//img.uscri.be/pth/35ff67e3d359a2d8d1ce373e3dbbe282823d16cc
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Choix de fables de La Fontaine : avec des notes nouvelles / par J.-F. Roger,...

De
108 pages
J. Delalain (Paris). 1852. 1 vol. (XII-96 p.) ; in-12.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

iOÏX DE FABLES
DE LA FONTAINE
AVEC DES NOTES,
Par J. F. ROGER,
AM:U:\ ixsrr.ci I:Ï U <;K\KI;.H. m-:s r'ru ïït.s,
- TI'.OÏSIÈWK ÉDITIOA.
Ouvrage atiloriM; par l'I'nivernu-
PÀBlISo
IMPRIMERIE ET LIBRAIRIE CLASSIQUES j
DE JULES DELALAIN
mi'P.niECR m: i.'i;.\Hi:nsni!
HI:KS IIF. SOUBONNE I;T nr,s HvniniiNS
LA FONTAINE.
EXCERPTA.
EDITIONS CLASSIQUES
PUBLIÉES À LA MÊME LIBRAIRIE :
Caractères de La Bruyère, édition classique, avec notice lit-
téraire , par M. A. Mottet ; in-18.
Dialogues des Morts , par Fénelon , édition classique, avec
notes, par M. P. Longueville; in-18.
Dialogues sur l'Eloquence, par Fénelon, édition classique
avec notes, par M. A. Dubois; in-18.
Discours académiques de Buffon , édition classique, avec
notice littéraire , par M. J. Genouille ; in-18.
Discours sur l'Histoire Universelle, par Bossuet, édition
classique, avec notice littéraire, par M. A. Dubois;
in-18.
Fables de Fénelon, édition classique, avec notes explica-
tives , par M. L. Frémont ; in-18.
Fables de La Fontaine, édition classique, avec notes, par
M. L. Frémont; in-18.
Grandeur et décadence des Romains, suivi du Dialogue
de Sylla et d'Eucrate, par Montesquieu, édition classique,
avec notes, par M. P. Longueville ; in-18.
Lettre écrite à l'Académie française sur l'éloquence, la
poésie, l'histoire, par Fénelon, édition classique, avec
notes, par M. A. Dubois ; in-18.
OEuvres choisies de Boileau , édition classique, avec notes,
par M. A. Dubois ; in-18.
OEuvres choisies de J. B. Rousseau, édition classique, avec
notes, par M. Amar ; in-18.
Petit Carême de Massillon , édition classique, avec notes,
par M. Trouillet ; in-18.
Poëme de la Religion, par L. Racine, édition classique, avec
notes, par M. Geoffroy ; in-18.
Siècle de Louis XIV, par Voltaire, édition classique , avec
introduction, etc., par SL-A. Dubois; un vol. in-18.
CHOIX DE FABLES
DE LA FONTAINE
AVEC DES NOTES NOUVELLES,
Par J. F. ROCHER,
ANCIEN INSPECTEUR GÉNÉRAL DES ÉTUDES.
"IhtHiige autorisé par l'Université.
-PARUS» - '^
IMPRIMERIE ET LIBRAIRIE CLASSIQUES
DE JUIIES DEIALAIN
IMPRIMEUR DE L'UNIVERSITÉ
BDKS DE SORDONNF. ET DES JUTHURINS.
M DCCC. Ml
NOTICE
PRÉLIMINAIRE.
L'apologue, né dans les pays d'esclavage, dut sa
naissance, dit-on, au besoin et au péril où l'on
était de dire la vérité. Cette opinion paraît fondée.
Pour faire des représentations à une personne qu'il
faut ménager et que Ton craint d'offenser, on a re-
cours naturellement à des manières détournées de
s'exprimer. Ainsi, dans quelque pays de l'Orient,
un esclave, plus ingénieux que les autres, ayant à
se plaindre de son maître et n'osant lui donner
ouvertement une leçon de modération, saisit adroi-
tement l'instant où son maître était oisif et disposé à
l'écouter, et lui dit : « Un loup et un agneau ayant
soif se rencontrèrent au même ruisseau; le loup était
au-dessus, l'agneau bien au-dessous : le loup, qui
ne voulait qu'un prétexte pour dévorer l'agneau,
commença par lui chercher querelle, etc., etc. »
( VI )
On voit, d'après l'origine de l'apologue, que le
fabuliste doit agir avec les hommes comme l'esclave
dont nous parlons en agissait avec son maître, c'est-
à-dire leur présenter des leçons de morale d'une ma-
nière détournée et sous le voile de l'allégorie. C'est
ainsi qu'en ont usé Ésope et Phèdre, qui précédèrent
La Fontaine. Le premier était esclave, et le second
écrivait sous Tibère.
Il nous est resté une grande partie des Fables
d'Ésope : il raconte avec précision et sans aucun
ornement. Phèdre est plus élégant, le cadre de ses
sujets est moins étroit.
On ne connaissait guère en France et en Europe
que ces deux fabulistes, lorsque La Fontaine parut.
Il naquit à Château-Thierry, petite ville de l'an-
cienne Champagne, le 8 juillet 1621 , un an après
Molière.
Les hommes que la nature a séparés de la foule,
en leur accordant des qualités supérieures, donnent
communément dans leurs premières années quelques
présages de ce qu'ils doivent être un jour. L'enfance
de La Fontaine n'offrit au contraire rien de remar-
quable; et, soit qu'il n'eût pas eu le bonheur de
rencontrer un maître habile, soit qu'il fût de la
uaturc de son génie de se développer plus tard que
( vu )
celui des autres, il parvint jusqu'à l'âge de vingt-
deux ans sans avoir soupçonné lui-même ses dispo-
sitions pour la poésie. On prétend que ce fut la lec-
ture d'une ode de Malherbe qui lui révéla le secret
de son génie. Quoi qu'il en soit, ce fut ce poète
célèbre qu'il prit pour modèle dans ses premiers
essais ; mais sentant bientôt que l'art de faire des
vers, cet art le plus difficile de tous, demande
une application particulière et un grand fonds de
connaissances, il recommença avec ardeur ses études,
qu'il avait faites négligemment. A l'aide d'un de ses
parents, homme instruit et sage, nommé Pintrel, il
se rendit bientôt familiers les meilleurs écrivains de
l'antiquité, sans l'étude desquels il n'y a point de
véritable littérature.
Il y joignit la lecture des écrivains français les plus
distingués et des plus célèbres poètes de l'Italie mo-
derne.
Enrichi de ces diverses connaissances, La Fon-
taine cultiva avec succès plusieurs genres de poésie.
