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Chansons et quatrains / Gabriel Édant

De
173 pages
impr. de Rey et Sézanne (Lyon). 1865. 1 vol. (VI-188 p.) ; in-12.
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GABRIEL ÉDANT
CHANSONS
ET
QUATRAINS
LYON
IMPRIMERIE REY ET SÉZÀNNE
Rue Saint-Cômc, "2
1865
CHANSONS
ET
QUATRAINS
GABRIEL ÉDANT
fdfHANSONS
\{ ET
QUATRAINS
LYON
IMPRIMERIE RÉY ET SÉZANNE
Rue Sainl Côinc, 1
1865
NOTICE BIOGRAPHIQUE.
GABRIEL EDANT appartientà l'histoire de Lyon à un double-
titre, comme homme politique et comme littérateur.
Son rôle politique date de la Révolution de 1848. Républi-
cain de longue date, il se trouva tout naturellement faire
partie de ce groupe d'hommes dévoués qui, à cette époque
de confusion et de trouble, acceptèrent la difficile mission
d'organiser, à Lyon, le nouvel ordre de choses, et de régula-
riser le mouvement révolutionnaire. Ces hommes ont été
II
diversement jugés selon les passions et les rancunes politi-
ques. Il serait superflu de revenir sur des événements qui ont
été discutés à satiété depuis dix-sept ans. Ce qui est indiscu-
table, c'est que les citoyens qui entreprirent de faire face
à une situation si imprévue, se chargèrent d'un très-lourd
fardeau. Ainsi que l'a très bien dit un témoin actif de
ces événements:: « Nous déclarons tenir en haute estime
tous ceux qui, pendant des temps d'orage, ont été assez
heureux pour maintenir le calme et la tranquillité dans
notre ville, malgré tous les éléments qui,chaque jour, pou-
vaient faire craindre un naufrage. » (1).
Edant fit partie du Conseil exécutif provisoire chargé'
de l'administration municipale. Il fut nommé vice-président
de la Commission chargée de l'organisation du travail,
et membre du comité des subsistances. Il consacra ses
jours et souvent ses nuits à ses pénibles et .multiples
fonctions. Son zèle et sa constance furent infatigables.
C'était un rude métier que de recevoir toutes les récla-
\ (1) Revue de Lyon,ip. 47, article de M. Vacliez, conseiller municipal.
III
mations,- de pourvoir à tous les besoins, de suppléer,au
manque de travail, de contenir et de calmer une popu-
lation surexcitée. Le dévouement d'Edant ne se démentit
pas un instant. Connu et aimé des ouvriers, parmi les-
quels son caractère et ses opinions l'avaient depuis long-
temps rendu populaire, il était placé dans une situation
toute spéciale pour exercer, sur les masses, une influence
méritée. Cette influence s'exerça toujours dans le sens
de la modération.
Au mois .de Juin 1848, le suffrage universel envoya
Edant siéger au Conseil municipal, et au mois de sep-
tembre , il fut nommé Représentant du 6e canton au
Conseil général. Il .prit souvent la parole dans ces,deux
Assemblées, et ne. laissa jamais passer une occasion de
proposer ou de soutenir les mesures qui devaient assurer
du travail aux ouvriers ; les vieillards et les enfants
furent spécialement l'objet de sa sollicitude, et il plaida
chaleureusement leur cause. Nommé adjoint au maire,
il conserva peu de temps ces fonctions et donna sa
démission le 28 août. • Il ne voulut, depuis lors, accepter
IV
aucun rôle politique actif, quoique les. suffrages de ses
concitoyens fussent venus plusieurs fois le chercher dans
sa retraite.
Dans la vie privée, Edant était le meilleur des hommes.
