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Nietzsche, philosophe réactionnaire. Et alors ?

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Critique de la philosophie politique nietzschéenne.

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Ajouté le : 03 février 2014
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 Nietzsche, philosophe réactionnaire. Et alors ?
"conservons" rien, nous ne voulons pas non plus revenir à aucune sorte de passé. »« Nous ne  (Le gai savoir§377)
Du tout début de sa carrière de professeur aux derniers mois de son errance de philosophe, Nietzsche ne se sera jamais départi du plus profond mépris pour la pensée communément qualifiée1 de gauche. L'outrance de ses invectives contre les têtes plates du socialisme ou les chiens 2 anarchistessympathiser avec lui. Ils lui pardonnaient sesn'empêchant pas certains d'entre eux de excès au vu de sa profondeur. Mais, peu à peu, une attitude strictement inverse a fini par prévaloir : on se fait fort désormais,à gauche, de prouver la superficialité du penseur,voire sa monstruosité. 3 Habitués que nous étions au Nietzsche plutôt apolitique , venu d'Italie par le sentier de crête de l'édition Colli-Montinari, nous assistons, éberlués, à l'apparition d'un Nietzsche d'extrême droite, présenté sous bonne escorte par les communistes de l'Université d'Urbino... La glose orthodoxe peinant à repousser les charges de la critique marxiste. Tandis que Monsieur Wotling s'essouffle à 4 renverser quelques "idées reçues" sur le racisme ou le nationalisme de son protégé, d'habiles artisans, rompus au montage de citations, mettent sous les yeux de disciples incrédules des 5 collections d'horreurs esclavagistes. Marc Sautet les ayant précédés dans cette voie dès 1981, en soutenant la thèse - novatrice à l'époque - d'un Nietzsche « foncièrement réactionnaire » qui se serait « fait le porte-parole de la classe des seigneurs féodaux, dépassée par l'Histoire – de la 6 noblessefoncière. »
1 . PBM §203 2 . PBM §202 3 .la politique "ne le concerne pas". (Overbeck, Lettre à Rohde du 23 septembre 1886, à propos dela "politicaillerie"de Nietzsche dans PBM - texte cité par Mazzino Montinari, Nietzsche, Friedrich 1974 – Paris, PUF, 2001, p. 111-112.) Le § 438 d'HTH confirmant ce point de vue : « il faut en effet permettre plus que jamais à quelques-uns de s'abstenir de la politique et de rester à l'écart : c'est à quoi les pousse eux aussi l'envie de disposer d'eux-mêmes, et un rien d'orgueil peut bien s'y mêler aussi, celui de se taire quand il y en a beaucoup trop qui parlent, ou tout simplement trop. Ensuite, il faut passer à ces quelques-uns de ne pas prendre tellement au sérieux le bonheur du grand nombre, que l'on entende par là des peuples entiers ou des couches de la population, et de se permettre à l'occasion une coupable moue ironique ; car leur sérieux est ailleurs, leur bonheur se définit autrement, leur but ne se mesure pas à l'empan de ces lourdes mains qui n'ont pour saisir que juste leurs cinq doigts. » 4 . Patrick Wotling,Nietzsche, Paris, Le cavalier Bleu, collection«Idées reçues », 2009. 5 . Nous devons aux Éditions Delga(Paris), spécialisées dans ce registre, la réédition en 2006 - toujours bienvenue, quoi que l'on en pense - du chapitre deGeorgesLukács consacré à Nietzsche dansLa destruction de la raison(1954, première traduction française chez L'Arche 1958) ainsi que en Nietzsche et ses frères de Wolfgang Harich (2010), etNietzsche philosophe réactionnairede Domenico Losurdo (2007). En attendant la traduction du volumineuxNietzsche, il ribelle aristocratico, du même D. Losurdo, publié à Turin en 2002... Dans la même veine, les anti-nietzschéens primaires apprécieront également crépuscule d'une idole - Nietzsche et la pensée fasciste - Le Laurent-Michel de Vacher (Montréal, Éditions Liber, 2004) etMisère du nietzschéisme de gauched'Aymeric Monville (Bruxelles, Éditions Aden, 2007). 6 . Marc Sautet,Nietzsche et la Commune, Paris, Le Sycomore, 1981, p. 188. La disparition prématurée du fondateur des cafés-philo, en 1998, a contribué à la marginalisation regrettable de son livre, certes partisan, mais soutenu par une érudition incontestable, évidemment contestée par d'autres érudits... 1
Sommé de prendre partipour ou contrepolitique de Nietzsche, le nietzschéen de gauchela fouille en vain dans le maquis des aphorismes. Il semblerait qu'il faille se résoudre à être nietzschéen de... droite. Ou àne pas être nietzschéen. De bonnes raisons de ne pas l'être ayant déjà 7 été recensées, en 1991, par un collectif prestigieux, il ne resterait donc plus, en définitive, que les 8 mauvaises raisons de le rester, brandies par un libertaire aveugle. Les élites du cœur et de l'esprit ayant abandonné le champ de l'interprétation à l'inexorable progression des chars dirigée par le général Losurdo, le simple lecteur, privé de guide, écoute les appels à la résistance lancés par de verbeux exégètes. Pours'orienter dans la pensée, de quel secours lui sera Kant, ici ?... Sortons les cartes, le temps presse. Que disent les textes ?
 1° Nietzsche face à l'accusation marxiste.
