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Chère France : lettres intimes / par Nicolas Breuillart,...

De
276 pages
Sandoz et Fischbacher (Paris). 1872. 1 vol. (319 p.) ; in-18.
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CHERE FRANCE
LETTRES INTIMES
SAINT-DENIS. — TYPOGRAPHIE DE CIT. LAMBERT.
CHÈRE FRANCE
LETTRES INTIMES
PAR
NICOLAS BREUILLART
Auteur des Lettres à un Jeune Engagé
OUVRAGE ADOPTÉ PAU LE MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE POUR
LES BIBLIOTHÈQUES SCOLAIRES.
« Avec du travail, de l'ordre
« et de l'économie, le chemin de
« la fortune est aussi aisé que
« celui du marché. »
FRANKLIN.
PARIS
SANDOZ ET FISCHBACHER, ÉDITEURS
33, RUE DE, SEINE.
1872
(Tous droits réservés )
PREFACE.
« To be or not to be (1). »
« Être ou ne pas être. »
Telle est la question actuelle sur la France !
Il ne nous reste qu'à choisir entre ses
éminentes qualités, et ses insupportables
défauts.
Chers lecteurs, la laisserons-nous périr?
Paris, 15 Septembre 1872.
NICOLAS BREUILLART.
(1) Shakspeare.
PREMIÈRE LETTRE-.
ABATTEMENT
Paris, 11 Octobre 1871.
A Monsieur Antoine Arnauld, à A. . . Ardèche.
Te voilà donc retourné à tes champs et à tes
affections, cher Antoine, après ce douloureux
exil en pays ennemi! Que tu dois te trouver
heureux si ce mot consolateur et charmant,
peut encore exister pour nous dans la voie
sombre que nous parcourons depuis le 19 juil-
let 1870.
Combien ton séjour ici m'a été agréable et
utile! Nos rapports d'intimité renouvelés
1.
— 10 —
après un si long temps d'absence sont bien
doux à mon coeur.
Tout ce que tu m'as raconté de ta vie agri-
cole, si simple et pourtant si belle, si abon-
dante, si indépendante surtout, puisqu'elle, ne
compte qu'avec Dieu, donne il me semble à
celui qui a le bonheur d'en jouir une placidité
de caractère, une lucidité d'esprit, qu'on cher-
cherait vainement chez l'habitant des villes.
La vie aux champs m'entraînerait presque,
et avec d'autant plus d'autorité que je vois,
malgré ton éloignement de ce fameux centre
qui s'appelle Paris, cet enfant prodigue de
la France, que vous ruraux et la province
finirez peut-être bien par mettre à la raison,
que tu n'es resté étranger à aucune des phases,
à aucun des événements publics qui compo-
sent cette période de notre histoire. 7
Ta manière ferme et sûre de comprendre la
— 11 —
régénération de notre' pays me plaît infini-
ment, m'encourage et me consolerait si je pou-
vais l'être; mais, sur ce point, je crains que
les deux siéges maudits auxquels j'ai assisté
ne rendent mon moral incurable.
Néanmoins, j'essaierai de suivre ton exemple
et de partager tes espérances.
Te rappelles-tu qu'au collége tu avais l'hon-
neur d'être mon chef de file? Eh bien! nous
allons tout bonnement renouer cette chaîne
interrompue en continuant à aimer et à servir
notre France, chacun dans la mesure de nos
moyens physiques et intellectuels.
Pour toi, l'immutabilité, ainsi que tu l'ap-
pelles et tu as mille fois raison, c'est l'inflexi-
bilité dans les principes. Sans cette inflexibi-
lité nous sommes perdus, mais avec elle aussi,
de quoi ne sommes-nous pas capables ?
— 12 —
Arrière donc les choses de convention, nous
ne vivons que d'elles dans notre pays !
Arrière les circonstances atténuantes et
leurs conséquences perturbatrices !
Mettons-nous résolument à l'oeuvre avec
une fermeté et un esprit de suite inébran-
lables. Alors, quel que soit le fardeau qu'il
nous faudra porter durant les longues-années
nécessaires, soyons vaillants et ne nous lais-
sons jamais entamer par la moindre défail-
lance.
Adieu, mon vieux camarade, je te vois d'ici
occupé à tes sérieux et doux travaux : la cul-
ture de tes terres, l'éducation de tes enfants.
DEUXIÈME LETTRE
LE PEUPLE LIT,
Paris, 20 Octobre 1871.