Mais c'est surtout à ses Fables qu'il doit sa célé-
brité et le rang qu'il occupe parmi les plus beaux
génies du siècle de Louis XIV. Les sujets de la plu-
part de ses Fables sont tirés d'Ésope, de Phèdre et,
des fabulistes orientaux; mais, au lieu de narrer
( VIII ) •
sèchement et brièvement comme eux, il embellit et
anime sa narration de mille détails piquants et na-
turels : il crée lors même qu'il imite ; son style, qui
n'appartient qu'à lui, offre un mélange unique de
finesse et de naïveté, de sublime et de bonhomie. Il
a tellement fixé le ton, le style et le caractère de l'a-
pologue , qu'on ne peut présumer que ce genre de
poésie ait pu ou puisse avoir jamais d'autre ton,
d'autre style et d'autre caractère.
La Fontaine a peint les moeurs des animaux comme
Molière a peint les travers des hommes, et il en tire
comme lui d'excellentes leçons. La philosophie de La
Fontaine est douce et adaptée à toutes les conditions.
Il prêche partout l'amour du bien et le bonheur
qu'offre la médiocrité; et sous ce point de vue, sa
vie fut parfaitement d'accord avec ses écrits. « C'était,
dit M. de Maucroix, l'âme la plus sincère et la
plus candide qui fût jamais. » Rien n'égalait sa
modestie et la simplicité de ses moeurs. Nous le re-
gardons comme très-supérieur à ses devanciers : il
pensait au contraire être resté bien loin derrière eux.
L'ambition lui fut toujours inconnue. Il passa paisi-
blement sa vie à jouir des douceurs de Tétude et des
charmes de l'amitié. Racine, Boileau, Molière, furent
ses amis particuliers ; Molière surtout, qui rendit au
( IX) .
talent de La Fontaine plus de justice que son siècle
même, et qui le jugea comme la postérité. La naïveté
du fabuliste et principalement ses distractions exci-
taient quelquefois les railleries de ses amis, qui l'ap-
pelaient le bonhomvie. Molière le défendait toujours
contre les railleurs : « Nos beaux esprits, disait-il,
ont beau se trémousser, ils n'effaceront pas le bon-
homme. » Et ces beaux esprits étaient Boileau et
Racine 1. Qu'on juge par là du rang que Molière as-
signait à La Fontaine !
On a vainement cherché à expliquer comment
Louis XIV, qui sut si bien apprécier et récompenser
le mérite, ne fit point participer notre fabuliste à ses
largesses. Il faut croire, ou que quelques poésies trop
libres avaient indisposé ce monarque, ou que son
ministre Colbert, dispensateur des grâces, voulut
punir La Fontaine d'avoir été le défenseur du surin-
tendant Fouquet. Si c'est ce dernier motif qui a privé
La Fontaine des faveurs de la cour, il faut l'en féli-
citer au lieu de l'en plaindre, car jamais disgrâce ne
fut plus honorable : Fouquet avait été son bienfaiteur.
1. Ii'épithète de bel esprit, qui ne se prend plus au-
jourd'hui qu'en mauvaise part, équivalait jadis à celle de
beau génie,. Plusieurs mots de la langue ont ainsi changé
d'acception : tels sont les mots manant, précieuses, et
beaucoup d'autres.
(x)
Si La Fontaine fut fidèle à l'amitié malheureuse,
il ne trouva pas pour lui-même des amis moins fidèles.
11 fut protégé, disons mieux, il fut aimé des plus
grands personnages du temps : les Condé, les Conty,
les Vendôme, le dédommagèrent de l'oubli de Col-
bert. A peine âgé de douze ans, le duc de Bourgogne,
élève de Fénelon et si digne de son maître, ayant
appris que La Fontaine était malade et craignant
qu'il ne manquât d'argent, lui envoya une bourse
de cinquante louis.
Parmi ceux qui s'empressèrent de pourvoir à ses
besoins, n'oublions point Madame, Henriette d'An-
gleterre ; les duchesses de Bouillon et de Mazarin,
M. d'Hervart, et surtout madame de La Sablière : il
demeura vingt ans chez elle. Là, il fut délivré de
tout soin, de tout embarras domestique : il vécut
libre et indépendant comme il convenait à son insou-
ciance et à son antipathie pour les affaires.
Après la mort de cette amie généreuse, M. d'Her-
vart, rencontrant La Fontaine, lui proposa d'accepter
un logement chez lui. « J'y allais, « répondit celui-ci.
Mot naïf et charmant, qui fait également l'éloge du
coeur de tous deux !
La Fontaine mourut à Paris, le 13 mars 1695 ,
âgé de soixante et quatorze ans, dans les sentiments
( XI )
d'une piété fervente. Il fut enseveli dans le même en-
droit que Molière. Nés à la même époque, unis étroi-
tement pendant leur vie, la tombe ne les a point
séparés, et le jugement des hommes les réunit en-
core en les regardant tous deux comme des écrivains
sans modèles, sans rivaux et sans successeurs.
La mémoire de La Fontaine a été honorée dans sa
postérité. Ses descendants ont été longtemps exempts
de tout impôt : privilège glorieux pour celui qui l'a
mérité, mais plus encore peut-être pour le souve-
rain qui l'accorde !
Cet Excerpta renferme toutes les fables imitées de
Phèdre, à l'exception de deux; nous y avons ajouté
celles que La Fontaine a imitées d'Horace. Les jeunes
étudiants tirent un grand profit de la comparaison
des auteurs français avec les auteurs latins; ils y
apprennent à connaître à la fois le génie des deux lan-
gues; ils y étudient, guidés par un maître instruit,
les secrets de la traduction : ils y voien» enfin com-
ment nos grands écrivains modernes ont su se rendre
propres les richesses des anciens, et, d'imitateurs
adroits, devenir des modèles à leur tour. A ce recueil
d'imitations nous avons joint douze fables de La Fon-
taine prises dans le reste de ses douze livres, et
que nous ayons regardées comme les meilleures,
CHOIX DE FABLES
DE LA FONTAINE.
1. Prologue.
Je chante les héros dont Ésope est le père ;
Troupe de qui l'histoire, encor que mensongère,
Contient des vérités qui servent de leçons.
Tout parle en mon ouvrage , et même les poissons :
Ce qu'ils disent s'adresse à tous tant que nous sommes.
Je me sers d'animaux pour instruire les hommes. 6
(PHÈDRE , liv. I. JEsopus aactor.)
1SVBE I.
2. lie Corbeau et le ISenard.
