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Claremont-Weybridge, 1848-1866 : notes et souvenirs extraits de mon journal (2e édition) / [signé : Luigi Odorici]

De
172 pages
impr. de Peigné (Dinan). 1871. France -- 1852-1870 (Second Empire). 1 vol. ([III]-167 p.) ; in-4.
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CLAREMONT - WE YBRIDGE
1848-1866.
JP'AUTEUR SE RÉSERVE TOUS SES DROITS.
RÉPONSE POUVANT SERVIR D'AVANT-PROPOS.
A MADAME DE
A SON CHATEAU DE. . . . . DÉPARTEMENT DE I.A
Madame,
Grâces donc à vos flatteuses observations, je rends les
armes; je consens à suspendre le projet, depuis longtemps conçu,
de détruire mon journal, car, comme vous avez la bonté de me le
faire remarquer, je pourrais, plus tard, regretter d'avoir anéanti
en entier ce mémorandum de trente années et pins, formant un en-
semble de plusieurs forts cahiers. En effet, Madame, n'ai-je pas
tracé sur ces feuilles les choses que je veux me rappeler ? Mes en-
tretiens avec de bons amis, quelques pages littéraires, quelques
pensées du moment, de ces illuminations soudaines qui se seraient
évanouies si elles n'avaient pas été fixées par l'écriture ? Puis, ma
vie de famille, ma modeste existence publique, le froissement des
hommes, leur versatilité, et que sais-je ? N'ai-je pas aussi consigné
sur ces caries mes opinions bien connues, c'est-à-dire mon ferme
et loyal attachement aux principes monarchiques de 1850, mon
aversion innée pour les doctrines démocratiques ou fanatiques, mon
applaudissement aux sages libertés, à tous les progrès moraux et
matériels proclamés et protégés pendant dix-huit années par notre
grand Roi, par ce Roi législateur ? Et, après l'affreuse catastrophe
de février 1848, catastrophe a jamais exécrable, n'ai-je pas aussi
marqué sur ce registre de ma vie, ainsi que vous voulez bien l'ap-
peler, tous ce que mon coeur a solennisé de mariages, de nais-
sances, d'anniversaires, et, hélas! de funérailles de nos princes...?
Eh bien, Madame, en attendant que j'aie résolu si je dois ou non
sacrifier le tout de ces souvenirs fugitifs des choses et des impres-
sions, je détacherai de ce journal, pour un tirage très-limité, ces
quelques dates heureuses ou tristes que je conserverai pour mon fils
bien-aimé, pour mon Luigi. Ceci lui servira de réminiscence, de
nourriture, pour ainsi dire, de mes propres sentiments. Oui, je
garderai tous ces témoignages de tristesse, de joie et de dévouement,
épanchements désintéressés et spontanés, adressés au meilleur des
Rois, au bon Roi Louis-Philippe, à la sainte Reine Mahie-Amélie, à
/'auguste famille d'Orléans, qui, au milieu des douleurs les plus
acerbes et de l'adversité la plus dure, sait tenir, comme toujours,
l'âme constamment forte, le coeur haut.
Est-il besoin aussi de dire, Madame, que je laisserai à ces écrits
leur forme primitive ? Elle servira à rappeler mes litres à l'indul-
gence : d'ailleurs, n'est-il pas équitable d'accorder certaines licences
à la dictée du coeur, qui raconte tout simplement ce qu'il voit,
croit et éprouve ?
Dites-moi, Madame, que vous êtes contente de moi. Comment en
serait-il autrement ? Quand on professe la même foi, n'est-il pas
doux de répéter ensemble le même symbole ?
Je fais mille voeux pour vous, Madame, et vous prie de me re-
garder comme quelqu'un qui vous est respectueusement dévoué, et
cela sans effort.
Dinan, 26 août 1866.
L. ODORICI.
UN MOT DE PREFACE.
La mort de la sainte Reine Marie-Amélie, arrivée il y a six mois aujour-
d'hui tout juste, m'ayant conduit à faire un retour mélancolique parmi toutes
sortes de Dates et Souvenirs tracés dans mon Journal intime pour rallier ceux
relatifs à mes pèlerinages à Claremont et à Weybridge, et en faire imprimer
trente exemplaires, je n'ai fait que céder aux sollicitations d'une femme de
grande distinction, comme la lettre qui précède l'indique, ainsi qu'à celles
de quelques bons amis.
Inutile d'ajouter que l'empressement de mon coeur s'est mis de la partie.
A ce propos au surplus je dirai avec Sénèque :
« Non quia delectat, placet; sed quia placet, delectat. »
Comme ces Souvenirs, avec quelques-unes des lettres qui s'y rattachent, ne
sont que personnels, qu'ils ne sont point destinés au public, je les ai laissés,
je le répète, dans leur premier jet : l'esprit au surplus n'a rien à faire ici.
J'ai seulement distrait de ces Notes et Souvenirs, auxquels j'ai donné le titre :
— Claremont-Weybridge — 1848-1866, — certaines remarques qui, bien que
liées à ceux-ci, auraient cependant pu nuire à leur unité exclusive.
Dinan, 24 septembre 1866.
CL AREMONT-WEÏ BRIDGE, 1848-1866.
24 FÉVRIER 1848
— Une furibonde tempête ourdie dans l'ombre par l'esprit du mal vient
d'éclater à Paris comme un coup de foudre, et jeter la France dans un
abîme inconnu. Quelle catastrophe !
0 Paris, Paris, mère de peu d'amour.
— Dinan, 27 février 1848. — Je lis dans le Journal des Débals de ce jour
une lettre pastorale de l'archevêque de Paris, qui m'a fait, pour ainsi dire,
éprouver les affres de la mort. Cette lettre, entre autres choses, dit : «...
Nous les pleurons parce que noies avons appris une fois de plus tout
ce qu'il y a dans le coeur du peuple de Paris, de désintéressement, de respect
pour la propriété et de sentiments généreux, etc. » Eh bien ! pendant que ce
pauvre archevêque loue en général ce bon peuple de son respect pour la
propriété, une grande partie de ce boa peuple est occupé, depuis trois jours,
à saccager les Tuileries, ce palais que la Maison d'Orléans avait honoré ; ce
toit royal sous lequel Elle habita dix-huit ans par la pratique de toutes les
vertus de la vie privée, qui ne logent pas toujours dans les palais, et où la
vigoureuse discipline de Chef aimé, obéi, entretenait parmi tous les Siens un
commerce plus affectueux qu'il ne l'est d'ordinaire entre les princes. Alors
cette louange absolue où les pillards ont leur part est une ironie, ou bien
c'est que l'archevêque tient à être le premier à jeter la pierre au Roi, aujour-
d'hui proscrit, au Roi Louis-Philippe, qui, quelques années auparavant, l'avait
choisi, par Sa volonté personnelle, pour successeur de Msr de Quélen
Mais je veux refouler dans mon coeur ces paroles regrettables et ne voir que
le premier pasteur de la capitale bénir et consoler par son saint ministère la
malheureuse ville de Paris, et pour laquelle il souhaite qu'il n'y ait désor-
mais qu'une seule âme, qu'un même amour pour la paix civile et pour la
patrie.
2 HOTES ET SOUVENIRS EXTRAITS DE MOU JOURNAL.
—• 7 mars 1848. — Une consolante nouvelle : le Roi, parti de Paris le
24 février, avec la Reine, parce que, comme tout le monde sait, Il avait tout
sacrifié à Sa répugnance de laisser verser plus de sang pour Sa cause, après
avoir visité Dreux, les Augustes Voyageurs sont arrivés au Havre le 2 mars,
où ils ont pris place à bord de Y Express, qui, de retour d'Angleterre, était
mis à leur disposition.
Bieu que le vent fût violent et la mer très-mauvaise, l'Express a fait une
bonne traversée. Leurs Majestés et la suite qui Les accompagnait ont été
débarquées le matin du 3 mars dans le voisinage de Nevvhaven, et de là ont
pris route pour le palais de Claremont, près de Londres, où Elles sont arri-
vées le 4, dans le courant de la journée. — Cette nouvelle est très-précise. —
Maintenant, nous allons voir ce que le peuple de Paris, et malheureusement
la France, vont gagner au change. Je fais des voeux pour que la chute si
soudaine d'un bon Roi ne soit pour la Nation une cause d'humiliation et de
calamités plus tard.
— 23 juin 1848. — L'anarchie est à Paris. Que de sang, que de larmes,
que de ruines ! France, tes malheurs me remplissent de tristesse et de pitié ;
ils me font pleurer. (*)
Le souvenir du Gouvernement de 1830, si grand par sa clémence, si large
par ses bienfaits ; le souvenir de cette Dynastie, hier encore, si identifiée avec
la Nation, de tous ces Enfants du Roi Louis-Philippe, qui ne rappellent que
de glorieux services rendus à la France, contraste trop douloureusement avec
la récente loi de bannissement contre cette Dynastie, avec les anxiétés et les
horreurs du moment Je m'arrête.
Il n'est pas de plus grande douleur que de se rappeler un temps heureux
dans la misère. ( 2)
(1) F. . , . ., i tuoi martiri
A lagrimar mi fanno tristo e pio. (Dante, Canlo V, Inferno.)
(2) Nessun maggior dolore,
Che riçordarsi del tempo felice
IS'ella, miseria ; (Dante, Canlo Y, Inferno.)
CLAREMONT-WEVBRinGE, 1848-1866.
-A.XJ COMTE IDE 3STEXJILL"Ï' (')
A CLAREMONT (SURREY), ANGLETERRE.
Sire,
J'ose saisir avec empressement l'occasion anniversaire qui rappelle Votre
Naissance, pour déposer aux pieds de Votre Majesté mon tribut obstiné
d'hommages, et mes voeux les plus vifs et les plus sincères.
J'ose aussi exprimer l'émotion successive de douleur et de joie que mon
coeur a profondément éprouvée à la nouvelle du péril qui a si cruellement
menacé les jours de Votre Majesté et ceux de l'Illustre Compagne de Votre
bonne et de Votre mauvaise fortune, de Celle qui fut toujours digne de Vous,
et que de nouveaux malheurs ont grandie encore.
Victime moi-même des luttes et des déchirements de l'Italie, j'avais depuis
1832 trouvé en France une seconde patrie sous la protection du Gouvernement
si sage et si bienfaisant de Votre Majesté. Aujourd'hui encore la France nie
reste, il est vrai, mais bien différente, bien diminuée ; et il me semble que
l'exil a recommencé pour moi Ne suis-je pas exilé de Vous, Sire, et de
la protection de Votre Gouvernement ?
Au milieu de tant d'ingratitudes, d'innombrables protestations s'élèvent sans
doute, mais nulle plus dévouée et plus sincère que la mienne. L'Europe
entière ne cessera de compter des sujets volontaires et spontanés de Votre
Majesté, de ces sujets que donnent pour toujours l'admiration et la recon-
naissance.
Sire, puisse le 6 octobre briller encore bien des fois pour Votre Majesté !
Puisse cette anniversaire revenir plus heureux ! Quoique décide la Provi-
dence, ce jour ne cessera de rappeler à tous les esprits justes le Berceau d'un
Prince illustre dont la longue existence fut dévouée toute entière au bonheur
et à la grandeur de la France; existence pleine de vicissitudes , mais le
patriotisme et l'amour de la patrie, donneront toujours à cette Vie une grande
et glorieuse unité.
Sire, j'exprime un dernier voeu :
Que vos nobles fds suivent toujours vos exemples ! Qu'ils apprennent de
(1) A leur arrivée en Angleterre, le Roi et la Reine voulurent garder l'incognito sous le titre île
Comte et de Comtesse de Neuilly, quoique dans leur propre cercle on conservât tout le respect dû à
la Majesté Royale et même les restes de l'étiquette de Cour.
4 NOTES ET SOUVENIRS EXTRAITS DE MON JOURNAL.
Vous à servir glorieusement la patrie quand elle appelle, et à supporter cou-
rageusement le malheur quand elle se trompe et condamne injustement.
Je suis,
Sire,
De Votre Majesté',
Le très-humble et fidèle Sujet,
Dinan, ce Ie'- octobre 184». Luigi ODORICI.
-A.XJ IR.OI
A CLAREMONT (SURREY), ANGLETERRE.
Sire,
La fête du Roi est aussi la mienne, et les sentiments de fidélité, de de-
vouement et de vénération que j'ose déposer aux pieds de Votre Auguste
Personne, ne sont nullement passagers; ils n'ont nullement besoin du Ier du
mois de mai pour renaître; ils survivent à Votre fête comme ils l'ont de-
vancée.
Daignez donc, Sire, accueillir ces hommages constants, avec cette grandeur
de bonté qui Vous distingue, que Vous tenez de Celui des Rois Vos aïeux,
■surnommé le Père du Peuple.
Mes souhaits habituels, Vous le savez, Sire, sont que le Tout-Puissant
daigne répandre sur Votre tête Royale, sur la Sainte Compagne que la Provi-
dence Vous a donnée, sur cet Enfant qui expie par de si cruelles épreuves
le bonheur de Vous appartenir, sur cette noble famille qui Vous entoure, tous
les bienfaits de. sa bénédiction.
Que le Ciel exauce ces voeux, Sire ; oui, qu'il conserve ce Roi ami et bien-
faiteur d'une grande Nation qui l'aime qu'il protège cet Enfant bien-aimé,
si riche d'espérances...!!
Tels sont les voeux, Sire, que Vous adresse de toute l'affection de son
coeur, etc..
Dinan, ce 1« mai 1849.
CLAItEMONT-WEVBRIDGE, 1848-1866.
.A.TJ ROI
A CLAREMONT (SURREY), ANGLETERRE.
Sire,
Cette fois encore, au soixante-seizième anniversaire de Votre Majesté, mon
coeur fidèle, et dès longtemps affectionné, vient apporter aux pieds de Votre
personne sacrée, l'expression de son humble respect et de ses voeux.
Ce jour, 6 octobre, que nul plus que moi ne salue avec plus de transport,
rappelle, non-seulement le berceau d'un Prince magnanime, sage et doué de
tant d'autres vertus, mais il rappelle aussi plus que jamais à tous les esprits
droits, le souvenir d'un Monarque qui fut le symbole vivant de la paix, de
la vraie liberté et de la prospérité publique et que la France a vu avec
douleur, à la suite de théories insensées et perverses, disparaître. Traîne
ourdie contre l'humanité toute entière, à jamais exécrable !