Cruellement éprouvé par la perte de sa femme, enlevée
à. son affection après une union de peu d'années , il
avait reporté toute sa tendresse sur sa fille unique. Son
passage aux affaires publiques lui avait donné de vives
antipathies politiques, mais il était resté le même pour
ses amis-, bon, dévoué, affectueux, prenant en toute oc-
casion leur défense, ce qui est rare de nos jours. Il aimait
les réunions intimes, les agapes sans façon. Dans ses
dernières années, il était le convive le plus assidu d'un
dîner hebdomadaire qui réunissait et réunit encore quel-
ques vieux amis dont le nombre va s'éclaircissant de
jour en jour. Il y apportait ses saillies originales , ses
anecdotes amusantes , sa belle humeur qui ne parut
s'obscurcir qu'à la fin de sa vie , alors qu'il ressentait
"les premières atteintes de la maladie qui devait le fou-
droyer.
V
Il était né le 21 septembre 1801, ou, comme il aimait
à le dire en plaisantant, le quatrième complémentaire,
an IX. Il est mort le 1" juin 1863. De très-nombreux
amis ont suivi jusqu'à sa dernière demeure cet homme
excellent, qui n'a laissé que de bons souvenirs.
Ses chansons et son portrait que nous donnons en tête
de ce volume, tiré à peu d'exemplaires, prendront place,
dans la bibliothèque de ses amis et fixeront son souvenir.
Ce n'est pas ici le lieu de donner une appréciation
approfondie des productions littéraires de Gabriel Edant.
Il y en a de très-remarquables. D'autres sont un peu
négligées, et il est évident, d'après les manuscrits de
l'auteur, qu'il se proposait de les retoucher. Dans celle
qui est intitulée PHILANTHROPIE, Edant s'est peint au.
naturel, avec toutes ses aspirations fraternelles et sa
nature franche, ouverte et aimante.
Sous le nom de QUATRAINS, nous donnons les épigrammes, <
quoique plusieurs aient plus ou moins de quatre vers.
En cela, nous nous conformons à l'habitude de l'auteur
VI
qui disait souvent, d'une manière plaisante: « Je vais vous
dire un quatrain.;., un quatrain de douze vers. »
Nous avons dû- retrancher quelques-unes de ces épi-
grammes, les unes 'politiques, lés autres -contenant dés
noms propres. Ce qui est possible à Paris, ne l'est pas
en province. Les petits journaux parisiens ne ménagent
pas les épigrammes et les plaisanteries aux personnages
très-haut placés, qui sont les premiers à rire quand le
trait qui les égratigne est lancé avec esprit. Il n'en est
pas encore ainsi dans les départements, et l'on se heurte
à des susceptibilités exagérées. Les gardes-champêtres
sont souvent plus ombrageux que les ministres. D'autre
part, les simples particuliers qui verraient leurs noms
figurer dans une épigramme, jetteraient feu et flammes.
Le mieux est donc de ne blesser personne et de con-'
server à notre poète les sympathies de tout le monde.
A. E.
CHANSONS
ET
QUATRAINS
LE POÈTE DE CABARET
Ain de Lanlara.
« Respect! Je suis d'antique race :
» Petits bourgeois inclinez-vous.... !
» Moi, je suis riche , marquis , place... '»
Tous ces gens ne sont-ils pas fous ?
De. leur valeur ils nous rompent la (êtc;
Mais je n'y prends nul intérêt ;
Je ne suis rien , rien qu'un pauvre poète,
Un poète de cabârel!
Eh ! que m'importe la noblesse ?
Qu'est ce aujourd'hui qu'un titre vain ?
Qu'ai je à faire de la richesse
Quand j'ai de quoi payer mon vin ?
Le vin suffit au bonheur de ma vie,
Qui s'écoule tout en secret :
Boire et chanter, c'est la philosophie
Du poète de cabaret!
Du cabaret, l'étroite enceinte ,
Borne ma gloire et mes souhaits ;
Tranquille à côté de ma pinte;
J'écoule les vers que j'ai faits ;
Sachant tracer un cercle à ma mémoire,
Mon éclat entier m'apparaîl;
Mon univers retentit de la gloire
Du poète de cabaret!
