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Chiffonnette, histoire d'une petite fille qui n'était pas sage tous les jours, par Mme de Villeblanche,...

De
141 pages
J. Vermot (Paris). 1865. In-4° , 139 p. et catalogue de l'éditeur, fig., pl..
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ÊWMON NETTE
'■PAP.ÏP-. — '1MP._ SIMON* P.AÇOX ET COUP., RUE D'F RF1T P. TU , 1.
; * .-
CHIFFONNETTE
HISTOIRE DUNE PETITE FILLE
QB1 N'ÉTAIT PAS SAGE TOUS LES JOIiRS
PAP.
M4^ DE VILLEBLANCHE
' • *'\.-:SX Directrice'du journal la Poupée modèle /'
ILLÙ<f^|léjiS DE YAN'DARGENT GEORGES FATH, ETC.
GRAVÉES PAR YON ET PERRICIION {"^^Ty^J^T^'
PARIS
J. VERMOT ET ~C1T; LIRR A IRES-ÉDITEURS
55, QUAI DES AUGUSTI.NS, 55
1805
CHIFFONNETTE A SES LECTRICES
EXPLICATIONS PRÉLIMINAIRES
Beaucoup d'entre vous me connaissent déjà un peu, mesdemoiselles, car je
suis la Chiffomiette qui écrit chaque mois dans un gentil journal d'enfants
appelé la Poupée modèle. Seulement, on m'y fait passer pour une poupée ; mais
entre nous, je peux bien vous l'avouer, je ne suis pas une poupée du tout;
je suis une petite fille, une vraie petite fille comme vous.
Si l'on a dit que j'étais une poupée, c'était pour sauvegarder mon amour-
propre et... le vôtre; car j'ai, je crois, tous les défauts qu'il est possible à
une petite fille d'avoir. Fasse le ciel, mesdemoiselles, que vous n'en possédiez
pas la moitié, ni même le quart!... C'est si difficile à corriger, les défauts!
Une fois qu'on les a, on ne peut plus en venir à bout : cela tient à vous
absolument comme la glu dont on se sert pour attraper les moineaux!
Au reste, une histoire vous le prouvera. Elle vous montrera clairement
qu'avec le meilleur coeur — car je me flatte d'avoir un bon c^ur, c'est peut-
être mon unique qualité!—on peut devenir une insupportable petite personne
quand on n'est pas bien dirigée.
L'éducation est une chose très-belle et très-utile, je vous assure; et vous ne
1
pouvez trop remercier le bon Dieu de vous avoir donné des parents qui s'occu-
pent sérieusement de la vôtre. Ah! si jeu'avais pas été privée des miens dès mon
jeune âge, comme je serais devenue sage, aimable, instruite ; une vraie petite
perfection,-quoi! Dieu m'a pourtant donné comme compensation une excel-
lente amie qui travaille chaque jour à me rendre meilleure ; mais j'avais déjà
tant de mauvaises habitudes quand j'ai été remise entre ses mains, que je me
demande si jamais elle parviendra à me changer complètement.
Allons, voilà que, selon mon habitude, je mets la charrue avant les boeufs...
Commençons par le commencement, plutôt que de vous parler tout d'abord de
la fin.
Je suis née bien bien loin d'ici, dans un pays où ii y a des fruits, des Heurs,
des arbres, des oiseaux, si magnifiques et si variés, que jamais, bien certaine-
ment, vous n'en avez vu de pareils, votre maman eût-elle la plus belle serre
et la plus riche volière du monde!
Dans ce pays-là, le soleil est presque toujours brillant et chaud, le ciel
splendide, l'air embaumé, comme aux Tuileries, quand les orangers sont en
fleur.
Ce beau pays, c'est le Brésil ! Mais pour arriver au Brésil, il faut traverser
la mer.
Savez-vous ce que c'est que la mer, petites amies? Quoique j'ignore beau-
coup de choses, je puis au moins vous renseigner sur celle-là, car je suis venue
de Rio de Janeiro 1 au Havre sur un grand vaisseau, et je n'ai pas manqué de
demander, en chemin, ce que c'était que cette masse d'eau qui nous portait
et nous entourait de toutes parts.
Voici ce que mon ami le capitaine m'a répondu :
« Le sol sur lequel nous marchions avant de monter dans ce vaisseau, petite
Chiffonnette, fait partie d'une énorme boule, ronde comme le ballon que tu
tiens, mais plusieurs millions de fois plus grosse, et un peu aplatie à chaque
extrémité. C'est le bon Dieu qui créa cette boule comme il a créé le soleil, la
lune et mille autres merveilles; et nous, hommes, nous l'avons baptisée du
nom de terre.
1 La capitale du Brésil.
« Or, la terre est recouverte d'eau de tous côtés. Il n'y en a même qu'un
quart à peu près que cette eau ne recouvre pas. Le Brésil que nous quittons, la
France où nous allons, font justement partie de ce quart; mais, comme ces deux
pays sont fort éloignés l'un de l'autre (comme qui dirait, par exemple, le bord
de ce vase plein d'eau et son bord opposé), il faut, pour arriver au but de notre
voyage, que nous traversions la marse d'eau qui sépare ces deux bords, ou,
si tu l'aimes mieux, ces deux pays, et qui est justement ce que l'on nomme
la mer. »
Ainsi, mesdemoiselles, la mer est un grand amas d'eau qui environne une
énorme boule sur laquelle nous marchons et qu'on appelle la terre. Comprenez-
vous ma définition?
Vous allez me demander comment nous nous y prenons pour marcher sur
une boule. J'ai fait la même question à mon ami le capitaine.
Il est allé, sans répondre, me chercher une orange sur laquelle se prome-
nait justement un tout petit, tout petit moucheron.
«Regarde ce moucheron, m'a-t-il dit; quoique cette orange soit arrondie, il
trotte dessus absolument comme si c'était un terrain plat. Eh bien, il en est
ainsi de nous quand nous marchons sur la boule en question. Cette orange,
c'est en miniature l'image de la terre. Sa peau inégale et rugueuse, pleine tour
à tour de petites élévations et de petits creux, te représente même les irrégu-
larités, montagnes, vallées ou collines dont la surface de cette terre est cou-
verte. Tu vois donc, d'après cela, que ce qui te paraissait impossible tout à
l'heure est la chose du monde la plus simple, car la terre est si grosse et nous
sommes si petits par rapport à elle, que cette rondeur qui te préoccupe de-
vient insensible pour nous comme elle l'est pour ce moucheron. »
Maintenant, petites amies, que vous en savez là-dessus autant que moi, —
vous en savez bien plus, j'en suis certaine, sur autre chose, —permettez-moi
de reprendre mon récit.
Ah! vous ne seriez peut-être pas fâchées que je vous disse encore où est situé
le Brésil, ce beau pays dont je vous parlais au début de mon histoire? D'abord
aucune d'entre vous n'ignore que la terre se partage en cinq parties princi-
pales, n'est-ce pas? l'Europe, l'Asie, l'Afrique, l'Amérique et l'Océanie, et que
l'Amérique elle-même est divisée en Amérique du Nord et en Amérique du Sud.
Le Brésil est une grande contrée placée à l'est de l'Amérique du Sud, et ha-
bitée par une population mêlée de Portugais, d'Anglais, de Français, de nègres
et de mulâtres. Ce sont les habitudes françaises et anglaises qui y dominent, bien
que le souverain du Brésil soit d'origine portugaise.
Ces détails"nécessaires donnés, je commence pour de bon mon récit.
I
CHIFFONNETTE BÉBÉ
Ma maman était Française. Oh! la jolie petite mère que c'était! Blonde,
mince, gracieuse dans tous ses mouvements, et si aimable, si gaie, si bonne...
un vrai trésor de maman!
Mon papa, Français aussi et Parisien comme, elle, était ingénieur. Un vilain
métier, allez ! bien honorable, paraît-il, mais qui vous oblige à être toujours par
voies et par chemins pour dresser des plans, étudier des routes, explorer des
mines, organiser des chemins de fer, que sais-je, moi?
Si bien qu'un beau matin, mon petit père fut obligé de quitter la France pour
le Brésil. Maman voulut l'y suivre, ça se comprend! et voilà comment je suis
née à Rio de Janeiro au lieu de naître à Paris; car il faut vous dire qu'au moment
du départ de mes parents je n'étais pas encore de ce monde. C'est quelque
temps seulement après leur installation en Amérique que le bon Dieu leur en-
voya une petite fille... pour les empêcher de trop s'ennuyer après leur pays,
sans doute. Il pense à tout le bon Dieu, il est si bon!... et mes parents re-
grettaient tant la France !
Je n'ai pas besoin de vous dire avec quelle joie mon arrivée fut accueillie.
Dès ce moment, mon petit père et ma petite mère se plurent à merveille à Rio.
Je devins l'objet de toutes leurs pensées, de toutes leurs préoccupations : le
jour, la nuit, à toute heure, ils étaient près de moi... si bien que maman en
tomba malade, et qu'il fallut acheter une négresse pour l'aider à me soigner;
mais ça ne la reposa pas beaucoup, car j'avais déjà pris l'habitude d'être tou-
jours avec elle, et je ne voulais dormir que dans ses bras ou dans ceux de mon
père. Cela me semblait bien plus doux que d'être clans un berceau ou dans un
hamac. Quant à rester avec Cora, dont la grosse figure noire et luisante me
faisait peur, il n'y avait pas moyen ! Aussitôt que l'on me déposait sur ses ge-
noux, je criais, oh! mais je criais comme un petit démon! de sorte que ma
pauvre mère, au lieu de se reposer, était. obligée de revenir bien vite pour me
calmer, et alors je n'entendais plus qu'elle me quittât! Il fallait qu'elle me pro-
menât des heures entières en long, en large, dans l'appartement, m'embrassant,
me dorlotant, me chantant à mi-voix de douces chansons françaises qui me
berçaient et finissaient par m'endormir.
Ah! pauvre mère! que de fois je l'ai exténuée ainsi ! et cela, parce que j'avais
mis dans ma mauvaise petite tête de bébé de ne me laisser tenir que par elle !
Qu'elles sont dévouées, les mamans, qu'elles sont tendres, patientes ; car toutes
se ressemblent, dit-on ! Oh ! mes amies, que de peine on leur donne et comme on
doit les aimer!... Je le comprends d'autant mieux, moi, que j'ai perdu la mienne
de très-bonne heure, et que j'ai eu plus d'une fois depuis l'occasion d'apprécier
tout ce qui manque à une petite fille quand elle n'a plus sa mère...
Je vous disais donc, mesdemoiselles, que j'étais le plus gâté des bébés, un
vrai petit tyran domestique !
Figurez-vous, par exemple, que pour m'amuser dans mon berceau et m'em-
pêcher de crier, maman me donnait tout ce que je voulais... or moi je vou-
lais toujours ce qui était brillant et de couleur vive ! J'adorais les bijoux, les
rubans, les fleurs, les images; et il fallait voir comme j'arrangeais ces choses
quand on me les avait abandonnées ! Je les suçais, je les tirais, je les jetais
à terre, je les mettais en pièces ! En quelques secondes il n'en restait plus
vestige.
- 7 —
C'est ainsi que je démolis une montre à papa, une ombrelle rose et un collier
d'émeraudes à maman, des livres, des journaux, des coffrets, des gravures, je
ne sais combien de parures de bal en fleurs artificielles...
Quand papa, en revenant de ses affaires, constatait ces dégâts, il prenait
un air sévère et grondait petite mère de sa faiblesse pour moi. Mais maman lui
disait d'une voix si douce : « Que veux-tu, mon ami, elle pleurait, cette enfant,
il fallait bien la consoler ! » que papa se calmait tout de suite, et que même, en
voyant que je regardais avec attention le gros cachet doré qui pendait à la chaîne
de sa montre, il le détachait pour me le donner.
Voilà comme on me traitait, mesdemoiselles! Jugez d'après cela quelle joie
ce fut au logis quand je commençai à connaître autre chose que les objets
brillants, à suivre du regard ceux qui m'entouraient, à leur sourire... et à rire
aux éclats donc! et à faire entendre ces jolis gazouillements d'enfant qui res-
semblent à des chants de petits oiseaux !
Enfin, un matin, je bégayai distinctement pa... pa... pal... Petit père était
fou de joie. Il disait : « C'est moi qu'elle a commencé à appeler! »
Maman prétendait que je n'y avais seulement pas pensé; que le premier mot
de tous les petits enfants est papa, parce qu'il est plus facile à dire que tout
autre.
Mais père soutenait que ce n'était pas pour cette raison, et ils se querellè-
rent bien longtemps à ce sujet tous les deux.
A la fin ils se mirent à rire en se penchant vers moi, en même temps ils
m'embrassèrent :
«Allons, cher petit ange, firent-ils d'une voix caressante, dis aussi man...
man... man... pour nous mettre d'accord ! »
Mais le cher petit ange n'était pas disposé à dire man... man... man, ni même
pa... pa... pa, et, au lieu de faire ce qu'on lui demandait, il riait aux éclats et se
contentait d'agiter ses mains potelées.
Hein! comme j'ai commencé de bonne heure à être désobéissante?
Ce fut un bien autre événement quand je marchai pour la première fois !