Pourquoi ne puis-je dire de vive voix à Votre Majesté tout ce que mon
coeur ressent, toutes les angoisses que partagent avec moi tant de bons ci-
toyens qui soupirent après le Gouvernement si bienfaisant de Votre Majesté,
donner enfin au meilleur des Rois, à Celui qui fut le gardien des lois, le
défenseur de l'ordre, le garant de la liberté, des témoignages de mon dévoue-
ment et de ma fidélité à toute épreuve ? Mais ce jour ne saurait manquer de
venir !
Mon devoir aujourd'hui, Sire, est de Vous renouveler respectueusement
l'offre des voeux les plus fervents que j'adresse au Ciel pour qu'il fasse briller
encore bien des fois pour Votre Majesté de longs jours.
Oui, Sire, puissiez-vous vivre longtemps, et voir surtout ce Petit-Fils bien-
aimé, rétablir dans Sa patrie cette prospérité, cette sécurité, qui fut, pendant
dix-huit ans, Votre ouvrage.
Vive le Roi ! Vive le Comte de Paris !
Puisse l'expression de ces sentiments être agréable à Sa Majesté la Reine,
Votre Ange tutélaire, et à Votre Royale Famille !
Je suis, Sire, de Votre Majesté, etc.
Dinan, ce 5 octobre 1849.
6 NOTES ET SOUVENIRS EXTRAITS DE MON JOURNAL.
A SAINT-LÉONARD (*), ANGLETERRE.
Sire,
Mes sentiments d'amour et d'attachement à toute épreuve Vous sont con-
nus, et Votre Majesté n'a pas besoin, pour y croire, que l'hommage Vous en
soit renouvelé. Mais je manquerais à moi-même, si, en ce jour du premier
du mois de mai, anniversaire onomastique de mon Roi, ne venais m'associer
à tant de félicitations et d'hommages, en faisant agréer à Votre Majesté, moi
aussi, mon tribut constant et respectueux.
Ces voeux, Sire, ont pour objet le bonheur de Votre Majesté qu'Elle a tou-
jours cherché dans le culte des vertus privées.
Jouissez donc, jouissez, Sire, de la félicité que Vous répandez autour de
Vous ; daignez agréer la sincère effusion avec laquelle j'appelle les bénédic-
tions du Ciel sur Votre personne Royale, sur Sa Majesté la Reine, sur cet
Enfant bien-aimé, cette année surtout qui est celle de Sa première sanctifi-
cation Enfant chéri, si riche d'espérances ! sur toute cette Auguste
Famille qui Vous entoure et qui est si chère à Votre Coeur paternel, et sans
le bonheur de laquelle il n'en saurait être pour Votre Majesté.
Je suis, Sire, de Votre Majesté, etc.
Dinan, ce 27 avril 1849.
PREMIERE COMMUNION DE SON ALTESSE ROYALE
MONSEIGNEUR LE COMTE DE PARIS.
— Dinan, 23 juillet 1850. — Je suis informé, ce jour, que le Roi a quitté
Saint-Léonard, "le 18 de ce mois, pour Londres, où Sa Majesté a désiré
vivement assister à la première Communion de Son petit-fils, dont voici
quelques détails :
» Cette cérémonie, qui a eu lieu dans la chapelle française, à Londres,
(1) Saint-Léonard est un faubourg de l'ancienne petite ville d'Bastings, comté de Sussex, où la mode
des bains de mer attire beaucoup de monde.
Le Koi, atteint d'une faiblesse générale, plus particulièrement des jambes, Sa Majesté est ou doit
aller bientôt à Saint-Léonard, m'écril-on, pour y passer plusieurs semaines.
CLAREMOKT-WEVBEIDGE, 184 8-1866.
avant-hier, 20, outre son caractère religieux, a été imposante. Du coté de
l'autel, à droite, étaient les vénérables figures du Roi et de la Reine avec
Leur nombreuse famille et les personnes, de Leur maison ; de l'autre côté,
vis-à-vis, Blonseigneur le Comte de Paris, et des jeunes enfants, contempo-
rains et compagnons de jeu du Prince, qui étaient venus de France expres-
sément pour assister à ce premier acte de foi de chrétien.
» Cette cérémonie, qui ressemblait pour ainsi dire à une sorte d'inaugura-
tion de l'héritier de la Monarchie, était présidée par l'évêque de Londres ,
MgI Wiseman. L'évêque a donné lui-même la communion au jeune Prince, et
a fait en français une double allocution, empreinte des sentiments religieux
les plus doux, les plus élevés.
» La cérémonie s'est terminée par une prière faite au nom du jeune
Prince par le digne abbé Guelle , l'un des vicaires de Saint-Roch , à Paris ,
qui a été chargé de Son instruction, prière qui a profondément ému les
assistants, en reportant la pensée de chacun sur le Chef de la Royale famille
Qui avait -voulu, malgré Ses récentes souffrances, bénir par Sa présence le
premier acte sérieux de la -vie de Son petit-fils ; sur la Reine, sur Sa tendre
et malheureuse Mère agenouillée aux côtés de Son fils, toutes deux éplorées
au souvenir pieusement rappelé de Celui qui, depuis huit ans déjà, manque
à Son fils et à tous les Siens.
» Indépendamment des plus grandes familles françaises arrivées exprès de
France, et de dames anglaises de distinction, qui, elles aussi, avaient voulu
donner par leur présence un témoignage de respectueuse sympathie à la
Famille royale exilée, on y voyait parmi elles la duchesse de Leicester, la
comtesse Granville, la comtesse Shelburne, la comtesse Tancarville, lady Clé-
mentine Villers, etc., etc. On y remarquait aussi Mme Gassies, qui a soigné
la première enfance du comte de Paris, et que le jeune Prince avait voulu
près de Lui ce jour-là ainsi que Sa nourrice.
» A Son retour à Claremont, le Roi a paru, à tout le monde, Se porter
mieux ; il n'y a, du moins, aucun symptôme visible qni puisse faire aug-
menter les craintes qu'avait inspiré Son état depuis quelque temps ; cependant
je vous dirai que les médecins sout loin d'être rassurés, etc. »
Hélas ! ce fut la dernière fois que le Roi Se montra en public.
NOTES ET SOUVENIRS EXTRAITS DE MON JOURNAL.
VI^TC3-T-SIX ^.OXJT 1850!!!H
Persuadé que l'avenir du Roi n'avait pas dit son dernier mot, que la
France avait encore à attendre de Louis - Philippe de nobles conseils et de
grands exemples, nous ne cessions d'espérer, même au milieu des nouvelles
lugubres répandues en France, sur la vie et sur les jours du Roi.
Sa convalescence avait donné raison à notre espoir et à notre confiance. Le
Roi vit toujours, disions-nous, et II vivra longtemps encore.
II vivra pour donner au monde l'exemple de la résignation et de la fermeté,
pour montrer la vraie grandeur sous une de ses formes les plus imposantes,
celles d'un Roi capable de l'exil, comme II le fut de la couronne et du gou-
vernement d'un grand peuple.
Instruit par une expérience de soixante années, Il indiquera le port où la
France doit se reposer, si le repos est encore possible pour elle, après avoir
méconnu dans Lui le repos et le port.
Chef d'une Maison Royale, fondateur d'une Dynastie qui se suffira toujours
à Elle-même, heureux père, malheureux Roi, Il Lui reste encore à préparer
les destinées de cette France si chère à Son grand Coeur. Celui qui préserva
Sa patrie de l'abîme en 1830 l'en arrachera encore par Sa main toujours
généreuse.
Roi d'une haute raison, eu abdiquant Sa couronne, Il n'a pas abdiqué Sa
haute Sagesse, et la France en réclamera le règne et le bienfait
Plongé dans ces réflexions, une triste nouvelle nous apprend que la Provi-
dence dans ses mystérieux décrets a retiré son souffle à cette grande Exis-
tence!.... mais l'impartiale histoire en rendra le souvenir immortel!!
L. ODORICI.
M. le Curé, de Saint-Sauveur connaissant la fermeté de mes opinions, qui
grâce au Ciel n'ont jamais été diversement interprétées, même en présence de
certaines époques telles que celle où nous vivons, et pressentant la douleur
profonde dont je devais être accablé à la suite de la triste nouvelle de la
mort du Roi Louis-Philippe, est venu à la maison, et, allant au-devant de
C) Dernier hommage rendu au Roi Louis-Philippe de douce et glorieuse mémoire, écrit le 29 août
4830, et inséré dans le journal le Linanwis du fr septembre suivant.
CLAEEMOINT-HEYBUIDGE, 1848-1866.
mes désirs, a bien voulu m'annoncer que demain, 30 août, il célébrerait la
Messe pour le repos de l'àme du Roi.
Je lui ai su un gré infini de cette démarche pieuse et courtoise à la fois.
M. le Curé Brajeul est vraiment le prêtre selon l'esprit de Dieu.
DERNIERS MOMENTS
DU ROI LOUIS-PHILIPPE.
Le Roi Louis-Philippe, le fidèle époux de la Reine Marie-Amélie, est expiré
dans ses bras, au palais de Claremont, le mardi 26 août, à huit heures du
matin, dans sa soixante-dix-septième année, moins quarante-deux jours, bénis-
sant tout ce qui l'entourait ; bénissant cette forte génération qu'il laisse der-
rière Lui, ces quatre lils dont la Frauce avait appris si vite à estimer la
jeunesse -, bénissant ses deux enfants si pieusement élevés par la noble veuve
de celui qui avait été le meilleur espoir de la France, et adressant au ciel
ses dernières prières pour l'union de Sa famille et celui de la France, sa chère
patrie
Le soir du 24 août, le Roi ne parut pas à table, niais après le dîner II
entra au salon et causa avec cette lucidité, cette netteté d'idées et cette bonté
de coeur qui lui étaient si propres.
L'entrée au salon, après le dîner, était l'heure joyeuse des enfants ; un des
princes, souvent le prince de Joinville, les amusait en leur montrant quelque
nouveau jouet, soit une lanterne magique, soit une loterie ou un jeu ; quel-
quefois aussi ils se mettaient à gambader dans le salon, à escalader et à
prendre d'assaut le fauteuil du Roi, comme si c'était la brèche d'une forte-
resse.... et le bon Roi, qui, comme on sait, avait quelque chose de particu-
lièrement paternel dans son caractère, et n'était jamais si heureux que lorsqu'il
était entouré de toute sa famille, était ravi du brouhaha de ses petits-enfants.
— Dans la matinée du 25 août, le Roi fut subitement saisi d'une fièvre
violente : Son médecin, trouvant le cas grave, résolut de communiquer ce
qu'il prévoyait à Son malade, et il le fit sans aucun des ambages prépara-
toires en pareil cas, sachant combien II avait été toujours bon et fidèle chré-
tien, combien étaient vives et profondes Ses convictions religieuses. La Reine
était présente.
Le monarque reçut cette nouvelle avec le calme courage qui avait caracté-
10 NOTES ET SOUVENIRS EXTRAITS DE MON JOURNAL.
risé toute Sa vie et dit : — « Alors vous me donnez congé » —- puis : —
« 11 parait que le bon Dieu va me rappeler à lui. » —
Le médecin s'étant retiré, la Reine resta seule avec le Roi pendant un cer-
tain temps. Personne ne peut dire ce qui se passa entre ces deux époux, si
longtemps unis, si constamment et si entièrement heureux l'un par l'autre,
unis par tant de liens domestiques, ayant partagé une si haute fortune, ayant
été éprouvés ensemble par tant de douleurs, par tant de revers, par tant de
vicissitudes Lorsqu'enfin un des serviteurs affidés put entrer dans la
chambre, il vit le Roi assis dans son fauteuil habituel, la Reine debout en
face de Lui, tous les Deux immobiles, sans larmes, se regardant fixement l'Un
l'Autre, semblables à des statues. Pas un mot ne fut prononcé jusqu'à ce que
le Roi dit ces paroles textuelles que je puis reproduire, étant l'exacte vérité,
ainsi que tout ce qui précède et va suivre : — « Vous avez, sans doute,
mon ami, appris ce qui vient de se passer on m'a donné mon congé
il faut se séparer il paraît que le bon Dieu va me rappeler à lui. » —•
Le Roi répéta ces dernières paroles avec une voix tendrement émue.
Comme le Roi avait une mémoire merveilleuse et Se souvenant que plu-
sieurs mois auparavant II avait laissé une Note de Son journal interrompue,
11 voulut la terminer, et ainsi compléter un chapitre de Ses mémoires. (')
Après cette courte dictée faite à M. le général Dumas, le Roi dicta aussi
à la Reine une sorte de codicille, pour laisser un témoignage de Son souvenir
affectueux des services de quelques-uns de Ses plus anciens et plus fidèles amis,
officiers ou gens de Sa maison. Aussitôt après avoir exprimé le désir de rece-
voir les sacrements de l'Eglise, Il fit appeler Son confesseur, M, l'abbé
Guelle, qui était en même temps Son aumônier, — et voulut qu'on assemblât
pour assister à ce dernier acte de piété, tous Ses enfants et petits-enfants,
alors à Claremont, avec les personnes attachées à leur service et au Sien ; en
un mot toute la maison. En leur présence, le Roi Louis-Philippe remplit tous
Ses devoirs religieux : Il reçut le pain des forts et l'Extrème-Onction avec la
résignation parfaite du chrétien et une simplicité qui est le caractère vrai de
la grandeur humaine.
La Reine et tous Ses enfants demeurèrent longtemps autour du lit, age-
(1) Le Roi, dès Sa jeunesse, ainsi que Ses frères, Msr leduc de Montpensier el Msr le comte de Beau -
jolais, outre la mâle et savante éducation qu'ils recevaient (lire à ce sujet le Journal des Débals, sep-
tembre 1830, où l'élégant et illustre écrivain, M. CuvilierFleury, fait connaître le savoir littéraire du
Roi), furent aussi accoutumés à tenir un journal qui servait en quelque sorte d'examen quotidien de Leur
conscience et de Leur conduite. C'était là une des règles de la première éducation que Madame de Genlis,
cette célèbre institutrice, donnait aux Princes, ses élèves.
CLAREMONT-WEYBItlDGE, 1848-1866. 11
nouilles, pleurant et priant, tandis que le Roi, calme, adressait un regard
d'affection à chacun de ceux qui levaient par moments les yeux, sur Lui.
