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Claude, ou le Gagne-petit, par Mlle Ulliac-Trémadeure... 2e édition

De
373 pages
Didier (Paris). 1861. In-12, IV-376 p., pl. gr. par Mme Thorel d'après L. Lassalle.
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ou
LE GAG RE -PETIT
PAR
Mlle ULLIAC-TREMA DEURE
ouvrage couronné par l'Académie française
DEUXIEME EDITION
PARIS
LIBRAIRIE ACADEMIQUE
DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES (GRANDS-AUGUSTINS.
CLAUDE
ou
LE GAGNE-PETIT
CLAUDE
ou
LE GAGNE-PETIT
PAR
Mlle ULLIAC-TRÉMADEURE
ouvrage couronné par l'Académie française
DEUXIEME EDITION
L'homme recueille ce qu'il a semé.
PARIS
A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS.
1861
Tous droits réservés.
Mademoiselle HENRIETTE RENAN,
mon amie..
S. ULLIAC-TREMADEURE.
Paris, Novembre 1860.
AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS
Lorsque cet ouvrage parut pour la première fois en
1841, Monseigneur l'évêque de Montpellier, le jugeant;
utile à placer entre les mains des jeunes prêtres
(ce furent ses propres expressions), souscrivit pour
25 exemplaires en faveur, des petits séminaires de son:
diocèse. A la même époque, le même ouvrage présenté à
la Société pour l'instruction élémentaire était l'objet,
d'un rapport dont nous citerons, quelques, passages :
«. Claude on le Gagne-Petit,.disait M. Haumont, rappor-
« teur de la Commission, ne me paraît inférieur ni aux
« meilleures productions de mademoiselle Ulliac, telles
« que le Petit Bossu, l'Histoire de Jean-Marie,: laPierre de
« touche, etc., ni à celles de beaucoup d'autres écrivains
« estimés. Il a tout l'attrait d'un roman, sans en avoir
« la frivolité, toute la portée d'un code de morale sans
« en avoir la sécheresse... Je n'essayerai point d'ana-
« lyser. l'histoire du Gagne-Petit : ce serait détruire le
« charme que sa lecture vous promet; je me contente
« de dire que ni les personnages mis en scène, ni leurs
« actions, ni leurs discours ne sortent du cercle de la
« vie commune ; qu'il n'entre dans toute cette contex-
« tare d'événements rien d'extraordinaire ou de forcé,
« rien surtout d'invraisemblable , d'excentrique ou
« d'échevelè, comme on dit aujourd'hui. Vous la lirez,
« Messieurs, cette productionremarquable, siriche d'in-
« térêt et de morale pratique, et vous reconnaîtrez que
« la fable est bien conçue, bien conduite, que les carac-
« tères sont bien dessinés, bien soutenus, qu'en un
« mot tout le volume est écrit avec clarté, simplicité
« Je vous propose donc en toute confiance, Messieurs,
« d'honorer de votre approbation et d'adopter pour vos
« écoles l'ouvrage ayant pour titre -Claude ou le Gagne-
« Petit. »
L'ouvrage fut adopté par la Société pour l'instruction
élémentaire, qui décerna à l'auteur une médaille d'ar-
gent. Le Comité central de la ville de Paris l'adopta
aussi pour les écoles d'adultes, et la Société industrielle
de Nantes pour son école spéciale des apprentis.. L'Aca-
démie française a-ratifié ces jugements honorables en
décernant un des prix Monthyon à l'auteur du Gagne-
Petit.
La nouvelle édition que nous publions aujourd'hui a
été revue par l'auteur avec le plus grand soin, et nous
l'avons ornée de charmantes vignettes gravées sûr
acier.
CLAUDE
ou
LE GAGNE-PETIT
CHAP ITRE PREMIER
Le Curé de village.
« Vous voulez parler à M. le Curé? dit la
petite servante Jeannette, enfant de onze ans.
Entrez dans le jardin, vous l'y trouverez qui
déjeune. »
Et elle laissa Jacques Bernard sur le seuil de
la porte, délibérant en lui-même s'il irait inter-
rompre le déjeuner de M. le Guré.
Jacques n'était pas timide; mais il avait appris
à ses dépens qu'il importe à un solliciteur de
bien choisir son temps, et il connaissait à peine
le nouveau pasteur, installé à Crécy seulement
depuis quelques mois : il n'y avait à cela rien
d'étonnant; Jacques le gagne-petit était absent
de chez lui pendant les trois quarts de l'année.
« Si ce qu'on dit est vrai, murmurait Jacques
2 CLAUDE
pour s'encourager, je peux m'adresser à lui tout
aussi bien qu'à notre vieux curé, qui m'a marié il
y a tantôt dix-huit ans, et qui a baptisé tous mes
enfants. Le brave homme que c'était ! Il n'aurait
pas dû mourir si tôt ! Faut pourtant y aller et en
avoir le coeur net de cette affaire ! Pourquoi est-ce
que j'aurais peur ? Il ne me mangera pas, le cher
homme, pour lui recommander mon garçon. »
Et, d'un pas ferme, il traversa l'espèce de ves-
tibule qui conduisait au jardin.
M. le curé se promenait dans l'allée du milieu,
déjeunant de fort bon appétit avec un morceau
de pain noir et du fromage du pays, peu renommé
dans les environs. De temps en temps, il s'arrê-
tait pour examiner les bourgeons de ses arbres
fruitiers, soignexisement taillés, ou pour arracher
ici et là quelque mauvaise herbe. C'était un.
homme de près de soixante ans, de taille ordi-.
naire, robuste, aux traits irréguliers, mais dont
la figure ouverte respirait la franchise et la bonté.
Longtemps avant son arrivée, au village de
Crécy, sa bonne réputation l'y avait précédé. La
voix publique l'annonçait comme possédant au
moins autant de vertus que le digne prêtre qu'il
venait remplacer et beaucoup plus de savoir.
On assurait que, volontairement, il s'était voué
à n'être jamais que curé de village, lorsque
OU LE GAGNE-PETIT. 3
tant d'autres cherchent à devenir curés dans les
grandes villes, et que, partout, il avait laissé
des souvenirs honorables et des regrets.
À peine établi au presbytère, il était allé visi-
ter ses paroissiens, les pauvres comme les riches,
sans oublier personne, et il avait pris à son ser-
vice, à la grande surprise de tout le monde, la
petite Jeannette, orpheline de père et de mère,,
dont s'étaient chargées pour un temps une
vieille femme et sa fille. Partout l'abbé du Ro-
cher en avait agi ainsi. 11 donnait pour raison
que, faire le plus- de bien possible étant un, de-
voir, il faut, en toute circonstance, l'accomplir
que les orphelines ont plus besoin que toute
autre d'être élevées avec soin, puisque le père
et la mère ne sont point là pour les préserver
des embûches et des dangers de toute espèce ;
enfin, qu'un enfant ne pouvant raisonnable-
ment gagner que la nourriture et le vêtement,
les gages qu'il aurait fallu donner à une ser-
vante se trouvaient épargnés et disponibles pour
quelque bonne oeuvre.
Le curé avait toujours enseigné à chacune de
ses jeunes servantes à lire, à écrire, et à calculer
unpeu ; il leur faisait faire à douze ans leur pre -
mière communion, et il les plaçait ensuite en
apprentissage, recommençant aussitôt pour une
4 CLAUDE
autre, et sans se lasser, la tâche qu'il s'était
imposée.