Maître corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître renard, par l'odeur alléché 1,
Lui tint à peu près ce langage :
« Hé! bonjour, monsieur du corbeau! 5
Que vous êtes joli! que vous me semblez beau!
1. Alléché, attiré; du verbe latin allicere.
l. Choix de Fables. 1
( 2 )
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le phénix 1 des hôtes de ces bois. »
A ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie ; 10
Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le renard s'en saisit, et dit : « Mon bon monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l'écoute : 15
Celte leçon vaut"bien un fromage, sans doute. »
Le corbeau, honteux et confus,
Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
(PHÈDRE, liv. I. Corvtts et Vulfies.)
3. Lia Grenouille qui se vent faire aussi
grosse que le Boeuf.
Une grenouille vit un boeuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle, qui n'était pas grosse en tout comme un oeuf,
Envieuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille,
Pour égaler l'animal en grosseur ; 5
Disant : « Regardez bien, ma soeur ,
Est-ce assez? dites-moi ; n'y suis-je point encore?—
Nenni. — M'y voici donc ? — Point du tout. — M'y
[voilà ? —
Vous n'en approchez point. » La chéiive pécore
S'cntla si bien qu'elle creva. 10
1. Le phénix, oiseau fabuleux, d'une beauté admirable,
unique en son espèce.
1.
( 3 )
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs ;
Tout petit prince a des ambassadeurs ;
Tout marquis veut avoir des pages.
(PHÈDRE, liv. I. Rana rupia; HORACE, Sat. in, liv. II.)
4. Bies deux Mulets.
Deux mulets cheminaient, l'un d'avoine chargé,
L'autre portant l'argent de la gabelle 1.
Celui-ci, glorieux d'une charge si belle,
N'eût voulu pour beaucoup en être soulagé.
Il marchait d'un pas relevé, 5
Et faisait sonner sa sonnette :
Quand l'ennemi se présentant,
Comme il en voulait à l'argent,
Sur le mulet du fisc 2 une troupe se jette,
Le saisit au frein, et l'arrête. 10
Le mulet, en se défendant,
Se sent percer du coup ; il gémit; il soupire :
« Est-ce donc là, dit-il, ce qu'on m'avait promis ?
Ce mulet qui me suit du danger se retire ,
Et moi j'y tombe, et j?y péris ! — 15
Ami, lui dit son camarade,
Il n?est pas toujours bon d'avoir un haut emploi :
Si tu n'avais servi qu'un meunier, comme moi,
Tu ne serais pas si malade. »
(PHÈDRE, liv. II. Muli el Latrones.)
1. Gabelle, impôt mis jadis sur le sel.
2. Fisc, trésor public.
( ! )
S. lie Kioup et le Chien.
Un loup n'avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde :
Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s'était fourvoyé 1 par mégarde.
L'attaquer, le mettre en quartiers, 5
Sire loup l'eût fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le mâtin était de taille
A se défendre hardiment.
Le loup donc l'aborde humblement, 10
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint qu'il admire.
« Il ne tiendra qu'à vous, beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui repartit le chien.
Quittez les bois, vous ferez bien : 15
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères 2, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car, quoi ! rien d'assuré ! point de franche lippée 5 !
Tout à la pointe de l'épée! . 20
Suivez-moi, vous aurez un bien meilleur destin. »
Le loup reprit : « Que me faudra-t-il faire ? —
Presque rien, dit le chien : donner la chasse aux gens
Portant bâtons et mendiants;
1. Fourvoyé, égaré.
2. Cancres, Itères, gueux, malheureux.
3. Lippée, repas. Franche lippée, repas qui ne coûte ni
argent ni combats.
( 5 )
Flatter ceux du logis, à son maître complaire ; 25
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs 1 de toutes les façons ,
Os de poulet, os de pigeons;
Sans parler de mainte caresse. »
Le loup déjà se forge une félicité 30
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le cou du chien pelé :
« Qu'est-ce là? lui dit-il. — Rien. — Quoi! rien ! —
[Peu de chose. —
Mais encor ? — Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause. — 35
Attaché ! dit le loup : vous ne courez donc pas
Oùvous voulez?— Pas toujours ; mais qu'importe?—
Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. » 40
Cela dit, maître loup s'enfuit j et court encor.
(PHÈDRE , liv. III. Canis et Lupus.)
G. lia CJénisse,la Chèvre et la Brebis en
société avec le liion.
La génisse, la chèvre et leur soeur 2 la brebis,
Avec un fier lion, seigneur du voisinage,
Firent société, dit-on, au temps jadis,
Et mirent en commun le gain et le dommage.
1. Reliefs, restes de viande : vieux mot, du latin rc-
liguioe.
2. Leur soeur, par la conformité de leurs habitudes.
(6)
Dans les lacsl de la chèvre un cerf se trouva pris. 5
Vers ses associés aussitôt elle envoie.
Eux venus, le lion par ses ongles compta
Et dit : <f Nous sommes quatre à partager la proie. »
Puis en autant de parts le cerf il dépeça ;
Prit pour lui la première, en qualité de sire : 10
« Elle doit être à moi, dit-il ; et la raison,
C'est que je m'appelle lion :
A cela l'on n'a rien à dire.
La seconde, par droit, me doit échoir encor :
Ce droit, vous le savez, c'est le droit du plus fort. 15
Comme le plus vaillant, je prétends la troisième.
Si quelqu'une de vous touche à la quatrième,
Je l'étranglerai tout d'abord. »
(PHÈDRE, liv. I. Vacca, Capella, Ovis et Léo.)
7. lia Besace.
Jupiter dit un jour : « Que tout ce qui respire
S'en vienne comparaître aux pieds de ma grandeur :
Si dans son composé quelqu'un trouve à redire,
Il peut le déclarer sans peur;
Je mettrai remède à la chose. 5
Venez, singe; parlez le premier, et pour cause :
Voyez ces animaux, faites comparaison
De leurs beautés avec les vôtres.
Etes-vous satisfait ? — Moi ! dit-il, pourquoi non ?
N'ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres ?10
1. Lacs, lacets, pièges, panneau; du mot latin laqueits.
( 7 )
Mon portrait jusqu'ici ne m'a rien reproché :
Mais pour mon frère l'ours, on ne l'a qu'ébauché ;
Jamais, s'il me veut croire, il ne se fera peindre. »
L'ours venant là-dessùs, on crut qu'il s'allait plaindre.
Tant s'en faut : de sa forme il se loua très-fort; 15
Glosa sur l'éléphant, dit qu'on pourrait encor
Ajouter à sa queue, ôter à ses oreilles ;
Que c'était une masse informe et sans beauté.
