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Charles Sept à Jumiège ; Édith, ou le Champ d'Hastings, poèmes suivis de poésies, par Ulric Guttinguer

De
94 pages
Sautelet (Paris). 1827. In-12, 115 p..
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A JUMIÉGE.
EDITH,
POÈMES, SUIVIS DE POÉSIES,
Xao L/mc UulHuojueD.
PARIS,
SAUTELET ET O, LIBRAIRE,
PLACE DL LA BOLRbL.
1827
ET POÉSIES NOUVELLES
^ûe L(,/s/àna«er.
A JUMIÉGE.
EDITH,
POÈMES, SUIVIS DE POÉSIES,
PARIS,
SAJÏT-ELET ET C*, LIBRAIRE,
PLACI. DL LA 1ÏOUUS1S.
1827
A JUMIÉGE.
CHARLES VII A JUMIEGE .
D'où reviennent gaîment ces vaillans chevaliers ?
Harfleur a vu leurs fronts couronnés de lauriers.
(i) Au commencement de janvier I45I, la garnison de
Harfleur s'étant rendue au Roi, il s'en alla passer le reste
4 CHARLES'VII
Comme ils marchent joyeux! Leurs pesantes armures
Sont couvertes pourtant de neige et de frimats,
Et l'hiver est cruel; mais que font ces injures
Et les rigueurs d'un siège au coeur de ces soldats?
Ils sont français! Par eux la patrie est sauvée!
Ils s'en vont racontant tour à tour leurs exploits,
Aux Anglais abattus la province enlevée,
L'audace de Brézé,la valeur de Dunois.
Autour de Charles VII se pressent les bannières;
de l'hiver à Jumiége, à cinq lieues de Rouen. Ce fut là
qu'il eut le malheur de perdre la belle Agnès. Elle avait
des chagrins : beaucoup de gens la voyaient d'un mau-
vais oeil. A ses derniers momens elle montra beaucoup
de dévotion et de repentir. Il n'y avait chose touchante
qu'elle ne dît, parlant des misères de la vie et de la fra-
gilité humaine.
A JUMIÉGE. 5
Et le roi souriant : « Bons chevaliers, mes frères,
» Mes amis, grâce à vous, les Normands sont français!
» Il ne reviendra plus ce temps où d'un Anglais
» Le front audacieux essayait ma couronne !
'«Vous souvient-il que, roi sans sujets et sans trône,
» A peine autour de moi quelques soldats épars'
» Soutenaient sans trembler l'aspect des Léopards ?
» Qu'àpeine en mon parti s'obstinaient quelques villes,
» Mais fumantes encor des discordes civiles ?
«J'étais pauvre, vaincu ; mais j'avais des amis,
» Des amis tels que vous, cher Mailli, preux Saintraille!
«Puis j'aimais Dieu! son bras au trône m'a remis;
» Il nous envoya Jeanne au jour de la bataille ;
» Elle avait sa parole, et fit voir à nos yeux
» La Victoire et la Foi qui descendaient des cieux.
» Gloire à Dieu! » Les guerriers aussitôt s'écrièrent:
« Gloire au roi ! » Tous ensemble autour de lui levèrent
Leurs glaives, leurs écus, leurs lances, leurs drapeaux:
.i
6 CHARLES VII
« Vive France à jamais. —Donnons - lui le repos,
» Reprit'le prince ému de ces transports de gloire ;
» A ces' champs dévastés il faut que la victoire
» Profite enfin; qu'ils soient mieux protégés par vous;
» Respectez leurs moissons ! Vous me le jurez tous !...
«Mon peuple souffre, il faut partager sa misère;
» Par nos fêtes, nos jeux, ne pas l'humilier;
«Vous savez quels fléaux traîne après soi la guerre;
«Aidez-moi, mes amis, à les faire oublier.
» Je voudrais de trésors payer votre vaillance ;
» Mais que de maux encore il me reste à calmer !
«Avant tout il me faut le bonheur de la France,
» Sivous m'avez fait craindre, il faut me faire aimer.»
A JUMIEGE. 7
Ainsi parlait le prince. On gardait le silence.;
Car ces preux, si vaillans, si fiers dans les dangers,
Si connus au pays par de beaux coups, de lance,
N'étaient pas du trésor excellens ménagers.