 Nietzsche a blâmé l’abnégation suicidaire qui a fait renoncer la noblesse française à ses privilèges, la nuit du 4 août 1789. Et ce, avec un cynisme qui, dans le contexte de la période révolutionnaire incriminée, l’aurait probablement conduit à l’échafaud : «Lorsque, par exemple, une aristocratie comme celle de la France au début de la Révolution se dépouille de ses privilèges avec un dégoût sublime et se sacrifie elle-même à une débauche de son sentiment moral, on a affaire à de la corruption : - ce ne fut en réalité que le dernier acte de cette corruption séculaire qui l'avait poussée pas à pas à abandonner ses prérogatives de domination et à s'abaisser au rang de fonctionde la monarchie (et à finir même par en devenir l'ornement et le costume d'apparat). Mais l'élément essentiel d'une bonne et d'une saine aristocratie est qu'ellenese ressentpascomme fonction (que ce soit de la monarchie ou de la communauté), mais comme son sens sa justification suprême, - et qu'elle accepte pour cela le sacrifice d'innombrables êtres humains qui doivent être abaissés et réduits, à son profit, au rang d'hommes incomplets, d'esclaves, d'instruments. Sa pensée fondamentale doit justement être que la société n'a pas droit d'exister pour la société, mais le seulement comme soubassement et charpente permettant à une espèce d'êtres choisis de s'élever à sa tâche supérieure et de manière générale à unêtresupérieur : à l'instar de ces plantes grimpantes de Java avides de soleil – on les nomme Sipo Matador -, qui étreignent un chêne de leurs vrilles, si longuement et si souvent, qu'elles finissent, bien au-dessus de lui, mais en s'appuyant sur lui, par 9 pouvoir déployer leur couronne en pleine lumière et faire admirer leur bonheur. - »
Pas la moindre trace, ici, d’un intérêt manifesté pour les instrumentsde la grandeur... A l’arrière plan de la conviction que la société n’est que lesoubassementde l’élite, pas l’ombre d’un doute, d’une attention portée à ceux qui sont écrasés, étouffés, pour que cette aristocratie puisse 10 accéder à la lumière... Le parasite ne se pose pas de questions sur la nature de son support ! C’est la loi de la vie : « il faut ici aller jusqu’au tréfonds des choses et s’interdire toute faiblesse sentimentale : vivre, c’est essentiellement dépouiller, blesser, violenter le faible et l’étranger, l’opprimer, lui imposer durement ses formes propres, l’assimiler ou tout au moins (c’est la solution la plus douce) l’exploiter ; (...) L’"exploitation" n’est pas le fait d’une société corrompue, imparfaite
7 . : le titre Sous nous ne sommes pas nietzschéens Pourquoi Alain Boyer, André Comte-Sponville, Vincent (par Descombes, Luc Ferry, Robert Legros, Philippe Raynaud, Alain Renaut, Pierre-André Taguieff - Paris, Grasset, collection « Le Collège de Philosophie », 1991). Il aura tout de même fallu s'y prendre à huit pour faire vaciller la statue... 8 . On demeure perplexe face à la "cécité" de Michel Onfray qui n'ignore pas que le panthéon anarchiste classique offre des figures tout de même plus convaincantes que Nietzsche pour illustrer sa "politique de rebelle" placée sous le signe du drapeau noir... 9 . PBM §258 (traductionPatrick Wotling, GF Flammarion, Paris, 2000.) 10 . Un fragment posthume de 1884 restitue à cette métaphore de sylviculteur toute sa rudesse, contre laquelle l'herméneutique "savante" s'escrime en vain : « Premier principe : aucun égard pour le nombre : la masse, les misérables et les malheureux m’importent peu — mais les premiers et plus réussis exemplaires, et qu’ils soient pas ne désavantagés à cause des égards pris pour les ratés la masse). (c’est-à-dire des ratés – pour cela il faut Destruction s'émanciper de la morale qui a eu cours jusqu'ici. » (FP X 25[243]) 2
ou primitive ; elle est inhérente à lanature même de la vie, c’est la fonction organique primordiale, 11 une conséquence de la volonté de puissance proprement dite, qui est la volonté même de la vie. »
Il est amusant de voir les contorsions auxquelles s'est livré Pierre Héber-Suffrin afin que ce genre de texte ne heurte pas notre sensibilité moderne : « En résumé Nietzsche semble donc nous redire — à une époque où, enfin, on ose de moins en moins le soutenir — ce que des générations de membres des catégories sociales privilégiées ont effrontément prétendu, qu’il existe deux sortes d’hommes : les meilleurs, dont ils sont, et les autres, tout juste bons à les servir. Et Nietzsche semble même, cyniquement réactionnaire, se féliciter des inégalités sociales qu’a toujours connues l’humanité, se désoler de leur relative diminution contemporaine et souhaiter leur rétablissement pour le bien de l’Europe de demain. » Et le docte universitaire de nous mettre en garde contre tous ces naïfs ou mauvais qui se laissent prendre au piège d’un lecteurs masque Si de aussi évident : « tels propos étaient à prendre au premier degré, Nietzsche ne mériterait à nos yeux pas une heure de notre lecture. Mais, bien évidemment, on ne peut s’en tenir là et réduire la pensée de Nietzsche à des idées toutes faites aussi pauvres, aussi éculées et aussi évidemment complètement dépassées. Comme toujours sur les points délicats, et d’ailleurs il nous en a prévenu (§40), Nietzsche avance 12 masqué ; charge à nous de le démasquer. »
Quelle assurance !L'évidencene réside-t-elle pas plutôt dans le fait que c'estl'interprète, ici, qui maquille ? philosophe le Que Nietzsche nous ait effectivement mis en garde, au §40 de PBM, 13 contre « l'interprétation continuellement fausse, c'est-à-dire plate, donnée à toutes ses paroles » autorise-t-il à le suspecter de porter un masque à chaque fois que son cynisme nous indispose ? Un autre auditoire se réjouirait peut-être de tels propos. Un autre public s'est déjà enthousiasmé pour eux... N'est-il pas manifeste que lorsque le philosophe avance, à visage découvert, une thèse dérangeante, il se voit aussitôt relooké pour les besoins d'une cause qui n'était pas la sienne ? Dans son Introduction de 1951 à Par delà le bien et le mal, Geneviève Bianquis, contemporaine des lecteurs du IIIème Reich, s'était montrée beaucoup plus circonspecte que Pierre-Héber-Suffrin : « Ces paroles impitoyables expriment-elles la vraie pensée de Nietzsche ? Sont-ce des masques et des figures ? Qui le dira ? (…) On en pouvait choisir d'autres. Et un peu de la morgue allemande héréditaire perce sous ces allures de philosophe. » Difficile de ne pas en convenir... Un simple détour par l’équivalent russe du renoncement de la noblesse française à ses privilèges va nous permettre de vérifier que la sympathie de Nietzsche pour l’Ancien Régime n’était pas de l’ordre dusecond degré.