L'éléphant étant écouté,
Tout sage qu'il était, dit des choses pareilles : 20
Il jugea qu'à son appétit
Dame baleine était trop grosse.
Dame fourmi trouva le ciron 1 trop petit,
Se croyant, pour elle, un colosse.
Jupin 2 les renvoya s'étant censurés tous, 25
Du reste contents d'eux. Mais-parmi les plus fous
Notre race excella; car tout ce que nous sommes,
Lynx 3 envers nos pareils, et taupes' 1 envers nous,
Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres
[hommes:
On se voit d'un autre oeil qu'on ne voit son prochain.
■ Le fabricateur souverain 31
Nous créa besaciers 5 tous de même manière,
Tant ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui :
Il fit pour nos défauts la poche de derrière,
Et celle de devant pour les défauts d'autrui. 35
(PHÈDRE, liv. IV. Pera.)
1. Le ciron, insecte presque imperceptible.
2. Jupin, Jupiter.
3. Lynx, animal auquel la mythologie donne des yeux
très-perçants.
4. Taupes, petit animal presque aveugle.
5. Besaciers, gens portant besace.
( « )
8. lie Rat de ville et le ISat des champs.
Autrefois le rat de ville
Invita le rat des champs,
D'une façon fort civile,
A des reliefs d'ortolansd.
Sur un tapis de Turquie 5
Le couvert se trouva mis.
Je laisse à penser la vie
Que firent ces deux amis.
Le régal fut fort honnête,
Rien ne manquait au festin : 10
Mais quelqu'un troubla la fête
Pendant qu'ils étaient en train.
A la porte de la salle
Ils entendirent du bruit :
Le rat de ville détale ; 15
Son camarade le suit.
Le bruit cesse, on se retire :
Rats en campagne aussitôt;
Et le citadin de dire :
« Achevons tout notre rôt. — 20
C'est assez, dit le rustique :
Demain vous viendrez chez moi.
Ce n'est pas que je me pique
De tous vos festins de roi ;
Mais rien ne vient m'interrompre; 25
1. A des reliefs d'ortolans, à des restes d'ortolans.
Ortolan , petit oiseau de passage, d'un goût exquis.
( 0 )
Je mange tout à loisir.
Adieu donc = fi du plaisir
Que la crainte peut corrompre ! »
(HORACE, Sat. vi, Mv. II.)
9. Bie SiOup et l'Agneau.
La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous Talions montrer tout à l'heure.
Un agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure.
Un loup survient à jeun, qui cherchait aventure, 5
Et que la faim en ces lieux attirait.
« Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité. —
Sire , répond l'agneau, que Votre Majesté 10
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant
Plus de vingt pas au-dessous d'elle, 15
Et que, par conséquent, en aucune façon.
Je ne puis troubler sa boisson. —
Tu la troubles, reprit cette bête cruelle ;
Et je sais que de moi tu médis l'an passé. —
Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ? 20
Reprit l'agneau ; je tel te encor ma mère. —
Si ce n'est toi, c'est donc ton frère. —
Je n'en ai point. — C'est donc quelqu'un des tiens.
Car vous ne m'épargnez guère.
1.
( 10)
Vous, vos bergers et vos chiens. 25
On me l'a dit : il faut que je me venge. »
Là-dessus, au fond des forêts
Le loup l'emporte, et puis le mange
Sans autre forme de procès.
(PHÈDRE , liv. I. Lupus et Agnus.)
10. Simonide' préservé par les Dieux.
On ne peut trop louer trois sortes de personnes •.
Les dieux, ses amis et son roi.
Malherbe 2 le disait : j'y souscris quant à moi ;
Ce sont maximes toujours bonnes.
La louange chatouille et gagne les esprits : 5
Les faveurs d'un grand prince en sont souvent le prix :
Voyons comme les dieux l'ont quelquefois payée.
Simonide avait entrepris
L'éloge d'un athlète! ; et la chose essayée,
Il trouva son sujet plein de récits tout nus. 10
Les parents de i'athlète étaient gens inconnus ;
Son père, un bon bourgeois ; lui, sans autre mérite :
Matière infertile et petite.
Le poète d'abord parla de son héros.
1. Simonide, philosophe et poëte grec.
2. Malherbe, célèbre poêle français qui yécut sous les
règnes de Henri IV et de Louis XIII : il fixa, le premier, les
règles de notre poésie.
3. Athlète. On appelait athlètes ceux qui, dans les jeux
de la Grèce, disputaient en public le prix de la course, de
la luit;', etc.
( Jî )
Après en avoir dit ce qu'il en pouvait dire, 15
Il se jette à côté, se met sur le propos
De Castor et Pollux 1; ne manque pas d'écrire
Que leur exemple était aux lutteurs glorieux ;
Élève leurs combats, spécifiant les lieux ,
Où ces frères s'étaient signalés davantage : 20
Enfin, l'éloge de ces dieux
Faisait les deux tiers de l'ouvrage.
L'athlète avait promis d'en payer un talent 2;
Mais quand il le vit, le galant
N'en donna que le tiers , et dit fort franchement 25
Que Castor et Pollux acquittassent le reste :
« Faites-vous contenter par ce couple céleste.
Je vous veux traiter cependant :
Venez souper chez moi, nous ferons bonne vie ;
Les conviés sont gens choisis, 30
Mes parents, mes meilleurs amis :
Soyez donc de la compagnie. »
Simonide promit. Peut-être qu'il eut peur
De perdre, outre son dû, le gréJ de sa louange.
Il vient, l'on festine 4, l'on mange. 35
Chacun étant en belle humeur,
Un domestique accourt, l'avertit qu'à la porte
1. Castor et Pollux, fils jumeaux de Jupiter et de
Léda, frères d'Hélène et de Clytemnestre. lisse rendirent
célèbres par leur force et leur adresse, mais plus encore
par leur étroite amitié. L'antiquité leur éleva des temples
et les plaça au nombre des constellations, sous le nom de
Gémeaux, l'un des douze signes du zodiaque.
2. Le talent, somme d'argent attique adoptée ensuite
pat les Romains.
3. Gré, reconnaissance.
4. L'on festinc. Festiner, faire festin , terme familier.
( 12 )
Deux hommes demandaient à le voir promptement.
Il sort de table ; et la cohorte
N'en perd pas un seul coup de dent. 40
Ces deux hommes étaient les gémeaux de l'éloge.
Fous deux lui rendent grâce; et, pour prix de ses vers,
Ils l'avertissent qu'il déloge,
Et que cette maison va tomber à l'envers.
La prédiction en fut vraie. 45
Un pilier manque; et le plafond,
Ne trouvant plus rien qui l'étaie,
Tombe sur le festin, brise plats et flacons,
N'en fait pas moins aux échansons 4.