On avait l'habitude de me laisser de longues heures sur une natte étendue
dans la verandah 1, ou sur une des pelouses de notre jardin que petit père avait
< La verandah est un large balcon ou corridor extérieur, couvert et terminé par une baluslrade qui règne aulour de
toutes les habitations créoles. Elle est à hauteur du premier et unique étage, et fermée par des persiennes ou par des
feuilles entrelacées de roseau.
— S —
arrangé, non pas à la mode brésilienne, mais moitié à la française et moitié à
l'anglaise. Je roulais sur cette natte en compagnie du grand épagneul de papa
et d'un petit négrillon, fils de ma bonne Cora à la figure de laquelle j'étais enfin
parvenue à m'accoutumer. Quand père avait acheté Cora, rue de Vallongo, où
il y a une espèce de magasin d'esclaves, il avait été si touché du chagrin de la
pauvre négresse au moment de se séparer de son enfant, qu'il avait aussi acheté
Zizi. C'était bien bon à papa, car Zizi était encore très-petit et ne pouvait rendre
d'autre service à la maison que celui de m'amuser. Il est vrai qu'il s'y prenait
fort bien et que je l'aimais beaucoup. Rien qu'en l'apercevant, je riais : il était si
drôle avec sa tête noire crépue, ses grosses lèvres rouges et ses dents blanches !
Et puis il agitait devant moi des feuilles de palmier en sautant d'une si gro-
tesque façon! Ensuite il disait à Médor de me donner la patte; il me faisait
jouer avec ses longues oreilles, admirer sa queue en panache que je voulais
toujours tirer, appuyer ma petite tête sur son dos pendant que la bonne bête
dormait. Il enfilait, pour me confectionner de beaux colliers, des graines noires
de cariota \ et me tressait des chapeaux avec des palmes d'aouara 2 qu'il effi-
lait et entrelaçait avec beaucoup d'adresse. C'était maman ou Cora qui surveil-
lait nos jeux. Quelquefois petit père, en rentrant, venait s'en mêler; il se mettait
à genoux sur la natte et avait beaucoup de plaisir à m'y voir rouler comme
une petite boule, marcher à quatre pattes avec Médor, ou bien faire des
efforts héroïques pour atteindre une branche fleurie qui balançait au-dessus
de ma tête, ou la corbeille à ouvrage placée sur une chaise de bambou à côté
de maman.
« Elle y arrivera ! disait papa en riant, — il riait toujours papa ! — elle n'y
arrivera pas ! » Et, en effet, je n'y arrivais jamais !
Un jour pourtant, je fus plus adroite. Lasse de tendre en vain les mains vers
l'objet de ma convoitise (il y en avait toujours quelque nouveau), je parvins
à me cramponner aux barreaux de la chaise et à me dresser sur mes pieds.
Alors je poussai un petit : Ah ! de triomphe qui dut être fort drôle à en juger par
la gaieté qu'il provoqua. On eût dit ensuite qu'il allait se passer la plus impor-
tante chose du monde, car petit père, petite mère, Cora et Zizi étaient autour
de moi sans bouger, sans parler, en me regardant avec de grands yeux at-
1 Espèce de palmier qui fournil d'énormes grappes de fruits noirs dont les négresses font des chapelets.
2 Autre variété de palmier très-comme des nègres.
— 9 —
tentifs, mais j'avais bien assez de mes propres affaires pour m'occuper des
leurs!
Ce n'était pas tout de m'être dressée sur mes pieds, il fallait maintenant m'y
tenir. J'étais donc là tremblotante sur mes petites jambes mal assurées, pen-
chant à droite, penchant à gauche, n'osant ni avancer, ni reculer, ni lâcher le
barreau que je tenais, ni prendre l'objet qui avait provoqué mes efforts.... D'un
côté, j'apercevais maman accroupie à l'extrémité de la natte et m'ouvrant les
bras, de l'autre, petit père me tendant le bout de sa canne pour m'aider à aller
jusqu'à lui... J'aurais voulu être auprès de maman dont la jupe à plis moelleux
me promettait à l'arrivée un bien doux abri, mais le bout de la canne de petit
père m'offrait un bien tentant point d'appui pour la route...
Ce fut la canne qui l'emporta ! et en quatre ou cinq pas, très-vacillants il faut
le dire, je fus près de mon père.
Alors tout le monde cria joyeusement : « Elle marche! l'enfant a marché! »
tandis que moi, qui ne songeais déjà plus à ma prouesse, je m'amusais à tirer
la barbe et les cheveux de petit père qui était tout fier et tout heureux de ma
préférence, et à lui passer gentiment mes mains sur les joues en disant : Ah!...
ah!... pa... pa!
Le lendemain je fis encore quelques pas toute seule, vers ma mère, cette
fois, qui, pour m'en récompenser, me couvrit le visage de cette sorte de
baisers que les mères seules savent donner.
Le surlendemain, devenue plus hardie, je voulus aller de l'endroit où je
marchais avec Cora, à la pelouse où Zizi s'ébattait avec Médor. Mais la pelouse
était un peu plus haute que l'allée... quelle difficulté imprévue! Je regardais
Cora d'un air très-embarrassé comme pour lui demander secours...
— Laissez-la faire, Cora! cria papa qui avait suivi cette petite scène à tra-
vers la persienne; je veux voir comment elle s'en tirera!
J'hésitai encore un instant; puis, voyant qu'aucune aide ne me venait, je
levai un peu le pied. C'est très-difficile de lever le pied si haut que cela quand
on n'en a pas l'habitude! C'est si difficile même qu'en croyant lever mon pied
je levai mon bras...
Cela ne m'avançait pas beaucoup, vous pensez; je recommençai bravement.
Cette fois mon évolution fut si heureuse que pied et bras se levèrent en même
temps. Hélas! ils se levèrent si bien que j'en perdis l'équilibre et que je roulai
2
— 10 —
sur le sable, dans les jambes de papa qui accourait. Pauvre papa! il en devint
tout pâle !
Maman qui était à deux pas poussa un cri de frayeur, et fit un tel bond vers
moi que j'étais déjà dans ses bras avant que papa eût eu seulement le temps
de se baisser pour me relever.
Je pleurais, vous devinez comment ! On eût dit que je m'étais cassé un
membre, et cependant je n'avais pas le moindre mal; c'était l'effroi que je
voyais aux autres qui me faisait crier. Aussi je ne fus pas difficile à consoler,
et deux minutes après je riais aux éclats.
C'est égal, ce petit accident me rendit craintive, et pendant quelques jours
je ne voulus plus marcher qua quatre pattes. Médor le faisait bien. Pourquoi
n'aurais-pas fait comme Médor?
Le premier grand événement de mon existence fut une promenade, sur les
bras de Cora, dans la rue d'Ouvidor, la plus belle rue de Rio de Janeiro ; une rue
où il .y a comme à Paris des boutiques de modistes, de bottiers, de bijoutiers,
de parfumeurs, et où chaque soir les élégantes Brésiliennes viennent, suivies de
leurs esclaves et de leurs enfants, étaler les toilettes plus ou moins éclatantes
qu'elles font venir d'Europe.
Je n'étais jamais sortie de chez nous, aussi tout cela me sembla-t-il superbe!
Je m'élançais à chaque instant des bras de Cora vers les belles choses que j'aper-
cevais dans les étalages, et j'aurais voulu tenir dans mes mains, pour en faire
l'usage que vous savez, toutes les fleurs et tous les rubans que je voyais sur les
chapeaux des dames qui passaient près de nous ; car à Rio, presque toutes les
femmes s'habillent à la mode de Paris, et c'est même assez rare de rencontrer
encore, dans les rues, des Brésiliennes couvertes de cette mantille de dentelle
qu'elles portaient autrefois, et qui couronnait si gracieusement leur toilette.
Je m'élançais donc des bras de Cora vers tout ce que je voyais, et, comme
la pauvre négresse ne pouvait satisfaire mes caprices déraisonnables, je trépi-
gnais et je jetais, sans honte aucune, des cris de colère qui faisaient retourner
tous les promeneurs. Cora ne savait qu'imaginer pour m'apaiser ; elle me montrait
ceci, cela, me menait à droite, puis à gauche, sans parvenir à me calmer. Fort
heureusement un détachement de la garde nationale de Rio passa en ce mo-
ment, et ce spectacle nouveau me captiva si complètement que j'en oubliai ma
colère. L'un des sapeurs mulâtres qui la composaient me plut même à tel point
—11 —
que je l'arrêtai au passage pour lui dire d'un air crâne en lui tendant ma petite
main :
— Donne la patte à Fonnette, babour! Fonnette aime bien toi !
Ma mère m'appelait toujours Chiffonnette (je vous expliquerai pourquoi tout
à l'heure), et, comme je ne pouvais prononcer ce mot tout entier, je me con-
tentais de dire Fonnette. Quant au nom de labour que j'avais donné au sapeur,
il venait de ce que mon petit père, en me montrant un jour une gravure repré-
sentant un régiment, m'avait dit : « Tiens, celui-ci est un tambour. » Babour,
avais-je répété à plusieurs reprises. Depuis ce temps, tout soldat était pour moi
un babour.
Reste l'explication de ma politesse à ce babour.
Je tendais chaque matin, et aussi chaque soir, et bien souvent encore dans
la journée, une main à Médor auquel on m'avait appris à dire : Donne la patte !
C'était ma manière de lui exprimer mon admiration, mon contentement, mon
amitié... Que pouvais-je offrir de mieux à ce sapeur inconnu qui, lui aussi,
m'inspirait de la sympathie? Il aurait été fort susceptible de prendre mal une-
avance si spontanée et si sincère ! Par bonheur il ne le fit pas, bien au contraire !
Quand son détachement s'arrêta (il avait fallu que Cora le suivît pas à pas,
bon gré mal gré!), il me prit sur ses bras et me montra une à une toutes les
parties de son costume : sa grande hache étincelante, son immense bonnet à
poils, son grand tablier sur lequel étaient peintes les deux plantes nationales du
Brésil, le thé et le café.
J'étais dans le ravissement! Je ne voulais plus le quitter, et je promenais
mes petites mains avec un bonheur mêlé de respect sur toutes ces superbes
choses en disant: «Belle babour! bien belle! embrasse Fonnette. »
Dans mon vocabulaire, belle était le surperlatif de l'admiration, et voici
pourquoi.
Une amie de ma petite mère m'avait envoyé de Paris, quoique je ne pusse
guère encore m'en amuser, une superbe poupée que maman avait fait danser
devant moi en répétant : « Elle est bien belle, la poupée !... Vois comme elle est
belle!... »
Ce mot belle, qui frappait pour la première fois mes oreilles, me sembla si
joli, à cause de la circonstance, qu'à partir de ce moment je l'appliquai indis-
tinctement à tout ce qui me plut, même à ma petite personne !
— 12 —
« Fonnette est belle, bien belle ! » faisais-je de ma voix flutée quand on me
mettait un chapeau neuf, ou seulement quand j'étais parvenue à dérober à ma
mère un petit bout de ruban que j'avais ajusté plus ou moins grotesquement
sur mes épaules.
Si par cas, petit père rentrait en ce moment-là, vite je courais à lui :
— Regarde, père, Fonnette est belle!... amelté papeau à tête, Fonnette...
pour sotir avec papa! Viens, papa... Fonnette est belle!... et j'essayais de
l'entraîner vers la porte ; mais père me résistait, et, m'enlevant dans ses bras
pour m'embrasser, il s'écriait :
— Oh ! la petite coquette !... Parole d'honneur, elle est déjà femme !...
Je ne sais pas pourquoi, chaque fois qu'il disait cela maman se mettait à
rire.
C'était bien un peu sa faute, à maman, si j'aimais tant à être belle! Elle s'oc-
cupait à la journée de ma parure; rien n'était trop joli pour moi! J'avais des
robes de toutes les façons, de toutes les couleurs, avec des dentelles, de beaux
noeuds de rubans, des broderies...
Petite mère faisait venir tout cela de France, avec des journaux pleins
d'images coloriées où l'on voyait des petites filles et des dames en superbes
toilettes. Elle imitait ces toilettes pour elle et pour moi, pour moi surtout! et
éprouvait autant de plaisir à m'en parer que j'en avais, moi, à les porter!
Ainsi, jamais je n'étais plus heureuse que quand maman ouvrait certains
tiroirs où elle enfermait ses colifichets et les miens. Sans attendre qu'elle m'ap-
pelât, je me faufilais près d'elle et, tout doucement, tandis qu'elle regardait
d'un autre côté, je plongeais mes mains dans le bienheureux tiroir, je les y
promenais un instant avec délices, puis je tirais à moi tout ce qui voulait venir,
plumes, fleurs, velours, dentelle, n'importe quoi, pour m'en affubler maladroite-
ment ; ce qui faisait tant rire ma mère qu'elle n'avait plus la force de me gronder.
Elle se contentait de me donner le nom de Chiffonnette, nom qui sembla si bien
trouvé à tout le monde qu'on me le conserva, et qu'encore aujourd'hui je n'en
porte pas d'autre.
Vous comprenez, ces choses que je vous raconte, je les sais parce qu'on les
a répétées mainte et mainte fois devant moi, mais je ne me les rappelle pas
moi-même : j'étais si petite dans ce temps-là !