Quant aux soins du ménage, ils étaient peu
difficiles; l'exiguïté du mobilier réduisait ces
soins presque à rien. Le petit salon du rez-
de-chaussée, appelé par loi, était la seule pièce
où il se trouvât dés meubles en nombre à peu
près suffisant et quelques gravures encadrées
fort simplement. Eté comme hiver, le curé ne
recevait que dans cette pièce. On savait par ouï
dire que dans sa chambre il y avait seulement
un lit de sangle avec un matelas (lorsque ce ma-
telas n'avait pas été prêté à quelque malade), et
une mauvaise chaise; c'était tout.
La cuisine du curé n'était pas plus somptueuse
que le reste : très-sobre pour lui-même, il veil-
lait à ce que Jeannette eût une bonne nourriture,
mais rarement il goûtait à la soupe de viande
qu'on faisait à la cure deux fois par semaine ;
n'y avait-il pas à Crécy des nourrices, des femmes
en couches, des hommes et des enfants malades
qui avaient besoin de bouillon, et bon nombre
de journaliers qui, de toute l'année, n'auraient
pas mangé un seul morceau de boeuf si M. le
Curé avait fait servir le bouilli à son usage ?
Mais Jeannette recevait sa part l'une des pre-
mières, « parce que, disait le charitable curé,
OU LE GAGNE-PETIT. 5
elle travaille, et en outre elle grandit; il faut lui
assurer le trésor d'une bonne santé. »
En hiver, une houppelande du drap le plus
commun cachait en grande partie la soutane
rapiécée, mais proprement ; car M. le Curé ne
souffrait ni les déchirures ni les taches, et Jean-
nette devait avoir toujours un air d'arrangement
et de propreté avec les vêtements, souvent un
peu étroits et un peu courts, qu'elle avait reçus
de la charité de quelque fermière. « L'ordre,
disait encore le bon curé, permet à une femme
de tirer parti de tout, et sa misère est bien plus
touchante, bien plus respectable. »
Les voisines enseignaient à Jeannette à coudre,
à raccommoder les deux paires de bas noirs de
M. le Curé, et à sa vonner. On assurait que le
samedi, jour de la grande lessive, qu'il fallait
recommencer toutes les semaines par absolue né-
cessité, le curé aidait la petite servante dans
tout ce qui aurait pu être au-dessus de ses
forces. Mais ceci se passait dans l'intérieur du
presbytère, et Jeannette s'accoutumait à la dis-
crétion. « Il est inutile, disait souvent le digne
ministre de l'Evangile, de faire savoir à chacun
que les revenus de la cure sont un peu courts.
Il y a tant de pauvres gens qui trouvent moyen
de vivre avec deux fois moins ! »
6 CLAUDE
Tel était l'homme vénérable qui avait été
nommé depuis six mois curé de Crécy, l'un des
villages les plus pauvres du département du
Cher ; tel était celui à qui Jacques Bernard lé
gagne-petit venait parler de son fils Claude.
Jacques salua gauchement, à l'ancienne mode,
en tirant le pied droit en arrière, et d'une ma-
nière embarrassée il entra en matière.
« M. le Curé, je suis Jacques Bernard le ré-
mouleur, autrement dit gagne-petit.... tout au
bout du village, la maison qui fait face à l'église.
«—Oui, oui, je sais. Vous avez une brave
femme, père Bernard, et de braves enfants éle-
vés clans la crainte de Dieu.
— Je m'en vante, M. le Curé ! s'écria Jacques
avec une figure épanouie; et un grand garçon
qui en pourrait revendre pour la science à noire
homme de loi, M. le notaire de Graçay ; et c'est
justement à son sujet que je me fais l'honneur
de venir vous parler. Un bon conseil ne serait
pas de refus. Notre curé, un digne homme, je
veux dire l'ancien, sans, vous offenser, aimait
bien mon petit Claude. Il en-voulait faire un
curé comme lui, et voilà qu'aujour d'hui je ne sais
pas ce que nous en ferons de mon garçon, qui
est plus grand que père et mère.
— Quel âge a votre fils Claude?
OU LE GAGNE-PETIT. 7
—Il court sur ses seize ans, M. le Curé, vien-
nent Pâques fleuries. Nous en voudrions bien
faire quelque chose, mais nous ne savons pas
quoi,et il ne le sait pas non plus. C'est ce qui fait
que je viens vous demander conseil, M. le Curé.
— Vous dites qu'il a du savoir : quel genre
de savoir? et comment l'a-t-il acquis?
— Oh ! c'est que ce sera peut-être un peulong
à raconter, M. le Curé !
— Dites toujours. .
— Faut que je vous parle du père avant de
vous parler du fils, M. le Curé, afin de tirer l'af-
faire à clair; pas vrai?
— Je vous écoute.
— J'ai été jeune, dans mon temps, M. le Curé,
comme vousavez pu l'être, sans vous offenser, et
j'ai voulu courir le monde, mais le monde entier.
Ça fait que je me suis embarqué, marin volon-
taire, et j'ai vu du pays, vous comprenez ? Pierre
qui roule n'amasse pas de mousse ; si bien
qu'en revenant au pays je n'étais guère plus
riche que six ans auparavant. Je ne trouvai plus
personne - au logis : le père, la mère étaient
morts ; les frères, les soeurs s'étaient mariés, ici,
là ; tout ça s'était éparpillé et avait des enfants.
J'avais bonne envie de me marier tout de même,
mais fallait amasser quelque chose pour entrer
8 CLAUDE
en ménage. Je n'avais pas d'état, et j'étais trop
vieux pour me mettre en apprentissage, si bien
que je me fis gagne-petit ; ma meule sur le dos,
je fis mon tour de France. Voilà qu'au bout de
quatreans je rencontrai sur le marché, à Mehun,
Germaine Dufour, mon épouse. Comme avec
mon rémoulage j'avais entrepris un petit com-
merce de couteaux et de ciseaux, et comme le
bon Dieu m'avait favorisé, je pouvais acheter
un petit morceau de terrain. Germaine en avait
un ; j'en achetai un aussi, et M. le Curé fit la
noce. Un ancien marin, M. le Curé, ça vit de
peu... Enfin, finalement, j'étais économe, Ger-
maine l'était aussi, nous avons prospéré, quoi-
que les enfants soient venus sans se faire atten-
dre, et nous sommes aujourd'hui dans les gros
dos du pays. Ça m'a donné de l'ambition pour
mes garçons. Je ne savais trop qu'en faire pour-
tant ; mais voilà que l'ancien M. le curé, un
saint homme, se prit d'amitié pour mon gar-
çon Claude. Il n'y avait pas plus d'école en ce
temps-là dans le village qu'aujourd'hui : M. le
curé fit venir mon garçon à la cure pour lui
enseigner la lecture et le latin aussi, afin qu'il
pût répondre comme il faut à la messe, et en
fin finale, il le mena au château chez M. de
Montluçon, qui avait un précepteur pour M. son
OU LE GAGNE-PETIT. 9
fils. Le petit gars ne voulait pas apprendre ;
mais du moment que Claude commença d'aller,
au château pour les leçons, ça fit merveilles.
Si bien que mon fils Claude est devenu un sa-
vant, comme vous voyez, M.Te Curé.
— Et vous ne savez maintenant que faire de
ce savant?