Et le roi soupirait : « Quel poids que la couronne !
» Disait-il en lui-même ; et comment plaire à tous !
» L'un veut que je ménage, et l'autre, que je donne ;
» Pauvres sujets ! je suis plus à plaindre que vous ! »
Voilà que cependant la tour de Lillebonne
Se montre dans les bois. Un noble chevalier
Accourt dans le lointain, suivi d'un écuyer ;
Il se hâte,il se presse, et répond au qui vive :
«Tancarville! » Aussitôt près du prince il arrive:
«Ah! Sire, suivez-nous! A ma tremblante voix
» Connaissez ma douleur : Agnès, Agnès expire,
» Et veut voir ce qu'elle aime une dernière fois. »
Le coeur du roi se trouble ; il appelle Dunois :
« Dans les murs de Rouen chargez-vous de conduire
8 CHARLES VII
« Ces braves, lui dit-il... Tancarville, j'y cours.»
Ils sont' déjà bien loin. Les coteaux de Jumiége,
Enfermant de leurs bois la Seine aux longs détours,
Apparaissent couverts d'une éclatante neige ;
De l'antique abbaye on aperçoit les tours,
Et bientôt le manoir des royales amours
Où Charles, tant de fois heureux de sa tendresse,
Porta les pas légers d'une amoureuse ivresse !
Dans ces sauvages lieux, oubliés des humains,
Que de fois de son sceptre il délivra ses mains !
Que d'aimables transports, que d'enivrantes chaînes!
Que de bonheur jadis ! aujourd'hui que de peines !
Quelle angoisse de coeur, à chaque souvenir
De*ces biens d'autrefois près de s'évanouir !.
L'aride vent du nord, s'élançant sur la plage,
Courbe les longs rameaux des ormes sans feuillage.
Dans la vaste forêt, le roi, silencieux,
Jette un triste regard sur la terre et les cieux.
A JUMIÉGE. 9
Tout paraît à son coeur de sinistre présage :
Le hurlement des loups et le vol des Corbeaux,
Et le cri prolongé de l'oiseau des tombeaux.
Plus le but est prochain, plus la crainte s'augmente;
Plus il croit deviner, mêlés à la tourmente,
Dans le bruit des bouleaux agités "par les vents,
De la cloche des morts les derniers tintemens.
Alors à son coursier il prodigue l'injure,
Le presse; et dans la nuit triste, glacée, obscure,
On n'entend plus alors, frappant les durs-sentiers,
Que les rapides pas des nerveux destriers.
Enfin les écuyers frappent au monastère.
Tandis que leurs coursiers hennissent dans les cours,
Le roi prend à la hâte un sentier solitaire,
Dont son coeur dans la nuit reconnaît les détours;
Impatient, d'Agnès il atteint la demeure,
Fait retentir du cor le son accoutumé.
Agnès l'a reconnu : « Voilà le bien-aimé !
io CHARLES VII
» Il vient à moi, dit-elle ; encore, encore une heure !
» Quej'entendesavoix, quejel'embrasseetmeure! »
Et le roi, que précède un moine du couvent,
Pénètre dans la chambre où, sur un lit gisante,
Agnès, jadis si belle, aujourd'hui languissante,
Pour vivre et pour aimer n'avait plus qu'un moment.
Charles, muet d'effroi, quelque temps la regarde!
« Me reconnaissez-vous ? s'écrie Agnès en pleurs.
» Je n'ai plus de beauté, mais toujours je vous garde
» Avec un doux souris le plus aimant des coeurs !
«Venez toucher encor la main de votre amie;
» Je croirai que de Dieu le pardon est sur moi,
A JUMIÉGE. II
» Et près de lui bientôt je prierai pour le roi,
« Comme on sait qu'ici-bas j'ai fait toute ma vie. »
Et Charle au désespoir, pressant ses froides mains :
«Agnès! à mon amour, eh quoi! sitôt ravie!
» Ouvre ton pauvre coeur; dis-moi par quels chagrins,
» Quelle injure ou quel voeu, ton âme est poursuivie,
« Et l'amant et le roi sauront te protéger.
» —Va, mon mal est trop grand ! ce n'est pas ta puissance,
» O roi, qui peut guérir une telle souffrance!
» Mais en te la contant je peux la soulager.