Le 19 février 1861, le tsar Alexandre II décrétait l’émancipation des serfs, illustrant à son tour cette séculaire qui avait amené la noblesse à se démettre graduellement de ses corruption er prérogatives seigneuriales... Vingt ans plus tard, le 1 mars 1881, les populistes du groupeNarodnaïa Volia (La liberté du Peuple...), impatientés par la lenteur du progrès social, mettaient fin au règne du souverain en lançant quelques bombes sur son passage. A laquestion russe, Nietzsche fut loin d’être indifférent. Sa lecture desMémoiresde Herzen, en 1872 (par l’entremise de Malwida 14 von Meysenbug, préceptrice de sa fille Olga), celle dePères et filsde Tourgueniev, en juin 1873, ainsi que celle des Possédés Dostoïevski, au début de 1888, attestent de la permanence de son de intérêt pour la variante slave desidées modernes, égalitaristes, négatrices de l’ancien ordre,
11 . PBM §259 (traduction Geneviève Bianquis 1951, Paris, Union générale d'éditions, collection 10/18, 1973, - ou Paris, Aubier Montaigne, 1978.) La même thèse, explicitement dirigée, cette fois, contre "le cliché communiste de Dühring, selon lequel toute volonté devrait considérer toute autre volonté comme égale", se retrouve au §11 de la 2ème Dissertation deLa généalogie de la morale. 12 . Pierre Héber-Suffrin,Une lecture de Par-delà bien et mal, Paris, Ellipses, 1999, p.120. 13 . PBM § 40 (traduction G. Bianquis) 14 . Ce fut vraisemblablement Gersdorff qui lui lut l’ouvrage, d’important problèmes oculaires interdisant alors à Nietzsche toute lecture. 3
"nihilistes". En témoigne une note du printemps 1884, préfigurant la critique dugeste sublimede la Nuit du 4 août dans Par- delà le bien et le mal, note dans laquelle transparaît clairement son hostilité à l’esprit émancipateur du siècle : « Comme le monde aristocratique se saigne lui-même toujours davantage et s’affaiblit ! Ses instincts nobles l’amènent à abandonner ses privilèges et le raffinement de sa culture supérieure, à s’intéresser au peuple, aux faibles, aux pauvres, à la poésie 15 du petit monde, etc. » Même état d'esprit "féodal" dans ce projet de remaniement d’Humain, trop humain, datant lui aussi de l'hiver 1884-1885, et comportant une référence explicite au cas russe, à l’intérieur d’une liste de chapitres marquée au sceau de l’égoïsme aristocratique : « Contre la pitié et l’amour du prochain.  (…)  Au profit de la noblesse.  Contre l’abolition du servage. 16  Contre les socialistes. » Où est lemasqueici ? Peut-on raisonnablement croire à unemétaphore? Des serfsmétaphoriquesne rendraient que de bien maigres services !
Tournons-nous alors vers d’autres horizons. Hélas, celui qui aborde les Amériques avec l’espoir d’y retrouver Nietzsche du côté des exploités se prépare une nouvelle déception. Ce qu’il pensait de la cause abolitionniste se déduit d’une allusion méprisante àLa case de l’Oncle Tomdans un autre fragment de l’année 1884. Le célèbre ouvrage d’Harriet Beecher-Stowe est replacé dans le cadre d’une généalogie des idéaux de 1789 : «Continuation du christianisme par la Révolution française. Le corrupteur est Rousseau il déchaîne de nouveau la  :femme qui à partir de là est présentée d’une façon toujours plus intéressante : en proie à la souffrance. Puis les esclaves et Mistress Stowe. Puis les pauvres et les travailleurs. Puis les vicieux et les malades — tout cela est mis au premier plan (...) Puis vient la malédiction jetée sur le plaisir (Baudelaire et Schopenhauer), la conviction la plus arrêtée que le goût de la domination est le plus grand des vices, la certitude absolue que morale etdésintéressementsont des concepts identiques, que le “bonheur de tous” est un but digne d’être recherché (c’est-à-dire le royaume céleste du Christ). Nous sommes sur la 17 meilleure voie : le royaume céleste des pauvres d’esprit a commencé. » Le paragraphe 43 deL’Antéchrist « : mentalité aristocratique est ce qui a été miné le plus La le martèlera à nouveau souterrainement par le mensonge de l’"égalité des âmes". Et si c’est de croire aux prérogatives du plus grand nombre qui fait des révolutionset en fera encore, — c’est le christianisme, n’en doutons pas, ce sont les jugements de valeur chrétiens que toute révolution transpose dans le sang et le crime. »
Comment nos humanistes d'aujourd'hui, si prompts à l'indignation, pourraient-ils ne pas sursauter à ce propos ? Comment pourraient-ils ne pas être tentés de crucifier cet "Antéchrist" sur la Place du Genre Humain ! Et pourtant... Que derrière la figure assurément touchante, émouvante, 18 digne de compassion, du malheureux Oncle Tom profile se à mort par son propriétaire,, fouetté
15 . FP X 25[200] 16 . FP XI 32[19] & 32[20] 17 . FP X [25[178] 18 . On n'imagine pas Nietzsche dans ce rôle...Son rejet des a prioriégalitaristesueiqntmeypt chrétiensd'H.B Stowe faisant plutôt songer à ce passage d'une conférence d'Emerson dont l'engagement en faveur de la libération des esclaves noirs est bien connu : « L'esclavage avait à répondre d'assez de maux ; mais il avait ceci de bon – l'évaluation des hommes. (…) Eh bien ! Si la chose était possible, j'aimerais qu'on estimât ainsi chaque homme, que chacun connût le vrai nombre et la valeur de tous les citoyens adultes, qu'il fût placé au poste qui lui revient, et qu'on lui confiât autant de pouvoir qu'il en peut porter et exercer. En l'absence d'une telle anthropométrie, je me fie pleinement aux lois naturelles. » (Emerson,L'aristocratie– Conférence prononcée lors de son second séjour en Angleterre 4
l’appel à la révolte et à la révolution, la très religieuse H. B. Stowe elle-même le reconnaissait presque : « Levéritablesocialisme est issu de l’esprit du Christ, et, sans mettre à bas l’ordre de la 19 société, il fait, par l’amour, que les biens des riches deviennent la propriété des humbles. » L’expérience de la Révolution Française, et de tant d’autres depuis, a prouvé ce qu’il en est concrètement de cet amour qui ne met pas à bas l’ordre de la société lorsque les masses 20 s’ébranlent ! Angélique Beecher-Stowe ! Oui, probablement Nietzsche aurait-il choisi le camp des Sudistes pendant la Guerre de Sécession, s'il avait été américain... Devrions-nous alors, sur la base de cette conjecture, de cette vraisemblance, considérer comme un barbare simplement présentable ce philosophe auto proclamé inactuel vivant et effectivement hors du temps ? Tout particulièrement les derniers mois de son existence encore lucide, à Turin. Heureux que l’une des fenêtres de son petit