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Cécile. Élégies

76 pages
imp. Lepelletier (Havre). 1865. In-8°.
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CÉCILE
Sâ mort fut un soniiifpil -et sa touihe'.un berceau.
ÉLÉGIES
.. HAVRE- .:.. :,r-|;;
'•'..' IMPRIMERIE LEPELLETIER, PLACE LOUIS-PHILIPPE ...
..'.'1.865 .
«JECILE
ELEGIES
I.
LA PETITE FLEUR
Siilifc p:ir\uios vctiiro ad 1110.
Pendant la messe, hier, quand j'inclinai la tête
Dans mon livre une image apparut un instant.
— « C'est ma PETITE FLEUR du bouquet pour ta fête »
Avait écrit au bas le crayon d'un enfant.
Cet enfant, c'est l'agneau que pleure sa famille ;
..C'est l'enfant qui nous plonge aux tortures du deuil ;
Cet enfant, notre amour, c'est ma petite fille
Qui dort sous le gazon qui couvre son cercueil.
Oh ! dis-moi, ce gazon arrosé de mes larmes,
M'offrira-t-il aussi pour baume à mes douleurs
Ton âme, cher enfant, au parfum plein de charmes
Dans la PETITE FLEUR d'un bouquet de ses fleurs ?
Serait-ce ainsi que Dieu transfigurât nos âmes ?
La vie est-elle un jeu de sa puissante main ?
Sommes-nous les acteurs de mystérieux drames ?
Hier intelligence et simple fleur demain ?
Qui t'a fait envoler sitôt de notre terre,
Ange béni, dis-nous, toi qui fis le bonheur
D'un père au coeur si bon, d'une si tendre mère !
Pourquoi ce prompt départ qui leur brisa le coeur?
ÉLÉGIES
Eclaire nos regards d'un reflet de la flamme
Dont le Dieu trois fois Saint fait rayonner sa loi.
Dis-nous qui t'enleva ; parle, oh ! parle à notre âme...
Dis-nous que c'est le Ciel qui s'ouvrit devant toi.
Que s'il nous menaçait, c'est toi qui le désarmes,
C'est toi qu'il a choisi pour notre Ange-Gardien....
Dis-nous que Dieu le veut, qu'il faut sécher nos larmes :
Que nous te reverrons en pratiquant le bien.
Dis-nous que dans ce Ciel où te reçut MARIE,
Elle te confia ses trésors de bonté,
Piiches trésors d'amour ouverts au coeur qui prie,
Au coeur qui sait de Dieu bénir la volonté.
Dis-nous que tu seras l'espoir de ta famille ;
De ceux qui t'ont pleuré l'Ange consolateur....
Que pour eux, sur ton front cette étoile qui brille
Sera dans la tempête un phare protecteur.
Offre au divin Sauveur nos prières, nos larmes ;
Mêle ta voix au Choeur des Anges triomphants ;
Le BON JÉSUS l'a dit, en contemplant leurs charmes :
— « LAISSEZ VENIR A MOI CES CHERS PETITS ENFANTS »
Reste à nos yeux, avant que rien ne les décille,
L'enfant qui souriait en jouant au cerceau.
Reste, oh ! reste pour nous la PETITE CÉCILE,
L'enfant dont notre amour entoura le berceau.
Que notre âme à ton âme unie avec ivresse
Retrouve en ce baiser sa première candeur :
Rends-nous du haut des cieux caresse pour caresse ;
Et la NUIT nous sera le JOUR dans sa splendeur.
n.
LE PETIT BOIS CHARMANT
Un (oûibeau rst un uioiuiiuun! (ilaui; sur le-
limites du deux mondes.
(BEIXNAUDlK-ur.-ST-rucnRi:. )
Secouez la paresse
Enfants ! réveillez-vous !
Ici point de tristesse,
Nos travaux seront doux.
Ecoutez le ramage
Des oiseaux près du nid ;
Ce nid est leur ouvrage
Et le ciel le bénit.
Déjà la belle aurore
Aux brillantes couleurs
Sur la fleur près d'éclore
Verse de tendres pleurs....