Par exemple, je me souviens très-bien de tout ce que je vais vous dire main-
— 15 —
tenant; je commençais déjà à être plus grande, et il y a certaines circonstances
de mon existence de petite fille qui m'ont tellement frappée que, de ma vie, je
n'en oublierai le plus petit détail.
Ainsi, les visites de la famille Rivers chez nous et de nous chez eux, me
sont présentes à l'esprit comme si elles dataient d'hier. Je vois encore arriver
à notre porte le grand M. Rivers avec ses longs favoris roux, sa figure qui ne
riait jamais et ses jambes qui n'en finissaient pas; la petite madame Rivers,
dont les cheveux et les cils étaient si nous qu'ils faisaient paraître sa peau,
un peu cuivrée, presque blanche ; ses beaux yeux si animés quand elle se met-
tait en colère et pourtant si languissants quand elle était calme; sa petite
bouche qu'elle ouvrait avec une telle nonchalance qu'on eût dit que c'était une
fatigue que d'en laisser tomber quelques paroles. (Ce qui ne l'empêchait pas
d'être parfois très-prompte à donner des ordres cruels !) J'entends le gros joufflu
de John bousculant la paresseuse Bella, ou se querellant avec l'espiègle et re-
muante Ellen; j'aperçois la nourrice mulâtresse qui les suit avec le gros baby
rose...
Quel désordre! quel remue-ménage quand tout ce monde arrivait chez
nous. Cora, Zizi et la cuisinière en avaient pour trois heures à remettre tout
en place le lendemain ! mais ça m'était bien égal, à moi, ce sens dessus dessous;
nous faisions de si bonnes parties avec les petits Rivers !
Sans doute que M. Rivers était plus riche que nous, car sa maison était bien
plus grande et bien plus belle que la nôtre. Elle était située dans le plus beau
quartier de Rio S entourée d'un grand jardin dessiné à la mode, brésilienne et
séparé de la rue par une superbe grille dorée.
Oh ! comme ça me semblait beau, cette grille ! comme ça reluisait ! Je ne
passais jamais devant sans en tenir, un à un, tous les barreaux.
Le jardin ne me plaisait pas autant. Je lui préférais de beaucoup celui de
notre petite maison, car il y avait de beaux gazons, de larges allées, de l'ombre
et des fleurs, tandis que chez M. Rivers les pelouses étaient remplacées par des
amas de petites pierres et de petits coquillages qui donnaient un air triste et
sec au jardin; les plates-bandes avaient pour bordures les mêmes petites
pierres au lieu de buis; les allées étaient étroites, les fleurs poussaient mal, parce
1 Le Catète, où demeure toute l'aristocratie de noblesse et d'argent de la capitale du Brésil.
— 14 —
qu'aucun arbre ne les abritait et que le soleil les grillait quand elles étaient
encore en boutons.
Un groupe de grands cocotiers s'élevait cependant devant la maison, et ces coco-
tiers avaient des feuilles si longues et si larges qu'elles eussent pu servir de stores
à la vérandah contre laquelle elles s'appuyaient ; mais cette vérandah avait déjà
de légères persiennes en bambou que l'on fermait pendant la chaleur du jour, et
que l'on soulevait le soir pour respirer l'air frais et le parfum des roses, car tout
le long de la grille dorée, objet de mon admiration, grimpaient de superbes
rosiers. Les roses sont en grand honneur au Brésil. C'est une fleur charmante, il
est vrai; mais leur principal mérite, à Rio, vient de ce qu'on les apporte de loin,
et surtout de ce qu'elles coûtent cher. Ce qui le prouve bien, c'est que les plantes
du pays, qui sont pourtant aussi magnifiques que variées, sont dédaignées partout
le monde. Quelle sottise, n'est-ce pas, que de ne trouver les choses belles que
parce qu'elles sont rares et coûtent beaucoup d'argent?
Faut-il vous décrire l'intérieur de l'habitation de M. Rivers? C'était, je vous
assure, un vrai petit palais, et il y avait un si grand nombre d'appartements que
s'il m'avait fallu seulement, traverser seule tous ceux qui ouvraient sur la véran-
dah , je me serais perdue.
Les uns étaient tendus d'étoffes apportées à grands frais d'Europe et d'Asie, et
remplis de meubles aussi précieux qu'élégants ; les autres, simplement tapissés à
la créole, de treillages de canne, n'avaient d'autre ornement qu'un hamac, quel-
ques divans et de légers sièges en bois indigène.
En bas, on entrait dans une salle où le parquet, composé de tout petits mor-
ceaux de marbre de couleurs différentes rajustés les mis près des autres, était
recouvert de nattes finement tressées ; il y avait aux quatre coins des fontaines
entourées de fleurs qui répandaient à la fois, dans l'appartement, un parfum déli-
cieux et une continuelle fraîcheur.
C'est là que l'on mettait la table quand M. Rivers nous invitait à dîner. Oh ! les
bons dîners que l'on faisait chez M. Rivers ! Voulez-vous que je vous en raconte un?
Comme M. Rivers était Anglais et sa femme Brésilienne, on était servi moitié à
l'anglaise, moitié à la créole, ce qui a lieu, du reste, fort souvent dans ce
pays-là.
D'abord, on dressait une grande table arrondie par les deux bouts au milieu de
la belle salle à fontaines que je viens de vous décrire. Cette table était ornée d'ar-
— 15 —
genterie, de cristaux, de fleurs, de porcelaines de Chine, du Japon, et aussi de
porcelaines anglaises.
On servait toutes sortes de plats différents, parmi lesquels il y avait de la soupe
et des oeufs de tortue, du tatou, de l'agouti (le lapin du Brésil); puis du boeuf sai-
gnant, comme on en mange en Angleterre, beaucoup de boeuf: c'est un des ali-
ments que l'on consomme le plus dans cette contrée; des conserves venues de
Paris et de Londres dans des boîtes de fer-blanc; toutes sortes d'herbages qui
poussent dans les environs de Rio, et qui sont très-bons, accommodés avec les
épices du pays.
Ce qui me semblait le meilleur, c'était le dessert : il contenait de si excellentes
choses ! Des melons d'eau, des ananas, des oranges, des goyaves, et ces bons fruits
qu'on appelle avocats, et dans lesquels on met une crème qui me paraissait délicieuse,
surtout quand mon père me permettait d'y ajouter un peu de rhum et de sucre.
John aussi adorait les avocats, et il en mangeait tant qu'il avait toujours des indi-
gestions, le vilain gourmand, les jours où on en servait chez sa mère. Ellen préfé-
rait le gâteau de riz au lait de coco; Bella, rien du tout; elle était engourdie à
table comme partout, et n'aimait qu'une chose au inonde : dormir ou rester éten-
due des heures entières sur une natte, tandis qu'une esclave chassait les mouches
autour d'elle.
Les Brésiliens ne mangent presque pas de pain, les Anglais non plus ; et cela
m'arrangeait fort, car je trouvais que l'on sentait bien mieux le goût des aliments
en les mettant tout seuls dans la bouche. Mais petit père et petite mère n'enten-
daient pas de cette oreille-là. Et comme on avait toujours l'attention de placer
du pain auprès d'eux, parce qu'ils étaient Français, petit père me forçait à
en mêler quelques bouchées à tout ce qu'on mettait sur mon assiette.
John, Bella et Ellen mangeaient, comme leur maman, de la farine de manioc,
ce qui me semble aujourd'hui très-drôle, mais que je ne remarquais pas dans
ce temps-là, parce que je ne savais pas que dans d'autres pays les choses se
passent différemment. Et puis, une habitude fort singulière encore, c'est que
madame Rivers, les enfants et tous les Brésiliens qui étaient là ne buvaient que de
l'eau. Ils avaient, chacun une négresse derrière eux pour remplir constamment
leur verre et veiller à leurs divers besoins. M. Rivers, papa, maman et moi,
buvions du vin de France, et même, M. Rivers en buvait beaucoup; sans doute
que ça lui semblait meilleur que de l'eau.
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Après le repas, tout le monde passait dans les appartements de réception,
voisins de la salle aux fontaines, et encore plus richement décorés que tout le
reste de l'habitation. Là, on causait, on faisait de la musique, ou bien on dansait.
Nous, les enfants, nous allions jouer dans la vérandah ou sur la terrasse qui sur-
montait la maison. Mais quand on dansait, nous nous hâtions de revenir pour
sautiller au milieu des convives, qui ne paraissaient pas toujours se soucier
beaucoup de notre société. Ça nous était bien indifférent dès que nous nous
amusions ! Oh ! comme c'était agréable la maison de madame Rivers dans ce
temps-là! Quel changement ensuite !
Je me plaisais d'autant mieux chez les petits Rivers, que nous n'allions que
chez eux à Rio, et que tout ce que j'y voyais était nouveau pour moi.
Chez nous, petit père et petite mère vivaient bien simplement, et, le plus qu'ils
pouvaient, à la façon française. Ils n'avaient pour les servir que Cora, Zizi et une
mulâtresse qui faisait notre cuisine, tandis que M. Rivers employait des régi-
ments d'esclaves. Dans les appartements, dans les escaliers, dans le jardin,
dans les cours, on en rencontrait partout. Notre maison était aussi bien plus
petite que la sienne, je crois l'avoir déjà dit, et nos meubles pas si beaux non
plus à beaucoup près; mais petite mère avait une si gentille manière d'arranger
toutes choses, que notre habitation, malgré cela, était bien plus jolie et bien plus
commode intérieurement que celle de mes petites camarades.
Tout y brillait de propreté, tout y était soigné, en ordre, au lieu que chez
madame Rivers (excepté dans les pièces de réception qui étaient resplendissantes)
la maison entière, malgré les riches tentures et les beaux meubles qu'on y en-
tassait, ressemblait à un vrai taudis. — Je le sais bien !... je l'ai parcourue assez
de fois avec les enfants ! C'était au point qu'on ne pouvait pas mettre un pied
devant l'autre; qu'au moindre objet que l'on dérangeait on soulevait un nuage de
poussière, et que lorsque l'on avait quelque chose à prendre dans cet incroyable
pêle-mêle, on passait des heures entières à chercher, pour ne pas trouver au bout
du compte ! Cela fâchait toujours beaucoup madame Rivers, et attirait de rudes
corrections aux pauvres esclaves qui pourtant n'étaient pas la cause d'un désordre
occasionné par la nonchalance de leur maîtresse.
Chez nous, rien de tout cela n'arrivait jamais. On avait tout de suite ce que
l'on voulait, et d'avance ma mère savait prévoir ce qui pourrait être utile ou
agréable à chacun.
— 17 —
Dans le petit salon où nous nous tenions toujours, et où les meubles étaient en
rotin tressé, recouvert d'un tissu de crin, maman avait mis des carreaux, des cous-
sins et des nattes pour s'étendre, des éventails pour rafraîchir l'air autour de soi,
des fleurs dans des jardinières de bambou pour récréer les yeux et embaumer l'ap-
partement. Si l'on voulait se distraire, on trouvait sur la table de jolis livres d'his-
toire, des journaux, de belles gravures; sur les consoles, des curiosités de tous
les pays, que papa réunissait avec soin dans le cours de ses voyages, afin de les
reporter plus tard en France. Je passais des heures entières à contempler ces
belles choses sans oser y toucher — et ce n'était pas faute d'envie ! —mais je me
souvenais que petit père m'avait mise une fois au cabinet noir, pendant cinq
minutes, pour avoir, malgré sa défense, porté la main sur l'une de ces consoles ;
et ce souvenir me tenait en respect. J'avais tant pleuré, ce jour-là-! Songez donc
que c'était la première fois qu'on me punissait !
Et cet autre jour où papa avait voulu me faire lire! C'est cela qui avait été une
histoire!
Je savais déjà dire A, B, C, parce que mère me montrait ces lettres tous les
soirs, dans un grand livre d'images en couleur qui m'amusait beaucoup. L'A repré-
sentait un superbe ananas entouré de ses feuilles, et comme j'aimais bien l'ananas,
je n'avais garde d'oublier le nom de cette lettre. Au B, il y avait un bateau avec de
belles petites voiles, ce qui me semblait encore fort joli ; au C, un chien semblable
à Médor ; ce n'était pas difficile. Mais à la lettre d'ensuite, on voyait une espèce de
personnage avec une queue, de longues cornes, des griffes aux pieds et aux mains,
et une si vilaine langue rouge, que cela me faisait peur, et que, lorsque j'arrivais à
cette page, je fermais bien vite le livre. Il n'y avait plus moyen ensuite de me le
faire rouvrir.
Père assista une fois à cette petite scène. Alors il dit à maman :
— Il faut pourtant tâcher d'apprendre à ta fille autre chose que trois lettres.
A son âge, elle devrait épeler.
— Mon Dieu, mon ami, essaye de la faire aller plus loin; moi, je n'y peux par-
venir. Ce D l'épouvante, et jamais, je crois, nous ne parviendrons à le dépasser.
— Comédie d'enfant que cela! Tu vas un peu voir. Allons, viens, ma chérie,
ajouta-t-il de sa voix la plus douce, en essayant de m'attirer vers lui, viens regar-
der les belles images avec papa.