Au même.
Comme je te récrivais, ami, je ne veux pas
rester étranger au travail utile auquel tout
vrai Français doit concourir dans la reconsti-
tution de notre cher pays.
Je désire donc aussi lui apporter mon grain
de sable.
La difficulté est de le bien choisir, de le bien
placer surtout. Sur ce point, tes conseils me
seront précieux.
— 16 —
Tu sais ce que je puis. En suivant le travail
de tes sillons, pense un peu à moi.
Apprécie sans ménagement de quoi je suis
capable, et fais-le-moi connaître avec cette
franchise sérieuse, aimable et persuasive, qui
me retenait si bien autrefois.
Mon inclination, mes loisirs, ma modeste
aisance, ce goût, peut-être immodéré de la vie
moyenne, pour laquelle j'ai sincèrement un
vrai culte, me porteraient à écrire pour ceux
qui commencent à lire : qu'en penses-tU ?
Le plaisir qu'on trouve dans une paisible
retraite, qui a l'heureux privilége de vous sous-
traire aux insanités de l'ambition et de ses
affluents l'orgueil et l'envie, m'entraîne tout à
fait à suivre le conseil qu'Alphonse Karr
donne à ses lecteurs dans un article de ses
Guêpes du 8 mai 1869.
— 17 -
« Il se fait en ce moment (écrit-il), non-seu-
« ment en France, mais bientôt dans toute
« l'Europe et le monde entier, une propagande
« d'où sortiront invinciblement, enfin, l'éga-
« lité d'abord, la liberté ensuite.
«C'est la ligue de l'enseignement.
« Le peuple lit.
« A cette pensée chacun de nous — les fai-
« seurs de livres — ne peut s'empêcher de
« faire un sévère examen de conscience.
« Cette partie de la nation qui vient d'ap-
« prendre ou qui apprend à lire se contente
« pendant quelques instants, comme les en-
« fants, de livres d'images, de contes de fées
« et de romans invraisemblables. Mais elle
« passera vite à l'adolescence et de là à la
« maturité.
« Combien de nous ont-ils écrit de livres dignes
« d'être lus par ce peuple nouveau?
— 18 —
« Nos travaux se composent presque tous
« d'amusements pour les oisifs—les seuls qui
« lussent alors, — et aussi d'ouvrages de guerre
« qui ont contribué, sinon à amener le progrès
« auquel nous touchons, du moins à lui dé-
« blayer la voie.
« Nous avons fait en conscience notre niè-
« tier de soldats d'avant-garde, de sapeurs, de
« démolisseurs; nous avons de l'ouvrage pour
« le reste de notre vie. Mais il appartient à la
« génération qui nous suit d'écrire pour l'adoles-
« cence et la maturité. Qu'elle ne s'amuse donc
«pas à marcher dans la trace de nos pas;
« qu'elle cherche résolument des routes nou-
« velles, plus heureuses que la nôtre. Elle n'a
« pas affaire à des lecteurs ennuyés et blasés. »
Je livre à tes méditations ce passage des
Guêpes.
Les événements survenus éclairent d'un
— 19 —
singulier jour ce mea culpa d'un des écrivains
aimés de la génération qui s'en va.
Assurément il faut écrire pour ces jeunes
esprits des classes en marche, et surtout leur
porter bonheur, si la chose est possible.
Mais qu'écrire ?
« That is the question (1). »
Adieu, cher Antoine, ma prochaine lettre
t'apportera mes réflexions au sujet de ce qui
précède. De ton côté cherche, examine, joins-y
les tiennes.
(1) Shakspeare.
TROISIÈME LETTRE
DÉTERMINATION
Paris, 3 Novembre 1871.
Au même.
Ton approbation à mon projet, cher Antoine,
me détermine. Nul doute que, dans cet' ordre
d'idées, il n'y ait beaucoup à faire; car, bien
certainement, il y a deux choses à considérer
dans la lecture : la lettre et l'esprit.
Dans l'état de choses actuel, on ne lit pas,
ou du moins on lit à peine, et peut-être moins
encore dans les classes arrivées que dans les
classes en marche.
— 24 -
Sous ce rapport comme sous beaucoup d'au-
tres, la démocratie, pour ne pas dire la déma-
gogie, peut faire sombrer le tiers état s'il n'y
apporte une attention soutenue, vigilante et
ferme; car, il doit être et rester le rempart
éclairé des réformes nécessaires amenées en
France par le grand mouvement de 89.