Poursuivant sa carrière
Le soleil radieux,
De ses flots de lumière
Vient inonder les cieux.
La joyeuse hirondelle
Annonce dans nos champs,
Auprès de Philomèle,
Le retour du printemps :
Et le monde entier chante,
Sa splendeur, sa beauté,
Devant l'oeuvre touchante
D'un Dieu plein de bonté.
ÉLÉGIES
La naissante verdure
Se plaît près du ruisseau,
Aime son doux murmure
Et se mire dans l'eau.
Voyez au pâturage
Folâtrer les agneaux,
Et la chèvre sauvage
Bondir sur les coteaux.
Au BOIS, dans la tannière,
Comme à l'orme discret,
La saison printanière
A dit son doux secret....
La diligente abeille
Voltige en butinant,
De la rose vermeille
Au dahlia rayonnant.
Le papillon volage
Joue avec le zéphir ;
Et tout dans le bocage
S'abandonne au plaisir.
Sans leur porter envie
Profitons mieux du temps ;
Car, hélas ! notre vie
N'a qu'un bien court printemps !
Cliante, chante heureux père ! et vois comme s'élance
En essaim bourdonnant dans les sentiers du BOIS,
Ce vol d'enfants joyeux excités par la voix....
— Hélas ! hier le bruit... aujourd'hui le silence.
LE PETIT BOIS CHARMANT 7
— En avant ! dit l'orgueil ; c'est le mol du vainqueur.
Hier j'étais heureux de cette folle ivresse ;
Aujourd'hui d'un enfant chaque cri d'allégresse
Comme un coup de poignard m'entre au vif dans le coeur.
Tout a changé d'aspect pour mon âme brisée....
Cet ombrage n'est plus qu'un long voile de deuil ;
Ce beau saule incliné pleure sur un cercueil....
Le PETIT BOIS CHARMANT n'est qu'un sombre Elysée.
0 chère enfant ! reviens au séjour paternel....
Que ce BOIS soit pour nous un pieux mausolée,
Ange pur, que bientôt mon âme désolée
Sous tes aîles s'envole au sein de l'Eternel !
Ht.
L'ANGE DU FOYER
Ah ! Peut-on d'un oeil see, \»ir mourir ee <[iron aime
(CoilNi'.iLL!: )
— Eh quoi ! Resterons-nous toujours faible, débile?
Ne peut-on l'oublier cette chère CÉCILE?....
— Voilà ce que l'on dit — Soyez homme de coeur !
Sur tous nos vains regrets le temps passe en vainqueur.
— Non, je n'aspire pas à ce genre de gloire.
Mon coeur est comme un temple ouvert à sa mémoire ;
Et loin d'en repousser l'image avec hauteur,
Ma petite CÉCILE est mon consolateur.
— De tout coeur paternel je comprends la tendresse ;
Mais vivre dans son deuil t c'est nourrir sa tristesse.
-- D'abord, au premier choc, ma pauvre âme aux abois,
Pour fuir l'éclat du jour s'enfonçait clans les bois,
Craignant d'y voir percer un rayon de lumière,
Ou d'entendre les voix d'enfants de la chaumière.
Sous cet ombrage épais tout me semblait en deuil ;
El partout et toujours, là, ce petit cercueil !
C'est machinalement que je me laissais vivre,
Au sentier devant moi j'allais comme un homme ivre ;
LANGE DU FOYER y
Et chaque feuille sèche où je posais le pied
Me portait dans le coeur comme un cri de pitié.
Des cèdres et des pins la sombre chevelure
Sifflant dans l'air, poussait un funèbre murmure :
Tout enfin me semblait répondre à mes douleurs,
Partout je ne voyais que la nature en pleurs.
Mais la nuit ! oh ! je crus que je veillais près d'elle
La première surtout fut une nuit cruelle....
La mer comme un noyé me roulait dans ses flots,
Et leur poids sur mon coeur comprimait les sanglots.
J'avais peur, en pleurant, de réveiller ma fille,
Un autre ange que Dieu conserve à la famille.
Je faisais des efforts surhumains pour serrer
Comme dans un étau ce besoin de pleurer....