Mais j'étais maligne; j'avais très-bien compris ce que l'on disait, et je savais
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que si petit père m'appelait, ce n'était pas pour me montrer des images. Je ne
comprenais pas alors la nécessité de savoir lire! Aussi je me fis un peu prier,
contre mon ordinaire, pour m'asseoir sur les genoux de papa.
Il commença, en effet, par examiner avec moi les gravures; puis il me demanda
le nom des lettres que je connaissais, tout en me racontant une foule de jolies
choses et en m'embrassant à chaque mot. C'était charmant, une leçon de lecture
comme ça. Par malheur, nous arrivâmes à la fameuse page que je ne voulais pas
regarder. J'essayai, selon ma coutume, de fermer brusquement le livre ; mais petit
père tint bon.
— Regarde donc, fillette, dit-il, la drôle de figure. Est-elle amusante, hein !
avec sa longue langue ?
Je ne trouvais pas cela amusant du tout, et je voulais toujours fermer le livre.
— Tiens, vois donc, reprenait papa ; c'est un diable, un vilain personnage que
le bon Dieu a rendu laid comme cela, parce qu'il était méchant. Dis bien : Diable.
Cette lettre-là est un D. Tu te le rappelleras, n'est-ce pas, chérie?
Suivit un baiser. Je ne répondis pas.
— Allons, dis vite! reprit papa, qui commençait à me parler moins douce-
ment.
Je continuai à être muette et à tâcher d'écarter le volume.
— Ah! Fonnette, prends garde! Si tu es désobéissante, tu deviendras laide
comme ce vilain diable.
Pas de réponse encore.
— A-t-elle une tête, cette petite ! s'écria père impatienté. Oh ! mais il faut briser
ce caractère-là ! ,
A ce mot briser, que je ne comprenais pourtant pas tout à fait, je me mis à pleu-
rer, car je me rappelais que, la veille, j'avais cassé en deux mon grand mouton
à roulettes, et que maman avait dit : « Pauvre mouton ! comme tu lui as fait mal
en le brisant ainsi! » De sorte qu'en entendant que papa voulait me briser, je
repensai à mon pauvre mouton, et il me sembla que déjà je sentais le mal que
ça allait me faire.
Hélas ! mes larmes n'attendrirent pas petit père.
— Oh! vous avez beau pleurer, mademoiselle, et vouloir vous élancer de mes
bras, reprit-il en me regardant avec de grands yeux fâchés, je ne vous laisserai
aller que quand vous aurez dit D.
— 19 —
— Père... brise pas... Fonnette ! Fonnette... peut... pas ! m'écriai-je d'une voix
entrecoupée par les sanglots.
— Et pourquoi ne peux-tu pas? reprenait maman, est-ce donc si difficile ? Allons,
voyons, Chiffonnette, obéis à papa, sois gentille !
— Mère... viens chercher Fonnette, répondais-je d'une voix désolée, viens,
mère... peut pas dire, Fonnette, peut pas !...
Cette scène dura fort longtemps encore, grâce à mon entêtement ; mais comme
je vis que petit père était bien décidé à ne pas me céder, et que je tremblais tou-
jours d'être brisée, je finis par dire, en pleurant plus fort que jamais : D!
A ce prix, j'eus ma liberté, et j'en profitai pour courir dans les bras de maman,
et pour répéter au milieu de mes sanglots que mère essayait d'arrêter à force de
caresses :
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— Pouvait pas dire D, Fonnette, pouvait pas !...
— Tu vois bien que si; tu pouvais, petite entêtée, répondit papa, puisque tu l'as
dit!
— A la fin... Fa dit... Fonnette ! Pas au commencement ! Pouvait pas, Fonnette,
papa !
En entendant cette dernière phrase, proférée non plus en pleurant tout à fait,
mais le coeur bien gonflé encore, petit père et petite mère échangèrent un demi-
sourire que je surpris au passage. S'ils riaient, c'est qu'ils n'étaient plus fâchés
contre leur petite Fonnette. Cela arrêta décidément mes larmes. Je courus embras-
ser papa, puis maman; je me mis à leur faire tour à tour mille espiègleries et
mille tendresses, espérant que, grâce à ces douces cajoleries, ils oublieraient plus
tôt combien je venais d'être mauvaise. N'aurait-il pas été mieux d'obéir tout de
suite à père?
A partir de ce jour-là, je fus beaucoup moins têtue et beaucoup plus docile.
Père n'avait presque pas besoin de me gronder, et je ne faisais pas trop de mauvais
tours à mère. Zizi jouait toute l'après-midi avec moi ; Cora me promenait ; la cuisi-
nière me servait chaque matin une bonne petite tasse de chocolat au lait de coco;
je mettais de jolies robes à rubans bleus ; j'avais une poupée parisienne qui faisait,
l'admiration d'Ellen Rivers; j'étais la plus heureuse et la plus gâtée des enfants.
Par malheur, ce bonheur dura peu.
Au commencement de la saison des pluies — car il y a deux saisons seule-
ment au Brésil, au lieu de quatre comme en Europe : la saison de la sécheresse et
la saison des pluies —au commencement de la saison des pluies, dis-je, un jour
que maman et moi déballions, toutes ravies, une caisse qui venait, d'arriver de
France, et que l'amie de petite mère avait remplie de jolies choses, papa rentra, la
figure toute pâle.
Maman commençait justement à m'essayer une charmante robe de soie rose
qu'elle avait tirée de cette caisse et qui allait me rendre gentille, à croquer. Mais,
en voyant père ainsi bouleversé, elle me laissa précipitamment pour s'élancer
vers lui.
— Pour l'amour de Dieu, que t'est-il arrivé, Eugène? Ton visage est tout altéré.
Serais-tu malade?
Depuis qu'elle habitait le Brésil, mère redoutait pour elle et pour les siens ces
mauvaises fièvres qui font mourir tant d'Européens dans les pays chauds.
— 2) —
— Rassure-toi, je me porte à merveille, répondit père, qui se laissa tomber sur
le divan, comme s'il n'avaitpasla force de se soutenir.
— Mais enfin, tu as quelque chose d'extraordinaire? insista maman.
Alors papa lui raconta qu'il venait de recevoir l'ordre d'aller je ne sais où, clans
un pays bien loin du Brésil, pour visiter des mines d'argent qu'on y avait, décou-
vertes récemment.
— N'est-ce que cela? dit maman. Je t'accompagnerai. Je ne tiens pas plus à Rio
qu'à une autre ville, dès que je suis près de toi et de mon enfant.
— Hélas ! cela ne se peut pas, reprit papa, qui était encore plus pâle qu'en arri-
vant. Il faut que je parte sans vous.
— Et pourquoi? demanda mère avec vivacité.
— L'enfant ne supporterait pas la fatigue du voyage, et le pays où l'on m'envoie
est si peu civilisé, que je n'oserais vous emmener.
— Mais, alors, tu courras des dangers, toi! s'écria maman avec une énergie
mêlée d'angoisse. Oh ! Eugène, ajouta-t-elle en fondant en larmes et en joignant
les mains, renonce à ce voyage, je t'en supplie !
— Impossible i dit papa, qui avait l'air d'avoir aussi envie de pleurer que maman.
C'est le gouvernement qui m'envoie.
— Refuse !
— Mais c'est mon avenir et le vôtre que je briserai ainsi !...
— Eh bien, emmène-nous !
— Oui, père, m'écriai-je tout à coup, emmène Fonnette et mère avec toi chez
les sauvages!
Et, sans penser à ma belle robe rose qui traînait à terre et sur laquelle je
marchais, je courus vers lui.
— Pauvre, pauvre chère petite ! s'écria papa qui pour le coup ne retint plus
ses larmes, car je les sentis couler toutes chaudes sur mes joues et sur mes
cheveux, tandis qu'il me serrait de toutes ses forces contre sa poitrine.
Cela me fit tant de peine que je me mis à pleurer comme lui.
Maman, la tête cachée dans son mouchoir, s'était assise sur la caisse arrivée
de France et sanglotait. Quand j'eus pleuré de tout mon coeur pendant un
instant, j'écartai doucement mes doigts pour voir si petit père et petite mère
avaient encore du chagrin : maman était toujours dans la même position ; quant
à petit père, les yeux fixes, le visage sérieux, il paraissait réfléchir profondément.
9s>
Ah! Dieu qu'il devait penser à de tristes choses avec une figure désolée comme
celle qu'il avait en ce moment-là !
Il était tellement absorbé qu'il ne me sentit pas glisser de ses genoux à terre,
pour sortir furtivement de la chambre. Lasse de ce silence inaccoutumé que je
n'osais rompre, j'allais faire une petite partie avec Médor dont j'avais entendu
les jappements dans la pièce voisine. .
Mon cher Médor! J'eus bien vite oublié; près de lui, que papa devait s'en
aller chez les sauvages! Et comme petite mère ne ni avait pas ôté la robe
qu'elle était en train de m'essayer à l'arrivée de père, je la retirai afin de
voir comment elle irait à mon chien. Cela lui donna une si drôle de mine
que nous appelâmes Cora pour le lui montrer, et que Cora, à son tour, fit
venir la cuisinière qui rit comme une folle en voyant Médor marcher comme
une dame. Pour moi, je ne savais plus où j'en étais tant je riais moi-même.
Mais quand j'ouvris la porte du salon pour faire partager notre allégresse à
père et à mère, ma gaieté mourut subitement et je m'arrêtai interdite: petit
père marchait à grands pas d'un air plus désespéré que jamais, et petite mère
pleurait encore !
CHIFFONNETTE ORPHELINE
Hélas! malgré ces larmes et les instances de petite mère, père partit; et,
qui pis est, partit et emmena Médor sur lequel je comptais pour me consoler
un peu.
Je ne pleurai pas trop au moment du départ, parce que papa ne paraissait pas
aussi triste que le jour où il nous avait annoncé cette mauvaise nouvelle ; il
avait l'air très-occupé, il ne tenait pas sur place : il allait, il venait, il affir-
mait qu'il ne courrait aucun danger, qu'il reviendrait bientôt, qu'il nous écrirait
souvent, qu'il me rapporterait de beaux joujoux de chez les sauvages...
Alors, moi que tout cela enchantait, je disais à maman :
— Tu vois bien, mère, qu'il ne faut pas pleurer!... Ris donc un peu, mère!
Mais elle ne riait pas, ma pauvre maman ! et on l'emporta chez nous sans
mouvement et plus froide que le marbre quand le canot qui conduisait papa
dans le grand vaisseau eut disparu.
Pendant quelques mois nous reçûmes de père de longues lettres que petite
— H —
mère arrosait, de larmes et me faisait baiser; puis il n'en arriva plus du tout.
Maman s'en inquiéta, puis s'en désola, puis enfin en devint si triste qu'elle
dépérit à vue d'oeil, et qu'un beau jour elle fut obligée de se coucher au milieu
de l'après-midi... Je ne la vis plus jamais se lever depuis !
C'était Cora qui me soignait à sa place. Cette bonne Cora! elle m'aimait et
me gâtait presque autant que petite mère ; aussi je ne trouvais plus laide sa
figure noire, allez !
De temps en temps, je montais sur le lit de maman pour lui tenir Un peu
compagnie. Elle devenait si blanche, si blanche, ma pauvre petite mère, que
son visage était presque de la couleur de ses draps, et si maigre que, quand
elle m'attirait contre elle pour m'embrasser, je sentais les os de ses bras m'en-
trer dans la chair, ce qui me faisait un peu mal... mais elle paraissait si contente
de me tenir ainsi, tout près d'elle, que je ne disais rien...
Je lui demandais quelquefois :
— Petite mère, quand donc te lèveras-tu? Je m'ennuie de toujours te voir dans
ce vilain lit!
— Plus jamais sans doute, ma pauvre enfant, répondait-elle d'une voix si
triste que j'avais tout de suite envie, de pleurer. Cora a bien soin de loi, n'est-ce
pas? Zizi est bien complaisant quand vous jouez?
— Oh! oui, mère, mais j'aime encore mieux être avec toi qu'avec Cora ou
avec Zizi!... Et papa, petite mère, est-ce qu'il ne reviendra jamais non plus
s'amuser avec sa petite Fonnette?
— Hélas ! disait maman, qui le sait ?
Et de grosses larmes se mettaient à couler le long de ses joues creuses, et
moi, je tirais vite mon mouchoir pour les essuyer, mais elles coulaient si vite,
que je ne pouvais jamais venir à bout de les faire disparaître toutes.
— Ah! mère, m'écriais-je, ne pleure pas comme ça! Tu fais de la peine à
Fonnette ! Fonnette va pleurer aussi... pauvre petit père !
Alors maman se soulevait avec peine sur son oreiller, prenait, mes deux mains
toutes roses et toutes rondes dans ses longues mains amaigries, les joignait et
disait :
— Prions le bon Dieu, ma chère, pour qu'il ramène bientôt ton père!
Puis, tandis que je répétais tout haut les paroles qu'elle m'avait apprises le
jour du départ de papa, je la voyais lever vers le ciel ses grands veux bleus.
— 25 —
plus grands encore depuis qu'elle était malade. Ses lèvres s'agitaient, et peu
à peu ses larmes cessaient de couler...
Quand elle avait fini de parler bas au bon Dieu, elle semblait plus calme et
souriait presque.