«Je rêvais ton retour sur les bords de la Loire,
» Là, bientôt me parvint le doux bruit de ta gloire;
i2 CHARLES VII
» Il me parut qu'alors j'étais trop loin de toi,
«Dans le malheur, jadis il eut besoin de moi",
» Me disais-je; aujourd'hui partageons sa victoire.
» Glorieuse de toi, fière de ton bonheur,
» J'allais disant partout ma joie et ma tendresse.
«Qu'est-ce que j'entendis ! O mortel déshonneur 1
« Mon ami, je ne suis qu'une indigne maîtresse !
» Ton nom est par le mien à jamais obscurci ;
« Tes maux viennent de moi, ceux de l'État aussi !
» Je t'arrache au devoir, j'énerve ta pensée ;
» On nomme tes enfans, ton épouse offensée ;
» On m'accuse, on te blâme ; et j'ai vu qu'en tous lieux,
» Si tu ne m'aimais plus, on t'aimerait bien mieux !
» On me reproche tout, mon orgueil, ma faiblesse,
» Et tes moindres présens, et ma propre richesse !
«Voilà ce que partout on criait sur mes pas.
» Ils ont dit plus encore, et c'est un tel outrage,
» Que de le supporter je n'ai pas le courage :
A JUMIÉGE. i3
» Ils ont dit, mon ami, que je ne t'aimais pas !
» Tu vois qu'il faut mourir! Je suis bien criminelle,
» Puisque je te ravis le coeur de tes sujets;
» Mais toi, tu rends justice à cette âme fidèle,
» Dis un mot, bénis-moi, je mourrai sans-regrets. «
La colère du prince en ses yeux étincelle ;
Il s'écrie : « Est-ce ainsi qu'on respecte les rois ?
» Faut-il donc, repoussant le coeur qui les appelle,
« Que de l'amour jamais ils n'écoutent la voix !
«Te connaît-il, Agnès, ce monde qui t'outrage?
» Quand il m'abandonnait à l'ennemi vainqueur,
» Sait-il que, m'appuyant de plus près sur ton coeur,
14 CHARLES VII
» C'est là que j'ai'repris confiance et courage?
» Sait-il que c'est par toi que mon bras fut armé ?
» Pour me rendre à l'honneur connaît-il tesprières?
» Sait-il que, désertant moi-même mes bannières,
» Je ne serais plus roi si je n'avais aimé ?
» Peuple ingrat et léger que cet amour offense,
» Des maux que tu lui fais il consola mon coeur !
» Sais-tu combien de fois, désarmant ma rigueur,
« Agnès a près de moi pris soin de ta défense ?
« — Je veux la prendre encor dans ce dernier adieu,
» Dit Agnès; il faut bien que je le justifie !
» Il a raison, ce peuple, en condamnant ma vie;
» Je suiscomme àses yeux coupable aux yeux de Dieu.
» Des erreurs du passé souffre que je m'accuse;
» Le rang et la beauté ne sont point un« excuse.
» Un roi doit aux sujets l'exemple des vertus.
» Dis-leur mon repentir quand je ne serai plus;
» Dis-leur que j'ai pleuré mes criminelles joies,
A JUMIEGE. i5
K Que Dieu me les remet, que je meurs dans ses voies ;
» Que je l'ai confessé le coeur plein de regrets ;
« Mais surtout apprends-leur, Charles, que je t'aimais!
« Adieu! donne ta main, sois l'amour de la France;
» Avant de la quitter j'ai vu sa délivrance,
» Tes ennemis vaincus, ton règne glorieux,
» Et j'emporte avec moi ce bonheur dans les cieux ! «
Ces mots furent suivis d'un effrayant silence.
Le prince veut^iarler, mais de nombreux sanglots
De sa vive douleur ont arrêté les mots.
L'abbé du monastère en ce moment s'avance ;
Pour le salut d'Agnès il redoute l'amour,
16 CHARLES VII A JUMIÉGE.
Et des voeux d'iei-bas quelque fatal retour.
Il vient avec respect montrer un front austère,
En s'approchant du lit parle de repentir :
« Brûleriez-vous encor d'une flamme adultère ?
«—Oh oui! répond Agnès dans un dernier soupir,
» Oui, je l'aime toujours... mais non plus sur la terre!»
Ob'
POÈME.
22 \ EDITH.