Ne penses-tu pas, comme moi, que c'est par
le patriotisme, la lecture et le travail, un bon
et sérieux travail, que toute réforme dans
l'éducation des enfants doit être entreprise
dans notre pays ?
Sous ces différents aspects, si intimement
liés entre eux, tout est à faire ou à refaire.
L'éducation de nos enfants, celle des gar-
çons comme celle des filles, laisse tant à dé-
sirer!
On ingurgite aux enfants des deux sexes
— 25 -
une instruction indigeste qui, depuis plus de
vingt ans, fatigue leur intelligence, alourdit
leur imagination, et chose bien autrement
grave, obscurcit l'intuition. Les derniers évé-
nements en sont malheureusement la preuve
concluante.
Que, jusqu'à cinq ans, on laisse donc ces
chers petits êtres être d'abord. Qu'on ne s'oc-
cupe que de développer leurs qualités et de
corriger leurs défauts; que du soin de leur
former une robuste santé qui, dans toutes les
conditions de la vie, est le premier de tous les
biens, rien de mieux.
Que de cinq à sept ans on leur apprenne
seulement à lire et à écrire, c'est très-suffisant.
Mais à partir de cette deuxième période, je
voudrais voir les enfants emboîter le pas de
leurs ascendants, et non pas leurs ascendants
emboîter le leur, comme la chose se passe dé-
2
— 26 -
plorablement de nos jours; ce qui nous a valu
les petits crevés, les cocodès et les goutteux de
vingt ans aux ambulances de nos armées,
quand la loi les a forcément obligés à les re-
joindre.
Il faut énergiquement enrayer ce mouve-
ment malsain d'égoïsme sinistre, qui nous con-
duirait, par la continuation immodérée des
jouissances matérielles, à l'absorption de notre
France par les nations, jalouses ou convoi-
teuses, qui l'entourent.
Notre indispensable réforme doit être entre-
prise par tous les moyens capables d'en assurer
le succès; et un des meilleurs, il me semble,
serait les notions patriotiques inculquées aus-
sitôt que l'enfant a atteint sa septième année.
Il faut l'habituer à entendre, incessamment,
ce mot, si grand et si cher, de patrie; Qu'il ne
— 27 —
soit jamais prononcé devant lui qu'avec ré-
serve, respect et amour. Hélas ! nos malheurs
actuels sont bien faits pour nous guider réso-
lument dans cette voie.
Travaillons avec énergie, et toujours un sé-
rieux esprit de suite à détruire cette indiffé-
rence et cette atonie coupables qui se mani-
festent si fréquemment quand il s'agit des
intérêts les plus puissants du pays. N'est-ce
pas la pensée qui doit préoccuper sans cesse
tout coeur français !
Méfions-nous de la légèreté de notre carac-
tère, et surtout de la vivacité de notre imagi-
nation, qui nous fait accepter simultanément,
et avec tant de facilité, le pour et le contre.
C'est peut-être là que se rencontre la dévia-
. tion du sens moral qui a disparu depuis tant
d'années de notre nation.
— 28 —
L'y ramener est assurément une vaste en-
treprise. Il faut l'essayer, nous serions si heu-
reux si elle aboutissait ! La persévérance a une
force considérable, employons-la.
En écrivant pour l'adolescence et pour la
jeunesse, faisons en sorte de l'intéresser à
l'existence physique et morale de la France.
Ce sera un pas immense vers notre régéné-
ration.
Tout à toi, bien cher.
QUATRIÈME LETTRE
DES CLASSES EN MARCHE
Paris, 10 Novembre 1871.
Au même.
En province, à la campagne, il se peut qu'on
lise. Il y a là de bons esprits appliqués et sé-
rieux; et sous ce rapport l'Assemblée natio-
nale de 1871 a droit à de grands éloges; car,
dans les graves questions qui lui ont été sou-
mises, elle s'est toujours trouvée à la hauteur
d'une discussion intelligente et approfondie, à
l'exception cependant des membres de l'ex-
trême gauche, dont la majeure partie s'est tue
— 32 —
dans l'impuissance où elle était d'y prendre
part, suite de son ignorance en politique, en
économie sociale, en administration, en rap-
ports internationaux, etc. Si elle a quelques
notions, elles sont fort rares, souvent de fan-
taisie, et alors plus à craindre qu'à appli-
quer.