Ce ne fut pas le pis ; car, pour rendre complète 50
La vengeance due au poète,
Une poutre cassa les jambes à l'athlète,
Et renvoya les conviés
Pour la plupart estropiés. '
La renommée eut soin de publier l'affaire ; 55
Chacun cria : Miracle ! On doubla le salaire
Que méritaient les vers d'un homme aimé des dieux.
Il n'était fils de bonne mère
Qui, les payant à qui mieux mieux,
Pour ses ancêtres n'en fit faire. 60
Je reviens à mon texte, et dis premièrement
Qu'on ne saurait manquer de louer largement
Les dieux et leurs pareils ; de plus, que Melpomène '
Souvent, sans déroger , trafique de sa peine;
Enfin, qu'on doit tenir notre art en quelque prix. 65
i. Échansons, gens qui servent k boire, qui ont soin du
bullet.
2. Melpomène, l'une des neuf Muses, déesse de la
tragédie.
( 13 )
Les grands se font honneur, dès lors qu'ils nous
Jadis l'Olympe et le Parnasse 4 [font grâce :
Étaient frères et bons amis.
(PHÈDRE, liv. IV. Simonides a Diis servatus.)
11. lie lîensrd et la Cigogne.
Compère le renard se mit un jour en frais,
Et retint à dîner commère la cigogne.
Le régal fut petit et sans beaucoup d'apprêts :
Le galant, pour toute besogne 2,
Avait un brouet clair 5 : il vivait chichement. 5
Ce brouet fut par lui servi sur une assiette :
La cigogne au long bec n'en put attraper miette ,
Et le drôle eut lapé le tout en un moment.
Pour se venger de cette tromperie,
A quelque temps de là , la cigogne le prie. 10
« Volontiers, lui dit-il, car avec mes amis
Je ne fais point cérémonie. »
A l'heure dite, il courut au logis
De la cigogne son hôtesse,
Loua très-fort sa politesse, 15
Trouva le dîner cuit à point :
1. L'Olympe et le Parnasse, pour dire les habitants
de l'Olympe et du Parnasse. V Olympe, célèbre montagne
située entre la Tliessalie et la Macédoine, était réputée la
demeure ordinaire des dieux ; le Parnasse, montagne de
la Pliocide,était consacrée aux Muses.
2. Pour toute besogne, pour tout apprêt, pour tout
festin.
3. Brouet, espèce de bouillon au lait.
( 14 )
Bon appétit surtout; renards n'en manquent point.
Il se réjouissait à l'odeur de la viande
Mise en menus morceaux, et qu'il croyait friande.
On servit, pour l'embarrasser, 20
En un vase à long col et d'étroite embouchure.
Le bec de la cigogne y pouvait bien passer;
Mais le museau du sire était d'autre mesure.
Il lui fallut à jeun retourner au logis,
Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris ,
Serrant la queue et portant bas l'oreille. 2 6
Trompeurs, c'est pour vous que j'écris :
Attendez-vous à la pareille.
(PIIÈDKE, liv. I. Vulpes et Ciconip-)
12. lie Coq et la Perle.
Un jour un coq détourna
Une perle qu'il donna
Au beau premier lapidaire 1.
« Je la crois fine, dit-il ;
Mais le moindre grain de mil S
Serait bien mieux mon affaire. »
Un ignorant hérita
D'un manuscrit qu'il porta
Chez son voisin le libraire.
1. Lapidaire , ouvrier qui taille, polit et met en oeuvre
les pierres précieuses.
( 15 )
« Je crois, dit-il, qu'il est bon; 10
Mais le moindre ducaton 4
Serait bien mieux mon affaire. »
(PHÈDRE, liv. III. Pulhis adMargaritam.)
13. lies Frelons' et les Mouches à miel.
A l'oeuvre on connaît l'artisan.
Quelques rayons de miel sans maître se trouvèrent:
Des frelons les réclamèrent ;
Des abeilles s'opposant,
Devant certaine guêpe 3 x).n traduisit la cause. 5
Il était malaisé de décider la chose :
Les témoins déposaient qu'autour de ces rayons
Des animaux ailés, bourdonnants, un peu longs,
De couleur fort tannée, et tels que les abeilles,
Avaient longtemps paru. Mais quoi! dans les frelons
Ces enseignes étaient pareilles. 11
La guêpe, ne sachant que dire à ces raisons,
Fit enquête nouvelle, et pour plus de lumière
Entendit une fourmilière:
Le point n'en put être éelaircj. 15
« De grâce, à quoi bon tout ceci?
Dit une abeille fort prudente.
1. Ducaton, demi-ducat, monna-e d'argent.
2. Les frelons, grosses mouches venimeuses dont le
métier est ou de ne rien faire ou de nuire , ressemblent un
peu aux industrieuses abeilles; mais ils sont leurs enne-
mis naturels.
3. Guêpe, mouche peu différente du frelon.
( 1G )
Depuis tantôt six mois que la cause est pendante 1,
Nous voici comme aux premiers jours.
'Pendant cela le miel se gâte. 20
Il est temps désormais que le juge se hâte :
N'a-t-il point assez léché l'ours 2? •
Sans tant de contredits et d'interlocutoires 3,
Et de fatras et de grimoires,
Travaillons, les frelons et nous; 25
On verra qui sait faire avec un suc si doux
Des cellules si bien bâties. »
Le refus des frelons fit voir
Que cet art passait leur savoir,
Et la guêpe adjugea le miel à leurs parties. 30
Plût à Dieu qu'on réglât ainsi tous les procès,
Que des Turcs en cela l'on suivît la méthode ?
Le simple sens commun nous tiendrait lieu de code,
Il ne faudrait point tant de frais;
Au lieu qu'on nous mange, on nous gruge, 35
On nous mine par des longueurs :
On fait tant, à la fin, que l'huître est pour le juge,
Les écailles pour les plaideurs.
(PHÈDRE , liv. III. Apes et Fuci Vespa judice.)
1. Est pendante, est plaidée, est débattue.
2. N'a-t-il point assez léché l'ours ? Expression prover-
biale, pour dire: N'a-t-il point assez fait languir, point
"-'ez ruiné, sucé les plaideurs ?
Sans tant de contredits et d'interlocutoires, termes
de pratique.
( 17 )
14. lie Chêne et le Roseau.
Le chêne un jour dit au roseau :
« Vous avez bien sujet d'accuser la nature ;
Un roitelet 1 pour vous est un pesant fardeau ;
Le moindre vent qui d'aventure
Fait rider la face de l'eau 5
Vous oblige à baisser la tête;
Cependant que mon front au Caucase 2 pareil,
Non content d'arrêter les rayons du soleil,
Brave l'effort de la tempête.
Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr. i o
Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage,
Vous n'auriez pas tant à souffrir;
Je vous défendrais de l'orage :
Mais vous naissez le plus souvent 15
Sur les humides bords des royaumes du vent 3;
La nature envers vous me semble bien injuste. —
Votre compassion, lui répondit l'arbuste,
Part d'un bon naturel; mais quittez ce souci :
Les vents me sont moins qu'à vous redoutables, 2 0
Je plie et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici
Contre leurs coups épouvantables
1. Roitelet, petit oiseau.
2. Caucase, haute et^étttrrepBiontagne du nord de
l'Asie. /\\\-.(J/ '/X
3. Sur les humides boMs des royamms du vent, c'est-
à-dire sur le bord desjharais, des étanssA
( 18 )
Résisté sans courber le dos ;
Mais attendons la fin. » Comme il disait ces mots,
Du bout de l'horizon, accourt avec furie 2 5
Le plus terrible des enfants 1
Que le nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
L'arbre tient bon; le roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu'il déracine , 30
Celui de qui la tête au ciel était voisine
Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.
LIVRE; II.
15. lie lioup plaidant contre le Renard
par-devant le Singe.
Un loup disait que l'on l'avait volé :
Un renard, son voisin, d'assez mauvaise vie,
Pour ce prétendu vol par lui fut appelé 2.
Devant le singe il fut plaidé,
Non point par avocats, mais par chaque partie. 5
Thémis n'avait point travaillé,
De mémoire de singe, à fait plus embrouillé.
Le magistrat suait en son lit de justice.
Après qu'on eut bien contesté,
Répliqué, crié, tempêté, 10
Le juge, instruit de leur malice,
1. Le plus terrible des enfants que le nord, etc., un
vent des plus furieux.
2. Appeli, cité en justice.
( 19 )
Leur dit : « Je vous connais de longtemps, mes amis,
' Et tous deux vous paierez l'amende :
Car toi, loup, tu te plains, quoiqu'on ne t'ait rien pris ;
Et toi, renard, as pris ce que l'on te demande.» 15
Le juge prétendait qu'à tort et à travers
On ne saurait manquer, condamnant un pervers.
(PHÈDRE, liv. I. Lupus et Vulpes judice Simio.)
16. lies deux Taureaux et la grenouille.
Deux taureaux combattaient à qui posséderait
Une génisse avec l'empire.
Une grenouille en soupirait.
« Qu'avez-vôus? se mit à lui dire
Quelqu'un du peuple coassant1.— 5
Eh ! ne voyez-vous pas, dit-elle,
Que la fin de cette querelle
Sera l'exil de l'un ; que l'autre le chassant
Le fera renoncer aux campagnes fleuries?
Il ne régnera plus sur l'herbe des prairies, 10
Viendra dans nos marais régner sur les roseaux ;
Et nous foulant aux pieds jusques au fond des eaux ,
Tantôt l'une, et puis l'autre, il faudra qu'on pâtisse
Du combat qu'a causé madame la génisse. »
Cette crainte était de bon sens. 15
L'un des taureaux en leur demeure
S'alla cacher, à leurs dépens :
Il en écrasait vingt par heure.
1. Quelqu'un du peuple coassant, une autre grenouille.
( 20 )
Hélas ! on voit que de tout temps
Les petits ont pâti des sottises des grands. 20
(PHÈDRE, liv. I. Ranoe meluentes Taurorumproelia,
scu Rana prudens.)
17. lia Siice et sa compagne.
Une lice 1 étant sur son terme 2,
Et ne sachant où mettre un fardeau si pressant,
Fait si bien qu'à la fin sa compagne consent
De lui prêter sa hutte, où la lice s'enferme.
Au bout de quelque temps sa compagne revient. 5
La lice lui demande encore une quinzaine ;
Ses petits ne marchaient, disait-elle, qu'à peine.
Pour faire court, elle l'obtient.
Ce second terme échu, l'autre lui redemande
Sa maison, sa chambre, son lit. 1 o
La lice cette fois montre les dents et dit =
« Je suis prête à sortir avec toute ma bande,
Si vous pouvez nous mettre hors. »
Ses enfants étaient déjà forts.
Ce qu'on donne aux méchants, toujours on le regrette :
Pour tirer d'eux ce qu'on leur prête, 16
Il faut que l'on en vienne aux coups,
Il faut plaider, il faut combattre.
Laissez-leur prendre un pied chez vous,
Ils en auront bientôt pris quatre. 20
(PHÈDRE, liv. I. Canisparluriens.)
1. Une lice. une grosse chienne.
2. Étant sur son terme, étant près de mettre basses
petits.
( 2! )
18. &> Aigle et l'Escarbot.
L'aigle donnait la chasse à maître Jean lapin,
Qui droit à son terrier s'enfuyait au plus vite.
Le trou de l'escarbotd se rencontre en chemin :
Je laisse à penser si ce gîte
Était sûr; mais où mieux? Jean lapin s'y blottit. 5
L'aigle fondant sur lui nonobstant cet asile,
L'escarbot intercède et dit :
« Princesse des oiseaux 2, il vous est fort facile
D'enlever malgré moi ce pauvre malheureux;
Mais ne me faites pas cet affront, je vous prie ; 10
Et puisque Jean lapin vous demande la vie,
Donnez-la-lui, de grâce, ou l'ôtez à tous deux :
C'est mon voisin, c'est mon compère. »
L'oiseau de Jupiter 5, sans répondre un seul mot,
Choque de l'aile l'escarbot, 15
L'étourdit, l'oblige à se taire,
Enlève Jean lapin. L'escarbot indigné
Vole au nid de l'oiseau, fracasse en son absence
Ses oeufs, ses tendres oeufs, sa plus douce espérance :
Pas un seul ne fut épargné. 2 'J
L'aigle étant de retour, et voyant ce ménage,
Remplit le ciel de cris, et, pour comble de rage,
Ne sait sur qui venger le tort quelle a souffert.
Elle gémit en vain, sa plainte au vent se perd 4.
1. L'escarbot, espèce d'insecte volant.
2. Princesse des oiseaux. L'aigle est le roi des oiseaux.
3. L'oiseaude Jupiter. L'aigle était son oiseau favori.
4. Au vent se perd, se perd dans les airs.
( 22 )
11 fallut, pour cet an, vivre en mère affligée. 25
L'an suivant, elle mit son nid en lieu plus haut.