5
Parfois, en vidant ma chopine,
Il me vient un heureux couplet ;
Je chante, et la' table voisine
Répond par un chorus complet :
Le gai refrain à s'enivrer engage ;
Bientôt le .souci disparaît ;
On est heureux ! on s'aime ! et c'est l'ouvrage
Du poète de cabaret !
Oh ! si jamais la terre entière
Pouvait boire au même refrain!
Mais je forme un voeu téméraire ;
Laissons le monde aller son train :
Pour vivre obscur, si le sort m'a fait naître,
Du sort j'exécute l'arrêt ;
Je bois ! je chante ! et me contente d'être
Un poète.de cabaret!
CHAMPAGNE
Ain : II boit du-vin pour mieux goûter les /mitres.
En avons-nous fait sauter du Champagne !
El nous a-t-i) dilaté les esprits!
Quel brouhaha ! Nous battons la campagne,
Nous titubons; nous sommes donc bien pris? (bis)
Tant mieux, tant mieux, l'amitié, se resserre ,
Et l'un sur l'autre on s'appuye en chemin, .(bis)
Ah ! puisqu'il faut divaguer sur la terre, 1
• (bis)
On est heureux quand c'est l'effet du vin ! 1
Las ! divaguer est notre destinée.
Faible jouet de quelque passion ,
L'homme toujours a la tête tournée
Ou par l'Amour ou par l'Ambition : (bis)
Est-il dispos, l'âme est une chimère ;
Voit-il la mort, il se fait capucin : (bis).
Ah I puisqu'il faut divaguer sur la lerre, )
(bis)
Ne divaguons que par l'effet du vin ! )
Que deux docteurs dirigent un malade,
L'un le conduit à dia, l'autre à hu ; .
Monsieur Tant-mieux prescrit la limonade,
Monsieur Tant-pis le baume copahu : (bis)
Quoi ! des docteurs l'ordonnance diffère !
A quoi sert donc leur savoir, leur latin? (bis)
Ah ! puisqu'il faut divaguer sur la terre, /
l,(bis)
Ne divaguons que par l'effet du vin ! )
9
Chaque faiseur de systèmes s'écarte
Du droit chemin tracé par la raison :
Ceux d'Aristote ont fui devant Descarie,
Ceux de Descarte ont fui devant Newton , (bis)
Et ce Newton, qu'aujourd'hui l'on révère ,*
Sera peut-être un songe creux demain ! (bis)
Ah I puisqu'il faut divaguer sur la terre, )
. (bis)
Ne divaguons que par l'effet du vin ! )
Versez-en donc ! redoublez ma berlue!
Je déraisonne avec trop de bon sens.
Versez ! chantez ! déjà dans l'étendue
L'Egalité s'éveille à nos accents ; (bis)
Nouveau Phébus, plus d'ombre à sa lumière !:
Gloire au Champagne! à son prisme divin 1! (bis)
Ah! puisqu'il faut divaguer sur la terre.. )
[ (bu)
Qu'on est heureux quand c'est l'effet du vin! ;
ROCHECARDON
AIR :
Hier, quand dans le bocage
Je disais que je t'aimais
Comme un coeur n'aima jamais,
Tu doutais de mon langage
Et tu répondais : « Pourquoi
« Aimerait-on moins que toi ? »
12
N'as-lu pas vu les pervenches,
Que nous cueillions dans ce bois,
Se présenter à tes doigls
Plus violettes ou plus blanches ?
N'as-lu pas vu les buis verts
Ou plus foncés ou plus.clairs ?
Tous les jours sont-ils des fêtes ?
Tous les vents soni-ils zéphirs 9
Tous les accents des soupirs ?
Tous les amants des poètes ?...
J'ai puisé dans ta beauté,
Poésie et volupté. •

Oui ! je sens que dans mon âme,
De tes goûts, j'ai la fraîcheur,
De ta voix j'ai la douceur
Et de tes yeux noirs la flamme :
Et pour avoir du retour
J'ai compté sur mon amour.