Le 26, vers quatre heures du matin, le médecin trouva que la fièvre avait
de beaucoup augmenté, sans cependant avoir affecté le moins du monde cette
lucidité d'esprit qui ne l'avaient jamais abandonné. Sou regard distinguait
avec bienveillance les personnes qui étaient autour de Lui. Quelques minutes
avant huit heures le Roi ferma les yeux, et sans souffrance apparente II expira
aussitôt après, toujours environné de Sa famille et de Ses serviteurs. Il est
mort, m'écrit un des témoins, comme un chrétien doit mourir, comme un sage
et un soldat savent mourir. (')
Mais au milieu de ce deuil il reste aux véritables amis de cette Monarchie
une consolation, l'union persévérante et décidée de la famille royale d'Orléans.
« C'est le Roi qui a fait la famille d'Orléans, disait dernièrement l'excellent
prince, Mgr le duc de Nemours, c'est à Ses enfants à la conserver et à Ventre-
tenir. » En parlant ainsi, Msr le duc de Nemours était le fidèle interprète de
la pensée du Roi son Auguste Père et de Son oeuvre. C'est cet esprit d'union
qui continue de faire la force de la famille d'Orléans ; c'est par là qu'elle
reste une famille au lieu de plusieurs. Il n'y a ni les Nemours, les Joinville,
les d'Aumale, les Montpensier ; il n'y a que la famille du Roi Louis-Philippe
autour de W le comte de Paris. La touchante sainteté de la Reine Marie-
Amélie et l'aimable enfance de Mgr le comte de Paris, voilà les deux sentiments
qui servent de lien indestructible au faisceau de la famille royale en deuil
et qui doivent servir d'exemple à leurs dévoués.
— C'est aujourd'hui, lundi, 2 septembre, qu'ont lieu les funérailles du Roi
Louis-Philippe, à la chapelle catholique de "Weybridge.
SERVICES FUNEBRES.
Nous ne pouvons nous empêcher d'être profondément touché en apprenant
que de toutes parts, en France et ailleurs, depuis un mois, l'on accomplit un
grand et pieux devoir. Nous voulons parler des Services funèbres pour la
mémoire de Sa Majesté Louis-Philippe.
(1) On a remarqué avec une sorte-de consolation, au milieu de la douleur de celle séparation, que le
Roi n'est pas mort le 23, jour de la Saint-Louis, grande fête de famille, — la fête de toute Sa race,
celle de tous les Rois qui ont porté ou qui porteront encore le nom de Louis; — Sa mort eût jeté un
nuage sombre sur ce jour, que célébreront toujours les descendants du Monarque.
12 HOTES ET SOUVENIRS EXTRAITS DE MON JOURNAL.
Les antiques Basiliques sont remplies d'une foule triste et recueillie qui va
payer un dernier tribut de douleur et de larmes à l'Auguste Monarque que
les factions ont si fatalement détrôné, en récompense de dix-huit années de
bonheur.
Toutes ces Saintes cérémonies, auxquelles nous assistons en esprit, remplis-
sent notre âme, toujours contristée, d'une douce consolation : elles nous disent
que tous les coeurs n'ont pas perdu la mémoire, et qu'ils conservent le sou-
venir de tant et si nombreux bienfaits. (*)
(Le Dinannais, dimanche 29 septembre 1850.)
NOUVELLES DOULEURS DE L'AUGUSTE FAMILLE D'ORLÉANS.
Sa Majesté Louise-Marie-Thérèse, princesse d'Orléans, Reine des Belges, a
rendu le dernier soupir le 11 de ce mois, à huit heures et demie du matin,
à Ostende !!
La Belgique entoure en ce moment un cercueil de ses regrets, de son
amour. Elle ratifie d'avance, et d'affection, tout ce qu'un coeur français doit
satisfaire à cette douleur publique, et acquitter envers Cette noble Beine, née
dans l'exil, bercée dans l'exil, battue par le vent de l'adversité, et descen-
dant dans la tombe sur une terre étrangère !
Qui pourrait ne pas s'attendrir à l'image de Cette sainte femme qui vient
de s'affaisser pour ne plus se relever, sous le poids d'une couronne...! Qui
sait pour combien les malheurs de la France, Sa chère patrie, ont compté
dans le mal dont Elle meurt....! Hier c'était notre Koi, le Père Auguste, vé-
néré ; aujourd'hui c'est la Fille tant aimée de tous, Cette bonne Beine des
Belges.
C'est un ange de plus dans le Ciel ! s'est écriée la Reine-Mère, agenouillée,
sous le coup de cette nouvelle et profonde affliction. Cri sublime ! Cri d'espé-
rauce échappé du sein d'une mère qui puise Sa résignation dans la foi reli-
gieuse et dans cette pensée consolante que l'âme de Sa Louise bien-aimée était
retournée à Dieu pure et candide comme il la Lui avait donnée.
Dinan, 13 octobre 1830.
(Le Dinannais, dimanche 20 octobre.)
(I) Dans les circonstances actuelles, ce sont là des démonstrations qui équivalent à une protestation
solennelle contre la révGlution de 1848.
CLAREMONT-VVEYBRIDGE, 1848-1866. 13
Aujourd'hui, dimanche, M. Brajeul, curé de Saint-Sauveur, a eu l'extrême
obligeance d'annoncer au Prône qu'une Messe solennelle de Requiem à la mé-
moire du Roi Louis-Philippe serait célébrée mardi prochain, 26 août, jour
du premier anniversaire de Sa mort.
Dinan, 24 août 1851.
PREMIER ANNIVERSAIRE DE LA MORT DU ROI LOUIS-PHILIPPE
BE DOUCE ET GLORIEUSE MÉMOIRE.
La cérémonie funèbre, ce Souvenir pieux, célébrée mardi dernier à l'église
Saint-Sauveur de Dinan, n'a rencontré que le recueillement dû à une chose
doublement Sainte, puisque c'était à la fois un hommage à la religion et un
hommage au malheur.
Après la Messe dite par M. l'abbé Lenouvel, le clergé s'est rendu autour
du catafalque et a procédé à l'absoute. C'est M. le curé Brajeul qui a fait
cette dernière cérémonie. Puis l'assistance, très-nombreuse et très-émue, s'est
écoulée dans le plus religieux respect, chacun emportant dans son coeur la
conviction d'avoir rempli un grand et saint devoir.
Et maintenant que ces prières, sorties du fond de Fàme pour s'élever vers
Dieu avec l'encens de l'autel, arrivent aussi comme un lointain écho jusqu'au
coeur des nobles proscrits de Claremont.... Puissent ces sympathies et ces
larmes adoucir l'amertume de leur exil immérité.
(Le Dinannais, 51 août 1851.)
DESCRIPTION DU CATAFALQUE.
Le catafalque placé entre les quatre colonnes angulaires du temple était sur-
monté d'une couronne royale, et sur les côtés, outre les écussons, également
surmontés de la couronne royale, et portant les initiales L.-Ph., on lisait
l'inscription suivante :
Quïs Galliam cogitât, quin staiim occurral animo Aloisius-Philippus, primus,
ille nuper Regni gubernaculo, a nefanda plebecula ereptus, opus quam perversi
homincs incenderant, ante sua notus fortitadine in praeliis, quam mira in rébus
tractandis solsrtia et ingenii prudentia toii Europoe innotesceret ?
{Le Dinannais, 31 août 1831.)
NOTES ET SOUVENIRS EXTRAITS DE MON JOURNAL.
UNE INIQUITE DE PLUS.
— C'est aujourd'hui, 23 avril 1852, que MM. Paillet et Berryer doivent
plaider au Tribunal civil de la Seine, contre les deux décrets émanés du
Président de la République, à la date du 22 janvier 1852, qui établissent,
pour les biens de la famille d'Orléans, les dispositions suivantes :
Par le premier de ces décrets, article 1er, — « les biens meubles et immeu-
bles qui sont l'objet de la donation faite le 7 août 1830 par le Roi Louis-
Philippe à ses enfants, sont dévolus au domaine de l'Etat. »
Le second décret porte que la famille d'Orléans ne pourra posséder « au-
cun meubles et immeubles en France, etc. » N'est-ce pas fouler aux pieds
le Forum et Jus, n'est-ce pas insulter l'honnêteté française ?
Le Roi Louis-Philippe est descendu du trône avec 31 millions et quel-
ques cent mille francs de dettes ! Ces trente et un raillions et quelques
cent mille francs dont l'acquittement est très-onéreux pour la famille d'Or-
léans, ont été dépensés au profit de qui? au profit de la France ! M, le comte
de Montalivet a déjà fait connaître la noble origine de ces dettes, et M. Va-
vin, liquidateur général, qui n'est pas un ami des d'Orléans, que je sache,
l'a prouvé par son Compte de la liquidation de la liste civile et du domaine
privé du Roi Louis-Philippe, rendu le 30 décembre 1851.
Cependant, égaré par les journaux de l'opposition et par la plume des
pamphlétaires, bien du monde n'avait cessé de croire qu'il y avait sinon cu-
pidité, du moins un fonds d'avarice chez le roi Louis-Philippe, qui, pourtant,
a dissipé en patriotiques prodigalités la plus grande partie du patri-
moine de ses eivfants!! (Je maintiens le mot dissipé, il sert à propos pour
llétrir l'ingratitude et le mensonge.) Et il a fallu que le Monarque et la
Monarchie, par une affreuse catastrophe (24 février 1848), entrassent dans la
postérité pour que ces indignes et outrageantes insinuations enseignées, pen-
dant dix-huit années, à la foule toujours ignorante, toujours crédule, tom-
bassent à néant. Ce jour là, la lumière se fit, l'heure de la|austice sonna
pour elle. Tous les documents qui intéressaient le passé, le ptfllent et l'ave-
nir de la famille d'Orléans, étaient restés aux mains de ceux mêmes qui
avaient renversé le trône. Le gouvernement provisoire, par un décret en date
du 12 mars 1848, ordonna de procéder à une liquidation. M. Vavin, ancien
notaire, ancien député de Paris, désigné à cet effet, eut entre les mains tous
les livres, titres et actes, comptes et papiers de l'administration de la liste
civile et ceux du domaine privé. C'est sur ces documents, et après un travail
de quatre années, qu'il a rédigé le rapport présenté par lui au ministre des
CLAREMOKT-WEYBIUDGE, 1848-1866. 15
finances, et dont j'eus tant de peine à m'en procurer deux exemplaires, sa-
voir : un pour moi et l'autre pour donner en lecture aux amis et au public.
Agir de la sorte c'était mou devoir; j'avais agi de. même lors de l'apparition
du livre : Le Roi Louis-Philippe —• Liste civile — par M. le comte de Mon-
talivet. Livre émané d'un coeur ferme et loyal, dont le journal le Diminuais,
1850, avait répété les parties les plus importantes, ainsi que les deux fameuses
lettres, 21 mars 1852, l'une de M. Bocher, administrateur des Liens de la
Maison d'Orléans, la seconde de Messieurs les exécuteurs testamentaires et
suite, eu réponse au journal la Pairie, qui publiait un article compris dans
le décret du 22 janvier 1852, et qui attribuait aux biens de la Maison d'Or-
léans une origine apanagère. Mais revenons aux chiffres sommairement établis
dans le Compte de la liquidation de la liste civile et du domaine privé du Roi
Louis-Philippe, rendu par M. Vavin.
D'abord, quel fut le revenu net du domaine privé, de 1830 à 1847? La
commission fut conduite à constater que ce revenu en moyenne était de un
million treize mille neuf cent dix-huit francs par armée, encore, continue
M. Victor de Nouvion (Histoire du règne de Louis-Philippe /er, 4 vol. in-8";
Paris, Didier et Cie, libraires-éditeurs, 1861), fallait-il déduire de ce chiffre
les subventions payées aux communes « pour les routes, les ateliers et travaux
de charité et autres dépenses qui s'élevaient de 190 à 200,000 francs. »
La commission arrivait ainsi, par l'étude de pièces de comptabilité, à un
chiffre définitif à peu près identique à celui qu'avait indiqué M. le comte de
Montalivet.
Maintenant quel fut, liste civile et domaine privé compris, l'état financier
du Roi Louis-Philippe pendant toute la durée de Sou règne? M. Vavin va
nous répoudre :
La liste civile se composait, comme on sait : 1° d'une dotation annuelle de
12,000,000 de francs en argent (*) ; 2" des châteaux, forêts, terres, etc., for-
mant, d'après la loi de 1832, le domaine de la Couronne. Or, il résulte des
comptes d'administration tombés entre les mains de la Révolution de 1848,
et scrupuleusement vérifiés, ainsi que je l'ai dit plus haut, que les revenus
et produits de la Couronne se sont élevés, pendant toute la durée du règne,
à 113,719,207 fr.
Les dépenses de conservation, d'entretien, d'augmentation
ou d'amélioration ont été, durant la même période, de. . 168,735,818 fr.
Excédant des dépenses 55,034,611 fr.
(I) Cette liste civile était inférieure de moitié à celle de 1825 comme à celle de 1852.
16 NOTES ET SOUVENIRS EXTRAITS DE MON JOURNAL.
Ce qui, eu calculant sur dix-sept ans et six mois, fait ressortir un excé-
dant annuel de dépenses de 3,144,835 fr., et réduit à 8,855,165 fr. la
somme disponible sur les douze millions de la liste civile. Si l'on ajoute à ce
chiffre le produit net du domaine privé, soit 1,013,918 fr., on trouve un
total de 9,869,083 fr., c'est-à-dire qu'en réunissant Sa fortune personnelle à
ce qu'il recevait de l'Etat, le Roi des Français disposait, pour les dépenses
de la royauté et pour celles de Sa famille, d'une somme de moins de dix
millions par année.
Je continue à invoquer à ce sujet le même témoignage de M. Vavin, à la
fois moins suspect et plus concluant. Voici comment s'exprime ce liquidateur
général, chargé par le gouvernement provisoire de 1848, de la double liqui-
dation de la liste civile et du domaine privé, dans son rapport présenté par
lui au ministre des finances :
« ■
Louis-Philippe jouissait de Sa liste civile en prince éclaire', protecteur
des arts, propice aux classes ouvrières, bienfaisant pour les malheureux. La Nation
avait voulu que sur le trône II fut grand, digne et généreux ; Il fit ce que la Nation
attendait de Lui, peut-être un peu plus encore et un peu mieux.
