. Le fait est vrai cependant et la
conclusion qu'on en peut tirer est qu'il n'y a
rien de commun entre la nature réelle des
choses et l'idée qu'on s'en fait. Notre esprit est
un trompe-l'oeil. Il nous présente tout sous un
faux jour. Se croire guidé par lui est la su-
prème illusion. Nous sommes les très humbles
serviteurs de la matière dont est bâti notre
corps et nos actes sont au service des éléments
dont nous sommes formés. Ceci est la vérité
déduite des réalités qui nous entourent et qui
de temps à autre surgissent à la surface pour
notre honte. En somme la faute n'en est pas tout
entière à nous, puisque d'après les âmes bien
- 45-
pensantes, celui qui nous a faits ainsi pouvait
nous faire autrement. Homo sum ! Restons
tels. Si nos vices paraissent plus répugnants
que ceux des animaux, nos qualités semblent
être le résultat de facultés plus hautes. Nous
avons des mères qui délaissent leurs enfants,
des femmes qui se vendent pour de l'argent ou
pour un titre, des Alphonses qui exploitent
leurs maîtresses, les animaux n'ont pas cela :
les femelles aiment leurs petits. Voilà pour les
vices. Quant aux qualités, nous construisons
de belles maisons, nous avons des pauvres et
des riches, nous fabriquons des bijoux, nous
possédons des parfumeurs, des gantiers. Les
animaux n'ont pas tout cela et nous leur
sommes supérieurs en qualités. J'ai déjà cité
ce mot d'Ursus à son loup : Surtout ne dégé-
nère jamais en homme.
Ce mot résume toutes les philosophies qu'on
tire de l'étude approfondie des choses.
Vous savez probablement l'histoire d'Adelina
Patti. Le Golos, de Saint-Pétersbourg l'a ra-
contée. Le marquis de Caux, le mari de la
cantatrice, voyant l'amant de sa femme,
M. Nicolas, ténor, en scène avec elle, s'est
introduit dans la loge de la célèbre artiste et
lui a reproché de déshonorer publiquement
son titre.
Sa femme lui a jeté ses bijoux à la tête en
lui criant :
— Tenez, votre titre, le voilà payé.
Le marquis lui a donné un soufflet, la Patti
a crié au secours et on a expulsé M. de Caux
du théâtre.
C'est la fin d'un ménage d'artiste.
Ils finissent à peu près tous ainsi. C'est
affaire de profession. La Patti était jeune et le
défaut de chaleur, d'imagination qu'on lui
avait généralement reproché dans ses rôles à
cesse subitement. Ce que M. de Caux n'avait
pu faire, M. Nicolas, ténor, l'avait fait. Comme
Pygmation, il avait animé la belle statue. La
nature, là encore, a été plus forte que toutes
les convenances sociales, y compris le marqui-
sat de M. de Caux. Les vieilles duègnes vont
crier. Ce n'est cependant pas une femme qui
se noie, c'est une artiste qui aime. A vrai dire
je ne vois pas grand mal à cette affaire.
L'amour défait ce que la loi avait fait. Ce n'est
pas la première fois et ce ne sera pas la
dernière. Tous les codes, tous les juges, tous
les avocats, tous les gendarmes, tout l'arsenal
des codes et de la force publique n'empêche-
ront pas une femme, fut-elle mariée, d'aimer
qui lui plaît. C'est la morale de cette réalité.
L affaire Godefroy qui occupe également
l'opinion publique met à jour la femme à la
fois mère et maîtresse. Instinctivement ce fait
répugne. Voyez jusqu'où une femme peut
aller. Je détache quelques fragments d'une
lettre à son amant :
-47-
" Ange du ciel,
« Je ne sais comment tu as passé la nuit.
Quant à moi, la mienne a été bien triste, je
suis bien tourmentée.....