— Dam ! M. le Curé, je sais bien ce que j'en
voudrais faire, un curé ou un monsieur d'admi-
nistration. M. de Montluçon, qui est bien bon
pour moi, me dit toujours quand je vais à Paris
lui repasser ses rasoirs, car il n'y en a pas deux
pour les repasser comme moi, sans me vanter :
« Eh bien ! maître Bernard, est-ce que vous ne
vous décidez pas à mettre Claude au séminaire ?
il est peut-être bien du bois dont on fait les ar-
chevêques !»
—- Votre fils a-t-il du penchant pour l'état
ecclésiastique ? demanda le curé.
— Il n'a de goût positivement pour rien,
M. lé Curé, si ce n'est pour ses livres. En moins
de rien il a appris à lire, à écrire à ses frères
et soeurs, et c'est toujours ça.
— M. de Montluçon ne fera-t-il pas quelque
chose pour cet enfant, après l'avoir détourné de
suivre la même carrière que vous, père Bernard,
ce qui est un grand tort ?
10 CLAUDE
— Oh ! je suis bien sûr que M. de Montluçon
poussera mon garçon dans le monde ; mais
c'est à savoir par quelle porte l'y faire entrer.
Moi, j'aimerais bien à le voir curé ou maître
d'école ; ça lui irait comme le gant à la main ;
et quitte à courir le pays quelques années de
plus, au lieu de me faire fermier de mes champs,
comme je le pourrais dès à présent, on trouvera
bien le moyen de l'entretenir comme il faut au
séminaire ou bien au collège.
— Je ne peux vous donner de conseil, père
Bernard, avant d'avoir, causé avec votre fils.
Envoyez-le-moi ce soir.
— Il serait déjà venu sans être invité, M. le
Curé, n'était la crainte de vous déranger. Dû
temps de notre ancien curé, il était toujours au
presbytère.
— Dites-lui qu'il vienne ce soir, et vous, re-
venez demain matin à la même heure qu'au-
jourd'hui.
— Je vous remercie bien, M. le Curé, de
m'expédier de la sorte. Voilà, tout à l'heure les
travaux finis jusqu'aux moissons. Je viens comme
ça deux fois l'an donner un coup de main.
Quand je suis dehors, Pierre Dufour, le cousin
à.ma-femme, qui est journalier, vient travailler
chez nous ; il y est presque à Tannée. Cette fois
OU LE GAGNE-PETIT. 11
je ne reviendrai pas aux moissons. Je ferai ma
grande tournée, parce que je voudrais voir
M. de Montluçon, qui est allé faire un voyage
en Suisse, et qui sera de retour à Paris pour
l'hiver.
— C'est bien, père Bernard ; à demain pour
vous, à ce soir pour votre fils. »
Jacques se retira tout joyeux, en se disant :
« Le brave homme que ça fait ! Il laisse au
monde le temps de dire ses affaires, celui-là ! »
CHAPITRE II
Vanitas vanitatum, omnia vanitas !
Claude Bernard était un beau garçon, doué
d'une figure intelligente, et auquel la fréquen-
tation du château de M. de Montluçon avait
donné une tournure plus dégagée, des manières
plus distinguées qu'on ne les trouve d'ordinaire
au village ; mais ces avantages étaient obscurcis
par un certain air de prétention gauche et de
quant à moi qui indisposait tous ses camarades.
Un peu gâté par l'ancien curé, dont il avait été
l'élève chéri, il croyait, avec la plus grande
naïveté, que son éminent mérite lui avait valu
la faveur de M. de Montluçon, tandis qu'il ne
devait qu'à l'embarras où s'était trouvé le pré-
cepteur, pour exciter le jeune de Montluçon au
travail, et à quelques mots de recommandation
14 CLAUDE
de l'ancien curé, d'avoir été appelé à partager
des leçons qui, du reste, lui avaient bien profité
sous certains rapports.
Depuis un an, privé presque en même temps
- de son premier protecteur et des leçons aux-
quelles il apportait tant de zèle, Claude, sous
prétexte d'étudier afin de ne pas perdre ce qu'il
avait appris, s'était peu à peu dispensé des tra-
vaux des champs : il passait des journées en-
tières au milieu de ses livres ; mais, le plus sou-
vent, au lieu d'étudier comme il le disait, il
s'abandonnait à toutes les rêveries d'une imagi-
nation exaltée par l'amour-propre et par l'am-
bition. L'histoire, et l'histoire moderne sur-
tout, lui montrait tant d'hommes illustres dans
toutes les carrières, sortis du rang le plus ob-
scur et parvenus à la plus haute fortune, qu'il ne
rêvait qu'honneurs, richesses et gloire. Sa mère
contribuait, par une vive admiration pour lui,
à entretenir cette exaltation, et elle ne cessait
de tourmenter son mari pour que .Claude fût
placé de manière à ce qu'il pût mettre en lu-
mière son savoir et son génie.
Dès les premiers mots, le curé reconnut qu'il
avait affaire à l'un de ces jeunes gens entre les
mains desquels le demi-savoir n'est qu'une
arme à deux tranchants, qu'ils tournent à la
OU LE GAGNE-PETIT. 15
fois contre eux-mêmes et contre les autres, faute
d'avoir appris à s'en servir : Claude ne se mon-
trait nullement disposé à devenir humble curé
de village, et il laissait voir assez ouvertement
que cette idée, qui appartenait à ses parents,
de tourner' ses vues vers l'état ecclésiastique,
ne lui souriait qu'à la condition d'être l'un des
chefs et l'une des gloires de l'Église.
« Vous oubliez, mon enfant, dit le curé avec
douceur, que Notre Seigneur a dit : « Mon
royaume n'est pas de ce monde, et vous êtes
tout prêt à demander, comme le fils de Zébédée,
la première place dans le royaume céleste. Ne
parlons donc pas de faire de vous un homme
d'église, car Notre Seigneur a dit encore : Qui-
conque voudra être le premier entre vous doit
être le serviteur de tous. L'humilité, la charité
doivent être les vertus du chrétien dans tous
les états, et elles sont un devoir pour le
prêtre. L'humilité vous manque, je le crains,
et je crains aussi que ce ne soit pas la cha-
rité, c'est-à-dire l'amour de vos frère, qui
fasse naître en vous la préférence que vous
manifestez pour la carrière de l'instruction.
Songez-y bien, Bernard ! le choix d'un état
est de la plus haute importance ! A vrai dire,
je ne vois rien en vous qui m'annonce que
16 CLAUDE
vous comprenez la véritable valeur du peu
que vous avez appris, et la nécessité d'en
faire profiter les autres. Venez me visiter
quelquefois ; vous réfléchirez sur nos entretiens,
et peut-être parviendrons-nous, à nous deux, à
découvrir quel est le parti qu'on peut tirer
d'un commencement d'instruction dont je n'a-
perçois, pour le moment, ni l'utilité ni le but.»
Claude, fort mécontent du résultat de la con-
férence et de la conférence même, fit un long
détour, en quittant le presbytère, avant de ren-
trer au logis, où il savait pourtant qu'on l'at-
tendait bien impatiemment. Il s'était flatté de
l'espoir d'avoir à raconter à ses parents les
éloges donnés à son savoir, que ces bonnes gens
admiraient tant, et pas le plus petit mot de lou-
ange n'avait été prononcé ! Loin de là, il avait
déplu au curé, il ne savait comment ; peu s'en
fallait que l'amour-propre ne lui soufflât l'idée
que le curé, étant beaucoup moins instruit que
lui, éprouvait un peu d'envie de tant de science
déjà acquise dans un âge si tendre. Claude ex-
pliquait ainsi l'examen qu'il venait de subir, et
qui avait eu pour objet le développement
moral, beaucoup plus que les acquisitions de
l'intelligence et de la mémoire surtout, qui était
excellente.