» Versailles, à grands frais restauré, embelli et devenu le temple de toutes les
gloires nationales ; le palais de Fontainebleau corrigé dans ses parties défectueuses,
enrichi de nouveau par l'effet d'habiles restaurations des magnificences historiques et
des précieuses oeuvres d'art qui l'avaient rendu si célèbre ; les palais de Compiègne et
de Saint-Cloud recevant leur part d'améliorations et d'embellissements ; le château de
Pau sorti de ses ruines; le monument élevé, près de Tunis, à la mémoire de ce roi
mort en combattant les ennemis de ta chrétienté, de ce roi que l'Eglise a nommé saint
Louis, et que, de son vivant, les peuples nommaient Louis -le- Juste ; les manufactures
de Sèvres, des Gobelins et de Beauvais recevant une vie nouvelle, offrant au commerce
et aux arts des leçons, des modèles, des encouragements ; jamais une concurrence nui-
sible, et voyant s'élever de plus en plus, sous le rapport de l'art, le niveau de leurs
brillantes productions ; des sommes considérables dépensées chaque année pour récom-
penser et encouragerles artistes, et faisant de la partie relative au musée l'une des plus
importantes et des plus coûteuses du budget de la liste civile; des établissements qui,
sous d'autres rapports, promettaient d'être d'une grande utilité pour la France, notam-
ment les haras de Versailles et de Saint-Cloud, attestent assez et le digne emploi que le
Roi faisait des revenus de la liste civile, et l'amour qu'il avait pour les grandes et
nobles choses. Du reste, le résultat de la jouissance de la dotation immobilière de la
Couronne, qui constate une dépense supérieure de cinquante millions aux produits,
prouve avec quelle libéralité le Roi administrait la liste civile.
» Il faut donc repousser le reproche de parcimonie qui Lui fut adressé. Il faut
reconnaître que le Roi Louis-Philippe a dignement répondu au voeu de la Nation et
CLAREMONT-WEYBRIDGE, 1848-1866. 17
aux intentions des Chambres ; il faut regretter enfin ces accusations injustes qui furent
élevées contre Lui, et que démentent aujourd'hui, que démentiront dans la pottérité,
et le souvenir de Ses actes et .Ses oeuvres, dont quelques-unes seront debout longtemps
encore. »
A MONSIEUR LE GENERAL COMTE DUMAS,
AU PALAIS DE CLAREMONT (ANGLETERRE).
Monsieur le Comte,
L'exigence de ce nouveau gouvernement à l'égard de la prestation de ser-
ment me met dans une douloui'euse position.
Vous n'ignorez pas, Monsieur le Comte, mon affection profonde, inébran-
lable, pour l'Auguste Famille d'Orléans, et spécialement pour son chef, Son
Altesse Royale Monseigneur le Comte de Paris.
Je suis conservateur de la Bibliothèque de la ville de Dinan, ainsi que de
son Musée d'archéologie et de sciences naturelles que j'ai eu le bonheur de
fonder en 1843. M. le Sous-Préfet vient de m'annoncer pour la seconde fois
qu'on exigeait absolument mon serment, et par bienveillance, il veut bien
encore m'accorder un délai de quinze jours.
Seriez-vous assez bon, Monsieur le Comte, de me guider dans la conduite
que je dois tenir en cette circonstance ?
Plusieurs de mes amis m'engagent de rester à mon poste ; mais je ne veux
rien faire sans avoir pris vos précieux conseils.
J'ai l'honneur d'être avec respect, Monsieur le Comte, etc.
Dinan, ce 2b juin 1832.
— Dinan, 24 août 1852. — Ayant pris le parti subitement d'aller visiter le
tombeau de notre ancien Monarque, à Weybridge, j'ai prié M. le Curé de Saint-
Sauveur de faire célébrer, le mercredi 26 août, la Messe de Requiem pour le
2me anniversaire de la mort du Eoi Louis-Philippe ; puis, je suis parti pour
Saint-Malo, Southampton, Winchester, London, Waterloo-Station, Esher, et je
suis arrivé tout juste à onze heures du matin, du 26, à la chapelle catholique
de Weybridge, petit village dans le comté de Surrey, où sont déposés, tem-
porairement, les restes du Eoi Louis-Philippe ; car jamais, je l'espère, on ne
3
18 NOTES ET SOUVENIRS EXTRAITS DE MON JOURNAL.
pourra appliquer à la France le reproche adressé à une république de l'anti-
quité : Ingrata patria, ne guident ossa habebis.
Plus de 300 français étaient présents à ce pieux rendez-vous, au nombre
desquels .se trouvaient quelques Dames.
Après la cérémonie, plusieurs des assistants, invités, comme je l'ai été, se
sont rendus h Claremont, que j'ai par discrétion à peine entrevu, allant à
Weybridge ; mais, au lieu, je suis descendu dans le caveau où, agenouillé sur
une des marches de la tombe du Roi, j'ai prié, et
Gli occhi dolentt per pietà del core,
j'ai transcrit l'inscription de cette sépulture qui elle aussi exprime l'espérance
qu'un jour s'ouvriront pour le Roi les tombeaux de la chapelle de Dreux
que Sa piété avait érigés Sibi et Suis.
Yoici l'inscription :
DEPOSITiE. JACENT
SUB. HOC. LAPIDE
DONEC. IN. PATRIAM
AVITOS. 1NTER. CINERES
DEO. ADJUVANTE. TRANSFERANTUR
RELIQUI/E
LUDOVICI. PHILIPPI. PRIMI
ERANCORUM. REGIS
CLAROMONTIS. IN. BRITANNIA
DEFUNCTI
DIE. XXVI. AUGUSTI
ANNO. DOMINI. MDCCCL
jETATIS LXXVI.
Requiescat in pace !
En sortant de cette petite chapelle fort simple, mais d'assez bon goût, je
me suis mis à considérer la famille royale si belle, si royalement résignée à son
sort : voilà ce qui s'appelle des Hommes puis je me suis dit : aujourd'hui
que la France paraît chercher par-dessus tout à s'appuyer quelque part, à se
débarrasser sur quelqu'un, pourquoi tous ces brillants jeunes Princes d'une
même lignée, qui attirent si naturellement les regards et les coeurs, pourquoi
ne reviendraient-ils pas relever la patrie ?
CLAREMONT-WEYBRtDGE, 1848-1866. 19
A SON ALTESSE ROYALE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS,
A LAUSANNE.
Madame,
Profondément ému du cruel accident que Votre Altesse Royale vient d'é-
prouver, je m'empresse de Lui en exprimer ma plus vive sensibilité, et de
déposer à Ses pieds l'hommage du dévouement que j'ai toujours porté à la
Maison d'Orléans.
Je serais heureux, Madame, que Votre Altesse Royale daignât me faire
parvenir quelques nouvelles sur Sa santé, sur celle de Ses enfants bien-aimés,
et particulièrement de celle de Son Altesse Royale Monseigneur le Comte de
Paris.
Je suis, Madame, de Votre Altesse Royale, etc.
Dinan, 5 octobre 1852.
A SON ALTESSE ROYALE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS ,
A CLAREMONT (ANGLETERRE).
Madame,
Oserai-je prier Votre Altesse Royale d'agréer une bagatelle, souvenir de
France, et plus spécialement de Bretagne.
Elle fut offerte ces jours derniers au bazar du Bureau de bienfaisance de
Dinan.
Le costume du pays de nos côtes est rendu avec une exactitude irrépro-
chable.
La pensée d'associer Votre Altesse Royale à une bonne oeuvre me détermina
à en faire l'emplette et à la Lui adresser.
Cette muette et humble messagère rappellera à Votre Altesse Royale le sou-
venir de ma respectueuse fidélité et l'assurance des voeux les plus ardents
pour la réalisation des espérances qui préoccupent en ce moment d'une ma-
nière si agréable les fidèles dévoués de Son Altesse Royale Monseigneur le
Comte de Paris, Votre Fils bien-aimé.
Je suis, Madame, de Votre Altesse Royale, etc.
Dinan, ce 23 mars i855.
20 NOTES ET SOUVENIRS EXTRAITS DE MON JOURNAL.
— 26 août 1853. — Messe de Requiem pour le troisième anniversaire de
la mort du Roi.
PREMIÈRE ADRESSE A SON ALTESSE ROYALE
MONSEIGNEUR LE COMTE DE PARIS
A CLAREMONT (ANGLETERRE).
Monseigneur,
Fidèle au principe, j'avais tous les ans l'honneur de déposer aux pieds du
Roi, de glorieuse mémoire, l'expression de mon inaltérable dévouement. Je ne
déserterai pas, moi, le poste des devoirs, je n'abandonnerai pas une coutume
dont les événements ont fait une règle de piété politique.
Bientôt "viendra le jour où tous les coeurs attachés à un passé qui serait
encore le présent, si la France n'avait été fatalement entraînée, exprimeront
à Votre Altesse Royale leur espoir et leurs voeux.
J'ai voulu, Monseigneur, devancer cette heureuse époque, et manifester les
aspirations de mon âme vers un temps qui nous montre le fils du chevale-
resque duc d'Orléans, le petit-fils du meilleur des Rois, du bon Roi Louis-
Philippe, brillant de toute la sagesse de Son Auguste Aïeul, de tout l'éclat
de Son Père, et, formé par Sa Mère à toutes les vertus du citoyen, égale-
ment capable de contenir Ses grandes forces et de Les appliquer royalement
au bonheur et à la gloire d'une grande Nation.
Je suis, Monseigneur, de Votre Altesse Royale, etc.
Dinan, 21 août 18S3.
— 26 août 1854. — Messe de Requiem pour le quatrième anniversaire de la
mort du Roi.
(Cette année, 1854, point d'adresses et pour cause.)
— 1S55. — Etant à Paris à l'occasion de l'Exposition universelle, j'ai as-
sisté à la Messe du 26 août, à la chapelle Saint-Ferdinand.
Mon absence de Dinan n'a pas fait oublier à M. le curé Brajeul de célébrer.
CLAREMONT-WEÏBRinGE, 1848-1866. 21
la Messe de Requiem, cinquième anniversaire de la mort du Roi. Même con-
cours de personnes, m'écrit-on, même recueillement.
— 1855. — Un (jhiribizzo me roulant dans l'esprit depuis quelques jours,
je quitte Paris et l'Exposition le 27 août; et, au lieu de prendre le chemin
de la Bretagne, une force invisible, irrésistible, me pousse à prendre celui
de la Grande-Bretagne. Arrivé à Boulogne, je prends passage pour Folkstone,
et de là à Esher, où j'arrive le soir du 29.
Le lendemain je cours à Claremont. La famille royale venant de s'absenter
comme d'habitude, après le service du 26, pour passer ailleurs le mois de
septembre, j'obtiens la permission de me promener dans le parc; puis, par
le chemin d'Esher, j'arrive à Weybridge, autre but de mon second pèleri-
nage en ces mélancoliques lieux, et sur lesquels plus tard j'écrirai quelques
lignes de souvenir.
J'ai encore obtenu, après avoir été mesuré de haut en bas par les fidèles
serviteurs de la gracieuse propriétaire du Petit-Castel et de la Chapelle, et
à laquelle j'ai eu l'honneur d'offrir mes hommages, de descendre dans la
crypte où j'ai passé quelque temps. Revenu à Londres, je me suis occupé de
quelques recherches aux archives de la Tour, au sujet de la Bretagne armo-
ricaine et en particulier du pays dinannais.
A SON ALTESSE ROYALE
MONSEIGNEUR LE COMTE DE PARIS
à l'occasion de sa première majorité (dix-huit ans),
A CLAREMONT, COMTÉ DE SUEREY.
Monseigneur,
. Resté fidèle aux principes qui m'ont toujours dirigé, je viens, à l'occasion
de la majorité de Votre Altesse Royale, Lui offrir le sincère hommage des
voeux que je forme pour Son bonheur.
Daignez agréer, Monseigneur, avec bonté, l'assurance de sentiments que
d'autres pourront exprimer mieux que moi; personne, j'en suis certain, n'a
au fond du coeur plus de dévouement et de zèle.... Eprouvez-les.
Je suis, Monseigneur, de Votre Altesse Royale, etc.
Dinan, 21 août 1856.
22 NOTES ET SOUVENIRS EXTRAITS DE MON JOURNAL,
— 26 août 1856. — Messe de Requiem pour le sixième anniversaire de la
mort du Roi Louis-Philippe.
A MONSIEUR BOCHER ,
RUE DE VARENNES, 55 (FAUBOURG SAINT-GERMAIN).
Monsieur,
Si j'ai bien compris la teneur de la lettre que vous me faites l'honneur de
m'adresser en réponse à la mienne, vous ne m'engagez à acheter les Landes
de Broons que dans le cas et dans les cas seulement où je trouverais mon
intérêt personnel.
Mon but unique, croyez-le bien, Monsieur, avait été d'acheter ce terrain,
reste du grand Fief des Penthièvre, dans la prévision de faire une chose
agréable aux Princes d'Orléans, sans me préoccuper le moindrement de mes
intérêts personnels. Mais votre lettre m'étant parvenue trop tard et longtemps
après l'expiration des délais de la surenchère, j'ai cru devoir interpréter votre
silence pour un non acquiescement, et me suis alors dispensé de continuer
les démarches commencées.
Je regrette, Monsieur, de vous avoir distrait un instant de vos nombreuses
occupations ; mais le motif qui m'a fait agir me servira d'excuses auprès de
vous.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur, etc.
Dinan, ce 15 janvier 1857.
— 27 janvier 1857.' — J'ai eu enfin le plaisir de me trouver à la maison
pour recevoir la visite de M. l'abbé John Tilt, ancien vicaire de la paroisse
de Eichmond, comté de Surrey (Angleterre).
26 août 1857, septième anniversaire. — Messe de Requiem, à 9 heures,
comme d'habitude, à l'église Saint-Sauveur.
CLAREMONT-WEVBRIDGE, 1848-1866. 23
A SON ALTESSE ROYALE MONSEIGNEUR LE DUC D'AUMALE,
A TWICKENHAM, ORLÉANS-HOUSE.
Monseigneur,
Je viens de terminer, après sept années de travail, un ouvrage qui a pour
titre : « Recherches sur Dinan et ses Environs. »
Comme Son Altesse Royale y verra figurer quelques-uns des membres de
Sa, famille, j'ai cru que je pouvais sans indiscrétion Lui en adresser un
exemplaire.