— Va jouer avec Zizi maintenant, disait-elle, et surtout ne faites pas trop de
bruit pour que mère puisse se reposer un peu.
Maman fut malade comme cela durant un an au moins. Je parlais de mieux
en mieux, et je devenais de plus en plus.gentille. Aussi ma pauvre mère répétait
toujours :
— Si son père la voyait ainsi, comme il serait content !...
De temps en temps, madame Rivers faisait visite à maman, mais elle n'a-
menait jamais les enfants avec elle, ce qui m'ennuyait beaucoup.
La dernière fois qu'elle vint chez nous, j'étais sur la porte de la rue en train
de demander des nouvelles de John, de Bella et d'Ellen, au grand cocher nègre
qui conduisait sa séja 1, quand elle sortit de la maison; le médecin de mère
l'accompagnait. J'entendis qu'elle lui disait :
— Elle est donc très-mal, cette pauvre femme?
Quelle femme? me demandai-je. Et en me demandant cela, sans savoir pour-
quoi, mon coeur se serra bien fort.
— Si mal, que je doute qu'elle passe la nuit, répliqua le médecin.
Passer la nuit, qu'est-ce que cela voulait dire?
— Je crois même, continua le docteur, qu'il serait bon d'emmener l'enfant
dès ce soir, puisque vous êtes assez bonne pour vouloir bien vous en charger.
— Chut ! fit madame Rivers dont les yeux tombèrent sur moi en ce moment.
Adieu, docteur, repri^elle ensuite. Puisque vous jugez le moment venu, don-
nez, je vous prie, des ordres en conséquence. Au revoir, petite Chiffonnette !...
La séja partit, et le médecin, au lieu de faire comme elle, rentra dans l'ha-
bitation. Je courus après lui.
— Pourquoi donc est-ce, monsieur le docteur, que vous rentrez chez nous?
Est-ce que vous allez encore voir maman? Elle est bien tranquille aujourd'hui,
n'est-ce pas, monsieur? On dirait toujours qu'elle dort... A propos ! qu'est-ce
que c'est que la pauvre femme dont vous avez parlé tout à l'heure avec madame
Rivers ?
1 Voitures dont les-dames créoles élégantes se servent pour aller et venir dans Rio.
— 26 —
— Comment !... s'écria le docteur en ouvrant de grands yeux effrayés.
— Oui, celle qui ne doit pas passer la nuit, vous savez? Qu'est-ce que c'est
que ne pas passer la nuit, monsieur le docteur?
— C'est... c'est... rien, mon enfant, répondit-il d'un air tout drôle. Laissez-
moi, s'il vous plaît... 11 faut que je parle à Cora.
— Ah ! oui, pour lui dire de donner du sirop et de la tisane à maman. Je
m'en vais, monsieur le docteur. Vous tâcherez de guérir vite ma petite mère,
n'est-ce pas? C'est si ennuyeux qu'elle soit malade!... Je vous aimerai beaucoup
pour la peine.
Là-dessus, je fis une pirouette, et, envoyant un baiser au docteur, je m'é-
lançai vers Zizi qui cabriolait sur la pelouse.
Une heure après, Cora m'emmenait chez les petites Rivers. Dieu! que j'étais
heureuse en pensant à la partie que nous allions faire !
Pour Cora, elle paraissait toute triste, et, de temps en temps, elle essuyait
sa figure, et, je crois, le coin de ses yeux, avec le bout de son madras. Mais
j'étais si occupée que je n'y pris pas garde.
En arrivant au Catête, nous aperçûmes M. Rivers lui-même sur le seuil de
sa grande grille.
— Sois la bienvenue chez nous, petite Chiffonnette, me dit-il d'un air plus
sérieux encore que de coutume.
Et, sans ajouter un mot, il congédia Cora d'un geste, me prit par la main,
traversa le jardin avec moi et me fit entrer dans une petite pièce où madame
Rivers, étendue nonchalamment sur un sofa, se faisait éventer par deux ou
trois esclaves; ses enfants se battaient à quelques pas d'elle pour avoir je ne
sais quel joujou qui plaisait également à chacun, et le baby rose jetait des
cris perçants dans les bras de sa nourrice.
— Voilà l'enfant, dit simplement M. Rivers à sa femme.
— C'est bon, fit celle-ci avec son indolence ordinaire et sans changer d'at-
titude.
L'accueil de John, de Bella et d'Ellen fut plus expansif. Ils lâchèrent d'un
commun mouvement l'objet qu'ils se disputaient, et, courant vers moi :
— Chiffonnette! c'est Chiffonnette! s'écrièrent-ils tous à la fois. Viens vite
jouer, Chiffonnette!
Je ne demandais pas mieux : la partie fut tout de suite engagée'; seulement
— 27 —
madame Rivers, dont nous troublions le repos par nos criailleries, nous envoya
bientôt dehors. Oh ! la bonne soirée que ce fut là ! Il y avait longtemps que je
ne m'étais autant amusée. Par malheur on vint nous chercher pour aller nous
coucher.
— Tiens! je couche donc ici? demandai-je étonnée.
— Il paraît, répondit Bella, puisqu'on t'a fait un lit dans notre chambre.
— Oui, et même on a pris pour elle le beau hamac bleu qui ne me sert plus,
dit en pleurant Ellen. C'est à moi, m! je veux mon hamac!
— Peut-on pleurer pour si peu de chose! dit sa soeur en bâillant. Puisque tu
en as un autre, n'est-ce pas tout ce qu'il te faut?
— C'est égal, je ne veux pas qu'on donne mes affaires à Chiffonnette.
— Eh bien, qu'on me remmène chez moi! m'écriai-je. J'y ai un lit plus beau
que tous les vôtres et où je dormirai bien mieux. Et puis il me faut Cora pour
me déshabiller... et je veux dire bonsoir à maman. Pauvre maman ! elle s'en-
nuierait, si elle ne voyait pas sa chère Fonnette ce soir...
— Petite maîtresse, dormir tranquille, dit une mulâtresse qui arrangeait avec
soin autour du hamac de Bella la gaze qui devait, pendant la nuit, la préserver
des moustiques 1, maman plus s'ennuyer jamais après elle.
— Pourquoi? demanda étourdiment une jeune femme de chambre anglaise
que je venais d'entendre appeler Arabelle.
— Oui, pourquoi? répétai-je à moitié endormie; car, tandis que la mulâtresse
parlait, la femme de chambre anglaise m'avait déposée dans mon lit. Je n'en-
tendis pas la réponse qui me fut faite; je dormais déjà profondément.
Le lendemain, à peine éveillées, Ellen et Bella crièrent qu'elles avaient faim.
On leur apporta à chacune une tasse de thé et une grande tartine de beurre
qu'elles avalèrent comme des affamées... Moi qui n'aimais ni le beurre, ni le
thé, et qui étais accoutumée à avoir chaque matin ma tasse de chocolat, je fis
la grimace devant ce déjeuner. Il fallut pourtant bien me résoudre à l'avaler
quand même, car Arabelle refusa d'aller me chercher autre chose, sous pré-
texte qu'on ne doit pas habituer les petites filles à être difficiles, et que miss
Bella et miss Ellen, qui mangeaient des tartines de beurre et buvaient du thé
tous les jours, étaient bien plus roses et bien plus fraîches que moi.
1 Petit insecte dont la piqûre est très-douloureuse. 11 y en a en quantité dans les pays chauds.
— 28 —
Puis elle s'en alla, et rentra bientôt après en portant quelque chose de noir
qu'elle déposa sur une chaise à côté de. mon lit. C'était mie robe pour remplacer
celle que j'avais la veille.
Je fus très-surprise, vous le concevez, de ce changement, et je déclarai, en
frappant du pied, que je ne m'habillerais pas de la sorte.
— Il le faudra bien pourtant! se borna à répondre, comme pour le thé, Ara-
belle qui sortit avec Ellen et Bella.
En effet, après avoir beaucoup pleuré, appelé cent fois maman, Cora, Zizi, et
essayé vainement de remettre ma robe blanche à bouquets cerise, le désir
d'aller jouer avec John et ses soeurs que j'entendais courir dans la vérandah
l'emporta sur la coquetterie. Je me laissai vêtir de nom, et, déjà consolée, je
courus les rejoindre.
Ils arrêtèrent leur jeu pour me regarder tous trois, avec attention, des pieds
à la tête.
— Oh! qu'elle est drôle en noir! s'écria John.
— C'est très-gentil une robe noue, dit Ellen, qui voulait toujours tout ce
qu'elle voyait aux autres. Je dirai à maman qu'il m'en faut une comme cela,
moi!
— Pourquoi donc es-tu habillée ainsi, Chiffonnette? reprit John.
— Ignores-tu donc que c'est parce que sa mère est morte? répondit languis-
samment Bella.
— Morte? qu'est-ce que c'est que ça? demandai-je en ouvrant de grands yeux.
— Est-ce que je sais, moi? fit indifféremment la petite fille; c'est papa qui l'a
dit à maman devant moi, et même...
— Allons, Bella, interrompit John, qui avait repris son jeu, à ton tour à être
cheval.
— Je ne joue plus, dit Bella, je suis fatiguée.
— Eh bien! Chiffonnette te remplacera, paresseuse! et moi, je conduirai la séja.
— Non, répondis-je résolument, je ne jouerai pas tant que Bella ne m'aura pas
expliqué ce qu'elle a voulu dire en parlant de maman.
— Puisque je ne le sais pas ! fit Bella s'étendant avec nonchalance sur une natte.
Papa avait même l'air de se cacher de moi... il causait tout bas.
— Mon Dieu! mon Dieu ! m'écriai-je en pleurant; qu'est-ce que ce peut-être?
Maman ! je veux voir maman ! qui me conduira chez maman?...
— 29 — '
En ce moment, Cora entra avec Zizi. Je poussai un cri de joie et courus à
eux.
— Cora, te voilà enfin !... Tu vas me mener voir maman, n'est-ce pas? Bella
dit qu'elle est morte! qu'est-ce que c'est qu'être morte? Est-ce n'être plus ma-
lade?
La pauvre Cora se mit à fondre en larmes.
— Oui, oui, plus jamais souffrir maintenant, maîtresse, dit-elle. Être allée
bien loin, bien loin, avec le bon Dieu.
— Avec le bon Dieu? Je veux y aller aussi, tout de suite! Mène-moi chez le bon
Dieu, Cora.
— Hélas ! moi pas pouvoir, petite maîtresse; vous rester chez bon monsieur
Rivers, avec Cora et Zizi, et petit massa John, et petites maîtresses Ellen et Bella...
vous rester là, jusqu'au retour de père à vous !
— Mais il faut que maman revienne aussi ! quand reviendra-t-elle, dis, Cora?
— Maîtresse plus revenir jamais! fit. la négresse, qui se remit à pleurer.
Je me jetai à son cou pour la consoler; mais j'avais le coeur si gros, si gros,
si gros, que bientôt je sanglotai encore plus fort qu'elle, et que Zizi, qui avait
épuisé toutes ses contorsions sans parvenir à m'égayer, prit le parti de faire
comme nous. Pour les petits Rivers, ils s'étaient enfuis dès les premières larmes,
en disant :
— Sont-ils bêtes de pleurer comme ça !
— Je ne quittai pas Cora le reste du jour. J'étais bien triste de penser que je
ne révérais plus jamais ma bonne petite mère, et bien fâchée contre John et ses
soeurs, qui avaient dit que j'étais bête de pleurer; il me semblait que je n'avais
plus au monde que Zizi et Cora pour m'aimer, car ils partageaient mon chagrin,
tandis que les autres n'avaient pas seulement l'air de comprendre pourquoi j'en
avais !
Ma nuit fut mauvaise, agitée! Je pleurai encore en m'éveillant, parce que j'avais
oublié, pendant mon sommeil, que petite mère était allée chez le bon Dieu, et
qu'en ouvrant, les yeux cela me revint à l'esprit.
Cora, pour me distraire, m'emmena avec elle au marché de Rio, où elle m'a-
cheta un perroquet vert, rouge et jaune avec du bleu dans les ailes. Oh ! comme
ça m'aurait amusée, le marché de Rio, si j'avais eu moins de chagrin! Cela m'a-
musa un peu tout de même, mais pas beaucoup....
— 50 —
C'est une très-drôle de chose, allez, que ce marché ! Figurez-vous une quantité
de petites baraques dressées tout le long de la promenade, le Passeio publico,
comme l'appellent les gens de Rio.
Ces baraques sont occupées par des négresses enveloppées d'étoffes à rayures
éclatantes et portant sur la tête une espèce de rouleau qui ressemble presque à
un turban. Les unes vendent des melons d'eau, des oranges, des bananes, des
épices apportées des îles voisines ; les autres des poissons, des tortues, des agoutis.
D'autres offrent aux chalands toutes sortes d'ustensiles de ménage, tels que
nattes, paillassons, calebasses, tandis que leurs voisines distribuent aux nègres,
aux mulâtres et aux femmes couleur de pain brûlé, qui se pressent autour d'elles,
de grandes écuelles de feijoens 1 et de café.