» Sauve notre belle Angleterre,
» Chasse le Normand de ces bords,
» Et sous mon abri solitaire
» Reviens vivre de mes transports ;
» Ah ! quand j'apprendrai la victoire
» Qui m'annoncera ton retour,
« Comme ils viendront dans ma mémoire,
» Tous les noms chéris de l'amour !
» Harold, Dieu bénisse tes armes!
, » Du champ d'Hastings reviens vainqueur,
« Reviens, je veux, avec des larmes,
» Te presser encor sur mon coeur.
EDITH. a3
« Qu'il soit vaillant, celui qui m'aime!
» Disais-je dans mes jeunes ans...
» Et tu m'aimas ! Gloire suprême, •
» Vous valiez des jours innocens !
«Pour toi j'ai quitté la demeure
» Où ma mère me tend les bras,
«Et pourtant, Harold, je ne pleure
» Que lorsque je ne te vois pas!
» Harold, Dieu bénisse tes armes!
» Du champ d'Hastings reviens vainqueur,
» Reviens, je veux, avec des larmes,
» Te presser encor sur mon coeur.»
24 EDITH.
Au sein de la retraite à l'amour consacrée,'
Ainsi chantait Edith! Durant les longues nuits,
Aux regrets, aux terreurs sa jeune âme livrée,
Des heures sans amour trompe ainsi les ennuis;
Et, l'oreille attentive aux bruits de la tourmente,
Tantôt belle d'espoir, tantôt pâle d'effroi,
Elle chante en.pleurant, sourit ou se lamente,
Puis avec un soupir : « Pauvre Harold! il est roi!
» Si tu n'étais pas roi, tu serais à cette heure
«Paisible à mes côtés; je ne frémirais pas
» A ces pressentimens qu'autour de ma demeure
» Semblent quand je t'attends m'apporter tous les pas!
» Ta ravissante voix éloignerait les craintes,
» Je sentirais ton coeur battre contre le mien:
» Qu'il est doux le pouvoir de ces mâles étreintes !
» Appuyé sur ce coeur, qui craindra jamais rien ? »
Et cependant la nuit venait sombre et terrible,
Le tonnerre grondait, et la pluie en torrens
EDITH. 25
Frappait sur les vitraux de la chambre paisible,
Où le sommeil fut plein de-songes dévorans.
Quand l'heure du matin vint dissiper les ombres,
Un funèbre brouillard s'arrêta sur les fleurs ;
Le ciel luttait en vain contre les vapeurs sombres,
Il ne put soulever son voile de douleurs.
Edith du beau manoir parcourut l'étendue,
Chercha les lieux témoins des mystères d'amour,
Y pleura, puis revint, et, d'une voix émue,
Interrogea les siens sur les rumeurs du jour.
On lui dit qu'un Saxon qui venait de l'armée
Avait vu les Normands attaquer les Anglais,
26 EDITH.
Que, tenant dans son camp sa phalange enfermée,
Harold avait laissé s'épuiser tous leurs traits ;
Puis s'était élancé prompt comme la tempête ,
Avait ouvert les rangs des Normands confondus;
Que Guillaume fuyait ordonnant la retraite,
Et laissant ses barons sur la terre étendus.
Edith, dans un souris qu'embellissaient les larmes,
Remercia le Ciel en élevant ses mains ;
Mais vers le soir on vit des guerriers en alarmes,
Éperdus et sanglans, tomber sur les chemins.
Ils étaient tous anglais! Avec la mort dans l'âme,
Elle vole vers eux, et dit : « Où fuyez-vous ?
EDITH. 27
m
» Qu'avez-vous fait du roi, que devient-il?—O femme !
» La patrie et le roi!... il n'en est plus pour nous!
«—Malheureux, la terreur aujourd'hui vous abuse,
» Car les Normands ont fui!—Ce notait qu'une ruse,
«Rien n'a pu résister à leur terrible effort.—
«Et l'armée?—Est vaincue!—Etle prince?—Il estmort !
«—Il estmort! Ah! laissez, en son malheur extrême,
» Edith, la pauvre Edith, chercher "en vain des pleurs.»
Je connais le tourment de perdre ce qu'on aime,
Et ne tenterai pas de dire ses .douleurs.
Un autre jour naissait. Il était sans nuages;
Les parfums s'exhalaient dans les airs répandus.