OU LE GAGNE-PETIT. 17
Il n'osa pas cependant dire à ses parents ce
qu'il pensait ; mais quelques mots et certains
ricanements les auraient mis sur la voie, s'il
avait été possible à Jacques et à Germaine de
douter du savoir de leur curé ; il fallait avoir
seize ans et être pétri d'orgueil comme l'était le
pauvre Claude, pour imaginer tout ce qu'il
imaginait.
Le lendemain matin, Jacques entrait au pres-
bytère à la même heure que la veille.
Le curé le reçut dans son parloir.
a Père Bernard, dit-il, je vous aurais de-
mandé quelques jours de réflexion, et à revoir
votre fils plusieurs fois encore avant de vous
donner un conseil, si je ne savais que vous
partez demain. Il ne faut point penser à l'état
ecclésiastique ; je puis vous assurer que votre
fils n'a pas devocation. Il montre quelque pen-
chant pour la carrière de l'enseignement...
C'est s'y prendre un peu tard, peut-être... Mais
en travaillant, il pourra, je pense, se mettre en
mesure d'être reçu, dans quelques années, ins-
tituteur primaire. Voyez M. de Montluçon; il doit
sa protection à votre fils, dont l'avenir a été sa-
crifié un peu légèrement à celui de son propre
fils. Au reste, les voies de Dieu sont impénétra-
bles; La Providence a permis, sans doute dans
18 CLAUDE
des vues sages, que Claude se trouvât détourné
de la carrière qu'il paraissait être appelé à sui-
vre tout naturellement ; ainsi, ne jetons la pierre
à personne, et tâchons de tirer le meilleur parti
possible des choses telles qu'elles sont. Ordon-
nez à votre fils de venir me voir tous les soirs,
les travaux terminés ; nous causerons, je l'aide-
rai dans ses études autant que mes faibles lu-
mières me le permettront, et, à votre retour,
dans six mois, vous nous apporterez, j'espère,
dés nouvelles consolantes de M. de Montluçon.
Au cas contraire, et si votre fils persévère à
vouloir suivre la carrière de l'enseignement, je
verrai à l'aider de tout le crédit que je peux
avoir. »
Jacques remercia affectueusement le bon curé,
et il promit de ne pas revenir sans avoir vu
M. de Montluçon.
On veilla tard ce soir-là dans la maison du
gagne-petit. Claude n'était pas absolument sa-
tisfait de la nécessité d'attendre si longtemps et
d'avoir pour précepteur M. le Curé, qu'il jugeait
devoir être très-sévère ; mais l'espérance du
moins ouvrait à son imagination le plusieau
champ, et pour lui c'était tout.
« Allons, mon garçon, prends patience ! dit
Jacques, au moment d'aller chercher le sommeil.
OU LE GAGNE-PETIT. 19
Je te promets de ne t'occuper que de tes livres
pendant ces six mois-là, afin que tu sois en état
de te montrer avec honneur comme le protégé
de M. de Montluçon. S'il ne fait rien pour toi,
eh bien ! nous nous passerons de lui ; l'argent,
vois-tu, est aussi un bon protecteur, et Jacques
lé rémouleur travaillera jusqu'à son dernier
jour, s'il le faut, pour que son garçon Claude
reçoive une belle et bonne éducation et fasse
honneur à la famille, »
Les six mois d'épreuve s'écoulèrent avec la
rapidité d'un songe. Le curé avait su prendre
en peu de temps un tel empire sur Claude, qu'il
l'avait amené à sentir la nécessité de ne pas
laisser peser sur sa mère seule le fardeau que
jusqu'alors elle avait porté avec tant dé courage,
Claude l'aidait donc de nouveau dans les tra-
vaux des champs, dans ceux de la basse-cour,
et à mesure que son.instruction devenait plus
solide, grâce aux leçons du bon curé, son coeur
aussi devenait meilleur ; car les lumières de la
religion pénétraient dans son âme, et il appre-
nait de celui qui prêchait l'Évangile, et qui vi-
vait de l'Évangile en pratiquant ce que sa bou-
che prêchait, la morale sublime du dévoue-
ment de un pour tous, enseigné à chaque page
du livre divin. Les rêves de Claude s'en
20 CLAUDE
trouvaient modifiés, il y faisait entrer mainte-
nant sa famille pour quelque chose ; mais la
vanité, l'orgueil, l'ambition surtout, l'entraî-
naient encore trop souvent bien au delà des
bornes de la raison et du possible.
« Quel dommage que mon père ne sache pas
écrire ! disait souvent Claude à sa mère ; nous
aurions pu être informés promptement du jour '
où il aura vu M. de Montluçon, et de ce que
je puis espérer, au lieu qu'il nous faudra at-
tendre son retour ! » Et par moment il perdait
patience.
Plus l'époque du retour de son père appro-
chait, plus le temps lui paraissait long ; il lui
semblait que jamais les jours n'avaient passé
avec autant de lenteur : suivant que son imagi-
nation était bien ou mal disposée, il se livrait à
des conjectures qui lui montraient la réalisation
de tout ce qu'il souhaitait, ou bien à des pensées
décourageantes et qui anéantissaient ses espé-
rances. Pauvre Claude ! l'époque des rudes
épreuves approchait !
Un matin, le curé vint à la maison de Jacques
à une heure inaccoutumée. Sa figure portait
l'empreinte de la tristesse. Germaine, qui était
seule, en fut frappée.
« Tiens, vous voilà, M. le Curé ! dit-elle.
OU LE GAGNE-PETIT. 21
Qu'y a-t-il donc de nouveau ?.. Je devine... vous
avez eu des nouvelles de Bernard... de mau-
vaises nouvelles ? s'écria-t-elle, comme éclairée
par une inspiration soudaine. Que lui est-il
arrivé?...
— Ma fille, calmez-vous...
— M. le Curé... vous pleurez... Il est... mort !
0 mon Dieu ! » Et la malheureuse femmetomba
de toute sa hauteur sur le.sol.
En silence, le curé la souleva et parvint, lion
sans peine, à la placer sur une chaise. Germaine
n'était pas tout à fait sans connaissance; elle
tremblait, elle sanglotait, mais elle ne pouvait
pleurer.
« Ma fille, dit le curé avec émotion, tous
nous devons nous soumettre à la volonté de Dieu,
et bénir la main qui nous châtie..'. Rendez grâce
àDieu, pauvre femme, car avant de succomber,
votre mari a eu le temps de se reconnaître... Il
est mort en chrétien ! »
A cette confirmation de l'affreuse nouvelle, le
désespoir de Germaine éclata en gémissements
mêlés de cris déchirants. Le bon curé pleurait
avec elle. Il n'essayait pas d'offrir des consola-
tions, de faire des remontrances qui, dans ce
cruel moment, ne pouvaient être reçues ni en-
tendues : il laissait couler les larmes de la mal-
22 CLAUDE
heureuse femme, en demandant à Dieu de lui
donner le courage nécessaire pour supporter
avec résignation ce coup affreux.
«M. le Curé, ce n'est pas possible ! » s'écria
tout à coup Germaine. Elle s'essuya brusque-
ment les yeux et le regarda en face. « Non, ce
n'est pas possible ! » répéta-t-elle avec moins
de fermeté, car le curé baissait tristement la
tête ; et de nouveau les pleurs se firent jour.