« Pauvre ange que faire ! peut-être faudra-
t-il continuer ce qui est commencé. Quant à
nous, nous verrons, ma fille sera sacrifiée
« Je ne sais ce que tu fais. Je suis anéantie.
Laisse-moi mourir. Je te laisserai ta fille.
Vous parlerez de moi ! Il n'y aura rien à dire
de notre vie. Mon amour restera caché aux
yeux de tout le monde. Quant à l'oublier,
jamais ! »
L'homme à qui s'adressait cette lettre était
marié avec la fille de sa maîtresse. Il avait eu
une enfant avec la mère de sa femme, avant
son mariage. Il vivait dans cette situation
comme un poisson dans l'eau de mer et en
profitait pour extorquer de l'argent au mari
de la femme à la fois mère et maîtresse. Outre
cela il avait des liaisons avec une toute jeune
fille et d'autres encore.
En ce cas, la réalité ne dépasse-t-elle pas
de mille coudées les inventions des écrivains
dont le but est de plaire à la foule? L'abjection
est-elle jamais descendue à ce point. Et quoi
penser des hommes, puisqu'il s'en trouve pour
vivre dans de pareilles conditions?
Fermons la parenthèse. Il est des bornes à
l'étude de la réalité. Si nous en disions tout
-48-
ce que nous en pensons, ceux qui nous lisent
ne nous croiraient plus. Il faut laisser à chacun
ses petites illusions. Cela amuse et aide au
passage de cette vie.
Châlons, 23 février 1877.
- 49 -
LA JUSTICE.
Je veux parler de la justice humaine en
France. Depuis quelque temps, elle fait parler
d'elle. Les procès de presse ont fait voir
qu'elle savait toujours rester impartiale, aussi
s'occupe-t-on en ce moment de modifier la
législation sur cette matière.
Dans les faits récents que j'ai cités dans une
précédente causerie, il s'est produit divers
incidents qui ont mis à jour les plaies inté-
rieures de toute une famille. La chose s'est
passée dans l'affaire Godefroy et grâce à M. le
président Vaney, nous avons pu constater une
fois de plus que les dessous de la société ne
sont pas aussi brillants que la surface.
M. Vaney, sans le savoir a été le serviteur de
nos convictions à l'égard de l'état social.
Quant à son attitude vis à vis de l'accusé
Godefroy, elle est blâmée par tous.
M. Vaney, suivant en cela l'instruction, a
rassemblé et livré à la publicité des débats,
certaines pièces dont la révélation porte une
4
-50-
grave atteinte à l'honneur de toute une famille.
Cela sous prétexte d'éclairer les antécédents
de l'accusé. J'ai donné, samedi dernier, un
extrait d'une lettre écrite par la maîtresse de
Godefroy.
Si les débats du procès ont été suivis dans
la famille, et ils l'ont été évidemment, voyez
l'effet produit. La femme de Godefroy a appris
là que son mari avait été l'amant de sa mère
à elle; les autres enfants de celle-ci ont été
informés d'une infamie qu'ils ignoraient.
Quelle existence va leur être faite ! Quoi qu'on
dise, on lient à l'estime de ses amis, à leur
considération. On est jaloux surtout de la
sienne propre. Et quel fait plus que celui-là
peut y porter atteinte? Sa mère déshonorée,
son mari flétri. Il pouvait n'être qu'un assassin,
le voilà bien autre chose, et ceux que la justice
atteint en dévoilant publiquement les faits de
sa vie privée, sont innocents.
M. Vaney, en portant à la connaissance du
public la correspondance de Godefroy, a usé de
son pouvoir discrétionnaire. C'est une bien
belle chose, en pareille circonstance, que le
pouvoir discrétionnaire.
Au cours des débats, l'opinion publique
s'était justement émue.
Le Figaro, dont l'habitude n'est pas d'être
sévère envers la magistrature, appréciait ainsi
la conduite de M. Vaney :
« M. le président Vaney parle à l'accusé,

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