3o EDITH.
«Nous arrivons du camp; au conquérant farouche
» Nous avons demandé le héros qui n'est plus ;
» Un dur consentement est sorti de sa bouche :
» C'est la seule faveur qu'il accorde aux vaincus;
» Voulant qu'Harold repose en notre saint asile,
» Sur le champ du carnage aussitôt dispersés,
» Nos pas à le chercher se sont en vain lassés,
» Pour retrouver son corps tout soin est inutile.
» Vous qui l'ayez aimé, voulez-vous y venir ?
» —Oui, partons, je connais cette sanglante route :
» Dieu,qual}t dans les coeurs, au bien-aimé, sans doute,
» Dans la vie et la mort voudra me réunir. »
Il est prêt le coursier à la marche rapide,
EDITH. 3i
Qu'un héros autrefois l'instruisit à dompter;
Il regarde, il hennit, mais une main timide
Comme aux jours du bonheur ne vient plus le flatter.
Il sent qu'avec fureur on tourmente ses rênes,
Et que d'un pied hardi son flanc noir est pressé ;
Son noble instinct répond, et franchissant les plaines,
Les torrens et les monts, il bondit élancé;, ■
Par l'éclat des flambeaux sa course est animée,
Et bientôt devançant ses guides étonnés,
Edith, au jour naissant, voit le camp et l'armée
Des vainqueurs que le sort AUX Anglais a donnés.
Les voilà! quel spectacle, e't quelle horrible fête !
3a EDITH..
Sur les corps des vaincus les escadrons normands
Par de barbares jeux célèbrent leur conquête ;
Au milieu des sanglots et des gémissemens,
Des chants, des cris, des feux éclatent dans la plaine.
Les rires insultans des vainqueurs enivrés
Frappent le coeur d'Edith qui les entend à peine,
Et porte sur les morts ses regards éplorés.
Du malheur d'une femme, oh ! quelle est 1 a puissance !
Elle paraît : les rangs s'ouvrent à sa présence.
Émus de son aspect, ils cessent leurs clameurs ;
Ils disent : Qu'elle est belle ! et respectent ses pleurs.
Tout-à-coup, immobile elle s'est arrêtée :
« C'est ici, c'est ici ! je le sens à mon coeur. »
Sur le tertre sanglant alors précipitée,
Et par uri cri terrible écartant le vainqueur :
«Voyez-vous ces guerriers tout couverts de blessures,
» Ces drapeaux déchirés, ces pesantes armures ?
» Harold, mon bien-aim'é, tu n'es pas loin de là.
EDITH.
33
» Infortunés amis, n'est-ce pas sa bannière ?
» Je tiens son bouclier, son glaive, sa visière...
» Harold ! » Elle mourut en criant : « Le voilà ! »
LOUISE.
« QUEL est, auprès des murs de ta sainte chapelle,
» Ce tombeau, de la croix récemment honoré?
» Pourquoi, pasteur, sur ce marbre sacré,,
» Ces mots : MALHEUR A L'INFIBÈLE ? »
2
38 LOUISE.
O mon fils, écoutez, et devenez vainqueur
Des funestes penchans où s'égare notre âme;
De ce qui vous aima ménagez bien le coeur,
Et craignez près de Dieu les larmes d'une femme.
J'arrivais dans ces lieux lorsque lejeune Egmorit
Du manoir paternel recueillait l'héritage.
Heureux de sa beauté, fier d'un illustre nom,
Je le vis aux plaisirs livrer tout son jeune âge.
LOUISE. 3g
Le Ciel l'avaifcdoté de cet attrait puissant
Dont s'enivrent les coeurs. Né généreux, sensible,
Mais ardent et léger, je le visjinnocent,
Faible, puis au remords bientôt inaccessible.
Las desfières beautés qui demandaient ses lois,
Une fille des champs fut l'objet de son choix;
Elle était belle et pure ; on la nommait Louise.
De soins nouveaux pour elle enivrée et surprise,
On la vit s'éloigner des fêtes du saint lieu, •
Et bientôt oublier l'honneur, son-père, et Dieu.
Tout charmé du bonheur qu'il faisait naître en elle,'
Egmont quelques instans crut son âme fidèle ;
Un amour si naïf,,si rempli de candeur,
De la première ivresse entretenait l'ardeur.