Mais il te paraît vulgaire....
Je ne suis donc qu'à demi
Ton confident, ton ami ;
Je ne suis donc pas ton frère ?
Je ne suis donc pas celui
Sur qui tu mets ton appui ?
14
Tu n'as pas dit la pensée...
Tu ne confonds pas ainsi
L'anémone et. le souci,
Le grésil et la rosée,
L'hirondelle et le vautour?
Le mien et tout autre amour.
SANS LENDEMAIN
Air. :
Notre vie est un voyage
Qui n'a jamais de retour :
Aussi l'homme instruit et sage,
Ne comptant que sur un jour.
Prend le bonheur au passage.
Comme lui soyons prudents ;
Profitons de nos instants;
Des plaisirs, vile, évoquons la cohorte ;
Dès aujourd'hui, mangeons tout ce qui nous revient,
Et si-demain vient,
Qu'il apporte !
.16
L'avare sans cesse amasse
Et meurt de faim sur son or ;
Le sot! pendant qu'il entasse
Néglige le vrai trésor,
Le temps qui fuit dans l'espace.
Il part enfin, grâce à Dieu !
Son or reste, et son neveu,
D'exemple instruit, se conduit d'aulre sorte;
Il mange, au premier jour, tout ce qui lui revient.,
Et si demain vient,
Qu'il apporte !
On serait bien fou de croire
Au moraliste rêveur
Qui veut qu'on garde une poire
Pour la soif. Oh ! quelle erreur !
0 propos de vieux grimoire !
D'ici-là je puis mourir
Ou la poire se pourrir :
Bavard maudit, que le diable t'emporte ! .
Mangeons, dès aujourd'hui, tout ce qui nous revient,
Et si demain vient,
Qu'il apporte !
17
Trône, échoppe, tout succombe ;
Et sous la faulx du trépas,
Près du vieillard l'enfant tombe.
L'homme, hélàs ! au premier pas,
Déjà marche vers la tombe.
La mort doit bientôt frapper...
Qu'elle nous trouve à souper...
Amis, avant qu'elle ouvre cette porte,
Mangeons, morbleu! mangeons tout ce qui nous revient,
Et si demain vient,
Qu'il apporte !
L'ERMITE DE VILLEURBANNE
Au Docteur FROSSAKD, oncle de mon ami
Air. : Ce soir-là sous so?i ombrage.
En entrant dans ce village,
Là-bas, au contrevent vert;
Est un charmant ermitage
Aux passants toujours ouvert.
Entrons, entrons au plus vite,
Nous y serons bien admis.
Ermite, bon ermite,
Ce sont de vos amis.
20
Dieu ! quel accueil favorable !
Notre ermite, sans apprêts,
Nous range autour de salable ;
Nous dirons bonjour après.
Il offre pour eau bénite
Une vineuse liqueur.
Ermite, bon ermite,
Que vous avez bon coeur !
Dans votre simple retraite
Tout respire le repos ;
Et ce qu'un sage souhaite
Chez vous se trouve à propos :
Au coin du feu, petit gîte,
Un Voltaire et du vin vieux.
Ermite, bon ermite,
Vivez longtemps joyeux !
21
Notre ermite, sans scrupule,
Contez-nous combien de fois
Visita votre cellule
Fillette au gentil minois.
— Messieurs, jamais je n'abrite
Blanc corset ni court jupon.
— Ermite, bon ermile,
Vous êtes un fripon !
Bon homme de la nature,
Dans cet asile chéri,
Suivez sans crainte Epicure
Voire patron favori :
Que Saint Antoine s'irrite,
En paix cultivez toujours,
Ermile, bon ermite,
Vos vins et vos amours.