Elles vous paraîtraient bien singulières, mesdemoiselles les Européennes, ces
femmes qui achètent du café, avec leurs robes à volants rouges, jaunes ou oranges,
d'où sortent des pieds nus, bistrés comme leur visage! Et, ce qui vous semblerait
plus extraordinaire encore, c'est l'habitude qu'ont ces femmes de couleur de
porter tout en équilibre sur leur tête : une écuelle, un parasol., une pastèque 2,
et de marcher aussi librement avec cela que si elles n'avaient rien du tout.
J'étais, moi, trop habituée à ce spectacle pour m'y arrêter beaucoup; mais je
fus charmée au delà de toute expression par le marché aux singes et. aux oiseaux,
par le marché aux oiseaux surtout !
Dieu! que c'était joli! On voyait là tous les oiseaux possibles! Des aigrettes
blanches, des hérons à bec bleu-ciel et à longs panaches retombant de chaque
côté de leur tête, des martins-pêcheurs verts et bleus comme ceux qu'on trouve
quelquefois dans les marais de Picardie; des perroquets pourpre, des perruches
grises, des colibris, des oiseaux-mouches pas plus gros que des papillons et qui
me rappelaient par leurs couleurs chatoyantes l'écrin plein de pierreries de petite
mère, des serins d'un jaune superbe, et même des chardonnerets venus d'Eu-
rope.
Et tout cela criait, sifflait, sautillait, éblouissait les yeux et assourdissait les
oreilles. Mais, ce qui m'étonna, c'est que personne ne regardait ni n'achetait ces
admirables petites bêtes, que j'aurais voulu, moi, pouvoir emporter toutes, tandis
que les serins et les chardonnerets, qui étaient certes les moins jolis du marché,
1 Haricots. C'est la nourriture ordinaire des gens de couleur.
s Melon d'eau.
— 31 —
attiraient un grand nombre d'amateurs. C'est qu'ils, avaient le mérite de n'être
pas nés dans les forêts du Brésil, et que, comme les roses sur la grille dorée du
Catète, ils coûtaient fort cher ; ou plutôt non, ce n'est pas cela... c'est qu'ils chan-
taient admirablement s'ils n'étaient pas beaux, et que les talents valent mieux
que la beauté, à ce qu'il paraît.
A notre retour chez M. Rivers, nous trouvâmes toute la maison en émoi; il
venait d'arriver une cargaison véritable d'objets achetés à Paris : un piano, des
meubles et des robes pour madame Rivers; des livres pour son mari; un cheval
mécanique et des joujoux pour John; deux magnifiques poupées de porcelaine
avec un trousseau splendide pour Ellen et pour Bella.
Mes petits amis étaient fous de bonheur, et, dans le premier moment, je fus
aussi heureuse qu'eux, car Bella, qui n'aimait pas à se bouger, même pour s'a-
muser, me laissa essayer, une à une, toutes les pièces du trousseau de sa poupée,
se contentant d'admirer et de donner son approbation quand la toilette était
achevée.
Pour Ellen, la petite égoïste ne me permit même pas de toucher du bout du
doigt à la sienne et s'enfuit je ne sais où en l'emportant comme un trésor. Ça
m'était bien égal, puisque j'avais celle de Bella. Mais ce n'était pas gentil à Ellen :
elle ignorait probablement qu'un plaisir partagé est bien plus grand qu'un plaisir
dont on jouit toute seule.
Aussi, tout en fouillant avec Bella dans cet amas de jolies choses, en froissant
ce satin, — car il y avait des robes de satin! — en chiffonnant ces dentelles,
notre coeur à toutes les deux nageait dans la joie !
En avait-elle, des toilettes, cette merveilleuse poupée française! Des robes
bleues, blanches, en soie, en laine, en mousseline, le tout orné richement de
rubans et de velours ; puis des bonnets en fine broderie, de coquets peignoirs,
des bijoux, de petits chapeaux à plumes et à fleurs, des bottines de toutes les
façons, des ombrelles, des voilettes, des colliers. C'était à n'en pas finir, et jamais
je ne me serais lassée de tenir tous ces ravissants brimborions...
Mais Bella n'était pas comme moi ; tout la fatiguait, même l'admiration.
Quand elle eut vu sa poupée revêtue successivement de chacune de ses toilettes,
elle me la reprit et appela Arabelle pour la ranger. En vain j'insistai pour la
conserver encore un peu... Arabelle me l'enleva sans pitié, en disant :
— Jouez avec la vôtre !
— 52 —
La mienne? quelle dérision! Elle n'avait plus que la moitié d'une tête, la
mienne, et encore quelle moitié!... Sa poitrine était déchirée par le milieu, et ses
jambes, vides de son, pendaient flasques et molles sans pouvoir la soutenir. Ses
bras seuls et sa perruque restaient à peu près intacts. Mais pouvait-on appeler ce
reste informe une poupée? Qui eût dit que cette horreur avait été aussi fraîche
et aussi brillante que ces brillantes arrivantes auxquelles on ne voulait pas me
laisser toucher?
Ce souvenir ne m'empêcha pas de la repousser dédaigneusement du pied (Ara-
belle avait eu la cruelle complaisance de me l'apporter en manière de consolation)
et de m'enfuir tout en pleurs dans les bras de ma bonne Cora. .
Quoique mon chagrin ne fût pas pareil à celui que j'avais éprouvé la veille,
— 53 —
je pleurais presque aussi fort, de sorte que la pauvre négresse ne savait que faire
pour me calmer. Enfin, après avoir mis vainement tout en oeuvre il lui vint une
lumineuse idée.
— Que petite maîtresse pleure plus, dit-elle; Zizi fera une poupée neuve, une
poupée bien plus belle que l'autre! Cora mettra à elle beau collier rouge, belle
robe... tressera chapeau d'Aouara; sera superbe poupée de Zizi et de Cora! Que
petite maîtresse s'amuse, en attendant, avec perroquet.
J'essuyai vite mes larmes et suivis le conseil de ma bonne Cora, qui se mit tout
de suite à l'ouvrage avec Zizi.
Ils taillèrent, pour la poupée promise, une tête et un buste dans une petite noix
de coco ; ils attachèrent à cette tête la perruque blonde de mon ancienne poupée,
dont les yeux d'émail furent enchâssés dans des trous ingénieusement creusés de
chaque côté du nez de la nouvelle; puis Cora recousit la poitrine, rembourra
les jambes pantelantes avec de'la farine de manioc-et habilla cette jolie jeune
personne d'un morceau bariolé arraché à ses propres vêtements. Elle drapa ce
morceau autour de la poupée à la mode du Mozambique, son pays, et la coiffa,
en attendant le chapeau que devait tresser Zizi,.d'une couronne de plumes écla-
tantes tombées de la queue de mon perroquet. Quant au collier rouge, il fut remis,
comme le chapeau, à plus tard. J'ajoutai à ce costume pittoresque une grande
feuille de palmier en guise de manteau. . .'
Cora était triomphante, et affirmait que la reine de.la tribu où elle était née
n'était pas plus belle; moi, j'aurais peut-être préféré une'poupée française, un
joli chapeau de Paris et une figure de porcelaine a ces plumes, à ce bariolage et
à ce noir visage, mais j'étais si touchée de la peine qu'avaient prise ma bonne
Cora et mon petit Zizi pour me consoler et m'amuser, que je leur déclarai trouver
leur poupée superbe et l'aimer déjà beaucoup, beaucoup.
Zizi fut si joyeux de mon approbation/qu'il planta la belle ressuscitée tout en
haut d'une perche et se mit à danser autour.' Sa gaieté me gagna... J'empoignai
la main de Cora d'un côté, celle du négrillon de l'autre, et nous voilà tous trois
formant une ronde folle autour de cette singulière poupée.
— Nous l'appellerons Zi%i-Cora, m'écriai-je, en souvenir de vous deux qui
avez fait un si joli joujou à votre petite Fonnette.
Cette déclaration mit le comble à leur enthousiasme. Cora pleura de joie, et
Zizi, ouvrant la bouche toute grande, se prit à rire silencieusement. Les nègres
— M —
ne rient jamais autrement. Je remerciai l'un de son rire, l'autre de ses pleurs en
les réunissant tous deux dans mes petits bras et en embrassant à vingt reprises
différentes leurs bonnes figures aussi noires que celle de ma poupée.
— Fi! s'écria John, qui entrait en ce moment; elle embrasse des nègres!
— Eh bien! quel mal voyez-vous à cela, monsieur John, répondis-je d'un ton
piqué, si j'aime ma Cora et mon Zizi, moi?
— Cora et Zizi ne sont que des esclaves, riposta John, et l'on ne peut aimer
des esclaves.
— Et pourquoi, s'il vous plaît? C'est le bon Dieu, dont parlait toujours maman,
qui les a faits aussi bien que nous !
— Si c'est le bon Dieu qui les a faits, il les a faits pour nous servir et pour être
battus quand ils nous servent mal.
— Oh! ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, Cora? On ne dirait pas le bon dieu, s'il
était méchant comme cela? C'est vous, John, qui êtes mauvais ! Mais je ne veux
pas qu'on batte Cora, entendez-vous! ni mon petit Zizi non plus! ils sont à père,
à mère et à moi, ils ne sont pas à vous !
— C'est ce qui vous trompe, mademoiselle Chiffonnette, répondit John en
ricanant; ils appartiennent depuis une heure à papa, qui, afin d'avoir l'argent
nécessaire à vos affaires, a fait vendre tout ce qu'il y avait chez vous, y compris
Zizi et Cora, qu'il a achetés.
— Qui le lui a permis? m'écriai-je avec impétuosité; qu'est-ce que papa et
maman diront quand ils reviendront? (Je ne pouvais encore me faire à l'idée que
petite mère ne reviendrait pas.)
— Rien du tout, puisque c'est le consul qui l'a permis... D'ailleurs, elle ne
reviendra pas, ta mère, puisqu'elle est morte... ni ton père non plus. Ainsi, gare
le fouet, négrillon, ajouta-t-il en agitant avec arrogance une petite lanière de cuir
qu'il tenait à la main ; tu es à moi, maintenant !
Le pauvre Zizi se réfugia tremblant dans les bras de sa mère, qui le serra contre
elle.avec une telle expression d'angoisse, que cela me donna envie de pleurer;
mais je rentassâi mes larmes, et je dis à John, d'une voix tremblante d'émotion
et de colère :
— Vous êtes un méchant, John, et le bon Dieu vous punira certainement!
Au lieu de me répondre, le mauvais garçon s'enfuit en poussant un éclat de
rire qui augmenta encore ma colère. 11 fallut que Cora elle-même m'apaisât, car
— 35 —
je parlais de rien moins que d'égratigner John et de détruire un à un ses joujoux
s'il se permettait de toucher seulement à un cheveu de mon Zizi.
Les jours suivants se passèrent sans événements nouveaux. Les menaces du
méchant John ne se réalisèrent pas, non plus que mes projets de vengeance, aux-
quels, du reste, Cora m'avait fait renoncer en me disant que le bon Dieu défend
de rendre du mal aux gens qui vous en font, et qu'il recommande de les bien
aimer, au contraire. Mais j'avais beau m'y prendre de toutes les façons, je ne
pouvais venir à bout d'aimer John. Maintenant qu'il passait pour méchant à mes
yeux, je lui découvrais toutes sortes de défauts que je n'avais jamais remarqués
jusque-là. Il était gourmand, colère, malpropre, avait des cheveux toujours en
désordre, des mains sales, des vêtements pleins de taches... et avec cela un
amour-propre!... Il aurait fallu qu'on lui dît sans cesse qu'il était un charmant
petit garçon ! Aussi, pour le taquiner, j'avais appris à mon perroquet : John est
méchant! John est malpropre! John est gourmand! ce qui le mettait dans une
fureur affreuse.
— Oh! je le tuerai, disait-il, ce perroquet!
Heureusement que son papa le lui avait défendu, car autrement je crois
vraiment qu'il l'aurait fait!
Par malheur, il vint à cette époque, chez M. Rivers, un M. Jefferson, des États-
Unis, qui avait avec lui un oiseau singulier et pour lequel John se passionna
tout de suite : c'est ce qu'on appelle un moqueur. Le moqueur est très-estimé en
Amérique.. On le vend jusqu'à cinquante et cent dollars 1 aux Etats-Unis; il a
encore plus de valeur dans les autres parties du nouveau continent 9. Il est de
taille moyenne, pas bien joli de plumage, mais ses formes sont assez élégantes,
et il a la propriété singulière de pouvoir imiter tout ce qu'il entend : le miaule-
ment des chats, l'aboiement des chiens, le gloussement des poules (et il ya de
toutes ces bêtes-là en Amérique!), le bruit d'une voiture qui roule, d'une porte
qui crie sur ses gonds, les gazouillements d'un serin enfermé dans .une cage, k
sifflement d'un serpent... La nuit seulement il reprend son chant naturel, qui
est bien le plus délicieux des chants. Mais le jour il contrefait tous ceux qui l'en-
tourent, ce qui est fort ennuyeux. Ainsi, quand je riais, il riait ! quand je pleurais,
1 Le dollar vaut cinq francs trente-quatre centimes et un peu plus d'un demi-centime.
2 L'Amérique du Nord et l'Amérique du Sud composent le nouveau continent; l'Europe, l'Asie et l'Afrique forment
l'ancien.