Mais mon coeur seul criait malgré moi, chose étrange !
— « Ma petite CÉCILE ! oh ! dors-tu, PETIT ANGE? — »
Et je voyais l'enfant sourire à mon dessein,
Je réchauffais son corps qui me glaçait le sein.
— Si la philosophie....
— A-t-elle un coeur de pierre ?
Je sentis Dieu venir à moi par la prière ;
Et depuis lors, de Dieu j'ai mieux compris la Loi.
Chaque nuit mon enfant vient causer avec moi.
Cette âme d'un enfant, elle m'est supérieure ;
Elle m'éclaire, elle est ma lumière intérieure....
— Effet du magnétisme en tout temps, en tout lieu.
— Magnétisme pour vous ; mais pour moi : Voix de DIEU.
Oui, c'est la voix de Dieu qui pénètre mon âme ;
Voix d'un père s'il loue et plus encor s'il blâme ;
Car dans ces entretiens tout reste à découvert,
Je lis dans mon passé comme en un livre ouvert.
10 ÉLÉGIES
Je le confesse à Dieu, car rien de notre fange
Ne doit souiller l'oreille ou le coeur pur de FANGE....
— Au jour du Jugement....
— A l'homme d'être prêt !
L'homme y prononcera lui-même son arrêt.
Du grand accusateur chacun fera l'office
Pour soi-même et dira : Pour moi parle mon vice ;
Son nom me brûle au front. » Au dernier jour venu
Chacun et devant tous mettra son coeur à nu.
— Le méchant doit-il craindre une éternelle flamme?
— Jusqu'à ce que l'amour ait épuré son âme.
— On nous dit cependant qu'à son dernier adieu,
Le méchant frémira sous le courroux de Dieu.
— Sa colère eut poussé l'homme au délire extrême ;
Sa bonté force l'homme à rougir de lui-même.
— Par votre élan d'amour ces doux rêves produits
Doivent faire en effet le calme de vos nuits ;
Mais le jour on vous voit courbé sous la tristesse ;
C'est qu'au jour, n'est-ce pas? toute illusion cesse.
— Le jour.... je ne dis pas qu'il vient me réjouir ;
Car l'image d'enfant ne peut s'évanouir.
Je la vois dans la fleur qu'un léger souffle agite,
Dans le cours du ruisseau qui bondit et palpite....
C'est elle qui s'enfuit à travers ces roseaux.
J'entends sa douce voix au concert des oiseaux.
Sa voix d'enfant savait moduler un cantique, *
La petite chanson, la liturgie antique.
Comme un élan joyeux, comme un soupir d'amour
Cette voix souriait et pleurait tour à tour.
On voit se révéler l'âme musicienne
Dès son premier printemps. Ainsi faisait la sienne.
L ANGE DU FOYER
Lorsque dans notre bois je l'écoutais chantant,
Sa voix me rappelait aussi ma voix d'enfant.
Les âmes n'ont pas d'âge, et toute la science
N'est que le train du monde en son expérience :
La vie est là, dit-on ; mais en réalité
La vie est l'idéal dans l'immortalité.
— L'idéal.... On en rit.
Insensés que nous sommes !
Supprimons l'idéal ; que reste-t-il aux hommes ?
Rien : qu'un jour du bonheur appelé POSITIF,
A s'envoler plus prompt que l'oiseau fugitif.
Qu'est-ce donc que la vie ? ô misères humaines !
Combien de temps fait-elle état de ses domaines ?
Non, le souffle de Dieu ne se ralentit pas ;
Mais tout être en marchant, vers la mort fait un pas.
Quelques jours d'un enfant pèsent dans la balance
Du même poids que ceux du vieillard en démence
Qui courbé vers la tombe et d'un accent plaintif
Réclame en vain l'appui de son Dieu POSITIF.
Mais par la loi de Dieu, loi d'amour, d'harmonie,
Tous les vieillards n'ont pas cette affreuse atonie.
Leur coeur ne vieillit pas. Rien ne les charme autant
Que l'innocent sourire et les jeux d'un enfant....