J'ose espérer qu'elle daignera agréer cet envoi, fruit de mes loisirs, avec sa
bienveillance accoutumée.
Je suis, Monseigneur, de "Votre Altesse Royale, etc.
Dinan, ce 12 novembre 1857.
Mon Dieu quel malheur !
Le Journal des Débals de ce jour, 12 novembre 1857, donne la nouvelle,
bien inattendue et bien triste, de la mort de la bonne et gracieuse duchesse
de Nemours ! Elle est morte le 10 de ce mois, au Palais de Claremont,
douze jours après avoir donné le jour à une fille, la princesse Blahche.
Quel coup foudroyant !
Une Messe a été dite ce matin, samedi, 14 novembre, à la chapelle de
l'Hôpital de Dinan, pour le repos de l'âme de Madame la duchesse de
Nemours.
Les habitants ne pouvaient rester indifférents à ce malheur : n'avaient-ils
pas admiré cette jeune et charmante princesse, lors de sa visite à Dinan,
le 26 août 1843? Aussi l'assistance était-elle nombreuse.
A SON ALTESSE ROYALE MONSEIGNEUR LE DUC DE NEMOURS,
AU PALAIS DE CLAREMONT, COMTÉ DE SURREY.
Monseigneur,
Le coup imprévu qui vient de frapper les affections les plus intimes de
Votre Altesse Royale a déchiré mon coeur.
24 NOTES ET SOUVENIRS EXTRAITS DE MON JOURNAL.
Je sens l'étendue d'une perte si cruelle ; je comprends cette douleur à ja-
mais inconsolable.
Je supplie Votre Altesse Boyale de daigner agréer, avec sa bonté ordi-
naire , l'hommage de ma respectueuse sympathie et du dévouement sans
bornes, avec lequel je suis, Monseigneur, de Votre Altesse Royale, etc.
Dinan, ce 20 novembre 18b7.
— Mai 1858. — Mon Dieu, c'est à ne pas le croire ! un nouveau deuil
vient de frapper, dans l'asile que lui donne l'hospitalière Angleterre, la fa-
mille d'Orléans, déjà tant éprouvée !
La mort, si cruelle dans ses surprises, vient d'éteindre une des âmes les
plus pures, un des plus hauts caractères de notre époque. Madame la
duchesse dOrléans n'est plus!!! Elle est moi'te, avant-hier matin, 18 mai,
à Eichmond, presque subitement et sans agonie !
Le climat d'Angleterre était contraire à la santé de Madame la duchesse
d'Orléans, mais les princes, ses fils, étant arrivés à cet âge où une libérale
et forte éducation ne peut s'achever que par le spectacle d'une grande, so-
ciété et par l'étude des intérêts et des institutions qui animent et gouvernent
l'activité des peuples libres, la princesse, oubliant les soins de Sa santé déla-
brée , quitta Eisenach pour suivre Ses fils en Angleterre, à Camborn-House ,
près de Eichmond ; et c'est là, c'est à Son poste de mère qu'Elle a trouvé
la mort.
Pauvre princesse Elle est morte, morte dans l'exil! Que de douleurs
Elle laisse derrière Elle, que de tristesses pour la France!....
Aujourd'hui jeudi, 20 mai, une Messe pour le repos de l'àme de S. k, B.
Madame la duchesse d'Orléans, a été dite ce matin, à 9 heures, à la chapelle
de l'Hôpital de cette ville.
Dans cette triste circonstance aussi, une foule recueillie a voulu rendre un
dernier et pieux hommage à cette mémoire si française.
CLAREMONT-WEÏBRinGE, 1848-1866. 25
A SON ALTESSE ROYALE
MONSEIGNEUR LE COMTE DE PARIS H
A RICHMOND, COMTÉ DE SURREY.
Monseigneur,
Il y a vingt ans, près de Votre berceau royal marqué du nom de Paris,
veillaient, joyeux de Leur premier Né, un prince qui semblait alors la per-
sonnification de l'avenir, et une mère digne de Lui, digne de Vous, Monsei-
gneur, digue de la France.
Aujoui'd'hui l'Enfant royal est devenu un homme. Debout sur la terre de
l'exil, près de la tombe de Sa noble et courageuse Mère, loin de la tombe
si prématurée de Son père, ravi par une horrible catastrophe (2), Dieu du
moins n'a pas voulu lui infliger tant d'épreuves avant l'heure d'une virilité,
fortifiée puissamment par les leçons et par les exemples maternels. Le cou-
rage de Votre Altesse Royale sera à la hauteur d'une telle situation, et prou-
vera, quoi qu'il arrive, qu'Elle n'était pas sans raison appelée à de si grandes
destinées.
Je suis, avec la plus profonde et la plus respectueuse douleur, Monseigneur,
de Votre Altesse Royale, etc.
Dinan, ce 1er juin 1858.
— 26 août 1858. — Messe pour le huitième anniversaire de la mort d'un
grand Roi, mort en exil !
A SON ALTESSE ROYALE
MONSEIGNEUR LE COMTE DE PARIS
AU PALAIS DE CLAREMONT (ANGLETERRE).
Monseigneur,
Aujourd'hui, 24 août 1859, vingt et unième anniversaire de la naissance
de Votre Altesse Royale, anniversaire qui La proclame majeur devant la loi,
(1) Lettre de condoléance à l'occasion de la mort de S. A. R. la duchesse d'Orléans, Madame Sa
Mère.
(2) 13 juillet ! Terrible date qui fit tressaillir de douleur la France et émût l'Europe entière.
4
26 NOTES ET SOUVENIRS EXTRAITS DE MON JOURNAL.
je trouve moi-même l'occasion précieuse pour moi de la supplier d'agréer
directement l'hommage de mes très-respectueuses félicitations.
Dans cette heureuse circonstance, je suis mortellement désolé de voir Votre
Altesse Koyale si éloignée de tant de coeurs fidèles, mais d'un autre côté
Elle est tranquille. A cette consolation Elle en joint une autre faite pour
adoucir bien des chagrins : la réputation de Son Auguste Frère, Monseigneur
le duc de Chartres, qui s'étant trouvé dans une situation imprévue, et n'ayant
écouté que la voix de l'honneur, s'est fait soldat pour participer à une lutte,
à la vérité bien triste pour ne pas dire délirante, s'est déjà étendue de toutes
parts ; Son coeur français, Sa bravoure, Son esprit, ont fait l'admiration de
tous ceux qui l'ont vu à l'oeuvre.
Je n'ai point l'honneur d'être personnellement assez connu de Votre Altesse
Royale pour me permettre d'ajouter d'autres considérations sur un état de
choses que je ne crois point sans remède, malgré l'aspect lugubre qu'il pré-
sente en ce moment. Je me borne donc à supplier Votre Altesse Royale de
vouloir bien être persuadée du constant et inébranlable dévouement que j'ai
pour Elle, de l'intérêt sans bornes que je ne cesserai de prendre aux moin-
dres événements liés de quelque manière que ce soit au sort de la glorieuse
Maison d'Orléans dont Elle est le Chef.
Je suis, Monseigneur, de Votre Altesse Royale, etc.
Dinan (Côtes-du-Nord.)
— 26 août 1859. ^— Messe de Requiem à-9 heures, à l'église Saint-Sau-
veur, pour le neuvième anniversaire de la mort du bon Roi Louis-Philippe.
— 20 décembre 1859. — Le comte d'Eu vient de partir avec Son père,
Msr le duc de Nemours, pour prendre part à la guerre contre le Maroc. Il
paraît qu'il sera officier d'ordonnance du général en chef O'Donnell. Son
oncle, Mgr le duc de Montpensier, avait déjà témoigné au Gouvernement Espa-
gnol le même désir.
— Dinan, 12 février 1860. — Que le temps est dur ! Il y avait longtemps
que nous n'avions eu un semblable hiver. Ce sont des coups de vent à
effrayer... et dire que le comte de Paris et Son frère le duc de Chartres sont
en route pour l'Asie. Pauvres princes ! que Dieu les protège !
CLAKEMONT-WEYERIDGE, 1848-1866. 27
— Dinan, 23 février 1860. — La tempête ne quitte pas le littoral; le temps
est épouvantable et le froid bien intense ; ii ne cesse de venter violemment
de l'Ouest, et parfois en grains furieux. J'étais hier à Saint-Malo, la mer
roulait des flots d'écume ; les vagues étaient énormes. J'espère que M&r le
Comte de Taris et le duc de Chartres se portent bien, et que Leur voyage
en Egypte, en Palestine, en Syrie et ailleurs, s'effectuera sans encombres.
Les Illustres Voyageurs ne se proposent pas seulement de visiter ces con-
trées, théâtre des merveilles de la religion et berceau de la civilisation chré-
tienne, mais encore les nombreux couvents qui renferment tant de précieux
manuscrits. On sait que S. A. K. Mouseigneur le comte de Paris a un goût
particulier pour les langues anciennes et entre autres pour le Cophte.
Peut-être verrons-nous un jour apparaître le Journal de ce voyage : il sera
digne de Lui, digne de Sa noble race. Au surplus les princes, à mon avis,
ne doivent produire que des Odyssées.
— 27 juillet 1860. — Les renseignements de la Syrie sont toujours très-
graves. LL. AA. EE., le Comte de Paris et le duc de Chartres, se trouvant
dernièrement dans ce pays, ont été assez heureux de n'être pas massacrés...!
Je partirai, s'il plaît à Dieu, vers le 10 du mois d'août prochain pour Paris,
et de là à Londres, Claremont et Weybridge. Ce sera mon troisième pèleri-
nage.
Comme ces pèlerinages n'ont jamais eu pour mobile que la satisfaction de
mon coeur, je partirai comme d'habitude au su et au vu de tout le monde.
Au surplus, grâce au Ciel, le public, et même l'autorité locale, connaissant
de longue date ma foi politique et mes sentiments affectueux, inaltérables,
pour la Dynastie d'Orléans, n'ont jamais, en aucune occasion, dénaturé mes
actions ou mes intentions à cet égard.
A MONSIEUR BOCHER,
RUE DE VARENNES, 55, FAUBOURG SAINT-GERMAIN, A PARIS.
Monsieur,
Désireux de faire agréer à Son Altesse Eoyale Monseigneur le Comte de
Paris mes très-humbles et très-respectueux hommages, je voudrais savoir si le
Prince sera en Angleterre vers le 20 du prochain mois d'août.
28 NOTES ET SOUVENIRS EXTRAITS DE MON JOURNAL.
Permettez-moi, Monsieur, de compter sur votre gracieuse bienveillance
pour me renseigner à ce sujet.
Veuillez recevoir, etc.
Dinan, ce 29 juillet 1860.
Une réponse à la lettre qui précède m'annonce que le Prince sera certaine-
ment en Angleterre pour l'anniversaire de la mort du Roi. — Aujourd'hui,
3 août, le Prince et Son frère le duc de Chartres sont à Vienne, auprès de
S. M. l'Empereur d'Autriche. — LL. AA, ER., avant de se rendre à Vienne,
ont passé huit jours à Ehenthal, propriété des princes de Cobourg, pour se
reposer de Leur long voyage en Asie.
— Dinan, 10 août 1860. — Je pars pour Paris, de là à Boulogne, à Folk-
stone, etc.
J'ai pris tous les arrangements pour la Messe du 26 août, dixième anni-
versaire de la mort du Roi, qui, cette année, à cause du dimanche, sera dite
le lundi 27.
— 1860. — A mon arrivée à Paris, j'ai été très-heureux de voir que ma-
dame veuve Michelini (Palais-Royal), galerie de Valois, n° 78, possédait toujours
le beau camée (signé Michelini) représentant le Roi Louis-Philippe en costume
de lieutenant général. — Ce camée est travaillé avec un art exquis. M. Miche-
lini a, on le voit bien, éprouvé une véritable volupté à fouiller, à- assouplir,
à caresser ce silex. Nul doute que le savant graveur, encore sûr de son burin
(1833), avait trouvé un sujet qui lui allait, qui lui permettait de développer
ses éminentes facultés. Aussi, est-ce avec raison que tous les curieux-connais-
seurs tiennent cet aimable chef-d'oeuvre de sculpture microscopique pour le
dernier mot du génie de Michelini, qui, bien qu'il n'eût jamais rencontré la
désirée occasion d'en faire hommage au Roi, durant Sa Vie, avait nonobstant
refusé de le vendre.
Comme du vivant du célèbre artiste (1852), je n'avais pu convenir du
prix, j'ai eu le bonheur de m'arranger avec sa veuve ; et aujourd'hui cet objet
unique, dont Michelini lui-même était si fier, est ma propriété.
Je marque ceci à cause de la horde furieuse qui, en février 1848, ivre de
pillage et de vin, promena le vol, la dévastation et l'incendie aux Tuileries,
au Palais-Royal, au château de Neuilly et ailleurs.
Bien que j'aie la passion des arts et de la curiosité, j'aurais horreur de
CLAREMONT-WEYRRIDGE, 1848-1866. 29
moi-même, de posséder un objet dont la provenance aurait une origine si
infâme.
Arrivé à Esher, Surrey, dans l'après-midi du 23 août, j'ai été loger au
Bear-Inn, chez M. J. Bowdidge, qui me connaissait déjà.
Le lendemain, 24 août, à midi, je suis admis à présenter mes hommages
au Chef de l'Auguste Famille d'Orléans, au Comte de Paris.
Le prince était accompagné de M. le général comte Dumas, aide-de-camp
de service ; je lui dis :
« Moi, Monseigneur, qui jouis de l'insigne honneur d'être admis à déposer de
vive voix, aux pieds de Votre Altesse Royale, mes hommages, c'est aussi le
même coeur que je Lui apporte. Je viens jurer à Louis-Philippe d'Orléans,
comte de Paris, la même fidélité que j'avais jurée à Louis-Philippe Ier, de
douce et glorieuse mémoire ; je viens lui offrir le même dévouement, le même
respect, le même amour dont j'étais pénétré. Que Votre Altesse Royale daigne
accueillir avec bonté ces sentiments, ils sont sincères. »
Puis, comme je cherchais à Lui baiser la main, le Prince me dit :
« Non, non, M. Odorici, mais embrassons-nous, ça ne vaudra que mieux. Je
connaissais depuis longtemps déjà les sentiments de fidélité et de loyal attache-
ment dont vous êtes animé pour la Reine et pour toute ma Famille, et je vous
en remercie. »
A ces paroles si flatteuses, qui feront toujours l'orgueil de ma vie, je re-
nouvelai la protestation de mon inviolable dévouement, que j'avais d'ailleurs
toujours considéré comme un devoir, et j'assurai le Prince que la seule haute
ambition que j'eusse jamais conçue, avait toujours été de mettre ce dévoue-
ment pour Son service J'étais saisi d'émotion, cela est facile à concevoir,
et je n'étais pas le seul, car le vif et affectueux comte Dumas l'était comme
moi.