Claude parut soudain sur le seuil de la porte ;
il était pâle, ses longs cheveux flottaient en dé-
sordre autour de sa figure.
« C'est donc bien vrai ! » s'écria-t-il à la vue
de sa mère baignée de larmes, et il s'élança au
cou de Germaine dans un transport de douleur
inexprimable.
Ah ! qu'il est amer le moment où les liens les
plus sacrés de la nature sont rompus ! où l'on se
sent seul au monde ! où.l'affection de notre
meilleur ami, une affection comparable seule-
ment à elle-même, l'amour paternel, l'amour
conjugal, n'est plus que l'objet d'un déchirant
regret !
Les enfants de Germaine l'entouraient et
pleuraient avec elle ; tous ils avaient appris par
des voisins, par des amis, le malheur irrépara-
ble qui venait de les accabler. Un exprès avait
OU LE GAGNE-PETIT. 23
été envoyé de la mairie de Vierzon à M. le
Curé, pour l'avertir de la mort du gagne-petit ;
cet exprès avait dit à Jeannette la nouvelle qu'il
apportait; Jeannette épouvantée était allée la
redire à une voisine, et, de proche en proche,
tout le monde en avait été instruit.
Parents, voisins, voisines accoururent à la
maison de deuil ; le curé se retira en annonçant
qu'il reviendrait.
Une heure après il était de retour. Il adressa
quelques mots à Germaine, qui pleurait amère-
ment la tête cachée dans ses deux mains, et au-
tour de laquelle pleuraient non moins amère-
ment ses pauvres enfants ; elle ne l'entendit
pas..
« Sois homme, dit le curé à Claude, et rési-
gne-toi en chrétien à la volonté de Dieu, Viens
au presbytère, j'ai à te parler. »
Claude suivit le curé machinalement. En
entrant dans le parloir, il se jeta sur une
chaise comme accablé sous le poids de la dou-
leur.
« Tu vas partir pour Vierzon, dit le curé ; tu
emmèneras avec toi ton frère Marcel. Pierre
Blanchet vous prête à tous les deux son cheval,
afin que vous alliez plus vite. Tu coucheras à
Vierzon, et demain vous conduirez tous deux
24 CLAUDE
au cimetière le corps de votre pauvre père.
M. le Maire de Vierzon m'a écrit que Jacques
Bernard le rémouleur a fait une mauvaise ren-
contre, et que, hier matin, on l'a trouvé sur la
grande route à moitié mort. Ce n'est que vers
le soir que Bernard a pu parler, dire son nom,
et qu'il avait sa famille à Crécy : peu d'instants
après il est mort. Le maire a fait partir ce matin
un exprès pour m'apporter cette terrible nou-
velle. Va donc, mon enfant ; ,il ne faut pas que
ton pauvre père s'en aille seul en terre comme
un homme sans famille. Je dirai ma messe de
demain à son intention, pendant que tu en feras
dire une à Vierzon. Point d'adieux à ta mère ;
je me charge de l'informer de ce que tu es
allé faire. Va chercher ton frère, et ne perdez
pas un moment afin d'arriver à Vierzon avant la
nuit. »
Claude se leva, serra dans la sienne la main
du curé, et obéit sans avoir pu prononcer un
seul mot.
Ainsi son père était mort assassiné ! mort au
moment où, plein de joie, il revenait vers sa
famille et allait l'embrasser !
Les deux frères partirent sur-le-champ pour
Vierzon ; Marcel, âgé de douze ans, était monté
en croupe derrière Claude.
OU LE GAGNE-PETIT. 25
Ils firent la route en silence. Mais pendant
cette traite de près de huit lieues, bien des pen-
sées vinrent se mêler, dans l'esprit de Claude;
à celle de son malheureux père, mort assassiné !
Plus d'avenir désormais. Qu'allait-il devenir,
lui et ses jeunes frères ! Leur père ne les laissait
pas dans l'indigence, mais quelle différence
entre l'existence qui serait leur partage et celle
qu'ils avaient menée jusqu'alors ! Une voix se-
crète disait à Claude que son devoir était de
remplacer en tout le chef de la famille ; que le
frère aîné est un second père donné par la na-
ture aux jeunes frères et soeurs, un appui pour
la veuve privée de son soutien... Mais à l'idée
de cette rude tâche et de toutes les obligations
qu'elle lui imposerait, Claude sentait son cou-
rage défaillir. Que devenaient tant de projets,
tant d'espérances de fortune, de considération,
de gloire !... Tout était anéanti d'un seul coup !
Et Claude pleurait sur lui-même en même temps
qu'il pleurait sur son pauvre père.
CHAPITRE III
La résignation.
Il était nuit close lorsque les deux frères ar-
rivèrent à Vierzon ; les bureaux de la mairie se
trouvaient fermés, et sans la servante du maire
Claude et Marcel n'auraient su où aller-. Elle
eut la complaisance de les conduire aune petite
auberge de rouliers dans laquelle on avait re-
cueilli le pauvre Bernard : c'est là qu'il avait
rendu le dernier soupir ; c'est là que leur furent
donnés des détails bien affligeants sur ce qui
s'était passé lors de la découverte du corps,
faite la veille au petit jour, et sur les derniers
moments de leur père. D'après ces récits, il pa-
raissait que Jacques Bernard, le jour même de
l'assassinat, avait rencontré sur la route un
homme qu'il connaissait ; que tous deux étaient
28 CLAUDE .
entrés au cabaret, et que Jacques, animé par le
vin, avait parlé de la bonne recette qu'il ap-
portait, sans prendre garde que d'autres bu-
veurs se trouvaient dans la même salle. Le jour
suivant, il était étendu sur le grand chemin, à
peu de distance de Vierzon, nageant dans son
sang et dépouillé de tout. Il n'avait auprès de
lui que sa meule.
« Voilà la vérité comme elle est, dit l'auber-
giste en terminant. Voulez-vous voir votre pau-
vre père ?»
Claude pâlit, et Marcel se serra avec, effroi
contre lui.
«Ça te fait peur, petit? reprit l'aubergiste.
Il faudra pourtant le voir demain, en présence:
de M. le Maire, pour reconnaître si c'est bien
lui ! »
Ces mots, ce doute, préoccupèrent Claude
toute la huit, qu'il passa sans dormir, tandis
que Marcel, accablé de fatigue, avait succombé
au sommeil et reposait à côté de lui. Si en effet
l'homme assassiné n'était pas leur père !... Et
l'âme du malheureux jeune homme s'attachait,
avec ardeur à une vague espérance qui prenait,
par moment, les apparences de la réalité.
Mais le lendemain, doute, espérance s'éva-
nouirent au moment où, en présence du maire
OU LE GAGNE-PETIT. 29
et de nombreux témoins, les malheureux fils de
Jacques Bernard se jetèrent avec un cri de dou-
leur sur le cercueil encore ouvert qui contenait
ses tristes restes.
Après la funèbre cérémonie, à laquelle se
montrèrent quelques paysans de Crécy, amis de
Jacques, et qui étaient partis dans la nuit pour
s'y trouver,, Claude et Marcel revinrent à la
mairie. Grâce aux soins du bon curé, ils avaient
pu apporter l'argent nécessaire pour faire face
aux dépenses exigibles à l'instant même. On
leur donna lecture à haute voix de la lettre
dictée par leur père à ses derniers moments.
Ils écoutèrent sans comprendre ; ce fut seule-
ment lorsque Claude la relut en route, queles
sentiments exprimés dans cette-deltre péné-
trèrent jusqu'à son coeur.