logement donne sur le Palazzo 21 Carignanofier d’être pris pour un officier allemand !. Ce philosophe méconnu, mais  Cet apatride plongé dans l’atmosphère aristocratique d’une ville qui favorisa son identification à toutes les figures du passé, bien nées, réussies, accomplies, puissantes, glorieuses. Jules César pourrait être 22 mon père...Ce client probablement discret duCaffè Fiorio, s’autorisant quelquesflâneriessur laplace du marché célèbres (les divagations du Crépuscule des idoles), quelques incursions dans leméli-mélo populacierdu jour, tout en se bouchant les oreilles pour ne pas être incommodé...Siècle 23 24 bruyant et plébéien ! Siècle de foire. Époque de grand tam-tam. Reprochant à ses compatriotes, heureusement un peu perdus de vue, aussi bien leur cuisine indigeste que leur petite politique de 25 clocher, leur nationalisme belliqueux. Les nietzschéens gauche de plaisent à faire ressortir se cette germanophobie, cette absence de chauvinisme prussien qui aurait certainement éloigné du 26 nazisme le penseur inclassable, s’il avait accompagné sa sœur encore quelques décennies. Certes, à l’inverse du jeune Hitler s’époumonant à chanter leDeutschland über allespendant la Première Guerre Mondiale, Nietzsche, malgré un engouement passager pour sa patrie lors de la guerre de 1870, a très vite pris le parti de la France dès qu’il s’est agi de civilisationsupérieure, de bon goût, de raffinement. Ses ultimes diatribes contre Wagner, ainsi que sa petite autobiographie de l’automne 1888, témoignent d’un cosmopolitisme qui ravit nos professeurs de culture métissée. Songeons à l’éloge de la gaietéafricainede la musique de Bizet dansLe cas Wagner! Oui, on peut, en picorant de-ci de-là quelques formules conciliables avec les "idées modernes" tirer Nietzsche du côté de la gauche, à la manière de Michel Onfray. Mais la lecture raisonnée de l’œuvre intégrale oblige vite à quelques réserves et à se demander si c’est bien êtrefidèleà un maître que de respecter son invitation à ne pas trop le suivre en se prévalant de ce qui va le plus à l’encontre de sa 27 sensibilité profonde. Ce que Onfray appelleêtre fidèle en insoumis, d'une formule s’autorisant 28 29 duGai savoir si Nietzsche était en complet désaccord avecet d'un conseil de Zarathoustra. Car
et publiée en 1883, reprise inEssais politiques et sociaux, Paris, Armand Colin, 1926, p. 127-128.) 19 .Harriet Beecher-Stowe,La Case de l'oncle Tom, 1852. Paris, LGF/Le Livre de Poche N° 6136, 1986, p. 618. 20 . Trop souvent s'est vérifié, malheureusement... le constat pessimiste de Taine dans ses Origines de la France contemporaine: « propre d'une insurrection populaire, c'est que, personne n'y obéissant à personne, les passions le méchantes y sont libres autant que les passions généreuses, et que les héros n'y peuvent contenir les assassins. » (La Révolution, Livre I, L'anarchie spontanée, Ch. II, § VI) Nietzsche le redira en termes voisins : « Armer le peuple, c'est finalement armer la populace. » (FP X 25[219]) Une thèse dont le marxisme contestera toujours aussi bien le fond que... la forme. 21 . Lettre à Peter Gast du 7 avril 1888 22 .EH/Pourquoi je suis si sage§3 23 . PBM §282 24 . FP XI 34[206] ; 34[209] 25 .EH/Le cas Wagner§2 26 . « Leur intelligence empêche les Juifs d'être absurdes ànotremanière : par exemple nationalistes. » (FP XIV 18[3]) 27 .Dansl’Avant-Proposde sonGeorges Palante. Essai sur un nietzschéen de gauche, Folle Avoine, 1989, p. 7. 5
Bismarck sur la question du pangermanisme à l’intérieur de l’Europe, par contre, sur le thème del’inégalité des raceset des conclusions à en tirer au niveauextra européen, il était - comme on va le voir - très éloigné de l’antiracisme dans lequel souhaiteraient aujourd'hui le cantonner quelques "experts" !
Un fragment de l’automne 1887 qui n’a pas échappé à la vigilance de Losurdo illustre bien la dimension pratique de cette philosophie politique ne concevant pasle droit d’ingérencedans les mêmes termes que l’organisation actuelle des Nations Unies : « Avec quel genre de moyens il convient de traiter des peuples brutaux, le fait que la "barbarie" des moyens n’a rien d’arbitraire ni d’un quelconque bon plaisir, c’est ce quein praxisaisir aisément, dès que, en dépit de toutl’on peut notre dorlotement européen, l’on se trouve placé dans la nécessité, au Congo ou quelque part 30 ailleurs, de demeurer maître chez des barbares. » Faut-il voir dans ce fragment une justification, voire une célébrationles colons allemands en Afrique ou ailleurs, ainsi moyens employés par  des que le fait Losurdo dans sa présentation sans complaisance de la politique coloniale de Nietzsche ? Il n'est certes pas illégitime, sur la seule base d’un tel texte, de situer le philosophe « apatride » dans le sillage de son compatriote Carl Peters s’appropriant les vastes étendues du Tanganyika en vertu d’une conviction bien simple : « La colonisation a pour but d’enrichir sans scrupule et avec décision notre propre peuple, aux dépens d’autres peuples plus faibles. » Ce programme, qui « ne prétendait pas à l’hypocrisie civilisatrice », ainsi que le souligne Marc Ferro dans son des Histoire 31 colonisationsfragment posthume de Nietzsche, datant du printemps à un autre , comparons-le 1888 : « Ce qui définit l’être vivant, c’est qu’il est obligé de croître — c’est qu’il accroît sa puissance, et par conséquent, doit absorber des forces étrangères. Dans les vapeurs de la narcose morale, on parle d’un droit de l’individu à se défendre : dans le même sens on devrait également parler de son droit à attaquer : carles deux —le deuxième encore plus que le premier — sont deset nécessités pour tout être vivant — l’égoïsme agressif et l’égoïsme défensif ne sont pas une question de choix ni même de "libre arbitre", mais lafatalitéla vie. En cela, peu importe que l’onmême de ait en vue un individu ou un organisme vivant, une "société" ambitieuse. Le droit de punir (ou l’autodéfense sociale) n’est au fond associé au mot "droit" que par un abus : un droit est acquis par contrat, — mais se défendre et résister ne repose sur aucun fondement contractuel. Du moins, un peuple pourrait avec tout autant de sens définir son besoin de conquête, sa soif de puissance, que ce soit par les armes ou par le négoce, les transports et la colonisation, comme un droit — le droit à la croissance par exemple. Une société qui, définitivement et par instinct, refuse la guerre et la 32 conquête, est en déclin : elle est mûre pour la démocratie et le gouvernement des boutiquiers ... »