L'escarbot prend son temps, fait faire aux oeufs le saut :
La mort de Jean lapin derechef est vengée.
Ce second deuil fut tel, que r,échff de- ces bois
N"en dormit de plus de six mois. 3 0
L'oiseau qui porte Ganymède 1
Du monarque des dieux enfin implore l'aide,
Dépose en son giron ses oeufs, et croit qu'en paix
Ils seront dans ce lieu; que pour ses intérêts
Jupiter se verra contraint de les défendre : 35
Hardi qui les ira là prendre.
Aussi- ne les y prit-on pas.
Leur ennemi changea de note,
Sur la robe du dieu fit tomber une crotte :
Le dieu la secouant jeta les oeufs à bas. 40
Quand l'aigle sut l'inadvertance,
Elle menaça Jupiter
D'abandonner sa cour, d'aller vivre au désert,
De quitter toute dépendance,
Avec mainte autre extravagance. i5
Le pauvre Jupiter se tut.
Devant son tribunal l'escarbot comparut,
Fit sa plainte et conta l'affaire.
On fit entendre à l'aigle, enfin , qu'elle avait tort.
Mais les deux ennemis ne voulant point d'accord, 50
Le monarque des dieux s'avisa, pour bien faire,
De transporter le temps où l'aigle fait l'amour
1. L'oiseau qui porte Ganymède. Ganymède, fils de
ïros, fut enlevé par Jupiter métamorphosé en aigle, pour
servir le nectar des dieux de l'Olympe.
( 23)
En une autre saison, quand la race escarbote
Est en quartier d'hiver, et, comme la marmotte *,
Se cache et ne voit point le jour. 55
19. lie Paon se plaignant & Junon.
Le paon 2 se plaignait à Junon 3 :
« Déesse, disait-il, ce n'est pas sans raison
Que je me plains, que je murmure;
Le chant dont vous m'avez fait don
Déplaît à toute la nature : 5
Au lieu qu'un rossignol, chétive créature,
Forme des sons aussi doux qu'éclatants,
Est lui seul l'honneur du printemps. »
Junon répondit, en colère :
« Oiseau jaloux, et qui devrais te taire, 10
Est-ce à toi d'envier la voix du rossignol,
Toi que l'on voit porter à l'entour de ton col
Un arc-en-ciel nué de cent sortes de soies;
Qui te panades, qui déploies
Une si riche queue et qui semble à nos yeux 15
La boutique d'un lapidaire !
Est-il quelque oiseau soùs les cieux
Plus que toi capable de plaire?
1. La marmotte, espèce de gros rat qui dort toutl'hiver.
2. Le paon , oiseau dont le plumage est magnifique et
le cri triste, et désagréable.
3. Junon, femme de Jupiter, reine des dieux, fille de
Saturne et de Rliée. Le paon lui était consacré. Les poètes
la représentent sur un char traîné par des paons.
( 24 )
Tout animal n'a pas toutes propriétés.
Nous vous avons donné diverses qualités : 20
Les uns ont la grandeur et la force en partage;
Le faucon est léger, l'aigle plein de courage,
Le corbeau sert pour le présage;
La corneille avertit des malheur? à venir.
Tous sont contents de leur ramage. 25
Cesse donc de te plaindre; ou bien, pour te punir,
Je t'ôterai ton plumage. »
(PHÈDRE, liv. III. Pavo ad Junonem.)
20. lie Eiîon et l'Ane chassant.
Le roi des animaux se mit un jour en tête
De giboyer 1. Il célébrait sa fête.
Le gibier du lion, ce ne sont pas moineaux, [et beaux.
Mais beaux et bons sangliers 2, daims et cerfs bons
Pour réussir dans cette affaire, 5
Il se servit du ministère
De l'âne à la voix de Stentor 5.
L'âne à messer lion fit office de cor.
Le lion le posta, le couvrit de ramée ',
1. Giboyer, chasser, prendre du gibier.
?.. Sangliers: on fait aujourd'hui ce mot de trois syl-
labes.
3. Stentor, un des Grecs qui allèrent au siège de Troie,
célèbre par la force et l'étendue de sa voix.
4. Messer, pour messire.
5. Ramée, feuillage, du mot latin ramus, rameau.
(25 )
Lui commanda de braire, assuré qu'à ce son 10
Les moins intimidés fuiraient de leur maison.
Leur troupe n'était pas encore accoutumée
A la tempête de sa voix ;
L'air en retentissait^d'un bruit épouvantable :
La frayeur saisissait'les hôtes de ces bois ; 15
Tous fuyaient, tous tombaient au piège inévitable
Où les attendait le lion.
« N'ai-je pas bien servi dans cette occasion ?
Dit l'âne, en se donnant tout l'honneur de la chasse. —
Oui, reprit le lion, c'est bravement crié : 20
Si je ne connaissais ta personne et ta race,
J'en serais moi-même effrayé. »
L'âne, s'il eût osé, se fût mis en colère,
Encor qu'on le raillât avec juste raison.
Car qui pourrait souffrir un âne fanfaron? 25
Ce n'est pas là leur caractère.
(PHÈDRE, liv. I. Asinus et Léo venantes.)
21. testament expliqué par Bîsope.
Si ce qu'on dit d'Ésope est vrai,
C'était l'oracle de la Grèce :
Lui seul avait plus de sagesse
Que tout l'aréopagel. En voici pour csf.ai
Une histoire des plus gentilles,
Et qui pourra plaire au lecteur.
1. Aréopage, fameux tribunal d'Athènes.
(26 )
Un certain homme avait trois filles,
Toutes trois de contraire humeur :
Une buveuse, une coquette ;
La troisième, avare parfaite. 10
Cet homme, par son testament,
Selon les lois municipales 1,
Leur laissa tout son bien par portions égales,
En donnant à leur mère tant,
Payable quand chacune d'elles 15
Ne posséderait plus sa contingente part 2.
Le père mort, les trois femelles
Courent au testament, sans attendre plus tard.
On le lit; on tâche d'entendre
La volonté du testateur; 20
Mais en vain : car comment comprendre
Qu'aussitôt que chacune soeur 3
Ne possédera plus sa part héréditaire
Il lui faudra payer sa mère?
Ce n'est pas un fort bon moyen 25
Pour payer que d'être sans bien.
Que voulait donc dire le père?
L'affaire est consultée; et tous les avocats,
Après avoir tourné le cas
En cent et cent mille manières, 30
Y jettent leur bonnet 4, se confessent vaincus,
Et conseillent aux héritières
1. Lois municipales, lois de la ville.
2. Sa contingente part, la part qui lui revenait.
3. Chacune soeur. Il faudrait chaque soeur ou chacune
des soeurs.