Mais à Paris, on ne lit pas; le temps vous
échappe; puis on le gaspille; et enfin, on ne
sait pas rester chez soi.
Aussi, ce que je t'écrivais dernièrement, que
l'éducation des filles était mauvaise, je le
maintiens absolument. Aussi longtemps que
mères et filles fréquenteront les cours. Tant
que les mères n'élèveront pas dans le sanc-
tuaire sacré de la famille celles qui sont appe-
lées au grand honneur d'être un jour épouses
et mères, n'attendons rien de bon, rien de ré-
fléchi, rien de stable de ces générations, sur-
— 33 —
tout dans les classes arrivées, qui ont pourtant
des devoirs si importants à remplir !
J'entends par classes arrivées, celles que
jusqu'ici on a appelées classes élevées, c'est-
à-dire les familles instruites, dans lequelles on
sait lire depuis quatre générations au moins,
et voici pourquoi :
Première génération : Lecture et seulement
lecture en gros caractères ; quiconque a visité
les écoles primaires conviendra que, pour cette
première génération, la lecture-; seule, est déjà
bien assez.
Deuxième génération : Lecture des petits
caractères. La lecture est difficile encore pour
cette génération; mais en y ajoutant l'écri-
ture, on la fera peut-être sortir de la lettre et
entrer dans l'esprit.
Troisième génération : Lecture et écriture;
— 34 —
étude avec entraînement et curiosité de l'une
et de l'autre. Commencement du développe-
ment intellectuel de la classe moyenne.
Quatrième génération : Classe moyenne;
son entrée dans les classes arrivées ou éle-
vées. Elle y trouve le complément excellent
de l'éducation, réunie à l'instruction.
C'est seulement dans cette quatrième géné-
ration que peuvent se recruter les natures
d'élite et réellement supérieures, à l'exception
pour les trois premières des exceptions qui
confirment toujours la règle.
A l'appui, cher ami, de cette doctrine, que
je crois inattaquable, je t'envoie une liste re-
levée sur les murs de Paris durant le règne
de cette odieuse Commune, de tous les noms
ayant paru sur les affiches qui contenaient
leurs monstrueuses et insensées élucubrations.
— 35 —
Le document est curieux, voilà pourquoi je te
l'adresse (1).
De tous ces noms, fort peu assurément
avaient franchi la deuxième génération, et pas
un, peut-être, n'était entré dans la quatrième.
Combien l'ignorance est à redouter, et l'ins-
truction et l'éducation à désirer !
Adieu, ami.
(1) Voir la note 1, à la fin du volume
CINQUIÈME LETTRE
SIR ROBERT PEEL
3
Paris, 25 Novembre 1871.
Au même.
Pour juger l'éducation actuelle, mon cher
Antoine, il n'y a qu'à nous rappeler celle que
nous avons reçue : toi, moi, Paul Leroi et Charles
Ledru.
Avec quelle tendresse n'avons-nous pas été
élevés? mais aussi avec quelle fermeté !
Tout en nous laissant une liberté si néces-
saire à l'épanouissement de l'enfance, combien
nos bien-aimés parents étaient soucieux de la
— 40 —
déférence, de la discrétion et du respect que
nous avions à observer et à témoigner à ceux
qui, à des degrés différents, nous appartenaient
ou nous entouraient.
Souviens-toi donc de notre bon vieux garde
Blanchard, de ses : eune, — deusse, — eune, —
deusse, lors des exercices militaires auxquels
on nou s soumettait durant le temps des va-
cances; ce qui, en lui rappelant son ancien mé-
tier, le rendait si heureux, et lui permettait
d'augmenter le fond de sa tirelire avec les
piècettes que nous lui donnions en reconnais-
sance de ses soins.
Il me semble encore voir cette bienheureuse
tirelire à la tête de son lit, près du bénitier;
et sa narquoise, mais bonne physionomie,
quand on lui demandait : « Qu'est-ce que c'est
que ça, père Blanchard? — Ça, monsieur, en
la désignant avec le plus imperturbable sang-
— 41 —
froid, c'est pour les hommes ; » et plongeant ses
gros doigts dans le bénitier., après avoir fait un
respectueux signe de croix, comme les mili-
taires seuls savent le faire, il ajoutait : « Ceci
est pour Dieu. »,
Cette ferme croyance et ses heureux dérivés
l'ont conduit, avec l'aide de nos pères, à laisser
à chacun de ses deux fils, nos camarades d'é-
tudes primaires et d'exercices militaires, deve-
nus pendant cette guerre insensée nos frères
d'armes, 300 livres de bonnes rentes, qu'avec
les sentiments de probité et d'honneur qu'il
leur a inculqués, ils augmenteront assurément,
et laisseront à leur tour à leurs enfants ; pour
lesquels, nous aussi, sommes si disposés à faire
ce que les chers nôtres nous ont si modestement
enseigné.