L’identité de vues entre l’explorateur sans scrupules et le pianiste mégalomane du via 6 Carlo Alberto A défaut d’avoir lui-même mis ses préceptes en ne ? saute-t-elle pas aux yeux application, Nietzsche n’aurait donc été qu’une sorte de Ponce Pilate de laquestion noire, se lavant les mains du sang qu’il faisait verser par d’autres. N’avait-il pas fait l’éloge de l’indifférence du gouverneur romain dans son manifeste anti-chrétien ? Pilate, seule figure sympathique, en 33 définitive, du Nouveau Testament ! Le jugement de Losurdo faisant suite à sa brève recension de ce qu’il considère comme des propos répugnants ou franchement révoltants : est sans appel Nietzsche fut sans doute « le plus grand penseur parmi les réactionnaires », mais avant tout « le plus 34 grand réactionnaire parmi les penseurs. » On pourrait en rester là. C’était déjà la position de
28 . « Il m'est odieux de suivre autant que de guider. » (Le gai savoir/"Plaisanterie, ruse et vengeance"§33Le solitaire.) 29 . « On récompense mal un maître en demeurant toujours élève. » (Nietzsche,Ainsi parlait Zarathoustra/De la vertu qui donne –traduction de Hans Hildenbrand, Paris, Kimé, 2012, p.82) 30 . FP XIII 10[29] 31 . Marc Ferro,Histoire des colonisationsPoints Histoire », 1996, p. 131., Paris, Seuil, 1994, Collection « 32 . FP. XIV 14[192] 33 . Ant.§46 6
Lukács : « raffinement esthétique, moral et culturel au sein de la classe dirigeante ; brutalité, cruauté 35 et barbarie contre "l’étranger", c’est-à-dire contre les opprimés ou ceux qui sont à opprimer. » A partir de ces quelques déclarations de Nietzsche ne relevant pas de la métaphore, on peut dresser un portrait-robot du philosophe se superposant presque sans retouches à la figure indiscutablement répugnante du Simon Legree d'Harriet Beecher-Stowe... Nietzsche, employeur virtuel de personnel de maison, scrutant parmi les garçons de café de Turin celui qui serait le mieux à même de remplir sa fonction auprès de son "maître", et choisissant pour finirun valet noiren raison de sa résistance supérieure : « Si tu as observé la sourde indifférence avec laquelle le Noir endure ses graves maladies internes, tandis que les mêmes maux te pousseraient presque jusqu’au désespoir : cela doit te faire réfléchir au fait que, hormis les dix mille supérieurs dans l’ordre de l’esprit, il n’y a en 36 général quepeu de souffrance Souslit-on dans une de ses notes de l’été 1882.dans l’humanité » la plume du penseur à la bonne conscience colonialiste, la caractérisation du Noir en tant quereprésentant de l'homme préhistorique (prédisposé de ce fait à devenir "l'animal de bât" idéal du Blanc...) devait d'ailleurs réapparaître, quasiment dans les mêmes termes, au §7 de la 2ème 37 dissertation de laGénéalogie de la morale que le propos de Nietzsche ne relevait pas de la. Preuve notation hâtive... Nos modernes Indignés soupireront d'aise en découvrant le dépit du "Maître" : « Si seulement je n’étais pas aussi pauvre ! Je voudrais au moins avoir un esclave, comme cela était accordé même au plus misérable des philosophes grecs. Je suis trop aveugle pour de très 38 nombreuses choses. » Le pire aura donc été évité !
Oui sans doute,misère du nietzschéisme de gauche.Mais malhonnêteté aussi, par omission, de l’anti-nietzschéisme gauche de. Nietzsche avait été bon prophète de sa future réception en dénonçant commeses pires lecteurs« ceux qui procèdent à la manière de soldats pillards, prennent ceci ou cela dont ils peuvent avoir besoin, salissent et emmêlent le reste, puis pestent contre le 39 tout. » Même Lukács reconnaissait quele modèle auquel il pense « par exemple Périclès, homme 40 de culture raffinée et propriétaire d’esclaves — ressemble assez mal à Hitler et à Goering. » Simple concession faite avec condescendance à l’avocat de la défense et ne changeant rien aux conclusions de l’Inquisition marxiste : dans toutes les circonstances où le philosophe aurait pu, aurait dû, faire preuve de progressisme, on l’a retrouvé dans le "mauvais camp" : 1° défendant la noblesse française crispée sur ses privilèges aux États Généraux de juin 1789... 2° soutenant l’autocratie tsariste et son knout féodal brandi contre les serfs... 3° se moquant, avec les planteurs Sudistes, de l'abolitionnisme à la Beecher-Stowe... 4° excusant, au nom de agressif l’égoïsme, la répression des révoltes autochtones dans 41 l'empire colonial allemand... Quatre chefs d’accusation amplement suffisants pour obtenir sa condamnation en tant queracisteetcontre-révolutionnaire. Lui-même, d’ailleurs, ne plastronnait-il pas avec une inadmissible suffisance dans son autoportrait d’Ecce homo? « Je suis un noble polonaispur sang. (...) Comparé
34 . Domenico Losurdo,Nietzsche philosophe réactionnaire,Paris, Delga, 2007, p. 114. 35 .Lukács,La destruction de la raison/Nietzsche(réédition chez Delga ; p.113) 36 . FP IX p.93 ; §246 37 . Dans une note relative à ce passage, jugé incongru, de La généalogie de la morale, Patrick Wotling, soucieux de disculper Nietzsche de toute pensée raciste ne convainc sans doute "typologie" qui, a tenté une interprétation par la que lui... (Nietzsche,Éléments pour la généalogie de la morale, LGF/Le Livre de Poche, 2000, note 1, p. 138) Nous y reviendrons. 38 . Lettre à Overbeck du 14 février 1884 (citée dans Curt Paul Janz,Nietzsche, Paris, Gallimard, 1985, Vol III, p.26.) 39 . OSM § 137 40 . Lukács,La destruction de la raison/Nietzsche(réédition chez Delga ; p.113) 41 . Dans un passage d'Ecce homoraillant la superficialité de ses compatriotes, Nietzsche se moque du jeune empereur Guillaume II parce qu'il a dit qu'il est de son "devoir de chrétien" de libérer les esclaves en Afrique... (EH/Le cas Wagner§ 3) 7
à tout ce qui, aujourd’hui, se nomme noblesse » «, j’ai un sens souverain de la distinction — je 42 n’accorderais pas au jeune empereur d’Allemagne l’honneur d’être mon cocher. » Nietzsche, 43 44 « fier d’une lignée ininterrompue debons , , croyant à ses « quatre quartiers de noblesse »ancêtres » regrettant qu’ « une société dans le vieux sens du terme » ne puisse plus se construire... Une société dans laquelle l’individu acceptait de n’être qu’ « une pierre dans un vaste édifice », ce qui avait au moins permis d’ériger « ces monstres de tours sociales qui distinguent le Moyen Age, et que l’on 45 peut en tout cas glorifier pour ceci : la capacité de durée. » Comment le nostalgique d’une telle 46 époque pourrait-il avoir la faveur des partisans dela société sans classes ni État,dela société libre,des socialistes, des communistes, ou des anarchistes? Il serait d’ailleurs injuste de ne réserver qu’aux seuls marxistes le rejet épidermique de cette sensibilité "archaïque". Un philosophe universitaire français, simplement républicain le sont en général les philosophes (comme universitaires...), Alfred Fouillée, connu de Nietzsche et considéré par lui comme un banal 47 représentant de « la race moutonnière » , s’était déjà élevé, tout au début du XXème siècle, contre48 les idées socialesrestée féodale en plein XIXème siècle. »de ce défenseur d’ « une Allemagne