— 56 —
il pleurait ! quand je criais, il criait ! Je le détestais, cet affreux oiseau ! il avait tou-
jours l'air de se moquer de moi ! John, au contraire, en était ravi, et pendant que
je souhaitais de tout mon coeur le prochain départ de M. Jefferson, que je n'aimais
pas du tout non plus, parce qu'il donnait à chaque instant des coups de cravache
au nègre qui l'accompagnait, John faisait, des voeux pour le conserver à Rio.
Enfin, il fut, grâce à Dieu, question de son départ; mais la veille du jour où
il devait s'en aller, tandis que nous étions tous à table pour le lunch 1, Zizi vint
apporter je ne sais quoi dans la salle à manger.
— Voilà un petit négrillon qui paraît bien intelligent, dit M. Jefferson en le
regardant avec attention; voulez-vous me le vendre?
A ces paroles, je me mis à trembler pour mon cher Zizi, et j'attendis la réponse
de M. Rivers avec anxiété.
— Zizi n'est pas à vendre, fit laconiquement celui-ci.
Si j'avais osé, j'aurais quitté ma place pour courir me jeter à son cou; mais
son air froid me faisait toujours peur.
— C'est dommage, insista le planteur des États-Unis, il m'aurait bien convenu!
— Papa, glissa John à l'oreille de son père, tu avais envie du moqueur de
M. Jefferson; échange-le contre Zizi...
— C'est une idée! fit M. Rivers, qui, en effet, admirait beaucoup l'oiseau.
Alors on conclut le marché. Pauvre Zizi ! Pauvre Cora ! Je n'achevai pas de
manger, et, quittant la table, tandis qu'on ne faisait pas attention à moi, je
courus les prévenir et partager leur désespoir.
Ah! Dieu! que j'eus encore de chagrin ce jour-là! et Cora donc! J'en oubliai
de coucher ma chère poupée, qui pourtant était mon unique souci les. autres
jours !
Le lendemain, Zizi partait avec M. Jefferson ; et il n'était pas encore au bout:
de la rue, qu'il poussait un cri douloureux sous un coup de fouet de son nouveau
maître : le pauvre enfant était retourné en arrière sans l'ordre du planteur, pour
dire un dernier adieu à sa mère et à moi, qui le guettions du haut de la terrasse
Son cri plaintif nous alla droit au coeur.
Oh! ce John, comme je lui en voulais en voyant les larmes de ma pauvre Cora !
A partir de ce moment, je ne jouai presque plus avec lui, et je passai presque
1 Lunch, collation, expression anglaise.
0/ —
toutes mes journées entre Cora, que j'essayais vainement de consoler, et la
poupée que Zizi m'avait faite.
Je ne me souciais pas beaucoup non plus de la société d'Ellen et de Bella.
Ellen ne me laissait jamais toucher à ses joujoux et prenait tout ce que j'avais,
même ma chère Zizi-Cora, dont elle prétendait faire l'esclave de sa poupée pari-
sienne. Mais je n'entendais pas cela ! Je voulais que Zizi-Cora fût une dame, et
il s'ensuivait entre nous des querelles sans cesse renouvelées. Quant à Bella, la
paresseuse, elle devenait de plus en plus indolente, dormant une partie de la
journée et sonnant une négresse pour ramasser son mouchoir ou son éventail
quand par nonchalance elle avait laissé tomber l'un ou l'autre.
Elle tenait en cela de sa mère, qui passait sa vie étendue sur un divan.
Dans ces climats où règne une extrême chaleur, un peu de mollesse est bien
permise, et sous ce rapport beaucoup de créoles ressemblent à madame Rivers
.et à Bella; mais chez ces dernières, cette mollesse était poussée à l'extrême,
puisqu'elle faisait négliger à la fille les exercices nécessaires à sa santé et à la
mère sa maison, son mari, ses enfants, ses domestiques et moi encore plus que
tout le reste.
Dans les premiers jours de mon arrivée chez madame Rivers cependant, je
dois lui rendre cette justice qu'elle s'était montrée très-bonne pour moi. Elle
faisait voir à tous ceux qui venaient chez elle la petite orpheline française,
comme on m'appelait, et chacun me comblait d'attentions, de boulions et de
baisers; mais ensuite ce ne fut pas ça. Personne ne parut plus me remarquer,
et madame Rivers elle-même sembla oublier complètement que j'étais là. Ses
domestiques firent comme leur maîtresse, sauf Arabelle, à laquelle la garde
des enfants était tout spécialement confiée.
Il est certain que madame Rivers ne s'occupait pas beaucoup plus de John,
de Bella, d'Ellen et même dubaby que de moi; mais je n'étais pas, comme eux.
habituée à cette indifférence, moi que ma petite mère ne quittait pas d'une
minute, qu'elle habillait, qu'elle déshabillait... sans compter les fois où elle
me recoiffait et me débarbouillait dans le cornant du jour et où elle me mettait,
des vêtements nouveaux parce que j'avais sali les miens.
Il me semblait donc très-pénible d'être abandonnée à des esclaves qui ne
faisaient pas attention à moi et de ne recevoir de personne, excepté de ma
pauvre Cora, des encouragements et des caresses. Pour des punitions, ce n'était
— 58 —
pas cela qui me manquait, car la méchante Arabelle ne me passait rien, mais là,
rien du tout! Pour la plus petite chose, j'étais mise au pain sec, enfermée dans
un cabinet noir, privée de dessert, de récréation...
Je sais bien que je n'étais pas sage tous les jours, qu'on me reprochait avec
raison d'être tapageuse et turbulente ; que je faisais de mauvais tours à John
toutes les fois que j'en trouvais l'occasion; que je me disputais sans cesse et
même me battais quelquefois avec Ellen; que je secouais un peu trop rudement
la paresse de Bella... mais était-ce une raison pour me punir sans cesse quand
on ne leur disait rien, à eux qui ne valaient guère mieux que moi? Si seulement
on avait un peu encouragé les bonnes résolutions que je prenais à la suite de
chaque faute, je serais peut-être devenue plus sage, mais personne n'avait l'air
de croire à mon repentir, si bien, que je me disais : « Ce n'est pas la peine d'en
avoir ! » et que je recommençais.
Un jour... oh! je n'oublierai jamais ce jour-là! ce soir-là plutôt... on m'avait
permis d'assister avec les enfants à la toilette de madame Rivers, qui allait à
je ne sais quelle brillante réunion : les créoles, toutes nonchalantes qu'elles
sont, aiment le monde et la danse autant que les Parisiennes.
Vous devinez avec quelle attention, quel intérêt nous avions suivi tous les
préparatifs et tous les détails de cette toilette à laquelle, présidait une femme
de chambre française arrivée de Paris en même temps que les poupées de Bella
et d'Ellen. Moi, surtout, je n'avais rien laissé échapper.
Quand madame Rivers fut partie, belle comme un astre, après avoir embrassé
tendrement ses enfants et déposé un baiser bien froid sur mon front, je dis à
Ellen et à Bella :
— Si nous faisions aussi un bal, nous autres? (J'avais toujours des idées
comme ça, moi!) Votre maman a laissé sa chambre tout ouverte; nous trouverons
là autant de fleurs, de rubans et de robes qu'il nous en faudra..
— Mais les robes de mère seront trop longues pour nous, objecta Bella.
— Bah! elles traîneront mieux; ça nous fera de plus belles queues. Venez-
vous? Je vous coifferai à la française, comme j'ai vu faire à mademoiselle José-
phine.
Elles ne se le firent pas dire deux fois, et il fut convenu que quand nous
serions prêtes nous appellerions John pour nous admirer et danser avec nous.
Comme vous pensez, cette équipée eut lieu dans le plus grand secret- cela
— 59 —
nous fut d'autant plus facile qu'Arabelle et tous les domestiques profitaient
de l'absence de M. et de madame Rivers pour faire un peu bombance à la
cuisine.
Je commençai par barbouiller le visage et les épaules d'Ellen et de Bella
avec de la poudre de riz, ainsi que je l'avais vu faire à mademoiselle Joséphine.
Puis je versai le contenu d'un flacon d'huile parfumée sur leurs cheveux, que
je relevai à grand renfort d'épingles sur le sommet de leur tête et entremêlai
avec toute la grâce que je pus y mettre de fleurs et de rubans.
Je fis ensuite la même opération pour mon propre compte; mais je m'y pris
si maladroitement, qu'il m'entra de la poudre de riz plein les yeux (il faut
souffrir pour être belle! !!), et que l'huile parfumée coula de ma chevelure le
long de mon cou et vint tacher la magnifique robe de soie blanche à bouquets
de roses que j'élais allée chercher dans la garde-robe de madame Rivers.
Pour Ellen, elle en avait préféré une en gaze de soie bleue à ramages, tandis
que Bella s'était contentée de s'envelopper dans une jupe de tulle blanc semée
d'étoiles d'or, qui tombait autour d'elle comme un vrai manteau de cour. Il ne
nous manquait que des bijoux.
Je grimpai sur une chaise pour atteindre les pendeloques de cristal qui étaient
suspendues aux candélabres de la toilette. Je les décrochai, non sans peine,
et, à l'aide d'un bout de fil, j'en fis pour chacune de nous de superbes boucles
d'oreilles.
Puis je remontai, au.risque de me casser le cou et de mettre le feu à la
maison, sur cette même chaise, et j'allumai les bougies que je venais de
dépouiller de leurs bobèches : nous ne nous voyions pas assez bien avec l'unique
petite lampe qui éclairait l'appartement !...
Quand Ellen et Bella se furent mirées tout à leur aise et que j'en eus fait
autant, nous appelâmes John, qui poussa un joyeux cri de surprise en nous
trouvant si belles. Immédiatement, le bal fut en train.
Quel beau bal!... Dix bougies qui se reflétaient dans les glaces de l'appar-
tement, trois danseuses en toilettes splendides qui semblaient être en nombre
triple par l'effet de ces mêmes glaces; un riche piano d'Érard sur lequel on
tapait à tour de bras, absolument comme si c'eût été un chaudron ou une
casserole!
Et nous sautions avec un entrain... nous marchions sur nos robes, nous
— m —
renversions les meubles avec une indifférence!... La boîte de poudre de riz
vola sur le parquet en compagnie du flacon d'huile antique, qui laissa partout
des taches, graisseuses... un miroir fut cassé, nos trois robes mises en pièces...
Ce fut Cora qui, inquiète de mon absence prolongée, interrompit la première
cette brillante fête.
En voyant le gâchis et les dégâts que nous avions faits, elle demeura bouche
béante sur le seuil... Puis elle se hâta de venir me retirer cette robe maculée,
preuve évidente de ma faute; mais elle n'avait pas encore tiré la première
manche en me grondant doucement, que madame Rivers rentrait suivie d'Ara-
belle.
Je ne vous peindrai pas sa surprise, sa consternation, sa colère... Son teint
cuivré en devint pâle, et ses yeux étincelèrent comme ceux d'un jaguar 1 en
s'arrêtant sur moi.
— Encore un tour de cette maudite petite Chiffonnette! s'écria-t-elle.
— Oui, oui, maman, c'est elle qui a tout fait!... répondirent lâchement John,
Bella et Ellen; elle nous a donné l'idée de ce bal, elle nous a coiffées, elle a
été elle-même chercher les toilettes dans ta garde-robe.
— Et puis, quoi? qu'est-ce que j'ai fait encore, lâches que vous êtes? inter-
rompis-je fièrement en m'avançant au milieu de la chambre le poing levé sur
eux.
— Arabelle, cria madame Rivers, emportez cette enfant; elle serait capable
de frapper ces pauvres petits. Oh! la vilaine! ajouta-t-elle en s'adressant à moi.
Allez, mademoiselle, Arabelle vous fouettera comme vous le méritez.
— Me battre! moi?... m'écriai-je avec un mélange d'effroi et de colère; me
battre comme une esclave !... Oh ! madame Rivers, vous êtes aussi méchante
que John!
Si j'avais réfléchi, je n'aurais pas dit cela à madame Rivers, car je devais lui
être bien reconnaissante de m'avoir recueillie, chez elle quand je n'avais plus ni
papa ni maman, et, d'ailleurs, j'avais bien mérité cette correction pour mon
escapade; mais ce qui m'exaspérait c'est que j'allais encore, comme à l'ordi-
naire, être seule punie, quand John, Relia et Ellen, qui étaient mes complices,
qui m'avaient honteusement dénoncée, recevaient les caresses et le pardon de
leur mère.
' Espèce de panthère très-commune au Brésil.
-- M —
Mon exclamation ne fit donc que fâcher davantage madame Rivers :
— Allez, Arabelle, et corrigez-moi d'importance cette petite ingrate; cria-
t-elle à sa femme de chambre; ne la ménagez pas, surtout...
Cette recommandation était- bien inutile!... Quaud il s'agissait de fouetter,
Arabelle faisait les choses en conscience, répondant durement à mes pleurs
qu'elle obéissait à sa maîtresse. Cette fois-là, elle ajouta qu'il fallait que je me
souvinsse de cette leçon toute ma vie : jugez si elle la donna rude !
Elle me remit ensuite entre les mains de Cora, qui sanglotait sans pouvoir
me défendre et qui alla me coucher en disant :
— Pauvre petite maîtresse, battue comme un noir !... battue comme Zizi !...