4. Y jettent leur bonnet. Expression figurée, pour dire
y renoncent.
( 27 )
De partager le bien sans songer au surplus.
« Quant à la somme de la veuve,
Voici, leur dirent-ils, ce que le conseil treuved : 35
Il faut que chaque soeur se charge par traité
Du tiers, payable à volonté ;
Si mieux n'aime la mère en créer une rente,
Dès le décès du mort courante. »
La chose ainsi réglée, on composa trois lots •. 40
En l'un, les maisons de bouteilles 2,
Les buffets dressés sous la treille,
La vaisselle d'argent, les cuvettes, les brocs,
Les magasins de malvoisie 3;
Les esclaves de bouche, et, pour dire en deux mots, 45
L'attirail de la goinfrerie ;
Dans un autre, celui de la coquetterie,
La maison de la ville, et les meubles exquis,
Les eunuques, et les coiffeuses,
Et les brodeuses, 50
Les joyaux, les robes de prix ;
Dans le troisième lot, les fermes, le ménage,
Les troupeaux et le pâturage,
Valets et bêtes de labeur.
Ces lots faits, on jugea que le sort pourrait faire 55
Que peut-être pas une soeur
N'aurait ce qui pourrait lui plaire.
Ainsi chacune prit son inclination,
Le tout à l'estimation.
Ce fut dans la ville d'Athènes 60
1. Treuve, pour trouve; expression vieillie.
2. Maisons de bouteilles, maisons de plaisir, vide-
bouteilles.
3. Malvoisie, excellent vin grec.
( 2S )
Que cette rencontre arriva. ••■.
Petits et grands, tout approuva
Le partage et le choix. Ésope seul trouva
Qu'après bien du temps et des peines
Les gens avaient pris justement 65
Le contre-pied du testament.
« Si le défunt vivait, disait-il, que l'Attique
Aurait de reproches de lui !
Comment! ce peuple, qui se pique
D'être le plus subtil des peuples d'aujourd'hui, 70
A si mal entendu la volonté suprême
D'un testateur ! "Ayant ainsi parlé,
11 fait le partage lui-même
Et donne à chaque soeur un lot contre son gré,
Rien qui pût être convenable, 75
Partant rien aux soeurs d'agréable :
A la coquette, l'attirail
Qui suit les personnes buveuses ;
La biberonne eut le bétail ;
La ménagère eut les coiffeuses. 80
Tel fut l'avis du Phrygien 1:
Alléguant qu'il n'était moyen
Plus sûr pour obliger ces filles
A se défaire de leur bien ;
Qu'elles se marieraient dans les bonnes familles, 85
Quand on leur verrait de l'argent;
Paieraient leur mère tout comptant,
Ne posséderaient plus les effets de leur père :
Ce que disait le testament.
Le peuple s'étonna comme il se pouvait faire 90
1. Du Phrygien , d'Esope, né en Phrygie.
(29 )
Qu'un homme seul eût plus de sens
Qu'une multitude de gens.
(PHÈDRE, liv. IV. Msopus interpres teslamenli.}
LEVRE III.
22. lie Sioup devenu berger.
Un loup qui commençait d'avoir petite part
Aux brebis de son voisinage
Crut qu'il fallait s'aider de la peau du renard
Et faire un nouveau personnage.
Il s'habille en berger, endosse un hoqueton 1, 5
Fait sa houlette d'un bâton,
Sans oublier la cornemuse;
Pour pousser jusqu'au bout la ruse,
Il aurait volontiers écrit sur son chapeau :
« C'est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau.» 10
Sa personne étant ainsi faite,
Et ses pieds de devant posés sur sa houlette,
Guillot le sycophante 2 approche doucement.
Guillot, le vrai Guillot, étendu sur l'herbette,
Dormait alors profondément ; 15
Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette;
La plupart des brebis dormaient pareillement.
L'hypocrite les laissa faire ;
1. Un hoqueton , une casaque.
2. Le sycophante, le trompeur, mot tiré du grec.
2.
( 30 )
Et, pour pouvoir mener vers son fort les brebis,
Il voulut ajouter la parole aux habits, 2 0
Chose qu'il croyait nécessaire.
Mais cela gâta son affaire :
Il ne put du pasteur contrefaire la voix.
Le ton dont il parla fit retentir les bois
Et découvrit tout le mystère. 2 5
Chacun se réveille à ce son,
Les brebis, le chien, le garçon.
Le pauvre loup dans cet esclandre,
Empêché par son hoqueton,
Ne put ni fuir ni se défendre. 30
Toujours par quelque endroit fourbes se laissent
[prendre.
23. lies Grenouilles qui demandent un roi.
Les grenouilles, se lassant
De l'état démocratique!,
Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin 2 les soumit au pouvoir monarchiqueJ.
Il leur tomba du ciel un roi tout pacifique : 5
Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant,
Que la gent marécageuse,
Gent fort sotte et fort peureuse,
S'alla cacher sous les eaux ,
1. Démocratique, où le peuple gouverne.
2. Jupin, Jupiter, maître des dieux.
3. Pouvoir monarchique, gouvernement d'un seul.
(31 )
Dans les joncs, dans les roseaux, 10
Dans les trous du marécage,
Sans oser de longtemps 4 regarder au visage
Celui qu'elles croyaient être un géant nouveau.
Or c'était un soliveau,
De qui la gravité fit peur à la première 15
Qui, de le voir s'aventurant,
Osa bien quitter sa tanière.
Elle approcha, mais en tremblant.
Une autre la suivit, une autre en fit autant;
Il en vint une fourmilière : 2 0
Et leur troupe à la fin se rendit familière
Jusqu'à sauter sur l'épaule du roi.
Le bon sire le souffre et se tient toujours coi 2.
Jupin en a bientôt la cervelle rompue :
« Donnez-nous, dit ce peuple, un roi qui se remue. « 2 5
Le monarque des dieux leur envoie une grue,
Qui les croque, qui les tue,
'Qui les gobe à son plaisir :
Et grenouilles de se plaindre ;
Et Jupin de leur dire : « Eh quoi ! votre désir 30
A ses lois croit-il nous astreindre ?
Vous avez dû premièrement
Garder votre gouvernement;
Mais ne l'ayant pas fait, il vous devait suffire
Que votre premier roi fût débonnaire et doux : 35
De celui-ci contentez-vous,
De peur d'en rencontrer un pire. »
(PIIÈDRE, liv. I. Ranoe regem pctentes.)
1. De longtemps, pendant longtemps.
2. Coi, tranquille.