Pourquoi chercher à le nier ? Nietzsche a toujours choisi l’ordre et la tradition contre la 49 révolution. S'avouant insensible au chant des "sirènes" socialistes, il s'est étonné de leur effet 50 ensorcelant sur certains membres de sa classe. Il n'a cessé de songer àla nécessité d'une nouvelle 51 52 hiérarchie et d'un nouvel esclavage, concédant simplement que l'on peut abolir...le mot. A l'insurrection des Communards, il a répondu par unePréface à un livre sur L’État (finalement jamais écrit) dans laquelle transparaît on ne peut plus clairement la prédilection pourla poigne de 53 fer de tout le cynisme que permet la discussion à huis-clos, entre pairs, ce la cité grecque. Avec
42 . EH/Pourquoi je suis si sage§3 43 . HTH §456 44 . FP/HTH 16[30] 45 . GS §356 46 . «Tous autant que nous sommes, nous ne sommes plus un matériau propre à la construction d'une société: voilà une vérité qu'il est temps de proclamer ! Il me semble indifférent que pendant ce temps, l'espèce d'hommes la plus myope, peut-être la plus respectable, en tout cas la plus tapageuse qui existe aujourd'hui, nos messieurs les socialistes, croient à peu près le contraire, l'espèrent et en rêvent, et surtout le crient et l'écrivent ; on lit même déjà sur toutes les tables et sur tous les murs leur parole d'avenir "société libre". Société libre ? Oui ! Oui ! Mais savez-vous donc, messieurs, avec quoi on la bâtit ? Avec du fer en bois ! Avec le célèbre fer en bois ! Et pas même en bois... » (GS § 356 – traduction Patrick Wotling, Édition GF Flammarion, 1997.) 47 . FP XIII11[137] 48 . Alfred Fouillée, et l'immoralisme Nietzsche La, Paris, Alcan, 1902, & Paris, Éditions du Sandre, 2009, p.256. préface de Maël Renouard à cette réédition ne réhabilite nullement Fouillée, blâmé pour lanaïvetéde son commentaire contrastant avec lasubtilitédes interprètes d'aujourd'hui. S'il arrive que l'on éprouve parfoisl'inverseen le lisant, c'est bien entendu que l'on est un sot ! 49 . « - ce qu'elles chantent : "égalité des droits", "société libre", "ni maîtres ni esclaves", voilà qui ne nous séduit guère ! » (GS §377) On notera que "ni maîtres ni serviteurs" - que l'on trouve parfois dans certaines traductions - est plus fidèle à l'allemand "keine Herrn mehr und keine Knechte".) 50 . « J'ai vu le goût des idées socialistes se répandre dans les classes supérieures : et n'ai pu m'empêcher de dire, avec Goethe : ne semblait pas sentir tout ce qu'il faudrait perdre avant d'obtenir je ne sais quel avantage douteux. On» (OSM/VSO FP 30[3]) 51 . « car tout renforcement, toute élévation du type "homme" supposent aussi une nouvelle sorte d'esclavage. » (GS § 377) Une thèse que le § 257 de PBM réaffirmera à peu près dans les mêmes termes. 52 . «l'esclavage, dût-il se présenter sous des noms plus doux. » (Fragments posthumesdeLa naissance de la tragédie; p.416) 53 . « Les gigantesques crises sociales proviennent de l’amollissement de l'homme moderne et non pas de la miséricorde véritable et profonde pour cette misère, et s'il devait s'avérer que les Grecs ont péri à cause de l'esclavage, il est bien plus certain que c'est du manque esclavage  : que nous périrons d'esclavagequi n'a jamais paru répréhensible aux premiers chrétiens et aux Germains. » ( posthumes 1870-1873 ÉcritsL’État chez les Grecs,, Gallimard/Œuvres philosophiques complètes ; p.180) 8
"Manifeste anticommuniste" offert à Cosima Wagner comme cadeau de Noël, en décembre 1872, aura ainsi proclamé, sans risque d'être contredit, que dans l'intérêt de la culture, définieavant tout comme authentique besoin d'art, « l'immense majorité doit être soumise à l'esclavage et à une vie de contrainte au service de la minorité et bienau-delàbesoins limités de sa propre existence. Elledes doit à ses dépens et par son sur-travail dispenser cette classe privilégiée de la lutte pour l'existence 54 afin que cette dernière puisse alors produire et satisfaire un nouveau monde de besoins. »
On peut déplorer qu’au nom du "préjugé" antique, ô combien estimable, dela dignité par le loisir Nietzsche ait aussi inconsidérément défendu les structures sociales !), non par le travail (et rendant possible l’élévation d’une minorité. Se contentant de prendre ses distances avec les bénéficiaires de cette situation lorsqu’ils lui en paraissaient indignes. On ne saurait, en effet, passer sous silence la fameuseLettre à Gersdorff du 21 juin 1871dans laquelle il revient, une fois achevée la répression de la Commune, sur la frayeur causée au petit monde des privilégiés de la culture par l'apparition de tête d'hydre internationale cette. On y sent son hésitation à applaudir sans réserves 55 au retour à l'ordre. En reconnaissant qu'il lui futimpossible de jeter la pierre à ces criminels qui n'étaient à ses yeux que les instruments d'une faute générale, laquelle nous donne beaucoup à penser, n'a-t-il pas aussi la condamné poigne de fer une Des années plus tard, pensée de l’État ? probablement inspirée par la lecture desSouvenirs de la maison des mortsde Dostoïevski, mais qui semble un écho du "séisme" de 1871, apparaîtra dans les carnets du philosophe "apolitique" : « On ne "punit" pas un insurgé : on leréprime. Un insurgé peut être un homme misérable et méprisable : une insurrection n'a rien de méprisable en soi – et eu égard à notre type de société, être rebelle ne 56 dégrade point en soi la valeur d'un homme. » Les détracteurs de Nietzsche jugeront la nuance insignifiante :répressionau lieu depunition? Qu'importe cette distinction ? En soutenant - quoique avec réticence - la contre-offensive des Versaillais, le jeune professeur, légèrement dubitatif quant à la valeur de son enseignement, s'est objectivementdans le camp de la réaction. Et l'on peut  situé comprendre que certains se scandalisent de sa légitimation expéditive de la servitude sur fond d’intime conviction de n’être pas né pour la subir...