Avant de me retirer, je suppliai S. A B. de vouloir bien me permettre de
Lui offrir quelques numéros du journal le Dinannais, reliés en volume, dans
lesquels étaient exprimés de respectueux regrets à la mémoire du Boi Louis-
Philippe, Son immortel aïeul.
Le Prince ayant accepté l'offre avec faveur en parcourut quelques pages,
puis II me dit le plaisir qu'il éprouverait à les lire tout au long.
Ester (Bear-InD), 11 heures du soir, du 24 août 1860.
30 NOTES ET SOUVENIRS EXTRAITS DE MON JOURNAL.
Aujourd'hui samedi, 25 août, fête de saint Louis, roi de France, jour
onomastique de lVFr le comte de Paris, j'ai eu l'honneur et le bonheur de
baiser la main de la sainte Reine Marie-Amélie, plus -vénérable s'il se peut
dans la majesté du malheur que sous la majesté du trône, et de déposer à
Ses pieds l'hommage de mon plus profond respect.
Sa Majesté, toujours en grand deuil, avec Sa coiffure de veuve, était en-
tourée de Ses deux petits-fils, le Comte de Paris et Son frère le duc de
Chartres, par leur figure et par leur prestance, les deux plus beaux jeunes
gens que l'on ait jamais pu rêver.
La causerie pleine d'aménité et de douceur de l'Auguste épouse de l'ancien
Monarque de France, malgré Son âge avancé, m'a tenu dans la plus suave
admiration : Son maintien si placide, Sa présence d'esprit, et, ce qui est bien
plus admirable encore, Son égalité d'àme et la sensibilité de Son coeur, étaient
du charme le plus attachant.
La vraie piété a cela de précieux qu'elle métamorphose en jouissances les
plus cruelles douleurs.
Je n'oublierai pas non plus le souvenir de cette réception ; il fera aussi le
charme de ma vie.
Invité, j'ai assisté ce matin, dimanche, à 11 heures, à la Messe qui se dit
au Palais, indépendamment de celle qui se dit tous les matins, à 8 heures,
dans les appartements de Sa Majesté. — La Reine y assistait également.
Comme l'anniversaire de la mort du Roi tombe cette année en dimanche,
le service aura lieu demain.
Esher (Bear-Inn), 26 août 1860.
Comme par le passé, une foule nombreuse et distinguée est venue de France
déposer un tribut de respect et de regret sur la tombe où, il y a dix ans,
est descendu le Roi, qui, pendant dix-huit années de règne, le bonheur de
Son peuple fut l'unique objet de Sa sollicitude et de Ses soins, et qu'une
abominable faction avait réduit à l'exil. Chacun paraissait se dire : mutare vel
timere spenw. Comme de coutume, après le service, Sa Majesté, suivie seule-
ment des Princes et Princesses et de Son aumônier, M. l'abbé Guelle, est
descendue dans la crypte; à Sa sortie, comme le temps était beau, Elle a
daigné donner un petit-lever; puis les assistants sont descendus à leur tour
dans le caveau royal.
Weybridge, taverne..., 27 août 1860.
CLAREMONT-WEYBBÏDGE, 1848-1866. 31
A SA MAJESTÉ LA REINE MARIE-AMÉLIE
AU PALAIS DE CLAREMONT.
Madame,
Pénétré de reconnaissance pour l'accueil flatteur dont j'ai été l'objet de la
part de Votre Majesté, je viens prendre congé d'Elle, heureux de me mettre
à Ses ordres et de déposer à Ses pieds le renouvellement de mon profond
sentiment de vénération et d'inaltérable dévouement ; je Lui baise respec-
tueusement la main.
Je suis, Madame, de Votre Majesté, etc.
Esker (Bear-Inn), ce 28 août 1860.
A SON ALTESSE ROYALE
MONSEIGNEUR LE COMTE DE PARIS
AU PALAIS DE CLAREMONT.
Monseigneur,
Je ne saurai jamais exprimer à Votre Altesse Royale combien j'ai été heu-
reux d'être reçu d'Elle, et de toutes les marques de bonté dont Elle a daigné
me combler. Ses paroles de considération surtout ont pénétré jusqu'au fond
de mon coeur. J'en sens vivement le prix : elles ajoutent à la reconnaissance
respectueuse qui Lui était déjà acquise.
Je suis, Monseigneur, de Votre Altesse Royale, etc.
Esher (Bcar-Inn), ce 28 août 1860.
visite au duc d'aumale
(le prince étant absent).
Monseigneur,
Je supplie Votre Altesse Royale de daigner agréer la plaquette ci-jointe;
elle a pour titre : « Le Triomphant Bcvptême, etc., » par Dolet,
Cette ravissime relation des baptisailles du duc Francoys, filz du Daulphin,
32 NOTES ET SOUVENIRS EXTRAITS DE MON JOURNAL.
célébrées à Fontainebleau dans le moys de féburier m ccccc xliii , et dont j'ai
été le typographe, le pressier et même le relieur, n'a été tirée qu'à neuf
exemplaires.
Ce sera un souvenir respectueux de ma visite à Orléans-House.
Je suis Monseigneur, de Votre Altesse Royale, etc.
Orléans-House, 28 août 1860.
— 29 août 1860. — Revenu à Londres pour y passer comme d'habitude
une semaine ou deux et visiter de nouveau The British - Muséum, "liing's
Library et quelques autres établissements scientifiques, littéraires et de bien-
faisance, j'ai voulu aussi faire une excursion à Stratford-upon-Avon pour visiter
la maison où naquit Shakspeare.
Ce modeste foyer, qui, m'assure-t-on, a failli être vendu pour être trans-
porté en Amérique, où il aurait rapporté à l'acheteur plus de dollars que
n'en pourrait contenir une si petite maison, m'a fait autant d'impression que
si je m'étais trouvé à Sanla-Croce, le Panthéon ou plutôt le Westminster di
Firenze, en présence de ces grands mausolées rappelant ces grands géants, ces
immenses flambeaux posés entre l'antiquité et le monde moderne, ayant un
profil romain et un profil chrétien.
Une souscription nationale a conservé à l'Angleterre et à la petite ville de
Stratford ce berceau d'un des plus grands génies du xvie siècle.
Un droit d'entrée de six pence (60 centimes) est perçu, bien que l'inten-
tion des souscripteurs fût que cette maison serait ouverte gratuitement aux
pèlerins shakspeariens. Eh bien, dois-je le. dire? Ces soixante centimes, payés
à la femme (custode), ont dépoétisé mon imagination.
La chambre où est né William, fils de John Shakspeare, le marchand bou-
cher de Stratford, est griffonnée de tant de milliers de noms, inscrits au
crayon, que les quatre parois et le plafond en sont littéralement couverts.
Pendant que j'examinais, en passant, tant de noms, la plupart appartenant
à la Grande-Bretagne, je me suis souvenu que le Roi Louis-Philippe était
non-seulement familier avec les littératures courantes de l'Europe, qu'il par-
lait parfaitement l'italien, l'allemand, l'espagnol, l'anglais, comme tout le
monde sait du reste, et, de plus, qu'il possédait l'usage des formes et des
termes idiomatiques de ces diverses langues, mais encore qu'il étonnait Ses
amis anglais par Sa connaissance intime de Shakspeare, et les citations qu'il
en faisait habituellement, plus fort sur ce poète qu'aucun étranger et même
que maint anglais ayant reçu une solide éducation d'esprit. MM. Scribe et
CLAREMONT-WEÏBRIDGE, 1848-1866. 33
Halévy, au surplus, en savent quelque chose au sujet de l'opéra Henry VIII.
De retour à Londres, je me suis embarqué dans la nuit du 8 au 9 septem-
bre pour Boulogne au milieu d'un brouillard très-froid.
Ed sortant de la Tamise, vers cinq heures du matin, pour entrer dans la
Manche, la mer se fait sentir un peu grosse..
Me doutant que cette fois encore j'allais assister pendant quelques heures à
la grandeur des colères de l'Océan, mon crayon à la main, j'ouvre mon jour-
nal-mémorandum : certes je n'en aurais pas fait autant si je m'étais trouvé en
chemin de fer. J'ai pour ainsi dire horreur de ce mode de transport, surtout
lorsqu'il y a de longs tunnels à traverser, comme de Douvres à Londres par
exemple.
En effet, le sourd murmure des vagues, très-élevées, le cri rauque des oi-
seaux de mer qui viennent voler sans cesse autour du navire et qui proba-
blement sentent les préparatifs du déjeuner, les émotions continuelles de l'in-
quiétude et de l'espérance dont personne ne peut se défendre, telles sont les
scènes du spectacle qui fixent ma pensée, en ce moment, après l'avoir repor-
tée à Dieu.
Parmi les merveilles du grand abime au milieu duquel je me trouve, et
les magnifiques phénomènes de la nature inorganique, mon attention est dis-
traite à suivre les exercices d'un troupeau de marsouins à peu de distance de
nous. Les mouvements de ces informes créatures, de couleur noire, aux yeux
brillants, sont d'une agilité surprenante.
Ces poissons, d'une longueur de 10 à 15 pieds, élèvent leur tète et une
grande partie du corps au-dessus des flots, comme s'ils avaient la conscience
qu'ils sont les monarques de ce coin de l'Océan.
C'est une distraction vraiment attrayante que de suivre cette douzaine de
poissons jouant à la surface des vagues en se balançant au milieu d'une
blanche écume. Souvent ils exécutent une cabriole, plongent sous le brisant,
et en un instant vont reparaître à cinquante brasses plus loin, poussant un
cri étrange que je suppose être l'expression de leur joie d'avoir attrapé un
poisson.
Il est trois heures. Boulogne est devant nous. Aussitôt arrivé, je partirai
pour Paris, car, soit pour aller en Angleterre, soit pour en revenir, on me
fait toujours l'honneur de m'accorder quelques commissions.
34 SÛTES ET SOUVENIRS EXTRAITS DE MON JOURNAL.
Je lis dans Y Indépendance belge, octobre 1860 :
« Le 13 de ce mois, en chassant à courre, S. A. R. Monseigneur le Comte
de Paris a été désarçonné. Dans sa chute, le prince a eu le tibia brisé. La
fracture est simple ; elle a été immédiatement réduite. Aujourd'hui, S. A. R.
est aussi bien que possible, comme l'ont constaté le docteur Izod qui a opéré
la réduction, et MM. Guéneau de Mussy et Fergusson, qui ont vu le prince
ce matin. »
A MONSIEUR LE GENERAL COMTE DUMAS,
A CLAREMONT (ANGLETERRE).
Monsieur le Général,
Les journaux m'apprennent une nouvelle qui m'affecte profondément, que
Son Altesse Royale Monseigneur le Comte de Paris s'est cassé une jambe.
Bien que l'on annonce en même temps que cet accident n'offre aucun danger
sérieux, je suis désireux d'être rassuré à cet égard d'une manière plus positive.
Je vous serai aussi reconnaissant de vouloir bien me donner quelques dé-
tails sur les causes et les circonstances de ce triste accident.
Veuillez, Monsieur le Général, en déposant aux pieds de Son Altesse Royale
mon profond hommage, Lui exprimer tout ce que mon coeur a éprouvé dans
cette occasion, et Lui dire combien Sa vie précieuse m'est chère, ainsi qu'aux
nombreux amis que Son Altesse Royale a laissés en France, en Bretagne.
De votre côté, Monsieur le Général, veuillez agréer, etc.
Dinan, ce 17 octobre 1860.
-P. S. — Tous les journaux s'accordent à dire que l'accident arrivé à Mon-
seigneur le Comte de Paris est sans gravité. Dieu le veuille ! A vingt-deux ans,
c l'avenir peut tout réparer : cet espoir apaise mes inquiétudes.
L'empressement que l'on a mis à me répondre me récompense de mon
sincère et loyal attachement, et me prouve une fois de plus que la fidélité
a ses honneurs, sa récompense.
Je remercie Dieu de m'avoir fait don de cette qualité, qui, me tenant tou-
jours debout, comme une protestation vivante contre la lâcheté des trahisons
et la mobilité des palinodies, me procure encore un hommage.
CLAREMONT-WEYBRIDGE, 1848-1866.
Ces lettres, en me donnant les détails sur la cause de l'événement, sont
venues me tirer un peu de l'émotion douloureuse que mon coeur a éprouvée
à la suite de ce fatal accident. Elles me consolent puisqu'elles m'assurent,
au dire des médecins, que cette chute n'aura pas de suites fâcheuses.
Mon Dieu, que de cruelles vicissitudes vous infligez à cette Famille ! Est-ce
peut-être pour enflammer toujours plus l'attachement à leur sainte cause, pour
entretenir dans les coeurs le dévouement et les sympathies que ces hautes
infortunes inspirent, pour imiter le courage héroïque de l'admirable et Sainte
Reine Marie-Amélie?
TREIZIÈME ANNIVERSAIRE DU VINGT-QUATRE FEVRIER.
Deuxième dimanche quadragésimal de l'an de grâce 1861, ou pour mieux
dire, treizième anniversaire, hélas, du Charivari de la raison humaine.
Si la douleur, une douleur sans terme, doit accompagner le souvenir du
24 février 1848, le souvenir du règne du Soi Louis-Philippe doit surtout
éveiller dans les esprits droits une profonde reconnaissance. Oui, pas un des
biens de l'ère moderne qui ne remonte à Lui ; pas un des maux, dont nous
souffrons qui ne l'ait eu pour premier antagoniste, et, hélas, pour première
victime ; pas un des droits ou des progrès dont la France s'enorgueillit qui
ne porte Son Nom.
Puisse donc, dans ce jour d'affreuse mémoire, une pensée de gratitude, de
paix, de conciliation, s'élever de toutes les âmes vers ce Roi Qui a inauguré
tout ce qu'il y a de bon, de noble, de grand dans cette France du xix 8 siè-
cle, et Qui a été victime de tout ce que nous n'avons pas encore pu répu-
dier de honteux, de violent et de criminel !