Surtout quand cet enfant est leur sang, est leur vie,
Quand c'est le premier né d'une fille chérie !
Comme l'enfant que Dieu vient d'appeler à lui,
Comme le tendre agneau que je pleure aujourd'hui !
Lorsque je la compare aux enfants de son âge,
Je vois l'intelligence éclairer son visage
Et je me dis alors : ces enfants ne sont pas
Marqués comme elle au front, d'un précoce trépas !
Car l'éclair de ses yeux présageait la tempête
Qui fermentait au front de cette jeune fête,
12 ÉLÉGIES
Cratère incandescent de ce volcan nouveau
Qui devait faire un jour bouillonner son cerveau.
0 jour ! jour de malheur dans la saison brûlante
Où rugit du LION l'haleine dévorante !
Ce jour, cet affreux jour fut le SEIZE JUILLET,
De son livre de vie, hélas ! dernier feuillet....
Juillet, saison d'orage où le tonnerre gronde
Comme pour ébranler les fondements du monde !....
Combien de fois, mon Dieu ! dans ses terreurs d'enfant
Pleura-t-elle d'effroi sous le coup menaçant !
Chaque éclair lui semblait la flamme ouvrant la nue
Pour frayer un passage à son âme ingénue.
De ses petites mains elle voilait ses yeux
Et n'osait plus tourner ses regards vers les cieux.
Sur le sein maternel, — Pardonne ô divin juge ! —
Contre tes coups l'enfant cherche en vain son refuge....
Son heure était marquée.... Un transport au cerveau...
Non ; la foudre en éclats a creusé son caveau !
Morte ! morte ! Oh ! Pardonne à notre idolâtrie ;
Nos coeurs ont méconnu sa céleste patrie....
Pardonne, ô Dieu puissant ! Pardonne à notre amour
Qui de nous de son sang n'eût payé son retour ?....
Nous n'avions pas compris que d'ici bas les anges
Remontent, à ta voix, aux célestes phalanges.
Quand ta main les arrache à nos coeurs déchirés,
C'est pour qu'ils soient plus tard de nos yeux admirés
Comme le plus doux fruit de notre obéissance
A former avec toi l'éternelle alliance....
Soit donc fait, ô mon Dieu ! selon ta volonté !
Dieu sur ce corps béni révéla sa bonté :
Vivante, elle n'était que gentille, folâtre ;
Morte, ce fut un ANGE incrusté dans l'albâtre !
LANGE DU FOYER
Oui, l'enfant de huit ans fut au seuil du tombeau,
Tout ce que Raphaël eût rêvé de plus beau....
Loin de moi toute idée, en ce moment suprême,
D'orgueil paternel ; non, c'est la vérité même !
L'âme en son idéal d'ineffable candeur
Illumina ses traits de toute sa splendeur.
L'ANGE avant de partir, sur ce pâle visage
Fit rayonner l'éclat de sa céleste image
O terre ! lieu d'exil, ouvre-toi maintenant!
Ouvre toi pour cacher ce débris d'un enfant ;
Comme tous les débris de notre espèce entière.
Au ciel toute âme pure I à toi toute poussière !
IV.
LE NID D'HIRONDELLES
(COMPLAINTE.)
Viens, ô gentille hirondelle !
De ton aile
Caresser notre manoir ;
C'est l'asile séculaire,
Tutélaire,
Du clan au plumage noir.
Du clan pris-tu la conduite,
Dans sa fuite
Vers les climats étrangers ?
Dis-nous si dans ta famille,
Fils ou fille
Ont couru quelques dangers.
[ci, chacun par tendresse
S'intéresse
Au peuple que Dieu bénit.
A chaque saison nouvelle
L'hirondelle
Bâtit sous nos toits son nid.
LE NID D'HIRONDELLES 15
Pour ce peuple qui s'agite,
Tout bon gîte
C'est comme un présent du ciel.
Nous avons sous la corniche
L'essaim riche
Qui paye en gâteaux de miel.
Mais à la pauvre hirondelle
Si fidèle
A ses premières amours ;
Nous demandons pour tout gage
. Du passage,
Qu'ici s'arrête son cours.