Me voilà ramené, par cet aimable souvenir,
— 42 —
à cette époque de l'âge heureux où tout est es-
pérance et bonheur.
Ce voisinage de campagne, si fréquenté par
nos familles; des pères si capables de s'en-
tendre et si pénétrés de cette pensée de Bacon :
Si vous voulez former des hommes, élevez les en-
fants en hommes, comment ne nous rappelle-
rions-nous pas toutes ces bonnes choses, et ne
les appliquerions-nous pas après?
N'as-tu pas rapporté de notre voyage en An-
gleterre cette appréciation : que l'éducation in-
térieure dans la famille anglaise est bien pré-
férable à la nôtre.
Il y a bien plus de direction appliquée et
soutenue, bien plus de sang-froid, bien plus de
dignité, plus de distance, enfin, entre le père,
la mère et les enfants que chez nous, où nos
enfants sont beaucoup trop encastrés dans des
- 43 —
habitudes de famille qui sont tout à fait hors
de leur âge.
J'ajouterai même que, en Angleterre, peut-
être, il n'y a ni père ni mère, ni fils ni fille, ni
frère ni soeur; il n'y a que des Anglais. Le
Royaume-Uni avant tout.
La base principale de cet extrême respect
que l'Anglais a pour tout, pour tous, et parti-
culièrement pour lui-même, vient, je ne le
mets pas en doute, de cette rigoureuse obser-
vance du repos du dimanche, par le silence, la
lecture et la méditation. C'est comme tout un
jour donné à la réflexion, non-seulement la
plus austère, mais encore la plus nécessaire.
Elle complète une semaine écoulée, qu'on
peut alors apprécier et juger avoir été bonne
ou mauvaise.
_ 44 —
Elle prépare peut-être le succès de celle qui
vient.
Il serait bien à souhaiter que dans notre
pays les choses pussent s'y passer ainsi; et
qu'après le devoir religieux accompli dans la
matinée du dimanche, chacun pût jouir de ses
biens intellectuels et les augmenter.
Permets-moi, ami, les détails qui vont
suivre.
Voici comment sir Robert Peel (1), le grand
ministre anglais, fut élevé par son père (nous
dit M. Guizot, dans sa belle étude sur cet il-
lustre homme d'Etat) :
« Son père voua, pour ainsi dire, dès
l'enfance, son fils à être, non-seulement un
(1) Né le 5 février 1788, fut élevé au collége de Harrow, et finit
ses études à l'Université d'Oxford ; à 21 ans il entra dans la chambre
des Communes; mort le 2 juillet 1850.
- 45 -
partisan comme lui, mais un continuateur de
M. Pitt, un autre grand ministre, au service
des principes et des intérêts conservateurs de
son pays. Il poursuivait ce désir avec une pas-
sion si persévérante, que, tous les dimanches,
en rentrant de l'église, il voulait que l'enfant,
debout sur une table, répétât le sermon qu'il
venait d'entendre, pensant qu'il ne pouvait lui
imposer trop tôt ces forts exercices de la mé-
moire et de la parole qui aident si efficacement
à former les grands orateurs.
« Dans l'automne de 1848 (continue ailleurs
M. Guizot), il m'engagea à aller passer quel-
ques jours dans son manoir de Drayton, et je
garde de cette visite, où se trouvaient aussi deux
de mes amis, M. Dumon et le duc de Monte-
bello, le plus agréable souvenir. Je vis là sir
Robert Peel au sein de sa famille et au milieu
de la population de ses terres.
3.