Fasse le Ciel que nous n'ayons à répéter pour longtemps encore les paroles
terribles d'Isaïe : Terra infirmata est, terra infecta est ab habitatoribus suis quia
transgressi sunt leges, mulaveruni jus, dissipaverunt fmdus
Il faut que j'enregistre le fait suivant :
— 21 mars 1861. — Le Journal des Débats — suite de la discussion au
Corps législatif du 19, au sujet de l'administration en Algérie, etc. — M,
, , avocat de renommée au barreau de Paris, a dit à ce propos : —
« On peut se rappeler le rapport lu, en 1846, par l'honorable et regretté
M. de Tocqueville. Ce rapport concluait à la subordination de l'autorité mili-
36 NOTES ET SOUVENIRS EXTRAITS DE MON JOURNAL.
taire à Fautorité civile. L'année suivante, le maréchal Bugeaud fut rappelé en
France et remplacé par un jeune prince (le duc d'Aumale), objet de toutes
les espérances. Il ne m'appartient pas de faire Son éloge; en 1848 II a été
condamné à quitter cette terre d'Algérie où II a laissé de très-bons souvenirs
et des monuments qui consacreront Son nom et Sa mémoire. »
C'est bien, très-bien ; mais c'est curieux lorsqu'on pense que ce même avo-
cat, ce même orateur, l'un des orateurs les plus vifs de la Révolution de
février, avait, à la séance du 5 juillet 1848, déposé une proposition ayant
pour objet — « de déclarer acquis au domaine de l'Etal les biens composant le
domaine privé du Roi Louis-Philippe. — » Proposition du reste qui excita
non-seulement l'indignation de la Chambre, mais de toute la Nation, et contre
laquelle combattirent soudainement et avec la plus grande énergie le noble
Chef du gouvernement, le général Cavaignac, et l'illustre Berryer (membre
du Comité des finances) dont le coeur loyal, généreux, est toujours d'accord
avec les opinions honnêtes.
— « Allons-nous donc, disait-on, revoir 1793, recommencer l'ère odieuse
des persécutions, des confiscations? — »
Mais en somme que signifie la volte-face de ce pompeux républicain, si ni-
veleur en 1848, puisqu'il demandait la spoliation des biens légitimes de la
Maison d'Orléans, et, aujourd'hui, ammansato, apprivoisé, même courtois, il
proclame l'Un de ces princes « objet de toutes les espérances » et dont le
nom, en Algérie, ne sera pas oublié.
Tout ceci est-ce un franc retour à de meilleurs sentiments? je vou-
drais le croire, si cet honorable orateur avait la tête plus carrée et le coeur
moins banal.
— 2 avril 1861. — Translation des cendres de Napoléon de la chapelle
Saint-Jérôme dans son tombeau aux Invalides.
Une dépèche télégraphique administrative dit : « Aujourd'hui les cendres
de Napoléon, en présence de l'Empereur et des Invalides, ont été déposées
dans le sarcophage de porphyre qui se trouve dans la crypte de la chapelle. »
Ceci me rappelle que le 20 mai prochain, il y aura vingt et un ans que
S. E. M. le Ministre de l'Intérieur du Roi Louis-Philippe demandait la pa-
role à la Chambre des députés pour une communication du Gouvernement,
et annonçait au milieu du plus grand silence que les restes de Napoléon al-
laient être transportés de Sainte-Hélène à Paris !!!
ACTE GÉNÉREUX, MAIS FAUTE IMMENSE.
CLAREMONT-WEYBRIDGE, 1848-1866. 37
Ea effet, le 15 décembre 1840, Son Altesse Royale Monseigneur le prince
de Joinville arrivait aux Invalides et commettait à la garde des vieux débris
des armées impériales et royales (plus de 3,000 invalides), ces dépouilles
mortelles.
La cérémonie fut des plus imposantes ; et, au dire de la France entière,
le Gouvernement, en cette occasion particulière, fut plus magnifique que de
coutume.
Non content de ces majestueuses funérailles, il décida que ces restes repo-
seraient sous le Dôme des Invalides, et qu'on lui élèverait un monument
exceptionnel par ses proportions et sa magnificence.
L'arcbitecte Visconti emporta la palme du concours.
Il se mit à l'oeuvre, et, après quinze années de travail, le mausolée fut
terminé à l'admiration universelle.
Les marbres les plus rares de l'Italie, de la Russie et de la Finlande, font
partie de ce monument. Le sarcophage en porphyre d'un seul bloc, et qui
doit renfermer le cercueil, a coûté, achat et transport, un million six cent
mille francs : le total du mausolée sept millions !!! Sept millions !!!
a m a
Cher Monsieur,
Vous serez heureux d'apprendre que S. A. R. Monseigneur le duc d'Au-
male a répondu sans le moindre retard aux paroles pleines d'artifice et de
mensonges de M. le prince Jérôme Buonaparte, prononcées publiquement au
milieu du Sénat à l'occasion de l'adresse.
Vous comprendrez, cher Monsieur, combien mes amis et moi, il nous serait
agréable de pouvoir lire cette réponse qui réfute d'une manière si vigoureuse
tant d'impudences, tant de calomnies. A notre tour alors, et certes vous
nous feriez écho, nous vengerions comme il convient à notre loyauté et à noire
constante fidélité la cause de la vérité et de la justice.
Oui, cher Monsieur, cette fois encore nous nous ferions gloire de donner
un nouveau témoignage de notre amour, de notre dévouement immuable
envers une Auguste Famille qui pendant dix-huit ans a fait le bonheur de la
France.
Veuillez agréer, cher Monsieur, etc.
Dinan, 5 avril 1861.
38 NOTES ET SOUVENIRS EXTRAITS DE MON JOURNAL.
P. S. — Je rouvre ma lettre pour y inclure une copie, rnicroscopiquement
écrite, de cette réponse du duc d'Aumale qu'un ami vient de m'offrir, en
attendant que j'en reçoive d'imprimées soit de Londres, soit de Bruxelles.
— Dinan, 5 avril 1861. — J'apprends que Sa Majesté la Reine Marie-
Amélie se trouve gravement indisposée, et que Son Altesse Royale le duc de
Montpensier, accompagné de Madame la duchesse de Montpensier, ont quitté
l'Espagne pour se rendre auprès de Sa Majesté.
Lors de ma dernière visite à Claremont, 24 août 1860, en m'inclinant avec
un respectueux attendrissement devant cette douce figure sur laquelle sont
sillonnées tant d'épreuves, Sa Majesté daigna me dire, en La suppliant d'agréer
mes hommages et mes voeux : « / voslri augurii mi son eari, signor Odorici,
e ve me ringrazio. Quanto prima non sarà piû di quesio mondo : sapsle che son
quasi otluagenaria ? Ma, sia fatta la volontà di Dio. »
En effet, je me souvins que Sa Majesté, fille de Ferdinand IV, roi des
Deux-Siciles, et de Marie-Caroline, archiduchesse d'Autriche, soeur de Marie-
Antoinette, reine de France, était née à Caserta, le 26 avril 1782; consé-
quemment Elle accomplirait Sa 80me année le 26 avril 1862.
• — Dinan, 16 avril 1861. — On vient de saisir chez M. Dumineray, édi-
teur-imprimeur à Saint-Germain-en-Laye,— « Lettre sur l'Histoire de France. »
— On sait que cet écrit est du duc d'Aumale. Grand tapage et remue-ménage
aux Tuileries, m'écrit-on. Au Palais-Royal surtout et au Minstère de l'Inté-
rieur, on blasphème, on tempête N'est-ce pas le cas de répéter qu'il n'y
a que la vérité qui blesse?
— Dinan, 24 avril 186L — L'écrit de Son Altesse Royale le duc d'Aumale
fait toujours beaucoup de bruit.
L'Indépendance belge en parle tous les jours. Après la saisie, quelques exem-
plaires ont été vendus 5, 10, 30, 50 et 100 francs. On dit que la boutique
à brochures de M. Dentu en exposera plusieurs en réponse à la Lettre sur
l'Histoire de France; c'est bien; mais pourquoi interdire l'écrit du duc d'Au-
male ? Qu'on rende à ce travail la liberté de la circulation, et alors toutes les
réponses seront légitimées.
CLAREMOMT-WEYBRIDGE, 1848-1866. 39
A SA MAJESTE LA REINE MARIE-AMÉLIE
A CLAREMONT (ANGLETERRE).
Madame,
En ce jour, 26 avril, soixante-dix-neuvième anniversaire de Votre Majesté,
je remercie la divine Providence de ce qu'Elle prolonge des jours si précieux,
si nécessaires.
A ces actions de grâces et à ces félicitations, je joins les voeux les plus
ardents pour le bonheur complet de Votre Majesté et de Son auguste Famille.
Puisse le ciel Vous continuer sa protection comme il l'a fait le 13 octobre
dernier, en conservant à Votre amour ce cher prince, Son Altesse Boyale
Monseigneur le Comte de Paris, dont la vie avait failli être compromise par
un accident funeste !
L'exil a ses tristesses et ses douleurs, Madame, mais il grandit quelquefois
les princes ; et Son Altesse Royale Monseigneur le duc d'Aumale vient de le
justifier une fois de plus en publiant Sa lettre sur l'histoire de France qui a
fait dans ce pays une sensation si vive et si agréable.
Je supplie Votre Majesté de me permettre de Lui demander de bénir il mio
unico figlio, Luigi, âgé bientôt de cinq ans, que j'élève pour le service du
chef de Votre Dynastie, et de déposer à Vos pieds, avec mon dévouement sans
bornes, les sentiments de ma plus profonde vénération.
Je suis, Madame, de Votre Majesté, etc.
Dinar), ce 26 avril 1861.
A SON ALTESSE ROYALE MONSEIGNEUR LE DUC D'AUMALE,
A ORLÉANS-HOUSE (ANGLETERRE).
Monseigneur,
Je prends la liberté de dire à Votre Altesse Royale que la lecture de la
Lettre sur l'Histoire de France a rafraîchi mon àme et l'a délassée des tris-
tesses qui dans des temps semblables au nôtre l'accablent si profondément.
Lorsqu'un prince, surtout en exil, sait se tenir debout et protester contre
la lâcheté de la calomnie et des doctrines détestables, ce prince grandit dans
le respect de tous.
La saisie de la lettre sur l'histoire de France n'a pu en empêcher la cir-
40 NOTES ET SOUVENIRS EXTRAITS DE MON JOURNAL.
culation ; elle est recherchée avec empressement et Lue avec le plus grand
intérêt.
J'ai pu me la procurer dans le petit coin de la France que j'habite, et je
puis Vous certifier, Monseigneur, qu'elle y était attendue avec un désir qui
était plus que celui de la curiosité.
Oui, Monseigneur, l'écrit de Votre Altesse Royale s'est approprié tous les
coeurs.
Je suis, Monseigneur, de Votre Altesse Royale, etc.
Dinan, ce 26 avril 1861.
Voici cette digne Leçon d'Histoire :
« Prince,
» Dans un discours que vous venez de prononcer et qui a diversement ému
vos auditeurs et vos lecteurs, vous avez remercié MM. Troplong et de Persi-
gny, des leçons d'histoire romaine et d'histoire d'Angleterre qu'ils avaient
bien voulu donner à notre pays, et dont vous aviez fait votre profit. Je vou-
drais ajouter à cet enseignement quelques mots sur l'histoire de France.
» Pendant que le chef de votre dynastie (j'emprunte ses propres paroles)
expiait à Ham, par un emprisonnement de six années, sa témérité contre les
lois de sa patrie, il usait sans entrave de ses droits de citoyen, et critiquait
librement, dans les journaux, le gouvernement régulier qu'il avait commencé
par attaquer à force ouverte.
» Ma situation est bien différente, et je ne réclame pas de tels privilèges.
Exilé de mon pays sans avoir violé aucune loi, sans avoir mérité mon sort
par aucune faute, je ne suis connu de la France que pour avoir été élevé
sous son drapeau et l'avoir fidèlement servie jusqu'au jour où j'en ai été vio-
lemment séparé. Mais cet exil m'a-t-il fait perdre le droit le plus naturel, le
plus sacré de tous, celui de défendre ma famille publiquement outragée, et,
avec elle, le passé de la France? Cette attaque injurieuse qu'un pouvoir si
fort et qui vous inspire tant de confiance, a endossée, propagée, affichée sur
tous les murs, ma réponse peut-elle la suivre et se produire, en se confor-
mant aux lois, sur le sol même de la patrie. J'en veux faire l'expérience ; si
elle tourne contre mes voeux, et si, au mépris des plus simples notions de
la justice et de l'honneur, vous étouffez ma voix en France, dans une cause
si légitime, elle aura du moins quelque écho en Europe et ira, en tout pays,
au coeur des honnêtes gens.
» Vous avez parlé des scandaleuses dissensions intestines dont partout les
CLABEMONT-WEÏBRIDGE, 1848-1866. 41
Bourbons ont donné l'exemple. Plus que toutes autres, la branche cadette de
cette maison paraît avoir excité votre indignation, et si j'en crois le premier
compte rendu de la séance, dans le tableau que vous esquissiez à grands traits,
lns princes d'Orléans formaient un groupe sombre destiné à servir de repous-
soir à la brillante peinture de l'union et des vertus des Napoléon, puisqu'il
n'y a plus de Bonaparte.
» Si vous nous aviez fait l'honneur de nous donner une définition un peu
précise de ce que vous appelez le nouveau droit public, je ne sais si je serais
tombé tout à fait d'accord avec vous ; mais pas plus que vous je ne regrette
l'ancien régime. Toutefois, je n'ai pas la même horreur que vous pour le
passé de la France; j'avoue que je l'ai étudié sans que mon amour-propre
national, aussi vif que le vôtre, ait eu trop à souffrir ; et je trouve même
quelque gloire dans les annales de cette antique race, sous l'égide de la-
quelle un petit royaume, composé de deux ou trois provinces, est devenu
cette grande nation dont vous connaissez la puissance. Que, sur cette longue
liste de princes, on en puisse signaler de médiocres et de méchants ; que,
dans l'histoire de cette multitude de branches disséminées sur tant de trônes,
il y ait à relever des fautes, des faiblesses, des égarements, peut-être des
crimes, je vous l'accorde volontiers. Les familles royales, impériales même,
n'échappent pas à la loi commune de l'humanité ! La Providence ne répartit
pas toujours une somme égale de vertus à ceux que leur naissance peut ap-
peler à régner sur leurs semblables. Aussi, les hommes réfléchis qui voulaient
conserver la forme monarchique, en réservant le droit des peuples, avaient-ils
cherché une garantie contre ces sortes de hasards. Us voulaient tout à la fois
assurer aux nations la stabilité, l'unité, la tradition, et leur ménager le moyen
de diriger leur propre gouvernement, de faire leurs affaires, en un mot, ne
pas les laisser livrées aux caprices d'un seul homme. C'est l'origine du sys-
tème constitutionnel, qui semble, grâce à Dieu, devoir être bientôt établi dans
toute l'Europe, et qui, par un triste jeu de la fortune, n'a disparu, momen-
tanément je l'espère bien, du sol de la France, que pour se répandre sur le
reste du continent.