LA CONSCRIPTION
Ain :
« Oui ! c'esl par là qu'on emmena mon fils :
A ce détour, je le perdis de vue ;
Mais sur ce mont qui borne l'étendue,
Je vis encor la troupe dès conscrits.
Combien de fois, regardant en arrière,
Il me fit signe en s'éloignant !
Vous, qui l'arrachiez de sa mère,
Rendez-le-moi, rendez-moi mon enfant ! »
« On l'entraîna dans un pays lointain,
Vêtu léger et presque sans chaussure;
Si jeune, hélas ! il est mort de froidure,
Ou bien, peut-être, il est mort de la faim :
Ou bien, s'il vit, en proie à la misère,
En Sibérie il est errant....
Combien il doit pleurer sa mère !
Rendez-le-moi, rendez-moi mon enfant ! »
« Tous me disaient : Le roi va revenir,
Et ton garçon reverra son village...
Le roi revient ! c'est l'étranger sauvage
Que sur ses pas j'ai vu seul accourir !
Il a dévasté ma chaumière,
Il a mis la flamme à mon champ,
Mon fils, 011 insultait ta mère !
Rendez-le-moi, rendez-moi mon enfant ! »
25
« A ce détour, je reviens chaque soir,
En regardant, prier la Providence ;
Et chaque soir trompe mon espérance.
Il faudra donc mourir sans le revoir!
Notre devin me dit toujours : Espère ;
Mais c'est, je crois, pour mon argent.
Ah ! sans vous jouer d'une mère,
Rendez-le-moi, rendez-moi mon enfant! »
Ainsi, quinze ans, cherchant à se tromper,
Elle vécut d'attente et de souffrance.
Un certain soir, délirant d'espérance,
Comme pour deux elle apprête à souper.
Dans le lointain on voit un militaire...
« 11 vient! c'est lui ! c'est mon enfant! »
. C'était bien lui.... Pleurez sa mère!
Elle mourut de joie en l'embrassant.
A Mme MA VOISINE
AIR : Un jour voyant mon amant dans la peine.
Du renouveau, quand la féconde haleine
Epanouit et.les coeurs et les fleurs;
Que Philomèle aux échos de la plaine
Fait répéter sa joie et ses douleurs ;
Vous, dont la voix l'égale en mélodie,
Qui faites naître, au gré de vos ébats,
Les gais transports ou la mélancolie,
C'est le printemps et vous ne chantez pas !
Oh ! qui peut donc vous empêcher d'épandre
A'olre âme vive en suaves accents ?
J!ai cependant besoin de vous entendre...
Chantez! sinon je doute du printemps.
LE PETIT VIN DE STE-FOY
AIR : Chante ! chante troubadour ! chante !
Que nos dieux, gorgés d'ambroisie,
Soient fiers de leur divinité,
Je n'en ai point de jalousie ;
Suis-je pas brillant de santé ?
J'ai du vin cuvé dans ma tonne,
Mon amie assise sur moi.
Verse! verse! mon Erigone,
Mon petit vin de Sainte-Foy.
30
Ce petit vin est notre ouvrage,
Tu sais bien que sur ce coteau,
De mon père, l'humble héritage,
Tu vendangeas dans ton chapeau ;
C'était un jour de l'autre automne,
Je vendangeais auprès de toi.
Verse ! verse ! mon Erigone,
Mon petit vin de Sainte-Foy.
Que tu l'épanchés avec grâce !
Comme il pétille ! quels éclairs !
Comme il bouillonne dans la tasse !
Il n'a pourtant que deux hivers.
Tout ainsi notre .sang bouillonne.
Etre jeune, ah ! c'est être roi.
Verse! verse! mon Erigone,
Mon petit vin de Sainte-Foy.
31
Verse ! mais verse avec prudence ;
Ménageons le vin et les jours :
Ce vin doit croître en succulence,
Comme lui croîtront nos amours.
Et plus tard, l'âge qui grisonne
Nous réunira sous sa loi.
Verse ! verse ! mon Erigone,
Mon petit vin de Sainte-Foy.