« Ma bonne femme et mes chers enfants,
« Je vais mourir. Je voudrais n'y pas penser
« sans cesse, parce que cela me révolte malgré
« moi. Mais M. le Curé d'ici, qui est un digne
« homme, quoiqu'il n'ait pas la parole aussi
« persuadante que notre bon curé, veut au con-
« traire que j'y pense à tout instant, afin de me
« préparer à paraître devant Dieu. J'ai bien de
« la peine à me résigner, quand je pense que je
30 CLAUDE
« ne vous verrai plus, si ce n'est dans le Ciel,
« et après que vous serez morts aussi ! Et puis,
« qu'est-ce que vous allez devenir? Mon fils
« Claude, tu feras ce que Dieu voudra, eu égard
« à un état. Sois honnête homme avant tout, et
« prends soin de ta mère et de tes frères et
« soeurs. Toutes les choses de ce monde, vois-tu,
« on les juge tout autrement au moment.où me
« voici que lorsqu'on a devant soi des années
« de vie. M.- de Montluçon a bien de la bonté.
« pour nous ; va le visiter à l'occasion ; mais ne
« fais rien sans demander avis à notre bon curé;
« c'est un vrai prêtre ! un véritable serviteur de
« Notre-Seigneur Jésus-Christ, car il s'entend
« à consoler ceux qui ont de la peine. Une chose
« me tourmente malgré que je fasse, c'est que
« Marcel ne soit pas assez grand pour prendre
« ma meule. J'ai pourtant de bonnes pratiques
« et un bon renom à laisser à mes enfants. C'est
« avec ma meule que je vous ai tous élevés,
« sans reproche, et que je vous ai gagné les
« champs et la maison que vous avez. J'ai dit
« de mettre par écrit le nom' des villes et
« l'adresse des administrations et des bourgeois
« qui. ont coutume de me faire travailler depuis
« tout à l'heure vingt-quatre ans. Ma bonne
« femme; tu sais tout cela sur le bout du doigt,
OU LE GAGNE-PETIT. 31
« et tu verras bien si j'en ai oublié. Ma meule
« et ces noms-là, c'est l'héritage ,que j'aurais
« voulu laisser à l'un de mes fils, et sa part
« n'aurait pas été la plus mauvaise. Enfin,
« arrange cela pour le mieux, ma bonne femme.
«Cane se vendra jamais autant que ça vaut,
« et c'est dommage : tu sais bien ce que je rap-
« portais tous les ans à la maison. Le curé d'ici
« me reproche de m'occuper trop des choses de
« ce monde, quand je ne devrais penser qu'à
« mon salut. Mais lé bon Dieu pardonnera bien
« à un mari et.à un père de faire tout ce qu'il
« peut, avant de mourir, pour sa bonne femme-
« et pour ses chers enfants. Écoute, mon fils
« Claude ; notre curé a bien raison : l'homme
« récolte dès Ce monde ce qu'il sème; j'ai semé
« de l'ivraie et je récolte de l'ivraie. Je n'avais
« pas besoin de boire un coup de trop et de
« dire par vantardise que je rapportais environ
« 800 francs en bons écus. Je pardonne donc à
« mon assassin, et je prie Dieu de nous par-
« donner à tous deux, car je l'ai induit en ten-
« tation. Lui aussi il récoltera ce qu'il a semé.
« Je ne m'en réjouis pas, et je lui souhaiterais
« à l'heure de la mort une conscience tranquille
« comme l'est la- mienne, ce qu'il n'aura pas,
« le malheureux ! C'est une bonne chose qu'une
32 CLAUDE
« bonne conscience quand il s'agit d'en finir.
« La pensée de la mort n'est déjà pas si agréa-*
« ble, et si l'on n'était pas chrétien, elle ferait
« peur!
« Je finis cette fois, parce que décidément je
« sens que je n'en ai plus pour une heure, et
« je dois toutes mes pensées à Dieu,
« Je te bénis, ma bonne femme. Tu m'as
a rendu bien heureux pendant dix-neuf ans, et
« je n'ai pas le plus petit reproche à te faire sur
« quoi que- ce soit. Pardonne-moi si je n'ai pas
«toujours été aussi bon mari que tu as été
« bonne femme ; je m'en repens. Mes chers
« enfants, je vous bénis aussi ; ayez toujours la
« crainte de Dieu dans le coeur, et prenez bien
« garde à ce que vous sèmerez !
« Mon fils Claude, tu es l'aîné ; il faut être lé
« père des autres, entends-tu ? Je te donne pou-
« voir sur eux comme si c'était moi. Adieu
« maintenant pour jusqu'à l'éternité. Adieu
« tout le monde, M. le Curé, à qui je demande sa
« bénédiction, les parents, les amis, les voisins
« et connaissances. Priez tous pour moi, afin
« que Notre-Seigneur me reçoive dans le royau-
« me de son père.
« Votre mari et votre père qui va mourir. »
« JACQUES BERNARD. »
OU LE GAGNE-PETIT. 33
Le curé lut à la famille en pleurs ce testament
de Jacques Bernard: Claude n'aurait pu ac-
complir cette tâche ; à chaque mot les sanglots:
l'eussent interrompu.
Après les premiers jours accordés à la dou-
leur, il fallut imposer silence aux amers regrets
pour donner-ses soins et ses pensées aux affaires
que suscite à ceux qui survivent la mort d'un
être chéri.
La veuve Bernard avait six enfants, tous
mineurs, et elle possédait quelque chose; il
était donc nécessaire de faire un inventaire, de
nommer un tuteur, et d'initier ainsi les gens de
loi clans tous les secrets de la vie domestique.
Les formalités une fois remplies, il fallut
emprunter pour payer les frais des actes notariés:
faits à Graçay, et payer à Vierzon les frais de
procès-verbaux et de justice ; car il en coûte
cher pour mourir, et surtout quand on meurt
assassiné!
Le malheur qui venait de frapper Claude et
sa famille avait mûri sans doute, en quelques
jours, ce jeune homme, qui, avant l'âge de dix-
sept ans, se trouvait appelé à remplir les devoirs
de Second père, envers ses frères et soeurs; mais
peut-être l'amour de lui-même, qui avait tou-
jours guidé Claude jusqu'alors, l'eût-il emporté
34 CLAUDE
encore cette fois, si le bon curé ne lui avait
prêté son appui dans une circonstance si dif-
ficile.
« Tu pouvais songer à toi d'abord quand ton
père vivait, lui dit un jour le curé ; te faire un
état selon ta volonté était ta principale affaire :
aujourd'hui, mon enfant, ton intérêt particulier
doit venir en dernier. Il faut donc renoncer à
ces rêves que te suggéraient la vanité, l'ambi-
tion, et prendre l'état de ton père afin de sou-
tenir ta famille. Plus heureux qu'il ne l'a été,
tu n'es pas appelé à fonder une clièntelle, tu
n'as qu'à continuer avec honneur ce qu'il a com-
mencé, tu n'as qu'à soutenir le renom qu'il
s'est fait sous le rapport de la probité et de
l'habileté. »
Claude ne répondit pas d'abord. Il s'atten-
dait depuis longtemps à ce que le curé lui disait
aujourd'hui, car sa conscience le lui avait dit
aussi ; et cependant il était frappé de cette dure
nécessité comme d'une chose toute nouvelle.
« J'avais espéré, M. le Curé, que M. de Mont-
luçon vous répondrait, dit-il enfin avec un peu
d'amertume.