— 40 —
«.....Sur ses domaines, de nombreux et
heureux fermiers, parmi lesquels un des frères
de sir Robert Peel, qui avait préféré la vie
agricole à toutes autres carrières; de grands
travaux d'amélioration rurale; surtout de drai-
nage, que sir Robert Peel suivait de près, et
nous démontrait avec une connaissance précise
des détails. — Belle existence domestique;
grande et simple ; bien ordonnée, avec largeur,
dans l'intérieur de la maison, une gravité af-
fectueuse, moins animée, moins expansive,
moins douce que ne le désirent et le compor-
tent nos moeurs; les souvenirs politiques, con-
sacrés par une galerie de portraits, la plupart
contemporains, soit les collègues de sir Robert
Peel dans le gouvernement, soit les hommes
distingués avec lesquels il avait eu des rela-
tions. Hors de la maison, entre le propriétaire
et la population environnante, une grande dis-
tance, marquée dans les manières, mais ou-
— 47 —
bliée par des rapports fréquents, pleins d'équité
et de bienveillance de la part du supérieur,
sans apparence d'envie ni de servilité chez les
inférieurs. J'ai vu là un des plus heureux
exemples de la hiérarchie légitime des situa-
tions et des personnes, sans souvenirs ni préten-
tions aristocratiques, et au milieu d'un senti-
mentgénéral et naturel de droit et de respect. »
Bien de plus complet, comme éducation
achevée, que ce portrait tracé par un grand
écrivain.
En France, le père de famille se désintéresse
malheureusement trop dans l'éducation de ses
enfants; cela lui fait des loisirs dont les cercles
et les cafés bénéficient; c'est fâcheux, à bien
des points de vue, les résultats qui en décou-
lent sont déplorables.
Entièrement à toi, mon cher Antoine.
SIXIÈME LETTRE
DE LA FEMME FRANÇAISE
Paris, 4 Décembre 1871.
Au même.
La transformation si nécessaire de notre
caractère national, pour être efficace et amener
de sûrs résultats, devant, mon cher ami, com-
mencer par le jeune âge, on se demande si nos
femmes, seules aptes à s'en occuper pendant
cette première période, y sont suffisamment
préparées.
Je ne le crois pas : la femme française est si
peu sérieuse, si frivole, si entichée de modes,
— 52—
de dépenses, de nouveautés, qu'il me paraît
excessif de compter sur elle pour l'éducation
des enfants après l'âge de sept ans.
Ces défauts, paraît-il, elle les a possédés à
toutes les époques; car, pour la rendre plus
sérieuse, voici les conseils que donne, à son
sujet, l'illustre archevêque de Cambrai, dans
son admirable Traité de l'éducation des filles.
« Il serait bon aussi qu'elles sussent quelque
chose des principales règles de la justice : par
exemple, la différence qu'il y a entre un tes-
tament et une donation; ce que c'est qu'un
contrat, une substitution, un partage de cohé-
, ritiers; les principales règles du droit ou des
coutumes du pays où l'on est, pour rendre ces
actes valides; ce que c'est que propres, ce que
c'est que communauté, ce que c'est que biens
meubles et immeubles. Si elles se marient,
— 53 —
toutes leurs principales affaires rouleront là-
dessus. »
Pour moi, je voudrais voir revenir l'ancienne
coutume de confier aux hommes, à partir de
cet âge (sept ans), la direction entière de l'ins-
truction, non-seulement des garçons, mais en-
core celle des filles.
Tu répondras à cela qu'un bon précepteur
est chose très-difficile à rencontrer. J'en con-
viens ; cependant, en prenant la peine de
chercher, je crois qu'aujourd'hui plus qu'à au-
cune autre époque, on peut y parvenir. Comme
dans toutes les circonstances où le support mu-
tuel devient nécessaire, il faudrait naturelle-
ment que chacun y mît du sien.
Incontestablement, en fait de femmes, je ne
veux ni virago ni bas-bleu; mais je ne veux pas
— 54 —
non plus, ou des inutilités, ou des femmes-
chiffons.
Sur ce chanceux sujet, mon cher Antoine,
tu peux en parler fort à ton aise. Ton aimable
femme te donne un bonheur complet; aussi, à
cette qualification d'aimable, je n'ajoute rien,
parce que elle renferme tout ce qu'un galant
homme peut demander à sa compagne bien-
aimée.
Mais moi, qui ai perdu, fort inutilement,
mes plus belles années dans cette vie haletante
de Paris, qui suis très-résolu à y mettre le sabot
en me mariant, je t'assure que devant ces idées
raisonnables, je reste fort perplexe; car, jus-
qu'ici, on ne m'a présenté que perruques,
toques et chapeaux impossibles, auquel un hon-
nête homme ne peut penser à confier l'honneur
de son nom, celui de ses enfants, le soin de sa
fortune, qu'elle existe ou qu'elle soit à créer.