Quel petit ta voix appelle,
Hirondelle ?
Tes cris me semblent des pleurs.
Oh ! dis-nous ta plainte amère,
Pauvre mère !
Nous connaissons ces douleurs.
Dans l'ombre un hibou farouche,
De sa bouche
À-t-il mordu ton enfant ?
C'est l'oiseau de mort sinistre,
Le ministre
Du grand faucheur triomphant.
Pour lui chaque être qui tombe
Dans la tombe
Paye au faucheur son tribut.
A minuit dans le silence
S'il s'avance,
C'est pour lui marquer son but.
ÉLÉGIES
Et le grand faucheur avide
A l'oeil vide,
Qui coupe et tranche sans bruit,
A pour lui servir de guide
L'oeil perfide,
De ce pourvoyeur de nuit.
Tu vis briller sa prunelle,
Hirondelle
Au vieux tronc de l'if des bois....
C'est qu'il regardait ma fille !
La famille
Par lui fut mise aux abois.
Et mon enfant jeune et belle,
De son aile
A reçu le coup mortel.
Dieu mit pour venger ce crime
La victime
Près de l'agneau sur l'autel.
Bien souvent son jeune frère
Veut distraire
Par son babil ma douleur.
Hélas ! son naïf langage,
Doux ramage
Me mord au vif dans le coeur.
— « Tu pleures, petite mère,
Moi, son frère
Je veux tout lui raconter.
Dis qu'on me donne pour elle
Celte échelle,
Jusqu'au ciel je veux monter.
LE NID D'HIRONDELLES
Cueillons des fraises vermeille
Des groseilles
Pour ma soeur plein un boisse
Je m'envolerais vers elle
D'un coup d'aile,
Si j'étais petit oiseau.... » —
Tu trouves, pauvre hirondelh
Bien cruelle
Ma peine et ton coeur bondit..
Sauve du sort de ma fille
Ta famille,
Garde du hibou ton nid.
Au clocher de la chapelle,
Hirondelle,
Si le glas sonne au beffroi ;
Dis de la petite sainte
.^^VoTT-X La complainte,
fSï „ Méur/aùe je pleure avec toi.
V.
LE PETIT FRERE
I.
Quand je consacre à ma petite fille,
A sa mémoire, un tendre souvenir ;
C'est pour qu'il reste au sein de la famille —
Aux grands esprits l'éclat doit convenir,
Pour eux au loin, c'est la gloire qui brille...
Rien n'éblouit mes yeux dans l'avenir.
Malheur à qui se fait dans son délire
Un piédestal du tertre d'un cercueil !
Il n'aura plus qu'une corde à sa lyre
Qui ne rendra qu'un son, un seul, l'orgueil.
Dans le tableau de notre deuil immense
Où chaque trait s'effaçait sous mes pleurs,
J'ai retracé d'indicibles douleurs
Dont rien ne peut vaincre la persistance....
Pour écarter de trop sombres couleurs,
Reportons-nous à quatre ans de distance.
LE PETIT FRÈRE 19
II.
A cette époque, un couple vertueux
A déjà vu s'accroître son ménage ;
Des deux époux, le Ciel combla les voeux
En fécondant ce pieux mariage.
Leur CÉCILE eût tous les dons en partage....
Depuis quatre ans l'enfant les rend heureux.
Quoi ! tous les dons ?.... L'ai-je dit? est-il sage
De s'exprimer en ce banal langage ?
L'enfant avait l'élan impétueux
Plus que ne l'ont les enfants de son âge.
Voilà le vrai : sous un ciel nébuleux
Quand le vent souffle il amène l'orage.
Parfois son front eut son petit nuage.
A cela près c'était un vrai trésor,
Trésor d'amour, d'ineffable tendresse.
Fonds précieux qui prouvait la richesse
Et la valeur de ce petit coeur d'or. —
Mais je l'ai dit. — Cette grâce native
Etait sujette à des emportements ;
L'élan du coeur, à de certains moments,
S'illuminait d'une flamme trop vive.
III.