— Il n'était peut-être plus à Paris, mon cher
enfant, lorsque ma lettre y est arrivée. Je ne
lui demandais rien pour toi ni pour les tiens, je
OU LE GAGNE-PETIT. 35
l'informais simplement du coup dont if a plu à .
Dieu de vous frapper; d'ailleurs que veux-tu
qu'il fasse en ta faveur, aujourd'hui que ta
famille a besoin de ton travail? Ecris-lui, si tu
le veux ; peut-être te répondra-t-il ; mais décide-
toi avant de lui demander.sa protection... Le
métier de ton père était des plus humbles, et
cependant le produit qu'il en savait tirer vous a
donné plus que le nécessaire : la carrière de
l'enseignement exige des études difficiles et
longues, du temps et de l'argent par conséquent,
et, tu peux m'en croire, l'instituteur, surtout
comme tu pourrais l'être, vit et meurt clans la
misère!... Allons, Claude, du courage! prie
Dieu avec ferveur, et il te donnera ce qui te
manque, de la résolution pour faire ton devoir,
de la résignation pour te soumettre à ton
sort. »
Claude n'osa pas dire au curé que déjà il avait
fait plusieurs brouillons de lettres pour M. de
Montluçon, sans avoir pu parvenir à en tourner
une à son gré ; mais il comprit que ce qui lui
avait rendu cette tâche difficile, c'est qu'il vou-
lait demander, l'impossible. En effet, quel droit
avait-il à obtenir une bourse dans un collège,
comme il avait entendu dire que le fils d'un
vieux marin, ancien camarade de son père, ve-
36 CLAUDE
nait d'en obtenir une? et cette faveur eût-elle
pu lui être accordée par la protection de M. de
Montluçon, à quoi servirait-elle maintenant!
que deviendraient sans lui sa mère, sa famille
entière ? Ne fallait-il pas gagner de Fargen!
.non-seulement pour subvenir aux besoins de
tous, mais aussi pour payer l'intérêt de l'argent
emprunté sur des terres jusqu'alors libres de
toute hypothèque ? et ne fallait-il pas songer,
avant tout, aux moyens de rembourser au plus
tôt cet argent ?
En quittant le curé, Claude se rendit à l'é-
glise, qui était pauvre comme le village ; age-
nouillé sur le sol nu, devant l'autel qui ne
portait point de nappe les jours ouvrables, il
demanda à Dieu de lui donner le courage de
faire son devoir.
Peu à peu le calme succéda à l'agitation fé-
brile qui précipitait les battements' de son coeur
et qui, depuis la mort de son père, l'avait si
souvent privé de sommeil. Ses idées s'éclairci-
rent, la voix de la raison se fit entendre ; mais
se vaincre soi-même n'est pas l'affaire d'un jour,
et Claude sortit de l'église sans avoir pu pren-
dre d'autre résolution que celle de de venir
gagne-petit, dans le cas seulement où M. de
Montluçon ne trouverait pas moyen de faire de
OU LE GAGNE-PETIT. 37
lui autre chose ; mais du moins il revint au logis
plus résigné, et bien décidé à partir pour Paris
dès que les blés de mars seraient semés, afin
de voir M. de Montluçon. « Je partirai la meule
sur le dos, se disait-il, et je travaillerai sur la
route; je gagnerai ainsi mon voyage, et je
rapporterai quelque petite chose à la maison
à mon retour. »
Le soir même, lorsqu'il se trouva seul avec
sa mère, il lui parla pour la première fois des
pensées contradictoires qui l'avaient si long-
temps tourmenté, et de la résolution qu'il venait
de prendre enfin
. « Ah ! ce n'était pas là ce qu'avait espéré ton
pauvre père ! s'écria Germaine en pleurant. A
quoi te servira maintenant ta science, mon pau-
vre enfant !... »
Claude se cacha la figure dans les deux
mains.
« Emmène Marcel avec toi, reprit Germaine,
afin qu'il puisse apprendre le métier et que tu
sois libre de devenir un savant !
— Ce n'est-pas possible, ma mère, répondit
Claude, la figure toujours cachée danssesmains.
Marcel est trop jeune pour que, d'ici à bien des
années, il puisse faire un métier si rude... Et
moi, quand je l'aurai fait quelque temps... je
38 CLAUDE
ne serai plus propre à en faire un autre.,,
Puisque c'est la volonté de Dieu, il faut nous
soumettre ! Mais auparavant, ma mère, je
voudrais savoir ce que mon père gagnait
par an.
— Il gagnait, l'un dans l'autre, ses quatre
à cinq francs par jour, quelquefois plus, sur-
tout dans les derniers temps, à cause de ce petit
commerce de coutellerie fine qu'il avait entre-
pris et qui prospérait dans ses mains, grâce à
Dieu. Mais, toi tu n'y connais rien, mon pauvre
garçon!... ,
— J'apprendrai, ma mère. Avec de la bonne
volonté, on apprend tout au monde !... Si vous
le voulez, nous allons regarder ensemble les
adresses que mon pauvre père a eu le courage
de faire écrire avant que de mourir... Vous saviez
ses affaires comme lui-même, vous pourrez me
dire ce qu'il aura oublié.
—: Généreux garçon ! «s'écria Germaine, qui
tendit les bras à son fils, au moment où il se le-
vait pour aller chercher cette note. Tous deux
se tinrent quelque temps embrassés, tous deux
pleuraient ; mais aux larmes de la douleur se
mêlaient celles de l'attendrissement.
Jusqu'à près de minuit Germaine et son fils
furent occupés l'une à dicter, l'autre à écrire
OU LE GAGNE-PETIT. : 39
des renseignements dont ils comprenaient éga-
lement l'importance ; dans les soirées suivantes
ce travail fut achevé.
Claude sentait bien que les premières années
seraient difficiles et peu productives ; car l'ha-
bitude, le goût, le talent, tout lui manquait :
peut-être quelques-unes des pratiques dont son
père avait la confiance lui échapperaient-elles ;
mais il espérait ne pas les perdre toutes, s'en
faire de nouvelles. Dans tous les cas, il aurait
moins d'obstacles à vaincre que Jacques Bernard,
qui avait dû aller mendier du travail chez des
personnes tout à fait inconnues, tandis que son
fils pouvait faire valoir un nom bien établi.
La besogne qu'il avait entreprise une fois
terminée, Claude se donna la satisfaction
d'extraire de l' Évangile et de l' Imitation
quelques versets, quelques passages qui l'a-
vaient toujours profondément ému, en le
ramenant au sentiment de ses devoirs. 11 fit
aussi des extraits du Livre de la sagesse,
par Charron, s'attachant de préférence aux
pensées de Sénèque et des anciens, que Char-
ron cite presque à chaque page. Ces extraits
étaient contenus dans un livre cartonné et cou-
vert en papier rouge qu'il était allé chercher à
Bourges. Il avait voulu se faire ce cadeau afin
40 CLAUDE
d'avoir au moins un souvenir palpable de ceux
des livres qu'il avait lus et relus tant de
fois , et des jouissances désormais perdues.
Ainsi se passa une partie des veillées de la
mauvaise saison. Quant aux travaux de labou-
rage et de jardinage, Pierre Dufour, attaché à
la famille par de nouveaux arrangements, les
dirigeait tous; mais Claude était toujours le
premier à l'ouvrage, toujours le dernier à se
reposer : il avait besoin de se fatiguer afin de
calmer, par des occupations manuelles, les pen-
sées qui faisaient encore trop souvent bouillon-
ner son sang.