— 55 —
Depuis plus de vingt ans, la direction mater-
nelle est la seule qui ait gouverné les enfants.
La dernière guerre nous a donné la mesure
de ses résultats.
Il y a certainement des femmes d'élite, mais
le nombre en est, je crois, fort restreint.
Si des mères ont été les premières, sans at-
tendre ni la loi ni l'âge, à envoyer leurs fils aux
armées, combien d'autres ont été indignes ! et,
en fait d'indignité, n'ont trouvé d'émulés que
dans leurs propres enfants, par l'empressement
qu'ils mettaient à fuir à l'étranger !
Et, à ce propos, je me rappelle qu'arrivant
un soir du mois d'août 1870, dans un salon ami
où le temps se passait à faire des masses de
charpie et de linge fenestré ( quels souvenirs ! ),
on parlait d'une famille qui se plaçait dans ce
cas d'indignité, et qu'une très-jeune fille, en
— 56 —
vraie Française, élevant modestement la voix,
dit :
« Pour moi, quand dans trois ou quatre ans
je me marierai, je demanderai à mon futur
l'emploi de son temps durant la guerre. »
Cette charmante enfant avait mille fois
raison.
Adieu, cher Antoine, à bientôt.
SEPTIÈME LETTRE
DE LA VIE A LA CAMPAGNE
Paris, 14 Décembre 1871
Au même.
Je suis heureux, cher ami, qu'entre toi, père
de famille, et moi, célibataire, qui n'apporte
dans notre plan qu'un modeste esprit d'obser-
vation, se rencontre cette unité de vues dans
l'éducation à donner à nos enfants.
Quelle bonne chose si, jusqu'à l'âge de sept
ans, tout ce petit monde pouvait vivre à la
campagne! Malheureusement, le goût des
champs est tellement antipathique au plus
— 60 —
grand nombre dans notre pays, que, de ce côté,
il y a, je le crains, fort peu à espérer.
Et pourtant, sans aller jusqu'à prononcer le
mot de fortune, quels avantages de réel bien-
être ne trouve-t-on pas dans la vie rurale!
On reste confondu, quand on voit tant de
gens à la ville n'ayant qu'une existence, non-
seulement médiocre, mais encore précaire,
s'obstiner à y rester.
Une foule de qualités très-sérieuses et de
haute portée, découlent du séjour habituel à la
campagne. En bien peu d'années, une modeste
aisance peut s'y transformer en une vie large,
et, pour les familles nombreuses, l'avantage
est, non-seulement considérable, mais encore
assuré.
Un guide excellent dans cette question, le
meilleur, à mon avis, de tous les livres écrits
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sur ce sujet,, parée qu'il est, le plus simple et le
plus faeile à appliquer, c'est la Maison de cam-
pagne de madame Adanson. Et somme dams
l'ordre des faits tout se lie , monsieur le mi-
nistre de l'instruction publique devrait ordon-
ner qu'il soit un des livres les plus employés
dans les bibliothèques scolaires, et en déclarer
l'auteur, auteur classique pour les écoles pri-
maires.
A la campagne, il est beaucoup plus facile
de façonner un caractère, un coeur, un sérieux
esprit d'homme qu'à la ville, où le savoir, à
tous les degrés, nous entraîne bien souvent,
malgré notre inclination, au delà de nom-
mêmes. Nous ne devons peut-être notre légè-
reté, et notre infatuation si persistantes, qu'aux
progrès actuels de la science, particulièrement
à la vapeur et à l'électricité. L'une, nous en-
lève par faction, l'autre, par l'esprit. Le moyen
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de se retrouver calme, disposé au sang-froid
et à la raison, devant ces auxiliaires de la vi-
vacité de notre imagination et de notre amour
du changement.
Il faut pourtant bien rechercher ce bon sens
que nous avons perdu depuis tant d'années.
Les maux de la guerre nous le feront peut-
être retrouver.
Quand je parle de caractère, de coeur, de
raison chez l'enfant, ces différentes disposi-
tions de la nature ou de l'âme, sont bien cer-
tainement les facultés dont on s'occupe le
moins dans l'éducation.
Ce sont cependant nos enfants qui auront à
résoudre ces redoutables problèmes qui cau-
sent les maux du temps actuel.
C'est très-fâcheux, mais c'est ainsi : le