Ménageons, mais sans avarice,
Et notre vie et notre vin :
Puisqu'il faut qu'un jour tout tarisse.
Que tout prenne une même fin !
Quoi ! j'entends l'Olympe qui tonne...
Serait-il donc jaloux de moi ?
Verse ! verse ! mon Erigone,
Mon petit vin de Sainte-Foy.
SOUFFRANCE
AIR : Home pour la dernière fois. (Rossini.)
Non, ne livrez pas votre coeur
A ces prestiges que la vie
Offre sous le nom de bonheur :
Trop pitoyable est qui s'y fie !
Tout lui paraît azur dans l'air,
Et bientôt le tonnerre gronde.
Ah ! le bonheur n'est qu'un éclair
Qui brille dans la nuit profonde.
34
Sans doute, il rêvait les amours
Embellissant son existence...
Il le jurait, lui, pour toujours...
Un mot brise son espérance !
Et c'est quand son coeur s'est ouvert,
Et qu'il ne voit plus qu'elle au monde !
Ah ! le bonheur n'est qu'un éclair
Qui brille dans la nuit profonde.
L'indifférence est le seul lot,
Le reste n'est qu'une chimère ;
A l'âme trop sensible, un mot
Rend toute une existence amère!
Passons comme au sein d'un désert,
Comme un esquif glisse sur fonde,
Car le bonheur n'est qu'un éclair
Qui brille dans la nuit profonde.
ALLÉGORIE AMPHIGOURIQUE
ou
AMPHIGOURI ALLÉGORIQUE
AIR: La femme et le plaisir. (Valse.)
Au dehors plus de bruit.
L'horloge du réduit
Allait sonner minuit;
Assis auprès d'un muid
De Lachassagne, lui,
Pour dissiper l'ennui,
Se vidait maint guindal,
D'un air épiscopal.
36
Quand par un trou s'élance,
Sautillant en cadence,
Un moine à large panse
D'un entonnoir coiffé;
Au coin Polichinelle,
En guise d'une vielle,
Tourne la manivelle
D'un moulin à café.
Le jeune écureuil
Sur un fauteuil
Fait des gambades,
El le rossignol
Chante en bémol
Ré, mi, fa, sol.
Un veau langoureux,
Déclame deux
Longues tirades
Devant un gros chien,
Bon citoyen,
Qui dit : C'est bien !
37
Mais qui donc au dehors
Vient troubler ces accords ?
Quel bacchanal d'enfer !
J'entends croiser le fer :
Un vieux chaudron cuivré,
Déjà tout balafré,
Se bat dans l'escalier
Avec un chandelier.
La fin de l'univers
Vient-elle? Les éclairs
Ont embrasé les airs ;
La foudre sur les mers
Trace de longs sillons ;
La lave à gros bouillons
Va partir du volcan....
Voisins, pas de cancan.
38
Arrêtez ma paillasse,
Je la sens qui tracasse,
Et crains qu'elle né fasse
Contre le roc un Choc :
Car'la terre qui roule
Est sans doute une poule
Ronde comme une boule,
Et le soleil son coq.
Mais le coq déjà
Réveille la
Nature entière, .
Et Zéphir léger
. Vient voltiger
Dans le verger.
Baignez nies cheveux ;
De l'eau, j'en veux
A pleine aiguière ;
Je voudrais, soudain,
Mettre en mon sein
Tout le Jourdain.
39
Or, j'entends par bonheur
L'homoeopalhiseur
Disant: « Prends, pour ton mal,
Du poil de l'animal. »
Oh ! la bonne leçon !
Mais de l'autre façon,
Si j'ai le vertige
Pardon Victor Hugo.
LES PRÉTEURS ET LES DEBTEURS
Air. :■' C'est à mon maître en l'art de plaire.