Les bien-aimés de mon coeur paternel
Etaient un soir près du lit de leur fille.
Son doux sommeil rend presque solennel
L'heureux moment.— « Mon Dieu ! qu'elle est gentille!.
— Quand elle dort.... Reprit modestement
Le père ému de ce tableau charmant.
20 ÉLÉGIES
— Tout beau ! Monsieur, un peu plus de justice.
Sur l'édredon, sur ce nuage épais,
Qui du sommeil goûte ainsi le délice ?
Est-ce un enfant ou l'Ange de la paix?....
— Un ange, soit ; si l'ange est sans caprice ;
Réplique encor le père en souriant,
Et caressant d'un baiser ce visage :
— « Ce matin même, à mon départ d'usage,
J'avais laissé le cher ange criant
Comme un vrai diable.... et pourpre de colère f
Peut-être bien que ces emportements,
D'un coeur blessé sont les beaux mouvements....
Mais c'est à tort que l'amour les tolère »
— Oui, tu l'as dit ! jamais le coeur ne ment.
Tu ne vas pas t'en plaindre, je l'espère !
Oh ! laissons place au dépit d'un moment :
La pauvre enfant voulait suivre son père !.. » —
Or ce jour là.... le dirai-je tout haut ?
Oui, disons tout, puisque enfin il le faut !
Le baromètre avait marqué : tapage,
Bris de jouets, grosse tempête, orage !...
Et tout ce bruit s'expliquait, en effet,
Par cet aveu que le père avait fait.
IV.
Chacun disait — je le pensais moi-même —
Cette enfant veut par dessus tout qu'on l'aime....
Qu'on l'aime seule et ce coeur indompté
Veut que tout coeur cède à sa volonté !
Ce n'est pas là pur caprice de l'âge :
Cette enfant veut un amour sans partage.
C'est un foyer d'une ardeur de vingt ans !
Malheur à nous, s'il vient d'autres enfans !...
LE PETIT FRÈRE 21
V.
Ils sont venus — Pardonne, âme céleste !
De notre erreur le souvenir nous reste —
Tu les aimas, comme on aime en ce lieu
Où tu jouis du pur amour de Dieu !...
Tu les aimas d'une amitié sincère.
Le PETIT FRÈRE et la PETITE SOEUR
Ont tour-à-tour démontré ta douceur :
Ils ont prouvé ton charmant caractère.
VI.
Elle avait vu fleurir quatre printems,
Lorsqu'en son nid Dieu mit un PETIT FRÈRE ;
Et dès ce jour, cette enfant de quatre ans
Sent dans son coeur poindre un instinct de mère.
Ce fut pour elle un horizon nouveau.
Voilà l'enfant. C'est un trait de lumière :
Le jour paraît. Son âme toute entière
Se dédoubla dans ce petit berceau.
— Oh ! je sens, là, je sens combien je l'aime !
A-t-elle dit, je le veux sur mon coeur !
C'est mon enfant !... — Et du ton d'un vainqueur,
— Il est à moi !... Sa mère, c'est moi-même !... »
VIL
Son cri d'amour, son babil gracieux,
Je l'ai traduit sur ce rhythme très vieux
De la chanson que d'une voix si douce
Elle chantait, les larmes dans les yeux...
C'est la chanson du PAUVRE PETIT MOUSSE.
Oh ! que ce chant va nous briser le coeur !
CÉCILE ! au Ciel, ton âme bien heureuse
Aime à nous voir combattre la douleur....
Entends l'écho de ta chanson berceuse !
VI.
LE PETIT MOUSSE
(UKP.CEUSE)
Un PETIT MOUSSE
Dans un vaisseau
Bien beau
Vogue sur l'eau....
Le vent le pousse....
Et chacun dit :
Petit
Mousse grandit.
A la gamelle,
Le matelot
Falot
Chante au grand flot..
La mer est belle....
L'écho lointain
D'entrain,
Dit le refrain. .
On voit une île....
Et l'entretien
Va bien,
L'on ne craint rien....
Le vaisseau file.
On compte sur
L'azur
D'un beau ciel pur.