Déjà il songeait à partir, lorsqu'une lettre de
M. de Montluçon vint ranimer des espérances
presque éteintes. M. de Montluçon disait qu'il
avait été douloureusement affecté de la mort si
malheureuse de Jacques Bernard. Il engageait
Claude à venir le visiter à Paris avant le mois
de mai, époque de son départ pour l'An-
gleterre. « Nous verrons, ajoutait-il en ter-
minant, ce qu'il sera possible de faire pour
le fils d'un honnête homme que j'estimais
beaucoup. »
« Tu le vois, mon enfant, dit le bon curé au-
quel la lettre était adressée, et qui était venu
la lire à Germaine et à ses enfants; Dieu ne laisse
OU LE GAGNE-PETIT. 41
jamais sans consolation ceux qui l'implorent en
se résignant à sa divine volonté. Sois donc tou-
jours résigné, mon cher Claude, si ce n'est uni-
quement par amour pour Dieu et pour la vertu,
que tu ne comprends pas bien encore, du moins
par amour pour toi-même ! »
CHAPITRE IV
Le petit livre rouge.
La veille de son départ, Claude était allé dire
adieu à tout le monde; le jour du départ,
voisins et voisines accoururent pour lui faire la
conduite. C'était un événement dans le village
de Crécy que ce changement de fortune qui
réduisait un jeune homme si savant et destiné,.
selon toutes les apparences, à faire son chemin
dans le monde, à n'être, comme son père, que
gagne-petit. Les uns partageaient sincèrement
la peine de Germaine et de son fils ; les autres,
c'était le plus grand nombre, n'étaient pas ab-
solument chagrins de voir ainsi rabaissé l'or-
gueil de cette famille si heureuse jusqu'alors. Sa
prospérité avait porté ombrage à ceux-là sur-
, tout qui auraient prospéré comme elle si l'ordre
44 CLAUDE
avait régné dans leur intérieur, et s'ils n'avaient
pas sacrifié, non-seulement le présent, mais
encore l'avenir de leurs enfants, à un autre
genre d'orgueil, bien, plus dangereux et.bien
plus coupable, au désir de briller et de se dis-
tinguer par de beaux atours.
Sans la présence de. M. le Curé, l'amertume
de quelques sarcasmes aurait été mêlée à celle
des adieux et aux pensées bien tristes que ce
départ faisait naître dans le coeur d'une famille
si unie et si heureuse jadis; mais, en présence
du digne ministre de l'Evangile, qui n'étaitque
bonté, que charité, et qui savait ramener pair
tout la concorde et la paix, la malice se tut.
« Mes enfants, dit le curé au moment où
Claude, la meule sur le dos, était prêt à franchir ;
le seuil de la maison paternelle, que, jusqu'à-
lors, il n'avait jamais quittée plus de deux ou
trois jours; mes enfants, rien n'est stable ici-bas,
vous le voyez ! Profitez donc tous de la leçon
sévère que Dieu vous donne dans la personne
de cette digne veuve et de ses enfants, afin
d'élever les vôtres dans la crainte du Seigneur
et dans la soumission à leurs parents! Si ce
jeune homme n'avait eu que du savoir, il ne
ferait pas ce qu'il fait aujourd'hui ; car le savoir,
quand il ne s'appuie pas sur la religion et
OU LE GAGNE-PETIT. 45
quand il n'est pas accompagné de la connais-
sance de nos devoirs, dessèche le coeur ! Mais
ainsi soutenu, ainsi accompagné, le savoir est
un don que Dieu fait à l'homme pour lui rendre
moins pénibles les souffrances de cette vie, pour
lui apprendre à offrir à son Créateur un culte
plus digne, et pour le faire mieux jouir des
merveilles de la création. Claude vous le prou-
vera à son retour. A chaque voyage, il revien-
dra plus instruit, meilleur, et il m'aidera, par
ses récits, à instruire vos enfants. Va, mon fils,
toi le soutien de ta famille ! Conserve ta foi en
Dieu et le bon renom de ton père ! traverse le
monde sans permettre à ses souillures de péné-
trer jusqu'à ton coeur, et sache bien que, dès
ce monde, Dieu accorde à l'homme de bien sa
récompense dans la paix de l'âme, et châtie le
méchant par le trouble de sa conscience !
Partons!... ».
On fit la conduite à Claude Bernard pendant
près d'une lieue. Les adieux se succédèrent en-
suite à de courts intervalles, et enfin Claude se
trouva entouré seulement de sa mère, du bon
curé et de sa famille. /
On s'assit alors sur le bord de la route. Le
temps était beau, mais encore froid ; car on n'é-
tait-qu'au commencement d'avril.
3.
46 CLAUDE
Claude avait tenu bon jusque-là. Il ne vou-
lait pas pleurer ; Germaine, au contraire,
laissait couler ses larmes ; elle pensait à son
mari assassiné, aux dangers que pouvait courir
son fils dans ce monde si grand où il allait se
trouver loin de tous les siens...
« Allons, dit le curé, après avoir encore
aidé de quelques conseils le jeune homme; il ne
faut pas retenir Claude plus longtemps. Donne-
nous de tes nouvelles, mon enfant ; tu sais
écrire, tu dictes joliment, rien ne te sera plus
facile : c'est le meilleur moyen d'alléger les
tourments de l'absence ; et, grâce à Dieu, tu le
possèdes. Va sous la conduite de Dieu ! En re-
gardant autour de toi, tu verras que toujours
et partout l'homme récolte ce qu'il sème, car
de même que l'ivraie produit l'ivraie et le bon
grain le bon grain, de même le mal engendre
le mal et le bien engendre le bien... Embrasse-
moi, et bon voyage !
— Je te bénis... Dieu te bénira! » murmura
Germaine, qui tenait son fils étroitement pressé
sur son coeur.
Il échappa soudain aux étreintes de sa mère,
de ses frères, de ses soeurs, reprit sa meule dont
il s'était déchargé, et bientôt disparut aux
yeux de tous en faisant un dernier signe d'adieu.
OU LE GAGNE-PETIT. 47
Comme tous les jeunes gens, Claude avait
souvent rêvé la liberté, c'est-à-dire l'absence
de toute surveillance et de toute influence sur
sa conduite et ses actions, mais non pas de la
manière dont cette liberté lui était donnée au-
jourd'hui. C'était d'ailleurs la première fois
qu'il s'éloignait pour quelques mois de sa fa-
mille, et quoiqu'il n'eût pas été élevé douillet-
tement comme le sont les enfants de la ville, il
ne pouvait s'empêcher d'éprouver une sorte de
terreur à l'idée de l'isolement où il se trouvait
maintenant, et de ce monde inconnu où il allait
entrer, livré, pour ainsi dire, à ses propres
forces.
Ses pleurs coulaient sans qu'il songeât à les
essuyer. Il n'avait plus besoin maintenant de
se contraindre pour faire preuve de courage :
personne ne le voyait, personne ne l'obser-
vait.
La raison prit enfin le dessus ; bientôt une
sorte de joie encore vague se fit sentir, et l'ima-
gination commença à travailler. Être son maître,
c'est quelque chose qui flatte singulièrement au
jeune âge ; on a foi en soi-même, en autrui, au
présent, à l'avenir,... à cet avenir sans bornes,
sans fin, auquel l'inexpérience laisse ses magi-
ques couleurs...

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