Mais le monde à l'amour redemanda sa proie,,
Et le jeune insensé revint à ses plaisirs
D'un coeur qui l'adorait sacrifier la joie,
Et consumer le sien dans de nouveaux désirs.
4o LOUISE.
11 quitta pour long-temps le château de ses pères,
Il courut visiter les terres étrangères ;
Le bruit se répandit quj'un hymen fortuné
L'avait loin du pays à jamais enchaîné.
C'était trop de chagrins pour ce coeur solitaire,
Déjà percé des traits de l'infidélité,
Déjà plein du remords d'un crime involontaire,
Et dont le châtiment lui semblait mérité.
Il me fallut porter à cette âme affligée
La consolation trop long-temps négligée ;
Coupable d'un seul crime, elle eut un seul aveu,
Un unique pardon à demander à Dieu.
« Je l'aimai, je l'aimai ! ce fut toute ma vie,
» Disait-elle; oh! comment fléchir votre courroux,
» Mon Dieu, vous qui savez qu'à votre foi ravie,
» Tant que l'ingrat m'aima, je l'aimai plus que vous?
« — O ma fille, ma fille, oubliez ce délire ;
» Qu'un plus sublime amour vous touche et vous inspir
LOUISE. ., 41
«Lui disais-je, interdit de ces mots insensés;
» Si près de Dieu peut-^tre, eh quoi, vous l'offensez ! »
Elle se tut. Ses pleurs coulaient en abondance,
Et le calme revint, mais après de longs jours,
Après de longs regrets et le divin secours,
Et quand là mort certaine apporta l'espérance.
Bientôt on n'entendit que des pleurs au hameau,
Un jeune arbre bientôt poussa sur un tombeau,
Et j'allai tous les soirs pour l'âme de Louise-
Réciter la prière à ses remords promise.
Un soir, que, m'oubliant dans ce devoir pieux,
J'avais laissé la nuit m'entourer dans ces lieux,
Au milieu des sanglots une'voix triste et tendre,
Dont je tressaille encore, à moi se fit entendre;
Mon âme en fut saisie et garde pour jamais
Le lointain souvenir de ses touchans regrets :
« Tendre coeur, il est sous la pierye,
.2
4a . LOUISE.
» Il ne bat plus ! comme il m'aimait !
» Ombre chérie, à ma prière
» Vas-tu répondre ? — Tout s.e tait !
» Quoi! pas un mot, pas une plainte !
» Comme avant le jour du trépas,
» Tremblante d'amour et de crainte,
» Tu souffres, tu n'accuses pas !
» Louise ! ah ! pourquoi, si timide,
» Me laisser à d'autres amours ?
» Mon coeur, plus faible que perfide,
» Vers le tien ramené toujours,
» Eut, par sa trompeuse éloquence,
*
»* Trop d'empire sur l'innocence :
» Une larme, un mot.... tu croyais ;
« Et tout surpris de ma puissance,
» Ma Louise, je t'accusais
» De froideur et d'indifférence ;
» En te fuyant, je me disais :
LOUISE 43
» Elle m'oublie.... et tu mourais !
» Tu mourais, faible créature !
» Que n'as-tu d'un ardent courroux
» Armé ta voix touchante et pure !
» Que n'as-tu d'un esprit jaloux
» Suivi, tourmenté le parjure"
» Infidèle à des noeuds si doux!
» J'aurais craint ta douleur mortelle,
» Et tourmenté, vaincu par elle,
» Repoussant le monde et ses biens,.
» J'aurais accepté tes liens.
» J'aurais, meilleur et plus sensible,
» Béni ton amour inflexible,
» Et ne viendrais pas aujourd'hui,
» A ce coeur qui dort sous la pierre,
» Porter la stérile prière
» D'un coeur plus malheureux que lui.
44 LOUISE-
« Oh ! dis, quand s'éteignait la flamme
» De ces jours passés à m'aimer,
» La vengeance au fond de ton âme
» N'a-t-elle pu la ranimer ?
» Quel fut le terrible anathème
» Qui tonnait à l'heure suprême
« Sur l'ingrat aux pleurs condamné ? »
« Egmont, Louise a pardonné ! «
On n'a jamais bien su quelle voix solennelle
Se fit entendre ainsi du milieu des tombeaux,

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