» Ces divisions, que vous reprochez aux Bourbons, ne sont pas, croyez-le
bien, leur apanage exclusif ; elles ont existé chez toutes les familles qui ont
régné longtemps. Vous vous êtes allié récemment à l'une des plus anciennes
et des plus illustres maisons de l'Europe. Ouvrez son histoire : vous y verrez,
y il a deux cents ans, le chef de la branche de Savoie-Carignan, celle même
qui est aujourd'hui sur le trône, conduisant à plusieurs reprises les étrangers
dans sa patrie pour arracher la régence à sa belle-soeur. Plus récemment en-
core, le grand-père de votre noble et pieuse épouse ne passait pas pour avoir
6
42 NOTES ET SOUVENIRS EXTRAITS DE MON JOURNAL.
été toujours le sujet le plus fidèle du roi Charles-Félix. La maison de Savoie
n'en est pas moins l'une des plus honorées et des plus populaires qu'il y
ait en Europe.
•• Si votre famille avait pendant dix siècles occupé le premier trône du
monde, porté à diverses reprises cinq ou six autres couronnes ; si, pendant
une si longue carrière, la vie publique et privée de tous ses rejetons avait
appartenu à l'histoire, et nous apparaissait aujourd'hui pure de toute tache ;
si elle comptait autant de grands rois, autant de capitaines, autant de guerriers
morts sur le champ de bataille que la maison royale de France (e'est encore
historiquement son vrai nom), alors, peut-être, au riez-vous le droit de vous
montrer si sévère. Car, remarquez-le bien, vous ne pouvez plus juger les
familles princières avec l'austérité d'un philosophe républicain. Vous jouissez
aujourd'hui d'une foule de privilèges qui vous retirent cet avantage. Vous
vous êtes trouvé un beau jour sénateur, grand-cordon, général de division,
prince du sang, non par votre mérite, encore inconnu alors, mais par droit
de naissance -, et votre point de vue doit avoir changé avec la fortune.
» Quoi que l'on puisse dire, il n'y a plus de parvenu, ni au Palais-Royal,
ni aux Tuileries. Les maisons souveraines, et vous avez, je pense, la préten-
tion d'en être une, les maisons souveraines ne comptent qu'un seul parvenu,
leur fondateur. Ce titre, car c'en est un, l'histoire le donnera à l'obscur sous-
lieutenant d'artillerie qui, quinze ans après avoir quitté l'école de Brienne,
plaçait sur sa tète la couronne de Charlemagne. Mais on n'est pas un parvenu
quand on a affiché son droit héréditaire à Strasbourg et à Boulogne, quand
on a passé sans transition de l'exil au pouvoir, et quand on s'appelle Na-
poléon HT. Vous parlez aujourd'hui en termes magnifiques du Coup d'Etat du
2 décembre. On ne vous a pas, toutefois, rencontré ce jour-là dans le groupe
des fidèles accourus à l'Elysée pour se vouer à la fortune du nouveau dicta-
teur. Vous n'étiez pas non plus, il est vrai, au milieu des représentants de
la nation qui protestaient à la mairie du Xe arrondissement et ailleurs, contre
le renversement des lois de leur pays. Où étiez-vous donc ? Personne ne le
saurait encore, si, parmi les hommes résolus qui se consultaient, à cette heure
d'angoisse, pour savoir si leur devoir n'était pas d'aller combattre derrière
les barricades, qnelques-uns ne se souvenaient de vous avoir vu tout-à-coup
apparaître au milieu d'eux, sauf à disparaître quand, la fortune s'étant pro-
noncée, la police est venue plus tard pour les saisir au nom du vainqueur.
Croyez-moi, ne vous vantez pas trop d'an zèle si tardif, et dans votre en-
thousiasme rétrospectif, n'allez point, par égard pour vos amis d'Italie, jusqu'à
établir, entre cette heureuse conspiration et l'entreprise de Garibaldi, une com-
paraison qui ne serait peut-être pas du goût du patriote de Caprera.
CLAREMONT-WEYBRIDGE, 1848-lb66. 43
» Une chose m'étonne, c'est que le duc d'Orléans, mon grand-père, n'ait
pas trouvé grâce devant vous, qui avez siégé, comme lui, au côté gauche
d'une assemblée républicaine. Là s'arrête, il est vrai, l'analogie de vos desti-
nées. Premier prince du sang de France, le plus riche particulier de l'Europe,
il adopta avec ardeur les idées de 89, mais il lui manqua l'expérience pour
se conduire et la fermeté pour s'arrêter. Lancé sur une pente fatale, il ne
sut pas résister à de déplorables entraînements : il expia sa faute. Il sortit de
la Convention nationale pour monter à l'échafaud, et vous n'êtes descendu des
bancs de la Montagne que pour entrer dans la somptueuse demeure où le
duc d'Orléans était né.
» Dans la première explosion de votre loyauté monarchique, vous avez
voulu envelopper les descendants aussi dans l'anathème dont vous frappiez
l'aïeul. Le sténographe a fait disparaître ce fragment de vos imprécations, et
n'ayant pas eu la satisfaction de vous entendre, je ne sais pas les termes dont
vous avez pu vous servir; je ne connais que ce seul mot : les princes d'Or-
léans ! Yous compreniez sans doute sous cette désignation générique le roi
Louis-Philippe, auquel, dans la pureté de vos opinions sur le droit hérédi-
taire, vous ne sauriez peut-être accorder le caractère royal. Avez-vous entendu
lui reprocher d'avoir combattu pour 1a France en 1792, et d'avoir vigoureu-
sement conduit sa division à Valmy et à Jemmapes ? Ou bien trouvez-vous
qu'il fût trop libéral sous la Restauration, et qu'il ait donné de trop sages
conseils au roi Charles X ? Car vous savez bien qu'il n'a jamais conspiré. Pré-
tendez-vous qu'il aurait dû condamner la révolution de Juillet, la plus pure
de toutes nos révolutions, et refuser d'occuper le trône vacant, où l'appelaient
les représentants de la nation ? Quant à ses fils, vous les blâmez sans doute de
n'avoir pas fait canonner la garde nationale de Paris en 1848, ou de n'avoir
pas essayé de ramener l'armée d'Afrique ; d'avoir, en un mot, préféré l'exil
à la guerre civile, quand ils croyaient que la France pourrait avoir bientôt
besoin du sang de tous ses enfants ; et combien d'ailleurs tous les esprits ha-
bitués au doux mouvement du gouvernement libre étaient éloignés alors de
ces pratiques impitoyables que le spectacle corrupteur de tant de violences
heureuses fait si facilement accepter aujourd'hui !
» Ah ! quand vous pensez à la révolution de Février, je conçois votre co-
lère. Si elle eût éclaté quelques mois plus tard, elle eût trouvé votre père à
la Chambre des Pairs, pourvu d'une bonne dotation réversible sur votre tète.
Àuriez-vous, par hasard, oublié les démarches faites par le roi Jérôme et par
vous, leur heureux succès en 1847, la faveur qui vous fut accordée de ren-
trer en France, d'où la loi vous banissait, et l'accueil plein de bienveillance
qui vous fut fait à Saint-Cloud ? Mais, parmi les huissiers qui remplissent
44 NOTES ET SOUVENIRS EXTRAITS DE MON JOURNAL.
l'antichambre de l'Empereur, vous pourriez reconnaître celui qui vous intro-
duisit dans le cabinet de Louis-Philippe, lorsque vous veniez le remercier de
ses bontés et en solliciter de nouvelles.
» Ouvrez l'Annuaire militaire, regardez la liste des généraux en retraite.
Vous y trouverez le nom de l'aide-de-camp de ce même roi qui, en 1831,
fut chargé de recevoir à Paris la reine Horteuse et son fils, aujourd'hui votre
empereur. Le roi avait violé la loi en permettant à votre tante d'entrer en
en France, et, qui pis est, il l'avait fait à l'insu de ses ministres : c'est, je
crois, le seul acte inconstitutionnel qu'on puisse lui reprocher. Mais il y a
dans cette aventure quelques détails qui méritent de vous être rapportés.
» Le lendemain du jour où le roi des Français avait donné audience à la
reine Hortense, il y avait conseil des ministres. — « Quoi de nouveau, Mes-
sieurs ? » dit le roi en s'asseyant. — « Une nouvelle fort grave, Sire, reprit
le maréchal Soult ; je sais, à n'en pas douter, par les rapports de la gendar-
merie, que la duchesse de Saint-Leu et son fils ont traversé le midi de la
France. » Le rei souriait. — « Sire, dit alors M. Casimir Périer, je puis com-
pléter les renseignements que le maréchal vient de vous fournir. Non-seulement
la reine Hortense a traversé le midi de la France, mais elle est à Paris :
V. M. l'a reçue hier. » — « Vous êtes si bien informé, mon cher ministre,
reprit le roi, que vous ne me laissez pas le temps de vous rien apprendre. »
— « Mais moi, Sire, j'ai quelque chose à vous apprendre. La duchesse de
Saint-Leu ne vous a-t-elle pas présenté les excuses de son fils retenu dans sa
chambre par une indisposition ?» — « En effet. » — « Eh bien ! rassurez-
vous, il n'est pas malade : à l'heure même où Votre Majesté recevait la mère,
le fils était en conférence avec les principaux chefs du parti républicain, et
cherchait avec eux le moyen de renverser plus sûrement votre trône. » Louis -
Philippe ne tint compte de cet avis ; mais, les menées continuant, le mi-
nistre, un peu plus indépendant que ceux qui exposent aujourd'hui si clai-
rement aux Chambres les intentions de votre cousin, prit sur lui de mettre fin
au séjour à Paris de la reine Hortense et de son fils.
» A mesure que j'écris, vos griefs contre la maison d'Orléans me reviennent
à la mémoire. Il y a une de vos maximes de gouvernement, maxime essen-
tielle, que Louis-Philippe, trop débonnaire à votre gré, a négligé d'appliquer.
« Que des légitimistes, avez-vous dit, ou des républicains exaltés venant d'An-
gleterre (vous oubliez les orléanistes, mais je vous fais grâce de l'omission,
que je tiens pour purement accidentelle), essaient donc de faire avec mille ou
quinze cents hommes une descente sur nos côtes ; nous les ferions bel et bien
fusiller. » Or, sous le gouvernement de Juillet, il y a eu une incursion à
Strasbourg et une descente à Boulogne, et il n'y a eu personne de fusillé
CLAREMONT-WEYBItlDGE, 1848-1866. 45
Grave faute sans doute! Eh bien! ces d'Orléans sont incorrigibles, et ce se-
rait à recommencer que je crois vraiment qu'ils seraient, aussi cléments que
par le passé ! Mais pour les Bonaparte, quand il s'agit de l'aire fusiller, leur
parole est bonne. Et, tenez, Prince, de toutes les promesses que vous et les
vôtres avez faites ou pouvez faire, celle-là est la seule sur l'exécution de la-
quelle je compterais.
» Car, il faut en convenir, le gouvernement actuel, si heureux à tant
d'égards, a moins de succès dans l'accomplissement de ses promesses. Un
seul homme avait prêté serment à la constitution républicaine : il a fait le
2 décembre. On avait dit : l'Empire c'est la paix : et nous avons eu les guerres
de Crimée et de Lombardie. En 1859, l'Italie devait être libre jusqu'à l'Adria-
tique : l'Autriche est encore à Vérone et à Venise. Le pouvoir temporel du
Pape devait être respecté ; nous savons où il en est, et les grands-ducs atten-
dent toujours leur restauration annoncée par la paix de Villafranca. Je sais
qu'il est difficile de tant promettre, et de toujours tenir ; je connais le rôle
commode que jouent tour à tour, selon les besoins de la situation, tantôt
les anciens partis, tantôt les manifestations des diverses volontés nationales,
puis la politique de l'Angleterre, etc. ; qu'il me soit permis d'affirmer seule-
ment que, par le fait des circonstances, l'exécution rigoureuse des engage-
ments pris ne peut pas compter parmi les vertus dont la famille Bonaparte
doit nous présenter le touchant faisceau, et ceux auxquels on donne tant à
espérer feront bien d'y prendre garde.
» A votre philippique contre les Bourbons aînés ou cadets, vous avez fait
succéder le panégyrique des Napoléon. Les Napoléon ! au lendemain du procès
Paterson, ce pluriel n'a pas laissé de surprendre un peu. Nous sommes depuis
longtemps habitués à l'apothéose du grand Empereur : nous avons tous lu
les Victoires et Conquêtes, assisté aux pièces du Cirque, chanté les chansons
de Béranger, écouté avidement les récits des acteurs, obscurs ou illustres, de
l'épopée impériale ; et ce gouvernement de Juillet, dont vous poursuivez avec
tant d'acharnement la mémoire et les représentants, avait remis la statue de
votre oncle sur la colonne, recueilli ses cendres aux Invalides, couvert de la
vivante image de ses exploits les murs du palais de Versailles. Mais ne crai-
gnez-vous pas de diminuer la taille du demi-dieu en voulant envelopper sa
famille dans son auréole ? car nous savons aussi ce que les contemporains
pensaient et disaient des frères de l'Empereur, et, pour nous en tenir aux faits
les plus saillants, avez-vous oublié qu'il fallut enlever à Louis la couronne
de Hollande, retirer à Joseph le commandement de l'armée d'Espagne, à
Jérôme le commandement du corps qu'il conduisait en Russie? N'avez-vous
pas un cousin, Louis Lucien, si je ne me trompe, qui, au plus fort du