LE PETIT MOUSSE 23
Tout est en fête
On jure fort
A bord ;
On a grand tort ;
Car la tempête
Vient à grand bruit
La nuit,
Et l'éclair luit....
Quelle secousse !
Dieu ! quel fracas !
Les mâts
Sont mis à bas !
Le PETIT MOUSSE
Voit un trou rond,
Profond ;
Et tombe au fond !...
Sa pauvre mère
Se désola,
Hêla
Cet enfant là
— Reste, mon frère
Avec ta soeur,
Mon coeur,
Pour son bonheur. —
Après ce couplet, — un silence — ....
Et tout bas on le recommence
Puis, on cherche la suite en vain.
La chanson s'arrête soudain —
L'air tout seul fait bonne figure....
Le chant n'est plus qu'un doux murmure.
Ni PETIT MOUSSE, ni vaisseau
Ne peuvent revenir sur l'eau
24 ÉLÉGIES
— Pourtant le bébé qu'on adore
Réveillé dit : — Encore ! — Encore ! ■
Mais la mémoire est en défaut....
Et le petit se plaint tout haut.
— Alors s'inspirant de sa mère,
La soeur pour plaire au PETIT FRÈRE ;
Mais sans amour-propre d'auteur,
Chante d'abondance de coeur :
DOTS PETIT FRÈRE,
Petit oiseau
Si beau,
Dors au berceau ;
Car pour te plaire,
Le BON DIEU fit
D'un nid
Ton petit lit.
Pour que tu manges.
C'est GABRIEL
Au ciel
Qui fait le miel ;
Du miel des anges
Le BON DIEU fait
Ton lait
Qui tant te plair.
Maman nourrice
S'en va la nuit,
Sans bruit,
Où la conduit
L'Ange propice
Qui comme il faut,
Là haut
Tient ton lait chaud.
LE PETIT MOUSSE 25
Pour ceux qu'il aime,
Pour les enfans
Naissans,
Obéissans,
La bonne crème
Gonfle le sein
Tout plein
Chaque matin.
Quand on s'éveille
On crie à tort
Trop fort
Si papa dort ;
Car maman veille
Aux moindres cris
Chéris
Qu'elle a compris.
L'enfant qui tète
Pousse un holà !
Voilà
La mère est IkJ
Là, toujours prêle
Pour l'appétit
Au nid
Du cher petit.
Tout se dérange !
Ton petit lit
Frémit
De ton dépit....
Je vais, mon ange,
Par un baiser
Tâcher
De t'apaiser.
Je vous arrête.
Voilà vos bras
Bien gras
Tirant les draps :
26 ÉLÉGIES
C'est malhonnête !
Plus de pudeur,
Mon coeur,
Pour votre soeur.
Si je vous berce,
Petit vaurien,
Eh bien !
Croyez-le bien ;
Ma main s'exerce :
Gentil garçon
Sois mon
Cher nourrisson.
Et ma poupée
Qui dort, hélas !
Là—bas,
Ne me sait pas
Toute occupée
D'un autre enfant
Charmant,
Moi, sa maman !
Elle est jalouse.!
Et de ses yeux
Joyeux
Couleur des cieux,
Sur la pelouse,
Dans ses douleurs
Les pleurs
Mouillent les fleurs.
Laissons la faire ;
Je l'aime bien,
Mais rien
Que toi n'est bien ;
Mon PETIT FRÈRE !
Sois maintenant
L'enfant
De sa maman.
VII.
LA PETITE SOEUR
Combien encor de ma vieillesse
Dieu prolongera-t-il le cours ?
Je m'en remets à sa sagesse ;
Mais j'ai déjà vu bien des jours !
Jours de souci, d'inquiétude,
Car la vie est un métier rude
Où pénibles sont les progrès ;
Et le plus long apprentissage
Fait rarement l'homme plus sage
S'il en parcourt tous les degrés.
Penser à la gloire immortelle,
Peut être un rêve d'un instant —
Mais voilà que la mort cruelle
De mes bras arrache un enfant !
Je ne vois plus que cette tombe.