Il est effectivement possible de s’arrêter à quelques citations isolées. De les exhiber sur la place du marché, de les jeter en pâture à un public avide de lynchage. Et, à défaut de pouvoir s’en prendre à leur auteur, d’exiger sa condamnation, à titre posthume, pour...crime contre l’humanité! 57 Nietzsche croyait connaître le sort qui lui serait réservé un jour. Celui-ci commence à être envisageable : déjà cité au Procès de Nuremberg, le 17 janvier 1946, par le procureur français 58 François de Menthon, comme « ancêtre que revendiquait le national-socialisme et à juste titre », il pourrait être aujourd’hui, grâce àla loi Taubiradu 21 mai 2001, en examen" pour ses thèses "remis esclavagistes... Oui, on sent qu’il en faudrait assez peu pour obtenir la mise à l’index de cette 59 pensée réactionnaire, décréter son classement parmi les ouvrages qui méritent de... ne plus être lus.
54 . L’État chez les Grecs,Écrits posthumes 1870-1873, Gallimard/Œuvres philosophiques complètes, p.178-179. 55 . « tous tant que nous sommes, avec notre passé, nous sommes responsables de l'apparition de tels actes de terreur ; en sorte que nous devons être bien loin de nous targuer de notre valeur pour n'imputer qu'à ces malheureux le crime d'un combat contre la culture. » 56 . FP XIII 10[50] 57 . « Je connais le sort qui m'est réservé. Un jour, mon nom sera associé au souvenir de quelque chose de prodigieux - à une crise comme il n'y en eut jamais sur terre, à la plus profonde collision de consciences, à un verdict inexorablement rendu contre ce qu'on avait jusqu'alors cru, réclamé, sanctifié. Je ne suis pas un être humain, je suis de la tout dynamite. » (EH/Pourquoi je suis un destin§1) 58 . « Sans doute ne saurait-on confondre la dernière philosophie de Nietzsche avec le simplisme brutal du national-socialisme. Mais Nietzsche n'en compte pas moins parmi les ancêtres que revendiquait le national-socialisme et à juste titre, parce que, d'une part, il a été le premier à formuler de manière cohérente la critique des valeurs traditionnelles de l'humanisme et parce que, d'autre part, sa vision du gouvernement des masses par des maîtres agissant sans aucune entrave annonce déjà le régime nazi. » (texte cité en Annexe du d'une idole Crépuscule Laurent-Michel Vacher, de Montréal, Éditions Liber, 2004, p.102.) 9
D’être bannis des collections de poche, rayés des programmes de l’Éducation Nationale. Nietzsche, 60 "philosophe de seconde zone" selon Aymeric Monville... Douteux, infréquentable, comparable en définitive à Taine et à Renan : mouvance qu'avec toute la "neutralité" universitaire qui s'impose, la "science" de l'histoire des idées nous prie de ramener à sa juste valeur d'absurdité antique : « l'idée que toute civilisation est l’œuvre d'une élite, que l'"homme supérieur" et la démocratie sont des réalités antithétiques, fait partie intégrante du discours antiégalitaire du XIXème siècle et de la critique du "matérialisme" corrupteur des Lumières qui forme la trame de l’œuvre de Renan, de Taine, et de Jacob Burckhardt, pour se limiter à des auteurs lus et commentés régulièrement par 61 Nietzsche. » Ce rappel équivalant à une condamnation. Pas un instant n'est envisagé qu'il puisse y avoir là,dans certaines de ces thèsesréactionnaires, un peu de Raison et de Lumièresaussi. Elles ne sont d'ailleurs jamais écoutées, mais simplement invitées à comparaître dans le procès intenté au Nietzsche d'extrême droite. L'obligation de partager la consternation de ces nouveaux commissaires du peuple argumentant au nom de la citoyenneté et de la modernité semblant désormais inscrite dans les mœurs …
Dans un tel contexte, expliquer la position de Nietzsche sur la question des "esclaves" semble malaisé... Est-il encore possible, est-il encore permis, sur ce grave sujet, devant une assistance à la mémoire éduquée souvenir et qui revendique parfois le statut de au descendant d’esclaves, d’en revenir au détachement d’un Georg Brandès, l’inventeur du concept deradicalisme 62 aristocratique la plaidoirie Relisons, concept approuvé par Nietzsche pour caractériser sa pensée ? de cet ancien avocat de la défense, répondant en 1893, aux premiers détracteurs du philosophe : « Il y a des hommes dont la première idée, lorsqu’ils lisent quelque chose, est de se demander :Est-ce que c’est vrai ou est-ce que c’est faux ?en est d’autres que cette idée ne traverse qu’en deuxième Il lieu et qui commencent avant tout par se demander : L’homme qui a écrit ceci est-il intéressant, important, vaut-il la peine d’être connu ? Si c’est le cas, alors la question de la justesse de ses conceptions, même si c’est un point important, reste pourtant secondaire. Les lecteurs qui ont assez de maturité n’iront évidemment pas lire Nietzsche avec l’arrière pensée d’adopter ses conceptions, et encore moins avec l’idée de faire de la propagande pour elles ; et ils accordent même relativement peu d’importance à la question de savoir combien de ses maximes, peu ou beaucoup, doivent être tenues pour réfutables. Ils ont la satisfaction d’avoir rencontré une personnalité foncièrement originale et puissante. Nietzsche est-il réactionnaire ? Que nous importe ! Joseph de Maistre était encore bien plus réactionnaire et n’en est pas moins un homme de grande valeur