La lune argenté le nuage,
Il en réfléchit les lueurs ;
L'onde caresse le rivage
Qui lui dresse un lit de ses fleurs;
Le rossignol de sa romance
Charme l'écho ; mais à son tour
Il l'entend, à chaque silence,
Prolonger ses.accents d'amour.
42
La rose, au lever de l'aurore
Frémit au souffle du zéphir ;
Aussitôt on la voit éclore
Et correspondre à son désir.
Près de nous, tout paraît s'entendre
Pour se payer un doux retour :
Sur ma bouche prête aie rendre,
Pose, Adèle, un baiser d'amour.
INCENDIE DE SALINS
AIR •■ L'aï brillait cl ma jeune maîtresse..
Nous sommes tous rayonnants de jeunesse;
Dans le lointain sont les tristes hivers;
Et le vieillard qui moissonne sans cesse,
Nous trouvera, dans trente ans, encor verts :
Mais quand sa faux, menaçant notre tête,
Fera s'enfuir l'espoir loin de nos yeux,
Pour adoucir l'heure de la retraite,
Préparons-nous des souvenirs heureux.
44
La route, hélas! qui mène à la sagesse,
Est le chemin qui conduit au trépas.
Gaîté folâtre, amours, bachique ivresse
Semez vos fleurs au devant de nos pas !
Cueillons ces fleurs, tressons une couronne
Qui de l'été tempérera les feux,
Et gardera ses parfums pour l'automne ;
Préparons-nous des souvenirs heureux.
A nous bons vins, chansons, nuits amoureuses,
Repas bruyants; à nous jeunes beautés,
Tendres concerts, danses voluptueuses ;
Par nos plaisirs que nos jours soient comptés.
Si la Raison, des noirs ennuis complice,
De ses discours voulait glacer nos jeux,
Que le grelot de Momus l'étourdisse;
Préparons-nous des souvenirs heureux.
45
A nos couplets, mais si la bienfaisance
Mêlait sa voix pour plaindre le malheur,
Sa voix est douce, écoutons sa romance,
Loin d'assoupir elle éveille le coeur.
Salins n'est plus au nombre de nos villes...
Voir consumer le toit de ses aïeux!...
0 mes amis ! nous pouvons être utiles ;
Préparons-nous des souvenirs heureux.
"GOINFRERIE
Ai p. : aussitôt que la lumière.
Aussitôt que la lumière
A la nuit donne une fin,
Je commence ma carrière,
En criant : Garçon, j'ai faim.
Car lout le temps qui s'écoule
Du coucher jusqu'au réveil,
Comme une huître, comme un moule
J'ai dormi d'un gros sommeil.
48
J'ai dormi pour prendre haleine
De manger, et maintenant
Je veux garnir ma bedaine
Pour mon futur ronflement.
Garçon, dépêchons ! qu'on aille
Chez le voisin rôtisseur,
Me chercher une volaille
Digne de mon épaisseur.
Si ce voisin, par mégarde,
Prenant un air exigeant,
En te livrant la poularde
Te réclamait de l'argent ;
Réponds-lui que dans l'attente
Il reste encor quelques jours ;
Usait très-bien que ma tante
Ne peut pas vivre toujours.
49
Apporte chaud et sers vite,
Et puis tu te garderas
D'admettre aucune visite
A l'heure de mon repas :
Les témoins sont toujours cause
Qu'on perd la sauce du fond,
Vu que devant eux l'on n'ose
Pas lécher un plat profond.
Bien dupe est celui qui pense,
Que met-il dans son cerveau ?
Moi, je me garnis la panse
De bécasse et de perdreau.
Un jour si mon ventre éclate
L'on est sûr d'y découvrir
Béatilles, tête, patte....
Un plat tout prêt à servir.
50
Mon âme, chose certaine
(Si quelqu'un en prend souci),
Dans un coin de ma bedaine
Doit se rencontrer aussi.
Or, comme il me vient l'envie
D'un bout d'immortalité,
Qu'on la meite à l'eau-de-vie
Pour la garder un été.