J'avais la fièvre de douleur et de rage. Pourtant Cora parvint à me faire faire,
ainsi que les autres jours, une prière pour la famille Rivers; mais je ne voulus
pas, à toute .force, prononcer le nom de la méchante Arabelle devant le bon
Dieu. C'était mal, puisqu'on doit pardonner à ses ennemis!
Le lendemain, je sus par Cora que M. Rivers avait grondé sa femme de m'avoir
fait traiter si,durement; mais cela n'empêcha pas madame Rivers de m'envoyer
à la campagne, bien loin de Rio, dans une plantation qui appartenait à son mari.
Elle ne voulait plus, disait-elle, d'une petite fille qui mettait le trouble dans sa
maison et ne donnait que de mauvais exemples à ses enfants. Heureusement,
c'était Cora, et non Arabelle, qui devait m'accompagner !
III
CHIFFONNETTE EXILÉE
La route, pour arriver à la propriété de M. Rivers, se fit assez bien. Nous
étions, Cora et moi, sur une grande mule noire que j'aurais eu beaucoup de
plaisir à voir-trotter si je n'avais constamment promené des yeux effrayés autour
de moi.
La vilaine Arabelle m'avait dit, en faisant mon paquet, que le pays où nous
allions était plein de jaguars, de couguars 1, de serpents et de crocodiles qui me
dévoreraient pour me punir d'avoir été si méchante. Aussi, comme je n'avais pas
la conscience bien tranquille, je m'attendais à chaque instant à voir un de ces
monstres s'élancer sur moi et me mettre en pièces.
Par bonheur, j'en fus pour mon effroi : il ne sortit pas des buissons le moindre
petit jaguar! Mais, en compensation, le soleil, les fourmis et les moustiques nous
' Autre espèce de panthère d"origine américaine.
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incommodèrent beaucoup. On ne se figure pas ce qu'il y a de fourmis au Brésil.
Quant aux moustiques, c'est la désolation de tous les pays chauds.
Le chemin que nous suivions d'abord était fort agréable : c'était un petit
sentier serpentant parmi des caféiers, des bananiers et de superbes cactus géants
qui avaient l'air d'épanouir exprès pour notre passage leurs magnifiques fleurs
de pourpre; mais bientôt le paysage se modifia, et il fallut marcher plusieurs
heures dans une plaine aride et sous un soleil ardent.
Mon pauvre perroquet, qui reposait auparavant sur mon épaule, — je ne le
quittais pas plus que Zizi-Cora! — après avoir essayé vainement de fuir la chaleur
en cachant sa tête sous son aile, avait pris le parti de venir se blottir dans un
des plis de ma robe. Quant à ma poupée, elle supportait très-bien cette épreuve.
Mais il n'en était pas de même de moi": je n'en pouvais plus et je disais à chaque
instant à Cora :
— Ah! ma Cora, que j'ai chaud!... que j'ai soif!... Quand donc arriverons-
nous?
—Petite maîtresse, prendre patience! trouver là-bas, dans grande forêt, bonnes
goyaves et grosses oranges pour rafraîchir elle.!
— Oui; mais est-ce encore bien loin, la grande forêt?
— Non... pas être loin, du tout... très-près... très-près...
Et en disant très-près, nous marchions toujours.
Enfin, le conducteur de notre petite caravane cria : Halte! et, quelques instants
après, nous nous reposions tous, en mangeant les fruits promis, à l'ombre d'im-
menses arbres aux feuillages étranges, reliés entre eux par des guirlandes de
fleurs et de verdure sur lesquelles se balançaient des milliers de perroquets et
de singes.
Rien n'était plus grotesque que de voir sautiller ces derniers; j'en riais aux
éclats lorsque Cora me dit :
— Petite maîtresse, pas savoir pourquoi perroquets et singes être toujours de
compagnie dans les bois? C'est que être très-gourmands, perroquets, mais pas
avoir bec assez fort pour ouvrir toute espèce de nourriture. Alors, comme singes
aimer beaucoup aussi bonnes choses, et être plus adroits, perroquets suivre
singes partout, pour avoir petite part de ce qu'ils trouvent et ramasser ce qu'ils
laissent tomber.
Tandis qu'elle me donnait cette explication) Coco (mon perroquet) s'était
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décidé à sortir- sa tête de dessous ma robe. Grande avait été sa surprise en se
voyant ainsi entouré de ses pareils ! Aussi poussant un petit cri joyeux, s'élait-il
élancé vers eux à tire-d'ailes.
— Mon perroquet! mon perroquet! m'écriai-jetouf en pleurs; qu'on me rende
mon perroquet !
Hélas! c'était bien chose impossible... Heureusement Coco n'était pas un
ingrat, et, quand il eut échangé des bonjours et des sifflements de connais-
sance avec tous ses amis, il vint de lui-même reprendre sa place sur mon
épaule.
Ah! que j'en fus contente! Comme je l'embrassai, ce bon Coco ! Je déposai
même, pour le caresser plus à l'aise, ma chère Zizi-Cora à côté de moi, dans les
hautes herbes. Ce fut pour son malheur!... Un singe, apercevant sa robe
bariolée, descendit prestement le long des lianes, la saisit et l'emporta au plus
haut des grands arbres, avant que, dans ma stupéfaction, j'eusse seulement
songé à faire un geste pour le retenir.
J'étais consternée! Comment la ravoir, cette bien-aimée poupée? Elle ne revien-
drait assurément pas d'elle-même comme le fidèle Coco !
Et tout en pensant ces désolantes choses, je suivais avec anxiété les mou-
vements du ravisseur, qui, assis commodément au sommet d'un palmier, dé-
pouillait avec dextérité Zizi-Cora de ses vêtements. Puis il les jeta un à un à ses
affreux compagnons, qui s'en disputèrent les lambeaux en poussant de grands cris
discordants.
C'était terrible!... j'en frémis encore... Mais qu'est-ce que ce fut quand je vis
le monstre s'apprêter à fendre le crâne de ma pauvre fille!... Vous vous le
rappelez : c'était une noix de coco; les singes en sont très-friands. Pourtant,
soit qu'il s'aperçût que cette noix n'était plus fraîche, soit qu'il eût changé
d'idée, le vilain être fit soudain une grimace dédaigneuse et, au lieu de pour-
suivre ses criminels projets, il lança sa victime à un autre singe, qui la lança
à un troisième, lequel la renvoya au premier, et ainsi de suite, comme dans une
partie de balle organisée.
Jugez de mon angoisse, à moi, la petite mère, qui suivais, d'en bas, toutes les
péripéties de cet infernal jeu !
Tantôt ma pauvre fille demeurait accrochée par une jambe à une liane si frêle,
que le poids de son corps menaçait de la briser; tantôt sa tête, lancée à toute
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volée, allait frapper avec un bruit sec contre un tronc d'arbre; tantôt elle tour-
noyait dans le vide à une hauteur prodigieuse...
— Si elle pouvait tomber! me disais-je alors avec une frayeur mêlée d'espoir,
peut-être elle se briserait; mais peut-être aussi je parviendrais à la rattraper!...
Quelque improbable que fût cette supposition, c'est elle pourtant qui se
réalisa : je rattrapai Zizi-Cora au vol, et, dans ma crainte de la voir devenir de
nouveau la proie des méchants singes, je suppliai Cora de m'emmener tout de
suite hors de la forêt.
La bonne négresse aurait bien voulu me satisfaire, mais tous nos compagnons
faisaient la sieste en ce moment, et, d'ailleurs, la chaleur était encore trop forte
pour que l'on pût se remettre en route; force nie fut donc de prendre patience.
— 47 —
Cora tâcha de m'amuser en attendant, et me montra toutes sortes de choses
curieuses.
Le serpent-corail, d'abord, un petit reptile couleur de vermillon, charmant, à
voir se faufiler sous les herbes vertes, mais bien dangereux, car sa morsure est
mortelle; les arbres qui fournissent l'ébène et le palissandre ensuite : on en fait
un grand commerce, au Brésil, et l'on s'en sert, pour confectionner toute
espèce de beaux meubles en France et à l'étranger ; puis une plante curieuse
qu'on appelle orchidée et qui produit la vanille : vous savez, cette longue cosse
brune et odorante qui donne un si délicieux parfum à la crème et au chocolat?
C'est mie bien singulière, chose que les orchidées : figurez-vous des plantes qui
ont l'air de pousser dans l'air; elles se suspendent aux lianes, le long desquelles
leurs longues racines se tordent : on; dirait, des lustres de verdure d'où s'échappent
de délicates tiges soutenant des fleurs qui ressemblent à des mouches... Il y en a
de beaucoup d'espèces.
Tout en regardant avec grand intérêt tout cela, je tenais toujours ma poupée
retrouvée étroitement, serrée sur ma poitrine, et, de peur de la perdre encore, je
ne voulus pas même la quitter pour essayer d'attraper quelques-uns des beaux
insectes qui voltigeaient autour de nous et qui, ainsi que les orchidées, avaient
des formes si bizarres, qu'elles trompaient complètement l'oeil. Avec leurs cou-
leurs éclatantes, on eût dit des fleurs détachées de leur tige.
Enfin, l'ordre du départ fut donné... je respirai! Cependant, en sortant de la
forêt, j'eus encore une frayeur affreuse : j'aperçus, à quelques pas de nous, une
bête grosse comme un chat, mais ayant la forme d'un crapaud et jappant, comme
une hyène. Toutes les menaces d'Arabelle me revinrent à l'esprit.
— Oh! Cora, m'écriai-je en'cherchant un refuge dans les bras de ma bonne
Cora, qu'est-ce que c'est que cela?
— Cela, dit-elle, être un sape-boV; savoir bien mordre, mais être trop loin
pour faire mal à petite maîtresse.
Ces paroles me rassurèrent un peu. Pourtant, je ne fus complètement tranquille
que lorsque nous nous retrouvâmes en pleine campagne; encore me retoumai-je
bien des fois, afin de voir si quelque être malfaisant ne sortait pas de la forêt
pour nous poursuivre.
1 C'est ce que les Européens appellent un crapaud-boeuf. Les yeux de ce crapaud sont admirablement doux.
■— 48 —
A mesure que nous approchions de Y Indigo manufactory de M. Rivers, le che-
min devenait plus facile et le paysage plus riant.
On voyait, çàetlà, aumilieu d'énormes plants de caféiers et de tabac, s'élever
les maisons blanches à toits rouges et à colonnettes sculptées1;des.planteurs. '
.Puis nous croisions, sur la route, des-colons entièrement vêtus de coton, selon
l'usage, et portant,, même à cheval, ces pantoufles à éperons que. les Rrésiliens
de l'intérieur des terres mettent à leurs pieds nus et appellent tamanéas,; ou.bien
c'était une de ces lourdes voitures traînées-par-des boeufs, qui servent aux familles
des planteurs pour parcourir leurs domaines et aller à la ville voisine ; ou bien
encore une nuée d'esclaves de toutes les nuances coupant et mettant en bottes,
sous les ordres;d'individus armés de fouets,— dont heureusement ils ne, se ser-
vaient pas aussi souvent que M. Jefferson, de New-York!— de grands roseaux
que Cora.appela des cannes à sucre. Elle me dit que ces cannes produisaient le
bon sucre que je mettais dans mon déjeuner et le rhum qu'aimait tant M. Rivers,
et comme je ne voulais pas la' croire, elle me promit de me faire voir, aussitôt
que nous serions arrivés à la plantation, comment ce changement s'opérait..
Par la même occasion, elle-m'apprit que le liquide noirâtre que j'avais vu
vendre en si grande quantité, aux négresses du marché de Rio, provenait de là
graine des caféiers, et que les feuilles de tabac desséchées fournissaient ces petits
rouleaux bruns que papa aimait tant à fumer autrefois. ., ■ • ;
Tout en parlant, de choses et d'autres et en regardant ceci et cela, nous étions
arrivées au terme de notre voyage. On me descendit de ma mule, et comme
M. Rivers n'avait donné aucun .ordre particulier me concernant, on laissa Cora
m'emmener dans sa case 2.
C'était une petite hutte couverte de feuilles de palmier et entourée d^un char-
mant jardinet où les fleurs du pays, les unes rouges comme du feu, les autres
jaunes comme de l'or, blanches;comme .de l'ivoire, ou découpées comme des
étoiles, poussaient pêle-mêle avec des oranges, des bananes et des ananas; sans
compter un superbepalepou*.qui ombrageait.la porte de-la case. ■
1 Ces maisons sont construites en terre glaise blanchie, et couvertes .d'un toit de tuiles Soutenu, par une..vérandah
à piliers de bois découpé dans le genre des chalels suisses. II.n'y a qu'un étage comme aux habitations des villes.
2 Tous les nègres d'une plantation ont ainsi- une maisonnette, autour de laquelle ils font pousserles légumes et les
fruils dont ils se nourrissent. On leur donne, en outre, par mois, quatre kilogrammes de porc et un boisseau de farine
Quand ils ne sont ni paresseux ni voleurs, ils vivent là fort heureux, et on les prendrait plutôt pour de paisibles cultiva-
leurs que pour des esclaves. Au reste, les mauvais traitements deviennent très-rares au Brésil
3 Espèce de palmier chéri des nègres parce qu'il donne en très-peu de temps de l'ombrage et. de magnifiques fruits.

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