Que mon nom s'élève ou qu'il tombe,
Vaincu dans la lice ou vainqueur,
Qu'importe à ma douleur profonde !
Cette pierre, du poids d'un monde
Me semble peser sur mon coeur.
J'aimais des bois la solitude
Dans son silence solennel....
Maintenant qu'y vois-je ? un prélude
Au froid du repos éternel.
28 • ÉLÉGIES
Ce sombre aspect de funérailles
Pénètre et glace mes entrailles
Comme un ciel des steppes du nord.
Poignante tristesse sans trêve !
Oh ! la vie.... elle n'est qu'un rêve
Dont le réveil est dans la mort.
— « N'attends pas le moment suprême
» Où l'âme s'arrache au sommeil....
Me répond une voix que j'aime —
» C'est moi qui ferai ton réveil !
» Moi, jeune enfant, dans mon délire
» Ne m'a-t-on pas entendu dire
» A ma PETITE SOEUR : Adieu !
» Déjà dans cette sainte extase,
» Mon âme, à sa première phase
» S'envolait dans le sein de Dieu.
>> La vie avait pour moi des charmes
» Dont je regrettais la douceur....
» Près d'un berceau coulaient mes larmes,
» Je pleurais ma PETITE SOEUR.
» Mais un Ange après ma prière
» M'enveloppa de la lumière
» Qui brille au céleste séjour ;
» Et du milieu de cette flamme
» Sa douce voix dit à mon âme :
» Elève à Dieu tout ton amour.
» Et dès ce moment sur la terre
» Le corps se détache de nous.
» Priez. — De la mort le mystère
» Se révèle à l'homme à genoux.
LA PETITE SOEUR 29
» Enfants !.... croyez-vous que la vie
» Pour le néant vous soit ravie ?
» Priez le Père Créateur.
» N'attendez pas la dernière heure :
» Dieu dit : Heureux celui qui pleure !
» Je serai son Consolateur.... »
L'ange, à cette douce parole,
Dans l'espace s'évanouit :
Un rayon de son auréole,
Brille à mes yeux qu'il éblouit —
Et je me dis : — Pauvre poussière !
Que peut l'homme sans la prière ?
Qu'est-il en face de la mort ?
Si son orgueil ne fait silence
Le blasphème du coeur s'élance,
La dent du désespoir le mord !
Terrible est la Loi qui moissonne
L'enfant à côté du vieillard I
La Loi qui n'épargne personne
L'homme en fait un « jeu du hasard »....
L'homme alors méconnaît son âme,
Ce rayon de céleste'flamme
L'homme seul veut l'anéantir.
Dans son orgueil il s'exaspère ;
Fils ingrat il refuse au PÈRE
Une larme de repentir.
Dieu met au coeur de toute mère
L'immense amour pour son enfant....
Non pas une flamme éphémère ;
Mais le foyer le plus ardent.
30 ÉLÉGIES
Et la mort à l'heure fatale....
0 nature ! ta Loi brutale
Défie ainsi l'esprit frondeur !
Car cette douleur maternelle,
L'oeil de Dieu seul fixé sur elle
Peut en sonder la profondeur.
Ta grâce seule, ô puissant Maître !
Révèle à l'homme ta bonté.
Ta grâce seule peut soumettre
L'homme au joug de ta volonté.
J'ai senti le froid de la lame
Du glaive qui déchira l'âme
D'une mère ; — et de ses douleurs
Si je fais retentir la plainte
Comme un écho de sa voix sainte ;
C'est pour offrir au Ciel nos pleurs.
Et comme nous, tout ce qui pleure
Un objet du plus tendre amour,
Lève au Ciel ses yeux, depuis l'heure
Du cruel départ sans retour....
Mais ceux qu'un tel départ désole
Pourtant du Ciel qui les console
N'ont pas tous reçu le bienfait
De ces deux fleurs qu'il fit éclore
Pour que l'espoir restât encore....
Bénissons Dieu qui nous l'a fait.
«9
Que Dieu conserve votre vie,
PETIT FRÈRE, PETITE SOEUR !
Plus que celle qui fut ravie
Au petit ange dans sa fleur.

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