59 . « Nietzsche, un jour prochain, ne sera plus guère lu qu'avec méfiance, sauf peut-être en tant que poète. Le culte déraisonnable que, par snobisme autant que par aveuglement, lui aura voué une large part du vingtième siècle philosophique, risque alors d'être lourdement compté à son passif. » (Laurent Michel Vacher,Le crépuscule d'une idole - Nietzsche et la pensée fasciste, Montréal, Éditions Liber, 2004, p.100) Une appréciation aussi sévère pour le philosophe, mais accompagnée d'un surcroît de mépris pour le poète, se retrouve sous la plume de Wolfgang Harich : « A l'époque nazie, pour un jeune homme qui voulait avoir son mot à dire en philosophie, il aurait été impossible de se dérober à la lecture de Nietzsche. (…) Déjà à l'époque, il me répugnait, au mieux il m'ennuyait. Lorsque ensuite, à la fin des années 70, au début des années 80, j'ai senti qu'il était en train de reveniren vogue, j'ai considéré, avec effroi, qu'il était de mon devoir politique d'en reprendre la lecture et de le lire à présent de manière plus approfondie, dans le seul but de parer à toute éventualité et de disposer d'arguments fondés pour mettre en garde contre lui. En soi, il ne m'intéresse absolument pas. Il ne m'apporte rien. Sans cette renaissance de Nietzsche, contre laquelle je me bats autant que je peux, je ne lui prêterais aucune sorte d'attention. (…) Parmi ses poèmes, restés peu nombreux, il y en a quelques-uns de passables. Mais eux aussi seraient oubliés sans la notoriété de leur auteur qui repose sur d'autres raisons, parmi les plus suspectes. » (Wolfgang Harich,Nietzsche et ses frères, & p.191)Paris, Delga, 2010, p.173-174 60 . RevueInitiative Communiste p.8 -N°56 – Juillet-Août 2006 61 . Brigitte Krulic,Nietzsche penseur de la hiérarchie, Paris, L'Harmattan, 2002, p.58. 62 . « L'expression "radicalisme aristocratique", que vous utilisez, est très bien. C'est, si je puis me permettre, le mot le plus judicieux que j'ai jusqu'à présent pu lire sur moi. Jusqu'où dans les pensées m'a déjà conduit cette manière de penser, jusqu'où me conduira-t-elle encore – j'ai presque peur de l'imaginer. Mais il y a des chemins qui n'autorisent pas que l'on fasse machine arrière ; et ainsi je vais de l'avant, parce que jene peux qu'aller de l'avant. » (à Georg Brandes, Nice, le 2 décembre 1887) 10
(quoique loin d’atteindre la valeur de Nietzsche). Est-il cynique ? En quoi cela nous dérange-t-il ? Le cynisme peut être tout à fait bénéfique et loin de nous l’idée d’imiter servilement Nietzsche. Qu’il soit un dilettante de la science exacte ? C’est fort possible. Mais il y a des dilettantes qui provoquent en nous davantage d’idées que les spécialistes les plus chevronnés. Qu’il soit bien plus un artiste qu’un penseur ? Nous ne le nions pas et nous nous refusons à séparer l’artiste du penseur, qui nous comblent l’un et l’autre, et tout particulièrement lorsque l’artiste pense et que le penseur rêve. Nous ne sommes pas des enfants à la recherche d’un maître, mais des sceptiques : nous recherchons des hommes et nous nous réjouissons d’en avoir trouvé un – la chose la plus rare qui 63 soit. »
Ce qu'il était permis d'avancer en 1893, dans l'inconscience de ce qui allait advenir, deviendrait donc, à l'heure actuelle, une désinvolture répréhensible... Bien que Nietzsche n'ait jamais eu pour projet d'en finir avec les Juifs (sur ce point, tout le monde est au moins d'accord...), son côté antisocialiste viscéral, auquel il faut ajouter sa défense du colonialisme, suffisent à le rendre antipathique à bon nombre de nos contemporains. A quoi bon s'acharner à sauver ce qui ne peut l'être demandent certains ? Finissons-en avec ce penseur fascisant enfin démasqué ! A défaut d'autodafé, les huées : ceux qui continuent à le soutenir ne ressemblent-ils pas aux défenseurs d'un peintre, qui, à l'occasion d'un vernissage, après avoir appris quelques détails scandaleux relatifs à sa vie privée, non seulement ne quitteraient pas l'exposition, mais se porteraient encore acquéreurs de ses tableaux ? Le temps approche où la détention de quelques volumes de Nietzsche dans sa bibliothèque sera mis sur le même plan qu'une collection d'aquarelles du Führer... Qu'est-ce que l'accusé pourrait bien avoir à dire pour sa défense ?
2° La faute et la bonne conscience.
Commençons par l'épineuse question du racisme Elle suscite deux types nietzschéen. d'interprétation : la première, celle des détracteurs du philosophe (marxistes ou non), consistant à affirmer que Nietzsche était raciste, et qu'à ce titre il est blâmable ; la seconde (celle des nietzschéens disons "académiques" ), consistant à nier qu'il ait été raciste, en dépit de certains propos pouvant laisser penser qu'il l'était... Que l'on puisse à la fois reconnaître le racisme de Nietzsche tout en minimisant sa gravité est une troisième voie que personne ne songerait à emprunter ! On nous a tellement invités à passer sans transition du postulat de la supériorité 64 blancheàl'incitation à la haine racialeet àla solution finaleque toute posture un peu "relâchée" sur la question passe aussitôt pour criminelle. Timidement, un commentateur s'est pourtant risqué à concéder que « Nietzsche, comme la plupart de ses contemporains en France, un Hippolyte Taine par exemple, croit à l'hérédité des caractères acquis, à l'eugénisme, à la possibilité de former des races humaines comme on a formé des races animales. (…) Nietzsche reprend ici les critères de l'anthropologie physique dans le classement des races humaines : clarté du teint, des cheveux, forme allongée (dolichocéphalie) ou arrondie (brachycéphalie) du crâne en même temps que le thème de la décadence raciale de l'Europe, à la fois sociale et physiologique, dont le symptôme monstrueux a été à cet égard la Commune de Paris en 1871. Tout cela est repris d'Arthur de Gobineau, d'Ernest Renan, d'Hippolyte Taine. Ces considérations raciales étaient alors très répandues dans les milieux intellectuels européens et elles correspondaient à l'état des connaissances scientifiques en linguistique historique, en anthropologie, en histoire des peuplements anciens (proto-histoire). Il est inutile de tenter de masquer ces aberrations pseudo-scientifiques, de remplacer pudiquement le vocabulaire en disant ethnique plutôt que racial, ou encore de rejeter sur le seul Gobineau la 65 responsabilité d'avoir affirmé l'inégalité des races humaines. » A une telle manière decomprendre
63 . Georg Brandes,Nietzsche. Essai sur le radicalisme aristocratique, Deutsche Rundschau, 1889, - traduction française par Marie-Pierre Harder, Paris, L'Arche, 2006, p. 99-100. 64 . Catherine Coquery-Vidrovitch in Ferro, Marc livre noir du colonialisme Le, Paris, Robert Laffont, 2003, Hachette Littératures, collection « Pluriel », p.863-925. 11
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